PROMENADE
d'une maison de commerce, me surviennent, non pas des écus, non pas même des billets de banque, mais des billets endossés par de petits marchands un peu moixis connus qu'Aguado ou Rotschild ; quelquefois même , de misérables bons de quinze à vingt francs; je ne suis donc riche (aujourd'hui tout ce qui ne meurt pas de faim doit se considérer comme riche ) , je ne suis riche qu'à condition d'être journellement en rapport avec le petit commerce, c'est-à-dire, par le temps qui court, avec la gène et la misère. Ah! de combien de sueurs et de larmes se compose maintenant le revenu d'un millionnaire ! ce millionnaire ne fùt-il gratifié , par la providence ou autrement , que
d'un misérable revenu de dix à douze millions. Pour moi, si j'étais seulement ministre, comme M. le maréchal Soult, par exemple , qui ne veut pas renoncer à ses trois cent mille livres de rentes, ce qui est trop juste ; qui ne veut pas renoncer non plus à son traitement de cent vingt mille francs , ce qui est bien naturel; ni à son autre traitement de quarante mille francs , ce qui se conçoit également , mais qui met sur la paille tous nos vieux lieutenans-ge'néraux , et qui , en revanche, donne mille francs pour les cholériques ; je sais bien ce que je ferais.
— Eh bien! qu'est-ce? voyons? vous renonceriez à votre traitement, comme M. Necker, sous Louis XVI? — Non certes, on me
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prendrait pour un fou, et l'on m'enverrait à Charenton où M. Casimir Périer vient de devancer ses honorables collègues. — Que feriez- vous donc, en vous supposant toute la puissance de M. de Montalivet , par exemple?
M. de Montalivet , loin de passer pour un fou , donne des preuves d'une lucidité sans exemple, puisqu'il laisse en place M. Cadet-Gassicout, l'incendiaire, et destitue M. Cronier, qui préféra les pauvres à son écbarpe.
Si j'étais M. de Montalivet, je ferais faire par le baron Charles de Dupin une statistique des honnêtes gens qu'on envoie à Sainte-Pélagie pour opérer un recouvrement de douze millions , ou même
seulement de cent mille francs. Si M. de Montaliveten savait le nombre il enverrait, j'en suis sûr, beaucoup moins de monde à l'autre Sainte-Pélagie , convaincu que la prison pour dettes suffit complètement pour faire maudire des ministres qui , par le temps qui court , ne savent pas vivre à moins d'un revenu de cent mille livres de rente. Revenons au mien , qui s'augmente si rarement par mon travail. — Qu'appelez-vous travail, ce petit volume? — Hélas! oui, mon Dieu! ce petit volume suffît pour lasser ma plume ! en arrivant au bout , je suis cent fois plus las qu'un journaliste ministériel quand il a loué M. Casimir Perier et insulte' M. de Chateaubriand, prôné M. Cadet-Gassi-
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Court et calomnié la duchesse de Béni ! Il y a des gens qui recommencent ce métier-là tous les jours , sans éprouver la moindre lassitude, d'où je conclus qu'il en est de la politique comme de la littérature, c'est-à-dire qu'il est plus aisé d'inventer des fables que d'observer et de peindre la vérité. Peut-être aussi les mensonges de certains journaux , comme ceux des poètes, se vendent-ils mieux que les pages d'un historien consciencieux et véxùdique. Je me suis laissé dire ( comme on dit noblement) que les contes du Constitutionnel rapportaient plus que ceux de M. de Balzac. Dans l'intérêt des lettres, est-ce que MM. les ministres ne pourraient pas prier le Constitutionnel
d'avoir un peu plus d'esprit, ne fût-ce que pour prouver qu'ils n'écrivent pas eux-mêmes leur éloge dans cette feuille si prodigieusement fantastique, et que je lis tous les matins , pour m'assurer à quel point peut parvenir la perfectibilité non pas de l'esprit humain , mais du jésuite et du gendarme déguisés , les deux grands soutiens du Constitutionnel. Quand, par les yeux de cet estimaLle journal, je me suis bien assuré du bonheur et de la prospérité de la France , je sors de chez moi pour comparer ce que je vois à ce que j'ai lu , tout en poursuivant ma liste civile , puisque je suis à la fois très-paresseux, très-flaneur, et un peu rentier. C'est en cette triple qualité que je pris , avant hier
TROMENADE.
de fort bonne lieure, mon chapeau, mes socques et mon parapluie ( costume de roi-citoyen) ; j'avais encore une autre raison d'être si matinal : je voulais e'viter la visite ou pour mieux dire la poursuite de mon libraire. Mon libraire voulait à toute force une préface.
Une préface ! Voilà qui vous effraie peut-être? En ce cas nous ne sommes pas du même bord. Tel que vous me voyez , monsieur, j'adore les préfaces. Une préface c'est l'auteur avec son livre , c'est le père avec son enfant, le père avec tout son aveuglement , toute sa vanité. C'est une occasion d'entretenir le public de soimême , sans être ministre, ni même députe. Une préface fût -elle menteuse
comme le programme de l'Hôtel-de-Ville^ banale comme la croix d'honneur , bruyante comme un charivari , plate comme le juste-milieu, longue comme un discours de M. Guizot, improvisée comme la harangue d'un jeune ge'ne'ral d'armée à la chambre des pairs, louangeuse comme une oraison funèbre ; une préface trouverait encore en moi le plus intrépide lecteur. De tout cela que conclure? Que j'aime encore mieux me promener par la pluie que d'écrire une préface , c'est ce qui m'arriva.
En sortant de chez moi , le premier personnage que je rencontrai fut mon commissionnaire ( depuis cjue le peuple est souverain , un connnissionnairc est un