‹ L'Amazone (volume 2)Chapitre 2 sur 46 · L'mxmm · texte numérisé non relu

L'mxmm

II me fut impossible d'en tirer une parole de plus.

Enfin, vers deux heures, la mer étant tout à fait basse, je fis mettre l'ancre à pique. Dans ces parages, qui tous sont soumis à la prororoca, la marée se fait avec une rapidité excessive. Au bout de quelques minutes, la mer monta. Nous examinions avec inquiétude comment se comportait la Vigilinga ; au lieu de décrire cette grande courbe que fait un navire qui tourne au courant autour de son ancre, elle évita de flot brusquement et pivota sur elle-même. Bientôt l'avant du navire plongea dans l'eau; le câble, que j'avais fait doubler avec une liane, tenait bon. La Vigilinga s'enfonçait de plus en plus ; le flot montait à vue d'oeil; il avait déjà gagné la bande blanche qui d'ordinaire était à trois pouces au-dessus de l'eau. Nous nous inclinions comme un navire qui descend la lame au tangage; cinq minutes encore, et il faudrait lâcher du câble pour ne pas sombrer. Tout à coup nous sentîmes une brusque secousse ; le bateau se redressa et dériva au flot. Je fis lever le câble, l'ancre était au bout ; l'Indien prit la barre et hissa une voile ; une demi-heure après nous étions mouillés en face la case de don Henrique.

Le manoir de don Henricfit?-.

Que ceux qui aiment à rêver aux choses lointaines et aux paysages des tropiques, regardent par la pensée celui que je vais décrire tant bien que mal. Qu'ils rêvent d'abord une île grande six fois comme Paris , perdue sur l'Atlantique, à la bouche du roi des fleuves, aux bords de cet immense désert de l'Amérique du Sud ; une île couverte de forêts vierges et de marais, plate, cachée sous une végétation sans égale au monde, mais dont les rives inhospitalières sont labourées, douze jours chaque mois, par cette trombe gigan-

tesque qu'on nomme la prororoca, — déserte enfin et redoutée même des Indiens ; — puis, sur un des bords de cette île perdue, un plateau peu élevé, grand comme les Tuileries et tout entouré d'eau. Sur ce plateau, une cabane spacieuse , c'est-à-dire un large toit de 25 à 30 mètres carrés, en feuilles superposées, impénétrables à la pluie plus que le chaume d'une ferme de Beauce. Ni murs ni cloisons; quinze à vingt baliveaux plantés au hasard pour soutenir la cabane ; des nattes qui pendent du toit, espacées et mouvantes à l'instar des jalousies ouvertes. Au centre de ce vaste carbet, un réduit secret et caché comme un boudoir, fermé par des feuilles tressées; autour, des hamacs régnant d'un baliveau à l'autre ; et pour plancher, des troncs de palmiers lisses. Tout cela reposant sur un pilotis naturel d'arbres coupés à cinq pieds de terre, et joint au sol par deux énormes poutres taillées en escaliers.

Devant nous, entre le ruisseau qui nous portait et la case, quelques rosiers et des jasmins croissaient en désordre. Pauvres fleurs d'Europe, brûlées sous le soleil de l'équateur, vivant là sans culture, mais répandant encore les parfums de la patrie !

A côté de la maison, sur la gauche, des orangers et des citronniers étendaient leurs rameaux grêles chargés de fleurs et de fruits. La terre autour d'eux était couverte d'oranges et de citrons pourrissant dédaignés.

Près de là, et s'étendant vers le centre du plateau, s'élevait un bois de bananiers avec leurs larges feuilles vert-pâle, aux reflets de soie, leurs troncs verts comme elles, leurs fleurs rougeàtres, leurs fruits qui pendaient pressés et retombant en grappes trop lourdes. Au lointain, sur les déclivités du plateau, on apercevait des champs de riz, de maïs, de cannes à sucre, etc. : toute une claire verdure, fermée par un carré de manioc 1 aux tiges pressées comme un bois de jeunes aunes.

A droite de la case, le long du ruisseau, s'élevaient d'immenses manguiers dont les troncs grisâtres apparaissaient ensevelis dans un dôme de verdure. Leur feuillage sombre disparaissait par places sous des mangues à la peau dorée, cette pêche des tropiques, qui doit avoir été jadis le fruit tentateur de notre commune mère.

Dans le fond, abritées par les manguiers, les cases à nègres et les carbets d'Indiens ; puis, au milieu de cette nature, s'agitaient dispersés et nous regardant d'un œil étonné , tout un monde d'enfants et de négrillons nus comme des vers, de nègres et de négresses, d'Indiens et d'Indiennes vêtus à la mode du pays, c'està-dire avec un pantalon ou une jupe, selon le sexe.

Devant nous, sur la plage, Henrique avec une femme,

1 Le manioc est un arbrisseau haut de six à dix pieds à maturité, qui se plante annuellement et dont les racines composent la base de la nourriture^ dans les pays intertropicaux.

grande, forte, brune, belle encore sous ses cheveux noirs dénoués sur ses épaules nues :

Un beau soir d'automne, comme dit le poëte.

Pour tout costume, une jupe, une chemise, et des fleurs aux cheveux. Devant eux, deux enfants de cinq à dix ans, nus, vivaces, forts, brunis au soleil, avec des yeux et des cheveux noirs d'Indien, les traits marqués de leur père.

Enfin, pour cadre au tableau, la forêt, c'est-à-dire des arbres élevés, droits comme des ifs, espacés à leur pied, enlacés au sommet par leur feuillage ombreux, leurs lianes aux mille couleurs : tout un rideau de verdure immense et circulaire. Dans le fond, par une échappée, le fleuve roulant ses eaux j aunes et bruyantes; sur la droite, le ruisseau qui nous portait allant se perdre dans la forêt.

Qu'on rêve sur tout cela le soleil de l'équateur dardant ses rayons par un couchant splendide, et on aura l'idée d'un des tableaux de la nature équatoriale les plus saisissants et les plus inattendus qu'il m'ait été donné de voir en ma vie.

Carlos et moi, qui sommes depuis des années au milieu de cette nature, nous ne pouvions nous lasser de regarder ces hommes, ces femmes, ces enfants, toute cette plaine cultivée ; oasis enserrée par la prororoca, jetée comme un paradis dans le désert de Cavianna.

Nos Indiens nous descendirent à terre. — Tout le

monde a vu dans nos ports, à mer basse, ce mode de débarquement. — Il est universel dans le bas Amazone, où tous les rivages sont couverts par la vase que le fleuve charrie sans cesse. On se place sur Fépaule d'un Indien en lui pressant la tête, comme un cavalier qui a peur saisit le cou de son cheval ; il vous serre une jambe avec un de ses bras et vous porte à travers la plage. Il est difficile de prendre idée de la légèreté de course et de mouvement de ces hommes qui marchent ainsi chargés sur une terre glissante ou sur une vase épaisse qu'ils enfoncent.

Don Henrique s'avança vers nous et nous dit en espagnol :

— Caballeros, la case, les maîtres et les serviteurs sont à vous.

J'ai entendu railler bien souvent cette coutume espagnole, d'offrir, en paroles, sa maison à son hôte, ou même à l'étranger qui passe. Pour moi, je lui trouve, au contraire, une forme biblique, qui, si elle sied mal à nos pays d'auberges, survit du moins comme un souvenir de l'hospitalité des races antiques. Tout étranger était un hôte, et, pour le païen comme pour le chrétien, l'hôte était l'envoyé de Dieu. J'aime cette formule; et quand je l'entendis dans la bouche de don Henrique, je compris que nous allions retrouver chez lui cette cordiale hospitalité péruvienne que nous avons reçue et dont je me souviendrai toujours ; hospitalité de la

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famille et du foyer domestique, affable, sincère, sans limites. La maison, les maîtres et les serviteurs sont vraiment à vous.

Nous montâmes à la case; une Indienne nous offrit le café, tandis qu'un négrillon , le brasero dans mio main, des cigares et des pipes dans l'autre, se tenait à côté de nos hamacs. Nous continuâmes à parler en espagnol; — c'était la langue de la maîtresse de la case.

— Messieurs, nous dit-il, il est convenu que je vous possède pendant toute la prororoca; et, grâce à vous, nous la trouverons trop courte pour la première fois. — Comment réglons-nous les jours que nous allons vivre ensemble? Selon vos décisions, j'aurai des ordres à donner. — Seigneur Carlos, vous voulez pêcher demain?

— Comme on voudra; mais je connais les goûts des Nemrods parisiens ; si vous préférez chasser, je vous suivrai.

— Non, repris-je, péchons; la Hollande ne compte pas tant de hardis chasseurs qu'il faille encore risquer la vie du plus habile de ses enfants.

Rien ne me plaisait tant que tourmenter Carlos sur les goûts peu chasseurs des Hollandais ; au moindre mot, il entrait dans des récits à perte de vue, sur ses exploits de Java. — Puis son imagination, fécondée par les chauds soleils qu'il a subis dans les deux hé-

misphères, enfantait tout un monde des Mille et une Nuits. Mais le bain du matin avait étouffé sa verve ordinaire , et il se borna à répondre :

— Eh bien ! puisque vous ne tenez pas à chasser, je vais vous faire une proposition : comme partie de plaisir, demain nous ne ferons rien , mais rien que fumer et dormir entre des repas sans fin, où nous porterons les santés de chacun des soldats de l'armée alliée. Inter pocula, don Henrique nous contera l'histoire des forçats ses voisins , et nous montrera son habitation. — Voilà mon programme.

C'était un vrai programme de l'équateur. Mais on pouvait le corriger en allant chasser les palombes pendant quelques heures; car je n'ai jamais eu grand goût pour la pêche. Je me rangeai à ce projet, auquel accéda don Henrique. Puis, en dépit des épigrammes de Carlos, nous reprîmes nos éternels souvenirs de patrie.

La compagne d'Henrique, dona Carmen, écoutait sans rien dire, à demi couchée dans son hamac et se berçant de ce mouvement uniforme et doux que seules savent prendre les créoles. Elle profita du premier moment de silence pour nous offrir Tassai*.

Heureux Parisiens, vous ignorez Tassai. Je vais vous dire ce que c'est. Si jamais vous allez dans l'Amazone, votre hôte vous offrira une bouillie de fruits de' palmier, ressemblant par la couleur à de la lie de vin

délayée, et, par le goût, à du marc de café. Défiezvous, c'est de Tassai, — un mets-boisson très-goûté de tous, et même des étrangers; qu'on prend après la sieste, à l'heure du luncheon, sucré ou non, selon la richesse du consommateur. Cela est d'usage universel; et, à Belem, on voit circuler par les rues des négresses armées d'un grand seau de fer-blanc rempli du pâteux breuvage. Elles s'arrêtent aux portes, appelant les enfants, et les enfants accourent boire leur vintem1 d'assaï, aussi joyeux que nous l'étions jadis au collège, quand nous troquions nos sous pour les poudreux sucres d'orge d'une échoppe plus poudreuse encore. Les joies de l'enfance sont faciles partout, et c'est à peine si leurs formes varient.

Carlos et moi nous refusâmes Tassai. Don Henrique nous fit apporter quelques mangues avec un verre de porto, et nous proposa, pour attendre le dîner, d'aller voir, avant la nuit, la case qu'il avait fait élever pour nous.

— Elle est à quelques pas d'ici, nous dit-il ; je voulais d'abord dresser vos hamacs à côté des nôtres; mais la vie équatoriale comporte, selon moi, des libertés que vous n'oseriez prendre sous mon toit : — làbas, vous serez chez vous.

* Le vintem est un sou brésilien qui vaut 20 reis, environ 6 centimes.

HUIT JOUKS SOUS l/ÉQUATEim 8â

Nous descendîmes. Sous les manguiers, à cinquante mètres de la case, s'élevait un carbet d'Indien, avec son toit de feuilles et ses nattes pendantes. — Les feuilles vertes encore prouvaient sa construction récente. Une grande natte de paille tressée divisait le carbet , et, dans chaque partie , deux hamacs, l'un de filet pour le jour, l'autre de coton pour la nuit, étaient suspendus aux baliveaux de la cabane. Sur les troncs d'arbres qui servaient de plancher, s'étalaient des écorces du centre Amazone , connues sous le nom de tururis, souples et serrées comme un tissu. Des peaux de tigres et de singes rouges couvraient les écorces autour des hamacs. Une veilleuse déjà allumée, et dont la lumière incertaine tremblait au vent, malgré sa vitrine S reposait sur une table grossière, avec des pipes, du tabac, de l'eau et du tafia.

C'étaient tous les meubles de la case ; mais sous Téquateur on pense que ce qui n'est pas utile est incommode. On vit pour soi et non pour les yeux d'autrui. La civilisation n'y a pas encore apporté ses superfluités gênantes et vaniteuses.

i Entre les tropiques , dans les appartements y toute lumière, Jampe ou flambeau , est entourée d'une vitrine qui la défend des brises et des insectes ; sans cette précaution indispensable, le vent presque constant qui souffle par les fenêtres et les portes toujours ouvertes, ou les insectes ailés qui abondent par la chaleur humide de l'atmosphère, éteindraient la lumière.

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Notre hôte, en nous introduisant, nous dît :

— Paisanos, — compatriotes, — le earbet a été construit pour vous, et il sera brûlé le jour de votre départ. — Vous avez voyagé dans les deux Amériques, vous me comprenez. — Les objets qui ont servi à un être aimé ne doivent plus servir à d'autres; — c'est l'antique coutume indienne, et vous avez vu comme moi le Mayorunas du Pérou brûler sa case en partant, le Pawny de la Prairie faire tuer le cheval de son père. J'ai lu, je ne sais où , que les veuves indiennes se brûlaient sur la tombe de leur époux. — C'est la même idée, barbare peut-être, mais respectueuse s'il en fut jamais.

Nous le remerciâmes; mais Carlos ajouta : — Quant à moi, on peut brûler ou garder toute chose après ma mort, cela m'est profondément égal. — Après moi la fin du monde ! — Que mes héritiers brûlent ou mangent ce que je leur laisserai, — peu m'importe ; — mais qu'ils tiennent pour certain que j'aurai tout fait, toute ma vie, pour leur laisser le moins possible»

— Oui, oui, reprit notre hôte, — vous êtes célibataire et insoucieux, — vous avez raison. — La vie des villes va tournant à l'hôtellerie , et je comprends bien que celui qui s'en va ne tienne pas à ce qu'il laisse. Il a toute sa vie vécu dans des objets de louage , qui étaient à d'autres avant lui, qui après lui seront encore à d'autres. Dans la vieille Europe, nul ne fait

plus bâtir sa maison pour lui. Il n'y a plus que les luxueux qui fassent faire des meubles ou des habits exprès pour eux. On se niche dans la maison et dans l'alcôve du premier venu. On se met sur le corps des habits tout faits, essayés par les passants. — Et vous appelez sauvage celui qui fait faire pour lui, pour lui seul, sa cabane, son hamac, sa chemise !

— Et ils ont raison, mon cher hôte, dit Carlos. — L'un de vos poètes a dit :

Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines, Puis il nous les retire.

Tout est de louage en ce monde , même l'amour, même l'amitié. Vous êtes à la fois sauvage et misanthrope; à quoi bon? Faites comme moi : mieux vaut rire que pleurer sur les choses humaines.

~ Quien sabe, — disent les Espagnols.

— Messieurs, reprit don Henrique, vous voyez d'ici la maison et les carbets des nègres. Vous êtes à portée de voix des uns et des autres. Là-bas, au bout des manguiers, vous trouverez votre salle de bain sud-américaine : de l'eau filtrée courant en plein air sur un fond de sable ; à côté, un hamac pour dormir. — Et maintenant, si vous voulez, à dîner!

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