LOUIS XIV
{Dispositions hostiles des Génois en 1700)
Un des événements qui contribuèrent le plus à mettre en péril la monarchie de Louis XIV fut sans contredit la mort du roi d'Espagne Charles II ou plutôt la guerre sanglante qui la suivit. Il est inutile de rappeler 1 état de l'Europe pendant les Irois années qui la précédèrent. C'est un spectacle triste et presque honteux que ce roi, jeune encore et déjà sur le bord de la tombe, sans héritiers et sans amis, redoutant la mort qui s'avançait vers lui à pas lents, et occupé à une seule chose, à faire et à défaire son testament, — et d'un autre côté tous ces souverains assistant d'un œil sec à l'agonie cruelle de ce prince infortuné, comptant d'un regard avide les jours, les heures qui lui restaient à vivre, et, spectacle plus honteux encore, se partageant entre eux les états du mourant, tandis que leurs peuples délaissés souffraient et dépérissaient. Un premier traité de partage avait été signé le il octobre 1698 par lequel on promettait au prince de Bavière la couronne d'Espagne, et à la France les royaumes de Naples et de Sicile, les Presidii de Toscane, le marquisat de Finale dans la rivière de Gènes, et la seigneurie de Guipuscoa. Le roi d'Espagne, indigné, avait alors légué son trône au prince de Bavière, mais celui-ci mourut à Bruxelles le 8 février 1699, non sine suspicioneveneni. Aussi un second traité fut-il conclu le 13 mars 1700. La France y avait les mômes avantages que dans le premier. L'archiduc Charles d'Autriche devait
être reconnu roi d'Espagne, des Iodes et des Pays-Bas. Cependant Louis XlV était inquiet desdisposilionsdel'Italiequi étaientfavorables à l'Autriche. Cette dernière puissance voulait rompre le traité qui ne lui convenait nullement. Aussi le roi écrit-il la lettre suivante, à M' de Louciennes, son ambassadeur à Gêne3. Les Génois, nos alliés, cherchaient toujours à nous trahir et à faire cause commune avec nos ennemis. C'est ce qui avait obligé Louis XIV en mai 1684 à faire bombarder leur ville par Du Quesne, et conduit le doge dans le ♦ palais de Versailles. Ils étaient encore maintenant, paraît-il, prêts a s'allier avec l'Autriche contre nous. — Nous devons la communication de cette lettre à l'obligeance de Monsieur le Baron de Girardot, qui a publié une correspondance fort curieuse de Louis XIV avec rambassadeur Amelot :
Monsieur de Louciennes, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite du 29 du mois dernier. Elle me fait connaître qu'autant que vous pouvez entrevoir présentement dans les sentiments des Gennois il ne vous parait pas que les mesures que j'ay prises pour le repos de l'Italie y ayent encore produit le bon effet que j'aurais lieu d'en attendre. Vous croyez au contraire que les Gennois, accoutumés au voisinage des Espagnols, aimeraient mieux voir passer les Etats d'Italie entre les mains de l'Archiduc avec les autres Etats qui composent la monarchie d'Espagne que de les voir divisés de la manière dont on est convenu. Ce que vous m'écrivez sur ce sujet confirme les avis que je reçois d'ailleurs. Je suis informé que ta maison d'Autriche croit pouvoir faire beaucoup de fondement pour s'opposer à l'exécution du traité sur quelques princes d'Italie et particulièrement sur les Gennois : les ministres de l'Empereur s'en sont déjà expliqués dans quelques cours. Ils peuvent l'avoir fait dans l'espérance Rengager plus facilement les princes d'Allemagne lorsqu'ils leur persuadent qu'Us ont déjà les principales puissances d'Italie dans leurs intérêts. Je ne puis croire aussi que les Gennois se soient expliqués delà manière qu'on le dit. Ainsy je différeray de donner aucune créance aux discours des ministres impériaux iusqu à ce que je sois plus particulièrement informé des sentiments de la République de Gennes ensuite de la communication que vous avez du lui donner par mes ordres. Vous pouvez cependant faire insinuer indirectement à quelques-uns de ceux qui ont part au gouvernement qu'ils ont intérêt à faire cesser au plutôt les discours que répandent les ministres de la maison d'Autriche et de tenir une conduite qui me soit agréable dans une affaire dont ils ne sçauraient empêcher le succès, et qu'ils risquent beaucoup de traverser. Il faut qu'ils fassent d'eux-mêmes les autres réfléxions sur les avantages qu'ils ont reçus depuis qu'ils m'ont donné lieu d'être satisfait de leurs sentiments, et sur les moyens que j'aurais de les faire repentir s'ils me donnaient quelque sujet de mo plaindre. Ainsy vous vous contenterez de leur faire savoir ce que je vous mande, sans user d'aucunes menaces, et vous continuerez de veiller attentivement sur ce qui peut avoir rapport au bien de mon service dans cette conjonction. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ay t^ Monsieur de Louciennes, en sa sainte garde. Ecrit a Versailles le 19 juillet 1700.
LOUIS. — COLU.ERT.
iLe roi Gharles II mourut peu après, le 1er novembre, après avoir, comme chacun sait, choisi le duc d'Anjou pour son héritier.