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AUX BIBLIOPHILES ET AUX ÉRUD1TS

L'Amateur d'autographes compte aujourd'hui 100 numéros! que de journaux sont morts avant d'arriver là ! Aussi nous remercions sincèrement les amateurs qui jusqu'à présent nous ont prêté leur concours, en les priant de nous le continuer pour l'avenir. Pour vivre, il faut à notre revue un petit nombre d'abonnés ; et ce nombre, malgré tous nos efforts, nous ne sommes pas encore parvenu à le réunir ! Notre feuille a cependant un intérêt pour les amateurs, si nous considérons le Manuel et les nouvelles des ventes qui se font en France et à l'étranger : il en a un aussi; croyons-nous, pour les érudits et tous ceux qui s'occupent d'histoire et de biographie. Oui, notre revue est une revue essentiellement historique, tant par les pièces inédites que nous publions que parles extraits donnés dans le Manuel. Quiconque s'occupe de François 1er sera bien aise de connaître la lettre si curieuse qui est dans'notre n° 97 : ceux qui font des travaux sur Louis XIII trouveront des renseignements

Srécieux dans toutes ces pièces de Bautru, de Grotius, etc. publiées ernièrement. Et la Révolution, quelle place lui est donnée aussi. Ajoutons que nous avons une Chronique autographique et littéraire. Enfin nous essayous de rendre notre feuille la plus intéressante et la plus utile qu'il nous est possible. Du reste, outre les «amateurs, bien peu nombreux hélas ! qui nous ont honoré de leurs communications, nous avons pour collaborateurs tous ces personnages illustres depuis le xv« siècle jusqu'à nosjours, dont nous publions les écrits. Donc, que nos abonnés nous aident et nous répondons de l'existence

de notre feuille. Ce qui lui manque c'est la publicité; notre journal est trop peu connu, c'est à vous, chers lecteurs, que nous nous adressons pour le faire connaître 1 c'est à vous que nous demandons aussi des communications, soit en pièces inédites, soit en uouvelles et curiosités littéraires du moment — ceci surtout pour les abonnés de province et de l'étranger. Tout renseignement sera reçu et enregistré avec reconnaissance. Et maintenant nous espérons que les amateurs d'autographes et les érudits ne resteront pas sourds à Tappei que nous leur avons fait, mais qu'ils nous aideront à continuer notre feuille et à la rendre de plus en plus digne des lecteurs qu'elle sollicite 1

PIÈCES INÉDITES la mm:

Certes, ce n'est pas chose commune gu'un autographe de La Hire, et tel collectionneur qui possède depuis longtemps Dunois et Poton de Saintraiiles n'a pu encore trouver une lettre du fameux capitaine gascon. Aussi la pièce signée que renferme la vente du 28 février sera-t-elle , nous le pensons du moins , disputée vivement par les amateurs. Il faut avouer que la susdite pièce n'est pas seulement une rareté autographique mais encore un document historique fort important, que nous recommandons à Mr. Vallet de Viriville. Ce n'est pas que le consciencieux historien de Charles VII n'ait eu connaissance de cette pièce, car il la cite, d'après Mr. Péricaud 1 dans sort article sur La Hire publié dans la biographie Didot, mais il n'a pas eu entre les mains l'original dont il aurait, nous n'en doutons pas, tiré un excellent parti.

La lettre de La Hire est relative à un événement important de sa vie, c'est-à-dire à sa prise par les Anglais, en 1431. 11 est nécessaire de faire précéder cette pièce de notes explicatives, que nous emprunterons aux Mémoires de l'époque et à V Histoire de Charles VII par Mr. Vallet de Viriville. En décembre 1429, La Hire, escorté de 5 à 600 compagnons, surprit la ville de Louviers, mit à mort la garnison anglaise et s'installa dans la place. De là le capitaine gascon pouvait à son gré dévaster la Normandie, ce dont ilnese fit pas faute. « Si commencèrent dedans brefs jours, dit Monstrelet », La Hire et ses compagnons à endommager le pays environ en plusieurs lieux ; et courroient souvent jusque bien près de Rouen ; et en estoit le pauvre peuple malement grevé et oppressé, dont moult grandement déplaisoit aux anglais ; mais pour le présent ne le pouvoient amender, considérés leurs autres grands affaires. » En effet les Anglais avaient bien autre chose à faire, car Jeanne d'Arc les tenait toujours sur le qui-vive. Mais le lendemain du supplice de l'héroïne, ils coururent assiéger Louviers ; La Hire se défendit bravement, et peut-être aurait-il déjoué toutes les atta-

1 Péricaud, Notes sur Lyon, p. 49.

' Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet; édition du Panthéon, p. 620.

-Biques des ennemis, sans un acte de témérité qui le livra aux Anglais, il sortît de Louviers pour aller au devant d'un secours qu'on devait lui amener de la Ferté-Bernard, mais il fut découvert et fait prisonnier. Voici en quels termes le chroniqueur Jean Chartier 1 rapporte ce fait. « Et après se partit La Hire d'icelle ville pour cuidèr trouver du secours, lequel rat prins en chemin par aucuns des gens de Jean de Messier (on Jean de Maisis), dit de Campaines, cappitaine de Dourden. Et après ce, fut rendue ladite ville de Louviers à iceulx Angloiz. Et s'en allèrent lesdits François de Dedens, eulx et leurs biens. Laquelle fut après par les dits Angloiz désemparée. » La ville de Louviers fut en effet prise le 25 octobre 1431.

L'auteur du Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de Charles VII, qui était un Bourguignon enragé, raconte le fait en traitant fort mal le capitaine gascon. Après avoir donné des détails fort curieux sur la mort de Jeanne d'Arc, il ajoute : « Et celle sepmaine fut prins le plus mauvais et le plus tyrant et le moins piteux de tous les cappitaines qui fussent de tous lesArminaz (Armagnacs), et estoit nommé pour sa mauvesté La Hire, et fut prins par

S ouvres compagnies, et rut mis ou chastel de Dourdan *. » — La ire obtint sa liberté sous caution, et revint près du roi pour chercher à réunir la somme de 30,000 écus qui avait été fixée pour sa rançon. Mr. Vallet de Viriville, dans son article La Hire (Biographie Didot), dit que la rançon « s'éleva vraisemblablement a une somme très considérable, » et que « La Hire avait peut-être dès le 12 mars 1432 recouvré sous caution sa liberté. » La pièce que nous publions nous permet d'établir deux faits importants : 1° La somme fixée pour la rançon, qui était de 30, 000 écus ; en second lieu que La Hire était sorti de prison, en laissant des capitaines pour Otage, avant même le 27 janvier 1432, puisque la pièce en question est datée de Chinon, ville royale. — La Hire s'adressa donc au roi dont les coffres étaient vides, comme toujours , et qui lui donna la permission de « demander en chascuns des pays et villes de son obéissance aide d'argent. » La lettre qui fait partie de la vente du 28 février, est adressée à mestrès-chers seigneurs et rans amis les gens d'esglise, bowgeoisy manans et habitants de a cité de Lion. L'année ne s'y trouve pas, mais il est évident que la date serait 143!, c'est-à-dire 1432, en style moderne. Mentionnons aussi que cette pièce porte des traces de cachet.

Très chiers seigneurs et grans amis, je me recommande à vous tant chièrement comme je puis. Vous savez assez comment et par quelle manière i'ay esté prisonnier des ennemis du Roy en son service en Venent devers lui quérir des secours pour la ville de Louviers qui estoit assiégé des Angloiz. Et après plusieurs grandes paines et durtésque j'ay souffertes et endurées en prison le plus pacierame nt que j'avpeu,ay este mis à rançon

comme coutraintàla somme de XXX mescuser plus, laquelle somme nedu mien ne aussi de celui mes de parenset amis charnelzjenesaroye bonnement paiersaos l'aide et secours du Roy, auquel j'ay plus à plain remonstré mon fait

» Chronique de Charles VII, publiée par M'. Valiet et Viriville. ' » Edition du PanUiéon in-4-, p. 264.

et suppliéetrequisquiluipleustme aider si largement de sesfinences que je puisse paier ma dicte fîaence et délivrer de prison plusieurs cappitaines qui

Sourmoy tiegoenthostages. Et lequel, combien qu'il ait très-bonne voulen té e me délivrer de prison, considéré que pour son propre fait j'ay esté prisonnier et pour sa guerre, m'a respondu que de présent n'a pas si largement finence qui me peust aider d'icelle somme, mais de sa bonne grâce m'a octroyé et à sa requeste mesmes de demander en chascuns des pays et villes deson obéissance, aided'argent pour aider àpaier ma rançon, ainsi que lui mesmes à chascune ville et pays en escript et envoyé de ses gens et officiers pour ceste cause, et mesmement à vous mesmes. Et pour ce, je vous prie et requier tant comme je puis, mes très chiers seigneurs et grans amis, qu'il vous plaise de vostre grâce obtempérer aux lettres du Roy et me donner, aider et secourir de la plus grande somme que possible vous sera pour aider à paier ma rançon et tant faire que à vous et chascun de vous j'en soye à tousiours maïs tenuz. Et s'il est chose que pour vous je puisse faire, faictes-le moi savoir etdetrès-boncuerl'accompliray au plaisir de Nostre Seigneur qui vous doint bonne vie et longue. Escript à Ghinon le XXVIIe jour de janvier.

Le tout vostre Estienne de Viguoles, dit La Hire, escuier d'escuierie du Roy.

Lahiré.

Nous ne savons ce que répondirent les habitants de Lyon, et cruelle somme ils envoyèrent au capitaine gascon, mais Mr Vallet de Viriville nous apprend que, le 12 mars 1432, la fidèle ville de Tours votait, de son côté, un subside de trois cents livres tournois, o pour payer sa rançon aux Bourguignons, auxquels il a esté longuement prisonnier. » La Hire, après avoir encore servi Charles VII dans maintes occasions, mourut le 11 janvier 1443.

BOURIGIVOIV (Antoinette)

C'est un nom bien obscur et bien peu sympathique que celui que nous venons d'écrire : il est connu d'un bien petit nombre et il sera peut-être nouveau pour quelques-uns de nos lecteurs. A vrai dire, nous ignorions complètement 1 existence de cette femmeavant d'avoir vu les deux lettres, venant de Hollande, qui font partie de la collection dont M. J. Charayav aîné doit faire la vente le 28 février Ces lettres ayant excité notre curiosité, nous avons consulté les biographies, et nous avons découvert qu'Antoinette Bourignon était une de ces visionnaires, comme il y en eut au xvn siècle, et, qui plus est, qu'elle avait fait de nombreux ouvrages, réunis en 19 volumes in-12 â. Ne voulant pas garder pour nous seuls une si précieuse découverte, nous mettons aujourd'hui sous les yeux de nos . lecteurs les quelques notes que nous avons réunies pour servir d'introduction aux deux lettres annoncées. Nous avons puisé nos renseignements à deux sources : 1° dans sa biographie écrite par elle-même à Amsterdam, en 1668, et publiée dans le I* volume de

* En voici le titre ; • Toutes Us œuvres de Mlu Antoinette Bourignon, conte- . .nues en dût-neuf volumes. — Se trouvent à Amsterdam chez Henry Wetstein, KDC LXXXVI;*

ses Œuvres, 1 que nous avons feuilleté à la Bibliothèque impériale; 2° dans la longue notice que Bayle a consacrée dans son Dictionnaire historique à cette femme qu'il avait connue sans doute, et dont il avait lu certainement les ouvrages. — Voici comment Antoinette Bourignon raconte elle-même sa naissance. « Je suis née, dit-elle, en la ville de Lisle, en Flandres, le 13 de janvier 1616, baptisée en la paroisse de S'-Maurice, et là me fut donné le nom d'Anthoinette. Mon père s'appelait Jean Bourignon, et ma mère Marguerite Becquart : luv estoit italien de nation, et ma mère des environs dudit Lisle. » Elle était si laide en venant au monde que sa mère pensait d'avoir enfanté un monstre et voulait la tuer. Sa laideur diminua un peu, mais elle fut néanmoins délaissée dès son enfance- Elle avait trois sœurs et un frère, qui moururent en basâge, sauf l'aînée. « Je quittay toutes sortes de compagnies depuis que ma sœur fut mariée. Je me tenois seule en ma chambre, priant et pleurant la plus-part du temps de regret d'avoir aussy suivi le monde. Je commencay une vie fort austère, couchant sur la dure, jeûnant, veillant, et portant le cilice affin de châtier mon corps. Je n'osois point dormir la nuit, craignant de descendre en enfer en dormant et que la terre ne voulut plus me supporter... » Gomme on le voit, Antoinette Bourignon était une mystique et une visionnaire accomplie. Son père la contrariait dans ses desseins, l'empêchait de se faire carmélite, et voulait la marier : il la promit même à un jeune homme. A cette nouvelle, Antoinette résolut de se soustraire à celte tyrannie : le jour de Pâques 1636, elle s'échappa de la maison paternelle « sortant, selon l'Evangile, sans besace ou mallete ou bâton. « Elle resta dix mois à Ypres, partit pour Mons, fut prise en route par des soldats, fut sauvée de leurs mains par un pasteur qui la conduisit à Mons chez l'archevêque de Cambrai. Découverte par son père, qui la cherchait de tous côtés, elle revint chez ses parents. Elle s'échappe de nouveau, va à Mons prêcher l'esprit évangélique, puis à Liège où elle se fixe au château de la Deusse, chez la comtesse de Widerwal. En 1641, elle revient à Lille pourvoir sa mère qui était malade etqui mourut au mois de juillet de cette année. Le récit qu'elle fait de ce voyage montre un cœur sec et froid où tout sentiment de famille est éteint, et où l'amour de Dieu ou plutôt une dévotion aveugle et inconsidérée a remplacé toute sensibilité. — Après être restée quelque temps avec son père, elle le quitte, retourne vers la comtesse de Widerwal, et revient encore à Lille, cette fois pour rendre les derniers devoirs à son père qui mourut au mois d'avril 1648. Là elle est poursuivie par le fils d'un paysan, nommé Jean de S*-Saulieu, qui voulait à toute force se marier avec elle. Délivrée de cet étrange solliciteur, elle devint, en 1653, directrice d'un hôpital, « et s'y enferma sous la clôture, en 1658, ayant pris Tordre et l'habit de St-Augustin. » Dénoncée comme sorcière, en 1662, elle s'enfuit à Gand, puis à Malines, où

1 Le titre est ainsi conçu : « La vie extérieure de APU Antoinette Bourignon depuis sa naissance jus ou à fan quarante-cinquième de son dge, ou depuis l'an 1 616 jusqu'au •

elle fit connaissance de M. de Cort, qui devint un de ses prosélytes les plus ardents. Elle fit avec lui le voyage d'Amsterdam et le compta au nombre de ses fidèles jusqu'à ce qu'il mourut le 12 novembre 1669, en Instituant son héritière. Un héritage n'est jamais une mauvaise affaire : celui-là ne rapporta cependant à notre héroïne que des tracasseries et des procès qui 1 obligèrent à quitter la; Hollande, en 1671, et à se retirer dans le Noordstant. Là elle se pourvut d'une imprimerie, « car, ditBayle, sa plume allait comme ta langue des autres, je veux dire comme un torrent. Elle faisoit imprimer ses livres en français, en flamand et en allemand, i Mais on ne put la laisser en repos ; on lui interdit son imprimerie, aussi se retira-t-elle àFlensbourg, en décembre 1673. Là on ameuta le peuple contre elle, en la traitant de sorcière et de Gircé ; elle s'enfuit secrètement. Persécutée de ville en ville, elle abandonna le Holstein, et se retira à Hambourg, en 1676. Cette indication que donne Bayle est-elle exacte? j'en douterais, car dans la lettre datée du 1er mars 1676, sans nom de lieu, elle dit être dans le pays depuis cinq ans. Celte lettre ne peut donc avoirétô écrite d'Hambourg. D'où est-elle donc datée? c'est une question qu'il est assez difficile de résoudre. Voici du reste cette lettre où Antoinette se plaint des tracasseries dont elle est, comme toujours, l'objet. Elle est adressée, ainsi que nous l'apprend une note, à M. Grootvoogt.

Monsieur,

Je viens vous remercier 4e ce qui vous a pieu ordonner à nos t re voispin de cesser d'emmener la terre de la mantaigne et je vous prie bien humblement de vouloir faire mettre des escances partout pour diviser mon héritage d'avec celles des voissins, car ausy loingtemps que ceste séparasion ne sera faicte par la justice ils voudront tousjours impiéter de nouveau sur mon héritage, voir faire tomber mes édifices par tirrer la terre au desous d'iceux comme le boulainger avoit jatirrez tant de terre au desoubs de mon estable qu'elle fusse asseurement tombée sy vostre bonté n'y eut mis le remède en temps, car il semble que ces personnes ont tant d'adversion contre nous qu'elles voudraient bien nous faire touts les domages qu'elles peuvent. Nous ne faisons mal à personne ains du bien à plusieurs, dépensant icy nos argents au advantages des manans pendant qu'iceux nous haisent sans cause pour la mauvaises impressions que nos adversaires leurs ont sceu donner. J'espère que vous aurés la bonté de m'aider en ceste affaire eu me faisant jouir de l'éritage qu'y m'apartient, car je ne demande qu'une chose juste. Je scay bien que M. Laurens Biais qu'y me l'at vendu me devoit ausy avoir livré ce quy luy apertenoit, comme il m'avoit promis par ses lettres de faire mettres des escanches partout où il appertenoient. Mais sitost qu'il eût comainché à diviser son héritage d'avec ceux des voissins et qu'il entendit leurs malcontentements, il laissât le tout en arière, se contentant de m'avoir vendu tout tel part et droicts qui lui appertenoient, en sorte que je ne voy autre apparence que de maintenir mon droict par la justice, veu que j'ay à traicter avec des personnes inciviles quy n'entenderont nulles raisons amiables et me feront davantage dedomage si vostre bonté ne m'assiste. Nous sommes icy des estrangers, et en ne conversant avec personne nous n'avons faict nuls amis. Il n'y at que Mr. le chef président quy nous protège et maintient par pur zèle de la justice sans que j'ay eu le bonheur de luy faire aucune recognoissance de cinq

ans que je suis dans ce pais, et il refuse la moindre chose que je luy ay feict offrir. Je crois que c'est Dieu quy meut son cœur à soubtenir mon innocence contre tant de mal veuillons, lesquels sans luy m'auroient accablé. Il m'at faict avoir de Son Altesse sérénisime une sauve conduite et protextion pour moy et tout mes amis, ce quy m'at faict résoudre à prendre icy ferme domicilie, espérant que Dieu bénirat ce pais et réparerat toute chose, sy en cas nous y pouvons vivre eo paix en le servant fidèlement, et puisque nous sommes devenus voissains j'espère que nous deviendrons au sy amis et que nous gousteront ce bien que David dit qu'il est bon d'habitter les frères par ensemble, et c'est domage qu'on trouve si peu de frères charistiens avec lesquelles on puisse converser à édificasion. Je veu croire que la nostre ne serat gu'à la gloire de Dieu et à vostre salu.ce qu'attendant je demeure, Monsieur, Votre très-humble servante,

Anthoinette Boutugnon.

Lmartii 1676 ».

La seconde lettre, qui est du 19 novembre 1678, est adressée à un homme qui lui avait demandé des conseils sans lui dire son nom. Une annotation qui est derrière la pièce nous apprend que cet individu s'appelait âarmentitius. La môme incertitude existe pour le lieu d'où cette lettre est datée, car Bayle nous apprend que notre héroïne ne fut en sûreté a Hambourg qu'autant de temps que l'on ignora son arrivée, et que, dès qu'on l'eut connue, on tacha de se saisir de sa personne. Elle s'enfuit alors en Oostfrise où le baron de Lutzbourg lui accorda sa protection et où elle devint directrice d'un hôpital. Voici cette lettre:

Monsieur,

J'ay bien receu deux de vos lettres, l'une du 4 may et l'autre du 4« octobre de cest an par lesqueles vous me mandez Testât de vostre ame et ausy proposés quelque scrupule et doutes, sy Von doit croire qu'iln'y at plus de vray chrestiens sur la terre comme j'ay escrit; en outre désirés scavoir ce qu'on doit croire de ces personnes quy se disent prophètes en ces derniers tempsy à quoy je respon de n'estre pas devine pour cognoistre Testât intérieur de vostre ame comme icelle est devant Dieu, ce que vous dévés bien mieux scavoir que moy quy ne vous cognoist nullement et ay plus de subject de croire que vous m escrivés par fintisse que par sincérité, puisque vous célés vostre nom et ne dictes qui vous estes. Je ne peu nier que Dieu m'ay faict quelquefois cognoistre Tetlat intérieur de quelques personnes pour son bien ou le bien des autres, car Dieu ne faict nuls miracles sans besoings et ne veu satisfaire aux vaines curieusités que les hommes ont de savoir par des voies surnaturelles les choses qu'ils peuvent apprendre par des voies natureles, en sorte que c'est en vain que vous me demandez Testât de vostre ame puisque je ne la cognoist non plus que cestuy de vostre corps. Et pour vostre seconde demande sy devês croire qu'il n'y a plus de vray chrestien sur la terre, vous est libre de le croire ou laisser. Je ne contraind personne à aucune croiance; pour moy je scay bien que ces personnes que vous me nommez (autant que j'en cognoist) ne sont pas chrestien, ains plutost de ces faux prophètes quy sont prédis devoir venir ès-derniers temps, auquel Personnes j'ay déniés mon amitié et n'ay jamais voulu respondre aux lettres qu'elles m'ont escrite, puis qu'elles sont trompée par leurs propre

» La date est de la même main qui a écrit le nom du destinataire

peosée et trompent les autres. G'esi pourqaoy je n'ay voulu rien avoir eu àdesmeler avec de semblables personnes, mais vous estes libre d'en avoir tels sentiment que bon vous semble. Pour touts les autres ppincts de vos demandes et scrupulles, je les ay assez solus par mes escnts imprimés dans lesquels vous pourrés trouvez toutes les réponces à vos demandes. Ce ne seroientque dos répétitions de vous en escrire quelque chose puisque pouvés acheter tous mes livres quy sont au nombre de 15 pièces sans les manuscripts. Cest homme de Hambourg à quy vousavés adressez vos lettres enseignera bien les moiens de les avoir touts : je croy ausy qu'il sont encor à trouver en Amsterdam en la rue de la Bourse chés Piètre Darrens, libraire. Ces livres ou ces escrit imprimés vous parleront mieux que ma personne quy ne souhete nulx entretens ny conversasion de personne pour ne rien profiter par icelles. Je croy qu'il n'y a rien que vous me sauriés demander de doute que ne trouverés respondu dans mes escrits imprimés, etv s'il y avoit encor quelque chose non contenu en ces imprimées, l'on les pourrai avoir à l'ad venir lors que mes manuscripts seront ausy imprimés comme quelque gens de bien espèrent de faire. Voilà tout ce que j'ay à vous dire amn a'empescher que rte m'escrivés pas davantage sur ce subjet, puis que mon temps m'est fort cher et précieux, ce que vous asseure

Anthoinette Bourignon.

Ce t9- novembre 1678

Quand nous avons interrompu notre notice biographique pour

Eublier cette lettre, Antoinette Bourignon était directrice d'un ôpital en Oostfrise Mais ses ennemis ne purent la laisser en

Saix; ils la forcèrent de revenir en Hollande, Tan 1680, où elle nit ses jours, à Franeker (province de Frise), le 30 octobre de la même année. L'existence de cette femme a quelque chose de romanesque comme son caractère du reste : toute sa vie elle a été persécutée: ses ennemis l'ont poursuivie partout avec un acharnement qui ne s'est jamais démenti. Elle avait des idées fort bizarres sur la religion . elle pensait qu'il n'y avait pas sur la terre de vrais chrétiens et se croyait née pour raviver l'esprit évangélique chez les mortels. Jamais, parait-il, elle ne voulut se faire peindre, soit par vanité, — elle était fort laide, — soit par crainte, car, dit Bayle, il lui importait de n'être pas connue de visage à cause de ses persécuteurs. Somme toute, Antoinette Bourignon ne fut qu'une femme exallée, une émule de Madame Guyon, une visionnaire, dont les œuvres gisent enfouies dans les rayons de la Bibliothèque Impériale où nous avons été les découvrir au grand déplaisir peut-être des lecteurs de l'Amateur d'Autographes!

< Etienne Charavay.

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