‹ L'Amazone (volume 3)Chapitre 14 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

1. Dissolution de l'armée expéditionnaire. — 2. Départ de Tamesgoida. Passage à travers la grande Kabylie. — 4- Fort Napoléon.— 5. Passage à travers la basse Kabylie. — 6. Embarquement à Dellys. — 7. Arrivée h Alger. — 8. Examen de la campagne et de ses résultats.

. I. Dissolution de Varmée expéditionnaire, — La Kabylie du Djurjura n'existe plus à Télat de nation indépendante. Toutes les tribus berbères algériennes sont domptées ; toutes ont reconnu sans réserve la domination de la France; toutes ont livré des otages et payent déjà la contribution de guerre.

L'armée expéditionnaire n'a plus rien à faire en Kabylie. Le U juillet, le lendemain de la dernière soumission, de celle des Beni-Idjer, elle se dissout :. chaque corps de troupes rentre dans ses garnisons respectives.

La division Renault va camper à Fort-Napoléon.

La division Mac Mahon traverse le territoire des Beni- Idjer, afin de sceller par l'occupation armée l'acte de soumission à la France, et se disperse sur Constantine et sur Oran, ses deux centres.

La division Jusuf rentre dans la province d'Alger.

La division Maissiat retourne à Constantine.

La cavalerie du colonel de Fénelon revient à Alger.

Les trois corps d'observation des. colonels d'Argent,

Itfarmier et Drouhot sont déjà dissous et en route pour leurs garnisons.

Les contingents kabyles se dispersent et rentrent dans leurs foyers.

La campagne est close.

De son côté, le maréchal se dirige sur Alger en passant par Fort-Napoléon. Précédé d'une compagnie de chasseurs d'Afrique et suivi de son seul état-major, il traverse à cheval toute cette Kabylie du Djurjura, naguère en armes. II. Départ de Tamesguida. — Dès le matin le camp de Tamesguida est levé. L'aride montagne se découvre peu à peu des tentes, des chevaux et de la foule qui l'encombraient. Les pierres grises du sol reparaissent tristes et nues, comme avant l'arrivée des troupes.

Chacun dit adieu à ces montagnes, à ce Djurjura neigeux,

qu'il ne doit plus revoir. Chacun le regarde d'un dernier

regard, comme en partant on suit des yeux la terre de la

patrie. Au-dessous du pic môme de Tamesguida, les nuages

entassés couvrent d'un immense brouillard la Kabylie tout

entière ; mais l'horizon d'en haut est limpide et pur. Le

ciel bleu de l'Orient garde encore çà et là quelques étoiles

pâlissantes, qui s'effacent demi-noyées dans la clarté de

l'aube, ainsi que des naufragés dans les flots de l'Océan.

Vers le nord, par-dessus les nuages, la Méditerranée se

perd dans un lointain vaporeux et bleuâtre. Ses flots bleus

se confondent avec l'azur du ciel.

Au sud, le Djurjura ferme l'horizon : sa muraille désolée apparaît si distincte, qu'on pourrait compter un à un les

rochers de ses parois. Les feux dorés du soleil levant éclairent déjà ses crêtes ; quelques filons de neige brillent â reflets d^argent, tandis que les masses sombres de la montagne, encore ensevelies dans le demi-jour de l'aube, se dressent, vagi^ement éclairées d'une lueur transparente et purpurine.

Les chevaux descendent lentement la pente pierreuse de Tamesguida. La brume prend tout : c'est à peine si on découvre autour de soi, répandues sur les premières déclivités, les tentes de la division Renault, qui déjà s'éveille pour le départ.

Les nuages, courant par brouillards rapides, aveuglent les yeux sous leur fine poussière. Chevaux et cavaliers, perdus dans* cette pluie brumeuse, se suivent pas sur pas, descendant la montagne au hasard.

Bientôt, cependant, le soleil monte; sous ses rayons victorieux, les nuages s'évaporent ainsi que des fumées.

Les crêtes de la Kabylie, hérissées de villages, reparaissent au-dessus du brouillard qui les noie, comme en pays inondé, les toits des maisons sortent rares et disséminés de l'horizon des flots.

Les vallées seules gardent encore une mer de nuages qui dort dans leurs gouffres, blanche et roulée sur elle-même, par flocons immobiles.

Peu à peu les crêtes se multiplient aux regards; les vallées mêmes se découvrent, et les montagnes africaines, dépouillant leur voile matinal, reparaissent avec leurs village? rougeâtres, leurs arbres disséminés, leurs

pentes jaunes et nues tachetées de verdure, leurs vallées ombragées.

III. Passage à travers la Kabylie. — Depuis Tames* guida jusqu'aux frontières des Menguillet, sur les territoires des Ithouragh, des Bouyoucef, etc., de toutes les tribus qui habitent les rochers, le pays offre un aspect uniforme, aride et désolé.

Presque partout des buissons rabougris de lentisques, des chênes naius, des oliviers sans culture, étendent pêlemêle leurs feuilles clair-semées et poudreuses. Çà et Ih quelques frênes épars dressent dans le ciel leurs troncs couverts de feuilles, mais sans rameaux, taillés à toutes les branches comme des moignons. Par places, la terre s'étale, pierreuse, grisâtre et nue.

De tous côtés, entre les pousses grêles des lentisques, à Tombre des frênes, sous le soleil, on voit des cimetières kabyles abandonnés ou en exercice. Les pierres dentelées de leurs tombes blanchissent entre les herbes séchées, comme des ossements funèbres échappés des sépulcres. Morts ou vivants, les Berbers n'habitent que les crêtes de leurs montagnes.

Les villages sont rares, pauvres, sans jardins, sans vergers, sans murs d'enceinte qui les entourent. Leurs maisons inégales, basses, mal construites, sont entassées en désordre, deux par deux, ou une à une, à la file. La crête qui les porte est souvent trop étroite pour donner place à deux demeures humaines, trop abrupte pour qu'un Kabyle lui-même puisse construire sa masure sur ses déclivités à

pic. Chaque toit de maison ondule en tons sens comme une houle : ses tuiles épaisses, irrégulières et mal enchevêtrées, sont défendues contre les vents de la montagne, par des pierres posées à distances inégales.

Les intérieurs de chaque héritage sont misérables. Les cours sont étroites et infectes ; les maisons informes , les chambres, percées au hasard de portes basses et de meurtrières, sont entourées de murs non crépis, sans dalles à terre, nues ou garnies de meubles boiteux, de poteries ébréchées, de guenilles fétides et pendantes. Dans ces demeures obscures, des femmes et des enfants, hâves et chétifs, grouillent pélB-môle avec des bestiaux décharnés comme leurs maîtres.

Sur les hautes pentes de chaque crête, quelques orges encore debout, quelques arbres disséminés , couvrent mal un sol pierreux dont Thumus, entraîné par la rapidité des pentes, descend peu à peu dans le fond des vallées.

Sur cette nature désolée, le soleil d'Afrique flamboie. Dès huit heures du matin ses rayons de feu brûlent Fhorizon. Ça et là, sous les orges, une caille chante son chant monotone : quelques rares oiseaux, sans couleur, voltigent silencieusement d*un buisson à un autre, et, dans le loin- ^ tain des airs, des vautours perdus tournent par lentes spirales. Tout est morne et triste.

Mais dans les vallées ou les ravins , l'œil découvre une verdure éclatante. Des figuiers, des oliviers, des chênes à glands doux, des grenadiers, croissent épais et serrés plus que dans un verger d'Europe. Des lauriers étalent leurs

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tuissons de verdure et leurs fleurs roses , qui neigent la terre autour d'eux, comme un autel de village au lendemain d'une fête. Des eaux circulent, détournées en mille canaux par les mains industrieuses des Kabyles : des légumes apparaissent cultivés comme par des maraîchers de France, autour d'une grande ville. On sent que la vie agricole, la seule richesse de la Kabylie rocheuse, n'existe que dans le fond de ces gouffres, avec les terres végétales que les eaux des hivers arrachent aux flancs dénudés des montagnes.

A mesure qu'on s'éloigne du Djurjura rocheux pour se rapprocher du territoire dés Béni - Raten et de la basse Kabylie, la terre végétale reparaît sur les hauteurs ; le rocher nu ne se montre plus que rarement : les crêtes et les pentes deviennent moins abruptes, moins pierreuses, moins arides. Les arbres augmentent: les oliviers, les figuiers, les frênes, les orges et les blés, remplacent les buissons de lentisques et les chênes nains. Sur toutes les déclivités des montagnes, des fontaines, protégées par des demi-dômes blancs comme des niches de saints, répandent leurs eaux rafraîchissantes bordées d'arbres et de verdure. Des haies cultivées séparent les héritages. Les récoltes sont plus abondantes, les arbres sont plus vivaces, plus forts, plus verts. Les vallées ne sont plus désormais la terre exclusive des cultures.

Sur les crêtes, les villages ont autour d'eux des jardins remplis de légumes et de vignes ; des champs entiers de figuiers, d'oliviers et d'arbres cultivés. Les maisons sont

plus vastes, mieux bâlies, plus espacées les unes des autres. Les populations ont un aspect moins chétif et moins misérable; les bestiaux sont plus nombreux et plus charnus. Bétes et gens vivent toujours confondus d'existence, mais en sent que pour les uns et les autres, la vie est meilleure et moins sauvage.

Sur toute la route suivie par le maréchal et son étatmajor, depuis Tamesguida jusqu'à Fort-Napoléon, les Kabyles, attirés par le bruit des chevaux, sortent de chaque village. Leur altitude ne trahit le plus souvent qu'un empressement curieux, sans amitié comme sans crainte. Les hommes et les enfants se i'angent en haies à l'entrée de leurs bourgades ; çà, et là, dans l'ombre d'une porte demi-close, quelques têtes de femmes , aux cheveux en désordre , apparaissent demi-effarées, demi-curieuses : tous suivent longtemps des yeux, en silence, le convoi qui s'éloigne.

Souvent l'interprète principal de l'armée, M. Shousboe, leur adresse en passant, de la part du maréchal, des questions sur leurs besoins. De fois à autres, l'un d'eux élève une réclamation individuelle, pour un mulet, une vache, disparus depuis la soumission de sa tribu ; le plus grand nombre répond aux demandes de l'interprète par des gestes de dénégation silencieuse, ou par des paroles amicales, mais brèves.

Dans le pays des Beni-Raten et des tribus soumises par les premiers efforts de la campagne, les travaux ont repris, comme avant notre arrivée. Des troupeaux de bestiaux, gardés par des enfants^ ou des vieillards, paissent sur les

Islucs des montagnes ; ça et là un Kabyle entoure de paille ^^ tronc malade d'un figuier; un autre bâtit un mur de soutènement au pied d'un olivier dont les pluies dégarnis- ^a.ient les racines ; des enfants coupent à la faucille des ox-ges plus que mûrs. Dans les villages, des femmes assises et terre, devant les portes de leurs maisons, écrasent du grain sous un moulin de pierre, ou façonnent des tuilçs et des poteries à formes diverses.

Les populations ne se dérangent qu'à peine au passage âe leurs alliés. Les Français sont déjà pour elles comme des voisins connus, qui circulent librement à travers leur pays, sans qu'elles s'inquiètent de leur départ ou de leur arrivée. TJne partie des hommes est employée à la construction de Port-Napoléon, ou déjà répandue, pour les travaux de la récolte, dans la basse Kabylie et la Mitidja. Leur parti est pris, leur existence est tracée : la plupart vont s'engager à Alger pour les travaux de l'hiver.

Flatterie politique ou croyance réelle, un de leurs amins se propose de faire élever ses enfants dans la foi des chrétiens.

« Il y a longtemps, dit-il, avant le prophète, les aïeux de nos aïeux avaient la religion de la croix comme les Francs d'Europe ; nos enfants reprendront la religion de nos pères. »

Depuis le territoire des Menguillet jusqu'à Fort-Napoléon, la route est faite ou tracée, carrossable partout, desr tinée à traverser la grande Kabylie parle Djurjura lui-même, pour rejoindre Aumale et Bougie. Son méandre sinueux,

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suivant les crêtes des montagnes, est couvert de soldats et de Kabyles qui travaillent simultanément. D'Ichériden an fort, tout est déjà terminé : les chevaux reprennent leuR allures des plaines sur ce large chemin qui ne fuit plus sous leurs pieds.

Chacun s*arrête, en passant, sur le champ du combat dlchériden ; chacun cherche des yeux les barricades kabyles. Mais les barricades ont disparu, comme au lendemain d'une émeute parisienne. Les poutres et les portes serrent pour la construction du fort; les bois sont sciés et rangés pour l'hiver ; les pierres sont dans la route. Tout est en ordre comme en pays de France. Çà et là, dans les buissons delentisques, on découvre encore quelques lambeaux abandonnés d'uniformes français, coupés pendant le combat môme, par le scalpel hâté des chirurgiens d'ambulance. La carcasse dénudée du cheval du général Bourbaki gît là, vestige solitaire du courage et des dangers de son maître.

Vingt jours à peine ont passé sur la terre funèbre, où saignaient tant de blessures, et voici déjà que les os blanchis d'un cheval trahissent seuls le champ du combat! Vingt jours à peine ont passé sur la mémoire des hommes, et voici déjà que de tout ce bruit humain qui remplissait l'Algérie, quelques deuils silencieux, quelques lignes oubhées d'un bulletin de guerre consacrent seuls le souvenir de cette journée. Et bientôt, quand les pères raconteront à leurs enfants celte Kabylie tombée sous leur effort, les enfants écouteront d'une oreille dédaigneuse et ce combat oublié et cette gloire morte! Comme nous sommes peu de

dans son burnous, sous la voûte étoilée, à côté d'un feu de bivouac, et dort là, au milieu de ceux qu'il combattait la veille, fidèle à sa parole et confiant dans la nôtre. C'est qu'entre certaines races humaines , ardentes et passionnées, mais loyales, il y a une communion de sentiments généreux, qui leur donne confiance réciproque.

Presque toutes les tribus de la grande Kabylie, naguère ^ insoumise, ont ainsi des représentants divers dans le camp d'Aït-el-Hassem.

Les Beni'Boudrar viennent les premiers avec leurs blocs de neige : leur pays touche à celui des Beni-Yenni ; par un de leurs chefs, ils sont en relations fréquentes avec Alger ; beaucoup connaissent des turcos. Ils viennent plus nombreux que les autres. Mais ils arrivent d'abord isolément ou par groupes de villages, et ce n'est qu'au bout de quelques jours que leur soumission est réglée définitivement.

Après eux et comme eux montent les Beni-Gumsiff: avant de venir, ils ont eu sur leur territoire, entre eux, guerre civile et combat ; mais le parti de la paix a triom- . phé, et tous arrivent successivement.

Derrière les Beni-Ouassiff vient se rendre à merci l'un des marabouts ou chefs principaux de la Kabylie, Sidi- Djoudi. Pendant plusieurs années, Sidi-Djoudi a été le bachaga de la France ; à ce titre et pour ses services, il a môme reçu des indemnités considérables. Mais au commencement de la campagne, tout à coup, ce chef, suivi de sa famille, a déserté la cause française et s'est jeté ouvertement dans la guerre. Abandonné par ses compatriotes eux-mêmes,

sant ainsi pour la France une économie matérielle de centaines de mille francs.

Sous leur direction, les soldats du génie conduisent tous les trayaux du fort. Ils se multiplient de zèle, d'intelligence et de probité sévère. Déjà les murs et les bastions s'élèvent, par places, jusqu'à deux mètres de hauteur, les fossés des fondations sont creusés autour de Venceinte de la forteresse, sur plus de deux kilomètres de développement. On peut comprendre sur le sol tous les bâtiments que le fort abritera.

Ici s'élèvent, à moitié construits, les logements des oflSciers, les casernes des soldats, la maison des hôtes, les écuries des chevaux, etc. Les magasins de vivres, de fourrages, de munitions, les ateliers de travail, les bâtisses des fontaines sortent du sol ou sont tracés sur la terre.

Outre ces constructions définitives, des baraques en bois de toutes grandeurs servent temporairement de casernes aux troupes ou abritent des munitions, des vivres, des outils. Un parc d'artillerie renferme les canons de la forteresse future. Un village entier de cabanes en planches ou de gourbis de feuillages, donne asile à des cafés, des gargottes, des boutiques remplies de tous les demi-luxes de la vie civilisée.

Autour de la forteresse, ou dans son enceinte môme, une foule d'hommes, d'animaux, de soldats, de Kabyles, de citadins, de femmes et d'enfants, s'agite dans un mouvement bruyant et confus. Chacun des êtres de cette foule court vers un but individuel ; mais chacun, dans sa sphère, participe à la construction du fort, et, comme l'abeille d'une ruche gigantesque, vient entasser là sa récolte ou son travail.

RfiCITS DE LA KABTLIIS. ' 307

Des diligences et des omnibus arrivent de tous les centres voisins de la Kabylie, remplis d'ouvriers, de marchands et de provisions. Des prolonges du train roulent à grands bruits, pleines de ferrures, de zinc, de madriers, d*outils, qu'elles apportent en quatre jours de la capitale algérienne jusqu'à Souk-el-Arba. Des Arabes passent lentement conduisant des chevaux, des mulets, des chameaux qui portent des poutres, des planches, des vivres, des objets de toute nature venus d'Alger par la mer et Dellys.^ Des Kabyles marchent à grands pas, poussant devant eux , à la main, comme on pousse une charrette embourbée, des ânons chétifs qui ploient sous l'amicale pression de leurs maîtres. Chaque bête trottine, ensevelie sous une pyramide de fagots destinés aux fours à chaux , ou porte aux deux côtés de son maigre dos deux paniers de paille, étroits à ne rien tenir, et à moitié remplis de pierres à plâtre ou à construction tirées de la Kabylie même.

Une légion de charpentiers, da tailleurs de pierre, de forgerons, de maçons, etc., civils et militaires, bruit sûr les constructions. Autour des travaux ou dans les cabarets, les Européens s'agitent d'un mouvement continuel et presque fébrile, causent bruyamment entre eux, s'appellent sans cesse d'un mur à un autre ou chantent à demi-voix les refrains de la patrie. Les Kabyles et les Arabes, qui leur éervent d'aides, sillonnent lentement la foule, impassibles, silencieux et toujours drapés dans leurs longs burnous.

Depuis l'aube jusqu'au soir, à travers la poussière, le soleil et le travail qui régnent sans trêve, les cafés, les ca-

barets et les gargottes sont incessamment remplis : des ouvriers et des soldats chantent attablés. Dans ces officines de gaieté bruyante , l'argent de thacun se répand en plaisirs : le travailleur soldé du matin, le riche du jour partage ce qui lui reste avec le riche de demain : et des rires, des chants joyeux, des senteurs de victuailles en fusion planent incessamment sur la montagne kabyle, comme dans les faubourgs popiileux d'une cité de France.

Partout où le Français s'implante, il implante avec lui son cabaret et sa gaieté prodigue. C'est son génie national d'avoir foi dans sa force quotidienne et de répandre au jour le jour ce que Dieu lui donne : d'émietter ses heures aux Muets de son chemin, son pain auj pauvres de la route» sa joyeuse humeur à tous les vents, sans calcula^ jamais ni le temps, ni le pain, ni l'avenir; de vivre, ici-bas, à la façon des cigales insoucieuses et des gais oiseaux, plutôt que de la vie souterraine des prévoyantes mais tristes fourmis.

Des épargneurs ou des prodigues, des fourmis ou des oiseaux, lesquels sont les sages, lesquels sont les fous? Dieu seul le sait, car la mort vient pour tous. Mais, quoi qu'on en dise, gardons, gardons comme un trésor et notre humeur joyeuse et nos élans charitables, car partout, d'un pôle à l'autre, c'est la force sympathique de notre peuple aimé.

V. Passage à travers la basse Kabylie, — De Fort-Napoléon, le maréchal se dirige sur Dellys où un steamer l'attend pour le porter à Alger. Seize lieues de route à travers la basse montagne séparent Souk-el-Arba de la Kabylie. C'est l'étape d'une journée pleine.

Depuis le fort juqu'au bordj de Tizi-Ouzou, sur 33 kilomètres environ, la route récemment faite par Tarmée, rend la course facile et rapide. Dans la vallée du Sébaou, le chemin traverse le camp de Sikhou-Meddour qui, depuis deux mois, sert, ainsi que Tizi-Ouzou, de dépôt provisoire à l'armée expéditionnaire ; le camp s'est peu à peu transformé en village. .

Bientôt le bordj apparaît avec ses vieilles constructions à la turque, blanches sous leurs terrasses aux murs dentelés. Autour du bordj, de tous côtés campent des compagnies en route pour le retour : on retrouve çà et là des figures sympathiques, entrevues naguère dans les villages ennemis. Quelques soldats portent encore au dos des armes kabyles, trophées de la campagne : mais le gros du butin a déjà filé, comme ils disent, sur les mulets de retour ou plus souvent dans la bourse avide du premier cantinier rencontré sur la route. Tous reviennent joyeux, brunis par le soleil, les barbes longues, beaux de la fatigue et du hâle de guerre.

Une compagnie de soldats rapporte sur une civière le général de Ligny dont la blessure fait craindre une guérison lente et douloureuse : le chirurgien principal de Tarmée d'expédition , le docteur Bertherand, escorte le blessé et combat ses souffrances avec une sollicitude attentive. De Tizi-Ouzou, le maréchal et son état-major traversent, aussi vite que le permettent les chemins kabyles, toute la partie de la basse Kabylie, qui règne jusqu'à Dellys et la mer.

310 ' RiCITS DB LÀ KÀBTLIB;

Plus on s'éloigne du Djurjura rocheux pour descendre vers la Méditerranée, plus les montagnes s'abaissent : les plaines montueuses succèdent peu à peu aux crêtes étroites de la haute Kabylie ; les vallées sont plus larges et moins profondes ; les précipices deviennent des vallons. La terre végétale remplace les rochers stériles de la haute montagne ; c'est à peine si, de Join en loin, une roche isolée dresse encore au-dessus du sol sa pierre aride et nue.

Le Sébaou ne roule plus enfermé dans le fond d'une gorge étroite, bouillonnant de cascade en cascade, sur un lit de galets roulés dans ses flots: sa vallée s'est agrandie; ses eaux rares serpentent lentement à travers une plaine de sables, semée ça et là de buissons et d'arbres isolés. Â l'étendue dévastée de ses rives, on voit que ses flots d'hivw doivent s'étaler souvent sur plus d'un kilomètre de largeur.

Avec le sol» le climat se modifie. Une chaleur torride remplace l'air vif de la campagne. Les neiges du Djurjura ne sont plus là pour rafraîchir l'atmosphère embrasée du ciel de l'Afrique. Les hauts rochws de la montagne n'arrêtent plus les vents du désert, et aux moindres brises la poussière sablonneuse du sol africain passe dans l'air comme une pluie de cendres chaudes.

Avee le sol et le climat la végétation change. Les figuiers, les oliviers et les frênes de la liaute Kabylie disparaissent peu à peu ; il n'y a plus d'arbres qu'autour des villages : les orges, les blés et les champs de pàiure régnent presque seuls.

Avec le sol, la végétation et le climat, se modifiât

RtCITS BB LA KABYLIS. 211

toutes les crêtes rocheuses qui dominent le pays des Deni- Meilikeuch ; ce sont les contingents des Illilten, des Ithouragh, des Bouyoucef, accourus contre le général Maissiat, au secours des Mellikeuch.

Le 27, dès le matin, la division se met en marche pour le col de Chellata, Tune dés deux gorges accessibles, qui traversent du sud au nord les rocher^ du Djurjura, en face de rarmée expéditionnaire du maréchal. Le vent du désert, le sirocco souffle ; le chemin est si pénible que l'avantgarde de la division, arrivée dès sept heures du matin, n'est rejointe par Tarriôre-garde qu'à une heure et demie.

Les crêtes qui entourent le passage de Chellata sont larges et accessibles à la cavalerie ; mais l'entrée môme du col est commandée par un rocher difficile, connu dans le pays sous le nom de Tisibert, Élevé, considérable, à flancs escarpés, le Tisibert est couronné par une muraille naturelle, qui le rend presque impraticable. La division Maissiat le trouve flanqué en outre, par des ouvrages kabyles percés de créneaux comme une forteresse, et défendus par un ennemi nombreux. Tous les autres pitons qui, sur la gauche, dominent plus ou moins le col, sont garnis de retranchements et de Kabyles en armes.

Les troupes, divisées en deux brigades, commencent immédiatement l'attaque. Les soldats quittent leurs sacs ; les escarpements des montagnes ennemies sont tels qu'ils ne pourraient monter avec cette charge. La brigade Desmarest, composée d'un bataillon du 71 ® et de deux autres bataillons, l'un du \^^ étrangers , l'autre de tirailleurs in-

312 RÉCITS DE Là KàBTLIE.

Kabyles, ni en toile comme les tentes arabes ; faites de torchis, ou de terre maçonnée entre des branches entrelacées, elles annoncent, par leur construction même, les mœurs de leurs habitants : demeures dlndiens qui se façonnent sans peines, qui se quittent sans regrets, quand le sol est épuisé autour d'elles, quand le caprice de l'émigration prend à leurs hôtes demi-sédentaires, demi-nomades.

La basse Kabylie est le trait d'union naturel de la plaine et de la montagne : comme les demi-Kabyles qui l'habitent sont le trait d'union, le croisement des deux familles arabes et berbères : comme le métis ou le mulâtre sont les traits d'union divers des races blanche et nègre. Tout s'enchaîne sur cette terre, la nature elle-même aussi bien que les êtres animés qui la peuplent.

VI. Embarquement à'Dellys.—Veukpeix cependant la brise fraîchit et souffle une haleine salée annonçant la mer. Au détour d'une colline, la Méditerranée paraît. Dellys resplenditdans lelointain, avec sa longue muraille accidentée, ses maisons blanches, qui s'échelonnent de la mer au sommet de la falaise, comme les gradins d'un amphithéâtre.

A la vue de la ville, chacun se hâte, chacun presse de l'éperon son cheval fatigué. Chevaux et cavaliers, altérés d'arriver, baignés de poussière et de chaleur, courent vers Dellys comme on court au port : les uns et les autres savourent en espérance des flots d'eau limpide, un repas digne des héros d'Homère et toute une nuit de long repos.

Mais:

Infandum, regina, jubés renovare dolorem.

RÉCITS SB LA KABtLiS. 313

Sur la porte de Dellys, en travers du passage, les autorités de la ville surgissent vêtues de noir : un maire ou commissaire civil est à leur tête, ceint d'une écharpe, des papiers à la main.

L'ombre de Banquo, Tépée de Damoclès, le doigt de feu de la salle du festin apparurent moins sinistres â leurs victimes pâlissantes.

Le magistrat municipal éprouve un besoin impérieux de haranguer le gouverneur. Il commence I... un cahier tout entier!...

Vainement les cavaliers essuient leurs fronts rassasiés de fatigue; les chevaux, dorment debout; vainement les uns comme les autres étalent sôus toutes les formes leur détresse silencieuse. « Grâce, nous venons de faire treize heures de chemins kabyles, de soleil africain, de poussière algérienne; nous touchons au port; la ville est là, devant nous, grande ouverte avec ses fontaines, son repas, son gîte qui nous attendent I grâce! »

Les minutes s'entassent sans pitié. M. le commissaire civil ne se lasse point de complimenter, sous toutes les formes, le maréchal gouverneur général de l'Algérie, le triomphateur de la Kabylie... Il continue...

Les feuillets du discours municipal se multiplient sous sa main : ils tournent, tournent, tournent lentement, inflexibles comme la roue du temps par une nuit de souffrance. Chacun les fixe d'un regard inquiet, espérant en vain le feuillet sublime, le feuillet blanc delà dernière page I

Enfin ! tout finit, même une harangue!

314 RÉCITS QE XJL KÀBTLIE.

Sur les pas du maréchal, Tétat-major entre dans Dellys. Chacun cherche ua gîte, et satisfait de sou mieux sa soif, sa faim ~ et le sommeil qu'il a conquis.

Le lendemain, dans la matinée, ceux qui retournent à Alger s'embarquent à bord du Cuciqw, aveele gouverneur.

Depuis le commeucemeat de la campagne, le Cacique^ le Grégeois, etc., transportent des troupes, des vivres.,, des mun^tionaet des blsissésejutre DeUys et. Alger. Depuis deux mois, sans relâche» ces navires ^ut la providence maritime de Texpédition. Depuis deux mois, leurs commaa<lafits^ UM. Bizieu et CuisiniQr-Pelisle^laursiOJScierâ et leur» épipages se multiplient de 2;èle et d'eSortsi pour satisfaire, à tpule% les exigences d'up, service iacessa^ib. S'ils n'ont pas conduit Imv^ navii:^^ jusque sur le sommet du Djurjura, ce n'est ni faute de désirs, ni faute de courage, c'est que te SébaQu ft'apas d'eau. Par les services, et les, vœux ardents, ces navires font partie de l'arméeexpédilionnaire, Lq ma?réchalachoisileCacîçwepourparliciperauxjqiesduretour.

Après lej^ coups de canon et les hurxabs d'usage,, le vapçur quitte Dellys» et^ en quatre beur^es^ arrive k Aiger.

VIL Arrivée^ à Algier, — Le fort derlfiv ville salua l-aairivée du Cacique ; le Cacique népondv Des ien^ oô^ôsi. les canons d'allégresse brùleut de la poudre, et font du bruit à rendre jalouse la campagne, m^me qjA.'ils. célèbrent.

Sur le rivage, ^ l'bôtel de la marine, il. y a réception officielle, arc de triomphe, harangue municipale, >ûvats de la foule. Le soir, il y a dîners, fôtes et lampions. Pendant trois jours, ce ne sont par la ville que revues, visites, dis-

RÉCITS DE Là KàBTLIE. 315

cours, festins, toasts, félicitations, congratulatioûs, illuminations — à ne savoir où fuir.

Mais au-dessus des cérémonies à orchestres poudrifères;

— au-dessus des lampions aux lueurs fétides ; — au-desBus

■ Des vœux des aldcrmen courbés sur rencensoir,. Des pompes du matin et des fêtes du soir ;

— au^essus de ces bruits et de ces fumées dont l^s banalités fastidieuses escortent tous les triomphes, les bons comme les mauvais ; — au-dessus de ces rego^ijos de parade, il y a dans tous les cœurs amants de la patrie une reconnaissance sérieuse envers le chef et Varmée qui ont moissonné celte gloire pour la France.

Vin. Appréciation de la campagne et de seè résultats.

— Un beau fait militaire, fécond en résultats utiles, a été accompli : en deux mois, sans effusion cobsidérltblè de sang humain, sans dépenses exagérées, sans perturbation dans la colonie, une expédition a été feltè» victorieux constamment.

Ce succès est dû, selon nous, d*abord aux ^oïIb persévérants de la France et au temps, ce pacificaiêfur defe pafr* sions humaines ; — aux forces considérables qu*unè an^^ guste prévoyance, éclairée par te gouverneur de rAlgériê, a permis de réunir pour cette campagne, -^ à Vhabileté des dispositions administratives et militaires, — à la bravoure ardente des troupes.

Les Kabyles, épuisés par une lutte de vingt-sept années, par quatorze campagnes successives, traqués dans leurs

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montagnes par une politique persévérante, fatigués de guerres civiles et de misère, instruits de l'équité bienfaisante du Gouvernement de la France, étaient mûrs pour la soumission. Ils se sont défendus malgré tout avec la bravoure habituelle de leur race, mais sans le fanatisme furieux des premiers jours de notre conquête africaine, par devoir d'honneur national plutôt que par passion : comme un homme qui se bat en duel, par point d'honneur, mais sans haine mortelle.

Une force militaire comptant près de* trente-cinq mille baïonnettes, la plus considérable qui jusqu'à ce jour ait été réunie en Algérie, a envahi simultanément le pays ennemi. Les Kabyles, écrasés sous le nombre, ont compris l'impossibilité d'une lutte, et n'ont pu prolonger nulle part une résistance inutile.

Des dispositions générales, prévoyantes, telles que la force même de l'armée expéditionnaire, l'abondance des approvisionnements de toute nature, la division semée parmi les Kabyles, ont préparé le succès de la campagne. Des dispositions militaires habiles et prudentes, telles que le fractionnement circulaire de l'armée d'invasion, la simultanéité des attaques, la précaution constante d'éviter toute retraite sous le feu de l'ennemi, le percement de routes, la sécurité des approvisionnements, ont à la fois déconcerté les résistances de l'ennemi, assuré le moral et la santé des troupes. L'honneur de ces dispositions revient tout d'abord au gouverneur de l'Algérie, au maréchal Randon, puis à ses lieutenants. La bravoure française de l'armée

rSgits de la kàbtlib. 317

expéditionnaire, son ardeur au devoir, son intelligence des combats ont secondé dignement les dispositions des chefs.

Un éloge tombé d'une bouche auguste, savante de la guerre, — et par droit de naissance et par droit de science, a déjà désigné Farmée d'Afrique et son chef à la reconnaissance de la patrie :

€ L'Algérie a vu nos troupes se couvrir d'une nouvelle gloire par la soumission de la Kabylie. Cette expédition, habilement conduite et vigoureusement exécutée , a complété notre domination. »

L'aspect le plus remarquable de cette campagne est sa marche à la fois guerrière et pacifique. Les travaux nécessaires à la pacification du pays conquis ont marché de front avec l'invasion : un fort et ses routes ont été faits pendant l'expédition môme.

Grâce à ces travaux et à l'attitude à la fois énergique et indulgente de l'armée, la soumission des Kabyles s'est accomplie sans effusion considérable de sang humain, par une pression savamment organisée , plutôt que par des combats hasardeux.

C'est la gloire première de la campagne de <857. Car le succès par la prévoyance, par la science humaine, vaut mieux que le succès par la force brutale : la pensée avant la matière ! Les triomphes sanglants portent sur leur gloire un crêpe funèbre. Comme les fortunes d'héritage paternel, ils traînent derrière eux des années de larmes, et ne brillent qu'à travers le deuil. Les triomphes pacifiques sont moins bruyants, ils flattent moins les âmes vaniteuses, ils tracent

318 nttirs ôe ia tkJiittt.

«lôîïis prdfOTidément la mémoire des hommes ; irtaîs leur éclat est plus pur, ils sont pltis donx à la patrie pensante, et les chants de fête qui les suirent ne sont, pas troublés Iter lé^ sanglots des mères.

â9 des incendies et des destructions souvent nécessaires, quelques pillages, déparent çà et là le pur éclat de cette éonquôte , ce sont crimes de la guerre bien plutôt que des hommes.

La guerre eèt la guerre : à tout prix, ceux qui la dirigent doivent chercher le succès, car c'est le succès qui la termine.

Là guerre est la guerre : partout et toujours elle s'est faite désastreuse pour Fhoïïime î partout et toujours elle se fera ainsi, quoi qu'on prétende. Après la lutte, le pillage, la contribution, le traité : le vm viciis I sous toutes les formes. Le grand Brennus, notre grand ancêtre, jelant sa lourde épée dans la balance de Rome vaincue, les Arabes- Kabyles de l'Afrique envahissant l'Espagne au nom du Coran, les croisés du moyen âge envahissant la Judée au nom de l'Évangile, la France d'hier meublant Paris des dépouilles de l'Europe, l'Europe nous rançonnanl de par les traités, n'ont fait ni mieux, ni plus mal, que la France moderne envahissant l'Algérie, que les zouaves de la Kabylie pillant la bourgade de Lalla-Fathma. Quelle qu'elle séit, la guerre est la guerre, c'est-à-dire la lutte, la de^ traction, lé vm viciis ! le droit du plus fort !

Quant aux résultats de la campagne :

Cette Kabylie du Djurjura, qui, depuis vingt-sept ans, résistait à la France, est domptée. Ce foyer éternel de toutes

les révoltes du nord de l'Afrique sommeille pour un temps, sous la pression victorieuse de la France.

Une population de plus de deux cent cinquante mille individus, honnête, intelligente, brave, laborieuse, va concourir à la prospérité de TAfrique française. Dé^ià, ava&t la campagne, des Kabyles servaient la colonie dans les régiments de tirailleurs indigènes ou turcos : d'autres louaient leurs services soit dans TAlgérie, soit chez les nations voisines ; le nombre des turcos, si la France les réclame, et celui des travailleurs décupleront désormais. Les colons de l'Afrique, que le manque de bras enchaîne sans cesse, trouveront dans la Kabylie une pépinière nouvelle tfoavriers acclimatés.

Une contribution de guerre de deux millions de francs a été versée par les tribus soumises au trésor de la colonie. Les Kabyles auraient pu payer une amende plus forte encore ; mais leur existence matérielle eût souffert pendant longtemps d'un impôt trop lourd. Le gouverneur.de TAlgérie n'a pas voulu exploiter leur défaite. Le pays, non moins que les Kabyles, lui garderont reconnaissance d'avoir agi selon les traditions françaises.

Car jamais, c'est notre légitime* orgueil, jamais après les enivrements de la lutte, de sang-froid, la France n'abuse de ses victoires pour pressurer ses vaincus. Ce qu'elle cherche dans la conquête, c'est l'assouvissement de ses ardeurs guerrières, l'annour peut-être exagéré de la gloire, l'amour peut-être despotique de l'humanité, ce n'est jamais une exploitation avide.

Enfin, comme résultat suprême, le plus grand de tous, l'Algérie est PACinÉE.

Notre conquête africaine, fièrement entreprise en 4 830, agrandie sans relâche pendant vingt-sept années, par du sang, de Fargent et des dévouements répandus à pleins flots, glorieusement fécondée naguère encore par les mains glorieuses du vainqueur d'Isly, vient d'être dignement achevée par la soumission de la Kabylie. En vingtsept ans la France a soumis et pacifié pleinement un pays si rebelle aux dominations étrangères, que les Romains Bux-mêmes ne Font gardé qu'à travers des révoltes incessantes*; que les héritiers des Romains, les Arabes, ne l'ont jamais dompté que partiellement*; que les Turcs, nos devanciers, vivaient cernés dans Alger et quelques villes, acculés à la mer par les Arabes et les Berbers soulevés contre eux*.

* Voir les Époques militaires de la grande Kabylie, par Berbrugger, et spécialement la période romaine. Des inscriptions et des textes laborieusement rapprochés constatent les soulèvements incessants ou les invasions, tantôt des Numides, tantôt des Berbers, confondus dans une commune haine par les Romains, pendant toute la durée de leur dominatioH africaine.

^ Voir les Études et Recherches historiques sur les Berbers, par Henri Fournel. En lisant cette étude, si scrupuleusement approfondie, il est facile de se convaincre que jamais, mCme aux beaux jours de la conquête musulmane, les dominateurs de la plaine, les Arabes, n*ont soomis les naturels du pays, les Berbers, ies hommes de la montagne.

* Voir VAlgérie, par Galibcrt, et spécialement la période turque. L'impuissance oppressive des Turcs, leur domination circonscrite et incertaine sur les tribus de Tintérieur, les incursions incessantes des Arabes et des Berbers, révèlent la situation précaire de nos prédécesseurs en Algérie.

Aujourd'hui, du nord au sud, depuis la Méditerranée jusque dans le désert même ; de Test à Touest, depuis la régence de Tunis jusqu'aux frontières du Maroc, il n'est plus désormais une seule tribu arabe ou kabyle, une seule , bourgade, qui soit en dehors de notre domination. De la Méditerranée à Tuggurt, de Tunis au Maroc, un enfant sans défense peut circuler à travers les populations indigènes, plus respecté que dans Paris même.- L'Algérie tout entière est dans la main de la France.

Cette pacification profonde est l'une des gloires les plus pures de notre civilisation actuelle : car notre administration, non moins que la force de nos armes, ont accompli cette conquête. Si les Arabes et les Kabyles sont aujourd'hui pacifiés, c'est autant par la conviction de leur impuissance, que par la comparaison qu'ils savent établir entre l'oppression sanguinaire de leurs derniers maîtres et l'équité de la France, entre leur misère passée et leur prospérité présente. La clémence de notre civilisation moderne éteint jour à jour la double haine religieuse et nationale des peuples algériens.

C'est que l'apaisement par l'équité indulgente est plus efficace que l'apaisement par les rigueurs. C'est que le raisonnement est plus puissant que la force. C'est que, tôt ou tard, les clémences répandues apaisent les colèrest désarment les haines, émoussent les convictions, germent des dévouements; comme des semences savamment répandues germent des blés vivaces, qui étouffent les ivraies et mûrissent en riches moissons ; comme sur tout pays, si

dévasté que soit le sol, Dieu rend à Thomme plus encore (fae l'homme tf a semé I

Au seiïi de cette padfieation, la prospérité agricole et commerciale de l'Algérie doit se développer désormais. La conquête est terminée: la colonisation commence, ^élément civil, appuyé par les garnisons de la métropole, p^ut désormais grandir. La liberté civile, qui seule sait féconder les jeunes colonies, peut s'étendre jour à jour sur l'Algérie pacifiée. Un large horizon s'ouvre pour l'Afrique

Puisse la patrie, libérant peu à peu sa jeune Algérie, n^oublier jamais que les colonies ne sont pas des fermes e^loitéesj qu'elles sont \e& reproductions des peuples et l'espoir de leurs nationalités, comme les enfants sont l'espoir des familles 1

Puisse la patrie n'oublier jamais que lès enfants apportent en naissant de» joies et des douleurs en espérance; (foe leur adolescence fait mntôt le souci^ tantôt l'orgueil éé leurs pères ; que c'est te géûie et le droit naturel dé tout ce qui croit, de vouloir incessamment marcher sans Msières et prospérer sans guide ; comme c'est le droit des aiglras'de voleter autour de leur mère^ quand les ailes Mftr poussent, de s'envoler pour vivre libres, quand leurs fercesi les emportent \

• Puisse kl patrie n'oublier jamais, que sMl arrive parfois am enfants grandis d'oublier leurs pères, aux colonies devenues nations d'oublier la mère-patrie : malgré tout, à travers le temps et les intérêts contraires, des liens pri-

RfiCITS DS LA KÀBTLIB. QSX^

mordiaux et indissolubles enchaînent toujours les enfaat^ à la famille , et que si libre qu'elle soit ieyerméd^ \^im^ Amérique est la gloire utile de V Angleterre l

Puisse enfin la Fi ance ne jamais se décourager à sfi tâche paternelle I

Nos grands-pères, eux ^U3si, avaient çomn^^ ^ grandes colonies. Labourdonnais, Dupleix« Mofle^lm, $^p héros oubliés par la France oublieuse, avaient pm riorfte et fondé une Amérique. Malouet ftvait fécondé la GM.y§w^ Nos pères ont perdu Tlnde et TAfflérique, délaissé 1^ Guyane. Le repos, la gloire et la riehes^ de la ptibii^ swtfrent eneore aujourd'hui de ces pertes. L'Inde §t tes A«iériques manquent à l'expansioa fébrile, àlalcmej m ^PPPmerce de la France,

Aujourd'hui l'Algérie vi^t d'ouvrir à nop portes jubcobtineiat tout entier; la Guyane, les Antilles, Bourbon, (€te., nov.s restent.

En fécondant ces terres fertiles, en donnant jour à jour à leurs colons l'appui paternel et la liberté d'expansion que les jeunes pères donnent à leurs enfants, la France retrouvera bientôt Tlnde et l'Amérique perdues, retrouvera toute une source tarie d'expansions nécessaires, de force et de richesses.

L'histoire à la main, chacun de nous peut voir comment les nationalités grandissent.

Ce n'est pas, en ne vivant que d'elles-mêmes, en ne'd^ mandant qu'à la patrie le pain de chaque jour ; ce n'est pas en se nouant comme des arbres malades, en se tordant

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sur elles-mêmes à la façon des serpents blessés, en se consumant dans des regrets ou des aspirations stériles, dans des convulsions civiques plus stériles encore I

Non.

Les nationalités, la France surtout, sont comme ces arbres gigantesques, rois de la forêt. Pour vivre, il leur faut étendre au loin leurs racines et leurs rejetons, épandre en mille rameaux leur sève, qui déborde et les étouffe, chercher sans cesse un air nouveau, des sucs nouveaux, des terres nouvelles, pour leurs troncs vigoureux, qui doivent grandir incessamment, à peine de périr.

Puisse Dieu, protecteur de la France, la guider par la main dans la voie féconde des colonisations. C'est la conclusion de ce livre, c'est le vœu le plus ardent, la prière du cœur, qu'un Français passionné de patrie, adresse humblement à Dieu, à l'Empereur, à ses concitoyens.

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