‹ L'Amateur d'autographesChapitre 74 sur 175 · REPRISE DE TOULON PAR LES FRANÇAIS, EN · texte numérisé non relu

REPRISE DE TOULON PAR LES FRANÇAIS, EN

Relation circonstanciée de l'entrée des Français à Toulon, faite par le représentant du peuple Fréron, et adressée à un de ses amis :

Toulon, au quartîer-pénérai, Je 15 nivôse, l'an ir de la République une et indivisible'.

Liberté, Égalité.

Au nom du peuple français.

Les représentants du peuple, près les armées et les départements du Midi.

Tu conçois, républicain, quelle confusion a dû régner dans-les premiers instants qui ont précédé et suivi notre entrée à Toulon. Les perfides anglais avaient inceidié 9 vaisseaux. Le Thcmistocle, sur lequel ils avoient embarqué près de 300 patriotes qui se sont tous sauvés au moment de l'embrasement (à l'exception de six), a sauté en l'air. Le feu gagnait les magasins de l'arsenal ; deux frégates brûloient; des galériens les ont sauvées. Cependant l'armée attendoit en silence, rangée autour des murailles désertes, le signal de l'assaut. C'étoit le 29 au soir. Déjà les flottes combinées avoient mis à la voile, et avoient embarqué 6 mille familles toutonnaises, ce qui doit porter à 12 mille le nombre des individus, et ce sont à coup sûr les chefs de la rébellion. Il ne reste plus nu'un vil tas d'obscurs conspirateurs. Les Anglais, dans leur désespoir, étoient capables de consommer tous leurs crimes par un vaste forfait qui eût anéanti et la ville et l'année. C'étoit de faire sauter par une mine le foft là Malgue et de nous ensevelir tous sous ses débris. Le bruit en circulait dans les bataillons, et l'exemple du fort Pommet, réuni à la découverte de mines trouvées a la Redoute Blanche, et qui aboutissaient au magasin à poudre, accréditoient cette idée ; d'ailleurs, quoiqu'ils eussent abandonné la défense des remparts, après l'évacuation de tous leurs postes et redoutes, ils occupoient toujours le lortla Malgue, et ils tiroient de tems en teras des coups de canon. Faire entrer l'année dans Toulon, étoit l'exposera une perte certaine ; nous décidâmes avec le général qu'il étoit prudent d'attendre jusqu'au lendemain malin.

L'adjudant-général Cervoni avoit pénétré dans la ville, et nous avoit rapporté qu'il y régnoit le plus grand calme ; qu'il avoit seulement rencontré de prétendus officiers municipaux en écharpe. précédés de trompettes ; il leur imposa silence et les fit rentrer dans leurs maisons après

* 25 décembre 1793.

avoir satisfait à la patrie, il m'éloit permis sans doute d'écouter la voix de la nature; je résolus de tout tenter pour sauver une sœur chérie, prisonnière des Anglois, avec sa petite fille âgée de cinq ans. Je montai à cheval avec le général Dugua et l'adjudant-général Monimeaur, accom-

Eagnés de deux aides de camp; j'entrai dans la ville infâme, il étoit deux eures du matin. Le silence des tombeaux y régnoit ; ce calme apparent pou voit cacher quelque horrible piège. Les Anglois occupaient toujours le fort La Malgue, qu'ils n'ont abandonné qu'à 8 heures, leur dernier coup de canon ayant été tiré à 7 heures. Rien ne nous arrêta. Nous pénétrâmes jusqucs sur le quay du port où est située la maison qu'elle habitoit. Nous fîmes descendre le maître du logis ; il nous assura qu'elle avoit disparu de la veille avec sa fille et qu'il croyoit qu'elle s'était embarquée pour la Seyne. Un aide de camp fouilla tous les coins et recoins de la maison et s'assura qu'elle n'y étoit point ; nous établîmes une sauvegarde à sa porte, et je retraversai la ville, le cœur navré ds douleur, et offrant à la patrie ce nouveau sacrifice; car javois entendu dire, peu d'heures auparavant, à Buonaparte, commandant de l'artillerie, que nos batteries avoient coulé bas dans la journée 4 bateaux qui se dirigeaient vers La Seyne. et qui étoient remplis de femmes et d'enfans. Je fua bientôt distrait de cette cruelle idée par la nouvelle de son évasion par la porte d'Italie, où les avant-postes de la division, sous le commandement dm général Lapoype, son mari, avoient favorisé son passage: je n'ai pu la voir qu'un instant, mais elle m'a promis les détails les plus curieux sur ce qu'elle a observé pendant son séjour dans Toulon, et je les communiquerai ; elle fut témoin, de sa fenêtre, de la précipitation des embaruemens, qui fut telle qu elle évalue à plus de 400 ceux qui se sont noyés ans le port sous ses yeux , tant l'épouvante les talonnoit. C'était à 1 1 heures du matin, et l'on s'écrioil par toute la ville que l'armée de la République entroit par le port de France. Figures-toi la citoyenne Lapoype, enceinte de 8 mois, se iettant dans un bateau, avec sa fille, voguant ça et là au milieu d'une pluie de boulets et de bombes, tachant de gagner un rivage protecteur, et se trouvant tout proche la bombarde au moment qu'elle éclata et qu'elle fit une explosion si terrible gue toutes les vitres de Toulon en furent brisées, et tu n'auras qu'une faible idée de cette situation tragique.

Si nous avions pu faire sortir toutes les femmes et les enfants, ainsi que les patriotes du ThémistocU, tout le reste eût été passé au fil de lVpée ; mais cette considération comprima le courroux et la vengeance nationale , on ouvrit l'avis de détruire la ville par l'effet des mines ; on ne le pouvoit pas sans risquer de brûler l'arsenal, et les magasins immenses de la marine. Il fut décidé que tous les maçons des six départements environnants seraient requis d'accourir avec leurs outils pour une démolition générale et prompte. Avec une armée de 12 mille maçons, la besogne ira grand train, et Toulon doit être rasé en 15 jours.

Nous avons déjà fait fusiller 400 scélérats ; les prisons sont pleines ; nous avons établi une commission militaire gui les expédiera par centaines ; mais la majeure partie des habitants s est embarquée, et la justice nationale ne sera point assouvie comme elle devroit l'étré, si nous tenions les chefs. Trogoff, Puissant, Chausse-Gros, Imbert et Caialès ont été les premiers à fuir.

Les représentans du peuple ont accordé à l'armée victorieuse une ratification de 3 millions. Leur intention étoit que chaque citoyen de armée, depuis le général en chef jusqu'au soldat, touche la somme de cent francs. On a un peu pillé; tous les meubles et effets des rebelles seront vendus au profit de la République.

Nous possédons encore 15 beaux vaisseaux de ligneet plusieurs frégates. La corderie et le magasin des bois de constructions sont conservés, Nous avons encore des forces navales imposantes dans la Méditerranée. Adieu, cher républicain, je t'enverrai demain d'autres détails. Salut et fraternité. Frékon,

Représentant du peuple.

Je travaille à une relation exacte et circonstanciée de cette brillante expédition.

Toutes ces pièces font partie de la collection dont M. J. Charavay alnô prépare en ce moment le catalogue.

Etienne Charavay.

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