‹ L'amaranteChapitre 20 sur 21 · SAINT-CYR. -J I · texte numérisé non relu

SAINT-CYR. -J I

doit boire après lui ; mais je ne crains pas

l'épi'euve vous y verrez que je vous

aime bien !..

Ces mots furent re'pétés et ils devaient l'être ; ils furent compris et appréciés.

Le silence régna enfin et un jeune élève (M. de ChoUet) se leva et chanta une cantate, qu'il avait composée, pleine d'une poésie guerrière et chaleureuse, et de nobles sentimens. Il célébra la gloire de Henri IV et de son drapeau, puis il prédit à son jeune petit-fils , des combats et des victoires, et cette prédiction fut accueillie par des acclamations et des vœux d'amour qui firent battre le cœur de notre Henri , et amenèrent dans ses yeux des larmes brillantes de plaisir et de reconnaissance.

C'était une surprise bien digne de lui , et qu'il regrettait de n'avoir pu prévoir.

On le vit un instant chercher autour de lui avec préoccupation ; puis une ide'e heureuse , inspirée, lui jaillit comme mi trait de lumière , il fit un geste et un officier s'approcha : Henri lui parla bas avec vivacité, et l'officier s'inclinaut en signe d'obéissance disparut au même instant.

Il ne tarda pas à reparaître ; il e'tait accompagné d'un vieux soldat de la garde royale décoré de laLégion-d'Honneur , au bras duquel brillaient trois chevrons. Ce brave homme tenait en main deux épaulettes de grenadier , d'une belle laine pourprée et il s'arrêta fixe et immobile devant le jeune prince, la main respectueusement

SAINT-CYR. -yS

posée à sou bonnet à poil.

— Avez-vous porté ces épaulettes , mon brave ? demanda le duc de Bordeaux .

— Oui , mon prince , mais elles sont encore propres et comme neuves ! . . . Mais votre Altesse n'a qu'à dire, j'en irai chercher au magasin ! . . .

— Non! non!... dit Henri avec vivacité, elles ne vaudraient pas celles-là .

Puis , prenant les épaulettes des mai ns du vieux soldat , il les porta lui-même à M. de Chollet, etlui dit avec une jjràce noble que nous ne pourrions rendre :

— Tenez , Monsieur , ces épaulettes ont été portées par un brave ; elles ne perdront pas à changer de maître; quand on a de

n^ l'amarantf..

si belles pensées que les vôtres , on ne peut être capable que de belles actions.

Le jeune élève se para sur-le-champ , du. présent si honorable qui lui e'tait fait et jamais général ne posa sur ses épaules , avec plus de bonheur, les insignes du commandement.

Quant aux vieux grenadier il fut dédommagé, comme on doit le penser; et le brave homme, témoin de cette scène qu'il sentait plus vivement que bien d'autres aux uniformes à broderie, ne put contenir son émotion. Plus d'une larme qu'il cherchait en vain à renfoncer, ruissela maigre lui de sa joue brunie sur sa vieille moustache grise , et quand il eut rejoint ses camarades, il ne répondit à toutes

SA1>T-CÏR. -JO

leurs questions que par le juron le plus expressif de tout son répertoire , auquel il ajouta :

— Si je voyais souvent ce petit lioinrne, je finirais par devenir bète comme un tremblement ! . . .

De quoi les camarades conclurent que jamais l'ancien n'avait été plus content de sa vie ; et leur opinion sur ce point fut entièrement confirmée quand le soir dans la chambrée , le vieux grognard fit entendre cette prière :

— Encore quelques années , mon Dieu, pour ton {jrenadier du 3'; qu'il puisse seulement brûler deux amorces, sous les yeux du petit homme , contre ces païens d'An{>lais , ou même encore , les Autri-

chiens , les Bédouins et autre bétail de même calibre ! . . . amen ! . . .

Mais revenons à l'école :

Le duc de Bordeaux était dans la grande cour au milieu des élèves , leur parlant , se mêlant à leurs jeux , quand la fin du jour s'annonçant, il fallutsonger au retour. Les regrets de tous furent sincères, et Henri demanda au général-gouverneur une dernière faveur : la liste de tous ses jeunes camarades, afin, dit-il, de se retrouver encore le lendemain avec eux en souvenir, et de bien retenir leurs noms pour ne jamais les oublier. Cette liste lui fut apportée et après l'avoir serrée avec soin :

— Mes amis, dit Henri, au moment du

SAINÏ-CYR. 77

départ , toutes les fois que j'ai un assez grand nombre de bons points de mes professeurs , j'ai le droit de choisir ma promenade Comme je vais travailler,

maintenant que je vous connais !...

Il partit après ces adieuX :

Pendant plusieurs jours le souvenir de cette visite occupa toutes les jeunes têtes de Saint-Cyr. On se rappelait tous ces mots si gracieux si pleins de bonté , venus sans efforts et naturellement. On se les répétait ; on se disait qu'il ressemblerait à Henri IV. On voyait déjà son règne et bien des rêves de gloire et d'honneur s'envolèrent sous les voûtes de la royale école.

Braves jeunes gens , ils devaient le revoir : leur Henri , leur jeune et auguste

•j8 l'amarante.

camarade, mais plus, comme ce jour là , joyeux et entouré des vœux de tout un peuple.

C'était à St-Cloud qu'ils se rencontrèrent quinze jours après cette visite touchante , ces élans du cœur si bien sentis , si franchement exprimés !...

Nous les avons vus ces élèves soldats , au bruit du canon rebelle, venir se ranger au poste de la fidélité et de l'honneur. Tristes, mais fiers et dévoués, ils tenaient une glorieuse place près des rangs de cette noble garde-royale dont les sacrifices et les efforts sont gravés , en lettres immortelles , dans les fastes de notre histoire. Les vieux soldats regardaient avec respect ces jeunes gens à peine sortis de l'enfance,

SAINT-CïR. ijg

venant porter leurs vies à la faïuille de leur roi. Tous se serraient auprès de leurs pièces, dans un maintien imposant et martial; et leurs mèches allumées s'agitaient dans leurs mains, en signe de noble impatience , toutes les fois que la canonnade de Paris arrivait jusqu'à eux.

Dévouement qui devait être inutile, mais qui ne peut être oublié; braves jeunes gens ils conservèrent religieusement le souvenir de cette triste journée ; lorsqu'arriva le moment de prêter un serment à un autre , ils quittèrent l'Ecole par centaines, apprêtant ainsi à rougir à tant de

consciences chamarrées Aucun d'eux

n'avait oublié la visite à Saint-Cjr! . . .

^lliger.

Les journaux de France et de l'étranger arrivent au château des anciens Stuarts , et ne croyez pas qu'ils viennentlà, charmer la solitude des exilés. Plus d'une fois, ils ajoutent à cette coupe amère d'afflictions

et d'incroyables rigueurs , offerte à cette famille depuis un demi-siècle. Ce qui pourrait apporter une ombre de joie à de si longs malheurs, ce serait la prospérité de cette France si regrettée , si ingrate , si punie de son ingratitude. Oui, vainement s'élèveraient, pour nous démentir, toutes les voix gagées par les puissances révolutionnaires; tous ceux qui sont restés froids dans cette lutte affreuse qui a brise' un trône de huit siècles et n'a eu d'autre résultat qu'une misère inouie pour ce peuple qui s'est battu et qui mendie mutilé , tandis qu'il gagnait autrefois plus que de l'aisance avec ses deux bras ; tous ceux , dis-je , qui par indifférence pour ce grand choc , égoïsme ou peur, sont restés muets

et inactifs , sont forcés aujourd'hui de choisir une ligne, et le plus grand nombre atteste hautement que la faiïiille exilée voulait le bonheur de la France , qu'elle le fît jusqu'à l'époque de sa chute , et souffre en ce moment à la vue des maux qui pèsent sur cette même France , sans espérance de fin ou d'allégement.

Remarquez qu'il n'y a qu'une classe d'hommes qui s'élève encore contre la dynastie en exil. Les organes périodiques de cette opinion vous sont connus ; sans avoir assisté au marché , vous savez qu'ils sont vendus au pouvoir, que le prix a été touché , qu'ils devraient être estampillés du chiffre du maître ; vous le savez de cette

conscience qui fait prononcer au jury son verdict , quoiqu'il n'ait pas été témoin du fait lui-même ; vous le savez, comme vous savez que le dernier des Conde's a péri assassiné!.. Qui ajoutera foi maintenante ces calomnies dont chaque mot a été rouvert d'une pièce d'or?,.. Qui consentirai jouer lâchement le rôle de dupe devant ces hommes à qui le premier Français venu , a le droit de dire hautement :

— Combien vous a-t-on donné pour ces infâmes mensonges ? . . . Combien feriezvous donc payer la vérité?...

J'aime liien mieux ces adversaires honorables que peuvent égarer de faux systèmes , des pensées romaines qui ne peu-

vent avoir cours en France, mais auxquels du moins personne n'oserait dire :

— Vous mentez pour de l'argent I Eux aussi comparent chaque jour le temps écoulé et celui qui l'a remplacé ; et ces amants énergiques d'une liberté que nous aimons comme eux , mais avec d'autres attributs, exprimentavecune chaleureuse indignation , la honte qu'ils éprouvent et presque des regrets. C'est dans les colonnes de la Tribune que nous avons trouvé le plus bel éloge des princes que nous avons perdus. C'est dans les plaidoyers de ses jeunes écrivains traînés comme nous sur le banc qui fait face à l'accusateur public que nous avons entendu le parallèle palpitant de vérité , brûlant d'une

farouclie éloquence entre deux couronnes si différemment portées. Et si les paroles des Raspail et des Trélat ont mis à même le peuple déjuger de ce qu'il avait perdu ou gagné , certes notre part est belle , et ils ont géne'reusement fait éclore une vérité hardie, qu'ils ont au reste trop chèrement payée.

Quelques niais, trop avisés encore pour se tromper eux-mêmes , mais dans l'espoir de tromper les autres, ont crié dès ce jour, sans trouver d'autre écho que la cour d'assises et les sergens de ville :

— Vous voyez bien qu'il y a trahison ! Les royalistes et les républicains s'entendent : Alliance monstrueuse !

Et sans doute les petits enfans et les

vieilles femmes ont eu peur. Cela ferait rire, s'il n'y avait de quoi s'indigner jusqu'à la fureur!...

Honte sur ces deux années de déceptions et de risées amères ! Honte sur les infâmes faiseurs de dupes! Et si cela dure encore. . Honte sur les dupes î . . .

Le titre de cette noui>elle devait nous amener à ce cri du cœur froissé , humilié , soulevé par l'avilisement :

Alger !. . . ville conquise au prix du sang et vendue par un lâche marché ! Alger ! ... où l'armée française planta son drapeau victorieux après une guerre de moins d'un mois. . . où l'armée française a vu ce même drapeau remplacé par les couleurs d'un

autre maître , moins d'un mois après sa victoire!...

Depuis ce jour le soldat s'est demandé ,

— A quoi bon ce nouvel étendard?...

Le drapeau Liane ne s'était-il pas bravement et noblement conduit? L'Arabe n'avait-il pas fui devant le drapeau blanc ? Le pirate barbare n'avait-il pas renié son pi"opliète en voyant flotter sur ses mosquées, la bannière d'Henri IV?

Et le soldat a eu raison : Le soldat aime le drapeau sous lequel il a vaincu, comme l'enfant aime sa mère qui le berce et lui apprend à marcher I...

De quel œil voit-il donc celui qui est venu se planter niaisement à une place qu'il n'avait pas gagnée, et jouir des bon-

ALGER. gi

neurs d'une conquête à laquelle il n'avait pas assisté ? Quelques vieux grognards à la vue de ces couleurs parodiées, sentirent sans doute s'éveiller de vieux souvenirs , et sans oublier la blanche bannière qui venait de faire merveille à leurs yeux , laissèrent un peu de joie percer dans leur salut :

Mais quand la mollesse des nouveaux chefs eut excité l'insolence des arabes jusques-là tremblans; quand l'atlas se couronna de hordes tonnantes ; quand les villes d'Afrique commencèrent à regarder l'uniforme français sans respect et surtout sans crainte ; les vieilles moustaches murmurèrent et se dirent à demi-voix :

— Le drapeau d'Austeriilz est enterré à

ga L AMARANTE.

Sainte-Hélène ! . . . Celui-ci n'est pas de la

famille! Où donc est notre drapeau

blanc ! . . .

Mais quel sera leur langage à ces braves , quand ils apprendront que ce drapeau bâtard ne flotte plus sous le ciel brûlant d'Alger, que par procuration?... qu'ils tiennent là bas garnison pour le compte de Hussein- Pacha?... Entendez- vous leurs clameurs guerrières?... Voyez-vous rougir leurs fronts?... Et quand viendra le moment du retour , de ce retour accompagné de honte et des mocqueries de l'africain; qu'il faudi'a tourner le dos à cette terre conquise engraissée du sang de leurs frères; les voyez-vous grincer des dents et maudire.. . maudire à faire trembler l'enfer ! . . .

Peut-être sur leur passage au moment du rembarquement quelque vieil habitant chargé d'années , secouera gravement sa barbe blanche , et s'écriera dans sa superstition d'infidèle plus sensée que les raisonnemens d'un doctrinaire :

— Allah , Dieu est grand, et Mahomet est son prophète .... J'avais prévu la honte de ces chiens de France , quand leur drapeau à changé de couleur....

Oh , quel cœur français ne souffrirait à cette nouvelle?... quel cœur assez lâche, assez souillé de la boue qui nous couvre , n'a pas bondi d'indignation et de rage quand ceprojet de reddition a e'té dévoilé?. .

Et pas une voix de leur parti qui ait pu

s'élancer en faux et crier pour l'honneur de la France :

— Mensonge... mensonge... la gloire de nos armes n'a pas été vendue?...

Point cela : ils se sont courbés sous l'accusation tonnante qui les flétrissait : pas un mot, le silence de la honte règne encore... Notre histoire aura désormais une page que nos enfans couvriront d'un crêpe ou d'un tricolore lambeau. . .

Elle a marché la nouvelle , cruellement marché. De tous les palais de l'Europe dont les maîtres ont rougi, elle est venue s'éteindre au seuil tranquille et sans fracas de la dynastie méconnue , trompée , repoussée ; de cette dynastie , la veille étincelante et glorieuse de sa conquête d'Alger,

et le lendemain proscrite et dans l'exil!

Quand arriva au palais d'Ecosse le journal qui le premier contenait ces lignes déshonorantes pour la France :

« CoNSTANTiNOPLE. Le gouvememcnt d'Alger sera incessamment rempli , au choix de Sa Hautesse ; le cabinet français étant formelleaientconvenu de la reddition de ce pays!... »

Ce fut un enfant qui rencontra du regard cette annonce maudite.

Son jeune front se plissa d'indignation ; son œil resta fixe et comme fasciné.

Il ne voulait pas y croire.

Henri de Bourbon , petit fils de France , rougit pour la France sa mère-patrie ; de ses deux mains il couvrit ses traits nobles

et gracieux quoiqu'altérés par une forte et géne'reuse pensée. Le brave officier qui était auprès de lui , s'avança avec inquiétude : un signe du jeune prince lui indiqua la feuille désolante, et le vieux soldat rougit et frémit à son tour.

Pendant ce temps notre Henri éclairé par une inspiration soudaine , s'était assis à une table et sa main courait rapide sur le papier. Tout à coup il se leva , et son fidèle compagnon lut et relut avec un brûlant enthousiasme mêlé d'attendrissement les lignes suivantes :

Page 1