‹ L'amazone du roi de SiamChapitre 2 sur 24 · L ELEPHANT BLANC · texte numérisé non relu

L ELEPHANT BLANC

Entre la double haie des mandarins prosternés, suivi des premiers dignitaires de son royaume, Phaja-Tak traverse la cour d'honneur et se rend auprès du dieu vivant que toutsonpeuple adore àrégalduGakiamouni.

Sa Majesté est précédée d'une vingtaine de petits princes, ses enfants, dont l'air grave et recueilli contraste avec les traits délicatement candides. Ils ont la tète rasée, à l'exception du sommet qui se couronne d'une mèche bouffante, fleurie de mali et traversée d'une fléchette de diamants. Leur buste nu semble fléchir sous le poids des

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colliers, des amulettes, des fétiches et des luk-sakhot de toutes les couleurs.

L'un porte la boîte de carabe où se trouve le bétel et la noix d'arec, l'autre le grand poignard du roi, celui-ci un sceptre d'émeraudes 5 celui-là un crachoir enrichi d'améthystes.

Autour de l'Éléphant-roi sont les écuries des éléphants esclaves. Chacun a son hangar de dix mètres carrés, où il est attaché par un pied. Quelques-uns sont armés en guerre, prêts à partir à la moindre alerte. Leurs immenses défenses sont cerclées d*or, une carapace de crocodile s'étale sur leur occiput pour les protéger des coups ennemis, et tout un jeu de lances, piques, javelots et cassetète brille à leurs côtés. Il y a dans les cours du palais plus de huit cents éléphants qui accompagnent le roi dans ses voyages. Lorsque Phaja-Tak reprit Ligor, Phittanulôk et Xieng-Mai, six mille éléphants combattirent dans les deux camps, et le généralissime thaï mit les Birmans en fuite en les surprenant la nuit avec quatre cents éléphants à la queue desquels il avait fait attacher des tor-

ches flambantes. Ce fut une belle débâcle, les pachydermes affolés courant en tous sens, se bousculant, se roulant, agonisant au milieu d'un gigantesque feu d'artifice !

Le roi; en passant dans les cours, demanda auxjeunes cornacs si l'on avait fait de nouvelles captures au fond des forêts vierges. Des mâles apprivoisés avaient été conduits, huit jours auparavant, dans les jungles impénétrables où les femelles passionnées errent à la poursuite du baiser, et ils étaient revenus avec un troupeau d'amoureuses.

Chaque femelle, asservie, avait de même ramené bon nombre de cavaliers caressants et fougueux dont l'œil brillait encore du ressentiment des amours trompées.

Phaja-Tak examina les bêtes sauvages, solidement attachées, qu'une diète sévère commençait à réduire. Il daigna, même, leur présenter quelques brassées d'herbes tendres qui furent bien accueillies.

Un jeune Éléphant blanc, pris dans le Laos, attendait la mort de l'aïeul pour lui succéder. Une caravane l'avait ramené récemment en

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grande porape, et son éducation se faisait lentement, au milieu des parfums, des fleurs et des prières des talapoins.

Les Siamois, dans leur superstition, s'imanaientque l'àme des rois et des princes passe dans le corps des animaux blancs, il y avait, aussi, au fond des niches somptueuses, de grands singes aux longs poils fins et neigeux que les prêtresses couronnaient de roses et enivraient de bétel.

Mais Phaja-Tak était arrivé devant le palais de l'idole vénérée entre toutes. Sous les colonnades concentriques d'une sorte de pagode, garnie d'une centaine de statuettes en argent, en cuivre et en porphyre, s'ouvraient les deux battants d'une porte gigantesque incrustée d'ivoire et de nacre. C'était là que l'Éléphant blanc, l'aïeul paré d'étoffes chatoyantes indurées de pierreries, le pied retenu par des liens d'or, recevait les hommages des fidèles. Des panoplies laotiennes étaient fixées aux murailles, et, de distance en distance, le parasol à sept étages s'y appuyait comme un gigantesque lotus.

Le roi, devant le pachyderme aux paupières plissées, à l'attitude défaillante de vieux bonze cacochyme, porta ses deux mains à son front en signe de vénération, et les mandarins, à plat ventre, baisèrent le sol avec humilité, tandis que les trompettes, les tambours et les gongs retentissaient trois fois. Les amazones firent la haie à la porte de ridole qui se repaissait maintenant d'herbes aromatiques, de fruits et de fleurs sacrés.

Phaja-Tak balançait un brùle-parfums devant la trompe auguste et la caressait doucement en faisant Ténumération des trentedeux parties du corps de l'homme, et en déplorant l'instabilité des choses terrestres :

« Kesa-lôma-nakhà-thanta, etc. »

Puis il décrivit les qualités adorables de Bouddha, dont Tessence divine pénétra la matière des Éléphants blancs :

« Stipisô phakava arahang sàmma sain- Ijhuttô, etc. »

Les talapoins, sur une note aiguë que ponctuaient les coups de gong et qu'accompagnait

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le roucoulement des petites flûtes de bambou, reprirent l'incantation du Maître Suprême.

Les Bouddhistes ne reconnaissent aucune cause première créatrice, mais supposent toutes les choses créées par une sorte de magie inexplicable. Ils attribuent ensuite aux vertus spéciales des animaux la reconstitution des mondes, des cieux et de tous les biens en général. Par animaux on doit comprendre toutes les créatures douées de la vie. La beauté, la noblesse, les honneurs, les richesses, la santé proviennent des vertus de chacun dans ses vies antérieures ; de même que la difformité, la misère, les deuils, les souffrances découlent du démérite de chacun dans les temps passés.

Quand quelqu'un meurt, aussitôt le bien et le mal se présentent à lui. Si le bien triomphe, le défunt se réincarne dans une condition meilleure ou, s'il a parcouru tous les cycles terrestres, monte à quelque ordre des cieux. Mais, si les mauvaises actions l'emportent, il renaît sous une condition méprisable, dans la région des monstres, des

déments, ou dans quelque degré des enfers. La jouissance du bonheur use le mérite, de même que le démérite s'efface par les souffrances et les calamités. Ces innombrables transmigrations s'appellent : vien-kot vienfai, ou successions continuelles de naissances et de morts.

Excepté Bouddha et les saints du premier ordre, tous oublient leurs vies passées dont le souvenir est effacé par la tempête qui souffle après la mort. Les âmes doivent nécessairement subir des transmigrations jusqu'à ce que, s'élevant peu à peu par les huit degrés de sainteté, elles soient délivrées de toute corruption. Ayant alors traversé la mer orageuse des passions terrestres, elles abordent au rivage béni, au rivage d'éternelle béatitude que l'on appelle : Mûang-Kéoainatha-mahk'nérîiphdin, le royaume immortel et précieux de la grande extinction ou anéantissement.

Phaja-Tak avait rendu à l'Éléphant blanc les hommages coutumiers. Il s'inclina encore devant la bête énorme, que cette vénération ne troublait guère, et les mandarins prosternés baisèrent trois fois le sol, ainsi qu'ils l'avaient fait au début de la cérémonie.

Le roi, prenant le sceptre d'émeraude des mains d'un de ses fils, monta alors sur une des plus hautes terrasses pour se montrer à son peuple et recueillir, à son tour, les hommages qui lui étaient dus.

La place, devant le palais, était pleine d'une foule bigarrée, agitée, bruyante, et plus

hostile peut-être qu'elle ne l'était le jour des funérailles de Naï-Rafutt.

Des orateurs s'étaient succédé, gesticulant dans le bruit, lançant des propositions farouches. Soudoyés par les riches et les Chinois que Phaja-Tak avait particulièrement offensés, ils essayaient de soulever le peuple thaï dans une fureur de révolte. Des tètes vidées par la famine voyaient rouge, des rêves d'incendie et de sang tournoyaient dans les cervelles.

Le ruban moiré du Mé-Nam ceignait cette multitude hurlante d'une large ligne bleue.

Sur le fleuve tranquille se balançaient les pirogues royales, taillées dans un seul tronc d'arbre géant. La poupe et la proue, finement dorées, s'élevaient en courbes gracieuses, montrant des ornements de bois sculpté : des dragons et des chimères, des dauphins et des sirènes d'un travail original. Au centre, le dais frangé de pierreries attendait le bon plairsir de Sa Majesté. Mais le roi, l'œil morne et la lèvre dédaigneuse, levait inuti-

lement sur ses sujets l'éclair glauque de son sceptre d'émeraude.

C'était, dans le grand soleil, une furie de visages bruns aux prunelles sombres, aux bouches épaisses ouvertes pour l'injure ; tout un rut d'hommes et de femmes affamés, lâchés pour de justes représailles, car il y avait là beaucoup de gens de la campagne. Les villages depuis longtemps étaient abandonnés, les maisons, les clôtures tombaient en ruine et l'herbe recouvrait partout une terre jadis féconde. Les mandarins, dépassant les ordres du maître, tenaient les cultivateurs dans un esclavage et une oppression tels qu'ils tentaient, comme les autres, de soulever leur joug. Privés de leurs instruments de pèche et de culture, sans argent, sans vivres, leur misère était plus affreuse encore que celle des citadins, et beaucoup déjà avaient succombé.

Les amazones, pourtant, levaient sur les terrasses le pavillon écarlate, et croisaient sur sa hampe les deux branches de palmier, symbole de paix.

Kali-Yanà cherchait, dans les rangs pressés de la foule, une présence aimée. Ses regards ardents allaient de l'un à l'autre, et, droite, tout près du roi, elle se tenait presque en évidence, malgré l'étiquette qui lui eût prescrit une attitude plus humble.

Phaja-Tak s'immobilisait dans une sorte de stupeur. On croyait généralenient que les phi et les astrologues lui avaient jeté un sort, tant il se montrait dilïérent de ce qu'il avait été au commencement de son règne. Jadis, acclamé par un peuple en délire, considéré partout comme le libérateur du pays, il avait réduit les Birmans qui, sous de précédents règnes, avaient porté dans le Siam le pillage et l'incendie, brûlé les villes, fouillé les maisons, décapité les habitants sur les places publiques. Pendant deux mois le Me- Nam roula des cadavres, et ses ondes putréfiées empoisonnèrent ceux qui n'avaient point péri sous la hache des bourreaux. L'œuvre rouge dura longtemps, puis Ajuthia n'étant plus qu'une ruine fumante, tout le territoire thaï tomba dans l'anarchie, à la

merci des vainqueurs et des vaincus qui se plaisaient à achever ce drame de mort. Les forêts, les déserts, même les plus inaccessibles, avaient cessé d'être un asile pour les fuyards et s'étaient changés en repaires de bandits qui s'égorgeaient les uns les autres pour s'arracher leur butin.

Le Siam était donc bien près de sa fm lorsque Pin-Tak, Chinois d'origine, gouverneur de Tak sa ville natale, avait pris, de son chef, le titre de Phaja. Courageux, plein de volonté et d'audace, il avait réuni dix mille hommes à Ghantaboun pour traiter avec les chefs du Cambodge et de l'Annam. Usant tantôt de ruse,' tantôt de force, il s'était emparé des districts du nord, après avoir tué Phaja-Nackong, le gouverneur birman.

Enfin, installé à Bangkok, il y avait établi sa capitale et bâti son palais sur le bord occidental du fleuve.

Il était toujours sorti victorieux de ses luttes avec les Birmans et le peuple le nommant son sauveur, lui avait offert la couronne.

Continuant son œuvre régénératrice, il repeupla le pays dans sa partie méridionale et dans la province orientale baignée par le golfe.

11 reconquit le département de Korat et aubout de trois ans les puissances ennemies le reconnaissaient comme le maître absolu du Siam. Non satisfait de ce résultat, il dirigeait, l'année suivante, une expédition contre la péninsule malaise dans l'intention de prendre possession de Ligor. Triomphant, comme toujours, il avait capturé, pour son harem, la fille du gouverneur nommée Ajutana. qui le charmait par sa grande beauté.

Tel s'était montré ce monarque que la destinée accablait brusquement de mille maux. Sombre, mélancolique, haineux, cruel et pervers, on ne reconnaissait plus en lui le libérateur d'autrefois.

Toujours immobile dans sarobedepourpre, le front incliné sous la mitre turriculée qui le coiffait, Phaja-Tak présentait maintenant à son peuple une face d'un gris terreux de lave, des pommettes osseuses, en saillie sous des

orbites creuses, des lèvres rentrantes de cruauté et de passion.

Insensible aux injures, il regardait au loin, perdu dans de sinistres pensées, las, peut-être, de l'inutilité de toute puissance et des irréalisables désirs qu'elle fait naître. Peut-être ses prunelles vitreuses revoyaient-elles l'agonie des enfants qu'il avait suppliciées et mutilées dans sa curiosité de voluptés rares, de sensations morbides. Nul, pourtant, ne savait ce qui se passait dans le secret du harem, mais des plaintes étouffées parfois perçaient les murailles, et les petites mortes, que l'on imbibait d'essences et que l'on faisait incinérer dans les baumes, avaienttoutes des faces douloureuses de martyres.

De cela, surtout, la foule s'indignait, et les familles en deuil des défuntes faisaient entendre, sous les terrasses, des cris de révolte.

Pbaja-Tak dans son œil pluvieux, tel qu'un ciel bas, ne laissait rien deviner de ses sentiments secrets. L'on sentait seulement en lui l'abolition de tout enthousiasme, de tout contentement, de toute peine, l'épuisement

même de la pensée qui, trop longtemps repliée sur elle-même, n'avait plus d'essor, demeurait inerte comme le corps du monarque. Enfin, il sembla se réveiller. Un gros bouquet de lan-tam, lancé par une main sûre, l'avait souffleté, au milieu des dignitaires surpris, qui parlaient de faire décapiter le coupable. Mais Phaja-Tak, haussa les épaules, et, rassemblant les plis d'or de son manteau, quitta lentement la terrasse.

— Xali, pare ma beauté brune comme si j'étais une amoureuse et non une guerrière!

Kali-Yanà s'étire nonchalamment devant sa couchette, tandis que Xali mélange des essences de différentes couleurs, passe un pinceau enduit de carmin sur les seins et les ongles de sa compagne, assouplit sa peau avec du baume de sésame et de l'huile de coriandre.

— Ne suis-je point aussi jolie que Sayameda, la fille du roi?...

— Plusjolie, certes ;maispourquoicessoins

compliqués ? Est-ce que les amazones s'attifent comme des courtisanes ?

La jeune fille sourit sans répondre, fixe dans ses courts cheveux une touffe de mali à la senteur poivrée, et nue, sous les takrutt et les luk-sakhot d'or que lui a donnés Xali pour la préserver des phi maléfiques, se trémousse comme une petite danseuse des pagodes royales.

Les boules sonores tintinnabulent sur sa poitrine, piquent des éclairs dans le bronze pâle de sa chair. Elle est exquise avec ses flancs grêles, la courbe harmonieuse de ses reins, la ligne serpentine de tout son corps inviolé.

Les autres amazones, sans s'occuper d'elle, parlent avec inquiétude des derniers événements, de la folie du roi, tour à tour mystique et perverse, de ses pénitences sévères après les orgies du harem, des supplices bizarres imposés aux compagnes de Naï-Rafutt, la dernière victime dont les cendres reposent maintenant aux pieds du grand Bouddha d'or.

— Moi, dit Kromalat, j'ai entendu, pendant que j'étais de faction à la porte du harem, une voix qui suppliait et sanglotait.

■ — Moi, dit Ramesuèn, je suis entrée sans bruit dans l'appartement de Kanhà, qui a succédé à Naï-Rafutt, comme vous savez ; elle se traînait aux genoux du roi, et son panung arraché était plein de sang. Je vis aussi qu'elle avait une blessure entre les seins et qu'un peu d'écume rouge sortait de ses lèvres.

— Il la luera comme il a tué l'autre, soupira Mi, en versant dans une coupe du sirop de mëng-lak (graines de basilic).

— Heureusement que nous n'avons rien à craindre, les amazones sont sacrées !

— Hélas! notre chasteté est sans charme! Mieux vaudrait encore la cruauté d'un maître exigeant que la monotonie d'une vie sans amour I

— Parle pour toi, dit Kromalat, je ne souhaite rien que le plaisir de la guerre!

— Alors, sous peu tu seras servie à souhait, fit Galanick en riant. La révolution

gronde, Phaja-Tak alassé la patience de son peuple.

— Ohî le peuple n'est pas bien terrible, murmura Mi. en baillant; les mandarins et les riches, seuls, sont à craindre ; ils n'attendent qu'une occasion pour s'emparer du pouvoir...

Kromalat battit des mains.

— Nous combattrons pour sauver notre roi !... Il y aura donc du sang ailleurs que dansles harems!...

Les rada, maintenant, jouaient aux dés, inondant les tapis d'une pluie de boulettes d'argent et de menus coquillages. Il n'était plus question de révolte, de monarque, ni de combat, toutes les facultés des petites guerrières s'absorbait dans la contemplation des cubes d'ivoire que les mains impatientes faisaient rouler tour à tour.

Le repas du soir ne dérangea même pas les joueuses qui. accroupies sur les coussins. se passèrent les plats de jade et d'ambre contenant le viakkau. Il y avait une soupe aux hoi'hhon g (moules douces) etau lait de coco,

des ragoûts de tortues grises à carapace molles qu'on mange tout entières, des mengdana au curcuma, des hachis de sangsues et l'inévitable kapi, ou frai mariné de crevettes, qui est le régal de tout bon Siamois.

Les nids de guêpes et les figues de Chine, les prunes de Litchi et de Lamut-Sida disparurent sans autre cérémonie, et les petites n'ayant plus faim prirent dans des vases de saurit la chaux rose qu'on mâche en fumant.

Elles enroulaient les feuilles sèches du bétel en forme de cigares, coupaient en quatre une noix d'arec et en suçaient les morceaux avec le bétel. -

Kali-Yanà, imbibée de parfums qui s'évaporaient de sa chair en bouffées lourdes? continuait à se parer de gemmes et de fleurs, essayant des tissus, des colliers et des ceintures à cabochons précieux.

Ainsi debout dans ses voiles égrenés de flammes, auréolée d'effluves, elle s'abandonnait aux caresses de Xali, qui se réjouissait, la croyant toute à elle.

— Alors, c'est pour moi, interrogea la rada, que tu veux être si jolie?...

— C'est pour toi...

— Tu me permets donc de t'aimer ?...

— Oui, Xali, et nous allons boire de ce vin de lotus tiqueté d'or pour être mieux 1 une à l'autre...

— Buvons, Kali-Yanà, que nos ivresses se confondent et nous bercent jusqu'à demain !

Elles cherchèrent Foubli à la même coupe pour ne s'absorber qu'en elles, mais Xali, grise déjà.et plus acharnée à ce jeu que sa compagne, s'affola bientôtj et glissant son bras autour de la taille de Kali-Yanà, l'entraîna sur sa couchette.

Dans la grande pièce éclairée par la lune, les amazones dormaient, et leur léger souffle animait seul le silence de la nuit.

Après s'être assurée que son amie, lasse de paroles ardentes, de protestations et de caresses reposait enfin, Kali-Yanà se glissa hors de la salle et traversa le jardin en courant. Vêtue d'un simple langoutis de soie, elle se jeta dans Teau peu profonde, rampa sous le pont souterrain et se trouva deTautre côté de la muraille de porcelaine dans les bras de Maxime.

— Tu sais que je t'attends depuis une heure, dit-il en baisant ses yeux.

— Xali ne voulait pas s'endormir, mais me voici, et je suis à toi pour tout le reste de la nuit!

— Viens, alors !...

— Où me mènes-tu?

— Tu verras! Seulement il nous faut longer le fleuve ;nous allons dans le quartier pauvre, mais la demeure est gentille !

11 l'entraîna dans une pirogue que lapagaie oscillante faisait glisser comme une coquille de noix. Bientôt, ils abandonnèrent les quartiers des mandarins et passèrent devant d'innombrables maisons flottantes, entourées d'étroites terrasses oii quelques lampes éclairaient des idoles. Les plus riches avaient des autels de bois sculpté garnis de festons en papier d'or. On y brûlait des baguettes d'encens et de l'huile de coco dans deslacrymatoires déterre rouge. Des baquets de chaux rosée alternaient avec des fruits amassés dans des corbeilles, des peaux de tigre, des nattes multicolores.

Kali-Yanà ne savait plus ce qu'il y avait de réel dans ce décor, tant son émotion la transportait au-delà des visions humaines. Appuyée à l'épaule du farang, elle ne se dérobait plus aux baisers qui couraient sur son visage, cherchaient la saveur de ses lèvres. Plus expérimentée elle aurait dû se méfier de cet amant qui oubliait si facilement les serments passés pour se repaître d'un nouvel amour. Et ces mots thaï qu'une autre lui avait appris servaient à présent â la passion, née de la veille, l'ensoleillaient des mêmes phrases câlines, chuchotées à Foreille dans un désir grandissant.

— Cher Parfum! Je t'aime !

— Oh! soupirait-elle, je veux oublier les mauvais présages, prendre ma part de bonheur, puisque le bonheur s'offre !... Tu ne peux savoir combien tristes sont les jours que ne soutient aucune tendresse...

— Les femmes, cher Sourire, ne sont faites que pour se donner!... La chasteté est une anomalie et les religions vont contre le vœu de la nature en exigeant des vierges pour la

célébration de leurculte. Rien n'existe quele baiser I . . .

— Le baiser !... Pourquoi suis-je si troublée en tes bras?... Mon être semble se dédoubler et mon âme est tout entière en toi... Si tu me quittais, je ne pourrais plus vivre ! . . .

La jonque glissait plus vite, emportée par le courant ; aux terrasses des maisons flottantes s'accrochaient des plantes aquatiques dont les racines nageaient dans Teau. Au passage des rameurs, qui manœuvraient avec art leurs courts avirons, des phalènes s'envolaient lourdement des branches, secouant la poussière bleue de leurs ailes ; les mouches lumineuses se réveillaient au cœur des lotus et décrivaient, d'une rive à l'autre, de prestigieux arcs-en-ciel. Il y avait aussi, à la surface de Feau, des insectes d'or qui patinaient en tous sens, mus par un désir de volupté. Seules, les femelles étalaient des carapaces phosphorescentes, fuyant devant le mâle qui se hâtait, pressé de lier à celle d'une compagne, au moins pour quelques minutes d'amour, son éphémère existence.

Très doucement les rameurs chantaient un air monotone et triste, qui berçait les amants. Jamais la jeune fille n'avait eu même la vision d'une félicité pareille. Dressée, tout enfant, pour servir dans la garde royale des amazones, elle n'avait point souhaité d'autre but, et ses sens ardaient déjà que sa raison demeurait calme, ignorante de la joie d'aimer. Il avait fallu les confidences et les ca'resses de Xali, puis la rencontre du bel étranger pour lui dessiller les yeux, la renseigner sur son propre état.

Maxime, sans cesse, errait devant le palais ; elle l'avait guetté avec une prescience jalousa, et, bientôt, avait surpris ses rendez-vous avec Sayameda et le mystère de la Grande-Pagode pendant le sommeil des talapoins.

Serrée contre la poitrine du jeune homme, elle lui disait maintenant combien elle avait souffert en le voyant à une autre, et combien sa passion véhémente repousserait désormais toute idée de partage.

Gâlinement, il la rassurait, ponctuant-

chaque mot d'un baiser, et le chapelet de ces baisers s'allongeait toujours, ayant dépassé depuis longtemps les 108 perles symboliques de la semelle de Bouddha !

Elle fermait les paupières sur ce rêve inouï, souhaitant mourir ainsi dans la gloire de son amour.

La grande ville royale des anges, l'admirable et invincible Cité : « Krung — théphamahsi, nakkom., si, Aijuthaja — mah3, — dilok, raxathani, » n'était plus qu'un dédale de canaux bordés de huttes étranges où grouillait un peuple famélique et fiévreux. Des enfants s'allongeaient sur les terrasses, dormaient à la belle étoile ; roulés sur une natte, des amants s'étreignaient librement, ne cessaient pas leurs caresses au passage des jonques.

Ils étaient nus, sans même la petite feuille de métal que portaientlesgarçonnets, et leur corps frêle, mais harmonieux et poli, brillait comme un beau marbre. Des vieilles, accroupies au seuil des maisons flottantes, mâchaient lentement le bétel mêlé de chaux

rose et riaient en montrant de longues dents noires, déchaussées.

Il y avait aussi des salles de jeu (bist hou) entrevues à la lueur des lampions en papier huilé. Les Cambodgiens et les Annamites jouaient au bacouan et aux douze bêtes avec des fiches et des sacs remplis de dés. Les Chinois préféraient s'enivrer d'opium, et on les voyait chauffer de longues aiguilles à la flamme des lampes pour introduire la boulette de poison dans leur pipe de bambou. Couchés sur le dos , les mains ouvertes, quelques hallucinés parlaient d'une voix chevrotante ; d'autres dormaient d'un sommeil fébrile, agité dé spasmes brusques, ou demeuraient immobiles dans une rigidité de mort.

Des jeunes filles, debout sur les terrasses, entr'ouvraient leur langoutis au passage des jonques, appelant doucement les chercheurs d'amour. Elles se penchaient, montrant leurs formes grêles, agitant leurs colliers de corail et de coquillages.

Il y avait des maisons de thé où les cordes des takhé et des so vibraient du soir au

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matin, et où de minuscules danseuses thaï, au seuil des temples de volupté, faisaient sonner les grelots de leurs chevilles et de leurs hras.

Chinois, Malais, Annamites, Cambodgiens, Laotiens, Hindous, Parsis, Pégouans et Birmans, vivaient dans la ville flottante ; mais l'élément chinois dominait, et Ton voyait partout les petites boutiques à senteurs poivrées, où s'étalaient dans le jour les étoffes chatoyantes, les coffrets d'ivoire et de nacre, les pierres précieuses, les poissons séchés, les confitures et les pastilles au gingembre des Fils du Ciel. A cette heure, un simple rideau rabattu cachait les magnificences de l'étalage , mais le marchand, allongé derrière son comptoir, ne dormait que d'un œil, prêt à bondir sur l'imprudent qui eût tenté de le dévaliser.

— Mi thi cha : va J'ai quelque chose à te dire), répétaient les poupées brunes à chaque passant attardé, dont la jonque glissait rapidement sous les balcons.

Mais les hommes préféraient le plus sou-

vent les bia hou aux vendeuses de volupté, tant le jeu a d'attrait pour le peuple thaï.

Les amants étaient arrivés devant une maisonnette plus fleurie et plus fraîche que les autres, dont deux femmes, endormies sur des nattes, défendaient l'entrée. Un chapelet de lampions et de lanternes peintes ornait la façade.

— C'est ici chez toi?... demanda Kali- Yanà.

— Chez moi, non, je reste près du palais et l'on me surveille ; mais nous sommes dans un logis hospitalier et tout est prêt pour te recevoir.

Le visage de- la jeune fille s'assomhrit.

— Tu m'avais dit, pourtant...

— Je ne voulais pas t'effrayer, cher Sourire... Peut-être aurais-tu refusé de m'accompagner dans une demeure étrangère; alors, je t'ai laissé croire que nous allions chez moi... D'ailleurs, nous sommes chez moi... Viens.

Il l'aida à monter les trois marches étroites qui aboutissaient à la terrasse, le reste de l'escalier disparaissant sous Teau.

— Wanida, Gliem, dit-il, éclairez-nous.

Les deux femmes se dressèrent, et, après

avoir porté les mains à leur front en signe de respect et d'obéissance, introduisirent les jeunes gens dans une pièce étroite mais garnie de fleurs rares, de nattes fraîches et de larges divans. Sur des guéridons de laque s'étalaient des corbeilles pleines de friandises, des gâteaux de miel et de sésame, des grappes de litchi à goût de muscat, des flacons de vin couleur d'améthyste.

Inquiète, Kali-Yanà se cacha le visage sous un pan de son voile, et fit signe à Maxime de congédier les servantes.

— Ne crains rien, dit-il, Wanida et Chem sont habituées aux visites d'amour, elles sont discrètes et fidèles.

Des rires fusaient derrière les cloisons ; on entendait aussi des soupirs et des baisers.

— Vous avez du monde, ce soir?... interrogea encore le jeune homme.

— Oui, fit Chem, un Français comme toi qui s'amuse avec une Chinoise... Quant à lofficier anglais, il a préféré une Annamite.

— Il en faut pour tous les goûts, n'est-ce pas? conclut Wanida.

En riant les deux femmes se retirèrent et il parut à l'amazone qu'elles se moquaient un peu d'elle.

Mais déjà, Maxime la reprenait contre son cœur, baisait ses cheveux, son front, ses yeux sombres pailletés d'or, ses petites oreilles, lentement, comme on savoure une friandise longtemps convoitée. Elle se laissait faire, oublieuse déjà de la mauvaise impression du début. Elle pensait être aimée autrement que les servantes de volupté dont elle méprisait les faciles souplesses, Thumeur consentante à toutes les fantaisies d'un maître. Maxime, certainement, était l'amant grave et passionné que souhaitent toutes les prétresses d'amour, l'amant assez habile pour ne jamais faire sentir l'orgueil dédaigneux de son triomphe.

Il la serrait plus fiévreusement, sentait frémir ses épaules et tout son corps charmant frotté d'aromates. La chaleur de sa peau exaspérait son désir et il soulevait ses

amulettes, arrachait le langoutis qui voilait ses flancs, les doigts fous, tremblants, irrités des obstacles.

Docile, elle obéissait à ses mouvements, le suivait sur le divan où il l'initiait à toutes les menues caresses qui grisent autant qu'un vin parfumé.

Certes, elle était aussi belle que la petite princesse Sayameda avec un certain charme androgyne qu'il n'avait encore rencontré nulle part. Elle ne cédait pas comme une autre femme avec des frayeurs, des soupirs et des supplications ; elle se donnait généreusement, maintenant que sa décision était prise, et toute son ambition consistait à se montrer brave dans l'amour comme elle se fut montrée brave dans la mort.

Et les heures passèrent dans cette initiation exquise et douloureuse que la petite amazone avait tant désirée. Elle fut aussi instruite que les plus fameuses amantes, et, connaissant tout, persuadée qu'il n'y avait plus d'autre science à acquérir dans la vie^ elle souhaita mourir de l'excès de son

ivresse ; cai*; dit la chanson thaï, traduite en vers français :

» Si Tamour refleurit pour les amants fidèles » Au pays des élus, laisse-moi trépasser » Sur tes lèvres en fleurs, pour cueillir du baiser )) Les roses éternelles ! »

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