VITT
Un fliner sons Téquatenr*
Nous rentrâmes à l'habitation. Dona Carmen nous attendait.
— A table, à table ! nous dit Henrique. — Puis, n'oubliez pas, chers hôtes, que bien manger c'est la moitié de bien vivre, et que le temps est à nous.
Carlos se mit à table, et se versant à boire, il se retourna vers dona Carmen : — Senora, je bois à votre santé le vin de la patrie.
— Merci, seigneur, fit-elle sans quitter son hamac.
— Carmenita, pourquoi ne viens-tu pas? dit don
Henrique. — Tu sais bien qu'en Europe les femmes mangent avec les hommes. Pour venir du Para, ces messieurs ne sont pas Brésiliens.
Dona Carmen se mit à table. Nous l'imitâmes.
Que ceux-là surtout, qui, Parisiens que nous sommes, disent : Hors Paris, point de salut; que ceux-là lisent notre banquet, puis ils jugeront.
D'abord nous n'étions pas perchés sur des chaises incommodes dont le dossier s'enfuit en face d'une table ou trop haute ou trop basse; ni pressés quarante, les coudes dans les coudes du voisin ; ni forcés de manger chaque plat, au tour prescrit par ce despote stupide qu'on appelle la mode ; ni soumis au bon plaisir d'un domestique, servant à sa mesure, à son goût, pas au vôtre; ni gourmés, gênés, guindés, dressés, comme des chevaux de parade.
Non. La table était sans pieds, à terre. Nous étions assis autour, en chemises et pantalons de toile, demi-couchés sur des nattes et des peaux de tigre, avec des coussins. Du linge et toutes choses, comme à Paris. Près de nous, mais immobiles, des négresses attentives : une pour chacun. Toutes les viandes coupées à l'avance, tous les mets servis à la fois, et à chaque convive sa gargoulette d'eau fraîche, ses vins, ses piments, son gingembre, ses Pickles anglais, ses tranches de pastèques, son riz, ses farines ou ses gâteaux de manioc. Si l'un de nous restait sans manger, Henrique
ou dona Carmen, qui faisait les honneurs en châtelaine créole, faisaient offrir ;. autrement, chacun prenait au plat, soit sur la table, soit sur les bras des négresses.
Le dîner commença ; nous avions devant nous de petites huîtres de Palétuviers, ou des huîtres de Vigia, vivantes ou rôties, larges comme des assiettes; du bouillon de poisson ou de gibier ; des camaroës ou crevettes de rivière ; du tambaqui du haut Amazone, qui estlesaumon du fleuve et le meilleur poisson du monde ; de la poitrine de tortue grillée sur son écaille et saupoudrée de farine de manioc; de la paca pimentée qui a la chair de porc ; de petites tortues grillées, grosses comme des mauviettes aplaties, qui ne sont plus œuf et ne sont pas viande, qu'on mange tout entières avec leur écaille nerveuse encore ; du viado, ressemblant à notre chevreuil , arrosé de piments, de poivre de Cayenne et de tucupi, sorte de moutarde épicée faite avec du manioc fermenté ; pour rôtis, du cujubi, espèce de paon qui a la chair blanche et parfumée du faisandeau, du hocco on mutu-assu, ressemblant au dindon, Aujacami, qui a le goût de pintade ; puis des choux palmistes, cette tête d'arbre à goût d'artichaut ; des caras qu'on mangerait pour des pommes de terre; des maniocs doux grillés, etc. Nous étanchions la soif que donnent les piments et la chaleur, avec de l'aie anglaise, du madère, du porto, du setubal, du vrai Champagne.
Enfin la table fut enlevée et remplacée par une autre
chargée des fruits sauvages mais parfumés de l'équateur ; des pommes lianes ou marie-tambours de Cayenne, contenant une pulpe sucrée comme une gelée rie groseilles blanches ; des abricots des tropiques gros comme des petits melons ; des abacates ou avocats de la Guyane, des pommes cannelles, des bacuris, avec leur chair qu'on mange à la cuiller; des mangues de toute sorte, ce fruit doré dont le parfum de térébenthine dégoûte l'Européen nouvellement débarqué, mais qui, deux mois après, lui semble exquis; enfin des confitures aux goyaves, au citron, etc., servies avec des vins d'orange, d'ananas ou de cacao, qu'on prendrait pour des vins de Chypre mêlés de vins d'Espagne.
— C'est un repas équatorial, nous ditHenrique, mais j'ai pensé que vous mangiez assez de conserves à votre bord sans vous en donner ici.
— C'est un repas de prince, dit Carlos, et vous ne le trouveriez certainement pas, môme dans votre Paris.
— Ni ailleurs, lui dis-je, et il faut être notre hôte pour savoir ainsi réunir tous les produits de l'équateur. Je voyage depuis trois ans dans l'Amérique du Sud, et c'est la première fois que je vois une table ainsi servie.
C'était la première fois, en effet, et ce fut la seule ; et à raconter cette soirée, j'oublie les jours sans nombre où mon frère et moi n'avons mangé que du poisson salé et des bananes rôties, avalées en marchant pour
fuir les moustiques; j'oublie ces soirs sans nombre, où, n'ayant à boire que l'eau chaude du fleuve, accroupis sans air sous une moustiquière épaisse , enfumés par notre lampe, nous reprenions la carte du fleuve, dessinée pendant la journée ; j'oublie enfin ces mois, ces longs mois, où, sans journaux, sans lettres, sans nouvelles, nous avons remonté et descendu ce fleuve, écrivant et dessinant sous le soleil par 45 degrés de chaleur; dormant la nuit sur les plages désertes ; rêvant sans cesse à la patrie absente. Mais à quoi bon évoquer les amers souvenirs ? les espoirs déçus des jours présents ne sont-ils pas plus amers encore ?
Notre hôte nous proposa de prendre du café en plein air. Nous nous levâmes ; des lampes improvisées dans des moitiés d'écorce d'orange éclairaient nos hamacs, sous l'ombre profonde des manguiers. Des négresses nous apportèrent le café, froid, à peine sucré, répandant tout son arôme, et non pas bouillant, épais de sucre, comme on le sert ici. Nous nous prîmes à deviser de tout le cigare aux lèvres, riant et causant, savourant joyeux ces heures oublieuses qui suivent les longs repas.
Lue histoire de forçats.
Pour finir notre douce soirée, notre hôte demanda à Carlos un conte de Java ; mais Carlos est devenu créole, et, après dîner, ce qu'il aime sur toute chose, c'est le repos. Il s'excusa, rejetant sa paresse sur la pauvreté de ses souvenirs, et demanda à notre hôte son histoire des forçats.
— Cela ne vaut pas le récit, dit don Henrique. J'insistai; dona Carmen se joignit à nous, et vint suppliante s'asseoir près de son amant, dans le même
hamac. Chacun sait ce que peut une aimée; femme ou maîtresse, qui vient doucement :
Plaintive et caressante , Poser en chuchotant sa main sur votre cœur. L'homme est si faible alors , la femme est si puissante!
Don Henrique céda. Nous l'écoutâmes en silence, et jusqu'au bout avec un vrai plaisir. Peut-être le dîner, le hamac, la nuit de l'équateur, furent-ils pour beaucoup dans notre bonheur. Tant de choses en ce monde n'ont que le décor pour elles! Je n'ai plus le décor; mais voici l'histoire telle que je l'ai entendue.
— Il y a environ trois mois, dit notre hôte, peu de temps après mon retour de France, j'étais allé pêcher sur les bancs de Gurua, et je revenais par la marée montante. J'avais avec moi mon nègre Johannès et l'Indien qui s'est grisé avant- hier, à votre bord , Isidorio. C'est toujours lui que j'emmène quand je vais au loin ; il a été élevé dans la case de Carmen ; il est fort comme un lutteur antique, et j'ai la faiblesse de croire qu'il m'est sincèrement dévoué.
Nous étions à la veille de la prororoca, et vous savez que les courants qui la précèdent sont effrayants. Mon canot glissait, porté par un de ces courants et poussé par une forte brise de nord-ouest. Je filais comme le vent, le gouvernail d'une main , la voile de
l'autre, tout à la bande. Je pressais ma vitesse, en serrant ou lâchant de la corde, selon les rafales de vent, et la lame, qui écumait le long du bord, entrait dans le canot par intervalles. Chaque fois que je me sens filer sur l'eau avec un canot bien en main, je me grise; comme on se grise à la chasse, quand on voit la bête et que, fou d'arriver, on broie son cheval du mors et de l'éperon. J'ai chaviré bien des fois ainsi; j'y périrai quelque jour. Mais c'est la seule joie fiévreuse qui me passionne encore. Je chasse maintenant comme un vieux garde et je ne monte plus à cheval, car Marajo seule a des plaines, et Marajo est trop loin.
Tout à coup, je crus entendre au large, sous le vent, un cri d'alarme; je regardai Isidorio : il avait entendu aussi , et il écoutait. Je parcourus du regard tout mon horizon. Mais la nuit commençait à tomber, je ne pouvais pas voir au loin. J'écoutai quelques minutes. Rien. Hâté d'arriver, je repris ma course furieuse.
Mais bientôt un second cri s'éleva plus distinct. Vous avez entendu le caiarara1 du centre Amazone, quand il s'envole poussant son cri d'alarme, qui réveille tous les oiseaux de la plage , résonnant comme
1 Le caiarara est une espèce de grèbe au dos moucheté, au ventre gris, qui plonge, nage, vole et court avec une facilité admirable. On le trouve généralement perché sur les arbres morts, qui se rencontrent au long du fleuve. S'il a sa femelle et surtout
la trompette du jugement dernier : caiarara> c'était ce cri-là, mais plus voilé. Je mis le cap sur le côté de l'horizon, d'où la voix me paraissait venir, et je fis changer par Isidorio les amorces de mon fusil , que la rosée du soir pouvait avoir gâtées.
Un troisième cri s'éleva à quelques brasses de nous. J'amenai ma voile, toute, et nous regardâmes. C'était une uba d'Indien qui filait vers le large, emportée en travers.
Vous connaissez la uba *, ce tronc d'arbre creusé, que les Indiens seuls savent guider. Elle s'en allait, dansant à la lame? et décrivant des cercles, comme ces balançoires à deux poutres qu'on voyait jadis aux Champs-Elysées. Un canot qui dérive, sans être gouverné, c'est comme un homme qui a perdu l'esprit; il tourne et roule sans but à tous les flots. Je lis un peu de toile et j'arrivai sur la uba.
Elle contenait deux hommes, dont Fun à demi levé
des petits, il se lève et tout en volant par cercles au-dessus de la plage , il pousse des cris aigus qui préviennent et font fuir tous les animaux sauvages.
* On désigne sous le nom de uba, qui, en langue indienne du bas Amazone signifie bois, un tronc d'arbre creusé qui sert de canot. Il y a des ubas de toutes grandeurs, depuis celles qui ne peuvent porter qu'un homme, jusqu'à celles qui ofit douze et même dix-huit rameurs et portent trois et quatre tonneaux de marchandises. C'est un tronc d'arbre creusé, appointi à une extrémité, et rendu plus lourd à l'arrière qu'à l'avant, rien de plus.
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nous demanda, au nom de Dieu, de venir à son secours. Johannès lui jeta un bout de corde. Il le saisit, le tira à deux mains et nous mit bord à bord.
Ce canot, je vous jure, présentait un triste spectacle. Il était à moitié plein d'eau. Au fond, un homme gisait étendu, tout nu, roide d'une rigidité cadavérique. A chaque lame, l'eau, qui le baignait à demi, le roulait d'un bord à l'autre, et on entendait le bruit sourd de son corps frappant contre les parois de la uba. Je le crus mort. Le second, have, maigre, osseux, tremblant la fièvre par secousses, comme un épileptique , les cheveux mouillés et collés aux tempes, le haut du corps couvert d'une capote en lambeaux , les jambes nues ; à genoux , parce qu'il n'osait se tenir debout sur ce canot étroit , qu'il eût fait chavirer ; montrant sa bouche qu'il ouvrait à demi, et d'une voix fêlée à force de crier, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, demandant à manger.
Je tirai ma gourde de porto, et j'en versai quelques gouttes dans un coui, que je lui donnai; puis, sautant dans la uba avec Isidorio , nous prîmes le cadavre , l'un par les épaules , l'autre par les pieds , et nous le couchâmes au fond de mon bateau. Je m'agenouillai au-dessus du corps et je cherchai le cœur; il battait encore à mouvements faibles , mais réguliers. Je lui mis ma gourde à la bouche , et je parvins à faire filtrer quelques gouttes de vin à travers ses dents serrées.
Son compagnon, aidé par Johannès, était déjà entré dans ma barque. Isidorio vida la uba et l'attacha à l'arrière; je m'orientai aux étoiles naissantes, puis je repris le gouvernail, et nous recommençâmes à marcher. Le naufragé qui nous avait hélés gémissait à plaintes entrecoupées , et s'adressait tantôt à Isidorio , tantôt à Johannès, dans un jargon moitié patois, moitié espagnol.
— Senores caballeros, pour l'amour de la bonne sainte Vierge , donnez-moi un morceau de pain , un seul morceau. J'ai mal là, bien mal, criait-il en montrant sa poitrine.
Mes hommes écoutaient impassibles. Vous connaissez l'Indien ; sa prudence défiante ne l'abandonne jamais. Quant au nègre, il ne parle devant le maître que pour répondre.
— Isidorio, verse-lui encore une goutte de vin, mais rien qu'une goutte.
Il crut comprendre que je défendais de lui en donner, et il se jeta à mes pieds en joignant les mains et en criant avec des sanglots :
— Pour l'amour de Dieu, seigneur, pour l'amour de Dieu.
Je n'ai jamais aimé les souffrances pleurantes; elles décèlent le plus souvent des natures débiles ou qui cherchent à tromper. Toutes les grandes douleurs sont silencieuses. Sans^comprendre pourquoi, cet homme
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me déplut. À force de vie indienne, je suis devenu Indien d'impressions subites et de défiances. Je dis en quèche 1 à mes hommes qui entendaient tous deux ce vieil idiome des Indiens espagnols :
— Cet homme est de mon pays , mais ne lui dites pas qui je suis. Toi, Johannès, parle-lui français; de-
1 Deux langues indiennes principales sont usitées dans toute rétendue du bassin de l'Amazone et dans presque toute FAmérique du Sud.
La langue quèche, refaite par les jésuites d'Espagne, avec les langues des tribus les plus nombreuses des colonies espagnoles et quelques mots d'espagnol. C'est cette langue que parlent tous les Indiens civilisés et presque tous les blancs qui vivent dans les provinces intérieures des républiques espagnoles.
La langue générale, faite par les jésuites de Portugal avec la langue Tupinambarana et les langues des tribus les plus nombreuses des colonies portugaises , puis quelques mots de portugais. C'est cette langue que parlent tous les Indiens civilisés et une partie des blancs qui habitent les provinces intérieures du Brésil.
Indépendamment de ces deux langues, de créations modernes, chaque tribu a sa langue particulière.
La langue quèche, aussi bien que la langue générale, dégénèrent tous les jours, tendent à se confondre avec l'espagnol ou le portugais, et seront perdues avant peu d'années , n'ayant plus d'utilité pour les relations des blancs avec les Indiens; car, aujourd'hui ces derniers sont ou tellement civilisés qu'ils s'assimilent aux blancs, ou redevenus tellement sauvages, et c'est le plus grand nombre, qu'ils ne parlent et ne veulent parler que leur langue, ne vivent et ne veulent vivre qu'en dehors de toute civilisation.
Mais, quoi qu'il en soit, ces deux langues, comme toutes les créations, comme tous les travaux des jésuites dans l'Amérique du Sud, ont rendu des services réels, profonds, seuls durables encore.
mande-lui qui ils sont, d'où ils viennent et ce qui leur est arrivé. Tu me le répéteras en portugais.
Johannès est venu en France avec moi; il parle un peu français, et je ne lui parle que notre langue.
Il me répondit en quèche :
— Oui, maître !
Puis, se tournant vers le naufragé, il lui fit les questions que j'avais indiquées.
— Nous venons de Cayenne, répondit celui-ci. Nous avons été déportés à la Guyane pour opinions politiques. Nous nous sommes échappés de la colonie , et depuis quinze jours nous errons à l'aventure. Nous voulons aller au Brésil. Nous avons trouvé ce canot abandonné sur une plage , nous nous y sommes embarqués pour gagner une terre que nous apercevions devant nous. Mais ni mon camarade ni moi ne savons gouverner un bateau. Les courants nous ont pris, el depuis deux jours nous sommes perdus sans savoir où nous sommes. L'eau est douce; cependant on ne voit pas de rivages. Quel pays! Il y a quinze jours que nous vivons de fruits sauvages et de crevettes crues, et il y a deux jours et deux nuits que nous sommes sur l'eau sans manger. Pour l'amour de Dieu, dites à ce seigneur qu'il me donne un morceau de pain.
Johannès me répéta une partie de ces paroles. Je n'avais pas de pain à bord, mais j'avais de la farine de
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manioc, et je lui en eusse donné de suite , si je n'avais craint de le tuer. J'ai vu un homme s'étouffer en mangeant brusquement après un long jeûne.
Je lui fis cependant donner un peu de farine , qu'il dévora; puis un coui plein de vin, en lui faisant signe d'en faire prendre à son camarade et de boire le reste.
Mais il se tourna vers Johannès, et touchant du pied, avec un geste indicible, le corps étendu près de lui, il dit:
— Ce n'est pas la peine, — le Ténébreux a son compte. Demain il sera mort. Il vaut mieux que je boive tout. Dites-le au monsieur.
Et joignant l'action à la parole, il avala le coui d'un seul trait.
Les réfugiés politiques n'étaient que des forçats !
Mes hommes comprirent ou devinèrent comme moi à qui ils avaient affaire ; je vis étinceler l'œil d'Isidorio, mais il ne dit rien. Johannès fit boire à nouveau le moribond , et quelques secondes après je le vis remuer les bras et rouler en tous sens ses yeux étonnés ; je lui fis frotter la poitrine et les membres avec du tafia. Il murmura quelques mots, et parut reprendre un peu de vie.
Quant à l'autre, il brodait un monde d'histoires pour Johannès : on l'avait banni de France, parce qu'il avait voulu empêcher l'esclavage. Sa famille opulente avait
tout sacrifié pour le faire évader, et achèterait la liberté du nègre, si le nègre voulait le conduire au Brésil.
Il prenait des airs dignes ; de ses mains tremblantes et mouillées il groupait ses cheveux, ou ramenait sur sa poitrine les restes de sa casaque que le vent dispersait toujours.
Ce misérable avait dû être saltimbanque, et, en effet, j'ai appris depuis qu'il avait joué les drames sur je ne sais quel théâtre forain.
Le nègre ne le regardait même pas. De fois à autre, il se baissait sur le malade et lui donnait à boire par gorgées. Au bout d'une heure, ce dernier put se soulever et parler. Je lui fis manger de la farine trempée dans du vin.
Quand il eut fini, il étendit le bras et me toucha la jambe en murmurant un :
« Merci, seigneur, »
Que je me rappelle encore, et qui, il y a deux mois, m'a empêché de le tuer comme un chien.
L'autre me fatiguait de ses mensonges : je dis au nègre de le faire taire.
Cependant Isidorio m'annonça Cavianna à bâbord. Je lâchai la uba qui gênait ma marche, sûr désormais de la trouver échouée sur la plage, à basse mer.
Je gouvernai droit sur la terre, puis je longeai le rivage afin de me reconnaître. Nous étions presque arrivés. Au lieu de m'engager dans le chenal qui mène
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à l'habitation, j'entrai dans l'autre bras, et j'abordai terre à la pointe des maniocs.
Puis, m'adressant à Isidorio :
— Débarque ici, lui dis-je, va à la case ; ne dis rien à personne. Demande pour moi à dona Carmen du vin , du tafia et un panier de farine , deux vareuses de matelot, deux pantalons et deux chapeaux de nègre; tu reviendras me les apporter. Je t'attends.
Le forçat voulait descendre. Je dis à Johannès de le faire rester en repos à bord. L'autre s'était soulevé et accoté contre une des parois du canot; il regardait tout sans rien dire.
Je me couchai à l'arrière et j'allumai un cigare.
Quelques secondes après, j'entendis le saltimbanque dire à Johannès :
— Votre maître n'est pas poli. Quand on reçoit une personne de qualité comme moi, on lui offre des cigares; dites-le-lui de ma part.
Le nègre traduisit.
— Dis-lui de se taire, qu'il me fatigue.
Le forçat murmura quelques mots d'argot à l'oreille de son camarade et se tut.
Je dis en quèche à Johannès :
— Veille, et si l'une de ces deux vermines bouge pour fuir, jette -la à l'eau. Puis d'un coup de pagaye, je fis reculer le canot à vingt pas de terre et je jetai Je grapin .
Une heure après, Isidorio était de retour. Je le pris à bord, et je mis le cap sur Jurupari, où j'arrivai comme la marée finissait. J'avais là une case de seringaire, que mes gens avaient abandonnée depuis peu de jours seulement, et qui était encore pourvue de tout ce qui était nécessaire à une exploitation de caoutchouc. Je mis pied à terre près de la case. Isidorio et le nègre y transportèrent le forçat, qui ne pouvait pas encore marcher. L'autre débarqua tant bien que mal. Je lui montrai silencieusement la case, et leur donnai tout ce qu'Isidorio m'avait rapporté, en leur faisant dire que le lendemain je reviendrais les voir.
Le gracieux s'épuisa en remercîments et me supplia de le conduire au Brésil , où il me payerait des sommes immenses et me présenterait au préfet du département. Johannès traduisit.
Je ne répondis même pas.
Isidorio fit du feu dans le carbet et leur enseigna le briquet, les sabres d'abatis, les hameçons, les pipes, le tabac , tout ce qu'il fallait enfin pour vivre au désert. Je remontai en canot, et deux heures après j'étais ici.
— Pas un mot de cette rencontre, dis-je à mes gens. Je ne voulais pas effrayer Carmen. Je ne lui parlai de rien ; et demi-Indienne qu'elle est, elle ne m'interrogea pas.
Le lendemain , à la marée montante , je partis pour Jurupari avec Isidorio et Johannès, Je trouvai le sa]-
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timbanque fumant une pipe. L'autre était étendu h terre; il se souleva en me voyant; j'allai vers lui sans répondre au gracieux, qui me saluait comme un Turcaret de théâtre. Johannès faisait toujours l'interprète.
— De quoi êtes-vous malade?
— De faim seulement.
— Êtes-vous guéri?
— Je le serai demain. Je me suis déjà levé.
— Voulez-vous rester ici à travailler tous les deux ?
— Nous sommes trop près de Gayenne; nous préférons aller au Brésil.
— Vous êtes au Brésil.
— Où donc est la ville? On ne voit que de l'eau et des arbres.
— A cent lieues d'ici.
— Faites-nous conduire !
— Je ne puis ; je n'ai ni bateau ni guide.
En effet, je n'avais pas de canot disponible à cette époque, et presque tout mon monde était à faire de l'huile d'Andiroba.
— Alors nous travaillerons. Combien gagneronsnous?
— Selon votre travail.
— Que faut- il faire?
— Du caoutchouc. Johannès vous montrera comment cela se fait. Si vous travaillez bien? vous gagne-
rez six piastres (30 fr.) par jour, de la farine de manioc et du tafia *.
— Six piastres ! ce n'est guère.
— Si vous ne voulez rien faire, vous deviendrez ce qu'il plaira à Dieu.
— Nous travaillerons.
— Bien. Vous avez de la farine, c'est le pain du pays, deux tortues2, une marmite, des hameçons pour pêcher. On va vous donner deux frasques (quatre litres) de tafia. Avez-vous besoin d'autre chose?
— Vous ne voulez pas nous faire mener au Brésil?
— Non. Dans une semaine, nous verrons.
Le saltimbanque me conduisit jusqu'au canot. En chemin, je l'entendais dire à Johannès :
— Est-ce qu'on peut rester ici par cette chaleur? Explique à ton maître qu'un homme de mon rang ne peut pas travailler de ses mains.
Le nègre répéta :
— Dis-lui qu'alors il mourra comme un fainéant qu'il est.
1 Pendant un moment, il y a deux années, un homme travaillant rudement pouvait gagner jusqu'à 100 et 120 francs par jour à faire du caoutchouc. Aujourd'hui, où cette denrée a considérablement baissé dans le bassin de l'Amazone, un bon travailleur gagne encore ^5 à 30 francs aisément.
2 Les tortues sont la grande ressource de l'Amazone. ïl y en a
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Il écouta la réponse de Johannès, leva les bras au ciel et retourna vers la cabane.
Pour ce misérable, le Brésil, c'était l'Eldorado, la terre promise à ses vices, une ville et d'autres hommes à exploiter librement. Le désert et le travail l'effrayaient; il eût préféré le bagne. — Plus l'homme est corrompu, plus il tremble devant la solitude.
Je laissai Johannès, qui devait leur enseigner à fabriquer le caoutchouc, et je partis chasser sur un basfond situé à la pointe sud de l'île, où je savais trouver des bécassines.
J'en tuai une douzaine; puis je revins au bout d'une heure prendre mon nègre. Il me raconta qu'ils n'avaient pas même voulu l'écouter, et ne lui avaient parlé que de les conduire au Brésil, comme ils disaient toujours. Promesses, séductions, menaces, ils avaient tout tenté.
— Eh bien, lui dis-je, veux-tu les conduire?
— Oh ! maître ! me dit-il avec un accent de reproche.
— Je lui donnai un cigare pour lui faire oublier ma parole ; puis je me couchai au fond du canot et je m'endormis jusque chez moi.
une quantité prodigieuse et de toutes espèces, de terre et d'eau. On les transporte à bord des canots, où on les garde des mois entiers sans nourriture; à terre, on les parque et on les conserve quelquefois plus d'une année. Avec le poisson et la viande salée, elles forment la base de l'alimentation.
Au bout de huit jours, je retournai à Jurupari. La cabane était vide. Tout ce que j'avais laissé aux forçats avait disparu, et sur la plage des traces de pas demieffacés annonçaient un embarquement opéré depuis une nuit au moins, car les pas disparaissaient sous les empreintes des tigres, qui, depuis leur départ, avaient couru le long du rivage. Je bénis le hasard inconnu qui m'avait délivré de mes hôtes dangereux, et je retournai à l'habitation.
A quelques jours de date, je fus réveillé la nuit par mes chiens qui aboyaient comme pour un tigre. Je pris mon fusil; Isidorio, réveillé aussi, m'imita. Nous allâmes aux chiens, qui hurlaient toujours, cherchant partout. Mais la nuit était profonde. Nous ne pûmes rien voir, rien entendre.
Le lendemain matin, un nègre m'avertit que sur la plage, du côté des maniocs, il avait vu des empreintes de souliers fraîches et bien marquées. J'allai voir. Des hommes chaussés à l'européenne avaient évidemment débarqué pendant la nuit sur mes cultures. Je pus lire distinctement sur la boue du rivage les traces de leur débarquement et de leur départ. Dans la journée, Carmen me prévint que quatre moutons ne se retrouvaient pas.
Je fis veiller un homme la nuit suivante, et je ne dormis que d'un œil. Nous ne reçûmes pas d'autre visite que celle d'un jaguar qui, deux nuits de suite,
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vint rôder autour des cases à nègres et se sauva aux lumières. La semaine dernière, Domingo en a tué deux qui, depuis un mois, venaient dans l'île toutes les nuits.
Trois jours après, les chiens hurlèrent encore, mais peu de temps; le matin, un tiers des poules manqua au maïs, et, entre autres, un petit dorking anglais, blanc, que j'avais acheté à Londres et que Carmen aimait plus que tous. Des traces de souliers et de pieds nus empreints sur la plage ne me permettaient pas de douter d'un vol nocturne. Quatre hommes au moins avaient débarqué et circulé sans précaution à travers les défrichements; un quartier de mouton rôti, dont il restait encore des lambeaux près de la case aux poules, expliquait la mansuétude des chiens. Le fruit du premier vol avait servi d'amorce pour le second.
Je pris Isidorio, un autre Indien, Johannès, et, la nuit suivante, deux heures avant le jour, je montai en canot, emportant mes hamacs, six paniers de farine, du poisson sallé, du tafia, deux fusils, un revolver à cinq coups, des poignards de chasse et des sabres d'abattis i : et je partis à la découverte en laissant à mes
1 Les sabres d'abattis sont de grandes lames légèrement courbées^ plates et larges, dont la hauteur varie de* deux à trois pieds, emmanchées dans une poignée en bois, et qui servent pour couper le bois, faire les abattis, et se tracer un chemin dans la forêt. C'est le vade-mecwu indispensable de tout voyageur, et le premier besoin
nègres Tordre d'allumer un grand feu en cas d'alerte.
J'étais décidé à ne revenir qu'après avoir trouvé mes voleurs nocturnes. J'allai d'abord à Jurupari; je fis le tour de l'île en deux journées; deux nuits j'y allumai le feu du souper, mais loin de la plage, dans la forêt, pour ne pas appeler les regards. Mes hommes dormirent à côté du canot tiré à terre et caché dans les herbes. La première nuit, je tendis mon hamac dans la cabane abandonnée par les forçats ; la seconde, dans le bois.
Dès la troisième aube, je revins sur Cavianna ; j'étais décidé à en faire également le tour. Je côtoyai le rivage sur mon canot, comme j'avais fait pour Jurupari, fouillant chaque crique, chaque ruisseau qui pouvait mettre une case à l'abri de la prororoca.
A une lieue de mon habitation à peu près, Isidorio m'indiqua une fumée au fond d'une petite crique.
Il fallait être Indien pour la découvrir. Je la dépassai sans la voir, et je fus obligé de courir une autre bordée afin de longera nouveau le rivage. Une spirale de fumée légère, presque imperceptible, sortait en effet d'un bois de mucu-mucus qui encombrait le rivage. Elle montait vers le ciel, protégée de la brise du sud par de grands
du pays. Il n'y a pas un homme vivant dans l'intérieur qui n'ait son sabre d'abattis y et jamais l'indien ni le nègre ne font un pas sans cette arme.
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palmiers miritis, dont elle voilait les feuilles d'une teinte grisâtre et transparente.
Je continuai de longer l'île; puis, à cent pas delà, j'abordai dans une baie pleine comme l'autre de mucumucus. Vous connaissez ces énormes roseaux chargés de larges feuilles, poussant quelquefois par douze et quinze pieds d'eau ; on peut faire des lieues à travers leurs tiges souples, qui s'écartent et se rejoignent sur le canot, comme des blés verts s'ouvrent et se referment sur une caille au printemps.
Nous entrâmes. Le rideau de verdure se rejoignit derrière nous. Nous nous dirigions vers la terre, dans la direction de la fumée. Le mât, désormais inutile, fut abattu et couché dans le bateau; mes hommes se balaient silencieusement sur les roseaux, et nous avancions à chaque effort; on n'entendait que le frôlement léger du canot contre les feuilles et les tiges de mucumucus, qu'il écartait en passant. La finesse et la flexibilité des roseaux annonçaient un fond de dix pieds au moins, car nous n'avions au-dessus de l'eau que quatre à cinq pieds de verdure. Le haut des tiges sortait seul. Au bout de quelques minutes, l'Indien, agenouillé à l'avant du canot, m'annonça le rivage par un signe. J'arrêtai la barque, et, me baissant sur lui en lui montrant la terre, je lui dis à l'oreille : — Va voir.
Il ôta silencieusement son pantalon, prit un poi-
gnard, et, se glissant dans l'eau le long d'une tige pour ne pas faire de bruit, il plongea.
Enseveli dans cette végétation équatoriale, je devinais plutôt que je n'apercevais la terre, c'est-à-dire les troncs de miritis droits comme des fûts de colonnes, serrés comme une palissade. Au pied de l'un d'eux je vis poindre la tête de l'Indien. Il sortit de l'eau peu à peu, sans bruit, comme ils font quand ils quêtent. Un sylphe dormant sur les feuilles voisines ne l'eût pas entendu. Il prit terre, et se frotta silencieusement le corps avec la boue du rivage ; ainsi tatoué, je le confondais moi-même avec les troncs grisâtres des miritis. Bientôt il se glissa entre deux arbres et disparut.
Au bout de cinq minutes à peine, nous entendîmes sous l'eau un frôlement comme celui d'un poisson qui aurait effleuré le canot. Je pris mon revolver^ Isidorio et le nègre s'armèrent de leur pagaye, prêts à tout. Mais ce fut la tête de Raphaelo qui sortit de l'eau à toucher le bateau, il avait dû plonger longtemps, car il était rouge, et avait les yeux injectés de sang. Cependant il ne souffla pas, et resta dans l'eau en se tenant à un roseau. Je m'inclinai sur lui ; il regarda la terre en me disant de cette voix qui n'est qu'un souffle :
— Des blancs!
— Combien ?
Il leva cinq doigts.
— Guide le canot vers eux en silence.
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Il plongea et reparut à l'arrière. Nous le suivîmes. Il avançait sans bruit, nous tirant d'une main et se halant de l'autre aux mucu-mucus. Nous l'aidions en poussant les roseaux avec nos pagayes, et quelques minutes après, nous étions à terre avec lui. On entendait le bruit des voix. J'avançai en me courbant; je reconnus le timbre toujours fêlé du saltimbanque. Il racontait une plaisante histoire, car on riait. Mais un large espace découvert nous séparait de la cabane et m'empêchait d'avancer sans être vu.
Je revins au canot et je dis à, Isidorio :
— Prends un fusil, cache-toi et attends-moi. Ne tire qu'à coup sûr : à la dernière extrémité. Raphaelo te suivra.
Je changeai les amorces de mon revolver et le plaçai tout armé dans la poche intérieure de ma chemise. Je regardai si mon poignard jouait bien dans sa gaine, et faisant signe à Johannès de me suivre, je partis sous bois dans le sens opposé aux voix, pour arriver plus près à travers la forêt.
Je voulais voir à qui j'avais affaire : les forçats de Jurupari étaient là ; mais quels étaient leurs compagnons? Si je pouvais attirer les premiers dans le bois par un cri quelconque, les saisir et les expédier sur Belem, les autres ne pouvaient être que des naturels du pays, dont je me débarrasserais facilement. Il fallait en finir de suite; sinon, avec les instincts de cette
race et des forçats pour les aguerrir, avant trois mois j'aurais sur les bras toute une armée de flibustiers.
Au boul de cinquante pas, à contre-but, je revins sur la cabane par le plein bois en me glissant d'arbre en arbre. J'arrivai en vue. Le saltimbanque parlait toujours ; je le voyais par intervalles, balancé au hamac et gesticulant. Mais je ne pouvais ni voir ses acolytes ni entendre ses paroles.
Enfin , tantôt rampant , tantôt m'effaçant derrière les caoutchouquiers, j'atteignis le tronc d'un miritis, qui servait de support au carbet. Johannès m'avait suivi pas sur pas; mêmes mouvements, mon ombre.
Je cherchai Isidorio et l'autre Indien. Je les vis un peu en arrière de moi sur ma droite. Isidorio était agenouillé, le fusil à l'épaule, masqué par des branches ; à trois pas de lui, couché, enfoui dans les herbes, Raphaelo; tous deux, les narines ouvertes, dardant leurs yeux d'Indiens, fixes, noirs comme l'Érèbe, la tête ramassée aux épaules ; des tigres qui vont bondir ; à mes côtés Johannès, avec une pagaye d'itauba, lourde comme une massue antique. Nous valions dix hommes.
Je mis un doigt sur ma bouche en regardant Isidorio, et je fis un pas pour voir dans la cabane. Entre le miritis et le mur de feuilles qui la fermait, le temps avait fait de larges brèches. Je regardai l'ennemi. Raphaelo avait bien vu : ils étaient cinq hommes : les
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forçats de Jurupari et trois nouveaux venus. Je les entendais et les voyais tous à deux pas de moi. En étendant le bras le long du miritis, j'eusse touché le forçat orateur. A chaque oscillation du hamac, ses traits aigus, sa peau terreuse, son œil gris, toujours en mouvement, sa barbe claire et rousse passaient de profil devant moi. De la voix et du geste emphatique d'un acteur de tréteaux, il achevait une histoire, qui avait été goûtée, car l'auditoire cria : Bravo, bravo, la Fouine ! et applaudit.
Tout près de lui, adossé à un tronc d'arbre et fumant, je reconnus le Ténébreux à ses traits flétris, à son œil atone, éteint par la misère ou la débauche. Il gardait même dans son rire la sombre attitude qui avait dû lui mériter son nom. En face du saltimbanque, à ma gauche, deux nouveaux venus étaient étendus à demi sur un lit de feuilles de palmiers. A leurs figures, on devinait le forçat ; puis ces hommes portent tous au corps quelque flétrissure qui les révèle. L'un d'eux avait au bras droit une petite guillotine tatouée en bleu; il était fort, barbu, le nez busqué, le front déprimé, avec des yeux ronds comme une chouette; une figure de potence. L'autre, pâle, grêle, les cheveux rouges, jeune, mais l'air hardi et cynique.
Et dans le fond du tableau, notre ami commun, John, avec sa figure patibulaire et avinée, ne comprenant pas un mot, mais riant de confiance.
Au milieu du carbet, une tortue, laissée tout entière clans son écaille, grillait sur ce feu dont la fumée les avait trahis. Dans un coin, des coquilles, des terrines, des hachettes, en un mot, tout ce qu'il faut à des seringaires, était entassé en désordre. Au-dessus, les peaux de mes moutons séchaient accrochées à un baliveau. Les murs de la cabane étaient ouverts de tons côtés, et une grande feuille de boiuassu1, haute de dix à quinze pieds, qui jadis avait compose une partie du toit, pendait jusqu'à terre, détachée des autres par le temps.
Le saltimbanque se leva, et, de l'air gracieux d'un régisseur de théâtre annonçant au public un changement à l'affiche, il avertit qu'avec la permission du parterre il allait chanter, avant dîner, une romance composée à Paris.
J'attendais , cherchant un moyen ou une occasion favorable pour l'attirer en dehors de la cabane, le saisir et paraître ensuite avec mes hommes. Maître de lui, j'aurais plus facilement forcé ses trois compagnons à quitter l'île ; car John m'était utile, plutôt que dangereux. C'était un guide pour les mener à Belem. Je le connaissais trop pour le craindre : je l'avais vu jadis
1 Les feuilles de ce palmier, hautes parfois de quinze pieds, serrées, plates, servent surtout aux couvertures de maisons. Trois ou quatre de ces feuilles superposées forment un toit léger et impénétrable à la pluie comme aux rayons du soleil.
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dans une de ces situations qu'on n'oublie pas, et j'étais certain de le faire obéir.
Le forçat se recueillit quelques secondes, qui me parurent des siècles non moins qu'à son auditoire, car le petit blond cria : « La toile ! la toile ! » comme s'il eût été au paradis de la Gaîté, et se mit à siffler. Enfin le chanteur commença. J'ai encore dans l'oreille sa voix fêlée et sa romance, comme il l'appelait.
C'était une chanson de bagne, obscène et stupide.
Il y a deux mois de cette chanson, je n'ai pu l'oublier, elle me poursuit comme un cauchemar. Je pourrais vous dire les deux couplets que j'ai entendus ; je vous en fais grâce. Cependant le public était content; le gros forçat trépignait d'aise sur son lit de feuilles, et le petit rouge criait : « Bis ! bis ! »
Moi, j'en avais assez. Cette chanson obscène me soulevait le cœur ; cet homme me souillait le désert. J'eus hâte d'en finir; je tournai autour de mon arbre, et j'entrai dans la cabane en face du chanteur.
Il se tut et pâlit légèrement.
Mais, se remettant de suite, il dit en se balançant ;
— Tiens, l'Espagnol !
Le petit rouge se souleva à demi disant :
— Quelle tête !
Les deux autres me regardèrent sans rien dire. John disparut.
— Reste ici, lui dis-je en anglais.
Il rentra de suite et me dit dans la même langue :
— Patron , ce n'est pas ma faute; je n'ai pas été à l'habitation avec eux.
Je ne lui répondis pas.
Johannès m'avait suivi. Je le touchai à l'épaule et lui dis en espagnol :
— Demande-leur pourquoi ils m'ont volé.
Le nègre répéta.
L'audace était revenue au saltimbanque. Ils étaient cinq hommes; j'étais seul avec mon nègre, et il nous croyait sans armes.
— Dis à ton maître que je lui ai pris ses moutons, parce qu'il ne me les eût pas donnés. Quant à ses poules, s'il en veut les plumes, elles sont là.
Tous se mirent à rire. La colère me venait : je me sentis pâlir. Mais plus la fureur me monte et plus je deviens froid en apparence.
— Dis-lui que je suis venu ici pour lui dire que s'il recommence, je le tuerai.
Johannès traduisit.
— Tiens, reprit le forçat, l'Espagnol se fâche. Il n'y a pas de quoi ; ses poules et ses moutons étaient bons et je l'en remercie. Nègre, si ton maître a encore de ce vin qu'il m'a donné l'autre jour, dis-lui de m'en apporter quelques fioles. Le Ténébreux et moi l'avons trouvé bon. Nous sommes ici des ambassadeurs de la France; les sauvages nous doivent tribut. Dis-lui cela.
huit jours sous l'équateur «y
Et, en prononçant ces paroles d'une voix emphatique, il s'était redressé, et relevait à deux mains le col de sa vareuse comme Joseph Prudhomme.
Johannès me dit en indien : — Maître, vous pouvez partir. Isidorio et moi nous tuerons ces quatre hommes.
— Non ; dis-lui que si dans une heure il n'a pas quitté l'île, malheur à lui.
Le nègre se tourna vers eux pour répéter mes paroles. Mais le saltimbanque quitta le hamac et s'avança vers Johannès en lui disant :
— Pot au noir, écoute bien. Si d'un geste ou d'une parole tu fais comprendre à ton maître ce que je vais dire, je te saigne.
Puis il se retourna vers ses compagnons.
— Chers collègues, leur dit-il, le sauvage que voici, — et il me salua , — possède de très-bon vin et probablement quelques demoiselles aux cheveux crépus. Comme il nous a tirés de l'eau , Ténébreux et moi, je voudrais le débarrasser de tout cela. Mais il ne paraît pas vouloir de notre voisinage ; j'ai l'idée d'arranger les choses à l'amiable. Nous allons lui faire un sort — éternel.
Et il me salua de nouveau.
— Nous prendrons son canot qui doit être près d'ici, et nous irons visiter sa cave. Le nègre nous con-
(fuira. Pour sa peine, nous lui donnerons un verre de vin et la volée. Je suis négrophile, moi. -
Et il mit la main dans sa vareuse , en relevant la tête avec un air rogue.
— Adopté ! cria le petit rouge.
Le saltimbanque se retourna vers Johannès :
— Négraillon , annonce h ton maître que nous délibérons sur sa proposition. Pas un mot de plus; je sais l'espagnol et je t'écoute.
Mais le Ténébreux se leva et dit :
— Je ne veux pas qu'on le tue. Il m'a sauvé la vie. Attache-le si tu veux.
— Tarrlata, tarrlata. Voilà le Ténébreux qui rêve. Je n'ai pas de cordes. Puis, je me gâte la main, moi, depuis que je suis dans ce chien de pays. Je ne sais même plus saigner un mouton. Est-ce dit, les autres?
— Oui, oui, dirent les deux forçats couchés à terre.
— Alors, je ne m'en mêle pas, reprit le Ténébreux.
— Bien. Tu ne te mêleras ni du vin, ni des femmes.
— Allons, soit, mais finissons vite.
— Un instant ! Réglons l'ordre et la marche. Toi, nègre, si tu bouges, tu sais !
Johannès ne sourcilla pas. Il avait pris cet air indifférent et passif de l'esclave.
J'étais pâle et je ne disais rien; mais la colère m'é-
tranglait la gorge. Cependant, je voulus attendre jusqu'au bout, pour ne pas frapper le premier. Le forçat réfléchit une seconde et dit :
— Ténébreux et Monte à regret prendront le poulet chacun par une aile; moi je le saignerai très-proprement.
Et il releva les manches de sa vareuse.
— Il ne faut pas gâter le petit vêtement qu'il m'a donné, le bon sauvage. Toi, Poil de carotte, tu veilleras sur le moricaud , — le rouge sur le noir. Quand je dirai le mot gratias, en route !
Les deux forçats assis sur les feuilles se levèrent.
Je mis, sous ma chemise, la main à mon revolver.
Le saltimbanque se retourna vers moi , et , me saluant jusqu'à terre , me dit dans son patois demi-espagnol :
— Voulez-vous fumer le calumet de paix?
Il prit sa pipe accrochée à la boutonnière de sa vareuse, et se baissa sur le feu comme pour l'allumer. Puis, d'un air de négligence , il ramassa un sabre d'abattis qui était à côté et tisonna le feu.
— Vois-tu, fit-il en riant, je fais chauffer le fer pour ne pas te faire froid; je suis bon pour toi.
Je ne perdais pas un de ses mouvements. Il tisonna ainsi quelques secondes, se releva, et s'appuyant sur le sabre, il me dit avec un petit clignement d'yeux :
— Tu ne veux donc pas fumer le calumet? Alors, gratias !
Et il s'avança sur moi d'un air indifférent.
Les deux autres firent chacun un mouvement. Je m'appuyai de la main gauche sur ma pagaye et fis un bond en arrière.
Puis, tirant mon revolver, j'ajustai le forçat. Je vois encore son visage qui devint blême : il recula, la tête rejetée en arrière.
Je tirai deux coups l'un sur l'autre ; il tomba. Je me retournai vers ses compagnons. L'un , le Ténébreux , renversé d'un coup de pagaye , se débattait à peine sous Johannès , qui l'étranglait ; l'autre, le front sanglant, gisait à côté d'Isidorio , qui avait tiré en même temps que moi.
Quant au petit rouge , Raphaelo était accroupi sur lui comme un jaguar, et lui pressait les bras contre terre avec ses deux genoux. On ne voyait que les jambes et les pieds du forçat, qui se tordait en battant le sol pour se relever, tandis que Raphaelo, une main dans les cheveux de sa victime , de l'autre cherchait l'artère du col avec la pointe de son poignard.
— Ne le tue pas, lui criai-je, attache-le. Puis je fis un signe à Isidorio qui , avisant au bout de la cabane un paquet de lianes enroulées , vint aider Raphaelo.
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J'allai à Johannès. Le Ténébreux râlait sous lui.
— Laisse-le se relever, luidis-je.
Le nègre lâcha prise. Le forçat, à moitié étranglé, se prit le col à deux mains, respira, et se souleva à demi.
Je me baissai sur le saltimbanque. Il était mort. Une de mes balles lui était entrée par un œil et ressortie par le haut de la tête ; l'autre lui avait brisé le nez.
Quant au quatrième, la balle d'Isidorio n'avait fait que lui labourer la peau du front. Il restait à terre par crainte. J'appelai Johannès :
— Attache-le, lui dis-je.
— Grâce ! cria-t-il ; ce n'est pas moi, c'est la Fouine qui a tout fait.
— Tais-toi.
Johannès l'attacha, aidé d'Isidorio. Le petit rouge écumait et jurait, déjà ficelé comme un paquet.
Cependant le Ténébreux avait repris sa respiration. Il se leva. Tout à coup je le vis sauter sur le fusil qu'Isidorio avait laissé à terre. Je l'ajustai. Mais en une seconde l'Indien fut sur lui.
— Faut-il le tuer, maître?
— Nonl ôte-lui son fusil.
Le forçat se débattait toujours sous Raphaelo.
— Si tu ne finis pas, lui dis-je en français, je te fais sauter le crâne.
Il laissa son fusil à l'Indien et s'assit à terre. Johannès avait lié les mains du troisième.
— Maintenant , leur dis-je, on va vous conduire loin d'ici. Si l'un de vous revient jamais sur cette île, je le tue comme un chien. Je vous épargne aujourd'hui, parce que je suis Français comme vous» Mais j'ai tout entendu.
Le petit blond murmura à demi-voix :
— Voilà une couleur.
Puis il reprit tout haut :
— Gomme compatriote, je demande qu'on me desserre un peu les jambes.
— Où est John? Raphaelo, amène-le ici ! Mais John apparut au même instant.
— As-tu un canot?
— Oui, maître.
— Va le chercher et mène-le auprès du mien ; Raphaelo te conduira.
— Quant à toi, dis-je au Ténébreux, tu vas prendre ce corps et le porter devant moi au bateau. Si tu bouges ou fais un geste pour fuir, foi de gentilhomme, je te tue.
Il prit le corps à deux bras sans mot dire, et le porta à la plage.
Le canot de John arriva auprès du mien. J'y fis monter Isidorio et Raphaelo avec les deux forçats toujours attachés, le corps, et tous les ustensiles de se-*
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ringaire. Johannès mit le feu à la cabane ; John et le Ténébreux embarquèrent à mon bord, et nous sortîmes des mucu-mucus.
De là je gouvernai droit à un banc de vase dans îe genre de celui avec lequel vous avez fait trop longue amitié, mon cher hôte. Je fis déposer à terre le corps du forçat ; puis, me tournant vers les prisonniers, je leur dis :
— Si l'un de vous croit encore à quelque chose et s'il sait une prière, qu'il la dise,
Le petit rouge me répondit :
— Je dirai, si vous voulez, des paroles de curé sur le corps de la Fouine, mais vous me laisserez prendre sa vareuse *.
Sur mon ordre, le Ténébreux lui délia les mains. Il se leva, étendit un instant ses bras en tous sens, comme pour essayer ses forces , puis commença. C'était une prière estropiée, qu'enfant peut-être il avait apprise sur les genoux de sa mère , et qui, à travers sa vie de forçat, était restée comme une vergiss mein nicht des temps passés. Mais les lèvres seules savaient la formule sainte, le cœur avait tout oublié.
Je le vis soudain mettre un pied sur le bord du canot ; puis, regardant autour de lui avec une expression
1 Une vareuse est une chemise en laiae grossière, très en usage parmi les matelots et utile dans les pays chauds.
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indicible d'astuce satisfaite, il se lança en avant d'un élan de jaguar. La forêt commençait à quelques mètres de nous, et il espérait l'atteindre en deux bonds, en traversant le banc de vase ; mais vous savez que les oiseaux eux-mêmes ne marchent pas sur ces bancs détrempés1. Il entra jusqu'au milieu du ventre, se débattit une seconde, puis se tourna vers moi effrayé :
— Monsieur, monsieur, je vous en supplie, dit- il, sauvez-moi. Je ne fuirai plus; je ferai tout, tout ; je retournerai à Gayenne si vous voulez.
Audacieux et lâche , c'était bien là l'homme ébauché, enfant, aux vices d'une grande ville, et achevé par le bagne. Je lui fis jeter une pagaye et tendre un croc par Johannès. Il revint à bord, mais cette fois décontenancé et taciturne.
— Prends une pagaye et enterre ton compagnon, lui dis-je. Il se baissa sur le corps , détacha la vareuse
* Ces bancs de vase molle sont très-communs dans l'Amazone et surtout à la bouche du fleuve, où parfois ils sont mobiles, c'est-àdire qu'ils se forment, se modifient ou disparaissent en quelques marées. Généralement ils ne sont pas dangereux, on y entre jusqu'au ventre comme dans de l'eau, mais à cette profondeur, les pieds rencontrent ordinairement une terre plus consistante sur laquelle ils s'arrêtent. Cependant, il est prudent de les éviter; et sur toute chose, il ne faut jamais chasser seul dans ces parages, car une fois entré dans cette vase jusqu'à mi-corps, il est difficile de se retirer sans aide, et, aux déserts de l'Amérique du Sud les passants et les chasseurs sont rares. En outre, on peut tomber dans une vase fondrière, car rien ne distingue cette dernière des autres.
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et essaya de la retirer. Mais la rigidité du cadavre le gênait; il passa une jambe en dehors du bateau, et, mettant un pied sur le corps, il le dépouilla.
Vous avez vu des chiens ou des corbeaux, une patte sur leur proie, l'arracher par lambeaux en relevant le bec ou la tête. C'était cela. Ces hommes n'ont plus de l'homme que la face.
— Tu m'as entendu, enterre-le de suite.
Avec une pagaye, il refoula la terre des deux côtés du mort. Puis, le corps ne disparaissant pas assez vite à son gré, il appuya dessus avec les mains pour le faire enfoncer.
Triste scène : ce forçat sur ce cadavre , comme un vampire ; autour de nous le silence du désert, le silence de midi , qui prend la nature quand le soleil darde droits ses rayons de feu ; au-dessus de nos têtes, les urubus 1 noirs , ces fossoyeurs affamés de l'Amérique du Sud, flairant la mort et décrivant dans les airs leurs cercles de vautours.
* Les urubus, vulgairement connus aux colonies sous le nom de corbeaux, et au Pérou sons celui de gallinaços, sont les oiseaux les plus communs, les plus utiles et les plus respectés de l'Amérique du Sud. 11 est interdit de les tuer sous peine d'amende. Et en effet, ce sont eux, eux seuls bien souvent, qui nettoyent les villes. Leur voracité, leur coup d'œil, leur audace sont inouïs. Quand on dépèce un gibier, ils viennent saisir les lambeaux saignants contre le dépeceur même et presque dans ses mains ; ils aperçoivent et flairent toute dépouille à des distances prodigieuses; enfin, ils en-
Quelques minutes après, tout était fini. Le forçat secouait la boue de ses mains, Johannès lavait sa pagaye et la vase avait repris sa surface unie et luisante. Que l'homme est peu de chose en ce monde ! Cette créature humaine qui, l'heure d'avant, vivait agitée et bruyante, nul déjà ne s'importait d'elle, et sa tombe même avait disparu.
Je fis de nouveau attacher les mains et les bras du Ténébreux et du petit rouge : ils obéirent sans dire un seul mot. Puis prenant Isidorio à part :
— Tu vas conduire ces hommes sur Marajo, à l'ouest de Ghavès, dans la partie des caoutchouquiers. Tu leur laisseras six paniers de farine et tous leurs outils de serin gaire.
Je fis passer Johannès et John à mon bord , et le Ténébreux, avec ses compagnons, sur l'autre
glou tissent tout, quelque pourrie ou fétide que soit Pimmondice. ïl y en a des quantités considérables dans toutes les villes et on en rencontre partout. L'urubu est un petit vautour à col chauve, à bec crochu, un peu plus gros que notre corbeau, noir comme lui, mais d'un noir terne sans reflets, et assez haut sur pattes; l'espèce la plus commune a le col noir; la plus rare, qu'on ne rencontre guère que dans les savanes, a le col rose. 11 y a, dit-on, une variété d'urubus entièrement blancs; mais ils sont excessivement rares. Tous ont une odeur fétide, fortement imprégnée de musc. Je n'ai jamais entendu un seul de ces animaux crier; seulement, dans la colère excessive ils exhalent parfois une sorte de bruissement ressemblant, quoique plus faible, au grondement d'un chat qui fait tète*
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canot ; puis, me tournant vers les forçats, je leur dis : — Vous m'avez volé et vous avez voulu m'assassiner. Je pourrais vous tuer tous trois. On va vous débarquer sur une île avec assez de farine 1 pour vivre deux mois. Péchez et travaillez au caoutchouc; je vous enverrai acheter votre récolte. Isidorio et l'Indien vont vous conduire. Si, en route, vous faites un geste pour fuir ou vous révolter, ils ont ordre de vous tuer sans pitié. Souvenez-vous que je ne pardonne pas deux fois, et ne vous retrouvez jamais autour de mon habitation.
Je revins chez moi : je fis enfermer John dans une case à nègre. Isidorio et Raphaelo arrivèrent au bout de trois jours. Ils avaient fait comme j'avais dit. Pendant le voyage, qui avait duré un jour et une nuit, les forçats n'avaient pas bougé ; ils chantaieniet causaient ensemble. Raphaelo déliait l'un d'eux tour à tour, et le laissait libre deux ou trois heures, puis l'attachait de nouveau.
Arrivés à Marajo 2, ils avaient tout débarqué à terre,
1 La farine de manioc remplace le pain dans tous les pays intertropicaux. ( Voir le chapitre manioc. }
2 Marajo ou Johannès est la plus grande des îles de l'Amazone. C'est plutôt un immense delta qu'une seule île, toute coupée qu'elle est de rivières et de marais sans nombre, qui, pendant les grandes eaux et les grandes marées, communiquent avec les eaux du fleuve. Elle a plus de cent quatre-vingts lieues de tour, et se divise en deux
prisonniers et bagages, délié le Ténébreux, et pris le large immédiatement.
Je rendis à John son canot; avant de partir, il m'apprit quels étaient les forçats auxquels j'avais eu affaire.
Ceux que j'avais rencontrés étaient des fugitifs de la Montagne-d' Argent *. Partis à trois, pendant tout un jour ils étaient restés cachés, sans manger, enfouis jusqu'à la tête dans la vase d'un étang qui est au bas de la montagne. Ils avaient gagné de nuit les palétuviers2, franchi l'Oyapock à la nage, et, à travers bois, ils étaient arrivés sur les bords de la rivière Cachipour 3. Après avoir côtoyé le fleuve pendant quelportions à peu près égales et parfaitement distinctes : l'une, toute la partie qui regarde Test, c'est-à-dire l'Atlantique , est couverte exclusivement de savanes; l'autre, toute la partie qui regarde l'ouest, c'est-à-dire le continent, est couverte presque exclusivement de forêts.
1 L'un des établissements pénitenciers de la Guyane française, situé à la bouche du fleuve Oyapock.
2 On nomme 'palétuviers, des arbres qui croissent sur les côtes, dans FOeéan; ces arbres sont de toutes tailles et de toutes dimensions, avec des racines enlacées comme un réseau de serpents, des troncs lisses, et des feuilles d'un vert pâle et éternel; ils sont à sec à mer basse et baignent dans les flots à mer haute, par profondeurs inégales qui varient selon la marée, le marnage de l'Océan et l'élévation du rivage.
3 Le Cachipour ou Cassipur est un des fleuves du territoire neutre situé entre la Guyane française et le Brésil.
que temps, ils avaient trouvé des carbets d'Indiens et volé un canot. Puis ils étaient venus tout le long du rivage en poussant leur barque à la perche. Ils étaient entrés ainsi dans le lac de Mapa *. Là, ils avaient mangé autre chose que des racines et des fruits sauvages et séjourné un jour dans une cabane : mais les Tapuyas2 de Mapa ayant voulu les reconduire à Cayenne, ils s'étaient sauvés; l'un d'eux avait été pris et probablement livré aux autorités de la Guyane. Quant aux deux autres , ils avaient vécu quinze jours de fruits et de crevettes, ainsi qu'ils le racontaient, et ils allaient périr quand je les avais recueillis.
Leurs acolytes s'étaient échappés également de la colonie française ; mais John ne savait pas très-bien de quelle manière. Ils avaient été amenés un jour sur Mexiana par un de ces aventuriers qu'on rencontre sur tous les pays frontières. Contrebandiers moitié français, moitié brésiliens ; arborant tour à tour et selon leurs intérêts Tune ou l'autre de ces deux nationalités ; vivant
1 Mapa est un lac situé sur le territoire neutre qui sépare la Guyane française du Brésil. La France a eu longtemps un établissement militaire sur une île située au milieu de ce lac. On ne trouve aujourd'hui sur ses bords qu'une vingtaine de huttes à pécheurs.
2 On désigne vulgairement sous le nom de Tapuyas tous les Indiens du bas Amazone, dont les tribus mélangées et confondues avec celle des blancs forment la majeure partie de la population.
au Para réfugiés de Gayenne, et à Cayenne transfuges du Para, connus et protégés par les consuls des deux nations. Cet homme, très-connu à Gayenne et au Para, disait avoir aidé les forçats dans leur fuite, à condition qu'ils viendraient sur l'Amazone faire du caoutchouc à son compte. Et effectivement, ils travaillèrent quelque temps ; mais ils avaient avec leur patron le contrebandier des discussions fréquentes; ils se querellaient sans cesse contre tous les seringaires de Mexiana 1 auxquels ils allaient voler du caoutchouc en plein jour. Ils avaient même tué un Brésilien de Pernambuco 2 qui osait leur résister. En quelques semaines ils étaient devenus la terreur de 111e. Des plaintes avaient été adressées à l'autorité brésilienne. Mais le chef de police de ce district (mort depuis) était créancier du contrebandier de Gayenne pour une somme de 400,000 reis (1,200 fr.). On lui fit comprendre que s'il arrêtait les forçats qui faisaient clu caoutchouc pour son débiteur, celui-ci se trouverait dans l'impossibilité de le rembourser.
Et d'ailleurs, quand même le chef de police eût voulu arrêter les forçats, personne n'aurait osé se charger de cette périlleuse mission; on les laissaiibres. Seulement
1 Mexiana est une des grandes îles des bouches de FAmazone.
2 Pernambuco y que les Français nomment Fernumbouc, est un port du Brésil.
on les pria amicalement de passer sur Cavianna, où la récolte de caoutchouc devait être plus abondante. John, qui se trouvait alors dans ces parages pour son commerce de contrebande, les y avait conduits, et il prolongeait la côte de l'Ile, cherchant un endroit favorable, lorsqu'un soir il avait aperçu du feu sur Jurupari i . Ils étaient allés jusque-là, comptant piller sans doute; ils y avaient rencontré les deux forçats de la Montagned' Argent, et tous ensemble étaient revenus sur Cavianna, et John, bien malgré lui, leur avait prêté son canot pour venir me voler.
John repartit pour Bélem; c'est là où vous l'avez pris sans doute, et vous devez comprendre sa terreur quand il m'a vu l'autre jour venir à bord de votre canot.
Quant aux forçats, j'ai appris depuis qu'ils étaient revenus sur Cavianna, mais de l'autre côté de l'île, sur l'Océan, et que là ils avaient retrouvé à nouveau le contrebandier qui les avait amenés. Des marais infranchissables me séparent d'eux, et je ne les crois pas tentés de me faire une nouvelle visite. D'ailleurs ils travail- ' lent, et gagnent, m'a-t-on dit, quarante â cinquante francs par jour au caoutchouc.
Vous étiez bien informé en les croyant sur l'île ; seu-
1 Jurupari, qui en langue indienne veut dire le diable, est une de îles des bouches de l'Amazone.
lement ils ont changé de place. Vous m'avez tout d'abord pris pour l'un d'eux; j'ai eu de mauvaises idées sur votre canot et ses habitants, et leur souvenir maudit a failli me priver de notre douce rencontre. Bénies soient les ardeurs de chasse du seigneur Carlos, bénie soit la prororoca! Et maintenant, chers hôtes, vous avez noblement gagné votre sommeil en m'écoutant jusqu'au bout, je vais vous conduire à votre carbet.
Deux rêves.
Quant à nous, il était tard, les événements de la journée ne nous avaient pas permis la sieste accoutumée, nous prîmes congé de nos hôtes. Carlos s'en fut à notre cabane, et j'allai visiter mon canot. Il n'y avait à bord que John, et Isidorio qu'à ma prière don Henrique y avait envoyé pour la nuit. Je connaissais la confiance absolue que son maître avait en lui, et, le sachant sur le bateau, je pouvais dormir à terre, ce que je n'avais pas fait depuis mon départ du Para; car dans ce voyage je traînais avec moi mes cartes, mes
papiers, mes bagages, toute nia moisson de trois années de courses ; et je n'avais qu'une confiance médiocre dans mon équipage, plus médiocre encore dans la plupart des hôtes momentanés de ma route. Inquiet ainsi qu'un avare, je revenais chaque nuit dormir à mon bord; mais chez don Henrique j'étais un peu en France, et, comme un gardien de Paris, Isidoriome promettait sécurité complète. La confiance est souvent une sympathie; ou elle ne vient jamais, quoi qu'on fasse, ou elle monte au cœur subitement, et elle y reste — jusqu'à l'heure de la déception.
Tous les hommes de l'équipage étaient à terre, et, comme d'antiques païens, célébraient, à n'en pas douter, les mystères de la bonne Déesse. C'est le premier holocauste de tout Indien qui débarque; le dieu Tafia n'est adoré qu'après. Mais je connaissais trop les habitudes équatoriales pour m' étonner à ce sujet. Je gagnai mon hamac solitaire.
Je me balançais depuis quelques minutes, succombant peu à peu à cette somnolence qui est déjà le repos, qui n'est pas encore l'oubli ; heure douce, où les pensers s'effacent, comme au déclin du jour les ombres s'effacent dans la nuit ; où l'âme, emportée hors de ce monde réel, dérive dans des songes empreints des derniers désirs; où, sur les pas du sommeil, se lèvent parfois des rêves enchantés, ivresses d'amour, espoirs sensuels, que le prophète promet à ses croyants, que
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l'opium donne à ses adeptes. Les feux de l'équateur, le hamac et son bercement, bien mieux que le lit de nos froids climats, disposent aux rêves.
Et, vision ou réalité, une femme était debout contre mon hamac, un alcarazza d'eau fraîche à la main ; et sa voix douce et lente murmurait :
— 0 branco, le blanc, veut-il pas se désaltérer, avant dormir ? son sommeil en sera plus doux.
Et à la lueur de ma lampe nocturne, je distinguais une mulâtresse, belle, comme dorée
Avec un rayon de soleil ;
jeune sous sa tête penchée et voluptueuse ; des fleurs aux cheveux; des yeux longs d'Égyptienne, lascifs, demi-fermés d'amour sous leurs sourcils noirs; la bouche aux lèvres rouges, sensuelles, aspirant d'autres lèvres à ses dents blanches; les épaules nues; la gorge voilée sous une batiste entr'ouverte et transparente. Tout son être respirait ces voluptés des sens que respirait Agar, quand Abraham se prit h réfléchir sur la stérilité de Sarah.
Gomme la plus délicieuse de toutes les coutumes sud-américaines est, selon moi, celle de se lever matin, je quittai mon hamac aux premières lueurs du jour, et, soulevant la natte qui me séparait de Carlos, j'entrai chez lui, ainsi qu'on îe fait au désert, sans m'an-
noncer. Aux pâles clartés de l'aube naissante, je crus voir fuir empressée, de l'autre côté du carbet, une forme, une ombre, noire comme la nuit qui la cachait. En dépit de ses projets endormis de la veille, Carlos était éveillé et sifflait joyeusement une fanfare de chasse, avec un air de fatuité inénarrable. C'est que, sous l'équateur, il y a dans les fraîcheurs odorantes du matin un charme enivrant qui réveille et séduit toute créature.
— Savez- vous bien, cher compadre (c'est ainsi que Carlos m'appelait toujours), savez-vous que l'hospitalité de votre compatriote est véritablement antique ? Comme je m'endormais hier au soir, une esclave de Nubie, pur noir, est venue de sa part m'offrir du café... J'ai pris le café... Don Henrique est-il sorcier pour savoir mes sympathies pour le café d'Afrique ?
— Vous êtes devenu tout à fait créole, mon cher Carlos, et mon compatriote connaît les préférences créoles.
Don Henrique arriva comme moi.
— Comment avez-vous dormi sous l'équateur? nous dit-il. Les doux songes ont-ils visité mes hôtes?
— Vous êtes mon divin prophète, répondit Carlos, et, en vrai croyant, j'ai dormi dans le plus beau de vos paradis.
— Eh bien ! reprit Henrique, la salle de bain est à côté; en bons Orientaux allez faire vos ablutions, après
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quoi, si vous voulez, j'ai des narguilés et du tabac parfumé, vous reviendrez ici fumer à l'orientale.
— Vous êtes un hôte adorable; vous pensez à tout, et en passant les mers vous avez secoué de vos pieds, comme une poussière inutile, les préjugés de l'Europe. Vous comprenez tout : la volupté, la table et la paresse.
Don Henrique partit devant nous.
— Mon cher Carlos, lui dis-je, vous appelez toujours préjugés des mœurs et des idées que vous ne pouvez avoir, vous qui avez pris vos mœurs aux créoles.
— Gompadre, vous n'êtes qu'un Européen obstiné : vous ne comprenez rien à la vie de l'équateur. A quoi sert voyager, si ce n'est pour prendre à chaque peuple ses meilleures coutumes et dépouiller toutes ses vieilles idées? Mais, vous autres Français, surtout, vous êtes imbus de préjugés et de pruderies indicibles. Ainsi, par exemple, pour vous, il est très-reçu, sans souci de la morale, de favoriser certains vices chez votre hôte ou votre ami. S'il aime la table, vous lui prodiguez des dîners et des vins à flots, jusqu'à l'enivrer; s'il est joueur, vous lui trouvez des cartes et des partners pour risquer sa fortune, du soir jusqu'au matin; mais vous êtes sans pitié pour les voluptueux.
— C'est qu'en Europe, mon cher Carlos, nous pensons que c'est une triste chose de donner le corps mm
donner l'âme, et qu'en ce monde on peut tout offrir à jour fixe, tout, excepté de l'amour.
— Sornettes, compadre, sornettes ! On achète de la volupté comme autre chose. Quant à cet amour dont vous parlez, où peut-on le trouver ?
Est-ce dans votre Europe, avec le mariage tel que votre civilisation moderne vous l'impose par ses besoins et ses vanités? Cet amour de l'âme et des sens, cet idéal accompli, le plus doux qui soit en ce monde, vous ne le pouvez même pas dans votre patrie. La civilisation le défend hors mariage, et le mariage n'est qu'un trafic commercial , où ni le cœur ni les sens ne sont consultés. Quand deux fortunes se sont rencontrées par hasard ou par recherche, deux notaires bâclent à grands frais un contrat de défiances et de spéculations sur des décès. Alors vous vous publiez, comme vous dites, profanant tout d'abord le mystère sacré d'un bonheur qui devrait rester le plus mystérieux de tous. Puis, en grand cortège , habillé de noir comme pour des funérailles, vous allez jurer fidélité perpétuelle , perpétuelles amours, à une femme que vous ne connaissez pas, qui ne vous connaît pas; et qui devant Dieu jure de vous aimer, au moment peut-être où, dans la même église, on chante les chants de mort sur le cadavre de celui qu'elle aime. Et vous appelez cela de l'amour légitime ! Tenez, je vois tous les jours dans vos journaux d'Europe les mariages et les décès publiés à la même co-
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lonne ; vos journaux ont raison : le mariage, tel que vous le faites, est une première mort. On peut bien annoncer ensemble les mariés et les défunts. J'aime mieux vivre ici, me mariant et divorçant au hasard de mes rencontres; du moins, je les choisis à mon gré, et vous-même, tout Européen que vous êtes resté, un jour ou l'autre vous reviendrez et au désert et à mes amours.
— Au désert, peut-être! à vos amours, non, non! mon cœur, plus que ma lèvre, est altéré, et comme h notre poète, il me faut désormais :
Pour que ma soif s'étanche , Que le flot soit sans tache et pur comme un miroir. Ce sont les chiens errants qui vont à l'abreuvoir.
Venez en France, venez, nous vous convertirons; à voir nos bonheurs, vous désirerez le vôtre; venez, un jour ou l'autre, nous vous ferons rencontrer par le monde quelque belle jeune fille aux longs cheveux, au front calme, au regard limpide; Marguerite, avant Faust, laissant lire sur son front la candeur de son âme, si belle qu'on s'incline , si chaste qu'on la rêve pour sœur. Alors nous vous entendrons renier le passé, pour vous agenouiller, balbutiant devant la suave figure. J'en ai tant vu déjà, de ces débauchés superbes, se courber tout à coup sous le regard d'une enfant !
— Pauvre compaclre, si vous en êtes là, mariez-vous. Moi, je garde mes passions créoles; je ne pourrais pas les plier aux préjugés de votre civilisation. Mais vous, partez, partez et mariez-vous vite. — L'homme est comme le cheval : — les chevaux sauvages du désert peuvent aller errants, vivant leur libre vie ; mais ceux qui naissent dans la fourmilière, et qui veulent y rester, grouillant les uns dans les autres, parqués comme des bestiaux ; — ceux-là, pour avoir l'avoine toujours prête, Técurie toujours propre, pour s'aider au dur travail de la charrue quotidienne, pour se panser l'un à l'autre les plaies du fouet du maître ; pour se soutenir un jour, quand les jambes leur manqueront au bout du sillon; ceux-là doivent s'atteler deux à deux , afin de vivre, se disputant, chat et chien de la même case, maudissant leur chaîne, et s'y débattant comme des singes dans des lianes; jusqu'à l'heure où, épuisés de combats, énervés, meurtris et blessés par le harnais, — monsieur prend à droite et madame prend à gauche.
— Idées de vieux garçon, mon bon Carlos. Tous les êtres en ce monde vivent à deux, les aigles comme les cygnes. Le mariage est souvent le bonheur. On peut rencontrer Yanimœ dimidium meœ. Si on ne la rencontre pas, deux âmes qui se sentent réunies à toujours se ploient l'une à l'autre, et se font heureuses par habitude ou par calcul. Les liens qu'on sait éternels ne blessent pas. — Geux qu'on peut rompre au premier
caprice nous gênent un jour, comme toute chose au monde, et alors, affaiblis par l'usure quotidienne, détrempés par de vagues espérances, ils se brisent au choc d'un atome.
— Non, non; je suis comme l'Indien, j'aime ma liberté pour tout, partout et toujours. Tous les liens m'effrayent. Je reste au désert pour rester pleinement libre. Mais, si j'habitais l'Europe, j'y vivrais comme ici, au hasard de mes passions, sans m'importer du monde et de ses vains bruits.
— Oui ! cela va quelques années, mais tôt ou tard il faut vieillir. Quand le premier feu des passions s'est noyé dans l'assouvissement, l'âme se reploie sur ellemême et souffre. Si fort qu'il soit, chacun, par intervalles, a besoin de conter 3a peine ou son bonheur, le front sur une épaule aimée. A les garder toujours, les amères pensées s'amoncellent sur le cœur, ainsi que des moisissures sur un arbre malade. L'âme ne prend que de la tristesse et point d'amour aux mariages êphémérides. Un jour elle se réveille pleurante et navrée de vivre délaissée. Pour l'étourdir, vainement on précipite ses plaisirs, courant à toutes les enseignes, prenant ses joies à tous les carrefours, ses rires à tous les tréteaux ; le soir il faut regagner son foyer solitaire ! On se réveille las du bruit et du monde , et subitement on se voit vieux, malade, entre son chien et sa servante, qui guettent avides les os qu'ils vous voient ronger. Les
malheurs à deux du voisin semblent des félicités, et on se consume de regrets, et on se prend à dire : Si j'avais su !
Cela est triste, oh! triste, et il n'y a que ceux dont le cœur est mort, ou qui sont nés sans âme, qui peuvent vivre ainsi toujours. Non, non, si le mariage et son éternité hasardeuse vous effrayent, si vous avez peur de l'attelage comme vous dites, si vous craignez les billets contraires dans cette loterie sans appel, fuyez du moins la solitude entière. Plutôt que végéter de votre vie aride, mieux vaut encore chercher et suivre ces douces liaisons : amour, affection, habitude, qu'on prend selon son cœur; qui ne doivent jamais finir et qui finissent toujours ; rêves divins quand elles vivent de l'amour qui les a fait naUre ; rêves humains quand elles vont trébuchantes entre l'amour et l'argent, qui les soutiennent ; que le monde tolère s'il ne les patente pas, et pour l'une desquelles le chantre d'André, George Sand, a écrit :
« Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés du reste du monde? pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel amour ? »
— Et moi, reprit Carlos, sous le soleil de l'équateur, je vous dis : Qu'y a-t-il d'impur à chercher des plaisirs qu'inspire un ciel en feu? pourquoi flétrir des bonheurs qui ne nuisent à personne? Les heures sont courtes,
hâtons-nous. Le soleil qui nous brûle affole nos sens; oublions tout dans les bonheurs sensuels ; aimons donc ! aimons donc ! et rions des songes creux de la vieille Europe!...
Et Carlos, créolement négrophile à l'endroit des Africaines, me conta longtemps les vertus tropicales des négresses et ses principes amoureux...
Mais, propos d'un autre monde, souvenirs d'hospitalité créole, vision disparue d'une nuit d'équateur, que venez-vous faire au bout de ma plume ? Restez, restez entre les tropiques. Des hommes enivrés par des soleils de feu, affranchis de tout dans la liberté sauvage du désert, ont des mœurs et des idées qui ne se racontent pas sous le froid climat de la froide Europe.
Un© habitation sous l'équateiir*
Nous allâmes au bain que don Henrique nous avait indiqué, et nous y étions encore quand il vint nous proposer de visiter son habitation et ses cultures.
— Vous savez, nous dit-il, que cela est dans le programme d'hier et dans les obligations fatales de tout propriétaire; finissons de suite, pour n'y plus revenir.
Je n'ai jamais beaucoup aimé ces promenades sans fin auxquelles visiteurs et visités se croient éternellement condamnés; les uns, admirateurs quand môme,
les autres, cicérones, à contre-cœur modestes, des mille coins et recoins d'un domaine; du Japon jusqu'à Rome, ce sont toujours mêmes folies, coûteusement entassées au caprice d'un homme, tout satisfait de son goût et de son bon sens. Pour une chose belle ou bizarre, il faut en essuyer cent inouïes et stupides, ou rebattues comme les pavés d'une cité : ici, c'est un mur nouveau, dont tout le mérite est d'empêcher une perspective splendide ; là , c'est un arbre abattu parce qu'il donnait de l'ombre au milieu d'un Saharah de soleil; cependant, à l'exhibition de chaque invention nouvelle, il faut s'extasier à tout prix sur les heureuses idées de son hôte , car un propriétaire est comme un père , il ne pardonne ni la critique , ni l'indifférence , quant aux mérites de ses enfants. Toutefois, nous suivîmes don Henrique.
Je ne décrirai point toutes les mille choses variées et diverses qu'on trouve et qu'il faut trouver sur une habitation jetée aux bords de l'Amazone; on les devinera sans peine. En France, où soit à la ville, soit aux champs, nous avons un fournisseur qui façonne à forfait toutes les nécessités de la vie, il suffit de posséder les meubles à usage quotidien ; mais au désert il faut tout avoir à soi et chez soi ; il faut faire sa maison, son hamac, sa chemise, son filet et son pain ; et si les habitants de ces heureux climats avaient nos besoins infinis, il faudrait une tribu pour servir un homme. Il
me suffit de dire que tous les corps de métiers auraient pu trouver chez Henrique quelques-uns des outils consacrés à leur profession.
Nous vîmes d'abord, sous un vaste hangar couvert en feuilles, un vieux nègre, à la peau ridée, à la barbe et aux cheveux rares et blancs, fumant sa longue pipe indienne, assis à terre et tissant un chapeau de paille d'uaruma-miri1. A côté de lui, un Tapuya, aux membres ramassés, fend, sans fatigue, quoiqu'en soufflant comme un forgeron, le tronc d'un muruti2 destiné à des planchers de cabane. Je n'ai jamais vu de charpentiers plus habiles que les Indiens de l'Amazone ; habitués à tout faire à la hache, canots, planches, poutres, etc., ils taillent avec une adresse rare des bois qui souvent ébrèchent le fer, tels que la racine veinée du copahyba, ou le murapinima. Autour de ces deux hommes et pêle-mêle, une forge éteinte, un établi de menuisier, un tour, des étaux, un métier de tisserand, etc., annoncent le grand atelier du manoir équatoriaL
1 Unaruma-miri est une plante à larges feuilles, dont les linéaments fendus ou coupés en pailles de toutes grosseurs servent à faire des chapeaux, des paniers, des tipitis, etc. Elle est très-commune dans le bas Amazone.
2 Le palmier muruti ou miriti est un des arbres les plus élevés et les plus gros du bas Amazone. On le trouve en abondance sur presque toutes les îles qui encombrent la bouche du grand fleuve.
Au bord de l'eau, des monceaux de noix d'Àndiroba 1 ensevelissent à moitié tout un monde de pots de terre et de dames-jeannes vides destinées à recueillir l'huile des noix qui les entourent. Des noyaux d'unicurikaïa, avec lesquels on prépare le caoutchouc, sont entassés dans de grands paniers tout prêts à partir pour le seringal2. Le fragile toit de feuilles de bananier qui les abrite est adossé à une sorte de grange couverte en feuilles de boiu-assu3, dans laquelle du riz non pilé est étalé par monceaux, semblable à des grains d'avoine encore couverts de leur balle blanchâtre. Au-dessus, attachés par douzaines, des centaines d'épis de maïs, jaunes comme des graines d'or, ou violets comme des aubergines, pendent du toit, à demi cachés par leurs écorces jaunies; le vent du matin qui les agitait faisait bruir leurs feuilles séchées, et mon hôte me dit en passant :
— Ne croyez-vous pas entendre le vent soufflant à travers les feuilles mortes au fond de nos forets?
— Hélas! lui dis-je, ce n'est pas la brise de la patrie.
1 Les noix d'Andiroba servent surtout à faire une huile à brûler très-employée dans le bas Amazone.
2 Le seringal est la cabane sous laquelle on prépare le caoutchouc.
3 Le boin-assu ou bassu est un palmier dont les feuilles atteignent jusqu'à dix et quinze pieds de longueur.
— Non ; mais ce n'est pas non plus le vent d'hiver. Croyez-moi , vous regretterez l'équateur et ce vent chaud, ce soleil que vous maudissez; je vous entends d'ici les appeler comme, par la souffrance, on appelle sa mère. Il en est de ceux qui ont vécu sous notre soleil et qui retournent en Europe, comme d'un pauvre enrichi qui retombe en pauvreté. Quand, l'hiver prochain , par vos nuits neigeuses et glacées, vous irez le long de nos boulevards, souffrant et vous ramassant de froid sous un lourd manteau , souvenez-vous de don Henrique.
— Ami, si vous saviez combien de fois je me suis souvenu depuis trois mois !
Un peu au-dessus d'un champ de cannes à sucre nous vîmes le moulin peu coûteux, et simple comme l'antique, qu'on rencontre dans toutes les habitations. C'était le même qu'au Pérou. Deux troncs d'arbre polis et juxtaplacés, supportés par deux potences, mus par des bras comme ceux de nos puits de France, pivotent, écrasant les cannes entre eux. De là, le jus et les roseaux broyés sont recueillis dans des bassines de cuivre disposées sur des fourneaux en terre , pour sortir bientôt sirop ou mélasse. Un grossier alambic, moitié cuivre et moitié bois, s'adapte à l'une d'elles les jours de tafia.
— Reconnaissez-vous le trapiche du Pérou? me dit Henrique; c'est grossier, mais il m'eût fallu faire venir
ici toute une bande d'ingénieurs et d'ouvriers; ma Thêbaïde eût été connue et gâtée. J'aime mieux mon trapiche. Je ne fais de cannes que pour le tafia et le sirop nécessaires à ma consommation. J'ai plus de compte à recueillir du caoutchouc.
Le manioc.
Derrière le moulin un silo de maniocs attendait la râpe. Tout le monde connaît ce blé de l'Amérique du Sud et de tous les pays situés entre les tropiques. C'est une racine assez semblable à un radis noir, quoique plus longue et allongée, qui croît en six ou huit mois, poussant un arbrisseau de sept pieds de hauteur environ. Il y en a de quinze à vingt espèces. On le plante entre mai et juillet en général. A maturité, on coupe les arbustes et on arrache les racines, qui se rencontrent en terre par touffes, ainsi que nos pommes de terre.
Les Indiens du haut Amazone le font souvent sur les îles du fleuve, afin de n'avoir pas à défricher avant de planter. Au moment où les eaux commencent à baisser, ils quittent le village, descendent sur une île dont la plage abandonnée par les flots depuis quelques jours à peine s'étend parfois dans la rivière sur deux ou trois lieues. Champs d'alluvion faits d'un limon le plus iecond du monde, détrempés sous les eaux bourbeuses de l'Amazone, chauffés à des soleils de feu, rafraîchis mais non refroidis par des nuits toujours chaudes, par des pluies plus chaudes encore. Tout y croît, arbres, arbustes, roseaux, à les regarder pousser. Huit jours après la plantation, les feuilles du manioc paraissent, et en six mois les racines sont mûres. Des tribus entières vivent là, chassant et péchant, attendant l'heure de la récolte. Quand l'eau recommence à baigner la plage, chacune arrache ses racines, mûres ou non, et retourne à ses bourgades ou à ses carbets épars : vie d'Indien nomade, insouciante et calme, incomprise en Europe, que la civilisation qui monte relègue déjà vers le centre de l'Amérique, et qui bientôt peut-être disparaîtra de ce monde.
Je vois et je verrai bien longtemps par le souvenir ce que j'ai vu tant de fois dans l'Amazone, soit au Pérou, soit au Brésil, quand, attardés par le travail de la veille, nous demeurions tout un jour sur une plage. Aux premières clartés du soleil, un canot, plus souvent
une uba, arrive ramé par quatre ou cinq Indiennes. Un Indien, leur époux ou leur père, est au milieu du canot, à demi étendu sur des bananes. Tout un peuple d'enfants, nus comme des vers, débarque d'abord et va courant sur le rivage, cherchant des coquilles ou des bâtons charriés par le fleuve. L'homme descend ensuite, calme, lent, silencieux; pour tout vêtement il a un pantalon de coton rougeâtre et grossier, commençant au nombril et cessant au genou. D'une main il tient un sabre d'abattis et une de ces longues sarbacanes indiennes *, qui savent souffler h l'oiseau comme au tigre une mort infaillible et muette; de l'autre il porte un petit sac en filet, contenant un pot de poison, des hameçons, un briquet, de la soie de suma ima2
1 Ces sarbacanes, longues de six à huit pieds environ, sont faites de deux morceaux de bois creux, polis à l'intérieur, juxta-posés, attachés par des écorces d'arbre, et enduits de résine extérieurement.
2 Cette soie, dont il y a plusieurs variétés, provient du fromager; elle est line, courte, luisante, ressemble un peu à notre bourre de soie. Il y en a de blanche et de roussâtre. Elle se rencontre en abondance excessive sur les bords de l'Amazone, et pourrait être utilement employée dans le commerce. Divers essais ont été tentés à cet effet, mais ils n'ont pas réussi. Les soies ont été trouvées trop courtes et, par suite, d'un tissage difficile. Je crois, malgré cela, qu'il serait aisé et fructueux de l'utiliser, surtout avec la perfection des mécaniques modernes. La soie de suma uma sert, dans le pays, à faire des coussins, des oreillers, des matelas, etc. Les Indiens l'emploient exclusivement pour leurs flèches de sarbacane.
pour ses flèches1, une pipe et du tabac en carotte. Il regarde flegmatiquement autour de lui et va s'asseoir sur le point le plus élevé de la plage. Les femmes débarquent à leur tour, tirent le canot sur la grève, et portent aux pieds de l'Indien les bananes, les ballots de maniocs tout coupés, et quelques poteries de terre. Les élégantes ont une jupe et une chemise ouverte qui finit à la ceinture, avant la jupe. Celles que les années ou les soins de la vie rendent indifférentes, qui, désormais sans désirs ou sans espoirs, ne se soignent plus, celles-là, — sur l'Amazone, — n'ont qu'une jupe. Sur les affluents du grand fleuve, c'est-à-dire chez les Indiens tout à fait sauvages, les premières portent une coquille ou un morceau d'écorce; — les autres, rien. — Tout est relatif ici-bas.
A peine arrivées, les femmes prennent leurs sabres d'abattis, se dispersent, et vont couper de longs roseaux de canna brava2 hauts de dix pieds, qui ressemblent à des cannes à sucre sauvages. Au bout de quelques
1 Ces flèches, longues de sept à dix pouces, grosses comme de fines allumettes, sont faites d'un bois léger, mais si dur qu'il pénètre dans la plupart des bois. L'une de leurs extrémités, appoinlie d'un bout comme une aiguille, est empoisonnée dans un poison si subtil, qu'il tue le tigre ou tout autre animal, en moins d'une minute. Le corps de la flèche et son autre extrémité sont entourés d'une ou de deux petites boules de soie de suma uma, non pressée, qui permettent au souffle de chasser la flèche dans la sarbacane.
2 Ces roseaux croissent en abondance excessive, surtout dans le
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minutes, chacune d'elles revient chargée comme la femme de la Bible; elle choisit dans son ballot les quatre roseaux les plus forts, et les plante en terre à cinq pieds les uns des autres. A quatre pieds du sol, elle les casse à demi d'un coup de sabre, les courbe à la cassure, et ramène côte à côte, deux par deux, les quatre moitiés pendantes. Avec les pelures ouïes feuilles de canna brava elle les attache deux par deux : puis, quand, ployées et amarrées, elles forment ainsi la charpente d'une cabane, elle étale sur eux les roseaux qui lui restent. La maison est faite. J'ai dormi bien des nuits sous ces toits, et des nuits plus calmes que sous nos lambris sans sommeil. Point de soucis, point d'alarmes : la chasse ou la pêche suffisent aux besoins du jour; la vie s'écoule sans pensers, comme un sommeil.
Si les Indiennes sont plusieurs femmes à la même case, pendant que l'une fait le carbet, les autres vont chercher d'autres roseaux pour le lit, et sur la plage du bois pour faire du feu ; s'il n'y en a qu'une, elle va successivement el en silence ramasser son bois et ses roseaux. Cependant les enfants continuent de jouer sur la plage, et l'Indien, toujours assis, coupe silencieuse ment son tabac.
Quand le bois est trouvé, le feu prêt, l'Indienne va
haut Amazone où il y en a des plaines entières sur les îles ou les plages du grand fleuve.
au fleuve, y prend de Feau dans sa marmite, la range sur le feu en Farc-boutant avec une branche fichée en terre, puis la remplit avec des bananes, du poisson salé et du piment.
L'homme alors vient allumer sa pipe et s'asseoit au feu, regardant calmement, mais sans y toucher, son festin qui s'apprête.
Quand le poisson est cuit, il mange ; quand il a de sa prébende jusqu'à la gorge, il se lève, prend sa sarbacane, et part, toujours sans mot dire. Les femmes et les enfants mangent à leur tour, et, s'il en reste, elles vont tout jeter aux poissons du fleuve,
Après quoi, chacune prend un ballot de maniocs, qu'elle porte au champ qu'elle a choisi. Là, par la pluie ou le soleil, jusqu'à la nuit, armée d'un bâton pointu durci au feu, elle fait en terre des trous irrégulièrement espacés où elle enterre ses boutures. A la nuit tombante elle revient au carbet. L'Indien y est déjà, dormant étendu sur la plage ou se baignant au fleuve. Elle fait le feu et le repas comme le matin ; et le lendemain elle recommence ce qu'elle afaitla veille. Quand elle a fini de planter, tantôt elle déracine les herbes qui croissent autour des maniocs ; tantôt elle fait sécher au soleil les poissons et les venaisons que FIndien rapporte; ou va tissant, cousant, lavant, rapiéçant toujours, soit le caleçon du père ou du mari, soit sa jupe déchirée aux épines de la forêt. Et quand le ma-
nioc sera venu, c'est elle qui, de ses mains débiles, ira couper les tiges des arbustes et arracher leurs racines à la terre ; c'est elle qui fera les hottes d'uaruma-miri pour transporter la récolte; c'est elle encore, elle toujours, elle seule qui, le front courbé sous une rude écorce retenant à son dos son panier plein de racines, transportera jusqu'au canot la moisson de l'année. Et ainsi pendant six mois, et ainsi toujours.
Ah ! vous qui vous plaignez quand la robe du jour n'est pas coûteuse assez, vous les bien-aimées de nos cœurs, femmes, sœurs ou maîtresses; vous qui vivez toujours idoles : à qui, pères, frères, maris, amants, nous venons sacrifier tous, et tout et toujours, allez sur l'Amazone, allez voir la vie que vit une Indienne, celte belle moitié comme vous de notre espèce humaine !
Quand les racines sont récoltées, on les broie à l'aide d'une râpe en cuivre ou en fer-blanc, disposée par trous dentelés comme les râpes à sucre des épiciers. La râpe des Indiens sauvages, auxquels les métaux sont inconnus et trop coûteux, se compose d'une planche enduite de résine durcie, qui retient des os concassés placés en saillie, comme les dents d'une mâchoire de requin.
On prend ensuite le tipiti; c'est un long boyau de quatre à cinq pieds de haut sur quatre pouces de diamètre, sorte de tuyau de poêle, faitd'écorces à'uarumamiri tressées, fortes comme du fil de fer, élastiques
comme du caoutchouc. Chacune de ses extrémités se termine par une boucle tressée. On le remplit entièrement avec le manioc râpé, qui ressemble alors à de la purée de pommes de terre. Grâce à l'élasticité de ce long tube, on augmente son diamètre aux dépens de sa longueur en y foulant la bouillie de manioc. On raccroche à la poutre du toit par une de ses deux boucles, tandis qu'à l'autre un homme se suspend ainsi qu'un sonneur qui met une cloche en branle. Le tuyau s'allonge en pressant la purée de manioc, dont le jus suinte à travers les mailles serrées du tipiti. On le laisse ainsi exprimer son suc pendant quelques jours, après quoi on le retire pour préparer la farine.
Cette opération est indispensable, parce que le jus de manioc est un poison. — A l'aide du tipiti, qu'il serait facile de remplacer par une presse quelconque, le poison s'écoule, et il ne reste que la farine. Les créoles affirment que la peau de la racine de manioc est le contre-poison du suc. Si on râpait, disent-ils, cette écorce avec la chair, les râpures neutralisant le poison, on pourrait de suite faire sécher la farine au soleil ou au feu, sans redouter le dépôt vénéneux que prévient l'opération de la presse. — A l'appui de cette assertion, ils montrent les vaches, les tapirs, etc., qui mangent impunément le manioc cru. Comme dans nos forêts j'ai vu des vaches manger des champignons vénéneux sans résultat fatal, et que j'ignore absolument
les similitudes ou les dissemblances de l'estomac d'un homme et de celui d'une vache, je ne puis rien affirmer à ce sujet.
Mais en même temps, je ne puis comprendre comment cette racine qui croît si abondante, qui donne du bois, dont le goût est agréable, qui est presque aussi nourrissante que le blé, qui produit le tapioka que tout le monde connaît, n'a pas encore été acclimatée dans le midi de la France, et surtout en Algérie, quand elle l'est déjà dans le Piémont. — Si le danger qu'elle présente la fait proscrire, il est du moins une de ses variétés, vulgairement connue sous le nom de youca macachera ou manioc doux, qui n'est pas vénéneuse, et qu'on peut essayer. Qui sait quels services le manioc, ce blé de l'Amérique du Sud, peut rendre un jour à la vieille Europe?
Comme le blé aussi, le manioc sert à maints usages. Le poison extrait du tipiti, puis bouilli et mélangé de piment, fait une sorte de moutarde et de sauce trèsconnues sur l'Amazone sous le nom de tucupi. — Les Indiens font avec des racines de youca bouillies, une boisson agréable au goût, et très-usitée dans l'Amérique du Sud. Sa fabrication est tout un tableau de mœurs indiennes.
Sur un grand feu qui brûle au milieu du carbet, quatre ou cinq chaudières en terre cuite chauffent remplies d'eau et de manioc. Tout autour, des femmes
nues ou à demi vêtues, selon la tribu, les cheveux dénoués et tombant droits sur les épaules, les dents noircies au rifaji *, se tiennent tantôt debout, tantôt accroupies, mais toujours surveillant les chaudières d'un œil attentif; retirant les racines h mesure qu'elles les jugent cuites, et les jetant dans une uba 2 placée à côté du feu.
Par intervalle, chacune d'elles quitte son poste tour h tour et va gravement cracher dans la uba, avec le geste et le jet d'un matelot qui chique. A côté du canot, une ou deux autres Indiennes sont assises h terre et retirent avec leurs doigts les écorces brûlantes des youcas; à chaque brûlure elles interrompent puis reprennent leur travail sans mot dire. Quand tout ce qui cuisait sur le feu a été jeté dans la uba jusqu'au dernier morceau, toutes les femmes viennent s'agenouiller autour du canot; puis, comme des blanchisseuses qui lavent, elles écrasent avec leurs mains les racines bouillies; et pendant tout ce temps elles prennent, mâchent et rejettent dans le canot des morceaux
1 C'est une petite plante que les Indiennes mâchent pour se teindre les dents en noir. Elles prétendent que cette teinture conserve les dents et empêche les douleurs. Gela n'est pas d'usage général, mais particulier seulement à quelques tribus.
2 Les vieux canots ou ubas servent de meubles aux Indiens. Gardés entiers, ils font des lits ou de grands baquets pour l'eau, l'huile, etc.; coupés en deux et garnis de pieds, ils font des bancs, etc.
HUIT JOURS sous l'Equateur 133
de manioc. C'est grâce à cela, disent-elles, que la boisson fermentera! Et beaucoup d'Indiennes ont perdu leurs dents à ce métier, et toutes sont flères de fabriquer deslevûres pour la boisson des hommes ! — Quand tout est écrasé, la plus vieille se lève, donne le signal; alors chaque femme va prendre son amphore, espèce de vase antique, sans anses, étrangement tatoué, comme celle qui la porte. Elle y jette cinq ou six poignées de pâte de youca, puis va le remplir au fleuve. Aussitôt rentrée à sa cabane, elle couvre son amphore avec des morceaux de feuilles de bananier, et au bout de quatre à huit jours, la chicha est bonne à boire avec sa saveur acidulée, qui la ferait prendre pour du lait caillé. J'ai ouï dire ici qu'il ne fallait voir faire ni le vin ni la cusine, les cuisiniers, dit-on, mixturant leurs sauces, et les vignerons foulant leurs vins avec des pieds douteux.
Les racines de manioc servent également à faire de l'eau-de-vie connue sous le nom de beiju au Brésil, et diverses boissons, douces ou fermentées, qui varient selon les pays ; elles sont universellement employées en farines et en pains ou gâteaux.
Dans presque tout le Brésil, on mange les farines telles quelles. Si on en servait en France, elles seraient d'usage agréable, au moins pour absorber les sauces que le carit nous fait délaisser; mais comme pain elles sont médiocres. Sur l'Amazone on les sert, aux blancs,
dans une tasse; aux nègres, au panier même. Maîtres et esclaves la prennent avec leurs doigts, sèche ou détrempée, soit d'eau, soit de bouillon. A Cayenne, dans les colonies, au Pérou, en Bolivie, dans l'équateur, etc., et chez beaucoup d'Indiens sauvages de l'Amérique du Sud, on fait avec la farine une espèce de pain à forme de galette plate et ronde, que les Brésiliens appellent beiju-xica; les créoles de Cayenne, cassave. Partout on fait des gâteaux, des biscuits, etc.
Sur les bords du grand fleuve, on fabrique deux sortes de farines, qui circulent dans le commerce par paniers de quinze à trente kilos. L'une, la farina secca, ou farine sèche, n'est autre chose que le manioc séché au sortir du tipiti. C'est également avec le manioc pressé que se fait le tapioka, cet amidon du manioc. Pour l'obtenir on lave la farine à l'eau. La fécule qui est le tapioka se dépose. On rejette Feau et les parties ligneuses, puis on fait sécher la fécule. La farine d'eau est d'abord triturée à l'eau dans une bassine, puis cuite jusqu'à assèchement complet. Seule, elle se conserve longtemps, plus d'une année, sans se détériorer: c'est le couaque de Cayenne. Sur toute l'Amazone brésilienne elle sert de pain et forme, avec le poisson salé , la nourriture presque absolue des nègres et des Indiens. La consommation qu'ils en font est inouïe.
Chaque fois qu'un Indien mange ou boit, et ils man-
gent et boivent à la façon des canards, il va au panier de farine, et là il remplit à pleins bords son large coui, grand comme une tasse à café au lait de l'ancien temps. S'il mange, à chaque bouchée de poisson qu'il avale, il plonge ses cinq doigts dans le coui, et il lance dans sa bouche, démesurément ouverte, une poignée de farine ; s'il veut boire, vous le voyez s'incliner sur la rivière, et, au fil de l'eau, remplir sa tasse déjà pleine de manioc. Emportée par l'onde, la farine s'en va traçant un nuage jaune qui flotte à la surface des flots. Longtemps il la laisse couler ainsi en suivant des yeux le nuage qu'il fait. Il se décide enfin à retirer son coui de l'eau. Il délite alors avec ses doigts ce qui lui reste de farine, boit tant qu'il peut, mais d'une seule haleine, et jette au fleuve tout ce qu'il n'a pas pu boire. Ils appellent cela faire le mingao. Comme en moyenne la farine ne vaut que 40 reis ou 12 centimes le kilogramme, le mingao n'est pas coûteux. Mais qu'il coûte ou non, peu leur importe, il faut que la farine coule au fleuve.
Quand on commence à naviguer sur l'Amazone, on s'insurge contre ces usages. Un mois après, on est résigné, et au bout d'une année on fait du mingao soimême, et comme l'Indien, on lave sa farine et on la regarde couler au fil de l'eau, et on boit avec lui cet épais breuvage, le plus insignifiant luncheon que j'aie pris de ma vie. L'exemple est un tentateur qui, depuis
Adam notre père, emporte et séduit tous les hommes en ce monde.
Mon frère et moi, nous avions toujours rangé cetle habitude au compte de l'imprévoyante insouciance des Indiens, lorsqu'un jour un de nos rameurs, qui avait sacrifié à Bacchus outre mesure, vint prendre un panier de farine placé à nos pieds, et, gravement, avec la consciencieuse lenteur d'un épicier versant sa mélasse au tonneau, il se prit à verser notre manioc au fleuve. Mon frère arrêta le cours de son caprice bachique : mais l'Indien se tourna vers lui el dit avec un flegme britannique :
— Patron, pourquoi m'empêches-tu de donner à manger aux poissons du fleuve? Je prendrai peut-être bientôt quelques-uns de ceux que je nourris maintenant.
Après tout, l'Empereur, dit-on, trouva l'un de ses feutiers brûlant du bois pour faire des cendres, et quant à moi je me souviens qu'en Europe, un jour, ou plutôt une nuit, comme je travaillais dans la bibliothèque du Luxembourg, j'aperçus un jeune Auvergnat qui, assis devant le feu , y empilait gravement bûche sur bûche, comme fait un garde national au corps de garde.
— Que fais-tu là, petit, et pourquoi tant de feu?
— Je faisons des cendres.
— Commentées cendres?
HUIT JOUKS sous l'équateur 137
— Oui, monsieur, nous sommes deux qui, toutes les nuits, faisons des cendres chacun notre tour; c'est pour le bourgeois, qui les revend.
Bien qu'il n'entrât pas dans mes fonctions de sousbibliothécaire d'entraver la ruineuse spéculation du jeune industriel, je le priai de ne plus faire de cendres aux dépens de l'État.
Mais, hélas ! hélas ! que de gens ici-bas font, sans profit et avec les biens d' autrui, de la cendre ou du mingao! L'égoïsme avide de la nature humaine varie dans la forme, jamais dans le fond.
Nous traversâmes les champs de manioc, où j'abattis quelques petites tourterelles, qu'on nomme ortolans à Cayenne. Un peu plus grosses que nos alouettes, comme nos cailles en septembre , on ne les rencontre guère qu'autour des habitations. Très- nombreuses aux environs de Cayenne et du Para, elles sont communes à toute l'Amérique du Sud. On les voit courir en voltigeant à travers les tiges de manioc , cherchant des grenailles ou des insectes sur la terre défrichée. Il ne faut les tirer qu'à tiers de charge, car elles se lèvent et restent si près du chasseur qu'elles seraient broyées sous une charge entière. Elles ne sont guère poursuivies que par les Européens ; les naturels du pays les dédaignent comme menu gibier. En quelques heures on en tue facilement vingt-cinq ou trente dans un carré de manioc grand comme la place de la Con-
corde. C'est sans contredit le meilleur gibier de l'Amérique du Sud, et quand on les mange dans la bonne saison, elles valent nos ortolans engraissés et sont plus grosses.
La &uyane et les batteries en savane.
Après avoir visité les champs de canne, de riz, de maïs , etc. , nous aperçûmes quelques vaches du pays, petites et grasses , paissant librement dans un champ de capim ou herbe de Guinée, qui, baigné dans les grandes marées, restait toujours vert. Je demandai à mon hôte comment, se trouvant sur Cavianna, qui certainement devait recéler des campos ou prairies comme Marajo, il n'avait pas de bestiaux, au moins pour sa consommation.
— J'ai à quelques lieues d'ici, me répondit-il, vers
le centre de l'île, une petite batterie 1 de trois cents têtes qui suffit et au delà à mes besoins, car, bien que nous mangions de la viande constamment , je vends chaque année quelques têtes de bétail. Après le caoutchouc, c'est le meilleur commerce de cette contrée, et je ne comprends pas comment les Guyanes ne sont pas couvertes de bestiaux. Les savanes qui régnent de bout en bout, le long de la mer, de l'Orénoque à l'Amazone, pourraient nourrir du bétail pour le monde entier ; c'est une triste chose de voir tant et de si fertiles prairies rester désertes, tant et de si fertiles terres rester en forêts, quand, là-bas, sur notre Europe, les hommes pressés comme des fourmis se heurtent et s'écrasent pour vivre. Si la France voulait cependant! quel avenir et quelle colonie!
— Bah ! dit Carlos, qui connaît la Guyane par les livres et avec les préjugés européens, comme tant d'autres , votre Guyane est un tombeau , on y meurt et on y mourra à perpétuité. Cela ne peut servir que comme ossuaire, rien de plus. Des essais de tous genres, d'émigrations, comme de cultures, de colonisations, comme de batteries , ont été tentés, et leur insuccès les a fait abandonner.
i On nomme hatterie à la Guyane , fazenda au Brésil , une sorte de métairie autour de laquelle on élève des bestiaux, ou plutôt aux environs de laquelle des bestiaux s'élèvent tout seuls.
— Tenez, dit Henrique, en France, quand on leur parle de la Guyane, voici ce qu'ils répondent tous : Des essais ont été tentés, ils n'ont pas réussi ! Et personne n'examine pourquoi, quand et comment. Ah! malheureuse Guyane ! si les déportés de Sinnamary ont souffert sur tes plages inhospitalières , ils se sont cruellement vengés en dénigrant ton climat et ton sol! Est-ce que sans les soins de votre mère , sans les travaux du temps, vous êtes devenu tout à coup le Carlos rude et fort que voilà? Pensez-vous que la Hollande, votre delta cultivé , ait de tout temps été ainsi couverte de récoltes, de jardins et de tulipes? Croyez-vous que votre Europe ait toujours contenu la pépinière humaine qu'elle contient aujourd'hui? Pensez -vous qu'une colonie pousse comme un champignon? folie!
Vous parlez d'essais inutiles ; eh bien ! pour ne répondre en ce moment qu'à l'égard des élevages de bestiaux, on a fait, il est vrai, des batteries, mais elles ont parfaitement réussi ; on n'a en aucune façon été obligé de les abandonner; elles n'existent plus aujourd'hui, il est vrai, et on n'en compte pas dix dans toute la Guyane française; mais pourquoi? parce qu'elles ont été épuisées. Quand vos révolutions sont venues ruiner les malheureux créoles , l'imprévoyance et les besoins de jour en jour plus exigeants d'une population misérable ont épuisé des richesses dont désormais ils ne pouvaient plus profiter. Je ne les blâme pas.
Quand il faut vivre, on escompte l'avenir, et on vend jusqu'au toit de ses aïeux !
— Si les hatteries sont si avantageuses, comment n'élevez-vous pas de bestiaux? dit Carlos.
— J'ai plus d'intérêt et moins de soucis à faire du caoutchouc, qui, sans travail, sans déboursés, et presque sans surveillance , me donne 25 à 30 fr. par homme et par jour, qu'à faire toutes les hatteries du monde; mais si j'habitais la Guyane, j'en ferais.
— Pourquoi n'en font-ils pas? On voit de fois à autres arriver au Para un bateau cayennais implorant de la viande des Brésiliens, qui l'accordent comme une aumône et la vendent à prix excessifs. Vaudrait-il pas mieux, au lieu d'acheter des bœufs, en courant sans cesse de l'Orénoquc à l'Amazone, acheter du bétail et l'élever?
— Mon cher Carlos , il en sera ainsi tôt ou tard. Je connais la Guyane; j'ai chassé bien des fois à travers ses savanes qui ressemblent aux nôtres; j'ai vécu avec bien des fazenders, comme on nomme nos éleveurs, et je suis fazender moi-même. Croyez-moi, c'est un des commerces les plus lucratifs de ces contrées. Le calcul m est simple. Sur cent vaches que vous mettez à la savane, soixante, au moins, portent par an. Sur ces soixante produits, vingt meurent avant l'âge de reproduction, qui est trois ans, emportés par les épizooties ou par le tigre. Quinze suffisent pour le renouvelle-
HUIT JOURS sous l'équateur 143
ment du troupeau. Il en reste vingt-cinq pour la vente annuelle.
On estime, dans nos campos , qu'un troupeau dont on accumule les produits, en ne consommant que les bêtes hors d'âge, double en quatre ans. Et pendant ce temps, les peaux et la viande des bêtes abattues payent les frais de garde et donnent cinq à dix pour cent du capital d'achat des bestiaux.
Tous ces chiffres s'appliquent également à la Guyane. Savez-vous à combien un troupeau de quinze cents bêtes à cornes, introduit à Cayenne en 1763, s'élevait en 1769, six ans après? A sept mille têtes. De l'Arawari à l'Oyapock, notre territoire injustement contesté , on compte plus de quatre-vingts lieues carrées de campos absolument déserts ; et de l'Oyapock à l'Orénoque, toute la côte est bordée, souvent sur deux lieues de profondeur dans les terres, par des savanes sans fin , qui ne contiennent pas un deux-centième des bestiaux qu'elles peuvent nourrir. En l'état actuel, une lieue de savane peut alimenter mille têtes, et la savane est comme tous les herbages, plus on y met de bestiaux, dans une certaine limite, plus elle en peut nourrir. La seule colonie française pourrait, dès aujourd'hui, alimenter plus de cent mille bêtes à cornes. Malgré tout cela, la viande de bœuf vaut, à Cayenne, 2 fr. 20 c, le kilogramme, et encore les rares jours où on en trouve, Tandis qu'au Brésil, la même
viande se vend, abattue ou sur pied, livrée, dix à vingt reis (3 à 6 centimes) la livre, soit 6 ou 12 centimes le kilogramme, sur la batterie : et à Bélem ou Para, malgré les droits brésiliens et les gains énormes de nos fazenders, cent à cent seize reis (32 à 48 centimes).
— Je croyais cependant, dit Carlos, que la côte nordest de Marajo, et surtout celle de Macapa, centres des grands parcs h bestiaux, étaient plus rapprochées de Cayenne que du Para, à raison de la distance, des vents et des courants.
— C'est vrai ; mais vous connaissez le proverbe cayennais : Ca z'affai mouton, pas z'affai cabril. En d'autres termes, ce sont les affaires du gouvernement français et pas les miennes.
— Oh ! reprit Carlos, c'est bien aussi la faute des créoles de Cayenne s'ils n'ont pas de bestiaux ainsi qu'au Para, comme c'est leur faute si leur colonie périclite au lieu de prospérer.
— Et avec quel argent voulez-vous qu'ils achètent des bestiaux? Par quels moyens voulez-vous qu'ils prospèrent? Pensez-vous qu'une colonie puisse grandir à travers les révolutions, les spoliations de toute nature qu'elle a subies? Moi, je m'étonne qu'elle réussisse à vivre! Il faut qu'il y ait dans les colonies une séve inouïe de vie et de patriotisme, pour que leurs habitants ne soient pas partis depuis longs jours, et qu'elles ne soient pas mortes pour la France! Il est facile aux
Européens de faire du négrophilisme à pleines lois, contre nous créoles et à nos dépens ; de nous ruiner d'un trait de plume en alléguant les malheurs de nos nègres et nos cruautés prétendues ; et de dire après cela, que nous sommes payés, parce qu'on nous a donné en pâture une indemnité parcimonieuse et mensongère.
En Europe, quand on prend la terre ou la maison d'un homme, on la lui paye selon la valeur de cette terre, et au prorata des revenus qu'elle lui donne; et si le propriétaire n'est pas content des offres qu'on lui fait, il y a un jury composé de ses pairs, qui décide entre l'État et lui. En a-Ml été ainsi aux colonies pour les propriétaires de nègres, lorsqu'on a affranchi leurs esclaves? On répond que des nègres ne sont pas des maisons. — Non. — Mais au point de vue de la propriété, n'était-ce pas même chose? Est-ce que les créoles n'avaient pas acheté les nègres à l'abri des lois et des garanties de leur patrie? Est-ce que leur propriété n'était pas aussi sacrée qu'une autre ? Au nom de l'humanité et du christianisme, l'Europe a aboli l'esclavage et elle a eu raison , car la liberté humaine est le premier des droits, imprescriptible et sacré. Mais il fallait faire comme vos voisins d'Angleterre, relever les esclaves d'une main et de l'autre indemniser largement les maîtres. Au lieu de cela, on a brusquement libéré les nègres, et on n'adonné aux
créoles qu'une indemnité illusoire. C'est-à-dire qu'on les a tout d'abord brutalement ruinés, sans pitié, sans retour; et puis qu'à ces hommes qui avaient le droit de demander! à ces hommes, enfants de la même patrie ! race fidèle et fière ! on a jeté tardivement une pauvre aumône, comme à des pauvres méconnus. Et on nomme cela de la justice !
— Tout cela est vrai , dit Carlos ; mais pourquoi les autres colonies se relèvent-elles, comme la Martinique par exemple, tandis que la Guyane, à laquelle on vient de donner la déportation, reste à végéter, et périrait tout à fait si le gouvernement de la métropole lui retirait sa main protectrice ?
— Oh! dit Henrique, à cela peut-être je pourrais répondre, et complètement; j'aime mieux vous dire comme les Espagnols : — Quien sabe ? qui sait ce qui arrivera? — Quand la Guyane aura des bras, avec des bras dans l'Amérique du Sud on peut tout faire. — Mais l'heure de notre colonie est-elle venue? je l'ignore. Il en est des contrées comme il en est des hommes, leur heure n'appartient qu'à Dieu!
Mais je vous fatigue, chers hôtes, avec mes affections coloniales, venez visiter mes canots; car j'ai ici tout une flottille, puis nous rentrerons.
ILe serpent sueiiriju*
Nous traversâmes un champ d'ananas ; les uns sortaient de terre ainsi que des artichauts dont on aurait supprimé la tige; les autres étaient déjà poussés, mais verts encore sous les feuilles qui les entouraient, car dès que l'ananas jaunit et devient doré comme on le voit à Paris, il est mûr et bon à couper.
Nous passâmes rapidement devant l'enclos des porcs et des gallines. Don Henrique nous arrêta.
— Pour un homme qui a vécu au Pérou et dans l'Amérique du Nord, me dit-il, vous passez sans souvenirs.
— C'est parce que je me souviens trop, m'écriai-je.— J'ai tant vu de porcs errant dans les villes et les bourgades, encombrant les rues, que je passe sans regarder vos cochons malgré leurs graisses magnifiques. Dans les républiques espagnoles , on ne peut point passer dans les villes à cause d'eux ; ils sont là vautrés dans les trous qu'ils se creusent en pleine rue ; barricade vivante, hérissée des défenses d'un verrat, qui grogne à tout passant sa musique hostile et belliqueuse. Du moins à New- York, s'ils se promènent librement par les rues, Broadway leur est interdit; et cochons intelligents, ils ne franchissent jamais leur limite.
— Nous leur enverrons des serpents sacurijus, reprit Henrique. Nouveaux Hercules, ils purgeront leurs villes. Il y a quatre ans, ici même, à propos d'un de ces serpents, j'ai eu la plus grande peur de toute ma vie. J'avais dans cet. enclos, pêle-mêle, des animaux de toutes espèces. En une seule nuit, une partie de mes animaux disparut; c'était à n'y rien comprendre : canards, coqs, poules, poulets, cochons; le voleur, quel qu'il fût, avait goûté à tout. Ce ne pouvait être ni le tigre, ni la mucura, ce sarigue féroce et puant; il n'y avait pas de traces autour de l'enclos, qui est fermé de tous côtés par une haute palissade ou par le fleuve ; et nous n'avons pas de caïmans ici. Mes nègres ne savaient que dire, et je les soupçonnais d'avoir fait à mes dépens un festin nocturne. Enfin, la nuit suivante,
j'entendis, apporté par la brise, un concert effrayant des bêtes qui me restaient. Je me levai, je pris mon fusil et le chargeai de menu plomb, décidé à châtier le coupable. Le concert continuait, mais plus faible. J'approchai sans bruit. A la clarté de la lune, j'aperçus un énorme serpent sucuriju qui engloutissait un cochon.
ïl était effrayant; étendu au milieu de l'enclos, son corps ressemblait à ces immenses troncs gris-verdâtres, à demi recouverts de vase, qu'on voit descendant l'Amazone en travers. Sa tête hideuse, relevée, tenait englouti à moitié un cochon dont pendait le train de derrière. Tous les autres porcs acculés dans un coin, effarés de terreur, pressaient leur palissade pour fuir; et, depuis les poules perchées sur les orangers que vous voyez là, jusqu'aux chiens libres en dehors, tous poussaient des cris effrayés et lugubres.
Mais je n'eus pas le loisir de le regarder longtemps : soit qu'il m'eût senti, soit que j'eusse fait du bruit en m'accotant à la palissade de la basse-cour, le monstre souleva la tête et se prit à la balancer de droite à gauche , sans quitter le porc , avec ce mouvement féroce et bestial que vous avez pu voir à l'ours blanc du jardin des Plantes. Le reste de son corps, qui baignait dans le fleuve, à dix pas de sa tête, s'agita et fit bouillonner l'eau sur le rivage. Il imprima à son corps gigantesque une ondulation, une seule, et, sans lâcher
sa proie, vint de mon côté à toucher lapalissade. Détail hideux. Tremblant d'effroi, je me rejetai en arrière, et, par un mouvement machinal de défense, je mis mon fusil à l'épaule. Si j'avais tiré, j'étais perdu. Mais, par un bonheur providentiel, mon fusil était au repos, et, en l'armant, je réfléchis à mes charges de petit plomb ; autant et mieux valait les tirer à la lune. Je me sauvai jusqu'à ma case; je pris un Lefaucheux chargé à doubles balles, et je retournai vers l'enclos. Le monstre , débarrassé de ma présence , continuait tranquillement son repas, et on ne voyait presque plus le cochon qu'il engloutissait. J'épaulai doucement mon fusil, et lui envoyai mes deux coups. A travers la fumée, je vis sa tête et tout l'avant de son corps se dresser à dix ou quinze pieds de hauteur ; puis, comme un arbre qu'on abat, il retomba droit avec un bruit mat et sourd. Je me reculai pour recharger, mais il ne bougeait plus, et je voyais sortir de sa tête un flot de sang, comme par un robinet ouvert. J'attendis quelques secondes, inquiet encore, l'arme à l'épaule. J'appelai. Isidorio, Johannès et deux ou trois nègres, réveillés par mes coups de feu, accoururent à ma voix. Nous entrâmes dans l'enclos. Johannès toucha le serpent : il était bien mort. Mes balles lui avaient fracassé la tête. Je fis tirer sa queue hors de l'eau, et je voulus le faire sortir dans le champ pour le mesurer ; mais à cinq hommes, il nous fut impossible d'y parvenir.
HUIT J0UKS sous l'équateur 151
îl était dix heures du soir à peine. Je résolus d'attendre au lendemain et de le dépouiller pour garder sa peau. Dès l'aube , je revins avec tout mon monde. Mais je le trouvai mangé au quart ; les cochons s'étaient si gloutonnement vengés pendant la nuit, qu'ils étaient tous étendus, repus et grognant dans un coin de l'enclos. On pouvait le mesurer cependant. Il portait trente-huit pieds de long et deux pieds de diamètre vers le milieu du corps. C'est le plus gros que j'aie vu. Un jour, au Pérou, un de mes Indiens en tua un de trente pieds passés, mais qui n'approchait pas de celui-là comme grosseur. Johannès m'affirma qu'il y a quelques années, près de Camétà, sur les bords du fleuve Tocantin, on en avait tué un mesurant quarantesept pieds, et d'un diamètre égal à celui d'une pipe de vin de 150 frasques ou 300 litres.
— Cela est parfaitement exact, dit Carlos; j'ai lu le procès-verbal de sa mort, rédigé et signé par le curé, le gouverneur et quelques habitants notables du district. Il avait été tué, comme le vôtre, d'une balle dans la tête, Il a fallu onze hommes pour le soulever.
— Je le crois, dis-je à mon tour; on m'a promis à Camétà de m'envoyer en France une des vertèbres du dos de ce môme serpent, dont on a fait un tabouret. Quant à moi, je n'en ai jamais vu ayant pareilles dimensions. Le plus gros que j'aie trouvé dans tout mon voyage est un boa qui mesure clix-sept à dix-huit
pieds, et qui est là, à mon bord, empaillé. Mais cela ne prouve rien, car je sais que le boa est beaucoup plus petit que le sucuriju, et aux environs de Santarem, mes Indiens m'ont fait remarquer sur les rives de l'Amazone un chemin frayé dans les hautes herbes, qui révélait le passage d'un serpent colossal.
— Bon, dit Carlos; et malgré cela, en revenant à Paris, vous serez encore des premiers à rire du fameux serpent de mer de ce bon Constitutionnel, comme si l'Océan et ses profondeurs insondables ne pouvaient pas recéler des monstres marins dont l'immensité déroute vos pauvres imaginations européennes !
— Quoi qu'il en soit, reprit Henrique, pour ce qui est du mien, tous mes gens vous confirmeront l'exactitude parfaite de ce que je viens de dire.
JL'ajoupa du cscgrc et le earbet tle l'Indien.
Nous continuâmes noire roule et noire hôte nous montra en passant, dans le lointain, du côté de sa case, les ajoupas des nègres, séparés des carbets d'Indiens par l'extrémité du bois de manguiers sous lequel nous avions dormi.
—Vous pouvez apprécier d'ici, nous dit-il, le génie des deux races. La différence profonde qui règne entre ces enfants du désert est marquée jusque dans leurs maisons.
L'ajoupa du nègre est petit, bas, étroit, fermé de toutes parts : esclave habitué dès l'enfance h se res-
treindre, à vivre ployé sur lui-même, annexe d'un maître, le nègre s'enferme et semble avoir peur de tout, de l'air, du soleil, de la lumière. La carbet indien n'a qu'un toit, point de murs ; il est large, ouvert à tous les vents. Roi de la forêt, libre et vagabond, incapable d'un maître, n'ayant d'autre loi que son caprice, d'autre but que les besoins du jour, l'Indien vit à plein air, à pleine lumière ; c'est le zèbre au bizarre pelage, farouche, inquiet, indompté. Le nègre est de même taille , mais il n'a ni la zébrure , ni la fierté sauvage. Notre race blanche, avide et hardie, qui convoite le globe, a su capturer le nègre, le ployer à l'esclavage; et, malgré le cri de liberté que notre famille française a poussé par le monde, malgré tout, le nègre est encore esclave. Mais l'Indien ! nous lui avons pris la moitié de ses terres, et tôt ou tard nous lui prendrons le reste ; sa liberté, jamais! Fils de la nature, lier et sauvage, quand vous l'appelez, il recule au désert; quand vous le prenez, il meurt. Sa race disparaît, mais ne se dompte pas. Il est comme ces plantes des tropiques, épineuses et sans feuilles, qui ne poussent qu'une fleur, éclatante, lustrée, splenclide, précieuse mais inutile, sans vertu comme sans parfum, qui s'effeuille d'un souffle, et qui n'a pas de tige où la pouvoir cueillir. Cette fleur, c'est leur liberté sauvage.
— Oui, lui disrje, et le seul moyen de se servir
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d'eux, c'est cle leur laisser cette liberté. Mais comment avez-vous fait pour en réunir autant? Ils n'aiment pas les bords de l'Océan.
J'ai quelques Indiennes ; leurs amis ou leurs parents arrivent, passent ici huit jours, se grisent autant qu'ils peuvent; puis tout à coup ils partent deux, trois, quatre ensemble, avec un canot; au bout de six semaines ou de six mois , ils reviennent avec du caoutchouc, des châtaignes, des tortues ou du poisson salé. Quand ils n'en rapportent pas pour la farine qu'ils m'ont prise, je me fâche et les renvoie ; ils savent cela, et rarement ils me manquent de foi. Il m'en vient d'autres tout à fait sauvages, qui n'entendent pas le portugais et dont je ne sais pas la langue. Ce sont les plus fidèles. Nous nous entendons par signes ; le dialogue n'est pas long. Une barque arrive, portant des hommes, des femmes, des enfants, tout nus. Au tatouage, je les reconnais pour des Urucujanes ou des Apamas qui vivent entre la Guyane française et le Brésil. Le plus vieux débarque ; il me montre silencieusement une hache, un sabre, un miroir... ce qu'il veut. Je le conduis au dépôt des outils et des marchandises. Là il réunit ce qui lui plaît et le porte à son canot ; il revient, se promène de tous côtés, toujours en silence. Enfin il aperçoit du caoutchouc, ou des fèves tonkin 4, des noix
1 Ces fëves, connues à Gayenne sous le nom de noix Qayac, et
lucas *. 11 sépare un tas analogue à ce qu'il juge à propos de m'offrir, et me regarde. Si je refuse en secouant la tête, il augmente son tas. Quelquefois, mais rarement, il retourne à son canot, rapporte ce qu'il a pris et part. Quand je consens par ce mouvement, oui, qui se retrouve chez tous les peuples, il montre la lune, si elle est sur l'horizon ; si elle n'y est pas, il montre le ciel en tournant le dos au soleil, et il lève un, deux, ou trois ou dix doigts ; ce qui veut dire en langue du désert : dans une, deux, trois ou dix lunes, je t'apporterai ton caoutchouc, les châtaignes, tes fèves, etc.
Après quoi, il tire une pipe en me regardant, — je lui fais donner un morceau de tabac. — Il va au foyer chercher un tison enflammé qu'il emporte à son bord, toujours en silence; hisse sa voile, reprend le gouvernail, et tous s'en vont sans parler, sans faire un geste; on dirait, à voir les autres, qu'ils n'ont rien compris, rien entendu; et cependant il n'est pas un d'eux qui
au Brésil sous celui de cumaru, servent à faire de l'huile essentielle. On en mettait autrefois dans le tabac à priser. L'Angleterre en fait un commerce assez étendu.
* 1 Connues au Brésil sous le nom de castanhas de Marahao. Ce sont ces noix du Brésil qui se crient parfois dans les rues de Paris, et sont agréables à manger; mais généralement elles servent à faire de l'huile. C'est une des principales branches du commerce du Para; les Anglais en achètent des quantités considérables.
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n'ait lout vu ; pas un qui ne sache le marché convenu. A la lune dite, jour pour jour, le môme canot arrivera monté par les mêmes hommes, — tous ensemble charrieront à ma case la denrée promise, sans se tromper ni en plus ni en moins ; — le chef montrera à nouveau sa pipe, et me tendra un coui large comme une coupe des héros d'Homère. — Aussitôt le coui rempli de tafia, hommes, femmes, enfants, boiront tour à tour; puis l'un d'eux retournera au foyer reprendre un tison. Après quoi ils partiront, comme ils sont venus, pour revenir de la même manière, au hasard ou au caprice d'un besoin. Et ainsi toute leur vie, et ainsi tous; et depuis vingt années que je vois des Indiens sauvages, jamais un seul ne m'a manqué de parole. Mais ne confiez rien aux Indiens civilisés, encore moins aux blancs, car beaucoup vous feront faillite, tout en gardant vos marchandises et en continuant à les vendre et en dissipant leurs produits ; aussi bien qu'en Europe, où Ton rencontre à chaque pas des faillis de la veille qui continuent de promener par les rues leurs livrées éclatantes et leur luxe insolent.
Les canots de l'Amazone.
La flottille d'Henrique nous apparut bientôt.
Dans une anse naturelle, huit ou dix canots de fleuve se trouvaient, les uns à sec, les autres mouillés par quelques pieds d'eau.
— Tenez, nous dit-il, par ces bateaux, l'Amazone est là tout entière, elle est là avec ses douze cents lieues de cours, sillonnant, par elle-même ou par ses cent cinquante affluents, cinq républiques, trois colonies européennes et un empire ; charriant sans frais, sans périls, jusqu'ici, aux portes de notre Guyane, tous
les produits d'un monde; For de Féquateur ou de la Nouvelle-Grenade, le cuivre et l'argent du Pérou, le quinquina de la Bolivie, les cotons et les cafés du Brésil, les cacaos du Venezuela ; reprenant en échange nos fers, nos étoffes, nos vins, etc.
Cette uba vient des sources de l'Amazone, près de Lima, presque en vue du Pacifique ; elle m'apporte de la coca, de For, de la vanille, des chapeaux de Panama. Je vais la renvoyer, utilement chargée de vins et de fusils de France, qui ont payé 50 pour 100 de droits au Brésil. Cette autre arrive des sources du Napo, auprès de Quito, portant vingt onces d'or et du café; je l'ai achetée, avec sa cargaison et les Indiens qui la montaient, pour du poisson salé, de la farine de manioc et de l'huile d'andiroba. Cette troisième, à moitié brisée, qui me sert aujourd'hui à transporter de l'huile de tortue, a été faite en Bolivie, près du lac de Titicaca, à quatre cents lieues de l'autre; c'est sur elle que Raphaël o m'est venu avec des peaux d'alpacas et de lamas, descendant l'Aucayali et une partie de l'Amazone, quinze cents lieues de fleuves. Cette égaritéa a été faite sur les bords del'Orénoque, dans le fond du Venezuela, à sept cents lieues de la uba ; elle est arrivée par le Cassiquiare et le Rio-Negro avec des hamacs et des câbles de piassaba. L'autre, que vous voyez à moitié disjointe, vient de Bolivie; chargée de sel et d'étoffes, elle a remonté le Madeira et tout le Béni, jusque dans
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les pampas de Santa-Rosa, en pleine Bolivie, au centre Amérique , où les chevaux se vendent deux piastres , 10 francs; elle m'est revenue avec des doublons d'Espagne, des quinquinas et du tabac ; elle va repartir pour Fautre extrémité du Brésil, pour Mato-Grosso, suivant le Madeira et le Guaporé jusqu'au pied des montagnes où naissent les affluents de la Plata, à huit cents lieues. Cette coberta vient, par le Tocantins, du Sertao ou de l'intérieur de la Baia, du centre du Brésil ; je l'ai achetée chargée de peaux pour soixante-dix arrobes (mille cinquante kilogrammes) de caoutchouc, qui valait, l'année dernière , 7 francs le kilogramme, et dont je faisais alors deux cents kilogrammes par jour *.
J'ai fait construire la vigilinga sur les bords du Jary, sur les terres de notre Guyane; car le cours supérieur du Jary, qui est la grande pépinière du caoutchouc, traverse le territoire contesté. Ainsi de tous les bouts de ce vaste continent, de ce monde qu'on nomme l'Amérique du Sud, l'Amazone qui le sillonne apporte et remporte toutes choses jusqu'ici ; c'est-à-dire à quinze heures de Cayenne et à vingt jours de cette France, qui oublie ce fleuve, son antique domaine... Mais je m'é-
1 Pour bien comprendre l'importance, l'étendue et la richesse de ce système fluvial, le plus parfait du monde entier, qu'on se figure une contrée grande trois fois comme l'Europe , coupée
gare, et, comme le dit un spirituel habitant de la Guyane, je rêve tant à ce passé et à cet avenir, que ce n'est plus du sang, c'est l'eau de l'Amazone qui circule dans mes veines. Rentrons à la case ou passons sous les manguiers ; le soleil de dix heures est le plus chaud de tous.
— Mon cher hôte, lui clis-je, le soleil ne nous effraye plus. Vos canots sont de la vraie fantaisie de voyageur; laissez-nous voir vos richesses en détail.
— Et moi, dit Carlos, je vais à bord les visiter F un après l'autre.
La vigilinga d'Henrique, comme celle que je montais, jaugeait huit à dix tonneaux, portait trois mâts et quatre voiles, teintes en rouge, selon la coutume du bas Amazone. A l'arrière pendaient deux ancres et quatre grandes rames à palettes larges, rondes, qui servent dans les calmes et sur les bas-fonds où on n'ose pas employer la voile. Tous ses cordages étaient de piassaba, cette chevelure rougeâtre des palmiers du haut Rio-Negro, dont les Anglais font aujourd'hui si grand usage et que nous ignorons cependant ! Impourrissables sous l'eau, élastiques et résistants, on chercherait
sillonnée en tous sens par des fleuves ou des canaux qui se rejoignent en majeure partie , formant ainsi un réseau de chemins naturels , sans entretien, sans frais, sans encombrement, aussi complet que celui de nos chemins de fer, de nos routes royales et départementales réunies.
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vainement pour les ports des câbles plus durables et à meilleur compte. Des masses de caoutchouc en carrés et en boules étaient entassées jusque sur le pont, prêtes à partir pour le Para, qui est le grand centre de ce commerce.
A côté de la vigilinga, une coberta, de quinze à vingt tonneaux , ayant quelque analogie avec les jonques des Chinois, berçait au flot sa maison flottante, où des familles entières passent leur vie. Son pont, calfeutré, placé à fleur d'eau, soutient une vaste chambre percée de quatre fenêtres tenant tout l'arrière. C'est là que vit le maître avec ses négresses, ses Indiennes et ses enfants. Le centre et l'avant du canot sont remplis par une cabine cintrée en voûte , contenant les marchandises et fermée par une plate-forme sur laquelle se tient l'équipage. Deux mâts, dont l'un soutient une voile immense , presque quadrangulaire , lui permettent de profiter des vents réguliers du bas Amazone, tandis que ses dix grandes rames larges, que les Indiens manœuvrent du haut de leur plateforme, lui font remonter les marées ou en profiter plus vite. Mais sa construction, élevée sur l'eau de dix à quinze pieds, rend la coberta dangereuse en plein fleuve, où les coups de vent sont violents et imprévus. Elle ne navigue guère que dans le dédale de canaux étroits qui sillonnent l'immense delta des bouches de l'Amazone.
Deux égaritéas, ou bateaux de fleuve, encore couverts de leurs toits de feuilles , cintrés comme la toile d'une voiture de blanchisseuse , étaient amarrés à la coberta. A bord de ce canot , le maître se tient à l'arrière, sous le toit le plus élevé. Derrière lui, en dehors, debout et à l'extrémité de la poupe, ou perché sur le toit, le pilote manœuvre son gouvernail. Le reste du bateau, jusqu'à l'avant, a un toit de cerceaux couverts en feuilles qui ne garnissent que le milieu de l'égaritéa , laissant de chaque côté à découvert, le long des parois, un espace large d'un pied environ. C'est là que les Indiens s'assoient sur les extrémités de bancs qui régnent d'un bord à l'autre du canot ; puis, sans efforts, par mouvements pressés, comme ceux d'an clerc apothicaire pilant au mortier, ils plongent au fleuve leurs pagayes à larges palettes, qui prennent l'eau presque sous le bateau. Ce mode de rames permet de passer par des canaux étroits que la végétation de l'équateur envahit incessamment.
A côté des égaritéas, une jangada de Pernambuco étalait au soleil , pour la sécher, sa voile triangulaire et blanche. A voir ce radeau de troncs d'arbres attachés, avec sa cabane de paille, ses grandes rames, son mât flexible comme une baguette de coudrier, son ancre de pierre dentelée de crocs de bois, qui croirait que ce frôle esquif va courant la mer à quarante lieues de terre, promenant les pilotes et la contrebande,
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bravant les récifs cle la côte, les coups de mer du large, sans sombrer jamais, sans jamais se disjoindre, aux orages qui viennent balayer la côte nord du Brésil ?
Tout autour, attachés l'un à l'autre et dérivant à la marée, flottaient de petits canots de toutes formes, ras sur le flot : ubas, montaries, pirogues; si fragiles qu'un enfant les fait virer de bord avec une main dans l'eau ; brouettes flottantes qui servent dans les pays de fleuves comme servent les ânes chez nous , — h tout.
Amarrées à la jangada, quatre ubas, longues de trente à quarante pieds , profondes de trois ou quatre, dansaient au flot montrant leurs coques rondes, qui , sans cesse, roulaient d'un bord à l'autre. Tirant deux pieds d'eau à peine, fortes comme du 1er, ces longues pirogues indiennes sont utiles pour franchir les rapides ou glisser sur les bas-fonds, mais elles sont impossibles à la voile et dangereuses sur le bas Amazone, dont les lames courtes et fortes les soulèvent en tous sens et les remplissent à chaque bond. Que de semaines nous avons passées, mon frère et moi, sur ces longs troncs d'arbres creusés du Huallaga ou du Maranao; durant les jours, travaillant, sondant le fleuve et le dessinant à la boussole, avec des Indiens pour rameurs et pour pilotes; sans voir d'autres figures, sans entendre d'autres voix que les leurs; souvent
passant des rapides à tous risques, ou , à pied sur les rochers, halant au canot nous-mêmes; la nuit dormant sur le sable chaud de la plage , tantôt satisfaits du travail du jour, heureux de cette vie sauvage et libre ; tantôt aussi mouillés jusqu'aux os , dévorés par les moustiques, tremblant la fièvre ou mourant de dyssenteries. A quoi bon ! travaux dédaignés, peines inutiles !
Mouillé un peu au large, le canot d'Henrique éclipsait tous les autres, ainsi que dans une rade, autour d'un navire, la baleinière du commandant éclipse les canots mouillés contre le bord. Je le vois encore surtout tel que je le vis pour la dernière fois, quand au dernier jour Henrique vint nous conduire. — Je vois la Juana, comme il l'appelait, prenant le vent du départ, avec ses fins agrès, ses hauts mâts aux voiles rouges, ses formes effilées, sa coque lisse et peinte; emportant Isidorio à la barre et son maître debout appuyé contre un mât , triste et nous regardant toujours ; je la vois dansant à la lame , s'effaçant peu à peu dans les brumes du matin; Alcyon des mers glissant sur la vague ondulante, tombant ou remontant comme elle, toujours englouti, reparaissant toujours et jouant sur les flots.
Mais , doux et chers souvenirs, que me voulez -vous? pourquoi troubler mes heures présentes? — Et vous, chaude nature bénie par le soleil, plages ombreuses
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et désertes, quand je vous quittais affolé de patrie, que ne ni'avez-vous aussi prédit mon sort? que ne m'avez-vous rappelé? que ne m'avez-vous dit qu'un jour je vous regretterais comme on regrette un amour perdu?
Jluatia.
Nous laissâmes les canots pour aller vers les manguiers. Carlos resta sur les bateaux. A dix pas du rivage, j'aperçus dans les herbes quelques troncs d'arbres enlacés par des lianes.
— Si j'étais chez les Péruviens , dis-je à Henrique , je prendrais ces vieux troncs pour une balsa du Huallaga1. Mais que viendrait faire ici ce pauvre radeau des Cordilières?
i Le Euallaga est un des plus puissants affluents de l'Amazone, et coule presque entièrement dans les Cordilières.
— C'est bien une balsa , me dit-il ; et c'est sur elle que je suis venu de Chasuta 1 jusqu'ici ; je la conserve, car c'est sur une balsa que j'ai rencontré pour la première fois la sœur de Carmen, Juana, que j'ai tant aimée , tant pleurée : que Carmen seule a pu me faire oublier en me la rappelant sans cesse. 0 Juana ! ma Juana ! Don Emilio, si vous aviez connu Juana!
Si vous saviez la douce vie que nous passâmes ensemble durant deux années. Je l'avais une nuit rencontrée dans un bal , à Lima, souriante et gracieuse, avec sa mania sur le visage. Fille d'un père français et d'une mère espagnole, elle avait les yeux et les mains de sa mère, avec l'enivrante beauté d'une créole française. Mais Lima, la ville espagnole, est toute pleine de Péris; je l'avais oubliée, et j'étais reparti pour les montagnes.
Deux mois après, en passant à cheval par les rues de Caxamarca, cette tombe des Incas, je l'aperçus suivant ma route. Orpheline depuis quelques semaines , elle s'en allait avec deux ou trois esclaves , tout son pauvre héritage , retrouver une sœur de sa mère , retirée à Tarapoto 2 . Vous savez la liberté des mœurs péruviennes; j'allais moi-même à quelques lieues de
* Chasuta est une bourgade péruvienne située sur le Huallaga.
2 Tarayoto est une ville du bas Pérou, située dans les Cordillères, près des bords du Huallaga.
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là, àMoyobamba1 , la reine du bas Pérou. Nous avions un mois de route à cheval à faire ensemble. Elle était belle, triste, abandonnée; j'étais jeune alors, jeune de cœur encore, et riche.
Au bout de quinze jours, h vivre ainsi toujours seuls, toujours à deux dans le désert, nous nous aimions. Pour qu'elle m'aimât sans remords, un vieux missionnaire, oublié dans la montagne, sur notre route, nous unit devant le Dieu de nos pères, et me la donna. Oh! mes chers souvenirs, restez-moi toujours ! Vous verrez, Emilio, quand l'âge aura tout brisé sous vos pas, le souvenir, cette ombre du passé, vous deviendra la vie entière, — comme au déclin d'une journée, l'ombre des arbres lointains, grandissant toujours sous le soleil qui disparaît derrière eux, envahit peu h peu la route et l'horizon. J'étais riche à n'avoir souci de rien; puis la vie est si douce aux monts du Pérou ! Juana devint tout pour moi : patrie, famille, passé, fortune, passions, j'avais tout noyé dans cet amour. Je ne donnerais pas le souvenir qui m'en reste pour ma vie tout entière ! Les heures couraient vite alors î Lettrée comme une Parisienne, tantôt elle lisait avec moi
1 Moyobamba est la ville principale du bas Pérou , située sur le MayOj l'un des affluents du Huallaga. C'est le centre d'un commerce important de marchandises européennes et de chapeaux dits de Panama.
sur les textes, soit nos poëtes, soit Shakespeare ou le Dante ;
Noi leggiavamo...
Quel giorno piu non vi ieggemmo avante...
et quand le livre de Francesca nous tombait aussi des mains, nul n'interrompait nos bonheurs. Tantôt, las de repos, nous parlions chasser par les pampas, errant à cheval durant des semaines. Suivis d'Indiens qui nous portaient toutes choses, nous vivions le plus souvent de chasse et de fruits sauvages. Le soir, nos gens nous tendaient le hamac dans la forêt, sous le tambo du chemin1, au bord d'un torrent; et nous dormions là, par ces tièdes nuits de la basse Cordilière, où la brise souffle imprégnée de parfums. Tantôt enfin, sur une balsa de vingt arbres, large comme une chambre antique, garnie d'un toit de feuilles, nous descendions le Mayo2 ou le Huallaga jusqu'à la pêcherie prochaine. De ses mains de fée elle jetait à l'eau le barbasco, ce poison subtil qui enivre le poisson sans le tuer, puis
1 On nomme tambo des carbets ouverts, construits sur les routes de distance en distance, et destinés à abriter les voyageurs. On va ainsi d'un tambo à l'autre.
2 Le Mayo est un des principaux affluents du Hualluga.
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s'en venait avec moi, sur le même canot, prendre à la main les saumons endormis. Et, la nuit venue, nous remontions le fleuve, et à travers le bruit des eaux elle chantait Lamartine :
0 lac! Tannée à peine...
Tristes présages ! le malheur tombe vite sur les bonheurs trop grands. Juana mourut. Elle mourut en emportant l'enfant que nous attendions tous deux.
Je sentis le bras d'Henrique trembler sous le mien, et la pâleur lui monta au visage.
— Oh! quand je Feus perdue, pourquoi ne me suis-je pas tué? — je l'ignore. — Je suis resté près d'elle deux jours, deux grands jours, sans pleurer, sans dormir, idiot! — Je me souviens de cette heure et de ces journées comme d'hier. — Enfin, le troisième jour, je ne suffisais plus à chasser les fourmis qui s'en venaient de tous côtés et qui montaient, montaient toujours sur cette tête adorée ! — la chaleur prend tout si vite sous nos climats en feu ! — Je l'ensevelis, je l'enterrai seul, sans vouloir d'aide. — Dieu vous garde d'apprendre le bruit que fait la terre en tombant sur celle que vous aimez!
Quant tout fut fini, je me relevai farouche, fou. J'aperçus à côté de moi Isidorio qui pleurait, appuyé sur sa pagaye. Je l'appelai. C'est le frère de lait de
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Juana. Parfois son œil étincelle comme étincelait le sien. — Je lui dis de tout préparer pour partir. — Les idées indiennes influaient sur moi, je voulais faire comme eux quand l'ivresse ou la douleur les affole, affronter le fleuve. — Le canot fut bientôt prêt. Nous partîmes. Il était presque nuit. En dix coups de pagaye furieux, je lançai ma uba par le plein milieu du torrent. Vous avez passé les pongos du Huallaga, ces tourbillons terribles1?
— Oui, lui dis-je, mais par la rive.
— Eh bien, nous les passâmes à pleines eaux, tous
1 Fongo, en langue qucche, veut dire porte. En effet, les pongos sont comme des portes étroites, des déliés, des gorges, par lesquels les fleuves de l'Amérique du Sud, dans les Cordilières, passent d'une vallée dans une autre. Ainsi, pour bien comprendre, qu'on se représente la Seine, arrivant calme, s'étalant à l'aise par une pente insensible, sur une demi-lieue de largeur, et subitement, trouvant son lit incliné d'un pouce par mètre, encaissé par des montagnes escarpées, qui n'ont pas cinq cents pieds d'ouverture, précipitant toutes ses eaux par cette gorge; puis, tout à coup, rencontrant en pleine course, en face d'elle une montagne de granit qui l'arrête brusquement et la contraint à chercher passage par une gorge nouvelle, souvent plus étroite et plus profonde encore. Qu'on se représente ce fleuve roulant ainsi, de gorge en gorge, à travers des montagnes, resserré, heurté, tourbillonnant, brisé dans ses courses, sinuant vingt fois sur lui-même en une lieue, par cinquante mètres de déclivité, et cent pieds d'eau en profondeur. Yoilà les pongos.
En basses eaux on les franchit, à la descente ou la montée, en traînant le canot à travers les rochers qui bordent les rives, ou se retenant aux racines, aux lianes, aux arbres qui croissent aux
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deux, seuls, de nuit. Comment? je ne sais. Nul ne Fa fait sans mourir. Mais il y a des heures où la mort ne veut pas de l'homme. Nous ramions à perdre haleine; moi fou, de colère, de douleur, d'espoirs sinistres; Isiclorio, respectant mon caprice insensé, acceptant la mort, mais luttant contre elle en silence. Nos forces nous sauvèrent ; nous allions effleurant les flots déchaînés, volant sur les tourbillons. Aux pâles clartés de la lune, nous voyions fuir les arbres, les montagnes, les vallées, ramant, passant toujours, rapides comme les morts de Lenor. Nous courûmes ainsi toute la nuit. Au matin, brisé de fatigue, je dormis sur une plage.
Isidorio m'a dit depuis que les cheveux blancs que vous me voyez par places m'étaient blanchi pendant ce sommeil.
Toujours attentif, mon pauvre Indien, durant mon repos, m'avait préparé à manger. Nous mangeâmes sans nous rien dire, et nous repartîmes. Je suivis tout le Huallaga, puis l'Amazone, et j'arrivai ainsi presque sans reposer jusqu'à la bouche de l'Aucayali1. On
flancs des montagnes. En grandes eaux personne ne passe. Il n'y a pas d'années où des dizaines de canots ne soient engloutis corps et biens dans les flots du Huallaga. Ce fleuve est le grand sépulcre du Pérou, comme disent les Bas-Péruviens.
* L'Aucayali est un des plus puissants affluents de l'Amazone. Il ne compte pas moins de huit cents lieues de cours; il naît près du lac de Titicaca.
compte d'ordinaire huit jours pour faire ce trajet; j'en mis trois. Là je m'arrêtai; j'avais les bras rompus à force de ramer, et je n'y voyais plus. Isidorio me fit un carbet sur l'île qui est en face de l'Aucayali. J'y restai étendu sans savoir, sans comprendre, dévoré de fièvre, mourant. La mort comme la vie tout se presse sous nos soleils; au bout de huit jours je me levai guéri, mais triste pour jamais. Juana m'avait fait tout oublier; je ne puis pas oublier Juana!
Je commençai de remonter l'Aucayali avec Isidorio. Je m'enfonçai avec lui dans les silencieuses solitudes de cette mère des fleuves, comme l'appellent les Péruviens. J'allai jusqu'au-dessus de Sarayacu1. De fois à autre, nous rencontrions des Indiens Campas et Mayorunas qui nous regardaient passer sans s'inquiéter de nous. Nous péchions ou nous chassions pendant le jour ; la nuit, nous dormions sur les plages.
Mais, de jour en jour, plus nous remontions le fleuve, plus les Indiens devenaient nombreux; leur passage seul, quoique silencieux, troublait ma solitude. Presque en face le Pachitéa, je pris un des bras de l'Aucayali et je me perdis à travers les lacs et les pampas qui régnent sur les confins du Brésil et de la Bolivie,
î C'est mie bourgade située Sur l'Aucayali , .où se trouvait jadis une mission des PP. jésuites, et qui maintenant est comprise dans la province frontière de Loreto.
la contrée la plus déserte de l'Amérique du Sud1. Ce fut pendant cette course solitaire que j'appris la vie de la forêt; je la connais aujourd'hui comme un Indien. Que de scènes du désert j'ai vues se dérouler devant moi, pendant ces jours et ces nuits de morne tristesse!
Après dix lunes de courses et de vie errante, le désir me prit de revoir la tombe de Juana. Je descendis le Jurua, qui n'est qu'un perdant de l'Aucayali, et j'arrivai dans l'Amazone. Depuis longtemps nous n'avions plus de vêtements. Je fus m'habiller à Tabatinga, la frontière du Brésil, dans la case d'un Français qui est établi là depuis vingt-cinq ans. J'éprouvai un plaisir inouï à entendre notre langue; je croyais me retrouver
1 Cette contrée est tout à fait inconnue. Il y a là un immense territoire, appartenant en partie au Brésil, en partie au Pérou et à la Bolivie, qui n'est habité par aucuns blancs, ni Indiens civilisés. Même dans les pays voisins de cette portion de l'Amérique du Sud, on ne peut obtenir sur elle que des renseignements imparfaits et souvent contradictoires, fournis par des Indiens. Le cours des fleuves n'est pas connu , on présume qu'ils communiquent presque tous par des lacs ou des marais immenses, et qu'il serait facile par là de rejoindre les hauts affluents de la Plata. Mais ce n'est qu'une présomption; mon frère et moi nous nous sommes informés de cette contrée avec le plus grand soin, à toutes les sources; nous avons séjourné longtemps dans ces parages et dans une partie même de ce grand désert; et cependant nous n'avons sur elle que des notions vagues. Quelles que soient les assertions des voyageurs, comme nul jusqu'à ce jour n'a parcouru cette contrée, quoi qu'il dise, je la maintiens pour inconnue.
en France, et la mort de Juana, les tristes mois que je venais de passer me semblaient s'enfuir comme un mauvais rêve. Hélas! si tristes que soient les rêves, les tristesses de ce monde les dépassent encore. Je revins à Chasuta, où est Juana. Le Huallaga 1 avait pris une crue extraordinaire, et ses flots roulaient sur la tombe. J'attendis. Je passais le temps à regarder les eaux, comme si le fleuve, en me laissant sa rive, eût dû me rendre mon aimée. Enfin il baissa. Je fis venir de Moyobamba une partie de mes gens, restés à la garde de la tante de Juana.
Me sachant revenu, la digne femme s'en vint vers moi, amenant Carmen, une sœur de ma pauvre morte, arrivée de Lima depuis peu de temps. Prières, larmes, paroles, elles essayèrent tout pour me faire revenir à Moyobamba. Je refusai. Je ne sais pas revoir les lieux où j'ai été heureux; j'y souffre à pleurer.
Quand, l'année dernière, en France, j'ai été revoir dans ma vieille Bretagne le château de mon père, tout un jour, sans entrer, comme l'Olympio du poète,
J'errai, regardant par-dessus les clôtures 3 Ainsi qu'un paria.
et le soir je repartis navré de tristesse. Peu m'importe
1 II y a des points dans les Cordillères où le Huallaga a soixante
l'oubli des hommes : mais l'oubli de la nature qui se fait belle pour tous, tour à tour et toujours, m'attriste jusqu'à la mort.
Je me fis construire une case sur la tombe même de Juana; j'éprouvais une volupté sauvage à vivre et dormir au-dessus d'elle. Je restai ainsi trois années, chassant, péchant, lisant, écrivant ma vie et mes souvenirs. Parfois, quand je souffrais trop, je prenais un canot et j'allais seul courir sur le fleuve au-dessus de Chasuta, où les courants sont rapides et périlleux, mais non pas mortels comme ceux des Pongos. J'avais même fini par trouver à ce danger un bonheur indicible. Quand je me voyais emporté sur ces eaux furieuses et blanches d'écume, effleurant des rochers, rasant d'un coup de pagaye des tourbillons où j'apercevais les eaux s'engloutir avec des troncs d'arbres, sentant qu'un coup donné à faux pouvait me briser comme une paille ou me livrer au tourbillon, les heures alors seulement me passaient rapides et remplies.
Pour les natures ardentes qui souffrent, les périls ont des voluptés infinies, acres et mordantes, qui enivrent.
Le bruit de mes courses folles à travers le fleuve arriva jusqu'à dona Areballo et Carmen. Elles revinrent à
pieds de crue annuelle ; et j'ai yu le fleuve croître de plus de dix pieds en une nuit !
Chasuta, et s'installèrent dans ma maison. Je les laissai faire. Quelques mois après, la vieille et bonne dame mourut de son âge. Alors, que vous dirai-je? Carmen était seule ; jeune, belle, c'était par instant le vivant portrait de Juana. Elle m'aimait, et je finis par le voir. Un jour nous partîmes ensemble, car je ne pouvais pas vivre avec elle là où dormait sa sœur. Après bien des courses et des essais de cabanes sur les bords du fleuve, nous sommes venus ici, et vous voyez notre existence. Je l'aime, c'est la mère de mes enfants, c'est la sœur de Juana, — ce n'est pas Juana!
Il se tut. Nous nous promenâmes encore pendant quelques minutes, mais silencieux. Carlos vint nous retrouver sous les manguiers où nous étions. Henrique nous quitta pour donner des ordres à ses gens. Je contai à Garlos, en quelques mots, la triste histoire de notre hôte.
— Pauvre Henrique, me dit-il, et moi qui le croyais heureux; le bonheur n'est pas de ce monde. Chacun partout traîne ici-bas son deuil ou sa plaie. Le ver est au fruit le plus beau. Ce souvenir le ronge, son cœur le tue. Le plus heureux de nous tous est encore l'Indien. Son souci de la veille s'envole au besoin du jour. Il vit sans passé comme sans lendemain. Henrique mène la vie de l'Indien, mais il a gardé l'âme de l'Européen. Si j'avais pensé à troquer ma liberté pour une chaîne quelconque, son histoire
m'arrêterait. Au désert, il faut vivre sans liens.
— Non, le cœur reste trop vide à cette vie. Puisqu'icibas le sort commun est la souffrance, mieux vaut encore souffrir sur le chemin battu, et jeune ranger au repos son cœur et sa vie. Comme le dit Henrique, quand on n'a plus l'amour, on a le souvenir.
— Oui! quel souvenir! Des tristesses mornes ou des désespoirs sans fin. Vous êtes jeune, compadre; croyezmoi, les plus heureux de ce monde sont ceux qui vivent au jour le jour, éteignant leur cœur dans la vie des sens, oublieux et insouciants d'eux-mêmes, comme du monde entier.
— Non, mille fois non. Mieux vaut la mort que cette vie. La mort est un réveil peut-être ! Votre vie sensuelle n'est que le néant!
Répart pour la prororoca.
Nous causions encore, Carlos et moi, lorsque le bruit de la prororoca vint nous interrompre. Qu'on imagine les trois premières syllabes de ce mot prororoca, grondant à l'infini avec le crescendo effrayant d'un concert moderne, puis se perdant peu à peu dans le lointain du désert. La barre s'entend, dit-on, sur l'Amazone jusqu'à dix lieues; je l'ignore, je ne l'ai jamais entendue de près; je sais seulement qu'à l'instant où passe le flot, il est impossible de se parler même à l'oreille;
c'est le bruit de la cataracte du Niagara, mais marchant et plus rauque.
Aussitôt après la première barre, qui est la plus forte des trois qui se succèdent à cinq minutes d'intervalle, Henrique vint nous retrouver. Son visage avait gardé la pâleur du souvenir de Juana; je lui serrai la main en silence. Le second flot de la barre passait alors devant notre île, chassant devant lui tout un ouragan de bruit et de vent; je sentis la main d'Henrique presser la mienne avec force, et je vis son œil resplendir. Aussitôt que le bruit fut passé, il se pencha vers moi sans me quitter la main, et me dit :
— Don Emilio, voulez-vous venir voir la prororoca?
— Je veux bien.
— Mais la voir tout entière, c'est-à-dire le grand flot sur l'Océan, en l'affrontant s'il le faut; comment? je ne sais, mais je veux la voir : il me semble qu'en la voyant, je reverrai le Huallaga et Juana.
— Partons, lui dis-je.
Il se tourna vers Carlos.
— Avez-vous des nerfs, senor Carlos?
— Peuh! reprit celui-ci de son air railleur, j'ai dû naître avec cela ; mais, comme disent vos créoles, j'en ai laissé petit morceau aux Indes, petit morceau à Java, si bien que j'ai tout perdu ; et vous?
— Oh! nous, nous arrivons de Paris, mais par le Niagara et les Cordillères ; il ne nous en reste plus ,
même petit morceau ; en retour, la curiosité nous a poussés. Voulez-vous aller voir la grande prororoca d'après -demain à la pointe de Cavianna, sur la mer?
— C'est dit, reprit Carlos. Quand partons-nous?
— Tout à l'heure. Déjeunons d'abord : pendant ce temps nos gens prépareront tout, et au lieu de faire la sieste au hamac, nous la ferons dans nos canots afin de profiter de la marée qui monte. Le temps est court jusqu'à après-demain ; il nous faut traverser Cavianna tout entière , afin d'arriver à la pointe nord-est. C'est de là que nous devons voir le mieux. La prororoca se lève par le travers de Maraca , au-dessus du cap Nord , et vient, rangeant la côte, mourir dans la grande bouche, pour reprendre à toute force sur les bancs de Bragance et au long de notre île.
Henrique dit à Isidorio de nous faire préparer une uba, deux canots, et toutes choses pour chasser ou pêcher en route. Nous déjeunâmes rapidement. Il fut convenu entre nous qu'Isidorio resterait à la case avec Lino , pour garder mon canot , et que nous prendrions cinq hommes d'Henrique, quatre des nôtres avec le vieux John , le domestique de Carlos et mon Indien sauvage. Henrique dit à dona Carmen que nous partions visiter un seringat situé de l'autre côté de Cavianna, et que, selon toute apparence, nous resterions quelques jours en voyage. Elle nous crut d'abord,
mais, au bout de quelques minutes, elle s'écria tout à coup :
— Senores, senores, vous parlez en français par instants, et vous êtes sérieux. Je vous supplie, n'allez pas chercher querelle aux mauvais hommes de votre patrie. Il me semble que vous êtes conjurés tous trois pour me tromper.
— Senora, dit Carlos, je vous jure que nous partons contempler la nature et nous baigner; rien de plus.
Carlos était né pour déguiser la vérité comme un...
Je crois qu'une sottise est au bout de ma plume.
Dona Carmen secoua la tête d'un air de doute. Toute femme possède au cœur une prescience innée d'amour qui lui fait deviner les douleurs ou les périls des siens.
Nos hommes étaient prêts; nul d'eux ne savait où nous allions. — John, avec les nègres, était sur les deux canots de suite , et les Indiens avec nous sur la uba. Trois d'entre eux s'étaient tatoués pour le voyage. Ils avaient la figure peinte , les pommettes des joues rougies jusqu'aux yeux presque autant qu'une Laïs partant pour le bal ou la promenade ; le menton et la poitrine garnis de bandes rouges circulaires; pour
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tout costume, leurs pantalons rapiécés; — car pour eux la pièce est un ornement, et j'ai vu des Indiens se coudre gravement un morceau d'étoffe au milieu d'un vêtement neuf, comme certains beaux d'Europe se mettent une bande en couleur aux deux côtés de leurs jambes. Mais, si peu qu'il soit couvert , l'Indien est toujours propre ; il se baigne chaque jour au moins deux fois; il va demi-nu, mais il n'a jamais ni trou ni tache. — Que de gens paradent chez nous vêtus de la tête aux pieds, mais baignés de l'été dernier, gommant sous de l'empois du linge déchiré , cachant sous du vernis leurs bas incertains !
L'un des petits canots portait les vivres et l'autre nos hamacs, des cordes, des filets de pêche et des munitions. Notre uba n'avait pas de toit; à part quelques lacs , nous devions voyager presque constamment par des ruisseaux ombragés ou sous la forêt même. D'ailleurs, Henrique et moi, toujours au soleil, bronzés comme nos Indiens, nous avions dès longtemps cessé de craindre pour nos teints d'Europe, et Carlos, quoique citoyen de la grande Belem, est profondément indifférent à la vanité de la couleur. Nos fusils étaient accrochés le long des parois de la uba, chargés et amorcés, du plomb à loup dans le premier coup , une balle dans le second; nos poignards de chasse prêts à la main. Nous saluâmes dona Carmen , qui restait inquiète sur la plage, et nous partîmes.
A demi étendus sur des feuilles dans la uba, le sommeil nous prit tour à tour après le premier cigare. C'était l'heure où, à Paris, tout ce qui vit de la Bourse se rue vers ce temple commun de Mercure et de Plutus ! Joueurs affolés , foule avide , Argonautes sans Médée , qui chaque jour balbutiant des nouvelles à primes, s'arrachent leurs plumes les uns aux autres, toujours trompant, toujours trompés, toujours rêvant la toison d'or. Le besoin de l'Europe est le mouvement, son bonheur est la fièvre ; mais sous l'équateur, la sieste est la félicité de chaque jour ; pour l'Américain du Sud ou l'Européen qui le visite, rien ne vaut ce demisommeil du hamac ou du canot, qui tombe comme un voile sur la paupière alourdie : à travers lequel on devine sans voir, on perçoit sans entendre, on se sent vivre et dormir. Que ceux qui ne comprennent pas ce bonheur lisent les vers du chantre de Namouna , ils verront que de tout temps les Orientaux ont aimé le sommeil.
Un coup de fusil nous réveilla ; — l'un des Indiens avait tiré une paca qui traversait la rivière : — quoique blessée, elle nageait en plongeant par intervalles , marquant sa trace avec son sang sur les eaux jaunes. Un coup de fusil de Carlos l'acheva.
— Il faut être chasseur citadin , dit Henrique, pour tirer dans l'eau une paca blessée ; elle va couler et nous la perdrons.
Mais déjà Raphaelo s'était jeté au fleuve, et il rattrapait l'animal entre deux eaux.
Il le porta à bord du canot des nègres, et nous reprîmes notre route. Quelques minutes après, nous entendîmes derrière nous un cri de douleur. C'était Bento, le domestique de Carlos, qui nous montra, avec une figure effarée, sa main toute sanglante, et Johannès nous dit :
— Maître, la paca vient de mordre Bento durement.
— Comment cela ?
— Je la croyais morte, reprit Bento , et je me préparais à la dépouiller pour le dîner. J'allais lui mettre le couteau dans le nez, elle m'a pris le doigt entre ses longues dents, et m'a mordu, comme vous voyez ! Et le mulâtre pleurait et se croyait mort.
Nos Indiens souriaient silencieusement, mais avec le mépris dédaigneux que les enfants du désert ont toujours pour les douleurs qui se traduisent en larmes.
Nous regardâmes le doigt de Bento qui saignait beaucoup. La dent de la paca, ce rongeur formidable qui ressemble à notre loutre, est perçante et cruelle. Sur l'ordre de don Henri que, un de nos Indiens tira de son sac de chasse un flacon contenant du sassafras, et en versa quelques gouttes sur la double blessure du mulâtre. Cette essence , limpide et jaune comme les eaux de ces flacons-enseignes des pharmaciens, est un siccatif puissant , h forte odeur de térébenthine , très-
usité par les Indiens du Rio-Negro. Le sang cessa de couler presque instantanément.
La marée nous avait abandonnés depuis longtemps déjà, et nous n'avancions plus qu'en refoulant le courant à la pagaye. Des deux côtés du fleuve étroit que nous remontions , des caoutchouquiers et des muritis étalaient leur rideau de verdure uniforme. Leurs troncs, baignant dans l'eau ou dans un sol détrempé, sortaient de terre et s'élevaient espacés et droits. Autour d'eux, des lianes, aux troncs noueux et tourmentés, de toutes grosseurs, s'enroulaient comme des pieds de chèvrefeuille, et montaient ainsi jusqu'à vingt-cinq ou trente pieds de hauteur. Là, elles se perdaient dans les feuilles et se divisaient par branches qui couraient en tous sens , enlaçant les arbres , se confondant avec eux, ou se reployant sur elles-mêmes dans un réseau inextricable. Du haut des caoutchouquiers, d'autres lianes parasites, nées sur les branches mêmes, tombaient jusqu'à l'eau, ici comme des cordes pendantes, là toutes couvertes de feuilles et de fleurs aux couleurs variées , dont les débris jonchaient la plage et la rivière.
Le vent qui s'engouffrait par intervalles soulevait ces pampres flexibles, entrelacés, mobiles, et les balançait au-dessus du fleuve comme un store détaché qui vole au vent. Parfois, une grande aigrette blanche, perchée sur un arbre débordant la rive, se soulevait in-
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quiète et marchait quelques pas sur sa branche, reployant son long cou, dardant de côté sa tête pour regarder avec son œil clair et jaune. Au moment où nous passions sous son arbre, elle partait avec un cri effaré et plaintif comme celui d'un enfant qui souffre ; puis, jetant à l'air ses grandes ailes de cygne, volait devant nous quelques instants et se reposait bientôt pour s'enfuir encore à notre passage. Étonnée plus qu'effrayée de nous, elle semblait douter de notre présence et attendre jusqu'au dernier instant pour voir de plus près l'étrange apparition qui troublait sa solitude. Fuis , pauvre oiseau du ciel , fuis , si tu ne veux mourir! nous ne sommes encore que les rares pionniers de la vieille Europe qui va venir; fuis, tes plumes sont précieuses, et bientôt tu verras par tes fleuves, par tes lacs, par tes plaines désertes, des hommes avides, qui, du matin au soir, te poursuivront comme une proie qui leur est due!
De grands hérons gris ou jaune moucheté, des spatules aux ailes roses comme nos roses, des gmras rouges, des ibis blanches ou rosées s'enfuyaient à notre approche. Tantôt, satiété ou nonchalance, nous les laissions passer sans nous déranger; tantôt, caprice, plaisir de tirer, instincts féroces dormant au cœur de l'homme, nous abattions l'un d'eux. Les nègres allaient le chercher, l'emportaient dans leur barque et le préparaient, ne plumant que le corps, coupant et jetant
dédaigneusement les membres ; et des traînées de débris, de plumes arrachées , couvraient le fleuve derrière nous, révélant au désert le passage de l'Européen insatiable et destructeur.
Une heure environ avant le coucher du soleil, la scène changea brusquement, et sur les deux bords de la rivière nous vîmes s'ouvrir une vaste prairie, comme plantée d'arbres clair-semés et rabougris. Presque partout la terre était couverte, aussi loin que l'œil pouvait voir, d'une herbe forte, vert-clair, haute de trois à quatre pieds ; par places isolées le sol apparaissait argileux, baigné d'eau et demi-caché sous des brins d'herbe rares et courts. Des deux côtés de la rivière, des sarcelles, des bécassines, des canards de toutes couleurs et de toutes tailles, se levaient de ces flaques en friche, et en moins d'une heure, sans arrêter notre barque, nous en tuâmes assez pour notre souper et celui de nos gens. Les nègres de nos deux canots recueillaient les morts, soit sur l'eau, soit aux deux rivages. Cependant le jour baissa, et la nuit vint rapide comme elle vient sous l'équateur; Henrique pressa les Indiens pour sortir de la prairie, et nous naviguâmes encore quelque temps. Enfin la forêt apparut de nouveau; nous envoyâmes devant nous un de nos canots pour chercher sur la rive un terrain sec, pour y faire le feu du dîner et suspendre nos hamacs de nuit.
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Le domestique de Carlos prit nos fusils pour les mettre en état, car dans ces contrées, où règne une humidité perpétuelle, une nuit d'oubli rouille une arme plus que des années chez nous. Nous ne gardâmes prêts à la main, que des pistolets et des poignards de défense : puis nous nous couchâmes de nouveau dans la uba, devisant de tout et de rien. Deux ou trois heures passèrent ainsi. Impatients de souper, nous regardions sans cesse h l'avant du canot; Carlos tirait sa montre à tous instants, et, à la lueur de son cigare, nous clamait les heures à travers des jurements marins qui révélaient les désirs de son estomac. Déjà il avait crié neuf heures.
La nuit était profonde et silencieuse; le bruit des pagayes frappant l'eau par mouvements cadencés, et les plaintes énergiques de Carlos troublaient seuls le silence de la forêt. Enfin Raphaelo nous avertit qu'on entendait un canot à l'avant; et en effet, le bateau de nos nègres fut bientôt bord à bord avec le nôtre.
— Maître, dit Johannès, nous avons été très-loin; il n'y a pas de terre haute. Mais la marée ne baigne pas ici; le sol est bon sous la forêt, et nous pouvons faire du feu. Nous avons ramassé du bois en route : le canot en est plein.
— Messieurs, dit Henrique, qu'en pensez-vous?
— Les rameurs sont fatigués, lui dis-je; Carlos se
meurt; débarquons. On tendra nos hamacs aux arbres, et nos hommes dormiront dans les canots.
— Oui, oui! exclama Carlos; dînons d'abord, nous réfléchirons ensuite. Mais ne perdons pas de temps... Aborde, aborde, Raphaelo !
Une chasse aux sangliers.
La uba rangea la plage, et nous sautâmes à terre. Au même moment s'éleva tout autour de nous un concert monstrueux de hurlements ; la forêt sembla se soulever tout entière ; puis un bruit de pas pressés comme celui d'un troupeau qui court, de branches cassées, de grognements de tous sons, passa dans l'air ainsi qu'une trombe, et s'effaça bientôt dans le silence de la nuit.
— Bon, bon, dit Carlos : des porcs de bois. Si j'en juge par le bruit, la bande est complète. Voilà de la chasse et de la venaison pour demain.
— Maître Carlos, ne vendez pas la peau de Fours, dit Henrique. Ils ont détalé bien vite et doivent être loin. On n'entend plus rien.
— Bast! je vous réveille tous demain avant le jour, et nous faisons chasse complète. En attendant, veillons au repas.
En quelques minutes le feu fut prêt, un feu comme devaient en faire les anciens burgraves d'Allemagne quand ils servaient à leurs hôtes un bœuf entier, et comme on en fait encore aux rives de l'Amazone. Lorsqu'ils n'ont pas de bois préparé dans le canot, les Indiens cassent aux arbres des branches mortes et sèches, pour commencer le feu ; on y ajoute ensuite celles qui se trouvent à terre sur le sol détrempé, et, en quelques minutes, elles s'enflamment comme les autres.
Henrique avait fait charger toutes choses à bord : nous avions du gibier frais, du vin et des conserves de France. Une demi-heure après, le souper était prêt. La terre était trop mouillée pour nous y asseoir, même sur des feuilles ; on nous servit dans la uba.
Nous soupâmes en conscience, comme des hommes qui ont espéré jusqu'à dix heures du soir, et qui sont en face d'un bon repas; après quoi, trouvant nos hamacs tendus sous les arbres h côté les uns des autres, nous y allâmes fumer nos cigares et dormir.
Au désert les toilettes de jour comme celles de nuit
ne sont ni longues ni luxueuses : l'eau du fleuve, puis une chemise et un pantalon ; pour se coucher, on n'a que son chapeau à quitter. Les plus frileux s'enroulent dans un drap ou une fine couverture de laine américaine; les autres, dans leur hamac, — et le sommeil vient.
Henrique et moi nous étions réveillés avant l'aube, qui, sous la ligne, commence toute l'année vers cinq heures un quart. Carlos dormait.
— Si vous voulez, me dit Henrique, aussitôt le jour, nous allons suivre la route des sangliers et en tuer quelques-uns. S'ils ont été trop loin, nous reviendrons. Réveillons Carlos et préparons-nous. Je vais faire lever les Indiens.
J'allai appeler Carlos; mais il dormait, étalé dans son hamac, comme les cinq cents heureux dont parle Gœthe. Je le touchai au bras. Il ouvrit les yeux, et me regarda sans voir.
— En chasse ! lui dis-je à voix basse.
Il se retourna, regarda de nouveau, et hurla en français avec un crescendo à réveiller tous les sangliers de l'Amazone :
— La chasse, les porcs et vous, allez...
Je lui mis une main sur la bouche en disant :
— Vous hurlez en Guaribe : vous allez tout faire fuir à une lieue. Voulez-vous venir?
Il s'enveloppa complètement dans son hamac sans
rien répondre. Carlos est le plus sauvage dormeur de notre époque, et je l'avais pris en plein sommeil ! Toute tentative nouvelle était perdue d'avance.
Je retournai à mon arbre. Je pris mon poignard, et confiai au jeune Indien sauvage mon sac de chasse, qui toujours contenait pêle-mêle des cartouches, un briquet, un flacon d'ammoniaque, une lancette, une pipe et un morceau de tabac. Bento me donna mon fusil. Je rejoignis don Henrique.
Il m'attendait impatient de partir, et me montra l'aurore qui paraissait.
— Carlos dort, lui dis-je à voix basse.
— Alors, partons!
Puis, se tournant vers nos hommes, il leur dit :
— Le premier d'entre vous qui découvrira les sangliers poussera le cri du coro et s'arrêtera. Don Ëmilio et moi nous irons nous placer, et vous rabattrez tout sur nous. Après quoi, liberté de manœuvre. Johannès, tu me suivras.
Nous partîmes; la voie était facile à suivre à travers la forêt : la bande avait fait un large chemin, tout semé de branches et de feuilles cassées comme au lendemain d'un ouragan, piétiné par des milliers de pas, ainsi que la rue d'un village au soir des grands troupeaux.
Assurant chaque pied pour ne point faire de bruit, retenant nos haleines, nous marchions depuis douze à
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quinze minutes, précédés par les Indiens. Tout à coup je me sentis toucher à l'épaule. C'était Bicho, mon jeune sauvage, qui, sans dire un mot, étendit un bras vers notre gauche, et mit une main à son oreille. Je m'arrêtai ; don Henrique en fit autant, et comprenant le geste de l'Indien, il poussa le cri du coro. Nous écoutâmes. Rien! mais l'enfant me fit de nouveau signe qu'il entendait. Je regardai les autres Indiens; excepté Raphaelo, dont la figure trahissait encore une hésitation, aucun d'eux n'avait entendu.
Don Henrique dit à demi-voix :
— Votre Indien est un vrai sauvage du désert, il doit avoir raison, suivons-le.
Je fis signe à Bicho de nous conduire. Il s'avança la tête de côté, une oreille en avant, s'arrêtant à chaque pas. Nous le suivîmes. Au bout de trois minutes, un grognement sourd et prolongé retentit au fond du bois, droit devant nous.
Nous donnâmes l'ordre à nos gens d'attendre une demi-heure pleine, pendant que nous marcherions pour nous placer, et après ce temps de s'arranger de façon à nous faire passer les sangliers. Puis Henrique et moi, suivis de Johannès et de Bicho, nous prîmes le dessous du vent, qui nous soufflait par la gauche, afin de tourner la bande, d'en approcher jusqu'en vue, s'il était possible; sinon, de nous poster et d'attendre sa passée près d'une clairière.
Nous avions tous deux fait tant et tant de fois cette chasse, que nous connaissions les mœurs des porcs des bois comme nos Indiens eux-mêmes. Sur les deux rives de l'Amazone, ces animaux vivent par bandes de cent à cinq cents, et même parfois de douze et quinze cents. Ils ressemblent à nos sangliers, quoique rougeâtres. Dès le jour, les petits se vautrent dans la boue, tandis que les marcassins font craquer leurs crocs l'un contre l'autre, et aiguisent leurs défenses contre les racines des arbres. On [entend le bruit de leurs mâchoires à plus d'un quart de lieue. Tant que le soleil n'est pas sur l'horizon, aucun d'eux ne quitte la bauge ; aussitôt que ses rayons percent à travers la forêt, la bande se lève et se disperse, mais sans s'écarter jamais hors d'appel les uns des autres; ils vont fouillant la terre à pleins museaux de droite et de gauche ; ravageant tout ce que leur dent peut atteindre ; mangeant tout ce qui ressemble à quelque chose : fruits de palmiers, noix tombées, rejetons, racines, écorces, jeunes arbres. Si l'un d'eux entend ou flaire un danger, la bande se reploie inquiète, irritée, et on entend craquer leurs crocs à bruits pressés. Si le tigre qui les suit n'a pas assez vite enlevé sa proie , c'est-à-dire un marcassin attardé; si le chasseur imprudent s'est laissé voir ou éventer, malheur à eux ! toute la troupe se rue comme une meute , et tigre ou chasseur sont mis en pièces ; mais s'ils sont surpris, ou
si la peur se met tout d'abord parmi eux, ce qui arrive presque toujours quand on leur court sus en criant, alors ils fuient comme des moutons, droit devant eux, se pressant les uns les autres, heurtant les arbres, se ruant à travers la forêt, sans direction, sans but, comme un torrent. Toutes les créatures animées qui peuplent ce globe ont des points de ressemblance que l'homme, vainement dédaigneux pour toutes, ne veut pas reconnaître, mais qui, malgré tout, sont palpables et certains, et dans des tristes jours de discordes civiles, je me souviens d'avoir vu le peuple le plus brave du monde emporté tour à tour par des paniques soudaines ou des élans furieux de courage.
La forêt était trop clair-semée pour pouvoir approcher des sangliers à portée; il fallait nous poster de façon à les mettre entre les Indiens et nous, en observant la direction du vent, afin de n'être ni entendus ni sentis, et attendre. Après avoir marché sous bois pendant vingt minutes environ, en décrivant un demicercle autour de l'endroit d'où partaient les grognements, nous nous portâmes Henrique et moi à trente pas l'un de l'autre, et nous attendîmes.
Au bout d'une demi-heure environ, un rugissement sonore comme un cri d'appel traversa la forêt, suivi d'un grognement immense et formidable, et, deux minutes après, toute la bande, folle de terreur, emportée dans une course furieuse, vint droit sur nous comme
un ouragan. Ils passèrent tout autour de nous. Abrité par un caoutchouquier entouré de lianes, où je pouvais grimper d'un bond, je laissai passer les premiers; puis, au moment où la clairière que je dominais fut pleine d'animaux qui allaient pressés comme un flot vivant, je fis feu de mes deux coups. Pas un ne tomba. Au même moment j'entendis les deux, tac, tac, d'un fusil qui rate, puis un caramba fortement accentué. Je jetai mon fusil à Biclio, je tirai mon couteau de chasse et me ruai sur la bande. Tout s'effaça devant moi ; ces bêtes damnées semblaient avoir des ailes : je n'en touchai qu'une, qui poussa un grognement furieux, mais s'enfuit plus vite encore qu'avant mon coup de poignard.
J'avais trop de fois fait cette chasse pour m' obstiner à une poursuite inutile ; je revins à mon arbre. Henrique y était déjà. Après les ratés de son fusil, il s'était jeté aussi à la suite des sangliers sans réussir plus que moi. Nos Indiens arrivèrent. Nous fîmes chercher tout autour de nous, espérant encore qu'ils trouveraient quelquesuns des blessés que je devais avoir faits. Mais, après une demi-heure de recherches inutiles, nous criâmes le signal du départ.
Au moment où nous nous mettions en route, nous entendîmes près de nous le grognement mal articulé d'un petit sanglier. Raphaële fit quelques pas; mais Bicho parut tout à coup, tenant un jeune porc qu'il piquait avec son sabre pour le faire crier, et, tout en
marchant avec la lenteur indienne, il regardait tour à tour chacun de nos hommes d'un air de dédain indescriptible. Aussitôt qu'il fut près de moi, il tira deux cartouches de son sac, me les tendit, et me fit signe de le suivre. Je chargeai mon fusil sans comprendre, mais confiant en sa sagacité. Il marcha vingt pas, puis s'arrêta. Le petit sanglier, mordu et piqué à outrance, cria plus que jamais. Je compris, et en effet j'aperçus bientôt sous bois, à cinquante pas environ, une belle laie, qui, assise sur son train de derrière, levait la tête en grognant, comme un chien qui hurle. Je mis deux balles dans mon fusil, au lieu de mes chevrotines, et lui en envoyai une. Elle roula au premier coup. Quelques minutes après, nos Indiens l'emportaient au canot. Henrique appela Bicho pour voir le petit sanglier ; il nous l'apporta, mais mort; aussitôt mon coup de fusil, il l'avait étranglé.
— Sauvage 1 lui dis-je, pourquoi l'as-tu tué?
— Bicho, manger, répondit-il en portugais. Avec dormir, c'étaient les seuls mots qu'il sût clairement prononcer, et, plein de son sujet, Bichot mangeait et dormait du matin au soir.
Biclio.
Pauvre Bicho ! je l'avais ramené avec moi jusqu'en France, Il est mort maintenant! mort il y a dix jours, comme j'achevais ces lignes que je corrige aujourd'hui. — Rien n'a pu le sauver ; ni la science habile et vigilante ; ni les soins de ces pieuses filles, anges des douleurs, savantes à conjurer la mort. Je m'étais pris d'affection pour ce pauvre enfant du désert, fleur inutile mais précieuse que nous gardions comme un vivant souvenir de voyage. Nous l'avions acheté, mon frère et moi, il y a vingt mois, dans une bourgade du haut
Amazone, arrivant de la forêt, captif depuis quelques semaines, tremblant la fièvre et la fatigue, consumé par ses regrets de liberté. Son maître nous l'avait vendu n'espérant plus le sauver.
Tout d'abord il s'était accroupi dans le fond du canot; farouche, silencieux, refusant tout. Ses yeux erraient sans cesse aspirant l'horizon : sa faiblesse seule l'empêchait de fuir. Il se levait par intervalles , à ses faims ; saisissait dans un coin des lambeaux de venaison, ou du poisson, et les jetait sur le feu, qui brûlait à notre avant. Aussitôt calcinés, il les déchirait avec ses doigts aux longs ongles durs et avalait les morceaux brûlants encore. Le soir il attrapait les sauterelles, arrachait les ailes et les pattes, cuisait les corps à la fumée de notre lampe de travail, et les mangeait sans se troubler aux rires de nos rameurs, qui raillaient sa sauvage allure et sa bizarre prébende. Car le désert aussi a ses degrés. L'Indien au quart civilisé des rives de l'Amazone raille la vie de son frère du Japura ou de l'Aucayali, comme un parvenu d'hier, mangeant dans un cabaret en renom, raille les mets du village. Mais Dieu qui les voit tous égaux devant son éternelle justice, petits et misérables sur cette terre où ils passent en se méprisant, a des pitiés et des pardons pour les uns comme pour les autres.
Peu à peu avec des soins et de la douceur nous avions vaincu la maladie et plié sa sauvage nature. Il
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s'était fait vite à notre existence demi-inclienne , il mangeait les bananes rôties et la viande comme nous et refusait les sauterelles. Mon frère lui faisait fumer des pipes de France et lui enseignait des mots de bord ; il riait avec nous de son rire indien doux et argentin, estropiant le français, jetant à travers nos voix les notes gutturales de sa langue sauvage. Il savait demander et peindre toute chose avec une indicible éloquence de gestes. Il nous racontait par signes sa triste histoire. Gomme le révélaient ses narines percées, il était de la nation miranâs, sur le J apura. Un jour, probablement dans une de ces razzias sans pitié que les tribus de l'Amérique exercent les unes sur les autres, son père avait été tué, sa mère emmenée, lui pris et attaché avec d'autres enfants comme lui, plus petits et plus hauts, comme il nous montrait; il avait lutté, mais vainement, et il nous faisait toucher avec orgueil trois cicatrices à peine fermées, qui racontaient son jeune courage. Ainsi d'un pôle à l'autre, de l'est à l'ouest, du vieux monde au nouveau, de l'Afrique à l'Amérique, pour un prétexte ou pour un autre, l'homme va traquant son semblable : les tribus humaines exercent les unes sur les autres des razzias impitoyables. L'Anglo-Saxon du Mississipi refoule et tue devant lui le Siou de la prairie ; le Franc-Gaulois des bords de la Seine disperse et tue l'Arabe africain ; le Mundurucu de l'Amazone poursuit et tue le Miranâ
du Japura. Sous des noms divers, cela est partout même chose, partout !
Pour nous dire combien son dernier maître Favait payé, il prenait sur le canot des couteaux, des haches, nos vêtements, puis il nous montrait chaque chose, consultant sa mémoire et levant les doigts de sa main pour marquer les quantités ; le Portugais-Brésilien qui nous Favait vendu, Favait acheté, lui quatrième, aux Indiens mêmes quiFavaient pris; il avait donné en retour deux douzaines de haches, autant de couteaux et beaucoup d'étoffes rouges et bleues. Après quoi tous quatre avaient été emmenés par leur nouveau maître ; deux étaient morts en route, et il allait mourir aussi, sans le breuvage que nous lui avions donné ; et il nous racontait encore comment on faisait le beiju de manioc dans sa tribu ; comment ils se battaient, puis se mangeaient entre eux. Il avait, lui, mangé de cinq hommes, deux blancs et trois Indiens ; et il montrait la paume de ses mains et ses pieds en nous faisant comprendre que c'étaient là les morceaux des chefs, tandis que le reste du corps et les jambes étaient dévolus h tous ; et avec sa naïveté d'enfant et d'Indien, tour à tour il riait à gorge pleine, ou s'exaltait au récit des prouesses et des festins de sa tribu.
Peu h peu il avait aimé notre vie, nos vêtements surtout; il changeait de linge chaque jour. Quand j'étais parti de Cayenne pour la France, il avait voulu
me suivre , et je l'avais ramené jusqu'à Paris ; mais il comptait par ses souffrances ces changements de climats et d'existence. Il était tombé malade successivement à Para, à Cayenne, à la Martinique. Là, je le fis baptiser. Il s'était rétabli peu à peu en France, et l'oubli lui était venu avec la santé et le bonheur. Il avait pris en dédain les mœurs et la pauvreté de sa tribu, reniait ses goûts primitifs et son origine. Quand on lui demandait où il était né, il répondait : « A Paris. )> Une année encore, une seule, il eût pris peut-être aussi quelque nom sonore et titré, comme tant d'autres que je retrouve ici sans le nom de leur père.
Mais, pauvre Bictao, je raille, et la mort l'a pris ! Fièvre typhoïde, dit le docteur; et moi je dis : Air vicié de la ville , froidure de nos hivers ; et je me reproche de l'avoir amené sous notre dur climat. Il est mort le jour du grand orage de ce mois dernier. Il semble qu'ayant entendu enfin cette foudre, qui sillonne sans cesse le ciel de son monde, son âme n'ait pas pu résister à l'appel de la patrie ; elle a dû s'enfuir sur un éclair, rêvant les forêts de chasse ou les beaux lacs de sa croyance ; car Dieu, dans sa miséricorde infinie, ne peut pas châtier ces pauvres âmes indiennes de ne savoir pas. Un prêtre de village, indulgent et bon comme ils le sont dans notre France , ébauchait une foi dans son jeune cœur; mais, ignorant notre langue et nos idées, l'enfant ne comprenait pas encore les pensers
consolants de vie éternelle et d'espoirs divins. Il est mort résigné comme meurt l'Indien.
Il était heureux cependant; notre vieille civilisation, dont il n'avait vu que les charmes, lui apparaissait douce et bienfaisante. Il allait du toit de ma mère au mien sans travailler qu'à peine , choyé par tous ; tantôt à Paris, tantôt dans la forêt de Rambouillet, retrouvant un peu de son désert et de sa libre vie. Les enfants du village souriaient étonnés en voyant passer sa fine tête indienne, légèrement bronzée aux soleils de l'équateur, avec ses yeux chinois noirs comme le jais et ses cheveux lisses à reflets de corbeaux. Us s'en venaient lui demandant les noms de son père et de la terre de ses aïeux. L'enfant riait et les regardait sans répondre. Puis, tous ensemble, oubliant leurs questions , leurs races diverses , s'en allaient par les chemins de la forêt, riant, luttant, amis déjà : lui montrait comment on lance une flèche, eux enseignaient les jeux de France ; et quand tombait le soir, tous s'en revenaient au village retrouver la pâture du jour et l'abri de la nuit, sans s'inquiéter, sans savoir si les pères avaient veillé pour leur pain quotidien . Heureux enfants, jouez toujours, jouez, l'heure de penser viendra trop tôt. Le vent du malheur passera sur vous, et vous dispersera comme des pailles aux tourbillons. Celui-ci courant l§s mers sans récompense , celui-là méconnu dans son travail, les autres dispersés sur la
terre étrangère ; tous trompés dans vos cœurs, déçus dans vos espoirs, vous compterez vos jours par vos ennuis, vos années par vos deuils. Il est mort, lui, pauvre enfant! il est mort, et je n'ai que le temps de lui jeter en passant ce souvenir ami. L'heure marche et le prote attend. Merci cependant, à ceux qui m'ont donné ce loisir de m'arrêter, pour le regretter et pour le dire. Merci à ceux qui m'ont recueilli! les bienfaits comme les affronts imposent des devoirs, et le plus beau de tous les cultes est celui du souvenir.
Voyage vers la prororoca.
La chasse était finie, nous retournâmes au canot. Carlos était levé et se baignait; après l'avoir imité ainsi que nos gens, nous reprîmes notre route. Nous avancions rapidement : le fleuve courait à travers des forêts coupées de prairies comme celle de la veille. De fois à autres un arbre tombé en travers obstruait son cours. Deux de nos gens descendaient alors, montaient sur le tronc, et faisaient glisser la uba par-dessus, s'il était à fleur d'eau ; sinon nous passions dessous, rasés dans le fond du canot, à l'abri de ses bords qui frôlaient
l'arbre en passant. Les nègres relayaient nos hommes pour les reposer. Nous fîmes faire le feu dans un des petits canots, sur une écaille de tortue remplie de terre, et nous déjeunâmes à bord tout en marchant, afin de ne pas perdre de temps.
Vers dix heures environ, le fleuve commença à se rétrécir; les troncs d'arbres tombés se multipliaient devant nous ; les lianes qui traversaient la rivière en tous sens, obstruaient le passage, traînant dans l'eau d'un bord à l'autre, ou formant sur notre route un filet à mailles inégales qu'il fallait couper à coups de sabre. Nous fîmes passer devant nous un des petits canots, avec un homme à l'avant pour nous ouvrir un chemin. Le chenal devint bientôt si étroit qu'avec des rames il eût été impossible de passer : il n'y avait plus place que pour la uba ; les pagayes de nos rameurs touchaient à chaque instant la rive ou les arbres et les arbustes qui l'encombraient, de plus en plus pressés; par instants notre longue pirogue ne tournait qu'à grand'peine aux brusques détours du fleuve ; l'eau, qui jusqu'alors avait été bourbeuse et jaune, devenait plus claire, mais moins profonde, — les pagayes rencontraient le fond.
Au bout d'une heure de cette, marche pénible et lente, la profondeur de l'eau avait tellement diminué, que nous fûmes obligés d'abandonner la pagaye; sans la marée qui nous était favorable et nous donnait un peu d'eau, nous n'aurions point passé. Nos hommes
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coupèrent de longues gaules armées de crochets comme des gaffes, et nous halèrent en les cramponnant aux arbres et aux lianes à mesure que nous marchions. La uba avançait glissant sur la vase plutôt que portée par l'eau. Nous envoyâmes Raphaelo à la découverte.
Henrique craignait d'avoir fait fausse route. Autant que sa mémoire le lui rappelait, le chenal que nous suivions conduisait à un lac de trois à quatre lieues d'étendue, qui courait vers le nord-est dans notre route. Mais ses souvenirs remontaient au temps de son arrivée dans l'île, c'est-à-dire à cinq années, et nous pouvions avoir confondu avec un autre canal ; nous en avions rencontré plus de quinze qui s'embranchaient avec le nôtre, et plusieurs fois nous étions restés incertains de celui qu'il fallait prendre.
Mais Raphaelo revint bientôt, le lac était près de nous. Nous mîmes pied à terre avec nos gens. Les deux petits canots furent placés dans la uba, et tous nos hommes se mirent dessus pour la traîner à bras ; l'eau nous abandonna complètement, et il n'y avait même plus trace de rivière ; mais la pirogue, halée par dix hommes stimulés à coups de tafia, glissait rapide sur la terre détrempée, et au bout d'une heure le lac nous apparut.
Henrique ne s'était pas trompé ; seulement, depuis son voyage, le chenal qu'il avait suivi jadis jusqu'au lac s'était complètement fermé : obstrué par les limons
de l'Amazone et les débris de la forêt : envahi par la végétation de l'équateur. Ces révolutions de terrain, dans tout le bassin de l'Amazone, de sa bouche à ses sources, sont tellement fréquentes, que les diverses langues indiennes qui se parlent sur le fleuve, quoique pauvres à l'excès, ont des mots consacrés pour peindre soit un canal qui se ferme, soit une route nouvelle que le fleuve s'ouvre en grandes eaux; j'ai vu, pour ma, part, des centaines d'exemples analogues à celui que je viens de raconter, et des lieues entières de fleuve qui s'étaient comblées et recouvertes d'arbres en quelques années. Une brise fraîche, favorable à notre route, courait sur le lac. Je proposai à Henrique de marcher à la voile.
— C'est dangereux, me dit- il ; la uba ne sait pas porter la voile ; mais nous sommes là pour veiller, et, au pis aller, nous savons nager. Cela reposera nos hommes.
Quand il s'agit d'éviter de ramer, Indiens et nègres comprennent vite. Henrique n'avait pas achevé de parler, que déjà nos hommes partaient dans toutes les directions. Nous leur dîmes de faire quatre mâtereaux et six voiles.
Ces préparatifs devaient prendre une heure ou deux. Nous partîmes chasser, emmenant le vieux John et Bicho comme porteurs. Les bords du lac étaient encombrés de nénufars et de plantes aquatiques de toute
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nature. Notre imagination européenne ne peut que rêver les myriades d'oiseaux qui peuplent ces marécages dans les parties désertes du bassin de l'Amazone : grèbes, canards, sarcelles, barnaches, mareques, hérons, butors, aigrettes, mouettes, râles, chevaliers, bécassines, etc., volaient, effarés, au bruit de nos voix, et se reposaient à quelques pas. Henrique resta pour hâter la fabrication des voiles , et Carlos et moi nous prîmes les bords du lac, entrant dans l'eau jusqu'à mi-jambe. Bicho s'arma d'une longue et fine baguette pointue d'un bout et terminée par un crochet à l'autre extrémité, comme une fine gaffe. Il ramassait les morts et les enfilait par les membranes inférieures du bec, traînant à sa remorque son charnier emplumé, dédaignant les blessés qui fuyaient en pleine eau ou regagnaient le rivage. Je ne tirais que dans les bandes et à cendrée, laissant aller tout oiseau isolé. Au retour, je tuai sur le bord deux ou trois bécasses qui se levèrent dans l'herbe sous mes pieds, et au bout d'une heure à peine, nous revenions avec plus de gibier qu'il n'en fallait pour la journée.
Les mâts étaient déjà placés, arc-boutés avec des branches fourchues amarrées par des lianes, deux dans la uba, devant porter chacun une voile de côté, et un dans chaque canot. Les Indiens achevaient les voiles. Chacune d'elles se composait de quatre grandes feuilles de palmier hautes de douze pieds, dont les follicules,
pendantes comme de larges chevelures de saules, étaient tressées ensemble, fermes au vent autant qu'un tissu de chanvre. Nos gens avaient tous une longue pratique de ces voilures équatoriales , et en moins d'une heure nos six voiles étaient prêtes et amarrées le long des mâts. Nous fîmes jeter un peu de terre pour lest dans le fond des canots, et nous partîmes.
La brise nous poussait rapide et constante. La uba filait inclinée au vent, pressant le flot qui écumait à sa proue, et de fois à autres nous embarquions une lame ou deux ; mais nous la redressions en lâchant un peu de voile, tandis que nos gens ètanchaient l'eau avec leurs couis à farine. Les nègres nous suivaient de près sur les canots, plumant notre dîner, en chantant leurs refrains d'Afrique interminables et bruyants, comme un concert d'amateurs; en trois heures, courant toujours nord-nord-est, nous avions franchi de bout en bout, et sans encombre, les eaux vives du lac.
Pour continuer, il nous fallait entrer dans des herbes qui encombraient désormais l'étang. Nous jetâmes à l'eau mâts et voiles, qui ne servaient plus qu'à entraver notre marche, et nos Indiens prirent les gaules et les pagayes. Nous avançâmes ainsi difficilement, sans cesse arrêtés par des nénufars gigantesques , et par de longues herbes d'eau à tiges fibreuses qui se nouaient autour du canot. Deux Indiens penchés à l'avant de la uba les coupaient avec leurs sabres d'abatis, ou les
écartaient de nous ; mais elles se renouvelaient sans cesse si serrées et si denses que nous ne faisions pas de route. Nous aidâmes nos Indiens, ce que le maître fait rarement sous les tropiques. La paresse, comme Fhabitude, est une seconde nature, a dit un philosophe; sous l'ôquateur c'est la première nature du blanc. Sous ces latitudes, l'Européen, habitué depuis des siècles à être servi par le nègre esclave ou par l'Indien, regarde comme indigne de lui le travail de ses mains; à force de paresse, d'orgueil, de culte de luimême, il a pris, puis implanté par le monde, cette croyance absolue que, sous les tropiques, le travail est impossible et mortel à l'Européen. Ce livre n'est pas une arène ouverte à la discussion de cette vieille erreur; sans quoi j'ai vu tant et tant de fois au Pérou, au Brésil, à Cayenne, à la Martinique, aux États-Unis, des exemples vivants et prospères du travail heureux des blancs et même des Européens, que je pourrais édifier le lecteur à ce sujet.
Quoi qu'il en soit, nous dérogeâmes pendant une heure, poussant à la gaffe comme nos Indiens, mais sans accélérer notre marche. Le jour tombait, il fallait prendre un parti : haler ainsi jusqu'à la nuit, dormir dans le canot sans souper, car le bois manquait, et recommencer le lendemain jusqu'à terre; ou reculer, sortir des herbes et chercher un passage vers l'est. Henrique savait l'île coupée par un canal recevant les marées
des deux côtés, comme la rivière de Tour de Vile, qui enserre Cayenne. Jadis ce canal aboutissait au lac; mais existait-il encore , et d'ailleurs étions-nous bien dans ses eaux ?
Nous risquions, par un retard, de manquer la prororoca du lendemain. Au bruit terrible qu'elle faisait comme nous entrions dans les herbes, nous estimions la mer à deux lieues à peine. Nous résolûmes d'abandonner les canots pour aller par terre, au risque de trouver le sol inondé et de passer la nuit sur des arbres. Nous étions par quatre pieds d'eau environ, et la forêt n'était pas à plus d'une lieue ; nous mîmes pied à terre, armés chacun d'une pagaye pour faire la route et éloigner les couleuvres électriques que nous pouvions rencontrer. Nous fîmes prendre aux nègres et aux Indiens des vivres, nos fusils, le filet et nos hamacs, et, laissant les canots à la garde de Neptune, nous partîmes.
Nous avions de l'eau jusqu'au ventre, quelquefois jusqu'aux aisselles, et à plusieurs reprises nous perdîmes pied tout à fait dans des trous ou des dépressions du sol. Mais, comme disait Carlos, qui, ne sachant pas nager, marchait entre nous deux en raillant :
— Gompadres, vous avez beau dire à chaque moment : Pas de fond ; il y a un fond partout ; parfois il est, comme l'argent, rare à trouver. Le nageur philosophe s'en passe , ou va cherchant ailleurs ; le poltron
recule, et meurt de faim pris dans les herbes de la vie; vous me faites mourir de faim, marchez vite.
Henrique et moi nous l'attendions sans cesse.
A moitié route, le nègre qui portait nos hamacs roulés sur sa tête, eut les jambes prises par une couleuvre électrique ; il tomba sous la commotion, mais eut assez de force pour arracher le reptile et se relever. Nous l'attendîmes quelques instants , et sans autre accident nous gagnâmes la rive avant la pleine nuit, sains et saufs, grâce à nos larges pagayes, dont nous nous servions comme de leviers ou de palettes de sauvetage, grâce surtout à notre habitude de marches et de fatigues corporelles, force pratique que tout homme puise à la vie du désert.
Nos mains et nos bras étaient légèrement coupés aux grandes herbes, mais qui ne se pique pas à la chasse? nos pantalons emportés aux genoux et déchirés, mais la toile américaine n'est pas du Casimir de France, elle se remplace à peu de frais ; nos hamacs de coton mouillés non moins que nous-mêmes, mais une heure de feu sécha les uns, le souper et le sommeil remirent les autres.
Aux premières lueurs de l'aube nous étions sur pied. Nous marchâmes toute la matinée sous la forêt, faisant route vers le nord-est, sans rencontrer ni un oiseau ni un singe à tirer. Tout était silencieux et solitaire. La prororoca, qui durait depuis deux jours, avait fait fuir
les animaux sauvages vers le centre de 111e. Nous avancions lentement sur une terre glissante, détrempée, couverte de végétation. Tantôt il fallait frayer notre chemin avec le sabre d'abatis, coupant les branches, les broussailles, les lianes qui couraient d'un arbre à l'autre comme un réseau sans fin ; tantôt, dans l'eau ou la vase jusqu'au genou, nous suivions les sinuosités de grandes flaques d'eau noire, croupie, que leur profondeur nous empêchait de traverser. A chaque moment, des assacus vénéneux, des palmiers aux troncs et aux feuilles chargés d'épines, pressés les uns contre les autres , nous fermaient la route ; autour d'eux , la terre, couverte de débris épineux, formait comme un immense dos de hérisson fangeux qui nous forçait , blessés et maugréants, à chercher passage ailleurs.
Tout à coup la basse végétation d'arbustes cessa complètement, remplacée par les grands arbres, les caoutchouquiers, les andirobas, les palmiers, les castanheros. Il nous devint impossible d'avancer, tant Feau était profonde ; nous perdions pied partout. Les troncs sortaient de l'eau espacés et lisses , sans lianes où se retenir. Nous côtoyâmes le marais pendant quelque temps ; mais il nous ramenait de plus en plus vers l'ouest, contre la direction de l'Océan. De fois à autres nous faisions mettre à l'eau un Indien : il n'y avait de fond nulle part. Le temps et la faim nous pressaient; nous marchions depuis quatre heures environ.
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Il fallait à tout prix traverser l'eau pour gagner le bord de la mer, où nous savions rencontrer la terre haute.
Le marais dont nous suivions les bords était plein de troncs et de branches de bois de balsa qui flottaient à sa surface. Nos hommes nous firent un radeau de quatre ou cinq troncs qu'ils attachèrent avec des lianes. Nous partîmes dessus : le marais avait cent pas de largeur à peine. Les Indiens traversèrent à la nage plutôt que d'attendre le retour du radeau, et un quart d'heure après l'Océan nous apparut.
Une plage immense s'étendait devant nous. La mer jaune des bouches de l'Amazone brillait aux rayons du soleil, comme le soleil lui-même. Nous sortions de l'ombre profonde que donne la végétation de l'équateur. Cette réverbération multiple nous éblouit d'abord.
Heureux de marcher sur le sable fin et chaud du rivage, après la course que nous venions de faire à, travers la forêt, nous allâmes avant tout tremper au flot nos pieds endoloris et nous baigner. Deux de nos hommes firent du feu sur la plage, tandis que les autres se mirent à l'eau pour pêcher. Au premier coup de filet , ils ramenèrent une vingtaine de poissons de toute taille , des gurijubas , des pacus et de la pescada noire et blanche.
La nappe, c'est-à-dire des feuilles, furent étendues à terre, avec de la farine et du sel; nos doigts nous re-
présentaient le couvert. Le poisson à peine grillé, nous nous assîmes autour du banquet. Les Indiens et les nègres, accroupis près du feu, faisaient comme nous, et, avec un appétit de voyageurs attardés, nous étions tous occupés de notre mieux à suppléer à la qualité par la quantité, lorsque Raphaelo cria d'une voix effrayée :
— La prororoca!
Nous jetâmes précipitamment nos fusils à nos épaules, et, appelant notre monde, nous courûmes vers la forêt à toute course. Déjà le tonnerre lointain de la barre grondait au large en se rapprochant; soudain le bruit de ses eaux touchant les bas- fonds retentit, rauque, sonore, grossissant toujours, pressé comme un galop de chevaux qui viennent. Nous avions cent pas à faire pour gagner la forêt, et il nous semblait que nous allions être pris à moitié route et roulés par la trombe. Nous arrivâmes cependant, et, traversant les premières broussailles en courant toujours, nous fîmes sous bois quarante pas à peine. L'avalanche nous surprit.
Je sentis sur ma tête et mes épaules une douche d'eau bourbeuse : le jet d'une gargouille par un jour d'orage. Puis le flot passa sur moi à hauteur de poitrine, brutal et fangeux; je fus soulevé, pris et roulé comme à la vague quand on se baigne à mer montante, et pendant quelques secondes emporté sans rien
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voir, sans rien trouver où m'étreindre ; mais une liane flexible me prit par le travers, en plein corps, et m'arrêta. Je m'y cramponnai de toute ma force, et regardai mes compagnons de prororoca. Henrique passait près de moi , roulé aussi; je le perdis de vue presque aussitôt. Quant à Carlos, je le vis croche des deux bras à une haute branche , comme s'il faisait de la gymnastique. Le flot passait toujours. Courir après Henrique eût été folie inutile. Le danger d'ailleurs était médiocre, surtout pour lui , habitué aux torrents du Huallaga. Le seul péril était d'être jeté brutalement sur un arbre. Cependant je le cherchais de tous côtés, quand je l'aperçus enfin devant moi, à cheval sur une branche à dix pieds de terre.
Nous parler n'était pas possible ; le bruit de la prororoca couvrait tout. Le torrent courait jaune et écumant; la liane qui me retenait, secouée par les flots, tremblait comme ces perches de pêcheurs qu'on voit en rivière , vacillantes au courant. Je cherchais vainement à prendre terre , le flot m'emportait toujours : mon fusil me gênait, retombant sans cesse de mon épaule au bras qui me retenait. Craignant d'être roulé de nouveau, je n'osais quitter ma liane pour un arbre ; je finis par enrouler mes jambes autour d'elle, et je restai ainsi.
Au bout de quatre à cinq minutes, le courant cessa progressivement. Je pris terre sans être enlevé ; le flot
ne passait plus qu'à hauteur des jambes. Il baissa encore. Nous nous rejoignîmes,
Carlos avait, disait-il , les bras à moitié rompus; mais sa gaieté tenait bon. Il ajouta en essuyant sa barbe :
— J'ai fait comme Horace , j'ai laissé mes armes à la bataille. Mon fusil après ma peau!
Henrique et moi nous n'avions que des contusions légères; mais la crosse de son fusil était cassée, et l'un des chiens du mien faussé. Nos hommes vinrent nous retrouver. Johannès avait une forte douleur h l'épaule; Antonio boitait; Bento ne se retrouva pas. Nous le cherchâmes du regard.
Mais il n'y avait pas de temps à perdre ; le flot allait revenir. Nous avions cinq minutes de répit, nous en profitâmes pour entrer sous la forêt le plus loin possible, marchant aussi vite que nous le permettaient la fatigue, l'eau et la terre glissante.
Le second flot de la prororoca ne se fit pas attendre ; mais déjà plus de deux cents mètres de forêt nous séparaient de l'Océan ; ce fut à peine si quelques pouces d'eau vinrent baigner nos pieds. Le troisième flot n'arriva même pas jusqu'à nous.
Aussitôt après nous envoyâmes tout notre monde à la recherche de Bento, et nous allâmes à la plage pour nous sécher au soleil, qui luisait brûlant et splendide. La mer avait repris sa calme surface et baignait le
bois; la prororoca, dans ces parages, remplace la marée, ou plutôt elle est la marée elle-même, qui, longtemps arrêtée par les eaux de la rivière, se fait brusquement en trois flots. La prororoca est à l'Amazone ce que le mascaret est au Gange, la barre à la Seine, avec les proportions gigantesques que les marées de l'Atlantique doivent prendre pour refouler les eaux et les courants du roi des fleuves.
Je n'ai pas besoin de dire que chapeaux , hamacs , filets, festin et tout s'en étaient allés avec la prororoca. Nos gens revinrent bientôt, sans avoir trouvé Bento. Us voulaient se sécher comme nous, et l'amour des nègres et des Indiens pour les mulâtres n'étant jamais excessif, ils avaient promptement interrompu leur recherche et rapportaient le chapeau de Carlos et le mien, trouvés dans le bois.
Nous avions sept à huit heures à attendre avant la grande prororoca. Nous fîmes sécher au soleil nos munitions et nos armes ; au bout d'une demi-heure environ, Carlos, qui errait cherchant son fusil, découvrit nos hamacs encore attachés en paquet et retenus dans des lianes à l'entrée du bois. Il revint triomphalement nous annoncer sa découverte. Nous les fîmes tendre quoique mouillés, et à leurs bercements nous cherchâmes ensemble les moyens de voir enfin la prororoca, car nous ne l'avions pas regardée, et nous ne pouvions juger d'elle par la visite qu'elle nous avait faite,
à travers quarante pas de forêt , qui avaient rompu son flot.
Chacun de nous proposait des moyens plus dangereux l'un que l'autre ou impraticables. Henrique appela Raphaelo.
— Voyais-tu venir la prororoca, lui dit-il, du haut de l'arbre où tu étais pendant le flot?
— Non, patron. Mais tout à l'heure, en recherchant le fusil du senor Carlos, je viens de voir un arbre grand et fort quoique près de la mer, et d'où vous pourriez regarder, si vous restez ici pour cela.
Nous allâmes voir l'arbre. C'était un castanhero de trente à trente-cinq ans environ, fort comme un chêne l'est à quatre-vingts années, en France. Les lianes qui l'entouraient devaient nous rendre l'ascension facile, et Raphaelo, comprenant nos désirs, se chargea de couper les branches et les arbustes qui interceptaient la vue. Nous confiâmes le sort de notre contemplation du soir à sa sagacité indienne.
Une femme de couleur à la Martinique.
Bento cependant ne reparaissait pas. Nous résolûmes de le chercher nous-mêmes* Après avoir tiré deux coups de feu successifs pour rappeler, nous partîmes, et nous étions déjà sous bois quand Antonio arriva, suivi de Bento en parfait état.
— Hijo de , lui dit Carlos, d'où viens-tu? Tu n'es
pas blessé?
— Non, maître ; mais j'avais peur de la prororoca, et je restais là jusqu'à votre départ.
— Double poltron ! murmura Carlos ; je donnerais
tous les mulâtres du monde pour un nègre. Don Henrique, je vous le vends.
— Non, dit Henrique ; je ne veux pas de mulâtre : ils servent mal et ne veulent jamais se croire esclaves. Ils ne sont plus nègres et ne sont pas encore blancs.
Tout en parlant, nous retournâmes à nos hamacs. Carlos, au fond, était attaché à Bento, et avec son ardeur pour toute discussion où il pouvait jeter ses railleries à la vieille Europe, il se prit à défendre les mulâtres. Mais, sur ce point, don Henrique était intraitable. Je ne raconterai point tout ce qui fut dit dans ce tournoi à armes courtoises. Je me souviens seulement d'une courte histoire qui fut contée dans le cours de la discussion. Comme elle peint à la fois les mulâtresses et notre hôte, je la redis telle que je l'ai entendue, en attendant la prororoca.
— Comment, n'aimant pas la race demi-teinte, gardez-vous des mulâtresses auprès de dona Carmen? dit Carlos dans le cours de sa défense en faveur des mulâtres.
— C'est, répondit Henrique, que chez cette race les femmes ne ressemblent pas aux hommes, et qu'à l'inverse d'eux, elles sont dévouées à leurs maîtres et surtout à leurs maîtresses.
Si je n'avais pas peur de votre langue maudite, capable de railler un pauvre amour de passage, je vous
conterais à l'appui de mon dire une réponse qui m'a été faite à la Martinique.
— Contez toujours, reprit Carlos, car le parfum de ce souvenir vous monte à la tête, et si vous ne parliez pas, vous étoufferiez de votre histoire rentrée. — Contez toujours, car le compadre aussi aime les histoires d'amour.
— Eh bien! soit, dit Henrique; aussi bien, vous avez raison, j'ai du bonheur à conter cette histoire, et je vous la dis pour moi plus encore que pour vous.
Il y a quelques années, au moment où le caoutchouc commençait à devenir la denrée la plus précieuse de ce pays, je partis pour la Nouvelle-Orléans, afin d'y nouer des relations commerciales. A la hauteur de la Martinique, le trois-mâts américain qui me portait fut accueilli par un de ces coups de vent irrésistibles et soudains que tous les matelots connaissent, un coup de vent des Antilles. Les Américains sont les plus hardis marins du monde, et notre capitaine, sans tenir compte du grain qui nous menaçait depuis une heure, avait gardé presque toutes ses voiles. En une seconde elles furent arrachées comme des haillons ; un de nos mâts tomba à la mer, et le navire, désemparé, battu par une affreuse tourmente, fit de fortes voies d'eau. Nous ne parvînmes qu'à grand'peine jusqu'à la Martinique. Là, le capitaine annonça à ses passagers que dix à quinze jours au moins lui étaient nécessaires
pour réparer ses avaries et se défaire de ses denrées gâtées par l'eau, qui, pendant vingt-quatre heures, avait inondé la cale. Nous partîmes à terre comme des oiseaux dont on ouvre la cage, et il ne resta à bord qu'une vieille Américaine presque folle, dont ridée fixe était d'être encore au Brésil, et de ne plus vouloir y retourner.
Vous connaissez la Martinique avec ses hauts pitons, ses plaines cultivées, ses maisons enfouies dans leur verdure éternelle ; ce bijou des Antilles qui sort des flots, resplendissant au soleil, diamant enchâssé dans la mer qui le baigne, luisant sur l'océan bleu des tropiques comme un nuage doré sur un ciel d'azur. J'étais heureux ainsi qu'un enfant pardonné à fouler ce sol français, à voir les créoles, à les entendre parler notre langue, de leurs voix douces et lentes. J'aime la Martinique comme on aime un dernier amour, et puis j'aime les créoles, c'est une noble race, qui, à travers les mers, à travers les malheurs qui l'ont accablée, conserve vivace et tout-puissant l'amour sacré de la mère-patrie! race hospitalière, fière et fidèle, qui, d'un pôle à l'autre, a pour religion le culte du passé ; qui, même sous l'étranger, garde au cœur, comme dans un sanctuaire, l'image vénérée de cette France son idole oublieuse et lointaine ; qui, dans le Canada, s'agenouille et pleure encore au tombeau de Montcalm, héros oublié par nous sur la terre étrangère; qui, dans
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la Louisiane, berce toujours ses enfants aux chansons de la France; qui, à Maurice, se consume, comme Mignon, dans les regrets de la patrie; qui, aux Antilles enfin, vénère ainsi qu'une sainte la souveraine adorée de Malmaison, l'ange créole du premier empire!
Le navire avait relâché à Saint-Pierre. Comme toute ville au monde, ce port est, dit-on, plein de séductions pour ses habitants, — car il n'y a pas d'asile qui ne nous soit cher quand il est la patrie ; — mais je ne suis pas de Saint-Pierre, et j'aime mieux Fort-de- France; le lendemain de mon arrivée, je partis pour cette ville, dont les rues bien bâties, les promenades, rappellent un peu nos villes du Midi. On y trouve moins de mouvement, moins de richesse, moins de monde qu'à Saint-Pierre ; mais je suis de ceux qui préfèrent Versailles au Havre, le vieux faubourg à la rue Vivienne, le vieil hôtel fermé à la jeune boutique commune à tous.
Je fus me loger sur cette grande place de la Savane, qui est au fond de la rade, enfouie sous ses allées ombreuses, où la brise souffle presque constante. Je ne connaissais personne à Fort-de-France, et j'errais comme l'âme d'Hamlet, promenant mes loisirs par les places ou les rues de la ville. Un soir, vers six heures, en rentrant, je rencontrai sur la Savane deux mulâtresses qui vinrent s'asseoir à la porte de mon auberge.
Vous avez passé par les colonies, vous connaissez comme moi les femmes de couleur.
Plus ou moins jeunes ou jolies, elles se ressemblent toutes par les traits et les vêtements, comme elles se ressemblent par le cœur et les mœurs. Le teint mat et presque blanc ; les yeux hardis, lascifs, cernés d'un bistre noir ; les ongles rosés au sang de leur mère ; les pieds nus dans des pantoufles mal mises ; l'allure nonchalante ; demi-vêtues dans leurs grands peignoirs de coton entr'ouverts et dénoués ; la tête couverte d'un foulard de soie ou d'un madras aux éclatantes couleurs; elles s'en viennent, à la tombée du jour, s'asseoir par petits cercles sur les marches des maisons. Là on les voit respirant la brise, causant de tout et de rien, riant d'un papillon qui passe, montrant leurs dents blanches, et à travers leurs rires répétant sans fin quelque phrase adoptée de la veille, qu'elles quitteront, comme elles l'ont prise, au hasard d'une idée nouvelle : filles insoucieuses et folles, nées de l'amour et vivant d'amour, de rires et d'oublis. On les prendrait, à les voir, pour des femmes de harem, qui ont déserté le sérail, afin de rire et de s'ébattre en liberté par les rues de la ville.
Toutes deux étaient assises à ma porte et riaient. J'usai de la liberté des colonies, et, après quelques paroles banales, je m'assis à côté de la plus jeune.
Une négresse portant sur la tête son seau plein de
sorbets passa au bout d'un instant; je l'appelai. Parla chaleur des tropiques la glace est toujours la bienvenue ; les deux mulâtresses acceptèrent mes sorbets, et nous fûmes amis. Tout croît, tout passe, tout meurt vite sous ces climats en feu; j'étais seul et désœuvré; elle était libre et jolie : deux jours après, nous étions plus qu'amis. Elle avait dix-sept ans, âge d'enfant sous nos soleils sans chaleur, âge de femme à la Martinique, âge d'or partout. Certes, si je succédais à son premier amant, c'était de la façon :
. . . Que le roi Louis succède à Pharamond.
Mais, en voyage, il faut prendre ses passe-temps d'amour comme on prend sa stalle au théâtre : un autre hier est venu à la place où vous êtes ; un autre, à son tour, y viendra demain, pour la même obole, s'enivrer aux mêmes chants, aux mêmes amours, aux mêmes douleurs, car la pièce, chaque soir, est pour un nouveau venu. Et d'ailleurs, n'est-ce pas ainsi pour toute chose en cette pauvre hôtellerie, qu'on nomme la vie humaine ! C'est le sort du triste Olympio comme le nôtre, et mieux vaut en rire que d'en pleurer. Pour nous, voyageurs que nous sommes, nous partons. — Qu'importe! si nous trouvions toujours des perles d'Andalousie, et si, pour elles, toujours il nous fallait
donner une parcelle du cœur, qu'en resterait-il pour la patrie? Mais la meilleure moitié de mon âme était ici, je pouvais aimer sans crainte.
Cependant, il y a chez toute femme jeune et belle, un charme, un magnétisme enivrant, qui fascine les cœurs, même ceux qui sont remplis d'un autre amour ; et, près de Nana, j'oubliais les ennuis de l'absence et du voyage, et peu à peu mon âme se prenait à sa douceur d'ange, à ses yeux, à ses félines caresses. Un soir, ou plutôt un matin , dans l'ivresse d'une heure amoureuse, je me surpris à lui offrir de laisser là, pour me suivre, son île, sa maison et sa pauvre vie ; de mes deux mains j'avais enlacé sa taille souple comme une liane, et pour la décider je lui disais les splendeurs du Brésil et de l'équateur, et je m'exaltais moi-même, et je murmurais à son oreille des songes d'éternel amour. Propos insensés, balbutiés dans l'ivresse des sens, qu'on oublie comme l'ivresse même, mais qui parfois font vibrer un cœur, ainsi qu'une main distraite touchant par hasard le clavier, réveille des harmonies oubliées et perdues.
A m'écouter ainsi la pauvre enfant courba la tête et se prit à rêver ; des larmes à demi venues paruren t sans tomber au bord de ses longs cils; mais tout à coup, avec cette soudaineté des impressions créoles, elle jeta ses bras autour de mon col, et, comme une enfant qu'elle était, s'appuyant à moi, le front sur le front :
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— Pauv ché ! moi oulé, moi pas poué. — Pauvre cher, je veux, je ne puis pas. Les blanches d'ici sont bien bonnes. Si vous alliez m' emmener dans une île où il n'y a que des nègres et des mulâtres, pas de blancs, j'en mourrais. — Pauv ché, pauv ché, reste ici avec moi.
Je pris sa tête à deux mains, et longtemps je baisai ses deux grands yeux humides; puis, le cœur troublé, je partis sans rien dire. Trois jours après, j'étais h bord de mon trois mâts, et je faisais voile pour la Nouvelle-Orléans.
Vous voyez bien, mon cher Carlos, que nos blanches et pures créoles sont encore aimées des mulâtresses, et que les mulâtresses ne ressemblent pas aux mulâtres.
La prororoca.
L'histoire d'Henrique ne fit qu'exciter la verve de Carlos, qui se prit à railler la passion méconnue de notre hôte. Mais le soleil tombait et la plage découvrait à vue d'œil. Le déjeuner du matin, interrompu par le flot, n'était plus qu'un souvenir éloigné, et le filet de pêche étant parti avec nos provisions, il fallait songer sérieusement au souper.
Quelques-uns de nos hommes avaient fait des cordes avec des fibres d'écorce, des hameçons avec des épines et péchaient; déjà ils avaient pris un peu de pescada;
mais nous étions quinze affamés pour dix* ou douze goujons, et nous courions risque de faire le plus maigre de tous les repas, quand Bento, en se baignant à la plage, découvrit notre filet. La prororoca, en passant, l'avait presque entièrement enseveli dans le sable. En quelques minutes il fut déterré, traîné à l'eau par nos hommes, et, une demi-heure après, nous avions sur le rivage une charge entière de poisson.
Raphaelo, pendant ce temps, avait complètement dégagé notre arbre et nous avait fait un véritable observatoire, à cinquante pieds de terre, au faîte du castanhero. Grâce aux lianes torses qui enroulaient le tronc, puis aux branches, nous montâmes, laissant à nos gens toute liberté, soit de nous imiter, soit de retourner sous bois, pour éviter le flot qui allait venir.
Nous avions devant nous un magnifique tableau que nous pûmes contempler à loisir. En face, l'infini, l'Océan avec sa majesté grandiose qui fascine et fait rêver. Ses flots dorés baignaient dans les rayons du soleil couchant. La mer jaune des bouches de l'Amazone étincelait de feux, et, à la brise du soir, chaque lame luisait comme un morceau de cuivre poli. Vers la gauche, les îlets de Bragance, couverts de forêts, sortaient des flots par touffes d'arbres disséminées, inondées de lumière; tandis qu'à droite, aussi loin que nos yeux pouvaient voir, la forêt de Cavianna, notre
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île, fuyait obscure, profonde, ensevelie dans son ombre même. A nos pieds et tout autour de nous, une plage jaune, ravinée, semée par intervalles de roseaux brisés et de troncs d'arbres, resplendissait sous le soleil de Téquateur.
Tout l'horizon de l'est et du nord était bleu, sans un nuage; mais au lointain, vers le sud, au-dessus de Marajo et du Para, le ciel apparaissait noir, ainsi qu'une nuit sans étoiles ; un ciel d'ardoise, comme on n'en voit que sous l'équateur, chargé d'orages, noircissant toujours, laissant passer par intervalles un éclair rapide, et montant sur l'horizon aux roulements sourds de la foudre. Et, avec l'étonnement respectueux que l'orage impose toujours, nous restions silencieux, suivant de l'œil, sur la nue bleuâtre, les mouettes aux ailes blanches qui volaient vers la tempête.
Enfin, la grande voix de la prororoca nous arriva, portée par une rafale de vent, sourde tout d'abord, puis rauque et dominant déjà le bruit du tonnerre. Mais la brise ne soufflait pas constante : le bruit cessa, pour reprendre de nouveau. Alors nous vîmes dans le ciel , au-dessus des îles de Bragance , un nuage blanchâtre, ainsi que des fumées lointaines. Puis les Bragances disparurent, effacées par une haute lame, une trombe jaune, dorée au soleil, qui venait s'étendant d'un bout à l'autre de l'horizon. Soudain le bruit devint sonore, rauque, retentissant; la lame nous sem-
bla grandir droite et tout à coup, comme un spectre qui se lève. Les rayons obliques du soleil couchant donnaient en plein sur elle. Je distinguais des arbres en feuilles et de grands troncs noirâtres qui venaient roulés ou se dressant dans ses eaux bourbeuses ; elle arrivait à notre île en écumant, droite sur la plage. Nous n'entendions plus rien que son bruit. 11 me sembla qu'elle accourait, grandissant toujours... jusqu'au ciel !... pour nous emporter en passant.
Un tourbillon de vent et de pluie fine, comme ces nuages qu'on traverse dans les montagnes, nous arriva brusquement; — le flot était sur nous; je me cramponnai aux branches qui me retenaient, et il me sembla que l'arbre tremblait sous mes pieds, ainsi qu'un pont de navire autour de la chaudière. Je sentis un tourbillon d'eau me saisir de toutes parts, et pendant une minute je restai sans rien voir, pas même notre arbre ; ouvrant et fermant les yeux tour à tour, ne respirant qu'à peine à travers la poussière d'eau qui me fouettait au visage. Puis le nuage diminua peu à peu. Je regardai au-dessous de moi : à deux mètres de mes pieds, le flot courait rapide, furieux, charriant une couche d'écume jaune, boueuse, où passaient des arbres et des débris de végétaux. Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, c'était même spectacle; mais un nuage blanchâtre couvrait presque tout l'horizon. Henrique et Carlos regardaient, comme moi, fascinés.
Nous n'entendions que le bruit des flots. Autour de nous, les broussailles et les arbustes de la plage avaient disparu noyés sous les eaux. Parfois, leurs cimes les plus élevées ondulaient à la surface pour disparaître de suite. Le flot heurtait à notre arbre et courait se perdre derrière nous dans la forêt comme dans une tombe.
Peu à peu le bruit diminua : les arbustes du bord reparurent au-dessus des flots; les eaux baissèrent comme si elles s'engloutissaient sous le sol ; le courant devint moins rapide. Il ne resta plus à la surface qu'une nappe d'écume pleine de feuilles et de débris, agitée encore et frémissante de ce vague mouvement que garde une eau qui vient de bouillir. La mer avait déjà repris sa calme surface, quand nous entendîmes au lointain le bruit du second flot; il arriva, comme le premier, moins rauque, moins élevé sur l'eau, moins désordonné, mais courant plus vite et charriant encore plus d'arbres, de débris et d'écumes que le premier.
Avez- vous jamais regardé du haut d'un pont, audessus d'un chemin de fer, un train venant vers vous à toute vitesse? On voit d'abord, au lointain, la fumée de la locomotive qui serpente dans l'air au-dessus du train, et on croit que la machine n'avance qu'à peine. Mais à mesure qu'elle approche, sa vitesse double, et puis décuple à l'œil; et quand elle va passer sous le pont d'où on la domine, il semble que ce monstre
inouï, vomissant de la fumée et du bruit, va monter sur le pont, sur vous, en bondissant vers le ciel. Il passe, rapide comme un météore ; la fumée vous inonde, le bruit vous assourdit, puis tout s'en va, s'effaçant dans l'horizon. Le second flot de la prororoca jeta dans ma pensée cette sensation et ce souvenir de la patrie ; ce fut pour moi comme des milliers de locomotives pressées l'une contre l'autre, marchant de front et arrivant sur nous. Mais il dura moins longtemps que le premier, et le bruit cessa presque de suite. Le troisième flot ne fut guère qu'une haute lame qui passa rapide et dont le roulement se perdit peu à peu dans les profondeurs de la forêt.
Nous descendîmes de notre arbre, silencieux, car les grands spectacles de la nature inspirent le respect et font le silence, comme toutes grandes choses ; il n'y a que les corbeaux qui croassent au-dessus de tout et h tous moments. Nous éprouvions cette plénitude de bonheur qui satisfait à la fois l'âme et les sens.
C'était beau en effet. Le Niagara d'abord, puis la prororoca de l'Amazone, je ne sais rien de plus beau sous le soleil. Certes, je ne veux nier aucune joie, mais plaise à d'autres le spectacle monotone d'un ruisseau serpentant dans la plaine, ou d'un coteau chargé de vignes; j'aime mieux voiries grands accidents et les convulsions de la nature, et, quoi qu'on dise, je préfère les monts du Tyrol aux coteaux de la Champagne, les
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torrents des Cordilières à la vallée de la Loire. Que ceux qui pensent ainsi s'en aillent voir le Niagara, la prororoca de l'Amazone ou un ouragan des Antilles ; car le vieil océan et le nouveau monde seuls ont gardé leurs convulsions terribles. Les antiques volcans de notre vieille Europe sont morts, et le Vésuve et l'Etna n'ont plus qu'une maigre toux de cendres et de fumée qui ne leur prend plus qu'à rares intervalles.
Nos gens arrivèrent bientôt.
— Regardez, nous dit Carlos, — les philosophes magnifiques! pas un n'a voulu se donner cette peine de monter, pour cette jouissance de voir. — Ils ont raison après tout; c'est beau, mais qu'est-ce que cela? beaucoup de bruit pour de l'eau bourbeuse!
La plage entière était inondée sous une masse d'eau jaune et encore couverte d'écume ; — le promontoire où était notre arbre était seul au-dessus des eaux, trop resserré pour y dormir avec tous nos gens; — la prororoca d'ailleurs devait revenir pendant la nuit, et si elle est splenclide à voir, sa visite est dangereuse. Nous profitâmes des derniers moments de jour pour chercher sous la forêt un lieu de halte sec et abrité de la mer. — Nos gens nous menèrent sous bois jusqu'à un monticule où ils avaient séjourné pendant le flot. L'orage menaçait toujours; nous fîmes faire des carbets de feuilles et nous eûmes bientôt lieu de nous
féliciter de leur abri, car un déluge de pluie tomba clu ciel.
Dès le matin nous partîmes pour les bords du lac; la grande marée avait fait grossir de quelques pieds les eaux de l'île et entraîné nos canots. Le courant qui avait dû s'établir les avait drossés au large, hors de notre vue. Après avoir erré tout le jour à leur recherche, nous les trouvâmes vers le soir sur le même rivage, mais à l'autre extrémité du lac, et trop tard pour nous embarquer. Nous eûmes vent debout pendant toute la matinée du lendemain, et ils nous fut impossible de traverser le lac autrement qu'à la pagaye. Nous reprîmes le chemin et la rivière que nous avions suivis en venant, naviguant jour et nuit, et vers le milieu du troisième jour nous mîmes pied à terre devant la case dTIenrique.
La prororoca devait cesser le soir même ; le vent était bon pour sortir de F Amazone et gagner la mer ; nous résolûmes de quitter dont Henrique aussitôt après la marée de la nuit, avec le perdant, qui devait commencer vers deux heures du matin.
Retour en France.
Nous veillâmes la dernière soirée avec nos hôtes, dans leur carbet. Longtemps nous causâmes de la patrie, et je crus comprendre que don Henrique la regrettait. J'essayai de le ramener en Europe ; sa mélancolie résignée me faisait peine, et il me semblait qu'en France il oublierait ses tristes souvenirs, et se reprendrait au bonheur en retrouvant les habitudes de son enfance. Je lui offris une place sur mon bateau pour lui, dona Carmen et leurs enfants.
Carlos, qui, en dépit de son scepticisme railleur, est
dévoué, loyal, et intelligent en affaires, s'offrit à vendre pour lui ses esclaves et ses produits en revenant de la Guyane. Il secoua la tête sans répondre. J'insistai, vantant Paris, la France, son climat, et toutes nos joies de civilisation.
— En quelques heures, lui disais-je, vous pouvez régler toute chose ; vous avez assez d'ailleurs pour vivre en France d'une vie facile et luxueuse. Venez ! de Cayenne à Paris il n'y a que vingt jours, et rien ne vaut la patrie.
— Ami , me répondit Henrique , la nuit est claire assez : regardez donc autour de vous. Que me donneriez-vous là-bas pour tout cela? Quelques chambres sans air, dans une maison de ville, resserrée entre une rue et quatre voisins. Non, non ; j'aime mieux ma forêt et ma liberté . Ce n'est pas moi qui puis partir ; c'est vous qui devez rester. Croyez-moi, si le bonheur est de ce monde, il est ici, bien plus qu'au milieu des vanités de votre civilisation superflue. Vous ne savez pas, mais vous saurez quand vous serez revenu, ce qu'on souffre à reprendre le harnais du monde, quand on a goûté de la vie du désert, ce qu'on souffre à se refaire citadin , quand on est devenu sauvage. Vous saurez ce qu'il en coûte à s'étrangler le cou dans une cravate, les épaules dans un habit, pour s'en aller à tout venant sourire à contre-joie, prendre les mains sans amitié dans le cœur, se courber sans respect dans l'âme : ce qu'il en
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coûte à vivre des mois entiers sans soleil , manquant d'air et d'espace, regardant la rue sans oser sortir, ou souffrant transi de froid sous un manteau mouillé : ce qu'il en coûte à calculer, à mesurer sans cesse son plaisir comme sa peine, sa faim comme son sommeil, son amitié comme son amour.
Ici, vous vous levez à vos heures, vous dormez à vos sommeils, vous vivez à vos passions, vous faites tuer un bœuf ou un tapir à votre faim ; et quand vous avez mangé avec vos gens, vous jetez le reste aux caïmans du rivage. Là-bas, il vous faudra calculer le prix d'un œuf, et ne pas jeter à votre chien les débris d'un poulet. Vous irez tout d'abord, affolé, vous jeter tête baissée à tous les plaisirs, à toutes les joies de ce Paris que vous rêvez aujourd'hui. Mais dès le premier jour vous vous sentirez isolé, perdu au milieu de cette foule; gêné dans sa vie affairée , bruyante , avide, égoïste ; froid devant ces arbres sans feuilles ; triste devant cette nature arrangée partout comme un jardin de barrière, devant ces jours sans soleil, ces nuits sans étoiles , ce climat sans chaleur. Si beaux que soient vos palais, rien ne vaut la nature et la forêt vierge ; si doré que soit le galon, rien ne vaut la liberté; vos monts ou vos canaux de main d'homme ne valent ni le torrent ni la montagne; vos cheminées ne sont pas du soleil. L'œuvre de l'homme ne vaut pas l'œuvre de Dieu. La tristesse vous viendra , et à toutes heures , regardant
vers l'Amérique et l'équateur, rêvant soleil et liberté, vous regretterez la vie large et vagabonde du désert.
Nous causâmes ainsi longtemps. Longtemps il me prédit toutes choses : déceptions, espoirs trompés, tristesses, regrets tardifs, il m'annonça tout comme s'il avait lu dans le livre de l'avenir. Mais je n'écoutais pas.
La patrie ! la patrie !
L'heure venue, je me levai pour partir. Dona Carmen vint nous conduire jusqu'à l'Amazone, et Henrique^ sur son canot, jusqu'à Curua !
En vue de l'île, la brise du matin fraîchit, favorable à son retour ; il nous quitta. Avant de descendre sur son bateau, il me conjura une dernière fois de rester avec lui, et de dire adieu à l'Europe.
— Nous vous ferons construire un carbet, me dit-il , et défricher un champ à côté de nous, sur la même île. Vous vivrez seul et libre; puis, si la solitude vous lasse, nous irons au Pérou que vous aimez; là, par son doux pays, Carmen vous trouvera quelque Liménienne espagnole, qui vous fera votre vie, douce comme elle. Et, si vous voulez, nous vivrons là désormais. Le Pérou, c'est une terre d'amour et d'hospitalité ! Restez ! restez !
Mais mon cœur était au départ; je secouai la tête en lui serrant les mains, et alors je l'entendis murmurer tout bas :
Quos vult perdere Jupiter demental.
Ceux qu'il veut perdre, Jupiter les affole.
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Puis il prit des mains d'Isidorio un manuscrit qu'il me donna, en disant : — Vous m'avez demandé l'histoire de ma vie, et des récits de mœurs américaines, vous les trouverez dans ces livres. Publiez ou brûlez, à votre gré. Si vous publiez, envoyez-moi mes récits et un panier de Champagne; je nous relirai en buvant à notre santé.
Je pris ses livres : il partit, l'aube se levait; plus d'une heure je suivis tristement des yeux son canot, puis sa voile qui parut longtemps encore aux rayons du soleil. Mais le vent s'éleva, gonflant nos voiles et nous poussant au large. Son bateau s'effaça dans le lointain. Peu à peu, regardant vers Cayenne, dont je me rapprochais heure à heure, jour à jour, je m'enivrai d'espoirs, et, me sentant vivre, les images de don Henrique et de cette félicité que je quittais pour jamais s'effacèrent sous des pensées chéries de famille et de patrie.
Le soir même, nous atteignîmes Bailique. Le lendemain, par le travers du cap Nord et de Maraca, je fus obligé de jeter sur une île le vieux John, notre pilote, qui me trahissait. Mais, grâce à un Indien pêcheur de Mapa et à nos boussoles, notre voyage continua sans encombre, et quinze jours après nous étions à Cayenne.
Là Carlos me quitta pour retourner au Para; le départ de cet ami me laissa triste pendant longs jours; il me sembla que le dernier lien qui me retenait encore à la vie d'Amérique, à la vie du désert, se brisait à
jamais. Une partie de nos hommes resta à la Guyane, les autres retournèrent au Brésil avec Carlos. Quarante jours après, j'étais à la Martinique, et, il y a six mois, en France.
Don Henrique m'avait bien prédit mon sort. J'ai passé par les joies de l'arrivée, et aussi par les contraintes de la vie civilisée, et par les froideurs des accueils, et par les déceptions du retour. Une main bienveillante m'a soutenu quelque temps, mais elle s'est éloignée , et je suis resté brisé d'efforts perdus, d'espoirs trompés, découragé de travaux sérieux, stériles pour mon frère comme pour moi, rêvant don Henrique, Féquateur etsa tranquille insouciance. Pais un ami m'a offert de laisser là rapports, cartes, chiffres, et produits commerciaux, tout ce bagage amoncelé qui nous a coûté tant de peines, moisson dédaignée par ceux qui la devaient recevoir, pour écrire sans effort et sans ennuis les mœurs d'un autre monde. J'ai accepté, et j'ai écrit ce prologue avant de publier les manuscrits de don Henrique. Merci à ceux qui m'ont soutenu, merci à ceux qui m'ont donné leur hospitalité bienveillante.