SCENE II
DAMON, PASQ.UIN.
PASQUIN
Oh 1 pouf le coup t Monsieur, voilà mon maître Épris , épris d'une Beauté !
DAMON
Comment donc ! Quelle nouveauté I Valere est amoureux ?
PASQUIN
Oui Valere lui-même , Amoureux... sans rivaux.
' Tu m'étonnes. Qui? luil
Mais depuis quand ?
\ PASQUIN
j- D'aujourd'hui.
; DAMON
D'aujourd'hui?
PASQUIN
^ C'est une passion ^subite , mais extrême.
DAMON
L'objet a donc bien des appas?
\ PASQUIN
Une merveille incomparable !
DAMON
Comment la nomme-f on ?
PASQUIN, après avoir hésité.
On ne la nomme pas.
COMIDII. |3
DAMON
Son nom est un secret? Tu me fais une fable.
Est-elle leune?
PASQUIN
Oh ! non; mais sa beauté....
DAMON
Dis^moi du moins sa quafité.
PASQUIN
Sa qualité ! ▼raiment , c'est ce qui le captive , Ce qui rend son ardeur et si prompte et si vive.
DAMON
Lui ! par la qualité se laisser éblouir !
Qui Tauroit soupçonné d'une telle foiblesse ?
Doit-il bientôt conclure ?
PASQUIN
Il conclut) il, se presse , Il est ardent , il veut jouir.
14 L.*AMATIUR,
DAMON
Mais quelle est-elle enfin ?
PASQUIN
Une Antique!
Monsieur... c'est... une Antique.
DAMON
PASQUIN
Oui, Monsieur, la chose étoit comique , J'en ris encor : cela faisoit tableau.
Par je ne sais quel homme il se laisse conduire Chez l'heureux possesseur de ce rare morceau. A peine on vient de l'introduire ; < Tout-à-coup un objet nouveau
Le frappe, le saisit (ce n*est qu'une Statue);
Toute son ame est dans ses yeux; Il se tait, il admire, il est rêveur, joyeux , Questionne, interrompt, et, pour en juger mieux. Change vingt fois de point de vue.
Oh ! ce Marchand est un nigaud , Si, dans ce moment même, elle n'est pas vendue Quatre fois plus qu'elle, ne vayt.
COMEDIE. l5
DAMON
Elle lui platt cette Sutue ?
PASQUIN , d'un air important.
Elle me platt aussi ; car elle n*est pas mal ; Je l'estime un original.
DAMON
J*en crois Pasquin. Pasquin doit s'y connoître.
PASQUIN
Ma foi je m*y connais autant que lui peut-être; Mais sans en perdre le sommeil Comme lui.
DAMON
Tout de bon? Ton Maître...
^ PASQUIN
Vous n'ayez rien vu de pareil ; Sans cesse il m'étourdit des beaux arts , du génie. Oh! si je vous contois nos exploits d'Italie ! Au milieu d'une rue il s'arrêtoit souvent
i6 l'amateur,
Pour lorgner, d'un ceil immobile,
Une façade , un peristile.
Il n'appercevoit pas tout un peuple ignorant
Qui le regardoît en riant.
Quelquefois , surveillant utile , Mes deux bras sans respect l'on remué , poussé , Au moment où mon homme, admirateur tranquile,
Sous une voiture incivile Impitoyablement eût été renversé.
Et dans Herculanum! O l'abîme eflfroyable!
Il y faisoit un froid du Diable.
J*enrageois. Lui, charmé' de ce lieu souterrain, Tout occupé du beau , tout rempli de l'histoire , Il oublioit de manger et de boire ,
Et a*étonnoit que j'eusse faim.