ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
RUE RACINE, 26, PRÈS l'oDÉON
Droits et liaduciionet de reproduction réserves pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Des jeunes filles, parées de voiles jaune safran qui tombent d'une étoile de saphir, fixée sur l'oreille, et recouvrent la partie gauche de leu-r corps, allument des bâtonnets d'encens devant la dépouille de Naï-Rafutt que Ton va brûler tout à l'heure.
La défunte est une des femmes de Phaja- Tak qui monta sur le trône en l'an 1129 de l'Ere de Sisun; elle repose sur un lit de lotus et de roses, au sommet d'un catafalque immense, qu'ombrage un parasol à sept étages, et semble, déjà, en partie momifiée, ayant
séjourné longtemps dans les baumes et les aromates. Rien ne demeure de son ancienne beauté; ses bras, ses mains et son torse, sous les bijoux barbares, n'accusent plus que le puéril agrafement des os, et la tète tondue, à l'exception dune mèche de clownesse qui s'enlève, toute droite, parait taillée dans une racine de buis.
On célèbre en grande pompe les funérailles de la petite épouse qui comptait à peine dix avrils, et toutes les notabilités de Bangkok se trouvent réunies autour du bûcher auguste que protège le pavillon écarlate adorné de l'Éléphant blanc.
Des pleureuses, dont on ne voit que les yeux démesurément agrandis sous le bandeau de lin, poussent de longs hululements, que ponctuent des rires ironiques de petites flûtes et des hoquets rauques de tambourins.
Les prêtresses de Bouddha se prosternent le front contre terre en signe de deuil. Chacune tient un des cordons de roses, qui tombent du catafalque dans toutes les directions,
ainsi que les fils d'une toile d'araignée géante.
Dans la croyance thaï, ces liens légers portent à la morte les vœux et les prières.
Rafutt sait ainsi qu'elle est toujours belle et chérie, que les désirs et les adorations montent vers elle comme le parfum des tubéreuses, et qu'un sourire de ses lèvres efface les rayons de la lune.
Bientôt, le Chctô-Klein-bcilat, ou premier vicaire des talapoins, allumera le bûcher, et le petit corps de Rafutt flambera comme un sarment desséché" d'igname. Elle n'offrira pas le spectacle terrifiant de certains défunts dont les nerfs et les muscles se crispent, dont tout l'être frissonnant se dresse pour une sorte de danse macabre sous les premiers baisers du feu. Elle se consumera, tout d'un coup, pauvre fleurette jaunie tombée de l'herbier royal, et ses cendres n'empliront pas l'urne d'or qui les attend.
Les femmes du harem contemplent la cérémonie du haut des terrasses, mais les princesses entourent le bûcher, le visage et
les épaules dissimulés sous une sorte de capuce blanche. Par contre, leurs seins, leurs hanches et leurs jambes ne sont ornés que d'une profusion de pierres précieuses, qui semblent remuer sur la peau comme des scarabées fulgurants.
— Kali-Yanà, tu viens de mecorcher l'oreille avec la hampe de ta bannière !
— Pourquoi, aussi, n'es-tu pas à ton rang, Xali?...
— Je suis lasse, et ces armes sont si lourdes!
— Que dirais-tu donc si nous combattions l'ennemi?...
— Dans la lutte le courage me viendrait !... Mais je hais ces parades fatigantes !... 11 nous faut bien souvent assister les défuntes épouses du roi î
— Il les prend si jeunes que cettepremière blessure les atteint trop profondément...
— Oui, Piafutt n'a résisté que deux mois au viol sacré ; elle était bien gentille, quoique plus menue qu'une chatte de la pagode de Xétuphon.
— Elle aimait à nous voir défiler, chaque matin, et elle avait toujours une bonne parole pour Kali-Yanà.
— Ah ! que ma sagesse me pèse!... soupira Xali, en serrant sur sa taille souple la boucle de sa ceinture. Yanà, laisse-moi m'appuver un peu à ton épaule?...
Kali-Yanà, la plus jolie des amazones royales, portait l'étendard de TÉléphant
Blanc.
Ses cheveux courts, épais et luisants, étaient traversés par un cercle de pierreries qui soutenait, sur le front, une haute aigrette blanche. Le cou dégagé restait nu, mais, des épaules aux cuisses, une tunique étroite épousait son corps, affûtant les pointes brèves de ses seins sous les chamarrures, accusant le retrait souple de sa taille, étreinte par une lame d'or recourbée. Ses jambes fines, harmonieuses, se dessinaient sous un réseau de soie aux mailles rattachées par des grains de corail. Des anneaux à cabochons glauques entouraient ses chevilles, baguaient ses orteils aux ongles rou-
b L AMAZONE DU ROI DE SIAM
gis. Elle était presque garçonnière sous le harnois guerrier d'armes précieuses qui lui battaient les flancs; mais ses lèvres enfantines, arrondies en cœur, gardaient un sourire très doux et ses yeux avaient la profondeur mystérieuse des lacs sacrés.
Derrière les amazones, se tenaient les danseuses du roi. Droites, maintenant, dans leurs langoutis égrenés de flammes multicolores, imbibées de baumes aux relents de cédrat etd'oliban, elles assistaient, lasses et nostalgiques, aux cérémonies préliminaires de l'incinération. Les tambourins hoquetaient plus fort et les brùleuses de parfums, ivres, presque pâmées, allumaient d'une main défaillante de nouveaux bâtonnets d'encens.
Du sein de la foule, un cri partit :
— Le Roi !
Protégé par une escouade de mandarins, il parut, en effet, sur un palanquin incrusté d'ivoire et de nacre que soutenaient seize porteurs habillés de soie zinzoline. Des jeunes filles jetaient sous leurs pas des pé-
taies de mali et de la poudre d'or, tandis que tonnaient les gongs, rythmant les stridulations aigres des klue et des Khong-vong, flûtes de métal et flûtes de bambous aux tympanons tendus de peau de serpent. Les trompettes recourbées, les renàt de cuivre, d'ivoire, les orgues lao et les rakhé, alternaient du haut des estrades avec les instruments barbares du cortège.
Après le palanquin royal venaient cent lions familiers, tenus en laisse par déjeunes garçons, vêtus seulement d'une ceinture de plumes.
Des cavaliers étincelaient, bardés et casqués d'or, agitant des piques ou des crids de bronze ciselé, des javelots et des lances. L'infanterie suivait en bon ordre, composée d une cohorte de six cents hommes spécialement attachés au palais.
Majestueux sous ses pectoraux d'or martelé, constellés d'étoiles, de plaques et de soleils, la tète couverte d'une mitre turriculée, le Roi fit à son peuple un signe bienveillant, tandis que se déchaînaient les cui-
vres en furieuses trépidations. Derrière le cortège royal, des éléphants, armés en guerre, se rangèrent à leur tour, étalant des carapaces de crocodiles, montrant les bracelets de rubis et de péridots de leurs longues défenses. Il en vint en si grande quantité qu'on ne vit bientôt plus au loin que la houle monotone de leurs énormes corps balancés.
Le peuple demeurait silencieux ; aucune démonstration joyeuse n'avait salué l'arrivée de Phaja-Tak, Roiglorieux, Maître suprême, en l'an 1144 de VEre thaï. Pourtant, ce monarque, dans les premières années de son règne, s'était montré doux, secourable et libéral. Les soldats avaient reçu, et recevaient encore, une solde trois ou quatre fois plus forte que sous ses prédécesseurs. Mais il rudoyait les riches et les mandarins, qui, sournoisement, répandaient sur lui des bruits calomnieux. Certains grands personnages, de ses proches, dit-on, lui firent prendre des drogues maléfiques qui troublèrent sa raison. Le roi, possédé de criminels désirs, achetait
FUNERAILLES y
pour son sérail des épouses trop jeunes, et presque toutes mouraient au bout de quelques mois, comme était morte Naï-Rafutt,la petite victime d'amour.
Les familles se refusaient bien, d'abord, à vendre leurs filles, mais la crainte des représailles ou l'appât du gain triomphait généralement des résistances.
En moins d'un an , cinquante frêles épouses avaient offert au bûcher leur chair meurtrie^ macérée dans les baumes. Parfois, on en brûlait deux ou trois le même jour, et le peuple, soulevé parles familles en deuil, commençait à murmurer, ne reconnaissant plus dans le satyre fantasque qu'était devenu Phaja-Tak, le bon roi de jadis.
Sur les traits du monarque ne transparais- - sait aucune émotion ; droit sous ses pectoraux égrenés de flammes, les lèvres serrées et le regard vague, il semblait suivre quelque rêve lointain et se désintéresser de ce qui l'entourait , calme devant l'enthousiasme . comme devant la haine.
Mais le talapoin, ou prêtre bouddhiste, a
mis le feu au catafalque de Naï-Rafutt, et la fragile idole a disparu dans des tourbillons de fumée noire. C'est le signal des réjouissauces et des danses.
Kali-Yanà lève plus haut l'étendard écarlate, et les amazones font cliqueter leurs armes, tournent autour du bûcher en poussant leur cri de guerre. Puis^ les danseuses sacrées laissent flotter derrière elles des écharpes lamées d'argent pour le jeu de « la rose et de la libellule », glissent mollement et s'étreignent, semblant butiner des fleurs. Des enfants à la peau dorée lancent à la foule des amulettes de jade, brûlent des essences et de l'huile de coco dans des lacrymatoires de terre rouge. D'autres offrent aux lèvres avides des femmes des statuettes de Bouddha, de minuscules éléphants de verre et des tigres de corail. Partout on trouve des lotus, des ignames, des jamboises et des litchis, coquettement arrangés à terre dans des étoffes de couleurs vives, que les marchandes proposent d'une voix aiguë.
Xali, de nouveau, s^est appuyée à l'épaule de Kali-Yanà.
— Yanà, dit-elle, cette fumée me suffoque, éloigûons-nous un peu.
— Tu sais bien, Xali, que c'est défendu. Les amazones ne peuvent quitter leur poste.
— Oh ! l'on pensera que nous obéissons à un ordre royal et l'on ne s'inquiétera pas de notre absence. Galanick portera l'étendard pendant une heure ou deux... Viens, viens
vite !
La jeune fille, qui répondait au nom de Galanick, prit docilement lahampe du pavillon écarlate où se dessinait, en soie etperles blanches, r Eléphant siamois, et Xali entraîna sa compagne.
La foule s'écartait sur le passage des amazones,. croyant qu'elles portaient quelque message, et elles traversèrent la place des funérailles augustes, passèrent sous les portiques de la Pagode verte, suivirent des allées remplies de talapoins en prières, et s'arrêtèrent devant un kiosque ajouré, où trois cadavres attendaient, dans des cer-
cueils ouverts, le bon plaisir des vautours.
C'étaient trois galériens destinés à la flétrissure suprême, c'est-à-dire au bec des oiseaux de proie, et le contraste était saisissant entre Tincinération fardée et somptueuse de la place royale et le dépeçage hideux du charnier public.
Xali et Yanà foulaient d'un pied assuré les crânes décharnés qui obstruaient le passage, écartaient les oiseaux sinistres , groupés autour de quelques lambeaux sanglants, tout en portant à leurs narines un flacon d'améthyste aux senteurs véhémentes pour combattre l'affreux relent de pourriture.
Après avoir passé au milieu des poitrines à demi déchiquetées, béant partout, des intestins déroulés en longs rubans depourpre, des cervelles étalées comme des méduses sur les dalles de porcelaine, avoir écorché leurs pieds nus aux ossements épars, les jeunes filles se trouvèrent dans un endroit charmant où les cocotiers et les palmiers, plantés de distance en distance, laissaient apercevoir les flèches élancées et les minarets de la ville.
Les rives du Mé-Nam (la mère des eaux) formées par des rangées de maisons flottantes s'étendent au loin dans une gloire de rayons, incendiant les tons roses et bleus des toitures. Sur la terre ferme, qui domine cette première cité d'amphibies, apparaît la résidence royale avec ses murailles crénelées et ses tours blanches, ses dômes multiples aux ornements d'or, ses colonnettes de porphyre, de porcelaine et de verre, ses galeries de miroirs juxtaposés aux ornements d'argent, de cuivre et d'ivoire.
C'est une vision féerique, quelque chose comme un rêve de haschisch que seuls des yeux siamois peuvent contempler sans cligner.
Le feu d'artifice des tourelles, des minarets et des obélisques monte haut dans le ciel, ponctué par des fusées de clochetons et de flèches d'une infinie délicatesse. Les palais, en bas, montrent des empilements de dômes papelonnés d'écaillés, des esplanades pavées de porphyre, des pagodes aux frêles piliers fleuronnés de pierres précieuses, aux
portiques caissonnés d'or comme des chasses. Et d'autres colonnes s'élancent en tournoyant, ainsi que des serpents pustules d'ocre et de cinabre, soutenant des animaux fantastiques de jade et de cristal.
C'est un vignoble de pierreries où les constructions semblent d'immenses grappes d'olivines, des fruits de pourpre et d'or, de claires gommes d'ambre et de topaze. Partout grimpent des pampres découpés dans les minéraux rares, partout flambe un brasier d'incombustibles gemmes sous le brasier d'un soleil en délire.
Mais les jeunes filles, après avoir contemplé un moment le fantastique paysage et s'être remises des exhalaisons morbides des cliarniers, rentrèrent dans la pagode pour interroger le talapoin des morts qui savait lire dans les astres et chercher, parmi les cendres funéraires, l'explication des mystères de joie et de peine... Gamakul dormait au milieu de ses vautours, lorsque Xali poussa la porte de sa demeure.
Kali-Yanà, cependant, ne voulait pas entrer.
— Tu es folle, Xali I Je t'assure qu'ilnous arrivera malheur 1
— Mais non, chère Yanà I... Personne ne se doute de notre absence. Il fallait, d'ailleurs, une occasion comme celle-ci pour échapper à la surveillance dont nous sommes Tobjet. Je suis si heureuse d'être seule avec toi !
— Vois donc comme ce logis est étrange !
— Je le trouve charmant ! et je nen voudraispasd^autre sij étais talapoin des morts, astrologue et chiromancien !
Sur les murs de bois de tek apparaissaient, en effet, des rosaces singulières de fémurs et de tibias, des arabesques de côtes et de clavicules, des étoiles délicates de phalanges, toute une floraison de cimetière plus blanche qu'un bouquet de noce !
vQuelques crânes, surles tables, contenaient une liqueur rose tiquetée d'or.
— Je croyais, fit Kali-Yanà, que les bonzes ne prenaient jamais de vin. N'est«il point dit dans les livres saints : ^( Xe buvez que de l'eau, ne mangez pas de viande, fût-elle de crocodile ou de chien!... »
— Oh! les bonzes savent se faire donner les morceaux les plus délicats dans leurs tournées matinales.,. Les femmes les soignent mieux que leur époux. Pour eux le meilleur kapi, ce frai de crevettes en saumure qui devient couleur d'améthyste et nous fait horreur ! Pour eux les lunes dodues (raies chantantes; et les plus beaux quartiers de boa ! Pour eux les ignames, les jamboises et les litchis fondants !
— Ils aiment surtout les nids de guêpes et les petits rats confits au miel de rose.
— Si Gamakul t'entendait !
— Il dort profondément.
— Cela ne fait rien, puisqu'il est sorcier ! Le talapoin des morts avait un crâne en
œuf, des yeux forés de travers sur un nez luisant orné de petites tannes noires ainsi qu'unepomme-cannelle; sur ses joues molles descendaient les cordelettes de sa coiffure ; un langoutis de laineblancheenveloppait son torse.
Selon les livres sacrés les serviteurs de Bouddha ne sontsoumisàaucun travail. Ils
ne labourent point, « car la vie d'un ver de terre vaut celle d'un homme. »
Ils ne cuisent point le riz (( qui contient un germe vital. » Ils ne voyagent ni sur des juments, ni sur des éléphants femelles et la fréquentation des femmes leur est interdite.
Tous les fils de famille entrent dans l'ordre religieux vers leur vingtième année, mais ne prononcent point de vœux éternels, etle mari royal de Naï-Rafutt, dont le petit corps achève de se consumer au milieu des chants et des danses, a passé du célibat le plus rigoureux à un harem de huit cents femmes !
Cependant, Xali vient deréveillerle bonze.
— Dextre de Bouddha, Parcelle de Vlnfini, Rayon de V Astre-Roi! dit-elle, en se. prosternant, daigne écouter deux petites amazones dont la virginité te sera agréable.
Gamakul s'est levé avec empressement.
— Deux amazones!... Que désirez-vous.
Lotus blancs de l'Étang sacré?...
— Savoir l'as^enir... Veux-tu lire dans ma main et dans celle de Kali-Yanâ ?... Veux-tu
interroger la cendre des bûchers en invoquant les esprits bienfaisants?...
— Et vous ferez un présent à Phra Rodon, le dieu de porcelaine delà Pagode verte, pour qu'il vous soit favorable?...
— Nous le promettons, dit Xali, en sortant quelques ticaux (pilules d'argent) de sa pochette.
Gamakul caressa un énorme vautour, qui tournait près de lui son cou goitreux hideusement pelé, et prit une pincée de cendre dans une urne d'or.
— C'est la cendre d'un supplicié, dit-il. L'homme eut la langue arrachée et les yeux crevés avant de mourir. Il agonisa pendant des heures, au pied de son bûcher, car, comme il avait expié ses crimes, on ne le livra point aux vautours.. Cela fera vingt ticaux.
— Je serai généreuse, affirma Xali. Letalapoin sourit en étudiant la main de
la jeune fille.
— Tu es amoureuse, dit-il, et, tu as perdu la raison comme l'abeille ivre de parfums!
— Serai-jeaimée?...
Sans répondre, Gamakul prit la menotte de Kali-Yanà, et s'absorba en de graves méditations.
— Kali-Yanà, prononça-t-il, enfin, je vois dansl'avenirdegrandeset de tristes clioses... Tu pourrais être heureuse, mais...
— Mais?... interrogea la jeune fille en frissonnant.
— Tu suivras ta fantaisie et dédaigneras le bjnheur qui s'offrira à toi.
Xali avait arraché un Taltrutt (petit talisman qui pendait à son bras) pour l'offrir à sa compagne.
— Peut-être cette feuille d'or, sur laquelle j'ai écrit mon désir, détournera-t-elle de toi, les phi maléfiques, le Khk-te-phva (auguste père) voudra bien m'assister !
Mais Gamakul secoua la tète.
— Toutestesprières, Xali, seront inutiles, et quand bien, même, tu irais sur le Long Faya P aï forêt du Roi du Feu) te couper le poignet et les oreilles, le destin de ton amie s'accomplira... Voyons, maintenant ce que dit la cendre des morts.
Il étendit sur un plateau d'ivoire quelques pincées de la poudre grise, et souffla dessus trois fois pour l'éparpiller selon la volonté des dieux.
Puis, il agita un luh-ji^at, chapelet des 108 perles qui, dans la croyance thaï, représentent le nombre de symboles de la semelle de Bouddha.
— Ah! je vois aussi du malheur sur notre pays.
— Que vois-tu?...
— La révolte partout, et la mort d'un fou!
— Tu ne parles pas du Maître suprême ?
— Je n'ai point nommé la victime-.. Mais le sang ruissellera sur les marches du palais; les femmes éplorées se traîneront aux pieds des bourreaux, et celles qui aurontsurvécu à la torture seront égorgées.
— Pourquoi ce massacre?
— Parce que toutes celles qui ont appartenu à un être dément sont maudites et doivent être exterminées!
— Xali et Yanà poussèrent un cri de frayeur.
— Quoi! c'est dans ces cendres que tu vois de si terribles choses !... Un hasard heureux ne pourra-t-il changer le cours des événements?...
— L'oracle est formel; les signes de mort sont nettement marqués, la destinée s'accomplira.
Le vautour, le cou tendu, agitait fébrilement ses ailes, et Xali contemplait maintenant avec horreur les entrelacs d'osselets sur les murs sombres. Les têtes grimaçantes des suppliciés, que Kamakul avait groupées en rosaces savantes, se dressaient comme des fleurs macabres poussées surle cimetière des côtes, et les phalanges en étamines, sortaient des crânes béants, couronnant le jeu des cubitus et des radius, des fémurs et des tibias.
Au vol lourd des oiseaux de proie une poussière fine tombait de ces trophées sinistres, et les rayons mobiles allumaient, de ci, de là, le rictus des maxillaires, l'arête d'une orbite, un chapelet de vertèbres !...
— Parle-nous de notre avenir... Serai-je heureuse ? demanda Xali.
— Ton destin est enchaîné à celui de ta compagne... Mais les cendres se sont dérangées...
— Regarde, regarde bien...
— Je vois...
A ce moment, un enfant adorable, auxlongs yeux doux et tristes, apporta une gerbe de Icin-tsim, la fleur sacrée au parfum pervers, que les phi affectionnent, et la déposa aux pieds du talapoin.
— Merci, Suk, dit celui-ci, en caressant la joue du garçonnet; ainsi les chauvessouris maléfiques s'envoleront par la fenêtre.
Les jeunes filles, les lèvres serrées, les mains tremblantes, regardaient la poussière des morts qui s^éparpillait en signes fatidiques.
— Parle! fit Xali à voix basse.
Gamakul hésitait, les yeux emplis d'effroi.
— A quoi bon gâter, par de sombres prédictions, les jours paisibles que vous vivrez encore ! . . . Le savoir de l'homme ne sert qu'à le rendre plus malheureux... les joies de Texistence sont flétries par l'idée de la fin, et
nous serions peut-être meilleurs si nous étions plus simples.
Le vautour battit encore des ailes, et laissa tomber une bille gélatineuse qu'il tenait dans son bec.
— Mauvais, mauvais présage I soupira le bonze.
— Qu'est-ce donc? demanda Xali.
L'enfant ramassa la petite boule blanchâtre qui avait glissé dans les fleurs.
— C'est l'œil d'un mort... Ket, toujours, commence par ce morceau de choix...
— Ahl fit Xali avec épouvante... Mais, parle, parle vite, il faut que nous retournions là-bas.
— Oui, retournez là-bas, et ne cherchez pas d'autre avenir que celui qui vous est départi. Que les petites amazones du Roi servent fidèlementleRoi etn'ambitionnentpas d'autre gloire... Kali-Yanà est trop jolie pour courir les rues, et son imprudence pourrait lui coûter cher!
Xali passa son bras autour de la taille de sa compagne, et, la serrant tendrement
comme pour la protéger contre les esprits malins, essaya de l'entraîner.
Mais Kali-Yanà qui, jusque-là, n'avait prêté qu'une vague attention aux paroles du talopoin, s'écria avec impatience :
— Je veux savoir!
— Ah! tu veux savoir?... Eh bien les présages maléfiques te concernent tout particulièrement. Tu souffriras et tu feras souffrir, tu mépriseras l'amour vrai pour de passagères folies, tu seras imprudente, criminelle, et si la destinée semble te sourire, ce ne sera que pour mieux t'accabler !... Je vois des pleurs et du sang !... Je vois...
— Viens ! viens ! sanglota Xali.
Le talapoin haussa les épaules, et attira le joli Suk contre lui, tandis que les jeunes filles s'éloio^naient.
l'amour de xâli
Xali, maintenant, est aux genoux de Kali- Yanà. Elle caresse avec des tubéreuses les pieds nus de la jeune fille, et elle parle d'une voix brève :
— Puisque tu ne devines rien, je m'expliquerai sans détours. Il y a trop longtemps que j'hésite et que mon cœur tressaille, comme si une main l'étreignait dans ma poitrine... Tu n'as donc jamais aimé?...
— Non, fait Yanà après un moment d'hésitation... Nous ne devons pas aimer, puisque nous ne pouvons avoir d'époux.
— N'y a-t-il que cette tendresse brutale
l'amour dk xali 27
et décevante? L'homme n'est point digne de nous; mais l'amour est partout. Ne le sens-tu pas à l'émoi de ta jeune chair?...
— Peut-être... Je ne sais ce que j'éprouve. Je suis inquiète et lasse ;mes jours s'écoulent dansla fièvre d'une attente dejoiequej'ignore et mes nuits se traînent dans l'insomnie. Ma solitude même me pesait tant que je me suis étendue, hier, sur ma couchette, avec Mira- Mira, la panthère familière du jardin des princesses... Je l'emhrassais comme une petite amie, et elle semblait me comprendre.
— Les félins possèdent le don de divination. Ils se montrent intelligents et doux avec ceux qui les aiment. Mais l'affection d'une panthère ne vaut pas celle d'une femme. Pourquoi ne me prendrais-tu pas auprès de toi comme tu as pris Mira-Mira?...
— Tu sais bien, Xali, qu'on nous surveille et que la « Grande » est sévère pour nous.
— Lorsque la « Grande » dormira, je viendrai te retrouver, ô Kali-Yanà, petite fleur du ciel!... En attendant, prends mon
tsikriLtt qui te portera bonheur. Sur la feuille d'or j'ai fait graver ces mots :
« Que Kali-Yanà garde mes pleurs, comme le lotus garde la rosée.
(* Et si mes larmes sont sans saveur, je verserai mon sang pour elle I »
Xali, toujours à genoux devant sa compagne, la regardait avidement. Elle était plus âgée que Kali-Yanà et d'apparence plus vigoureuse. Ses larges yeux de velours sombre exprimaient l'énergie et la douceur ; ses lèvres épaisses laissaient voir de petites dents blanches que n'avaient point deshonorées le bétel et la noix d'arec chères aux Thaï.
Yanà se pencha sur la jeune fille, et frotta sa joue contre la sienne.
— Merci, Xali, je « parlerai de toi à mon cœur. »
— Il m'ignore donc encore?
— Je ne sais, mais il «. me fera sûrement ses confidences. »
— Alors, tu me diras, ce soir, ce qu'il t'aura répondu ?
L AMOUR DE XALI
— Je te le dirai.
Xali, se releva, presqne joyeuse.
— Vite, retournons près de Rafutt, qui ne doit plus être maintenant qu'un petit tas d'osselets noircis !
— Pourvu que Galanick ne nous ait point dénoncées !
— Non, je lui ai donné un luk-sakhot (petite boule de métal) qu'elle désirait depuis longtemps... Galanick n'est point méchante.
— Ah ! regarde comme ces corbeaux nous suivent!... Le phra des morts nous dirait que c'est encore un mauvais présage !
— Oui, fit Xali à voix basse, et les chiens affamés hurlen.t derrière nous !
Les j-eunes filles se mirent à courir, emportées par une frayeur folle. Les armes cliquetaient à leur ceinture, et les oiseaux noirs, acharnés à leur suite, leur faisaient sous le soleil ardent comme un manteau de ténèbres !
Autour du bûcher de Rafutt les réjouissances continuaient. Les Fiai, ou danseuses sacrées, exécutaient des figures guerrières et des pas lascifs pour célébrer la délivrance de la petite épouse et son entrée dans le Nirvana.
Des mimes virevoltaient dans des voiles de gaze jaune, sous la menace des piques et des lances croisées brusquement. Des enfants, parés seulement d'une petite feuille de pierreries, suspendue à une ceinture en cordelette d'or, jetaient aux jambes des danseuses des guirlandes de lan-tam, et elles se
sauvaient en riant, évitant les liens de Tamour. Mais, lorsque l'une d'elles était prise, toutes l'entouraient en poussant une clameur triomphale. Il y avait, sur des estrades, des joueuses de khong-vong, de ranàt et de takhé. Ces dernières avaient paré leurs doigts de grands ongles postiches pour mieux faire vibrer les cordes métalliques de la guitare thaï. Des chanteurs sacrés enflaient graduellement leur voix comme les murmures de lom (le vent). Ils sanglotaient et mugissaient, imitant le jeu de la brise dans les feuillages et les clameurs frénétiques de la tempête. Se prenant par la main, ils se balançaient d'un mouvement lent, d'abord, puis de plus en plus vif, et finissaient par tomber étourdis, ivres de parfums et de cris. C'était de nouveau le jeu des sabres ou la danse voluptueuse des vierges dont le corps nu se repliait dans un spasme lent sur un accord prolongé des Kayab et des -so, se redressait, s'envolait, pirouettait, tourbillonnait dans un déchaînement des tambours en peau de boa, et, enfin, s'abandonnait comme
3'2 l'amazone du boi de siam
dans un désir de caresses, s'étendait, haletant, éperdu sur les jonchées de roses.
Tandis que les flammes riaient doucement autour de ce qui restait de Rafutt : quelques osselets, des colliers et des bagues, le vin rose poudré d'or, circulait parmi les groupes des hauts digaitaires et des mandarins. Les princesses, filles du roi, et les petites danseuses mangeaient, dans des corbeilles filigranées d'argent, des pralines aux fleurs de lan-tam, des bouchées di\ixmengdana et aux ho'i-khong (coléoptères et moules d'eau douce) des gâteaux de nids de guêpes et certaines larves d'insectes, tendres et délicates, roulées dans des pâtes d'amandes.
Les rires sonnaient comme des clochettes de khong-vong et les talapoins, dans Tivresse générale, vendaient plus cher les chapelets aux 108 perles de la semelle de Bouddha et les moulins à prières.
Kali-Yanà et Xali avaient repris leur rang parmi les amazones qui, de temps à autre, ponctuaient les danses de leur cri guerrier.
Galanick avait remis l'étendard broché de
gemmes aux mains de sa compagne, et Tétoffe de pourpre et d"or flottait fièrement au-dessus des pavois thaï aux squames imbriquées par de barbares et audacieux artistes. Sous les feux du soleil couchant, les étincelles des pierreries grésillaient drôlement, de formidables braises bleues et vertes remuaient sur les chabraques des éléphants dont les grands corps barraient l'horizon.
Xali, plas forte, s'appuyait à l'épaule de Kali-Yanà.
— Si, pourtant, le phra des morts avait dit vrai?...
— La destinée sera sombre pour moi, Xali!
— Parce que tu mépriseras l'affection qui s'offre.
— Je ne méprise rien, je souffre... Il faut me plaindre, amie.
— Alors, songe à ma tendresse, et dis-toi, cher Parfum, qu'elle te rendra heureuse.
— Peut-être...
Kali-Yanà ferma les yeux sur une vision
de joie mystérieuse que ses lèvres ne traliirent point. Les caresses de Xali la troublaient à peine; elle aimait seulement à se frôler à elle comme une chatte lascive dont le corps inconscient cherche la volupté. La satisfaction qu'elle ressentait n'amenait point le désir. Pour elle, Xali était une compagne tendre, une amie dont on voudrait faire une confidente, mais ce n'était point la dispensatrice des joies et des peines, l'insaisissable et l'invincible tourmenteuse qui fait songer à la mort en donnant la vie. Ce n'était point la chimère amoureuse qui révèle les tortures de l'enfer dans les ivresse du paradis. Kali-Yanà se tendait vers d'autres baisers, et sa jeune chair frissonnait à l'évocation des étreintes défendues.
Maintenant, les tam-tams et les gongs annonçaient la fin de la cérémonie. Le Chaô- Klein-Balat, premier vicaire des talapoins, avait recueilli dans une urne d'or les cendres de Rafutt, et le cortège se formait pour le retour au palais.
La (( Grande, » ou première femme du ha-
rem, tenait le vase enrichi de sardoines et de péridots, qui, joint à d'autres vases ornés de gemmes rares, représenterait sur de hautes étagères, les défuntes amours du roi. Les brûleuses de parfums, sous leurs voiles jaunes, agitaient les cassolettes aux effluences subtiles, et les pleureuses cachaient leurs paupières fumeuses sous des guirlandes de lan-tam dont les pétales s'envolaient der» rière elles.
Pour les petites danseuses, au torse nu endiamanté de fine sueur sous les amulettes, les fibules et les plaques, les klue (légères flûtes de bambou qu'on souffle par le nez avaient des soupirs cristallins, des trilles et des pizzicati d'oiseaux moqueurs. Elles dansaient à reculons, les seins raidis en bataille d'amour, les flancs vibrants sous les liens de roses, et leurs pieds agiles remuaient des olivines et des topazes, semblables à des insectes sauteurs dans la poussière du chemin.
A leur suite venait la troupe charmante des enfants aux grands yeux d'émail bleuâtre, à la houppe clownesque entourée de fleurs,
au petit corps bronzé, dont une feuille de rubis ou d'émeraude, attachée par une chainette d'or, précisait le sexe.
Ils gambadaient en riant, tendaient leurs menottes à la foule qui leur jetait des boulettes musquées et des pralines au gingembre.
Les talapoins en robe blanche, le front ceint de trois cordelettes, portaient des statuettes de Bouddha, représenté en or, en argent, en jade et en porphyre dans toutes ses transformations, car Bouddha n'est devenu le Grand Docteur de l'univers qu'après avoir été serpent, roi des éléphants blancs, cigogne, lion et maitre vénéré de la tribu simiesque ! . . . Homme un jour, démon le lendemain, archange dans les dix cercles de gloire qui mènent aux cieux, dispensateur des joies et des peines, il s'est montré sous toutes les formes avant de conclure à la félicité suprême du Nirvana. Le Çakiamouni sort des pagodes pour les incinérations et les fêtes nuptiales : les fidèles le couvrent de joyaux et de fleurs, le transportent sous un dais scintillant, fait de petits miroirs réunis en losanges, en
arabesques,, et les bonzes agitent autour de lui de grandes Gabelles roses. Il y a des bouddha de quinze et de vingt mètres de haut ; ils ont les jambes croisées, une couronne pointue ornée de grelots tintinabulants sur la tête et d'immenses yeux d'opales ou d'hydrophanes, qu'on humecte d'une huile parfumée pour les rendre vivants. L'encens brûle autour d'eux dans des coupes précieuses, noyant de fumée rousse une quintuple rangée de statuettes d'onyx, blotties aux pieds de la divinité initiale. Des armes laotiennes brillent aux mains des p/iaya (mandarins) dont le crâne en œuf s'abrite sous un parasol de quatre, cinq ou six étages, selon le rang du dignitaire. De nouveaux bonzes, vêtus d'orange, portent sur leurs épaules des monstres de porcelaine incrustée de cabochons de pierreries, représentant des enfants sur des coqs crêtes de rubis, des tigres à tignasse d'or chevauchés par des femmes, des serpents volants à tête de lion, des chimères et des dragons bizarrement accouplés à des êtres humains. Quant au Bouddha delà pagode de
Xétuphon, qui mesure cinquante mètres de l'épaule à la plante des pieds, on a dû le laisser dans son sanctuaire de bois de teck où il sourit de ses lèvres d'émail rose aux vierges qui, chaque matin, lui apportent des fleurs.
Les petites idoles sautent sur les épaules des talapoins, autour des palanquins ou somnolent les filles du roi. Habituées à ces incinérations fastueuses, les princesses n'y trouvent plus grand plaisir, et leurs narines aspirent mollement les vapeurs poivrées et entêtantes des cassolettes. Vêtues degaze lamée d'argent, les seins aux bouts rougis entourés d'un triple rang de perles, elles ceignent d'écharpes vives leurs flancs vierges qui ne connaîtront jamais les secousses de Tanaour. Une fibule de saphirs, dont les étincelles grésillent sur un azur limpide et froid, marque l'endroit de leur sexe inviolé. Ces filles royales ont les yeux meurtris et les lèvres sèches, leur sourire est mélancolique comme un clair de lune, et elles ne sentiront point les baisers du soleil !
Sayameda, la plus accomplie de toutes, les domine sur un trône de cristal.
Elle semble irradier de la lumière, tant elle est couverte de gemmes scintillantes. Sur sa tête, une sorte de couronne pointue maintient toutes droites les mèches de ses cheveux qui ressortenten cent petites tresses fleuries de gouttelettes de saphirs; des étoiles bleues et blanches sautent légèren^ent au bout de ses seins, parmi les colliers et les plaques ; une ceinture de diamants descend très bas sur son ventre plus poli que les pétales du lotus sacré. Sayameda, dont une gaze ernperlée enveloppe les jambes et les pieds pour se terminer en queue de comète sur les degrés du trône, est d'une radieuse beauté. Ses cils noirs frisent sur ses joues et sa petite bouche, ouverte en cœur puéril, est soulignée par un trait d'or. Des tirets de teinture violette allongent ses yeux, les reculent vers les tempes où frissonnent deux touffes de champa.
Mais la petite princesse a tressailli. Un bouquet de phut, à l'odeur de roses blanches,
est tombé devant elle comme une boule de neige. Elle ne s'est point baissée pour le ramasser, mais ses lèvres ont eu un imperceptible sourire, les étoiles bleues ont tremblé plus fort sur la double coupelle de ses seins.
Quelleestlamain audacieuse qui a lancédes fleurs à la plus jolie aes filles royales?... De sombres regards interrogent la foule, un murmure décolère part du groupe auguste. Mais les yeux de Sayameda demeurent baissés, ne révélant rien de son trouble. Furtivement elle a posé son pied nu surle bouquetblanc, et il lui semble qu une caresse délicieuse monte le long de ses jambes, de ses cuisses, la pénètre toute... Un soupir gonfle sa poitrine, ses .mains posées sur ses genoux se crispent fébrilement.
Derrière les princesses marchent les amazones, Kali-Yanà en tète, portant la bannière de pourpre et d'or indurée de pierreries. La taille svelte de la jeune fille, sous la tunique de drap rouge, se redresse fièrement, ses prunelles sombres ont des éclairs. Xali jalousement suit son regard, cherche à distin-
guer, dans la cohue des spectateurs, la présence chère qui produit cette métamorphose. . . Kali-Yanà n'a pas le droit d'aimer!... Vierges comme les princesses, les amazones doivent se consacrer à la gloire du roi qui est le Maître suprême.
Voici la place publique sur laquelle donne le grand portique du palais. De la façade s'élancent des groupes de colonnes, accolées comme des tuyaux d'orgue au corps de bâtiment principal. Un chapiteau de neuf couronnes superposées se termine par une aiguille audacieuse qui semble s'enfoncer dans la pelote azurée du ciel. Des cabochons de faïence, incendiés par le soleil couchant, mettent partout une symphonie de notes versicolores ; les couleurs chantent plus haut que les instruments barbares.
De chaque côté du palais s'aTancent des
balcons de marbre rose qui servent à se hisser à dos d'éléphants. C'est le marchepied de Sa Majesté suprême, soit qu'elle monte sur les coursiers énormes, soit qu'elle se laisse aller au balancement moelleux de son palanquin.
Kali-Yanà a repris son air languissant et nostalgique, sa tête ne se détourne plus, elle n'a pas un regard pour le décor étrange et d'une telle intensité de splendeur qu'il semble fantastique comme un songe d'opium.
Dans le fond apparaissent les toits à éperons des petits palais, dont les lames rouges laissent couler du sang sur les bords de bois de santal des balcons découpés comme des collerettes de guipure précieuse. Et ce sont des rosaces taillées dans le cristal et la porcelaine, des corolles massives au pistil d'or, une corbeille fabuleuse que ponctuent les tisons minéraux des feuilles roulées dans toutes les flammes du vert, depuis le zircon jaunâtre jusqu'au béryl aux céruléennes lueurs. Ce sont des fruits d'olivines et de chrysoprases se réfléchissant dans les
miroirs superposés des raurs; ce sont des espaliers de cuivre rose, emmêlant des grappes prodigieuses de topazes et de rubis : un feu d'artifice céleste éclaboussant la terre d'une averse d'étoiles !
Les talapoins ont emporté les idoles dans leurs pagodes respectives, et les princesses ont repris lentement le chemin de leurs appartements. A leur tour, les amazones regagnent les salles tapissées d'oriflammes, ornées de trophées, de masques et de magots guerriers où elles vivent en commun, lorsqu'elles ne s'exercent point aux pantomimes sacrées et au jeu des armes dans les cours du palais.
Xali aide Kali-Yanà à dépouiller la tunique brodée d'or qui fait saillir ses jeunes seins et cambre adorablement sa taille svelte. Demi-nue, Famazone s'étend sur les coussins de son lit, porte à ses lèvres la petite pipe d'or dont le tabac mêlé d'opium bercera sa mélancolie. L'amie fidèle s'étend à ses pieds, pose le front sur ses genoux, murmure doucement une prière d'amour et de mort :
Phutthang saranang, khaxàmi, Tliammang saranang khaxàmi ! »
« Comme Bouddha, tu es mon refuge, Comme la nature, tu es mon refuge ! »
Puis elle ajoute, variant le texte sacré :
Et je ne veux que ta caresse, Et je ne veux que ta morsure, Et je ne veux que ton baiser !
Cela dure longtemps. Au dernier couplet, Xali mit ses lèvres sur celles de Kali-Yanà, qui ferma les yeux, insensible à la caresse précise, cependant, et chaude comme son désir d'amour-
— Kho Rjjhai thôt (Pardonne-moi), dit-elle dans cette langue un peu heurtée et berceuse, tout de même, qui fait songer au gazouillis d'un ruisseau sur des branches tombées.
— Chungl (Pourquoi?) demande l'indolente.
— Mi thi cha : va. (J'ai quelque chose à te dire.)
— Asai Re matu Rhara. (Parle de l'amour !)
— Adunladuang (Plus belle que le soleil et que la lune) ô Kali-Yanà, nao rao choit. (Laisse-toi faire I)
Galanick, Mi, Kromalat et Ramesuèn, quatre petites amazones aux larges yeux d'onyx et d'émail, jouent sur une natte écarlate avec des billes d'argent qui représentent la monnaie du pays. Mun-Si, la plus âgée des mignonnes guerrières, remplit l'office de croupier. Elle jette dix fois par minute une poignée de menus coquillages sur le tapis, tandis que les regards de ses compagnes convergent vers elle avec anxiété. Il y a aussi des piécettes de nacre et d'ivoire pour les moindres enjeux et de légères conques de Vénus dont un millier vaut cinq sous.
Les fillettes lancent leur fortune à pleines mains, comme le semeur répand la graine, sans s'inquiéter des jours néfastes. Ne sontelles pas nourries aux frais du roi ? Qu'auraient-elles à craindre?... Les gains de ces parties passionnées paient les lourds bijoux aux cabochons de turquoises et de corail, les takrutt d'or, les hik-sakiiot qui préservent du
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mauvais sort et les luk-pat aux cent-huit symboles de la semelle de Bouddha.
Les plus indifférentes mâchent lentement le bétel ou font jouer les bâtonnets d'ivoire dans les bols de kapi aux effluences véhémentes.
De toutes petites rada, apprenties amazones, se roulent comme des chevrettes sur les dalles, en serrant contre leur cœur des marionnettes thaï qui représentent des guerriers à tête de chien et de singe... Pendues à des fils de soie se balancent d'autres poupées belliqueuses qu'il faut faire tomber à coups de balles de son. Quelques fillettes s'exercent à ce jeu, et, lorsqu'elles ont gagné, vont déposer les victimes devant le pavillon de l'Eléphant Blanc. Les plus expertes recevront quelque menue monnaie de coquillages ou de pilules d'argent.
Kali-Yanà, maintenant, ferme les yeux pour calmer l'ardeur cajoleuse de Xali dont l'adoration constante l'importune.
— Je suis lasse, petite amie^ laisse-moi dormir.
— Oh ! tu ne dors pas... Dès que je reste tranquille je vois tes paupières se rouvrir, et je sens que tu t'inquiètes, qu'une pensée, que tu ne veuxpoint me dire, te hante cruellement !
— Quelle pensée secrète pourrais-je avoir ?. . . Tu n'ignores rien de ma vie.
— Tu songes aux caresses d'un amant...
Depuis des semaines une fantaisie s'éveille en toi... Les esprits maléfiques peuplent tes nuits, le péché d'amour resplendit dans l'ombre comme la corolle vénéneuse du Dong P'aya P'aï (la forêt de feu) que les Vithi allument pour la mort des hommes ! Garde-toi de succomber à cette tentation dangereuse ! ou bien, cueillons ensemble la fleur de flamme. Jb suis instruite en l'art d'aimer ; tu n'auras point à regretter les brutales entreprises d'un maître, et le velours de ta chair ne sera point froissé par des mains inhabiles...
Kali-Yanà secoua avec impatience sa petite tète aux boucles courtes ; mais ses lèvres restèrent muettes, comme gonflées de baisers.
— Oui, reprit Xali, la voix plus vibrante, tout le corps frissonnant de désirs contenus, je n'ai point su trouver le chemin de ton cœur et rien ne pourrait éloigner de toi la vision que tu chéris !... Mais écoute, encore, et puisque mon amour ne te touche point, rappelle-toi les paroles du talapoin des morts...
— Ah! Xali, murmura la jeune fille, tu te donnes une peine bien inutile !... Je t'assure que je ne pense qu'au repos et qu'il me serait doux de dormir près de toi.
— Quoi ! tu veux bien?...
Kali-Yanà, satisfaite du résultat de sa ruse, se recula un peu-et passa càlinement le bras autour du cou de son amie qui se blottit contre elle.
LA PRINCESSE SAYAMEDA
Lorsque Xali laissa retomber sa tète brune sur les coussins, Kali-Yanà, doucement, glissa ses pieds nus sur le sol, et, s'étant assurée que son amie sommeillait enfin, souleva la draperie qui masquait laporte. Les petites compagnes, qu'elle frôlait au passage, ne se réveillaient pas, un peu grises de bétel et de jeux.
Piien ne bougeait dans la galerie de marbre qui contournait le pavillon des amazones. La jeune fille se guida à travers les massifs de rhododendrons et de roses du jardin, prit un escalier de faïence, bordé de monstres de
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granit rouge, et entra dans la Pagode du Roi, le cœur défaillant.
Sur le pavé, tout entier en briques de cuivre, se réfléchissait sa frêle silhouette. Elle prit garde de ne pas marcher sur les nattes d'argent, tressées savamment comme des cottes de mailles, que seuls peuvent fouler les orteils royaux. A la lueur des lampes de jade, pendues au plafond de mosaïque, brillaientdes centaines d'idoles sous les parasols à sept étages qui semblaient élever dans la nef une floraison étrange de corolles lumineuses. La merveille de Siam, le grand Bouddha d'or massif, régnait au centre de sa cour de dieux et de déesses, défendu par les chimères et les dragons de la montagne de -feu. Debout dans son lotus de cristal, il dominait toutes les idoles de sa tête, faite d'une seule émeraude surmontée d'un casque de saphir, et dardait de fabuleuses touffes d'éclairs. Les rayons fusaient à toute volée, caressaient le faite des colonnes phalliques jaillies autour.
Ce groupe inconcevable s'éclairait de lui-
même; les pierres spéculaires incrustées, réfractaient en les dispersant les lueurs des gemmes qui, réverbérées par les dalles de cuivre rouge, semaient sous les pieds nus de Kali-Yanà une averse de lucioles.
La jeune fille se prosterna, frappa trois fois le sol de son Iront en murmurant une prière au dieu de sagesse, puis, elle se dissimula derrière le socle d'un monstre de granit rose, et attendit.
Lestalapoins renouvelaient les provisions d'herbes aromatiques pour les cassolettes, allumaient des bâtonnets d'encens dans les lacrymatoires précieux, élevaient autour du Bouddha central une forêt de cierges, enveloppés dans de légères feuilles d'or, où s'inscrivaient les vœux des épouses royales et des princesses. Dans de grandes corbeilles achevaient de mourir les fleurs de lan-tam jaunes et blanches au parfum musqué. Le matin, les amazones avaient croisé, au-dessus du dieu suprême, deux feuilles de palmier pour affirmer leur vigilance toujours en éveil et chasser les vithi malfaisants qui errent autour des
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Pagodes. Ayant terminé les préparatifs de la nuit; les phra, avant de se retirer dans leur cellule, baisèrent le pouce et l'orteil du grand Bouddha, se traînèrent sur les dalles de cui\re, en signe de soumission, et appelèrent une dernière fois la bénédiction du Çakiamouni sur le roi, les princes, les princesses et les huit cent soixante quinze femmes du harem !
Quand tout bruit eut cessé, une petite porte s'ouvrit dans les profondeurs du temple, et Sayameda parut avec son galant.
C'était un envoyé du roi de France, un marin, aux clairs yeux bleus, aux longues moustaches blondes dont le reflet d'or s'adoucissait sur la peau brunie par le'hàle. De taille assez élevée et souple, il dominait la frêle Sayameda, qui semblait dans sa robe égrenée de flammes roses, une petite magicienne de la montagne de feu. Sa tète garçonnière aux cheveux courts, ornée seulement d'une houppe fleurie de jasmins, s'inclinait sur la poitrine de l'homme avec langueur et passion. Ses seins menus sup-
portaient deux étoiles de diamants que des chaînettes, passées sous les bras et croisées devant, maintenaient en arrêt sur les bulles fragiles. Un panung de gaze blanche, ocellé de saphirs et de sardoines, laissait transparaître les jambes charmantes, ambrées et fines, aux lourds anneaux de pierreries dont les plaques et les grelots tintinnabulaient à chaque pas.
Rao Rhit hen viuen Ran ! ^Mon cœur est dans le tien!) dit-elle d'une voix cristalline, en levant sur le jeune homme ses immenses yeux d'amour et de rêve.
Mais il comprenait imparfaitement la langue thaï, et pour toute réponse, mit ses lèvres sur celles de Sayameda qui frissonna longuement.
— Hen than rak man, m an Ko tranang sak x>ài : (Je cours les plus grands 'dangers) murmura-t-elle encore, heureuse d'offrir sa vie à l'amant, à celuiqui triomphaitdetoutes les craintes et de tous les obstacles.
Il la conduisit sur la natte d'argent réservée au roi, et telle était sa griserie volup-
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tueuse qu'elle ne recula pas devant cette profanation, et demeura debout, souriante, tandis qu'il décliirait l'étoffe légère qui voilait sa beauté.
Elle jaillit, complètement nue, polie et fine comme une statuette tanagréenne, les genoux dorés, le ventre gironné etdoréaussi comme les lotus du temple.
Le jeune homme s'agenouilla devant elle, mais Kali-Yanà , incapable de maîtriser davantage sa colère jalouse, fit un mouvement, comme pour s'élancer vers eux, et un brûle-parfum roula pesamment sur les dalles de cuivre.
— Nous sommes perdus ! murmura la mignonne qui entoura le jeune homme de ses bras souples, pour le défendre.
— Va-t-en ! dit-il, et si un talapoin nous a guettés, je saurai bien acheter son silence.
— 0 cher Sourire ! ne m'abandonne pas !
— Demain, dit-il, demain je te verrai à la même heure. . . Je te le j ure ! . . .
Il la reconduisit à lapetiteporte, la poussa dans l'ombre d'une salle, et se dirigea vers
le monstre de granit rose qui abritait Kali- Yanà.
Se voyant découverte, l'amazone sortit de sa cachette.
— Je ne te dénoncerai pas, dit-elle, ce serait la mort pour Sayanaeda ; mais j'exige que tu renonces à cette aventure... Les filles du roi ont fait vœu dechasteté... Il ne manque pas de courtisanes dans la ville; pourquoi tenter la colère des dieux ?. . .
— Qui es-tu ? demanda-t-il, avec une légère ironie, un regard curieux qui détaillait la joliesse fière de la jeune fille.
— Une amazone.
— Ali! fit-il, avec un intérêt croissant, et pourquoi ce beau zèle ?...
— Je suis gardienne de la Pagode... J'auraisle droitdetetuer, si j'enavaislecourage...
— Me serait-il permis de me défendre?... demanda-t-il en riant.
Et. dans ses mains nerveuses, il prit les menottes douces de Kali-Yanà...
Elle baissa les yeux ; des larmes roulèrent sur ses joues.
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— Oui, tu es le plus fort, et je n'ai pas d'armes.
— Tu vois bien que tu ne saurais lutter avec moi!
— Les talapoins dorment tout autour du temple; au moindre cri ils viendraient me prêter assistance.
— Ah! lit-il avec dédain, appelle -les donc, et, sans doute, le Maître saura-t-il reconnaître ton beau zèle?
« On n'osera s'attaquer à moi, mais on se vengera cruellement sur la princesse coupable... Est-ce ce que tu désires?...
— Non, je ne veux point la mort de Sayameda, je te Tai dit, je t'ordonne seulement de ne plus la voir...
Maxime de Sainty haussa les épaules.
— Soit, je ne la verrai plus. Seulement, petite gardienne du temple, j'exige une récompense.
— Laquelle? demanda Kali-Yanà, le cœur défaillant.
— Embrasse-moi.
— Les amazones, aussi, ont fait vœu de sagesse, dit-elle à voix basse.
— Bah! pour une fois î
Déjà il avait emprisonné ses lèvres dans les siennes, et lentement savourait cette caresse exquise, heureux comme un frelon au cœur d'une rose... Il sentait la jeune fille s'abandonner peu à peu, frémir sous son étreinte, et, sans doute, eùt-il cueilli la fleur secrète de son corps charmant si un bruit de pas ne l'eïit brusquement rappelé à la réalité.
— C'est le phra, de garde qui vient faire sa ronde. Sauve-toi. dit-elle, et n'oublie pas ta promesse.
Maxime de Sainty s'enveloppa dans une robe de talapoin, qui déjà avait protégé ses escapades nocturnes, et disparut dans le& ténèbres.
Kali-Yanà, les lèvres sèches, les mains brûlantes, reprit sa place auprès de Xali dont un bon sommeil soulevait rythmiquement les jeunes seins apaisés. L'amazone murmurait encore de vagues paroles d'amour. Elle ouvrit les bras, comme pour étreindre son amie, et un sourire illumina ses traits lorsque sa chair inconsciemment eût frôlé sa chair.
Yanà ne dormit point. Toujours présente, l'image de Maxime continua pour elle l'obsession desautresjours, avec, enplus, le souvenir du baiser de flamme qu'ils avaient échangé.
60 l'a-mazone du roi de siam
La jeune fille frissonnait follement à cette vision troublante, un spasme parcourait son corps, elle se soulevait dans un désir éperdu de caresses, une extase voluptueuse dont elle savourait le charme inconnu, puis retombait, brisée par l'effort inutile, énervée d'attente et de déception.
Depuis longtemps, elle guettait le jeune étranger qu'elle avait vu aux parades et aux réception royales, qu'elle avait acclamé dans le secret de son cœur, avec cette puissance de divination qui n'appartient qu'aux amantes et aux mères.
Il avait cette beauté mâle des pays lointains dont se berçait sa vague rêverie ; il était fier et fort, bien supérieur, pensait-elle, aux hommes de sa race et d'une àme plus haute. Elle l'avait aimé avec douceur et sans désir, jusquaujour où un hasard lui avait fait surprendre le mystère d'amour de la Pagode royale.
Sayameda, la plus jolie et la plus adulée des princesses, recevait Maxime, chaque soir, et si elle n'avait point failli encore,
c'est que le jeune homme, par un raffinement voluptueux, ne se pressait pas de compléter son triomphe, toujours avide de joies liliales, de balbutiements et de délicieuses frayeurs, au seuil du temple vermeil. Sans doute redoutait-il la désillusion qui suit la possession, l'ennui qui résulte de la satiété, et s'attardait-il aux menues caresses, en vir tuose sûr de lui et des autres. Sayameda défaillait aux cajoleries savantes, aux frôle ments pervers, à tout ce qui constitue la griserie de l'amour et la poésie de l'acte charnel. Élève docile, elle avait appris la science du baiser et le secret de tout donner avant la chute suprême. Petit animal de volupté, elle répétait la phrase et le geste avec l'art inné des grandes amoureuses, et Maxime la recherchait comme une chatte caressante aux mouvements souples et veloutés, aux ébats lascifs, au ronronnement harmonieux.
Elle lui apprenait en plus la langue thaï, et il en savait déjà assez pour comprendre sa mélopée d'amour. Kali-Yanà, plusieurs fois, avait surpris les amants dans le temple et -
des sensations tumultueuses s'étaient éveillées en elle. A la vue de leurs étreintes, de leurs baisers une douleur aiguë lui traversait la poitrine, elle était obligée de s'appuyer au mur pour ne point se laisser choir, tant la colère et le désir se partageaient son àme. Amoureuse sans le savoir, jalouse, aussi, et cruellement, elle souffrait sans cesse, l'esprit dominé par une idée fixe, et tout son être se tendait vers des joies mystérieuses qu'elle pressentait adorablement.
Kali-Yanà, au matin, se leva, brûlante de fièvre, brisée de fatigue comme après une longue course sous un soleil ardent. Il lui fallut monter la garde sur les terrasses du bâtiment royal et hisser trois fois le pavillon écarlate adorné de l'Éléphant Blanc.
Dans les deux premières enceintes du palais, circulaient les esclaves, les maîtres des écuries royales dirigeant les petits princes dans leurs exercices d'équitation. Les enfants délicieux, couronnés de jasmins et de roses, sans autre vêtement qu'une lé gère ceinture de feuillage, chevauchaient des
poneys caparaçonnés d'argent, ornés de pompons et de grelots. Pour exciter bêtes et cavaliers, les joueurs de khong-vong et de kliie faisaient rage, tandis que les grands seigneurs, pinçant leurs langoutis entre le pouce et l'index, tournaient bizarrement en souriant aux jeunes altesses, risquaient des entrechats pour les égayer.
Les gouvernantes, en panung sévère de mousseline noire, rayée d'argent, circulaient dans les groupes, un dur bâtonnet entre les doigts, pour châtier les esclaves indociles dont la troupe se massait au dernier plan.
Dans la troisième enceinte, fermée aux profanes, se trouvait un jardin admirable contenant en miniature tout ce que le monde offre de gracieux, de grandiose ou de sauvage. On y voyait des montagnes factices, des bois, des rivières, un lac avec des Ilots et des rochers; des barque frêles, des vaisseaux-joujoux, un bazar plein d'étoffes précieuses, de coffrets, de baumes, de pierreries; des pagodes, des pavillons, des belvédères, des statues de divinités et de puissances malé-
fiques, des monstres de jade et de porcelaine, accroupis dans tous les buissons, des reptiles de bronze vert montrant des yeux glauques de péridotsetd'émeraudes, des langues trilobées à papilles de rubis. C'était là que les petites princesses, pour se consoler de leur séquestration, prenaient des bains d'eau laiteuse parfumée aux fleurs de Takéoka et aux baumes de l'Hovénia du Japon. Des esclaves caressaient avec des feuilles odoriférantes, roulées en boule, leurs seins fragiles et toutes les parties délicates de leur corps, les épilaient, les massaient, versaient sur leurs cheveux des composés de citron, de girofle et de néroli pour les rendre souples et luisants.
Les princesses, condamnées à l'éternelle virginité, avaient des poses nostalgiques, des mines dolentes qui contrastaient avec leurs lèvres voluptueuses, le feu sombre de leurs prunelles.
Seules, les toutes petites s'amusaient franchement, se poursuivaient dans les taillis avec des gazouillements de fauvettes, attra-
LA PRINCESSE SAYAMEDA 65
paient les scarabées d'émail et les papillons cornus, fleurs volantes de pourpre et d'or.
Kali-Yanâ, du haut des terrasses, surveillait les ébats des filles ^^oyales, et son cœur se serrait de haine jalouse.
UN GUIGNOL THAÏ
Les recluses, assises sur leurs talons, jouaientaux dés avec leur monnaie de menus coquillages, leurs boulettes d'argent, prestigieuses pilules à l'usage des enfants grands et petits. Il Y avait, pour les pythonisses et les chiromanciennes, des cartes chinoises ornées de chimères et de dragons, des cerfsvolants fatidiques dont la queue s'allumait en chandelle romaine, présage de joie ou de maléfice.
Les combats de coqs étaient réservés aux plaisirs des mâles, mais les princesses se passionnaient aux luttes mortelles des four-
UN GUIGNOL THAÏ 67
mis-lions, des grillons jaunes et des sauterelles. Dans des bocaux bataillaient des poissons roses et bleus à figure humaine, et le vainqueur ne manquait pas de manger d'abord les yeux du vaincu, ce qui était le signe définitif du triomphe.
Après le bain, le massage, les combats de grillons, les goûters de pâtes d'amandes et de sésames, les princesses savouraient les émotions du guignol siamois. Sur un tréteau drapé d'étoffes chatoyantes des acteurs et des actrices, tatoués de couleurs vives, coiffés d'énormes bonnets pointus, avec des oreilles d'âne et un demi-masque cramoisi, évoluaient furieusement.' C'étaient presque toujours des scènes de meurtre et de carnage, des histoires fabuleuses, puis des simulacres de funérailles, le corps des élus étant emportés par les anges davEiduïig sous la conduite de leur roi Phra-In.
On retranchait de ces spectacles toute pensée voluptueuse, toute mimique lascive dont aurait pu être troublée l'âme innocente des petites princesses. Les images effrayantes des
supplices et des tortures de l'enfer thaï, par contre, y abondaient, car, disent les livres sacrés. « Ceux qui pendant leur vie ont commis, par le corps ou par l'esprit, quelque action condamnable iront après leurmort dans la région des monstres et des fantômes ou larves humaines. »
Il y a huit grands enfers thaï entourés de seize autres enfers qui, eux-mêmes, sont enfermés entre quarante premiers enfers. Les huit grands enfers sont des prisons de métal toujours rouge où se démènent les damnés en état de cuisson éternelle. On n'y entend que des blasphèmes, des supplications et des hurlements, dans une danse macabre frénétique. A chacun des côtés de ces enfers se trouve une porte gardée par les Phaja-jom, rois du feu.
Mais le sanxip, ou vent de résurrection, ranime les morts pour de plus effroyables châtiments. Ceux qui ont tué les animaux, les voleurs, les ravisseurs, les rois qui entreprennent des guerres injustes seront soumis à cette épreuve. Des démons, armés
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de tenailles, de crampons et de haches, leur arracheront des lambeaux de chair, les disséqueront, les racleront jusqu'à l'os!... Puis, le sanan'p, soufflant sur eux, les ressuscitera pour de nouvelles tortures et une nouvelle mort jusqu'à la réincarnation dans la région des monstres, des hommes lépreux, difformes ou déments. Un jour de cet enfer équivaut à cent mille années terrestres !
Les petites princesses, àces images hallucinantes, sentaient leur raison chanceler, et la crainte des châtiments les préservaient des tentations d'amour.
D'autres visions plus effrayantes passaient sur les tréteau:^ du petit théâtre : des damnés, le visage couvert d'un masque pustuleux et bouffi, jouaient avec leurs yeux, leur langue qu'ils se lançaient en hurlant et, de leur crâne trépané, rongé, ruisselait une rosée rouge.
Les spectacles les plus impressionnants étaient gardés pour le soir, une lueur verdâtre baignant les suppliciés au milieu des ténèbres environnantes. Dans un décor de
songe passaient des reptiles, des cerfs, des chiens gigantesques, décharnés, faméliques. Desmonstreshumains pendaient aux arbres, accrochés par les ongles, comme des chauves-souris. Leurs ailes membraneuses saignaient aux épaules, à demi-arrachées, dévorées par d'autres bêtes velues, rampantes comme des naghas ou agiles comme des tarentules.
Enfin, venaient les hriit ou garuda qui sont des oiseaux énormes avec le corps d'un homme et le bec d'un aigle. Ils se nourrissent du cœur et du foie des suppliciés dans les derniers enfers.
— .Satu! Satu! (bravo I) criaient les spectatrices.
Les représentations duraient jusqu'à l'apparition des mouches luisantes dont l'essaim prestigieux illuminait les airs. Des branches des jamboisiers à fleurs roses et des maprangs à prunes d'or, partaient les insectes de flammes, croisant en tous sens leur fantaisie pyrotechnique, semant le jardin d'une poussière de voie lactée.
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Les petites princesses, qui n'avaient suivi les pantomimes sacrées que d'un œil indifférent, préférant courir dans les allées ombreuses, se réunissaient alors, les braspleins de grappes de mali, de champa à l'odeur de tubéreuse et de kadanga à l'odeur de rose. Elles défaillaient un peu sous les bouffées chaudes de parfum, puis se déshabillaient pour se vêtir de fleurs, et rien n'était joli comme le contraste de leur peau brune sous les corolles blanches.
Les gouvernantes, accroupies un peu partout, mâchaient les feuilles de bétel, rougies par le curcuma et la noix d'arec. Déjà grises, elles fermaient les yeux, penchaient sur l'épaule leur visage ridé et drôle sous la houppe de cheveux ébouriffés qui surmontait leur chef.
A la fin du jour, Sayameda, couverte de fleurs de mali, à la senteur poivrée d'épices et d'amour, s'éloigna pour chercher d'autres fleurs encore, cueillir, au bord de l'étang sacré, des lotus pâles à pistil d'or, la fleur mâle qui laisse flotter autour d'elle la poudre
fécondante pour les étamines voluptueuses que le désir tend dans la nuit. La petite princesse, s'agenouillant dans l'herbe, cueillit une des immenses corolles et, avec une des épingles de sa coiffure, grava quelques mots dans la pulpe veloutée d'un pétale ; puis, elle se relevaet regarda du côté du mur d'enceinte. La clôture de porcelaine extrêmement haute ne permettait aucune indiscrétion du dehors, mais une oreille collée contre la muraille sonore pouvait entendre les bruits du jardin.
Sayameda modula doucement la plainte de la tourterelle blessée, et le cri guttural d'un oiseau de proie lui répondit aussitôt.
Kali-Yanà, qui du haut delaterrasse, n'avait perdu aucun de ses mouvement, la vit alors abandonner au courant d'un ruisselet, qui passait sous le mur, le lotus qu'elle avait cueilli. Portée par l'onde rapide, l'immense fleurs oscilla d'un bord à Tautre. puis fila d'un mouvement régulier, àpeine interrompu par le passage d'une araignée nageuse ou la pointe recourbée d'un roseau.
— Vite, Xali, cria l'amazone, sors du palais,
UN GUIGNOL THAÏ 73
cours derrière le mnv chahrarasi et rapportemoi ce nymphéa qui s'en va, là-bas, au fil de reau !
Xali, qui somnolait, se frotta les yeux avec étonnement.
— Que te fait cette fleur, Kali-Yanà?...
— Jeté l'expliquerai plus tard... Va! fais diligence, et si un étranger te barre le passage, dis-lui que tu es la confidente de Sayameda.
— Bien, cher Sourire, jet'obéirai.
Et, la jeune fille, légère comme une gazelle, descendit les marches brillantes de la terrasse, vola derrière le mur d'enceinte, et arriva devant le cours d'eau, juste au moment où Maxime ramassait le lotus qui sortait d'un petit pont souterain.
Gomme elle s'arrêtait devant l'étranger :
— Que veux-tu? demanda-t-il avec inquiétude.
— Je suis envoyée parla princesse...
Il ne la laissa point achever.
— Tu viens chercher la réponse, sans doute ?...
— Oui, murmura Xali, machinalement.
— Eh bien, va dire à ta maîtresse que, quoi qu'il arrive, je serai exact au rendezvous, ce soir.
— Ne voulez-vous point me remettre la fleur?...
— Elle m'est plus précieuse que ma vie ; j'en veux respirer le parfum troublant longtemps encore... Va, petite messagère, et garde notre secret d'amour ! . . .
— Kali-Yanà, l'étranger n'a point voulu me remettre le lotus; j'ai bien vu qu'il y avait quelque chose d'écrit sur les feuilles, mais je n'ai pu lire...
— Ah 1 fit l'amazone, lesyeuxétincelants,il a déjà oublié son serment!
— Quel serment?... Il a dit seulement qu'il serait exact au rendez-vous.
— Cet homme est un traître qui en veut à la vie du roi.
— Vraiment?... Eh bien, cette nuit, nous ferons bonne garde, Kali-Yanà. Ne désires-tu point avertir nos compagnes ?...
76 l'amazone bu roi de siam
— Si, quandle moment sera venu...
Mais Xali réfléchissait.
— Nous ne sommes plus en guerre avec les pays lointains... Pourquoi ce farang en voudrait-il à notre Maître Phaja-Tak?...
— Oh! fit Yanà, qui redoutait de mettre Xali dans le secret de son amour, tu sais bien que les nations s'inquiètent de nos victoires et cherchent à réduire Phajaà l'impuissance. Notre roi valeureux a déjà repris Ligor, Phitanulôk et Xieng-Mai, malgré les Birmans qu'il a réduits à l'esclavage.
— C'est vrai, murmura l'amazone avec orgueil.
— Il a pris le royaume Lao de Vieng-Chan, et en a rapporté, merveille des merveilles, la prodigieuse idole d'or plus grande que nature à tète d'émeraude !
— C'est un trésor unique!
— Phaja-ïak, te dis-je, a fait bien des envieux, et nous devons nous méfier de tous ces inconnus qui viennent des pays du brouillard pour nous espionner, et peut-être nous trahir...
— Le farang est grand et beau. Pas un de nos soldats ne peut lui être comparé ! Kali-Yanà frissonna délicieusement.
— Sa race est fière... Nous tâcherons de le prendre sans lui faire aucun mal.
— Tu crois qu'il entrera dans le palais?
— Oui, cette nuit, et nous l'attendrons à la porte de la Pagode Royale.
— Pourquoi ne pas faire prévenir le roi?...
— Notre maître est souffrant depuis quelque temps il ne ne faut pas l'inquiéter?...
— Il est souffrant et devient cruel. Le peuple murmure ; ne crois-tu pas, Kali-Yanà, que l'émeute nous menace et qu'il nous faudra bientôt guerroyer par la ville pour réduire les mutins?...
La jeune ûlle haussa les épaules avec in différence.
— Nous nous battrons, Xali, si la sûreté de l'État l'exige. Aussi bien, cette continuelle inaction me pèse! Je trouverai, sans doute, dans la lutte la satisfaction des passions qui me torturent...
— Ah! petite amie, nous pourrions être heureuses sans verser le sang des humbles, sans nous montrer injustes et barbares... Ce n'est pas Tamour des batailles qui te tourmente, c'est un autre amour très doux que tu méconnais!... Nous devons rester vierges, c'est vrai, mais il y a des compensations à cette loisévère. Est-ce quelatendressed'unefemme ne vaut pas mille fols celle d'un homme?... Tu désires te donner un maître, pauvre mignonne! Ne sais-tu pas que plus tu l'aimeras, plus il te méprisera?... L'homme n'a que desinstincts grossiers. 11 n'est susceptible que de désir, et sa belle flamme d'amour s'éteint, aussitôt satisfaite, comme ces feux de joie qu'allument les enfants avec de vieuxpapiers. L'homme aime la femme, mais il est incapable d'aimer une femme. Il suit son destin de mâle primordial, sans s'inquiéter de son essence divine, et son orgueil ne désire que la variété du plaisir. Il est superficiel, banal et sa sottise égale sa suffisance. Ah! que nos tendresses sont meilleures et plus près de l'idéal divin I...
— Sans doute, fit Kali-Yanà, mais ce n'est pas le vœu delà nature.
— Il faut nous purifier du limon honteux ! . . . Ne veux-tu point, clière Caresse, t'élever au dessus de l'humanité et connaître les délices d'un amour sans défaillance?
Kali-Yanà songeait au bel étranger dont l'étreinte était puissante et douce, dont la bouche savait des baisers si profonds!... A cette évocation voluptueuse, un sang plus impétueux battait ses artères, et il lui semblait qu'une main mystérieuse étreignait son cœur.
Les mouches d'or volaient toujours au dessus de la terrasse où les amazones avaient hissé deuxgrand'es branches de palmier, ainsi qu'elles le faisaient chaque soir, pour éloigner les démons du Kala-Sut (second enfer) qui tourmentent le sommeil des rois.
Sur le ciel frissonnait le réseau de flammes des insectes volants que ponctuait, ça et là, le cabochon d'une étoile. Les mailles se croisaient, s'enchevêtraient et, subitement, le décor magique s'éteignait comme au passage d'un souffle de mort... Lorsque les mouches
lumineuses cessaient de briller trois fois, coup sur coup, c'est qu'une influence maléfique planait sur le palais, et tous ceux qui observaient le phénomène se prosternaient et frappaient le sol de leur front.
— Les ailes d'or nous sont favorables, remarqua Xali, en voyant une image de feu se former autour du pavijlon de l'Éléphant Blanc.
— Oui, nous réussirons dans notre entreprise.
— Le moment approche. Réveillons nos compagnes.
— Ohl un homme seul!... A trois nous le réduirons... Va chercher Galanick.
Galanick, qui dormait à poings fermés sur son étroite couchette, se leva, passa bien vite sa tunique rouge brodée, et suivit les petites amazones' dans la Pagode royale. •
Gomme la veille, les talapoins renouvelaient, dans les lacrymatoires, la provision d'huile de coco, et mettaient des herbes fraîches dans les brûle -parfums. D'épaisses guirlandes de champa et de kadanga adornaient les genoux du grand Bouddha d'or et montaient mollement autour du parasol à sept étages, presque jusqu'aux mosaïques de la voûte. Il y avait, à terre, une jonchée de
fleurs coupées, un vrai lit d'amants, comme si tout eût été prévu pour l'étreinte du farang et de la petite princesse.
Kali-Yanà, les sourcils froncés, les lèvres tremblantes, foula rageusement les pétales d'amour, se rougit les pieds au sang des roses.
— Le Bouddha se vengera ! murmura Xali avec terreur. Nul n'a le droit de toucher aux présents du Çakiamouni!... Tu as marché sur le pavé du roi, et tu as mutilé les corolles sacrées!...
■ — Oui, et que le châtiment m'atteigne, si telle est la volonté des dieux ! . . .
— Qu'oses-tu dire ?...
— Je dis que l'odeur de ces fleurs m'importune, et que c'est une ironie de parer un temple que le péché doit souiller !
— Je ne comprends pas, cher Sourire?...
— Tu n'as pas besoin de comprendre...
Reste ici... et fais bonne garde, je vais jeter un coup d'œil sur les terrasses.
— Au moindre danger, appelle-moi.
— C'est convenu.
Mais Xali, comme avertie par un pressentiment jaloux, ne pouvait se détacher de sa compagne. Les deux bras à sa taille, elle l'étreignait passionnément, cherchait ses lèvres.
— Laisse-moi, fit Kali-Yanà avec impa-' tience, et, s'étant dégagée de la caresse importune, elle sortit de la pagode.
Les monstres de faïence aux yeux glauques la regardaient passer le long des terrasses, une panthère familière se frotta à ses jambes, mais elle dédaigna de la cajoler comme elle le faisait habituellement.
Le Français, la veille, était parti par les jardins, peut-toe suivrait-il le même chemin pour entrer dans le palais. A tout hasard, elle traversa l'enceinte réservée aux jeux des princes, et entra dans la partie réservée aux filles du roi.
Les jamboisiers répandaient des odeurs plus lourdes, les figuiers de Chine à pommes d'or laissaient tomber leurs fruits savoureux dans les allées désertes. Kali-Yanà écrasait à chaque pas les prunelles roses du
takhob et foulait les touffes naines du màli, dont Tarôme musqué dominait tous les autres parfums.
Les hautes murailles de porcelaine présentaient au larron d'amour un obstacle sérieux ; mais' il y avait le petit pont souterrain par où se déversait le trop-plein des lacs. Les eaux étaient basses, et, en rampant, un homme mince pouvait s'y hasarder sans risquer autre chose qu'un bain peu désagréable en cette saison.
La jeune fille errait nonchalamment auprès des ondes fleuries, cueillant les nénuphars rosés qu'affectionnait Sayameda pour sa correspondance amoureuse... Pourtant le temps passait et le galant ne se montrait pas. Peutêtre attendait-il un nouveau signal que la petite princesse, retenue dans la pagode, ne pouvait lui donner.
Kali-Yanà, de la pointe d'un stylet, traça quelques mots sur les pétales d'une large fleur, qu^elle abandonna au courant, et attendit... Son cœur battait à grands coups rapides, une contraction nerveuse lui serrait
la gorge. Jamais elle n'avait éprouvé une émotion semblable.
Le gazouillis du ruisselet lui semblait traîner de légers rires entre les roseaux; des chauves-souris cornues aux ailes diaprées, pareilles à de gigantesques papillons velus, se cognaient aux murs de faïence, comme en un miroir, cherchant à y saisir amoureusement leur image.
La panthère revint, familière, en un désir de caresse, frotta contre la jeune fille son dos phosphorescent. Ses yeux métalliques s'embrasaient, et, bâillant nerveusement, elle s'étirait, se roulait, se ramassait, tour à tour câline ou inquiète.
— Laisse-moi! Mira-Mira!... Je ne suis point en humeur de tendresse.
Mais la bête revenait avec insistance, une lueur jalouse dans ses prunelles jaunes.
— Ah ! oui, tu voudrais des nids de guêpes?... Je n'ai rien à te donner, ce soir... Attrape ces oiseaux de nuit, si c'est ton bon plaisir... Ils se sont nourris hier de la chair d'un esclave et doivent être délicats...
Un frôlement se fit dans les herbes, et Maxime de Sainty montra sa tête blonde. Mira-Mira bondit, furieuse, mais la jeune fille, d'un mot, l'apaisa... puis, tragique, mettant la main sur l'épaule du jeune homme:
— Vous êtes mon prisonnier, dit-elle.
Il la contempla en riant.
— Ton prisonnier, petite ? Et que veux-tu faire de moi?...
— Écoute, tu es doublement coupable, car tu t'es introduit traîtreusement dans cette enceinte fermée aux profanes, et tu as manqué à ta parole !
— C'est vrai... Je ne cherche pas à me disculper... Mais les aventures d'amour sont si rares dans ton méchant pays.
— Il ne manque pas de courtisanes !
— Fi!... des Chinoises cupides ou des Cambodgiennes sans grâce... Les filles du roi, seules, sont aimables...
— Les filles du roi ! soupira douloureusement Kali-Yanà.
— Toi aussi, tu es charmante, malgré ton
accoutrement guerrier. Ne te l'ai-je point dit, la nuit dernière?...
— Tu me Tas dit, et tu as eu tort... car je pense à. toi, sans cesse...
Maxime, devant cet aveu candide, eut un tressaillement de plaisir.
— Sois donc à moi, puisque tu m'aimes!... Songer à un homme n'est-ce point l'aimer?...
Kali-Yanà, tristement, secoua la tète.
— Les princesses et les amazones n'ont pas le droit de se donner. Je te supplie donc de ne pas troubler davantage notre repos... Dans la ville, tu trouveras d'autres femmes, qui seront heureuses de tes caresses. En cherchant un peu, tu en découvriras d'aussi séduisantes que nous, et qui te chériront sans danger... Tu pourras même t'acheter une petite épouse pour quelques ticaux, et tu auras ainsi une compagne dévouée qui te fera une maison agréable, te préparera des confitures de tleurs et soignera tes vêtements. Il doit être si doux de rencontrer le sourire d'une bouche aimée à chaque retour au logis,
et quand on a une créature à soi, Tàme n'est point seule...
Avec quelque amertume la jeune fille pensait qu'un tel bonheur ne lui serait jamais accordé : cependant, elle poursuivit, espérant bien convaincre l'étranger.
— Va-t-en, je ne te trahirai pas. Mes compagnes veillent dans la pagode ; elles ignoreront toujours que tu es venu, si tu consens à suivre mes conseils... Déjà une fois, je t'ai pardonné... Je te pardonnerai encore...
— Je ne veux pas de ton pardon... le danger m'amuse, il donne seul quelque agrément à la monotonie de mon séjour ici.
Voyons, laisse-moi passer, Sayameda m'attend... et je te récompenserai...
Un cri de rage jaillit des lèvres de la jeune fille.
— De l'argent ! de l'argent !. .. Tu oses me proposer de payer mon silence !...
Il sentit qu'il l'avait offensée cruellement, et, pour la consoler, il l'attira à lui, posa ses lèvres sur ses paupières humides.
Kali-Yanà était aussi belle que la petite
princesse et Maxime, en ce moment, la désirait follement, oublieux des serments passés.
— Mignonne, dit-il, je ne demande qu'à t'obéir, mais il faut me faciliter la tâche...
De nouveau ses lèvres emprisonnaient celles de la jeune fille qui chancelait sous son étreinte; il allait triompher de ses dernières résistances, lorsque Mira-Mira fit entendre un sourd grondement, et, comme par magie, les mouches lumineuses s'allumèrent de nouveau emprisonnant les astres dans un réseau d'or.
— • On peut nous voir de toutes les terrasses, va-t-en ! gémit Kali-Yanà.
Mais il l'enfraîna dans un bosquet d'hybiscus en fleurs qui se referma sur eux, et, s'agenouillant devant elle, il implora sa grâce d'une voix si câline qu'elle oubliait jusqu'au souvenir de son ressentiment. Sous les corolles au parfum violent qui masquaient le ciel, elle sentait sa tête s'alourdir. Autour d'eux des arbustes régnaient, couverts de lianes et de végétations folles, la plus petite anfractuosité de l'écorce donnant asile à des
graines 'qui y éclosaient, éclataient en fusées légères, panaches, fumées, poussières de fleurs d une infinie délicatesse. Quatre ou cinq cents tiges, couvertes de folioles multicolores, s'entrecroisaient sur eux, laissant tomber sans cesse des pétales à la senteur d'amande et de vanille dont la persistante douceur exaspérait les nerfs. Mira-Mira les regardait de ses yeux métalliques et mystérieux, sans bouger, couchée en rond dans les fleurs, un peu ivre aussi de parfums et d'amour.
— Ah! dit Kali-Yanà, si tu aimes la lille royale, tu dois me trouver bien laide et bien disgracieuse!...
Il ne répondit pas, humant avec délices les effluves voluptueux de son jeune corps, frôlant de ses lèvres avides les coupelles pures de ses seins.
— La petite princesse est accomplie, poursuivit Tamazone avec amertume, les duègnes ont assoupli ses membres et imprégné ses chairs de baumes véhéments. Elle a des mains nacrées et des ongles opalins que n'a
jamais meurtri le maniement des armes.
Elle chante les airs sacrés du Maha-xkt en s'accompagnant sur le takhé et le kayah; elle danse devant les idoles au commandement des talapoins et, pour tout travail, elle nourrit les abeilles de jasmins et de roses... L'as-tu vue, avec ses sœurs, jeter des pierres dans l'eau pour faire des ronds et poursuivre les libellules?... Rien n'est joli comme son écbarpe de gaze sur le feuillage sombre, et le roi en est plus fier que de la grande idole de la Pagode verte et de tous les dieux hindous qui chauffent dans ses jardins leurs deux mille ans au soleil !
— Tais-toi, disait Maxime, aucune femme n'existe plus pour moi... Tu es l'Adorée, l'Unique... donne-moi tes lèvres !
Sa bouche a pris la bouche de Kali-Yanà. De tout près il voit les pupilles noires de la jeune fille qui se dilatent, vacillent un moment, puis se voilent sous Textase presque douloureuse, tandis que ses sourcils, fléchettes d'ébène, se rapprochent dans l'effort lascif. Avec lenteur, savamment, il darde la
volupté souple et ingénieuse qui s'anime de tout son désir et de sa fantaisie passionnée... Il va la faire sienne, quand la voix de Xali s'élève, éplorée.
— Kali-Yanà! Où es-tu?... Kali-Yanà!
D'un bond la jeune fille s est relevée...
— On m'appelle... Laisse-moi!
Mais il s'attache à elle.
— Demain, veux-tu ?... demain à la même heure?...
Et sans force, elle consent.
— Oui, demain, mais je sortirai du palais, et j'irai te rejoindre...
— Demain ..
Toute palpitante, l'amazone a quitté le buisson d'hybiscus, des pétales roses plein ses cheveux.
— Me voici; dit-elle à Xali, qui la cherche avec inquiétude.
— Et l'étranger?...
— Je n'ai vu personne.. .
— Personne?
— Non, je le jure.
— Que faisais-tu loin de nous?...
— Rien, je m'étais endormie...
— Est-ce possible? Toi qui mettais tant d'ardeur à ta poursuite!... Pourquoi nous
avoir imposé, alors, cette faction dans la pagode ?
Sans répondre à la question embarrassante de son amie, Kali-Yanà, Tàme soudain traversée d'une onde jalouse, demanda à son tour :
— La princesse Sayameda n'est-elle point venue adorer le Bouddha d'or?
— Certes, fit Xali, et notre présence l'a bien surprise... Je t'assure qu'elle paraissait fort contrariée.
Un sourire effleura les lèvres brûlantes de Kali-Yanà, à l'idée de la déception de sa rivale. Irrésistiblement elle entraîna Xali, afin de permettre à l'étranger de s'échapper ; et c'est avec un frisson voluptueux qu'elle se blottit dans son étroite couchette, ferma les yeux et poursuivit son beau rêve d amour...
— Xali, je suis heureuse, ce matin !
Tout aurifiée de lumière, l'immense salle
des amazones s'emplit du bourdonnement d'une ruche aux premières caresses de l'aurore.
Les jeunes filles font reluire leurs armes,
brossent soigneusement leur tunique écarlate aux fines broderies. Tout à l'heure, le roi, escorté des grands dignitaires, traversera la cour du palais, et ses amazones feront la haie sur son passage.
Tous les huit jours. Sa Majesté se rend auprès de l'Éléphant blanc, afin de lui présenter ses devoirs, car, selon la croyance thaï, Tâme des princes et des rois passe dans le corps des pachydermes immaculés, et ces animaux sont vénérés autant et peut-être plus que les images du Gakiamouni.
Dans les guerres du Pégou, l'Éléphant blanc a coûté là vie à plus de six cent mille hommes. Celui que Phaja-Tak venait visiter était grand, d'humeur maussade et plus couvert de bijoux que la reine Mathiràt, la favorite du jour. Quatre mandarins, vêtus de langoutis jaunes, agitaient devant lui des talapat en flabeiles d'autruche pour chasser les mouches, et le parasol à sept étages abritait son chef auguste. L'eau qu1l buvait datait de six mois au moins, et on la lui offrait
dans des vases d'or, mélangée de fleurs de lan-tam et de pliut.
— Je suis heureuse ! répéta Kali-Yanà, en faisant tourner au-dessus de sa tète un long poignard à manche de jade.
Xali, inconsciemment tourmentée, se laissa aller à Fàpre plaisir de gâter un peu cette belle joie.
— Songe à la prédiction du talapoin des morts : « Tu souffriras et tu feras souffrir; tu mépriseras l'amour vrai pour de passagères folies... » Il y a dans ta destinée des pleurs et du sang!... Ton sourire m'épouvante!...
Kali-Yanà haussa les épaules, et, avec un soin tout particulier, lustra ses courts cheveux, s'agrandit les yeux au moyen d'un mélange d'antimoine, de gomme, de musc et d'ébène, toucha ses lèvres et ses narines avec un petit pinceau imbibé de carmin.
— Que fais-tu?... demanda Xali, tu n'es point une poupée de harem pour te farder de la sorte!
— Est-il défendu aux gardiennes du roi de soigner leur beauté?...
— Ta beauté peut se passer de ces retouches fâcheuses? Qui donc veux-tu séduire?...
— Toi, petite Xali !
Et la menteuse, en riant, frotta sa joue veloutée contre celle de son amie, la prit par la taille, et, malgré sa résistance, tourna follement autour de la salle, au cliquetis des armes qui battaient ses flancs. Mais il se fit un silence. Deux rada supérieures, toutes chamarrées d'or, venaient inspecter la compagnie d'amazones.