TROIS LETTRK8 OU MARQUIS OE SADE
Monsieur le baron de Girardot a bien voulu nous adresser les copies d'un certain nombre de documents que nous publierons prochainement. Nous en extrayons aujourd'hui trois lettres du trop fameux marquis de Sade, adressées à un représentant du peuple, Goupilleau deMontaigu. La première est datée du 15 pluviôse an vu. En voici le texte :
15 Pluviôse an vu.
Citoyen Représentant, On ne peut être plus sensible que je le suis à l'intérêt que vous voulez bien prendre au malheur que la plus cruelle injustice me fait éprouver,
je suis maintenant sûr du triomphe dès que vous voulez bien vous en mêler, il ne me reste plus qu'à vous prier de vouloir bien hâter l'instant où je pourrai avoir la satisfaction de vous posséder quelques beaux jours de ce printemps à Saint- Ouen, pour vous témoigner toute ma reconnaissance, je remets à celte époque la révélation des grands mystères d'iniquités dont on me rend victime et qui vous surprendront. Vous ne vous imaginez pas combien les créanciers occasionnés par un sequeslrede dix-huit mois me vexent et me tourmentent, mais je suis consolé de tous les maux que me fait endurer l'injustice par l'espoir de tenir de vos mains seules tout ce qui doit les faire cesser.
Salut , estime et vénération , Sade.
La seconde est fort curieuse : elle nous révèle des faits trèspiquants. Sade s'y pose eh martyr de la liberté, il proteste de son amour pour la république, et met sa plume au service du gouvernement. Il offre une tragédie en cinq actes, dont le sujet est la
Hachette, contre Charles-le-Téméraire ; c'est selon lui le plus sûr moyen de faire chérir la liberté : aussi demande-t-il avec instance qu'on fasse jouer sa pièce. Il sollicite aussi sa radiation de la liste des émigrés.
Citoyen Représentant,
Je dois commencer par vous rendre mille et mille grâces de l'honneur que vous avés bien voulu nous faire dernièrement en venant à St-Ouen, et vous témoigner en même temps mon regret de ne pas m'y être trouvé, je désirerais bien, et j'ai été chez vous pour vous en prier, que vous eussiés la complaisance de nous faire avertir quand vous voudrés nous dédommager.
J'ai maintenant une autre chose à vous communiquer, la voici. Vous êtes tous d'avis, citoyens représentai, et tous les bons républicains
Ïiensent de même, qu'une des choses la plus essentielle est de ranimer 'esprit public par de bons exemples et par de bons écrits, on dit que ma plume a quelqu'énergie, mon roman philosophique l'a prouvé ; j'offre donc mes moyens à la république, et les lui offre du meilleur de mon cœur. Malheureux sous l'ancien régime, vous savés si je dois craindre le retour d'un ordre de choses dont je serais infailliblement Tune des premières victimes. Ces moyens que j'offre à la république sont sans aucun intérêt, on me tracera un plan, je l'exécuterai*, et j'ose croire que l'on sera satisfait. Mais je vous en conjure, citoyen représentant, qu'une affreuse injustice cesse d'attiédir en moi les sentimens dont je suis embrasé ; pourquoi veut-on que j'aie à me plaindre d'un gouvernement pour lequel je donnerais mille vies si je les avais ? Pourquoi prend-on mon bien depuis deux ans, et pourquoi depuis cette époque me réduit-on à l'aumône sans que j'aie mérité cet horrible traitement? N'est-on pas convaincu qu'au lieu d'émigrer je n'ai cessé d être employé à tout, dans les plus terribles années de la Révolution? n'en possédé-ie pas les certificats les plus authentiques ? Si donc on est persuadé de mon innocence, pourquoi me traite-t-on comme coupable ? pourquoi cherche-t on à placer au rang des ennemis de la chose publique le plus chaud et le plus zélé de ses partisans? il y a ce me semble à ce procédé autant d'injustice que d'impolitique.
Quoiqu'il en soit, citoyen représentant, j'offre donc au gouvernement ma plume et mes moyens, mais que l'iniquité, que l'infortune et la
eauvais
9 Vendémiaire an yiii.
misère ne pèsent pas plus longtemps sur ma tête, et faites moi rayer, je vous en supplie, noole ou non qu'importe, me suis-je conduit comme un noble ? m'a-t'on jamais vu partager leur conduite et leurs sentimens? mes actions ont effacé les torts de ma naissance, et c'est à cette manière d'être que j'ai dû tous les traits dont m'ont écrasé les royalistes, et notamment Poultier dans sa feuille du 12 fructidor dernier. Mais je les brave comme je les hais, et quelque tort qu'ait avec moi le gouvernement il aura jusqu'au dernier moment de ma vie, mon choix, ma plume et tous les seutimens de mon cœur ; je serai avec lui, pardonnés ma comparaison, comme l'amant le plus tendre pleurant l'infidélité d'une maîtresse aux pieds de laquelle il soupire toujours.
En un mot, citoyen représentant, pour premier essai de mes offres, je vous propose une tragédie en cinq actes, l'ouvrage le plus capable d'échauffer dans tous les cœurs l'amour de la patrie, et c'est vous en conviendrés bien plus au théâtre qu'ailleurs où il faut rallumer le feu, presqu'éteint de l'amour que tout français doit à son pays, c'est là qu'il se convaincra des dangers qui doivent exister pour lui, s'il retombe sous la main des tyrans, l'enthousiasme né là dans son cœur, il le rapporte dans ses foyers, il l'inspire à sa famille, et les effets en sont bien autrement durables, bien autrement ardens que ceux qu'allument un instant en lui des articles de journaux .ou des proclamations, parce qu'au théâtre, ce sont par des exemples que la leçon lui est donnée et il la relient.
Le sujet de ma tragédie n'est point pris dans les événemens du jour, trop près de nous le spectateur n'apporte jamais à ces événemens cet espèce d'intérêt que lui inspire ceux de l'histoire ancienne, d'ailleurs il craint la surprise, il -redoute le désir qu'on peut avoir de le tromper et la scène est déserte à la seconde représentation, nous l'avons vu. Mon texte est choisi dans l'Histoire de France, c'est le moyen d'intéresser plus vivement des français ; il est pris dans le règne de Louis onze, à l'époque où Charles^ duc de Bourgogne, voulut assiéger la ville de Beauvais, que Jeanne Lainé à la tête de toutes les femmes de la ville défendit avec tant de courage, et ravît aux desseins de l'oppresseur. Le seul amour de la patrie inspira ces braves citoyennes et pendant mes cinq àctes je ne leur prête que ce seul sentiment, étaient elles susceptibles d'un autre sous un tyran tel que Louis onze? j'ai soin de le dire, de le prouver et mon ouvrage devient par là l'école du patriotisme le plus pur et le plus désintéressé. Le républicain, le royaliste, tous n'y verront que cela, tous diront : le patriotisme a toujours été la première vertu des français, ne démentons point le caractère national. Ou a aussi aimé la patrie sous des tyrans; aimons-la donc quand nous en craignons, dira le républicain, aimons la même en en désirant, dira le royaliste, mais apprenons-là, quel est le danger qu'ils nous préparent ; aussi ma pièce est essentielle... elle est bonne... elle est utile sous tons les rapports, à tous les individus, et comme je viens de le dire, elle a de plus que les ouvrages de situation, le grand intérêt de l'antique, et la certitude que ce n'est pas un de ces véhicules payés dont le républicain sourit, et que le royaliste bafoue.
Tel est, citoyeu représentant, l'ouvrage que je désire vous soumettre, si la lecture que je vous demande la permission de vous en faire, vous plaît, si vous trouvés que mes intentions soient bonnes, je crois essentiel alors d'en hâter la représentation, c'est l'instant... absolument l'instant, et vous voudriez bien en ce cas faire ordonner par qui de droit, au Théâtre Français de l'apprendre et de la jouer tout de suite, cet ordre est indispensabls pour prévenir les longueurs des comédiens qui, sr
l'ouvrage se leur plait pas, ou le refuseat, ou désespèrent l'auteur par leurs insoutenables délais.
Pardon «l'une aussi longue lettre, citoyen représentant, mais je crois que les détails qu'elle contient, ne déplairont pas à quelqu'un qui, comme vous, aime autant la république et les arts. Permettés que ie la termine en vous offrant l'hommage de ma plus respectueuse reconnaissance.
Salut et vénération , Sade.
Le 8 brumaire an vin il écrit de nouveau à Goupilleau pour le prier de vouloir bien entendre la lecture de sa pièce. 11 demande que si elle plait le gouvernement fasse jouer sa tragédie d'autorité.
S Brumaire an vin.
Sade a l'honneur d'assurer le citoyen Goupilleau de son respect ; il le supplie d'avoir la complaisance de se charger de ces deux pétition?, l'une pour la commission chargée des radiations, l'autre pour le Ministre de la police. /
l\ attend le jour que le citoyen Goupilleau voudra bien lui indiquer
{urar la lecture du Siège de Beauvaia ; il faut que la pièce soit lue par 'auteur lui même. Sade sera fort aise que le citoyen Goupilleau réunisse chez lui, ce jour-là, quelques personnes aussi en état d'en juger
Î(ue le citoyen représentant. Si elle plaît, il faut que le gouvernement la asse jouer d'autorité, comme pièce patriotique. Sans cela rien ne finira* et le moment où il est bon de la donner passera ; vos victoires la vieillissent déjà un peu.
Salut et respect, Sade.
Noua ignorons si celte tragédie a vu le jour ; M. Quérard ne cite du lâarquis de Sade que les pièces suivantes : !■ Le Misanthrope par amour, ou Sophie et Du/ranch, comédie en cinq actes et en vers, reçue au théâtre français, en septembre 1790 ; 2* L'homme dangereux, ou le Suborneur, comédie en un acte et en vers de dix syllabes, reçue au .théâtre Favart en 1791 ; 3e Ùrtiem, ou les malheurs du libertinage, drame en trois actes et en vers, publié en Tan vin. Quant à la tragédie que nous révèlent les deux lettres précédentes, nous n'en avons trouvé aucune mention. Elle se trouve sans doute dans les nombreux ouvrages manuscrits qu'a laissés le marquis de Sade et qui sont restés dans sa famille.
M. Claudin, libraire, prépare le catalogue de fariche bibliothèque et des manuscrits rares et précieux de M. Victor Luzarche, ancien maire de Tours. Ce sera là, dit-on, une des plus belles ventes de là saison. Elle auralieudans le courant du mois de décembre. Ceux de nos lecteurs qui désireront recevoir ce catalogue n'auront qu'à s'adresser, soit à la librairie Claudin, 3, rue Guénégaud, soit à notre maison.
— Le Bulletin n° 152 de la maison J. Charavayatnéestsous presse. U contient un grand nombre de pièces rare* et curieuses dont voici un léger aperç» :
Souverains et princes: Méans (Charles d'), père de Louis XII ;
Louis XIII, XIV, XV, XVI et XVIII; Charles XII f roi de Suède; Bonaparte (Joseph); Bonaparte (Louis), lettre à l'impératrice Joséphine sur la mort de son fils aine; Beauharnais (liortense), curieuse epitre sur Napoléon III; Napoléon Ier; Berri (le duc de), belle lettre; Beauharnais (Auguste de Bavière, femme d'Eugène), charmante épître à son mari ; Normandie (le duc de), un des faux Louis XVII ; etc. *
Ecrivains: Bayle (Pierre); Arnauld d'Andilly (Robert) ; Bollin (Charles), magnifique lettre; Pomponne (l'abbé de); Saint-Pierre (Bernardin de), très-belle pièce; Btèvre (le M« de) ; Bèranger, pièce sig. De Béranaer, ce qui est très-rare ; Brizeux (A.); Beyle (H.»; Dickens (Charles) ; Baudelaire (Ch.) et Méry, deux pièces de vers; Sand (George), traité sig. A . Dupin, rare; Sue (Eugène), dossier fort curieux contenant ses traités pour le Juif errant avec le Dr Véron et Mr Paulin ; Féval (Paul) et Martin (Henri), deux traités; etc.
Artistes: Flaxman, le grand statuaire anglais, autographe fort rare; Ver net (Joseph); Giodet-Trioson ; Ingres; Delacroix (Eugène); Marilhat, le charmant paysagiste, dont les lettres sont trèsrares ; Traviès, le caricaturiste ; Gavarni, traité signé ; Millet (Aimé), dessin de sa statue de la poésie légère pour le tombeau d'Henri Murger; etc.
Révolution française : Couthon, un document historique du plus haut intérêt; Letion (Joseph); Roland, circulaire annonçant sa nomination au ministère de l'intérieur; Valazé (El. Duffiche); Dusaulx, lettre des plus curieuses à Palloy ; Bouchotle, notice sur lui-même; Albitte aîné; Desaix (le général); Cléry (J.-B. Hanet), une intéressante épître où il parle de ses Mémoires sur la détention de Louis XVI au Temple; Louverture (Toussaint); etc.
Divers : Borromée (S* Charles), une pièce signée sur vélin avec ornements coloriés et qui mériterait d'être encadrée ; — LaVallière (la D*»8* de), charmante épître, autographe précieux et recherché ; — Flamsteed (Jean), Saussure et Œrsted, trois savants illustres; — Fabert (Abraham), Tourville, Saxe (Maurice de), trois gloires denos fastes militaires;— Giraud (Philippe de) etJacquard, deux inventeurs, dont les autographes sont rares; — Cavow (Camille de;; Rattazzi (la CM*e); — Talma, une belle lettre; Joanny\ Raucourt Mcl,e) ; Volnak (M11*) : Montalwnd (Çéline), un dessin fait et signé par elle ;,etc, etc.
Académie française: Barthélémy (l'abbé J.-J.); Bomis (le cardinal dé); Châteaûbriand, curieuse épitreà Lamennais; Colbert (J.-B.) ; Collin-Harlevîîle ; Cousin (V.), Delille (l'abbé); Doucet (Camille, une pièce de vers ; Doujat (Jean) ; Ducis ; Falloux (le Cte de) ; Fénelon, une superbe lettre de quatre pages sur le Jansénisme; Feuillet (Octave); Fléchier (Esprit), une très-belle épître ; Florian ; Foncemagne\ Huet (J.-B.); Hugo (Victor), plusieurs lettres et son anieux discours en faveur de la Pologne; etc., etc.
Pour tous les articles non signés : Étienne CHARAVAY.
Abbeville. — Imp. P. Briez.
No* 137 et 138,
6e ANNÉt:
!«<■ et lb Septembre 1867
Bureaux t rue de» G rancis- Augustin», *6, a Part»
Sou» la direction d'ETlEIVNE CHARAVAY Pllt
élève de l'école des chartes, expert en autographes
PRIX DB L' ABONNEMENT FOUR PARIS BT LES DÉPARTEMENTS
Pour six mois 6 fr. | Pour un an 12 fr.
Étranger : le port en sua.
Londres : MM. PxUtick et Simpson, 47, Lei-
cester- Square.
Londres: M. Ch. Lalnusiere, maison de
MM. Schott et Cic, 150, RegenL St.
Berlin : M. Richard Zeune , Victorias-
La Hatb : M. Martinus Nijhoff,M, Raams- Lraat.
Leipzig : M. Otto-Aug ust Schulz.
Turin : MM. Bocca frères.
Bruxelles : M. Ton Trigt, 30, rue Saint- Jean.
Madrid : M. Bailly-Baillière.
Saint-Pétkrsboubg : M. Jacques hsakoff.
Moscou : MM. Gauthier.
Stockholm : MM. Sam*on et Wallin.
Les demandes d'abonnement et toutes les communications relatives au Journal doivent être adressées, franco, à M. Etienne CHARAVAY, rue des Grands-Augustins, 26.
A dater de ce numéro nous consacrerons dans notre feuille sous le titre de : Revue des archives, un chapitre spécial à l'immense publication entreprise par le ministère de l'Intérieur des inventaires des archives départementales. Nous donnerons successivement et par ordre alphabétique des notices détaillées sur les précieux documents conservés dans les dépôts de nos départements et nous espérons que nos lecteurs comprendront, comme nous, l'importance d'un tel travail.