‹ L'Amazone (volume 2)Chapitre 1 sur 46 · L'Amazone · texte numérisé non relu

L'Amazone

Après deux ans et demi de voyage à travers l'Amérique du Sud. j'étais revenu au Para 1 sur l'Atlantique, afin de m'y embarquer pour l'Europe. Fatigué de maladie, déroute, de travail, d'inquiétude, j'avais hâte d'arriver. Mon frère, qui pendant dix-huit mois avait voyagé avec moi, était retourné en France, malade et justement attristé. Depuis un an, j'étais seul

1 Le Para ou Bélem est un des ports du Brésil, situé sur le fleuve des Amazones. Para est le nom de la province dont Bélem

et sans nouvelles. Cependant, avant de revenir en Europe, je voulais visiter les seringals, ou exploitations de caoutchouc 1 , établis aux bouches de l'Amazone, et le territoire neutre2 qui s'étend entre le Brésil et la Guyane française, depuis la rive gauche de l'Amazone jusqu'au fleuve Oyapock. Dans ce but, et pour gagner du temps, au lieu de retourner en France par les vapeurs de la côte du Brésil, puis par Pernambuco, Lisbonne, Southampton et le Havre, je résolus de prendre la mer sur un canot, puis de naviguer à travers le méandre d'îles 3 qui obstrue les bouches de l'Amazone, et de côtoyer ensuite les Guy anes brésilienne et française jusqu'à Gayenne d'où je retournerais en France par Demerary et la Martinique.

J'éprouvai d'assez longues difficultés à organiser ce

est la capitale. Mais l'usage a fait donner à la ville le nom de la province. Construite en partie par les jésuites, Sainte-Marie de Bethléem ou Bélem est située sur la bouche sud de l'Amazone, à près de quarante lieues en rivière, au sud de Féquateur, dans le nord du Brésil, et compte aujourd'hui quinze à vingt mille habitants.

1 On désigne sous le nom de seringals ou exploitations de caoutchouc, les huttes établies sur les îles ou les rives du grand fleuve, et sous lesquelles le caoutchouc est préparé, pour être livré au commerce. Seringa est le nom portugais du caoutchouc.

2 De l'Oyapock au cap Nord, on compte environ soixante lieues de côtes, et un immense territoire intérieur dont la possession est ndécise entre le Brésil et la France.

3 On ne compte pas moins de cent à cent vingt îles sur les bouches de l'Amazone.

voyage. L'egaritea, ou canot de fleuve, que j'avais ramené du Pérou par la rivière des Amazones, se trouva trop faible pour tenir la mer. Il fallut chercher une vigilinga, sorte de bateau pilote, propre au voyage que je voulais faire. Je m'adressai vainement au commerce du Para, je frappai à toutes les portes, je vis même les contrebandiers de la côte, qui me louèrent une de leurs embarcations; mais elle sombra sous voile en venant me prendre à Bélem , et deux des hommes qui la montaient se noyèrent. Je ne trouvais ni bateau, ni équipage. La barre et les courants de l'Amazone autour du cap Nord, les mœurs sauvages des seringarios de la côte, la présence dans ces parages de plusieurs forçats" échappés de Cayenne, rendaient cette course périlleuse, et les habitants du Para me racontaient une odyssée entière de meurtres et de naufrages accomplis dans cette région.

Mais j'étais décidé à cette course ; je la regardais comme un devoir et le couronnement de notre exploration 1 ; j'étais peu sensible aux terreurs exagérées des Brésiliens, rompu d'ailleurs à la vie de voyages et ses péripéties. Grâce à un compatriote européen, mon hôte du Para, et après trois semaines de recherches, je

* Nous venions d'explorer pour le gouvernement, mon frère et moi, tout le bassin de l'Amazone, depuis les hautes Gordilières du Pérou, sur l'Océan Pacifique, jusqu'à la bouche de l'Amazone, sur l'Atlantique.

trouvai un canot non gréé, mais neuf, et fait d'iiauba, qui est le bois le plus dur de l'Amérique du Sud et le meilleur pour les constructions navales. Il faut du fer pour le briser. Avec cela, nous pouvions talonner sans grands dangers sur les bas-fonds de Magoary ou de Maraca, ce qui devait nous arriver infailliblement, vu mon intention de longer les terres le plus près possible et de visiter tous les points habités. Nous fîmes gréer notre canot, et pendant ce temps nous cherchâmes un pilote et un équipage. C'était difficile à trouver : il nous fallait au moins cinq hommes. Il n'y avait pas à penser à des matelots européens; ceux qui viennent au Para n'y sont pas libres, et les déserteurs trouvent de meilleurs métiers que celui de matelot sur un bateau indien. Nous ne pouvions espérer de rencontrer que des Indiens ou des mulâtres; mais les uns craignaient le cap Nord ; les autres redoutaient les forçats ; la plupart n'avaient navigué que dans les canaux qui environnent Bélem, et tous demandaient des prix impossibles.

Enfin , après bien des recherches infructueuses, et à force d'aller nous - mêmes en quête d'équipage, tantôt par la rade de canot en canot, tantôt à terre de loja 1 en loja, nous engageâmes ainsi suc-

1 La loja est une boutique d'épicier liquoriste^ qui sert en même temps de cabaret et de place à recrutement pour les équipages dlndiens.

HUIT JOURS SOUS i/ÉQUATEUR 5

cessivement cinq hommes. Nous faisions conduire chaque nouvel engagé à bord du canot sans lui donner le loisir de réfléchir : la réflexion chez le nègre ou l'Indien étant toujours le repos. Là nos domestiques le gardaient précieusement à force de tafia et d'amitiés, qui, tous comptes faits, valent mieux que les arguments positifs usités dans le pays. Mais certes jamais sergent anglais, racolant pour la Crimée, n'a versé plus de gin à ses recrues irlandaises, que nous ne fîmes verser de tafia pour ce voyage.

Le filet varie suivant le pays, mais l'homme se prend toujours. A Londres c'est du gin et les futures félicités d'un rajah de l'Inde ; à Paris c'est la loi avec un bâton de maréchal sortant d'une giberne de soldat; à New- York c'est le dieu dollar tout seul et tout-puissant ; dans l'Amérique du Sud, c'est du rhum et tout un futur paradis de houris indiennes ou blanches, qui recevront le Tapuya 1 au retour du voyage I

Les contrebandiers nous donnèrent un pilote nord américain, qui avait la plus affreuse figure de bandit et d'ivrogne qu'on puisse rencontrer, et enfin le bateau étant bien gréé, bien lesté, le 20 avril 1855, je pris la mer.

J'avais à bord mon hôte, Carlos K... dont l'amitié craintive, après avoir combattu mes projets, avait voulu partager mes hasards jusqu'à Cayenne. Notre canot

1 On nomme Tapuyas les Indiens civilisés du bas Amazone.

ponté, jaugeant huit tonneaux, portait nos deux domestiques, un jeune Indien sauvage que j'avais acheté dans le haut Amazone, nos cinq hommes d'équipage, Indiens et mulâtres, des armes, des munitions, de la farine de manioc et du tafia pour un mois.

Nous naviguâmes suivant les habitudes du pays, mouillant pendant les marées contraires, quelquefois en pleine mer, autant que possible dans une rivière ou sur une île et devant une habitation. Bien reçus en général, très-questionnés sur la guerre d'Orient, dont le bruit grandissait toujours à la gloire de la France, nous allions regardant tout : nous informant du commerce et des mœurs de ces populations variées , nomades, peu connues; suivant et annotant le beau travail hydrographique de M. de Montravel. Nous faisions route depuis dix-sept jours déjà, et aucune péripétie mauvaise n'avait encore dérangé notre voyage. Quelques échouages en basses eaux, quelques coups de mer dignes de figurer sur le journal d'un canotier de la Marne; quelques chasses, quelques pêches pour manger moins mal; rien de plus. Nous avions visité successivement Vigia, centre du commerce de grude ou colle de poisson ; Marajo , l'île immense, le grand parc à bestiaux du Para et le repaire mal famé des serpents à sonnettes ; Mexiana , le quartier général des tigres; Jiirapari , l'île du Diable ; Macapa , le Sébastopol du Brésil, et sa garnison indienne, qui dorment

sous l'équateur. Déjà nous sortions de la baie de Macapa, laissant à droite Cavianna pour courir vers Bailique et les groupes d'îles qui masquent la grande bouche du fleuve , lorsqu'un coup de vent de nord-est noos prit et nous rejeta sur l'île de Jurupari. Je fus forcé de louvoyer le long de Cavianna, puis de jeter l'ancre près de sa côte, qui est mauvaise, bordée de bas-fonds et ravagée presque de bout en bout par la prororoca *.

Pendant la nuit de ce mouillage forcé, impatient de sortir du fleuve, sachant Cavianna habitée par cinq forçats échappés de la Guyane française , je m'étais couché sur le pont de mon canot, veillant dans ce demi-sommeil qui , sous le coup d'une préoccupation constante, écoute en dormant. Je me soulevais d'heure en heure; j'écoutais, je regardais la nuit et la marée montante, qui ne finissaient pas, puis je me recouchais plus impatient encore. Nuit d'équateur chaude , lourde , accablante ; pas un souffle d'air ; la flamme du grand mât retombait immobile ; la fumée de mon cigare montait droite vers le ciel. Vainement je trempais à tous instants dans l'eau mes mains et mes pieds nus ; — plus chaude que l'air, l'eau ne rafraîchissait pas. Le hurlement sinistre et rauque du guariba2 ou

1 La prororoca est la barre de l'Amazone.

2 Les hurlements des guaribas ou singes hurleurs sont parfois

singe rouge roulait dans les profondeurs des forêts de Cavianna; le coro, perché sur une cime d'arbre et voyant au loin l'orage, jetait à courts intervalles sa note aiguë, sonore, unique, qui perce la nuit comme un cri de mort. Au lointain, sur Marajo, des éclairs, silencieux pour nous, luisaient, jetant sur le fleuve leurs reflets jaunes et pâles. La marée déferlait le long de mon bord avec son frôlement monotone, et, aux clartés de la lune, je regardais tristement passer les troncs d'arbres qu'elle ramenait dans le fleuve : débris tombés qui vont roulés du flux au reflux, sans trouver de rivage ; et tout un flot de souvenirs, d'espoirs déçus, de regrets de patrie me montait au cœur.

si multiples et si puissants qu'il est impossible de dormir dans leur voisinage. C'est surtout aux approches du jour que ces animaux poussent leurs crisrauques et discordants, en courant sur les cimes des arbres ou le long du rivage pour voir les premiers rayons du soleil.

La rencontre.

Cependant les signes précurseurs du jour commencèrent à paraître. Les hurlements des guaribes cherchant le rivage devenaient plus rauques et plus rapprochés. De grandes chauves-souris 1 volaient autour de moi, rasant le bateau et m'effleurant du vent de leurs ailes ; le bruit de leur vol rapide , qui passe et s'efface sans vibration, sillonnait la nuit comme Fécho

1 Matin et soir on voit sur l'Amazone de grandes chauves-souris roussis qui volent en rasant les flots.

d'un monde invisible. De fois à autres, des cris d'oiseaux isolés , vagues encore , traversaient l'espace , emportés par la brise qui s'élevait avec le jour.

Déjà le vent montait par bouffées, et vers l'Orient quelques lueurs apparaissaient incertaines et blafardes. A ces pâleurs d'aube montante , je distinguais vaguement des oiseaux qui volaient vers la grande terre, réveillés par le soleil et la faim, et j'écoutais le bruit de leurs vols pressés. Tout à coup j'entendis au loin, venant du large , ce demi-sifflement que produit un canot en fendant la vague. Je laissai rouler jusqu'à l'eau le cigare dont le feu trahissait notre présence, et, sans me lever, sans changer de position, je tournai la tête pour regarder l'horizon. Au désert, la prudence est la vie.

A deux ou trois cents mètres environ, une barque de seringaire », vent arrière, venait droit au canot. J'étendis

1 On désigne ainsi les hommes qui, chaque année, viennent récolter le caoutchouc ou le préparer, dans le bassin du bas Amazone. Cette émigration d'individus arrivant de tous les points de la province du Para, et même des provinces voisines, compte annuellement huit à dix mille individus de tous âges et de tous sexes, qui généralement s'en retournent après la récolte du caoutchouc. Les communications se faisant par eau, vu le manque de routes, et la difficulté des sentiers par terre à travers ces contrées souvent inondées, chaque famille ou association de seringaires possède généralement un grand bateau de fleuve et quelques petits canots pour chasser et pêcher.

le bras dans la chambre , où je pris mes pistolets. Je me glissai sur le dos jusqu'à mon nègre, qui dormait le long du mât, et, le touchant du pied pour réveiller, je lui fis signe de faire lever le pilote; puis j'attendis. La barque filait sur l'eau silencieuse, rapide, sous sa voile rougeâtre 1 et basse, à la confondre avec une chauve-souris des grands bois rasant les flots au crépuscule.

En une minute elle fut sur nous. Elle passa par notre avant, à raser le beaupré. Sa voile se baissa, et elle décrivit un cercle autour de nous pour accoster.

Je me levai brusquement , et collé le long du mât pour être moins en vue, j'armai un pistolet en faisant craquer la détente :

« Au large! » criai-je en portugais.

On ne répondit rien ; mais le canot ne contenait que deux hommes ; je me recouchai sur le pont*

Mon domestique nègre et le pilote étaient debout; quant à mes hommes , ils regardaient à demi endormis sans se lever encore. L'Indien qui voyage avec un blanc ne s'importe de rien. C'est au blanc à le défen-

1 Presque toutes les voiles des pêcheurs et des Indiens du bas Amazone sont teintes en rouge roux. Cette teinture offre l'avantage de rendre les voiles moins accessibles à l'humidité et par conséquent de les faire durer plus longtemps. Elle augmente en outre la rapidité de la marche des canots, en rendant le tissu de la voile plus serré, plus résistant au souffle du vent.

dre, à le nourrir, à le garder, Il dit, quand il a faim Patron, je veux manger; quand il a sommeil : Patron, je veux dormir; quand il veut partir, il part, et vous pouvez tout dire, vous pouvez tout faire : il faut qu'il mange, dorme, ou parte à son heure.

Cependant la barque s'était rapprochée bord à bord, et le dialogue suivant s'établit :

— Pourquoi venez-vous si près, et pourquoi ne répondez-vous pas? dit le nègre d'une voix irritée.

Quand Lino, — c'est son nom, — était troublé dans son sommeil, son humeur, joyeuse d'ordinaire, devenait celle d'un chien auquel on retire un os. De plus, en sa qualité de nègre au service d'un Européen , il avait en profond mépris tout ce qui n'était pas blanc de pur sang.

Une voix sonore et accentuée, dont le timbre me surprit, répondit simplement :

— Aonde esta o senor? — Où est le maître?

— Garamba este macho. — Ce mâle interroge et ne répond pas. — Je te dis de passer au large.

— Aonde esta o senor? reprit la même voix sur le même ton.

— Ici, lui dis-je; que voulez-vous?

— Venez-vous de la ville (la ville, dans toute cette contrée, c'est le Para)?

— Oui.

— Avez-vous des journaux à bord et voulez-vous m'en vendre?

— Je n'en ai pas.

— Les alliés ont-ils pris Sébastopol?

— Non.

— Merci.

Depuis plusieurs mois cette question m'était faite à tous propos, et souvent dans une pensée hostile ou railleuse. J'avais pris l'habitude de n'y répondre que par monosyllabes.

Mais Lino avait vu du poisson au fond de la barque.

— Combien ton poisson? dit-il avec une hauteur dédaigneuse.

— Mal blanchi, reprit la voix du canot, je ne vends rien ; mais descends et prends autant de poisson que tu en voudras.

Sans rien répondre , Lino descendit avec un matelot ; je le laissai faire. Puis, quand il eut fini, c'est-àdire amoncelé sur le pont de mon canot une charge de poisson :

— Donne mille reis *, lui dis-je.

Le seringaire reprit :

* 1,000 reis valent environ 3 francs de notre monnaie. Au cours, peu variable, de toute la province du Para, 320 reis valent i franc.

— Je ne veux rien; je vous offre ce poisson pour votre nouvelle.

— Je ne reçois rien gratis. — Lino, sors du tabac et du tafia1.

— Ni tabac, ni tafia, reprit la voix du canot. Mais Lino, sans écouter, remplit un coui 2 de tafia

et l'offrit à l'Indien, qui le repoussa d'un geste.

C'était la première fois que je voyais ainsi refuser les trois choses qui mènent le monde sur l'Amazone : l'argent, le tabac, le tafia. Je me levai pour mieux voir mes interlocuteurs. Puis, apercevant la tête de Carlos qui apparaissait demi-éveillée et déjà railleuse à la porte de l'habitacle :

— Venez, venez voir un double miracle : un serin gaire qui donne du poisson et un Indien qui refuse de boire.

1 Sur presque tout le bassin de l'Amazone on paye tout aux Indiens et même aux blancs des habitations isolées, en marchandises. Les Indiens ne connaissent pas d'autre monnaie que le cuivre, et ne se rendent pas un compte exact de sa valeur. Les marchandises d'échange et d'utilité les plus ordinaires sont le tabac, le tafia et la farine de manioc.

2 Le coui est une moitié de calebasse qui sert de tasse à boire. La calebasse, celle qui sert aux couis, est un fruit à écorce ligneuse et dure dont la grosseur varie, comme celle d'un gros à un petit melon, sans côtes; on la coupe en deux parties égales, on vide la chair intérieure du fruit, et on obtient ainsi deux tasses à boire. C'est le verre, la tasse, l'assiette usités dans toute l'Amérique du Sud.

— Le vieux monde s'en va, dit Carlos en français : les Portugais refusent de l'argent, et les Indiens du rhum. John n'est pas gris; Lino est réveillé! Et pourquoi cette double sangsue qu'on nomme un seringaire ne veut-elle ni rhum ni argent?

— Parce que la sangsue ne veut rien d'un juif portugais 1 , répondit l'homme de la barque.

— Vous verrez , dit Carlos en anglais, que les sangliers du bois entendront un de ces jours votre langue comme la leur.

— Pourquoi non? ceux d'Allemagne la parlent bien , murmura la voix en portugais.

— Touché ! dis-je à Carlos qui est Hollandais. Puis me tournant vers le seringaire :

— Monsieur le polyglotte, voulez-vous prendre un verre de porto avec nous? Nous boirons à la santé des Européens , car vous paraissez l'être.

— Français et Parisien comme vous , monsieur. Adieu et merci.

Et avant que j'eusse pu lui répondre, il avait largué l'amarre qui le retenait à nous et poussé au large. Le

1 Les Portugais, généralement détestés des Indiens, font presque seuls le commerce sur l'Amazone. Ils échangent à prix excessifs des marchandises européennes contre des denrées du pays, gagnant sans règle et sans contrôle, sur les marchandises vendues, les denrées reçues et les mesures qu'ils imposent.

courant l'emporta; sa voile prit le vent, et son canot s'éloigna vers Gavianna.

L'incorrigible Carlos murmura : — Je savais bien que cela n'était pas possible, — le Portugais n'en était pas un.

Pour moi, je restai décontenancé de cette rencontre et de ce brusque départ.

— Parbleu 1 me dit Carlos, dans six mois vous retrouverez des Parisiens , — la denrée n'est pas rare , — c'est un des échappés de Cayenne. Il a assez volé pour donner une fois dans sa vie.

— C'est peut-être vrail dis-je, partons.

Une ancre engagée.

En effet, le jour s'était levé, et avec le jour la brise. La marée était presque pleine. Les débris et les branches d'arbres 1 , qui tout à l'heure passaient contre nous, courant 7 à 8 nœuds 2, avançaient plus

* Tout le fleuve des Amazones et surtout sa bouche, jusqu'à sept et huit lieues en mer, sont encombrés de débris de végétation, de branches et d'arbres entiers arrachés par les courants, les orages et les déplacements de la rivière.

2 Les courants du bas Amazone sont excessifs, surtout au mo-

lentement , et avec le vent qui fraîchissait d'instant en instant , nous pouvions lutter contre le reste de la marée montante. Je dis au pilote de lever l'ancre; puis, afin de naviguer plus tranquille à travers les bas-fonds qui nous entouraient, je descendis dans la chambre pour prendre mes cartes et relever le point de la côte en face duquel nous avions dormi.

J'étais tout occupé de mon travail, quand j'entendis le pilote qui disait à Carlos : — Patron, nous ne pouvons pas avoir l'ancre.

— Toi et tes hommes, vous êtes des poules endormies. Je te parie, vieux yankee, le tafia que tu vas boire contre un cigare pour chacun, que je la lève seul avec Lino.

Et en même temps Carlos prit le câble des mains d'un matelot et se mit à haler dessus. Il essaya à trois ou quatre fois, tirant de toute sa force. Le nègre, fier de la confiance du maître, l'aidait comme un lion. Il avait arcbouté ses pieds contre le mât et roulé le câble autour de ses mains. Ses veines gonflaient à rompre sur sa peau noire et lisse. À chaque effort l'avant du bateau entrait dans l'eau de quelques millimètres. Mais l'ancre ne vint pas.

Quant à John et aux matelots, ils regardaient imment des grandes marées, lorsque la barre ou prororoca agit sur les flots.

passibles, attendant calmement la fatigue ou le succès de leurs remplaçants bénévoles. L'insouciance contemplative domine tout chez l'Indien, et Carlos aurait pu s'épuiser ainsi jusqu'à la fin du jour, pas un ne l'aurait aidé. J'ai vu cent fois des Indiens, avec un briquet et des allumettes à plein sac, laisser leurs camarades s'épuiser pendant une heure pour faire du feu, sans faire une offre, sans dire un mot.

Carlos comprit vite l'inutilité de ses efforts et, jetant le câble à terre, il se tourna vers moi.

— L'ancre est engagée sous un arbre.

— Je le crains, lui dis-je; mais essayons encore. John... buvez tous une goutte de tafia et prenez le cabestan. Il faut avoir l'ancre ou rompre le câble.

Lino et les matelots disposèrent l'espèce de cabestan que nous avions à bord et firent un nouvel effort. Rien ne vint. Je fis redoubler le tafia, qui est le prélude obligé de toute bonne volonté indienne, et tenter un dernier essai. Un des fils du câble 1 se rompit près de l'eau. L'ancre ne bougea pas.

— Cela suffit, dis-je à John, plonge et vois ce qui retient l'ancre.

1 Ces câbles sont faits de piaçaba; la piaçaba est la chevelure d'un palmier qui croît en abondance dans le bassin du Rio-Negro. Les Anglais en font un grand commerce ; c'est une matière textile, plus élastique, moins pourrissable que le chanvre, et de beaucoup plus économique.

Il murmura je ne sais quoi, plongea et reparut bientôt.

— Maître, je n'ai pas trouvé le fond.

— Plonge encore, et tu le trouveras.

Il plongea cle nouveau, resta longtemps sous Peau et revint sans plus de succès.

Carlos et moi nous nous regardâmes avec inquiétude : c'était la seconde ancre que nous perdions de cette manière. Nous n'avions plus désormais qu'un mauvais grapin, avec lequel c'eût été folie d'affronter les courants du cap Nord : au premier effort, ses dents se seraient tordues comme des clous d'épingle, nous laissant courir à la côte à toute marée. Il fallait sauver notre ancre ou retourner sur nos pas *.

Mais je me défiais de John ; sa paresse ou sa mauvaise volonté nous avaient fait échouer plusieurs fois. Je craignais, et l'avenir justifia mes craintes, qu'il n'eût de secrets motifs pour empêcher mon voyage. Il savait que cette ancre était la dernière, et il pouvait vouloir nous la faire perdre. Je fis jeter la sonde, qui marqua quatre brasses portugaises2, et je plongeai moi-même

1 Les courants sont tellement forts dans ces parages , que dans ce même voyage, j'ai vu mon canot, quoique mouillé par deux ancres, arraché du mouillage et emporté au courant sur plus d'une lieue, les ancres prenant puis s'arrachant sans cesse, et cela, sur un fond de vase dure !

2 La brasse portugaise est de 5 pieds et demi, soit 22 pieds.

en suivant le câble. Je fus obligé de remonter sans avoir touché le fond. Je me halais vainement le long de cette corde qui me semblait sans fin ; le courant m'entraînait, et je n'avançais pas à travers ces eaux rapides et bourbeuses, qui, à mesure que je m'enfonçais, devenaient plus bourbeuses encore. Je plongeai à trois reprises sans plus de succès que le pilote.

Je remontai à bord, et nous tînmes conseil, Carlos et moi. Aller à Cayenne, parla côte, sans ancre, c'était se perdre infailliblement ; retourner en chercher une à Macapa, c'était long, dangereux, peut-être inutile. Pour en trouver avec certitude, il nous fallait aller jusqu'à Gurupa, à huit jours en rivière ; quinze jours de voyage. Il fallait donc tout tenter pour sauver notre ancre.

Quelques espérances nous restaient. Ce que nous n'avions pu faire à pleine mer, nous le ferions peutêtre à mer basse. Le flot, dans ces parages, marne de dix pieds ; avec dix pieds et le courant de moins, nous pouvions arriver jusqu'à l'ancre, voir ce qui la retenait et haler en conséquence. Nous ferions plus de force, et le perdant, c'est-à-dire le courant du fleuve, en nous faisant éviter de flot, pouvait nous placer dans une situation meilleure pour arracher le fer *.

i Les bâtiments mouillés dans une partie de rivière accessible aux marées , évitent de flot c'est-à-dire tournent selon le cou-

Nous résolûmes donc d'attendre six ou dix-huit heures pour essayer à deux reprises pendant deux mers basses *. Tout compte fait, risques et périls, c'était le parti le meilleur ; mais il n'était pas sans danger. Pour le suivre, il fallait affronter la prororoca, ou barre de l'Amazone, qui dévaste périodiquement toute la côte de Cavianna. Je dirai plus tard ce que c'est que la prororoca ; on jugera si elle est à redouter. Je l'ai vue sans la subir. J'aimerais mieux me trouver en pleine mer, sur la chaloupe d'un navire naufragé, qu'en face de la grande barre par le travers de Cavianna ou Curua. Par bonheur, nous n'étions qu'à la veille du premier jour de la prororoca, qui est le moins mauvais des six jours pendant lesquels sévit le fléau. Nous pouvions l'affronter bravement, en filant du câble à la main. Le canot était solide comme du fer, nous l'avions éprouvé; il résisterait au choc. Nous avions du temps pour assujettir nos mâts avec des lianes et des cordages, rentrer sous le pont tout ce que la lame pouvait arracher, et nous amarrer nousmêmes. Si le câble cassait, notre pis-aller serait d'être roulés à la côte de Jurupari : c'était dangereux, mais

rant, emportés tour à tour en sens opposés à l'extrémité des câbles de leurs ancres, selon la marée montante ou le cours régulier des eaux du fleuve.

1 On sait que les marées sont de six heures en général. Il n'y a donc qu'une mer basse par douze heures.

non désespéré, parce que le fond est de vase, et qu'à onze hommes que nous étions, nous saurions renflouer le canot. Si le câble tenait bon, la prororoca valait tous les cabestans pour arracher notre ancre maudite, et, en chassant par ce fond semé d'arbres, nous étions sauvés de Jurupari.

La première prororoca passée, nous filions à toute marée sur l'autre côté de l'île, pour y attendre la fin de la barre, c'est-à-dire cinq jours. Notre pilote y connaissait une espère. C'est ainsi qu'on nomme les criques , qui sont exemptes de la prororoca , parce que c'est là que les canots vont espérer la fin de la barre, lorsqu'ils sont engagés dans ces parages, aux nouvelles ou pleines lunes. Quand on a bon vent, bon canot, bon pilote, on va d'une espère à l'autre entre deux prororocas; avec un vent frais d'ouest ou de sud-ouest, nous pouvions tenter Y espère de Bailique, située à vingt lieues d'après mon estime; c'était dur, mais possible, et, à la mer, l'espérance c'est la vie.

Nous fîmes lancer à l'eau le petit canot de pêche, et donnâmes l'ordre à deux hommes d'aller couper des lianes et du bois à terre.

Un banc de vase.

Au moment où les hommes partaient, Carlos s'écria avec sa joviale insouciance :

— Voici une belle occasion pour visiter vos compatriotes les forçats. — Celui que nous avons vu a l'air d'un brave homme. — Il est Français, donc il a du vin dans un coin ; il a du poisson ; rendons-lui sa visite, à ce forçat.

— Mais Cavianna est grand, où est-il?

— Nous trouverons bien.

— Vous savez ce que c'est que des forçats sans gardes?

— Pas trop ; aussi je veux le savoir.

— A vos souhaits ; mais comme nous pourrions regretter notre politesse, prenons toutes précautions. Je connais trop les goûts marins et l'audace infernale de mes compatriotes de Toulon ou de Rochefort, pour laisser le canot à leur portée sans autres défenseurs que nos hommes. Il faut que l'un de nous reste ici, pendant que l'autre fera une reconnaissance préliminaire.

— Eh bien, dit Carlos, j'y vais. — Je veux répondre à la plaisanterie de ce Parisien. — Je ne suis pas pour rien pédant d'école , et je lui prouverai que je parle français mieux que lui.

Il prit un poignard, deux fusils pour lui et son domestique, et partit à l'aventure. Il devait, en passant, tuer quelques canards dont nous apercevions des bandes immenses au long de Cavianna, et revenir dé' jeûner à bord. — Après quoi nous verrions.

J'allumai un cigare, cette ressource éternelle de la solitude et du voyage, et je descendis dans la chambre pour travailler. Au bout d'un quart d'heure environ , j'entendis plusieurs détonations d'armes à feu, — Mais elles ne résonnaient qu'à peine ; le bruit se perd sans échos dans ces solitudes sans fin. — D'ailleurs ce devait être Carlos et l'un de ses hommes tirant les canards. — Je regardai : je ne vis rien. — Cependant les coups de fusil se succédant plus pressés, je fis monter

un Indien au haut du mât pour regarder au-dessus des hautes herbes 1 qui me masquaient le rivage où je supposais Carlos.

— Hé! patron, me dit-il aussitôt monté, c'est le seigneur Carlos et son nègre qui tirçnt. Ils sont arrêtés. Mais je ne vois pas de canards autour d'eux.

— Eh bien, qu'y a-t-il?

— Rien. Ils sont assis à terre et tirent en l'air!

Puis tout à coup je vis José, c'était le nom de l'Indien, se pendre d'une main au cordage, et, les jambes accrochées autour du mât, le corps penché en arrière, rire à pleine gorge, de ce rire enfantin et perdu qui saisit parfois l'Indien.

— Que font-ils, te dis-je?

José riait et ne répondait pas.

Enfin il put dire : — Patron, le seigneur Carlos est embourbé, voilà pourquoi il tire. Il en a jusqu'au ventre. — Et il se reprit à rire.

Je compris le danger que courait Carlos. Je connaissais sa nature intrépide. La précipitation de ses coups de fusil révélait une situation terrible. Mais on pouvait encore arriver pour les sauver. Ils tiraient toujours , donc ils avaient les bras libres.

1 Les plages du bas Amazone sont tantôt nues et stériles, tantôt couvertes d'herbes qui s'élèvent jusqu'à huit et dix pieds de hauteur, selon la richesse végétale et l'élévation des plages, audessus des flots.

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— John, jette à l'eau les grandes pagayes1. Que deux hommes nagent dessus jusqu'à la terre et les portent à Carlos.

Cependant José riait toujours; les autres, montés sur les mâts, riaient avec lui, et Lino montrait ses dents blanches, qui s'étalaient d'une oreille à l'autre; et ils riaient tous sans écouter, quand une seconde perdue pouvait coûter la vie à deux hommes.

— John! criai-je entre deux apostrophes usitées des matelots.

Il se retourna tranquillement et me répondit :

— Patron , c'est inutile ; Antonio, qui garde le canot, finira par entendre, et portera les rames au seigneur Carlos.

— Brute, obéis 1

Il descendit et détacha une pagaye pendant que je détachais l'autre.

1 Les pagayes, qui remplacent complètement les rames dans presque tous les pays intertropicaux, sont de deux sortes. L'une, celle qui sert aux embarcations à fleur d'eau, est une large palette en bois avec un long manche à poignée en béquille. D'une main le rameur tenant sa pagaye par la poignée, l'enfonce et la soutient dans l'eau, tandis que de l'autre, il presse le flot pour avancer. C'est le contraire du mouvement ordinaire des rames. Les autres ne sont autre chose que des pagayes ordinaires, amarrées à une longue perche en bois, et dont on se sert du haut des embarcations élevées au-dessus des eaux, comme les rameurs des trains de bois se servent de leurs rames.

Mais, à travers un de ses accès de rire, José, qui n'avait pas bronché de son observatoire, cria :

— Voilà le seringaire qui vient à eux avec des planches. Ah ! sainte Vierge, quelle figure doit faire Bento ! on ne voit plus que sa tête !

Et tous se reprirent à rire plus que jamais. Je grimpai au haut d'un mât, et j'aperçus, sans les reconnaître, deux hommes qui arrivaient autour des malheureux embourbés, que je ne distinguais plus que comme deux points noirs sur la vase jaune. Ils étaient sauvés.

La dernière plaisanterie de José avait eu un succès fou. Tout l'équipage riait à se tordre. Ces deux hommes, ensevelis dans une tombe de boue, étouffés vivants à cinq cents mètres d'eux, luttant contre une mort affreuse et certaine, tirant des coups de fusil de minute en minute, comme un navire perdu, — tout cela les faisait rire aux larmes, et ils ne voyaient que la figure que Bento devait faire au-dessus de la vase.

Tel est l'Indien. Sa nature cependant est douce et bonne. Mais il est organisé ainsi : il a plus de rires que de pitié pour les souffrances humaines. S'il savait l'histoire, il répondrait peut-être que les Romains du cirque applaudissaient au gladiateur mourant, et qu'aux jours d'échafaud la place de Grève est bien pleine!

Un canot couvert d'une voile rouge se détacha du rivage, el quelques minutes après Carlos, Bento,

Thomme de la nuit et deux de ses gens étaient sur le pont de mon bateau.

Carlos et Bento montèrent soulevés par eux et hissés par nous. Leurs vêtements, leurs armes, encore souillés d'une vase grise essuyée à la hâte, leur pâleur livide, leurs têtes plaquées de taches de boue, et un tremblement convulsif qui agitait leurs membres, leur donnaient un aspect sinistre.

— Carlos me dit : — Je dois la vie à rponsieur ; — et faisant un effort pour sourire , il ajouta : — Il m'a sauvé et parlé en français. Nous nous touchâmes la main, le seringaire et moi, sans rien dire. Nous fîmes coucher Carlos et Bento. On les frictionna de la tête aux pieds avec du tafia, et on leur fit boire un verre de porto. Au bout d'une demi-heure, ils étaient remis. Carlos était brisé et rompu de fatigue ; quant à Bento, il profita de la circonstance pour s'emparer d'une bouteille de tafia, qu'il avala d'un trait, et quelques minutes après il dormait d'un profond sommeil à côté de José, qui, à force de goûter au tafia en frictionnant son camarade, s'était grisé avec lui.

Voici ce que me raconta Carlos : il avait tué un canard qui était tombé sur un banc de vase obstruant l'entrée d'une petite crique. Contre toute prudence, surtout sur un sol visité par la prororoca, il l'avait été chercher. A peine engagé sur ce terrain détrempé, il s'était senti entrer dans la vase jusqu'aux cuisses. Il

avait appelé Bento qui avait partagé son sort, et ils s'étaient trouvés tous deux pris dans la boue à trois pas l'un de l'autre. Bientôt ils étaient entrés jusqu'au ventre. Alors ils s'étaient mis à tirer des coups de fusil pour appeler l'Indien qu'ils avaient laissé avec le canot à quelques cents mètres de là. Ils enfonçaient lentement, mais sans cesse. A chaque effort, ils voyaient la boue monter autour d'eux comme une marée. Au bout de quelques minutes ils ne pouvaient plus tirer; la vase leur venait aux aisselles. Ils avaient mis leurs fusils en travers; ils y avaient appuyé leurs bras épuisés, et ils criaient sans relâche. Leurs fusils avaient disparu, et ils les sentaient s'enfoncer avec eux dans cette terre flasque, molle, visqueuse. Puis, soit pression trop forte, soit frayeur, ils étaient devenus silencieux. Carlos ne respirait plus qu'avec effort; il s'était senti froid par toijt le corps, et il avait cessé de comprendre ce qui se passait autour de lui. Tout à coup il avait respiré librement et reconnu le seringaire1.

1 Les bancs de vase-fondrière, dans lesquels s'engloutissent et disparaissent tous les corps plus lourds que la vase même, sont assez rares dans l'Amazone; mais dans les savanes des Guyanes on rencontre fréquemment des marais, connus dans le pays sous le nom de pnphs, qui, bien que recouverts d'herbes et de légers roseaux, ensevelissent les voyageurs. Les marais-fondrières sont d'ailleurs très-communs en Europe; l'Allemagne, TÉcosse, la France même en comptent un grand nombre; il y en a plusieurs dans le seul département de la Somme.

Quant à ce dernier, attiré par les coups de fusil, il était venu sur la plage ; il avait vu deux hommes luttant contre la mort ; son Indien et lui s'étaient armés de perches et de planches, et ils étaient accourus. Ils avaient traversé trente mètres de vase, marchant sur leurs planches, qu'ils faisaient glisser tour à tour devant eux. Après avoir enlevé Bento, dont la tête noire de poudre et souillée de fange, avec ses cheveux collés par la sueur et la boue, sortait seule de ce sépulcre, ils avaient retiré Carlos , dont la respiration presque insensible n'était revenue qu'au bout de quelques minutes. Ils les avaient étendus tous deux demi-évanouis sur deux planches ; puis, s'aidant de leurs perches , ils les avaient tour à tour ramenés sur la terre ferme. Là, la femme du seringaire leur avait fait boire quelques gouttes d'eau-de-vie ; puis Carlos désirant revenir à bord, ils l'avaient embarqué et conduit jusqu'ici.

Une dame- j eau ne de tafia.

Nous laissâmes dormir le malade et nous montâmes sur le pont , le seiïngaire et moi. Nous n'étions pas encore assis , quand John, un verre de tafia à la main, ivre à ne rien voir, vint à nous.

— Patron, dit-il en s'adressant à mon compatriote, buvez : c'est le tafia du Français; je l'ai gardé pour vous... Mais vous ne direz rien.

— Va te coucher, ivrogne, et laisse-nous.

John me regarda d'un air étonné, jeta son verre à l'eau et s'assit au pied du mât. Quant aux hommes ,

trois étaient couchés sur le pont ivres-morts; deux étaient assis sur le bord du canot, les jambes pendantes à la mer, et se racontaient ensemble et sans s'écouter des histoires de sorciers; les quatre autres se tenaient dans l'eau accrochés d'une main à la petite barque, un peu moins ivres que les autres. Le premier mouvement de l'Indien qui , faute de tafia, s'est arrêté à moitié route d'ivresse, est de se jeter à l'eau, et il reste là tant qu'il est gris, plongeant et se roulant, tantôt sous l'eau, tantôt au soleil, comme un marsouin jouant autour d'un navire. L'Indien du canot qui avait conduit Carlos s'était probablement endormi à terre et n'était pas encore revenu.

Une dame-jeanne 1 de tafia vide et renversée sur le pont expliquait tout : il y avait eu fraternisation entre les hommes du seringaire et les nôtres.

— Cela est complet, me dit mon compatriote.

— Oui. Laissons-les dormir; à moins de les dégriser, il est impossible d'en tirer le plus léger service.

John se releva et revint vers nous.

— Patron, vous ne direz rien? criait-il d'unq voix désolée.

i On nomme dame-jeanne une grande bouteille en verre recouvert d'osier, très-usitée dans les pays où les barils de bois sont susceptibles de se piquer, et contenant généralement de 15 à 25 litres.

— Va dormir.

Mais il s'était jeté aux genoux du seringaire, et, avec cette ténacité de l'ivrogne en proie à une idée fixe, il sanglotait en murmurant toujours :

— Vous ne direz rien , patron ; vous ne perdrez pas le pauvre John.

Mon hôte le repoussait sans répondre, et il avait l'air d'éprouver un insurmontable dégoût.

— Va dormir, brute !

Mais John ne voyait même pas; il continuait de presser de ses mains osseuses les jambes du seringaire en grommelant son perpétuel refrain.

Celui-ci se leva tout à coup, et repoussant John du pied :

—Vermine, laisse-moi!

John se releva droit , fixa sur le seringaire un œil égaré, perdu, et se jeta à l'eau. Nous regardâmes, craignant que le courant ne l'entraînât au large , ivre comme il l'était. Mais il nageait et plongeait ainsi qu'un Indien : il revint sur l'eau presque aussitôt, s'accrocha d'une main au bateau, et de l'autre il se prit à essuyer son visage et sa barbe sans se rendre compte de rien. De tous les ivrognes que j'ai rencontrés dans l'Amérique du Sud, John était sans contredit le plus complet : son vieux corps, saturé de liquide, prenait l'eau-de-vie comme une éponge, et un seul verre suffisait pour le griser; mais une dame-jeanne entière ne

l'aurait pas abattu ; il était comme ces vieux chevaux efflanqués et maigres, qu'un rien essouffle, qu'on croit voir tomber toutes les minutes, mais qui vont toujours.

Le seringaire le regardait s'essuyer, d'un œil de dégoût et de colère à la fois.

— Vous connaissez cet homme? lui dis-je.

— Oui, depuis vingt ans ; c'est un bon pilote quand il veut.

Je murmurai à demi-voix :

— Ah ! tant mieux !

— Pourquoi? C'est en même temps une triste vermine.

— Oh ! John m'importe peu, je l'ai deviné sous ses allures rampantes. Je suis content de savoir que vous vous plaisez dans le pays.

Je ne voulaispas dire à mon hôte combien sa longue connaissance avec John m'avait rassuré, en me prouvant qu'il n'arrivait pas de Cayenne, où les déportés n'étaient que depuis trois ans.

Mais il me devina sans doute, ou il eut une pensée analogue à la mienne, car au bout de quelques minutes il reprit :

— Plusieurs de nos compatriotes sont venus de Cayenne ici; mais je les ai fait partir pour l'autre côté de l'île.

— Ah ! comment cela?

HUIT JOURS SOUS ï/ÉQUATEUR 37

— C'est toute une histoire ; mais il y a eu mort d'homme, et, comme en revenant en France, ajoutat-il en riant, vous y pouvez devenir procureur impérial, je ne vous la conterai que ce soir, quand vous serez mon hôte.

— C'est vous qui passez la journée avec nous.

— Non, vos Indiens sont ivres-morts. Je vous emmène à terre. Vous y trouverez caste! et châtelaine.

— Je ne puis : Carlos est épuisé, et mes hommes sont trop ivres pour leur laisser le canot.

— Vous avez raison. Un indien gris a des idées plus burlesques encore que les matelots de la Salamandre, et j'ai vu l'équipage d'un canot du Centre Amazone mettre le feu à son bateau, en plein fleuve, et nager autour en le regardant brûler. Je passerai la journée avec vous, mais je vais chercher de la venaison et une tortue.

— Envoyons un homme.

— Lequel ? il n'y en a pas un capable de se tenir debout.

— Je vais dégriser votre Indien et Lino.

Après les avoir arrosés d'eau, nous leur fîmes avaler, moitié de gré, moitié de force, un verre d'eau avec quelques gouttes d'ammoniaque, et au bout de cinq minutes ils étaient en état de comprendre les ordres du seringaire.

Suit© d'une rencontre*

J'avais pu tout à loisir examiner mon hôte : — c'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, avec des cheveux et une barbe noirs, le teint bruni, hâlé par le soleil et l'air de la mer. Çà et là, sur les tempes et dans la barbe , quelques cheveux blancs luisaient comme des fils d'argent ; son front large et découvert, son nez droit aux narines ouvertes, sa longue moustache, et surtout ses grands yeux d'un bleu sombre, donnaient à sa physionomie un cachet de résolution mélancolique. Il était de haute taille ; ses mains, quoi-

que durcies à la pagaye, révélaient le gentleman par la forme et les ongles. Selon l'usage du pays, il était pieds nus, et n'avait pour tous vêtements qu'une chemise ouverte à la poitrine , un pantalon et un chapeau de paille.

Carlos dormait toujours. Nous restâmes à causer sur le pont, le seringaire et moi; je lui dis qui j'étais, d'où je venais, où j'allais. Il me raconta à son tour qu'il habitait l'Amérique du Sud depuis vingt ans; qu'il avait longtemps voyagé à travers les républiques espagnoles et le Brésil , et avait fini par se fixer sur Gavianna, où il vivait, depuis cinq ans, de chasse et de pêche. Ses gens faisaient pour lui du caoutchouc et de l'huile d'andiroba. Il avait là une cabane, une femme et deux enfants. L'année précédente, il avait fait un voyage en Europe ; sa conversation annonçait un homme instruit , distingué , habitué dès l'enfance à une vie facile et luxueuse. Nous causâmes patrie.

A l'étranger, au désert surtout , un compatriote européen est une bonne fortune , et nous avions une ville et des amis communs. Il avait passé en France une partie du dernier hiver, il me racontait Paris, notre vrai Paris , que j'avais quitté depuis trois ans. Nos théâtres, nos cercles, nos salons, nos amis, nos aimées, et tous ces secrets d'existence qu'un Parisien sait seul, il les savait tous, et il les redisait comme un

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homme qui vient de les quitter. Il récitait la guerre avec nos pertes et nos gloires, la guerre que je ne savais qu'à travers des journaux espagnols ou brésiliens ! et nous échangions tout un monde de souvenirs, d'habitudes, de pensers communs. Nous causâmes ainsi longtemps , sans plus songer à rien de ce qui n'était pas la France.

Carlos , qui se réveillait en criant la faim , nous rappela et à nos estomacs et à la réalité. Lino et l'Indien avaient préparé un festin auquel nous fîmes honneur. Nous bûmes à la prise de Sébastopol, ce que d'ailleurs nous faisions religieusement chaque matin, à la première tasse de café; nous portâmes autant de santés qu'il nous en revint en mémoire, et, armés de cigares , nous aurions volontiers repris nos causeries, mais la mer baissait et il était temps de songer à notre ancre. Je fis réveiller nos hommes et dégriser à l'eau ceux que le sommeil n'avait pas remis; ils tirèrent au cabestan ; l'ancre tint bon.

— Si vous permettez, dit Henrique (c'est sous ce nom que les Indiens désignaient mon compatriote et que je l'appellerai désormais), j'ai l'habitude de ces accidents ; je connais le fond sur lequel vous êtes mouillé , je vais voir moi-même comment votre ancre est engagée.

Il se jeta à l'eau et plongea. — C'est un arbre, dit-il en remontant sur le pont; mais à basse mer

nous mettrons l'ancre à pique, et à mer montante elle arrachera ou le câble cassera. — Si vous la perdez, j'en ai d'autres à votre service. Quant à partir, ce n'est pas possible. La prororoca commence cette nuit ; ce serait commettre une imprudence sans nom que de partir aujourd'hui. Un coup de vent peut vous rejeter sur Cavianna , sur les bancs de Bragança ou de Gurua 4, et vous y péririez, corps et biens. Il n'y a pas un canot à vingt lieues à la ronde qui ose se risquer en pleine bouche de l'Amazone par la prororoca.

— Mais, lui dis-je faiblement, nous pouvons arracher l'ancre à la prochaine marée, ou, si elle tient bon, la marquer avec une bouée, puisque vous nous en offrez une autre; et cette nuit, si le vent fraîchit, partir pour l'espère de Bailique.

— C'est presque impossible. Je ne le tenterais pas moi-même avec mon canot qui file comme une mouette ; et d'ailleurs, ajouta-t-il en nous prenant les mains, je vous demande demain.

Il n'y avait rien à répondre, et, malgré mon désir d'arriver à Cayenne, je n'osais trop me hasarder en plein fleuve, quand tout autour de nous régnerait la prororoca grondant sur les bas-fonds. J'éprouvais

i Toutes îles ou bancs de sables situés sur la grande bouche de l'Amazone.

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d'ailleurs un entraînement véritable pour notre hôte, et Carlos, qui aurait donné sa toque de professeur pour une journée de repos à terre, s'écria joyeusement :

— C'est dit. Nous soupons chez vous avec la comadre1, nous tendons nos hamacs chez vous, et demain nous péchons. — Quant à la chasse, vous pouvez y aller; moi, je respecte la vase et je ne veux plus la fouler aux pieds.

Henrique retourna à terre pour nous faire préparer un dîner « à faire oublier le paradis perdu, c'est-àdire le Rocher de Cancal, » ajouta-t-il en riant. Il nous laissa un de ses Indiens qui devait, une fois l'ancre arrachée, nous guider par un chenal étroit jusque devant la maison de son maître.

Je demandai à John comment il connaissait mon compatriote. Il pâlit et balbutia quelques mots inintelligibles. John avait de tristes affaires sur la conscience, et évidemment Henrique connaissait l'une d'elles. J'insistai.

— Maître, le seigneur Henrique est le seul homme qui ait droit de vie et de mort sur le pauvre John, — après vous à qui je suis engagé, — ajouta-t-il hypocritement, pour me donner la fiche de consolation.

1 Comadre, dont la signification est commère dans le sens exclu» sîf du baptême, est une appellation familière d'affection ^ trèsusitée dans le bas Amazone, mais employée directement.

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