PARIS
LIBRAIRIE X. GHARAVAY aîné, Rue des Grands-Augustins, 26.
N° 121. — 6« Annék
t*r Janvier 1867
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L'acceptation du présent numéro par nos souscripteurs de l'année 1866 sera considérée comme une continuation d'abonnement
La feuille de fac-similé que nous avions coutume de donner avec le numéro du [** janvier ne sera remise qu'avec celui du 16.
PIÈCES INÉDITES
GOIVR4RT (Valbntin)
Le nom du fondateur de l'Académie française est assez peu connu aujourd'hui. Cotait cependant un homme 'distingué, auquel l'éducation première manqua malheureusement, mais qui sut y suppléer à force de tact et de savoir-vivre. Il produisit peu à la vérité et garda, selon Boileau, a un silence prudent. » Néanmoins l'estime dont l'honorèrent les écrivains des plus célèbres de son temps, les éloges peut-être hyperboliques mais a coup sûr justifiés sur plusieurs points que Balzac lui adressa, son style épistolaire et la facilité avec laquelle Conrart manie la langue française sont une recommandation suffisante auprès de nous. — - La lettre suivante, que nous tirons de la collection de Mr Albert Bance, est adressée à Conslantin Huygens. Elle faisait partie autrefois du riche cabinet de Mr Donnadieu,*de Londres. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer l'intérêt qu'offre le passage qui a trait au grand Corneille.
k Pari», le 23 may 1656.
Monsieur,
Ma vie est devenue si languissante que je ne suis presque jamais en estât de rendre mes plus légitimes devoirs, ni de faire ce que je forais le plus volontiers. Dans les petis inlervates de santé que j'ay pus depuis que la dernière lettre qu'il vous a pieu de m'écrire me fut rendue, j'ay eu plusieurs fois envie o'y répondre, mais l'espérance que M. Tassin me donnait que nous pourrions avoir le bqn-heur de vous voir icy m'a empesché d'éxécuter ce dessein, de sorte, Monsieur, que me vovant privé de cette satisfaction qui m'eust esté fort chère, et sur le point d*aller passer tout Testé à la campagne pour essayer de me remettre d'une maladie violente, qui me prit au commencement de cette année, et d'une fâcheuse recheute dont je suis encore tout languissant, j'ay voulu, avant que de me renfermer dans mon nermitage, vous assurer que j'y penseray souvent à vous, et qu'en quelque lieu que je me trouve, je vous honnoreray toujours parfaitement ; vous voulez bien aussi que je vous face souvenir de la promesse que vous m'avez faite d'obliger Monsieur Heinsius le fils 4 à nous donner quelque éloquente pleinte sur la mort de notre éloquent M. de Balzac 2 et de me faire part aussi de ce que les Muses vous auroyent inspiré sur ce triste, mais illustre sujet. J'ay attendu jusques icy l'effet de vos promesses et il ne tient plus qu'à vous, que les regrets de nos français ne consolent le oublie de la perte d'un si grand homme. Nos savans ont pris part à celle de tant de célèbres personnages que votre nation a faite depuis quelque temps, et depuis peu encore a celle du fameux Heinsius i et du profond et exact Blondel *, que vous aviez eû de nous s ; il faut un siècle pour produire des hommes de ce mérite, et un moment nous les ravit et ensevelit avec eux les trésors d'érudition et d'élonuence
3ui estoyent pendant leur vie la richesse et l'ornement de la République es lettres. Vos provinces qui ont esté si abondantes de grands génies jusqu'à cette heure, commencent à en estre fort stériles, et Dieu veuille ue Bellonne n'y emporte pas le dessus sur Minerve et sur les Muses. lle8Sont devenues pour nous sinon mùettes, au moins paresseuses, et on ne leur voit plus produire que de petits ouvrages incapables de leur faire mériter une véritable gloire, et à passer jusqu'à la postérité. Nous avons seulement quelques auteurs, qui n'ont pas laissé abatre de leur courage, et qui soutiennent encore l'honneur de notre langue avec beaucoup de vigueur. Vous avez pu voir \ Alaric de M. de Scudéry, qui parut au jour l'année passée, et vous pourrez voir bien tost la divine Pucelle de M. Chapelain, attendue et désirée depuis si long-tems, et dont il s'est eafin résolu de publier la moitié, pour contenter l'impatience de ses ami» et de tous les doctes «. Pour M. de Corneille, il s'est jetté dans les compositions
* Heinsius (Nicolas), philologue et homme d'état hollandais, né en 16Î0, mort en 1681.
V H était mort à Paris le 18 février 1655.
3 Heinsius (Daniel), célèbre philologue, né en 1580, mort le 25 février 1655,7 jours après Balzac, dont Conrart mentionne plus haut la perte.
* Blondel (David), théologien protestant et savant historien. Né à Châlonssur-Marne, en 1591 . il venait de mourir à Amsterdam.
» Il avait été appelé, en 1650, à Amsterdam, pour succéder à Vossius dans ia chaire d'histoire.
« C est en effet en 1656 que parurent les douze premiers chants de la Pucelle, les seuls que Chapelain ait publiés.
Sienses », et a laissé le soin du Théâtre à un de ses frères \ Vous ne evezpas vous étonner s'il n'est point soigneux de vous escrire, puisqu'il n'écrit pas seulement à ses amis d'icy, dont il n'est éloigné que de trente lieues. Je ne le verray pourtant jamais crue je ne luy face reproche de sa négligence en votre endroit, et que je ne l'assure, toutefois, en mesme temps de la continuation de votre estime et de votre amitié, puisque vous m'avez chargé de l'un et de l'autre. Faites-moi la grâce, s'il vous plaist, de croire aussi que quelque mal soigneux que je vous paraisse, je n'en suis pas moins affectionné à votre service, et qne si vous me donniez occasion de vous en rendre, vous verriez que nul obstacle ne m'empescheroit de vous témoigner combien ie vous suis acquis. Après cette protestation, trouvez bon, s'il vous plaist, Monsieur, que je prenne la liberté de vous recommander celuy qui vous rendra cette lettre. C'est un de nos libraires oui est honneste homme dans sa profession et de mes amis. Il va en Hollande pour des affaires qui regardent son commerce, et il pourra peut-estre y avoir besoin d'une protection aussi puissante que la vôtre, que je vous demande pour luy, en cas qu'il y ayt recours ; je me promets que vous ne la luy refuserez pas, à la prière que vous eu fait, Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Conrart.
ValentinConrart mourut le 23 septembre 1675 à l'âge desoixanledouze ans.
ALFRED DE MtTMKT
Voilà certes un véritable joyau autographique et le plus séduisant présent que nous puissions offrir a nos lecteurs à l'occasion rie la nouvelle année. Une lettre 1 du poète chéri de la jeunesse, «l'Alfred de Musset, écrite à l'âge de 17 ans, et adressée au cher confident de ses pensées, Paul Foucher, qui ne débuta dans la carrière littéraire qu'en 1831, sous les auspices de Victor Hugo, son beau-frère. Dans ces lignes intimes on reconnait le futur auteur de Rolla, déjà blasé au sortir du collège, alors qu'il venait de terminer ses études en remportant un prix de philosophie au concours général, déjà confondant toules les femmes dans une commune haine et cependant désirant être aimé, s'enthousiasmant facilement, croyant à l'amour sans vouloir y croire, et fatigué de la vie avant d'y être pour ainsi dire entré. Ne pressent-on pas déjà ces vers qui sont dans toutes les mémoires :
Je ne crois pas, ô Christ, à ta parole sainte : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir nait un siècle sans crainte; Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux.
* Depuis la chute de sa tragédie de Perlharite, le grand Corneille, outré du mauvais accueil fait à sa pièce, avait abandonné le théâtre. Dans sa retraite il s'occupa à traduire en vers l'Imitation de Jésus-Christ, travail qui ne fut achevé qu'en 1656. — Le grand Corneille cependant ne put abandonner encore une carrière où il avait obtenu tant de succès et il rentra dans la lice en faisant jouer Œdipe (1659}.
« Pierre Corneille n'eut qu'un frère, Thomas, qui n'avait encore donné au théâtre, en 1655, que des comédies.
s Elle fait partie de la seconde vente que doit diriger M. J. Gbaravay aîné.
Ne semble-t-il pas l'entendre pousser ce cri de sublime désesoir :
Sur quels pieds tombez tous, parfums de Madeleine? Où donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine ? Qui de nous, qui de nous Ta deTenirun Dieu?
Il ne veut pas être poète, comme s'il pouvait retenir enfermé dans son cœur ce trésor de poésie qui s'en exhalait de toutes parts. C'est l'amour, dit-il, qui l'inspire. Qui ignore que c'est l'amour qui a fait le tourment de sa vie, que c'est l'amour qui l'a tué ?
Au Mans, le 19 octobre (18'7).
Je reviens, mon cher ami, jeudi prochain, c'est-à-dire le 25. Je 8erai à Paris vendredi soir. L'année dernière, quand je te trouvai avec mon frère1 à la diligence, nous nous en revînmes en disant des bêtises, comme d'ordinaire ; cette année nous serons tous deux en noir ; les années se succèdent et ne se ressemblent pas ; mais nos cœurs, en quoi sont-ils chaugés? Les plaisirs, les petites passions viennent et disparaissent : l'amitié qui les a vu naître en est témoin et leur survit.
Hier, ce* demoiselles sont reparties pour la campagne ; j'ai déjeuné chez elles, et je les ai embarquées. Jusqu'au moment du départ tout a été à merveille, je leur ai donné des dessins pour leurs albums, j'étais gai et insouciant. Mais, le croirais-tu? quand il a fallu les embrasser, quand elles eurent disparu derrière le coin de la rue, je sentis cette impression triste et douce que mon cœur avait oubliée — je l'ai gardée jusqu'au soir; toujours la même, mais toujours plus faible, et aujourd'hui je ne sens plus rien, et je regrette de ne plus rien sentir. Pourtant, je ne suis pas amoureux ; j'en suis à dix mille lieues — mais je le seus, je suis fait pour l'être ; je radote à force de te le répéter — mais je suis si bête! — Je hais les femmes en théorie, j'ai horreur de ce caractère français qui se joue de ces pensées qui changent les nuits en veilles ; mais j'ai beau faire, j'y serai pris; trompez-moi, méchantes, trompezmoi, mais vous n'aurez pas de mérite à me tromper !
Tu le vois, mon pauvre ami, j'ai 17 ans ; et je suis heureux parce que je suis jeune. Mettez dans le vase les liqueurs les plus amères, le bord en est sucré, rien n'arrive à mes lèvres que par- là. Les douleurs ne me sont qu'une douce mélancolie. — Je ne saurais rien voir avec mes y( UX de 17 ans, que ie n'y môle un peu d'idéal. Je suis fait ainsi. Ah ! croismoi, c'est là le bonheur : si en passant dans la rue une jeune figure inconnue m'a semblé belle, je ne me retournerai pas pour qu'un second coup d'œil me montre que le premier m'avait trompé, je m'enfuis au contraire, emportant cette image à moitié vraie, à moitié fausse, et l'embellissant encore de toute la force de mon imagination.
Je joue au billard comme un furieux; j'y pas?e mes soirées entières ; j'ai besoin d'excès quelconques —vie ne scais que faire ; je ne scais comment me débarrasser de ce besoin d'émotions ; ce n'est pas sans jeter souvent les yeux sur ta chère poésie, tu peux le croire, ah! mon ami, — la poésie est comme une jolie ft mme — comme la Magdeleine de Delphine Gai.
Le dépit l'éloi^na. mais l'espoir lo ramène. De l'adorer toujours on avait Tait serment.
Mais le dépit qui m'en éloigne, je ne scais pas qui peut me le faire oublier. — lin tout cas ce ne serait jamais que le caractère d'un autre
» Paul de Musset, littérateur distingué.
Sue je voudrais peindie. — U; luieu QC sua jamais ctuiiUj je l'esnère.— t songe donc, mon cher, peut-être cet hyver, trouverais je une femme; loi aussi peut-être... et alors! que me manquera-t-il? que m'importe le reste ? Dites, faites tout ce que vous voudrez, messieurs ; je me promènerai au milieu de vous avec orgueil ; quel est celui de vous qui scait qui je suis? A qui d'entre vous ai-je prostitué les secrètes pensées de mon âme ! que celui-là dise : Tu t'es donné à moi. — Un seul le peut faire, tu scais qui je veux dire. Non, mon cher, cette pensée me plaît trop ; je ne serai jamais poëte ; j'ai envie d'effacer tout ce que je te disais tout à l'heure : scais-tu ce qui me l'a fait dire? scais-tu ce qui m'y a fait penser ? C'est ce départ dont je te parlais tout à l'heure ; la poésie chez moi est sœur de l'amour. — L'une fait naître l'autre, et ils viennent toujours ensemble. — Quand je serai débarrassé de cette facilité que j'ai de tomber amoureux, comme on s'enrhume, ces envies là ne me reprendront plus. Je serai alors moi-même. — Ceux qui ne me connaîtront pas diront : Quel drôle de corps ! — Et ceux qui auront pu deviner quelque pensée de mon âme, diront : Quel bête d'homme ! Voilà comme ils sont ; je n'en donnerais pas un fétu. — Et ce sont ces gredins-là pour qui tu écris, à qui tu te réjouis de plaire en profanant le sacré trésor de tes pensées ; trop heureux si le récit naïf et terrible de tes douleurs, si l'amère vérité de ta mélancolie arrache un soupir a quelques-unes de nos élégantes! — Mort-Dieu ! — sais- tu qui je voudrais être? quel caractère j'ai, et quel rôle j'ambitionne? Je voudrais être un homme à bonnes fortunes; non pour être heureux, mais pour les tourmenter toutesjusqu'à la mort, taisant jouer tous les ressorts de mon esprit, sans jamais toucher à mon âme, je voudrais être envié des hommes et aimé des femmes; oh! si parmi elles je trouvais celle que je cherche et qui m'attend peut être à l'autre bout du monde, peut-être à deux pas de moi! — Je m'arrêterais alors, et je dirais : ma carrière est finie. Plais-leur par le charme de ta poésie, toi dont l'âme a besoin de chanter ce qu'elle souffre. — Ils diront : quel dommage ! celui-là méritait d'être aimé ! — Mais pour moi ils ne sauront pas si je puis l'être, et si je le suis ils ne le croiront pas.
Tu trouves sans doute que ma lettre n'est qu'uu radotage, mais que veux-tu? Dans l'état où je me trouve je n'ai d'autre plaisir que celui de te parler. Que je suis aise de te revoir ! J'ai un tas, un vrai tas de choses à te dire. Tous ceux que je vois ici, tous ces gens aimables, toutes ces jolies femmes, sont si mortellement insipides ; tous ces ballons sur lesquels on ne peut appuyer sans les crever; toutes ces âmes de rien qui ont raccroché cà et là quatre ou cinq idées qu'ils débitent. Tu ris de ce misanthrope de lt> ans; non, mon ami, je n'en suis pas un, car je faiuie plus que moi-même, et j'aimerai autant que toi la femme qui doit m'aimer un jour. Adieu : vendredi je t'embrasserai.
Tout à toi, ' A.
Alfred de Musset et Paul Fouchcr étaient du môme âge, à six mois près *. Le premier est mort prématurément : le second est encore bien vivant et compte au nombre de nos littérateurs les plus distingués.
Etienne Charavay.
• Paul Foucher était né à Paris le 21 avril 1810 et Alfred de Musset dans la même ville et le 11 novembre de la même année.
If -
UWE LETTRE DE PIMPETTE
La correspondance de Voltaire s'ouvre par 14 lettres, 14 lettres d'amour adressées à Ml,a Dunoyer. C'est à la mère de cette demoiselle, à Mm« Dunoyer, née Anne-Marie Petit, rédactrice de la Quintessence des nouvelles, feuille périodique qui paraissait tous les cinq jours à La Haye, c'est à sa vanité littéraire et peut-être à son goût pour les belles lettres, que nous devons la conservation de la correspondance de l'amant de sa propre fille : elle publia elle-même ces 14 lettres dans ses Lettres historiques et galantes. Grâces lui en soient rendues, quoique la réputation de Mu* Dunoyer en ait pu souffrir !
Nous saurons à fond l'histoire de ce premier amour et de ce premier roman du jeune Arouet, quand M. Desnoiresterres aura mis au jour cette curieuse et intéressante biographie, à laquelle il travaille depuis dix ans, et qui nous fera bien connaître pour la première fois la vie privée de l'illustre auteur de la Henriade et de la Pucelle. Nous y trouverons certainement le commentaire le plus ample et le plus lumineux des 14 lettres à M11* Dunoyer. En atteudant, contentons- nous de ce que tout le monde sait. Eu 1713, le jeune Arouet, âgé de vingt ans à peine, fut placé par son père, en qualité de secrétaire auprès du marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France en Hollande. Arouet eut l'occasion de se rencontrer avec Mm8 Dunoyer, qui s'occupait de littérature, écrivait en prose et en vers, et faisait des gazettes satyriques. Il ne vit que la fille de cette dame, Olympe Dunoyer, dite Pimpette; il en devint épris, et une liaison secrète s'établit assez vite entre eux.
On a prétendu que Mme Dunoyer avait favorisé cette liaison dans l'espoir de taire épouser sa fille par le jeune Arouet, qui passait pour riche et qui dépensait à La Haye plus d'argent que son père ne lui en envoyait. Quoiqu'il en soit, Olympe Dunoyer. que l'exemple et les conseils d'une mère galante avaient dressée à la galanterie, se jeta de tout cœur dans les bras du secrétaire d'ambassade : il y eut échange de lettres, rendez-vous de jour et de nuit: l'audacieuse Pimpette, déguisée en cavalier, osait môme venir à l'hôtel de l'ambassade rendre visite à son cher Arouet. La mère fut avertie, enferma sa fille, alla se plaindre à l'ambassadeur, et, peut être contrairement à son objet, fit renvoyer à Paris le galant dont elle voulait faire son gendre.
14 lettres de Voltaire, voilà ce qui nous reste de cette aventure romanesque, qui avait probablement enfanté tant de lettres amoureuses. Il n'y en a que 14 qui aient trouvé grâce devant la douleur et le ressentiment d'une mère, forcée de reconnaître que sa fille n'était pas une vertu irréprochable. Elle aura détruit toutes les autres, cette gazetlière qui s'en tenait, par état, à la quintessence des nouvelles scandaleuses. Mais les lettres que sa fille avait écrites à Arouet et qu'elle aurait dictées ellemême si l'on en croit plusieurs biographies de Voltaire, que sont-elles devenues, ces lettres que Voltaire a eu le bon goût de ne pas livrer à la curiosité de ses innombrables lecteurs? On ne dit pas qu'elles existent, et on n'eu cite point le moindre fragment. Cependant en voici une, que nous aurions désiré pouvoir reproduire avec son orthographe fantastique et naïve: . . , , . . ,
« Dans l'incertitude où je suis si j aurai le plaisir de te voir ce soir, je t'avertis que ce n'éioit pas M. de la Bruyère *, qui étoit hier i hez nous. C'est une méprise de la cordonnière, qui nous alarma fort mal à propos.
Premier secrétaire de l'ambassade de France.
Ma mère ne se doute point que je t'ai parlé, et grâce au ciel, elle te croit déjà parti. Je ne te parlerai point de ma santé; c'est ce qui me touche le moins et je pense trop à toi pour avoir le temps de penser à moi-même. Je t'assure, mon cher cœur, que si je doutois de ta tendresse, je me réjouirois de mon mal; oui,mon cher enfant,la mienne étroit trop à charge si je n'avois la douce espérance d'être aimée de ce que j'ai de plus cher au monde.
• Fais ce que tu pourras pour que je te voie ce soir : tu n'auras qu'à descendre dans la cuisine du cordonnier, et je te réponds que tu n'as rien à craindre, car notre faiseuse de quintessence 1 te croit déjà à moitié chemin de Paris. Ainsi, si tu le veux, j'aurai le plaisir de te voir ce soir ; et si cela ne se peut pas, permets-moi d'aller demain à la messe de l'hôtel (de Vambassade). Je prierai M. de la Bruyère de me montrer la chapelle : la curiosité est permise aux femmes, et puis sans faire semblant de rien, je lui demanderai si Ton n'a pas encore de tes nouvelles et depuis quand tu es parti. Ne me refuse pas cette grâce, mon cher Arouet, je te le demande au nom de ce qu'il y a de plus tendre, c'est-à-dire au nom de l'amour que j'ai pour toi. Adieu, mou aimable enfant : je t'adore et je te jure que mon amour durera autant que ma vie.