‹ L'Amateur d'autographesChapitre 126 sur 175 · LETTRE! DE CHAPELAIN A. M"« DE SCUDÉRY · texte numérisé non relu

LETTRE! DE CHAPELAIN A. M"« DE SCUDÉRY

Un amateur d'autographes distingué, M. A.Chauveau, nous envoie la lettre suivante de Chapelain à M"* de Scudéry, dont l'original fait partie de son cabinet. Il a bien voulu raccompagner de notes explicatives.

Mademoiselle,

Je vous escris par le commandement de Mademoiselle Robineau », je dis par son commandement, sans qu'elle m'ait laissé la liberté de ne le pas Faire afin que si vous vous trouvés incommodée de ma lettre vous n en sachiés mauvais gré qu'à celle qui m'a forcé de la faire et qui, comme vous scavés, a droit de commander et pouvoir de forcer. Avec tout cela encore que je vous escrive par force je ne laisse pas de vous escrire avec plaisir, et plus que si le le faisoisde mon consentement propre, lorsque je pense que je ne suis pas obligé à vous res pondre de mes mauvaises escriture et qu'un autre que moy portera le blasme de ce que j'y auray mal dit. J'ay plaisir, mademoiselle, à vous faire souvenir de l'estime extraordinaire que je fais de votre esprit et de votre vertu, et du ressentiment que j'ay tousjours de la part que vous m'avés accordée en vostre bienveillance qui est sans doute le plus riche présent que vous puissiés me faire, veu la noblesse de vostre àme et la bonté de vostre cœur. J'ay

* Amie des notables en littérature de l'un et l'autre sexe qu'elle réunissait chez elle en comité littéraire. Tallemant des Réaux eu parle dans ses Mémoires et une page lui a été consacrée par M,u de Scudéry dans le roman de Clélie.

plaisir à tous rendre grâces de ce que je me trouve quelquefois dans les lettres que vous escrivés tantost à l'excellente personne dont j'exécule icy les ordres, tantost à son excellente voysine», comme à celles qui partagent vostre temps et vostre amitié. Enfin j'ay plaisir à vous dire que ces lettres raesmes, bien quescrites dans la précipitation des courriers sont si naturelles et si éloquentes tout ensemble qu elles pourroient donner jalousie à nostre ami d'Angoulesme t, et qu'elles donnent très-grande satisfaction à tous ceux qui les voyent, à Paris. Par là, mademoiselle, vous voyés que la force qu'on m'a faille est bien agréable et non pas de celles pour lesquelles on met les gens en procès et demande réparation en justice. J'ay quelque honte de passer de ce discours à un autre et de voua dire que je me suis acquitté de ma promesse auprès de Monsr de Berville ' de crainte qu'il ne vous semble que je vous le veux faire valoir. Mais puisque je vous l'ay desja dit je vous diray encore quej'avois envoyé une copie de ma lettre à vostre généreuse amie * pour vous la faire tenir ou du moins pour avoir en elle un tesmoin irréprochable de mes soins aux choses qui regardent vostre service. J'ay depuis sceu d'elle qu'elle avoit prisie dernier party comme le plus seur et le plus raisonnable et j'avoue qu'elle m'a fort obligé, m'espargoant par ce moyen la nécessité de rougir devant vous pour n'y avoir pas assez bien parlé de vostre mérite. La mesme judicieuse personne f se voulut bien charger ces jours passés de vous envoyer quelques vers que j'ay donnés à la mémoire de l'incomparable Mari" de Lalanne *, mais, mademoiselle, vous envoyer des vers c'est envoyer de l'eau à la mer, c'est vous donner de ce que vous avés chés vous en abondance. Que si vous en fautes la modeste pour vostre regard, vous l'avouerés bien au moins pour celuy de Monsieur vostre frère 7 qui est un océan de poésie plus descouvert que n'est le vostre et qui est si plein de ce costé là qu'on ne scauroit l'accroistre quelque chose que l'on y verse. Il est vrai aussy que j« vous envoyay ces vers comme les fleuves envoyent leurs eaux à la mer, non pas pour enfler vostre richesse, mais pour vous rendre le tribu et l'hommage que vous doivent tous ceux qui font profession d'honorer le mérite et la vertu. Ceux de Mons* de Boissat 8 que j'ay veus dans vostre lettre font bons, mais ceux

1 Ne serait-ce pas M- de Lasuze, née Henriette de Coligny, en 1618. dont les œuvres Râlantes ont été imprimées sous son nom et celui de Pëllisson, avec quelques pièces de M"* de Scudéry? à moins qu'il ne s'agisse de M"' de Brégy ou de Ninon de Lenclos, contemporaines et amies de M,u* de Scudéry.

s C'est l'illustre épistolaire Balzac, modèle du trenre en ce temps-là. •Un érudit saurait-il découvrir la trace de ce M' de Berville, que le savant Paulin Paris ne connaît pas ?

* C'est M,u Robineau.

» C'est encore elle dont il s'agit.

< Marie Galtelle Desroches, une des plus belles femmes de son temps, épouse de Pierre Lalanne, poète, ami de Ménape, dont la mort prématurée fut célébrée par son mari en vers touchants. (Voir les œuvres poétiques de ce dernier, tome IV du recueil des plus belles pièces des poètes français par M,u Daulnoy, et d'autres œuvres de lui réunies à celles de Montplaisir, autre poète du temps.)

1 Georges de Scudéry, digne pendant, de Chapelain pour ses vers lourds et maniérés, auxquels Boileau a rendu la justice qu'ils méritent par ces vers : Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants Semblent être formés en dépit du bon sens ; Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse* dire, Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.

• Pierre de Boissat, de l'Académie française, poète, encore au-dessous de Georges de Scudéry, mais plus ignoré. Ses œuvres poétiques, si peu dignes

de Monsieur irostre frère sont meilleurs sans doute, et vous voyés bien que c'est mon jugement qui prononce et non pas mon amitié, et qu'en ce sentiment il n'y entre ny complaisance ny cajolerie. Mais c'est trop vous mal entretenir et vous auriés encore plus de sujet de vous en plaindre si je ne vous assurois que par la patience que vous avés prise de lire cette lettre jusqu'au bout vous este quitte de me lire de toute cette année et que jusqu'en six cent quarante six vous n'aurés à craindre aucune semblable persécution,

Mademoiselle,

De votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Chapelain.

De Paris, ce 19 janvier 1645.

La vente de feu M. de Monmerqué contient aussi une lettre de Chapelain adressée « à Mademoiselle de Scudéry, à Marseille ». » Elle est relative à cette fameuse Pucelle qui ne devait voir le jour qu'en 1656, c'est-à-dire 9 ans après cette lettre, et pour laquelle son auteur venait d'obtenir du roi un privilège nécessaire pour sa publication. Nous avons pensé qu'il serait agréable à nos lecteurs d'en trouver ici le texte.

Mademoiselle,

11 ne falloit pas moins que d'aussy grands reproches que ceux que j'ay leus dans la dernière de vos lettres à Mad,u Paulet *, pour m'oblige r à rendre grâces par les miennes du glorieux combat que vous aués fait pour Thonneur de ma Pucelle. A moins que d'estre provoqué avec des injures, et accusé d'incivilité et d'ingratitude, je ne me fusse jamais résolu à vous rien escrire sur vostre courageux ouvrage, dans la crainte qu'en vous remerciant du bien que vous dites d'elle ou plustost de moy, il ne semblast que j'en demeurasse d'accord et que je receusse vos louanges sous couleur de les refuser. Vous scavés, Mademoiselle, qu'il y a une modestie ambitieuse, gui est pire que la vanité descou verte, et vous ne voudriez pas que je tisse jamais rien qui m'en peust faire soupçonner. Cette considération est la vraye cause de mon silence, car pour ma gratitude vous ne Pavés peu ignorer si Monsr Conrart s'est acquitté de ce gu'il m'avoit promis, ce que je ne puis croire qu'il ait oublié. Mais, Mademoiselle, puisque vous en faittes l'ignorante afin de me mortifier, je vousdiray icy que la reconnaissance que j'ay de cette faveur ne sauroit estre plus grande ny pour l'intérest de la Pucelle ny pour le mien, et que j'estime à uh point les belles et rares choses que vous aués voulu aire sur nostre sujet, que je ne suis plus en peine de sa réputation ny de la mienne, et que quand ce que j'ay essayé de dire de sa vertu et de sa valeur devrait périr deuant moy-mesme, je ne laisserois pas d'espérer de voir sa gloire conseruée dans ce que vousaués escrit,etmon nom consacré à l'immortalité, parce que vous l'y avés daigné enchâsser. Du reste, je ne respons rien sur la passion, à laquelle vous imputés si galamment mon silence, et je laisse cela à faire à M"eRobineau, à laquelle je pourrais

de passer à la postérité, ont été imprimées sur des feuilles volantes que quelques amateurs courageux se plaisent à réunir en un vol. in-fol.

1 M11* de Scudéry demeurait avec son frère qui, depuis 1643, avait le gouvernement de Notre Dame de la Garde, forteresse située près de Marseille

' Amie intime de M"- de Scudéry qui l'a dignement célébrée dans le Grimd Cyrus.

également desplaire, en l'avouant ou en la désavouant. C'est unepersonue trop parfaitte pour qu'on en doute qu'elle ne peust faire une conqueste beaucoup plus difficile encore, et d un austre costé elle est trop sévère pour ne trouver pas mauvais qu'on se confesse son esclave. C'est à elle à se prononcer là-dessus, et à vous apprendre ce que vous en devez croire. De moy j'avoueray tout ce qu'elle voudra, pourveu que ce ne soit pas la passion que son mérite me pourroit auoir donnée ne peust compatir auec celle que je dois* au vostre et qui m'a rendu pour la vie, Mademoiselle,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, -

Chapelain.

Ayé8 agréable, s'il vous plaist, que Monsieur vostre frère lise icy mes très-humbles baise-mains et les grâces que je lui rends très-humbles de son souvenir et du beau et généreux sonnet dont il m'a jugé digne dans le petit nombre de ceux qu'il en a voulu gratiner en cette Cour.

De Paris, ce 17 juillet 1647.

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