‹ L'Amazone (volume 3)Chapitre 13 sur 19 · GIT9 9B LA K49TI.IB · texte numérisé non relu

GIT9 9B LA K49TI.IB

principaux» et opéré sa joqcUon avec les troupes de Qm-^ stantine» à câté desquelles sen biyouae est iastallé,

L0S contingents alHéê^ sur )a droite 4d la division U9\fi Hahon, ont eu 6 homi»es tué» et S^ blessés aux prises des TiUages ithouragh, autour desquels ils s^urneut^^s^tre inqniélés.

La division Bmault a trouvé tout d*abord de¥aut elle la yallée de Tirourda, et sur ses premiers versant^ ^j^ Yillages ithouragh, Ighir et Ait-Hammou, situés aux pieds de la crête de Tamesguida» par Vaile droite des contingents.

La 4'® division a laissé deux de se^baUillon,s à la gard^ de Tamesguida, et> réduite ^ trois bataillons, s'est braver ment engagée dans la vallée. L*audace a supfiléé ^u nombre. Les généraux Renault et de Liniers, ses chefs i, toi\joufs à Tavant-garde, tes premiers au feu« s^lon leur cou^tuBo^ Font menée à Tennemi, sur deux colonnes, Gomno^ $i eUo comptait encore ses onze bataillons d'origine.

Après deux ou trois salves d'obus, elle a simultanément attaqué les deux bourgades des Itbouragh. Assail|ki3^ de haut en bas, démoralisés et en petit nombre,, les K^abyJ^a dlghir ont h peine essayé quelques bajles lointaines. lies défenseurs d' Ait-Hammou ont tenté de résister davsmta^ef;; mais, abordés à la baïonnette par les coiupaguies^de volo^^ taires, ils se sont enfuis au premier dt^oc^^ eu la^£»S9Qt j^Or*^ sieurs morts sur le terrain.

Maître de la rive gauche de la vallée, le général Renaidtr a établi son artillerie sur l'un des bas contre-forts de C0U9 > rive, afin de protéger la descente de ses soldats et l^r. a^

ceDsionsurlesmontagnesopposées.Duhautd'Ait-Haminou, qui domine la vallée de Tirourda et le bas pays des Illillen, ses obus, traversant la vallée, par-dessus les troupes, ont démantelé les bourgades de Tennemi.

Depuis les villages ithouragh jusqu*au fond du ravin, la 4" division a rencontré des pentes si abruptes, qu'il a fallu se laisser gli^er sur le sol plus souvent que marcher. Les deux colonnes sont montées ensuite séparément à Fassaut du pays illilten.

La première colonne , dirigée par le général Renault, a enlevé au pas de course Ali, le premier village ennemi, tandis que la colonne de Liniers emportait TiQlcout, malgré les portes fortifiées et les Kabyles qui le défendaient.

A six heures trois quarts la division Renault occupait victorieuse toutes les positions qu'elle avait eues pour objectifs. L'ennemi était en fuite de tous côtés, et les troupes établissaient leurs bivouacs sur la crête même qu'elles venaient de conquérir.

Cette rapide affaire a coûté à la première division un homme tué et neuf blessés.

La division Jusufj à droite du général Renault , entre . lui et la division Maissiat, n'a pas rencontré de résistances plus sérieuses que les autres corps de l'armée expéditionnaire. Mais ayant à envahir la partie de pays la plus accidentée, ).a plus habitée, et dans laquelle s'était réfugiée la majeure partie de la population des Illilten , son invasion a été m arquée par un triomphe plus décisif. Sépa fé§ en deux brigades , sous les ordres des gêné*

RiCITS BB LÀ KABTLIE. 265

raux Gastu et de Ligny, elle s'est engagée, aux premières lueurs du jour, .dans la vallée de Tirourda, commune aux opérations de la division Renault et aux siennes. Déjà maîtresse des villages ithouragli, étalés sur les premières pentes de la vallée, elle est arrivée sans coup férir jusqu'au pied du pays illilten ; comipe la première division , elle a trouvé, pour descendre, des pentes si droites, que chaque homme a dû, presque constamment, se retenir aux broussailles et aux rochers de la montagne.

A peine arrivées dans la vallée , les deux brigades ont commencé à gravir les versants du territoire ennemi. L'artillerie, restée sur l'un des contre-forts de la rive gauche, a protégé l'ascension, en lançant quelques obus sur les bourgades qu'elle avait en vue.

La brigade de Ligny a enlevé rapidement le village de Taourirt-Oudeles, son premier objectif, puis celui d'Aït- Abdallah, quelabrigade Gastu tournaiten môme temps par le flanc droit. Pris entre deux feux, les rares Kabyles qui défendaient ces bourgades, situées sur les bas versants de la vallée, se son* enfuis sans attendre l'arrivée des troupes.

Le général de Ligny s'est. établi autour d'Aït-Abdallah. Là, au milieu de son camp, au moment où il en désignait l'emplacement à ses soldats, une balle, la dernière qui ait été tirée contre sa brigade, est venue le frapper à l'épaule.

D'Aït-Abdallah, le général Jusuf, à la tête de la brigade .Gastu, a continué de gravir le territoire des Illilten jusqu'au sommet des rochers d'Ackhour , l'une des positions dominantes du pay,s.

S66 RÉCITA Dit LA KAUTLIi.

Malgré les difficultés formidables de cette aseensien, les troupes sont parvenues en deux heures et sans perles sérieuses, jusqu'au but de leur route. Les lUilten , effrayés par l'apparition des tureos sur le sommet du N'tohour, enchaînés sous l'intervention pacifique de leur marabout princijjal, combattant sans espoir et sans colère, n'ont défendu qu'à peine la ligne des rochers d'AcUhour , et se sont enfuis précipitamment, dans la direction du col de Tirourda.

Quelques soldats se sont lancés à la poursuite des fugitifs, mais le plus grand nombre s'est dirigé sur la bourgade d'Abizez, (jui couronne les sommets gauches des rochers d'Ackhour. La brigade presque entière, quoique épuisée par cette longue ascension, s'est jetée sur le village ennemi, . avec toute l'ardeur d'une convoitise excitée parla lutte et par une longue attente. Les Kabyles, surpris par l'arrivée soudaine des troupes, n'avaient eu le temps de ne rien enlever : leurs bestiaux et leurs vivres sont tombés au pouvoir des vainqueurs.

Les premiers arrivés ont trouvé les rues jpnchées de vêtements abandonnés ; d'autres ont pris des bœufs , des ' moutons, des chèvres, des mulets. Une compagnie a déniché le poulailler de la tribu, et chaque homme a eu pour part de prise un ou deux poulets. Quelques-uns, plus altérés encore qu'avides, se sont arrêtés jusqu'à satiété sur des outres pleines de lait. Le plus grand nombre a pillé à mains pleines, dans des paniers remplis de figues , de légumes secs, de glands doux, de farine3, etc.

Nul n -est revenu les mains vides, mais il n'y a eu fortuné de butin pour personne. ,

Le pillage achevé, le feu a dévoré le village !

A huit heures du matin la lutte était finie. Les Kabyles étaient en fuite partout : la division Jusuf couronnait dé ses tentes les crêtes principales du pays illilten , depuis le sommet du N'tohour jusqu'aux bas contre-forts de la vallée de Tirour^da.

Les deux brigades de la 3® division ont eu deux hommes tués et quelques blessés *.

La dernière opération de la campagne est terminée. Le nombre, la discipline et la science militaire ont triomphé partout. Les territoires des Beni-Ithouragh, Illoula-ou- Malou, Illilten, sont occupés parles cinq corps de Farmée expéditionnaire : le pays des Idjer n'est pas encore envahi, mais la tjribu vaincue et démoralisée ne combat plus. Le foyer suprême de Tindépendance kabyle est dispersé; aucune résistance n'est debout; les troupes n'ont plus qu'à peser sur le pays par l'occupation, pour amener la reddition des quatre dernières tribus insoumises de la Kabylie.

-IL Prise de Lalla-Fathma et de la smala des Illilten. — Un incident isolé, suite de la lutte, mais déterminé par le hasard, vient hâter encore l'heure des soumissions

* La troisième division a eu dans cette journée trois hommes tués et trente-quatre blessés; mais la plupart de ces blessés et l'un des mort9 * ont été fj appés à la prise de Takedetli, dans uu incident isolé, postérieur à la première lutte.

268 l£CITS DE LÀ KÀBTIIE.

et clore la campagne par un succès décisif, sur les imaginations superstitieuses des Berbers.

Les territoires des tribus kabyles, connues sous le nom général de tribus du rocher, sont les produits des dépouillements successifs que le temps, les neiges et les eaux ont arrachés à Tossature dénudée du Djurjura. Adossés à la montagne rocheuse,' comme des éboulements partiels sont adossés à la muraille qui les a laissés crouler, ces territoires sont hachés par les avalanches, ravinés par les eaux, sans système général apparent. Des pics, des crêtes isolées, des rochers qui surplombent les hérissent : des précipices brusques, abrupts, comme sans fond, les coupent en tous sens.

Le territoire des lUilten est remarquable entre tous par le désordre tourmenté de son sol. Regardé du haut du Djurjura, on le prendrait pour une mer tumultueuse immobilisée pendant une tempête.

Dans la partie la plus inextricable de ce pays, deux villages kabyles, Takleh et Tirourda, végètent, cachés à la nature entière par les montagnes qui les entourent. Ens^ velies dans une gorge étroite, à l'entrée môme du col de Tirourda, Tun des rares passages de la grande montagne, ces deux bourgades sont, par leur position, les demeures de recel les miçux situées de toute la Kabylie. 11 faut pénétrer jusqu'à elles pour les découvrir : leurs habitants ont à <;ôté d'eux, à quelques minutes de course, le passage de Tirourda, c'est-à-dire une route ouverte pour fuir; et comme refuge, le Djurjura : tout un monde de rochers sau-

vages, inaccessibles, nus : le pays des neiges : l'asile des chamois et des aigles, mais Tasile de la liberté!

Ces deux villages appartiennent aux marabouts de la tribu deslllilten. Là règne — encore aujourd'hui, quoique absente et vaincue — une femme dont Tinfluence s'étendait naguère sur toute la Kabylie : Lalla-Fathma, prophétesse berbère.

La famille de cette druidesse musulmane est puissante et respectée depuis des siècles : son frère, marabout comme • elle, s'est toujours montré l'un des plus ardents défenseurs des libertés kabyles, et, contrairement aux mœurs des marabouts, a pris part à tous les combats qui se sont donnés contre les chrétiens. Il est couvert de cicatrices de guerre : c'est un vieillard alerte, brave, national, prudent . et consulté par tous comme un sage.

Les richesses de Lalla-Fathma et les siennes sont considérables. La sainteté de la prophétesse est universellement . reconnue : ses oracles n'ont jamais été démentis par les : événements ; elle sait guérir toutes les maladies, conjurer ; tous les périls, et peut, s'il lui plaît, faire reculer l'invasion française I

Moins l'homme est éclairé, plus il croit en son sem- : blable, moins il cherche et comprend son Créateur. : En vue d'une protection aussi étendue, de la presque i inaccessibilité des gorges qui l'abritent, et surtout de la : proximité du col de Tirourda, c'est-à-dire d'une route :; ouverte vers l'autre côté du Djurjura, les lUilten ont en- ;i Jassé dans cette partie de leur territoire leurs. richesses

Sre RÉCITS BB LA KABTLIB.

mobilières, leurs meubles, leurs vivres, leurs troupeaux et jusqu'à leurs femmes et leurs enfants. Tout ce qui n'a pas pu prendre asile dans les villages mômes de la prophéiesse, s'est réfugié dans les bourgades voisines ; comme aux jours d'épouvantes nationales, ceux qui ne peuvent trouver place sous le toit du dieu qu'ils implorent, s'entassent éperdus dans les avenues du temple.

La majeure partie des guerriers de la tribu s'est réunie à l'émigration, afin de la protéger ; Lalla-Fathma elle-même a promis de faire, pour le salut de son peuple, toutes les conjurations surnaturelles dont une bien-aimée de Mahomet peut être capable. Malgré ses prophéties, qui ont annoncé successivement Firivasion^des chrétiens et sa propre captivité, la prêtresse musulmane essayera de conjurer Torage ! Sidi-Thaieb, son frère, facilite par des moyens diplomatiques l'intervention divine de sa sœur. Trop intelligent, trop initié aux miracles, trop proche parent des augures pour croire en eux, le rusé marabout sait que toute résistance est impossible, et qu'une soumission absolue peut seule fléchir ses ennemis. Afin d'obtenir des conditions meilleures, Sidi-Thaieb est parti \ui-môme pour le camp des Roumis ; là il a exposé au général Jusuf :

'« Qu'ami dévoué de la France, mais n'ayant pas pu convertir les lUilten à la soumission, il est venu vers les chrétiens, afin de leur dire du moins ses intentions personnelles ; que, pour prouver sa sincérité, il s'offre à les conduire par des sentiers faciles jusque sur les sommets dominants du territoire de sa tribu , à la seule condi-

ftÉClTS DB LA KÀBTLIB. fi71

tien que les villages ' de son kaïdat seront épargnés. » A l'aide de ces procédés purement humains, le vieux chef espère conduire les troupes où il voudra, et sauvegarder ainsi ses richesses propres, le prestige religieux de sa sœur, l'émigration et jusqu'à l'honneur des Illilten, en leur laissant une journée de poudre insignifiante.

Les chrétiens partis sans avoir envahi son territoire, son ' influence et celle de sa sœur grandiront de tout le succès de sa négociation. Dans le cas contraire, Lalla-Fathma n'a-t-elle pas tout prédit à l'avance? C'était écrit !

La subite amitié de Sidi-Thaieb, l'ennemi invétéré de la France, a semblé étrange dans le camp français ; mais la soumission des villages du marabout offre une résistande de moins et des alliés de plus ; ses propositions ont été acceptées.

Fidèle à sa parole, le vieux chef a envoyé aux hommes de son kaïdat la défense expresse de prendre part à la lutte ^ et est resté avec les chrétiens, afin de guider leur ascension. La troisième division, campée depuis deux jours en face du pays ennemi, a vu venir et défiler l'émigration incessante des Illilten, sans se rendre compte des motifs qui la dirigeaient. Chaque soldat a suivi avec des regards de convoitise déçue ces moissons de butin vivant, disparaissant tour à tour devant lui, fuyant sans doute vers le col de Tirourda pour passer chez les Mellikeuch, de l'autre côté du Djurjura.

Seul, le général Jusuf a appris en partie la vérité par ses espions : toute l'émigration est restée dans les villages

272 RfiCITS DE LA KABTLIB.

situés sur les sommets d'Âckour : les lUilten sontrassem* blés autour d'elle, afin de la défendre à tout prix, et, er cas d'insuccès, de protéger sa fuite par le passage de la grande montagne.

C'est dans le but de vaincre plus facilement cette résistance suprême, de couper la retraite de l'ennemi, et surtout de conquérir la gloire d'une capture décisive, que Je chef de la 3® division a tenté l'occupation hasardée du pic d'Azrou-N'tohour.

L'opération a réussi et l'ascension du lendemain a comblé les souhaits du général. L'ennemi troublé s'est mal défendu : les villages du marabout n'ont pas pris part à la lutte; la 3® division, maltresse du pays, campe sur les sommets d'Ackour : une partie des troupeaux et des vivres des Illilten est tombée en son pouvoir.

De son côté, Sidi-Thaieb triomphe dans son habileté diplomatique. Hissé sur un mulet, en tête de la brigade, Gastu , il a dirigé l'ascension des chrétiens , par le côté gauche des rochers d'Ackour, en évitant soigneusement les sentiers de droite, qui mènent à Takleh et Tirourda, ses deux villages. A quelques détours des chemins parcourus, les Kabyles de son kaïdat, emportés par leur haine, ont tiré du haut des rochers sur les troupes ; mais les soldats, suiBsamment occupés à suivre leurs sentiers de chamois, hâtés d'arriver, n'ont répondu qu'en passant à ces coups de feu isolés et lointains. Le gros de la brigade Gastu n'a pas dévié de la route enseignée par le marabout.

Les Roumis ont pris des bestiaux et des vivres : quel-

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ïues villages brûlent; mais sa nation vient d'avoir sa ournée de poudre sans pertes graves : ses deux bourgades, dont sa présence au camp garantit les soumissions, n'ont point été envahies : les chrétiens sont campés loin d'elles. Ses richesses personnelles, Lalla-Fathma sa sœur, ainsi que les femmes, les enfants et les richesses principales des tribus du rocher, sont entassés chez lui, à Tabri du péril; dans quelques jours les Français vont partir, laissant ses villages seuls inviolés , son prestige religieux et politique seul debout, dans la Kabylie entière !

Mais nul ne peut fuir sa destinée : Lalla-Fathma, quoique prophétesse, a bien lu dans le livre fermé de l'avenir. L*humeur guerrière de quelques soldats partisans vient retiverser tout à coup les combinaisons du sage vieillard, et pour tout un peuple, pour des centaines de générations peut-être, couronner une femme exaltée de la double auréole des prophètes'et des martyrs.

Insensé ou sage, jeune ou vieux, fort ou faible, l'homme marche dans la vie plus aveugle et plus déçu qu'un aveugle de carrefour dans une route inconnue! Le présent, à mesure qu'il lui vient, lui échappe. L'avenir, qu'il prétend réglementer sans cesse, l'avenir fuit devant lui, comme un mirage de l'équateur. Nous n'avons rien sur la terre, rien que l'ombre incertaine d'un passé qui n'est plus.

Lps Kabyles d'Abizez, du premier village illilten situé sur les rochers d'Ackour, se sont enfuis précipitamment aux approches de la division Jusuf, laissant dans leurs maisons une partie de leurs vivres. Leur foule fugitive se

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bâte pour atleindre le village de Lalla-Fathma, et se réfugier sous Tégide tutélaire de la prophétesse. Mais des femmes, des enfants sont parmi elle : ses groupes défilent lentement dand les étroits sentiers de la montagne : ils sonl eneere en vue de leur viUage et déjà les unifermes infidèles couronnent les hautes cimes d*Ackour.

En tôte de la brigade Oastu, quelques zouaves d*avafit- ^ garde découvrent les fugitifs et se lancent à leur poursuite, malgré la distance qui les sépare d'eux : ils vont rapides, acharnés. Une vallée profonde règne entre eux et tes Kabyles ; ils eMoyent sa rive escarpée, courant sur la eréte qu'ils occupent, fusillant» àtraversleravin, lafouleeotassée, qui filit sur Tautre rive. Mais la crête finit brusquement; la rive opposée tourne, et les deruiers bournous blancs disparaissent derrière la montagne. Altérés de chasse, les zouaves descendent dans la vallée.

Les fugitifs se pressent incessamment pour échapper à Tennemi. Les balles des Roumis tombent çà et là sur eux, accélérant encore leur fuite confuse. Des blessés, hommes, femmes^ enfants, bestiaux, tombent, impuissants à fuir: et des cris, des mugissements , des plaintes de souffrance, viennent à travers Tespace jusqu'aux troupes établies $ar les sommets d'Ackour.

La peuplade éperdue arrive enfin à Takleh, la première bourgade des marabouts, et là répand ralarmd. « les chrétiens les suivent, tuant sans pitié ; avant une heure ils entreront dans le ravin du village, »

Mais Lalla-Fathma est dans Takleh» entourée d'une

RÉCITS DE LA KÀBTLIE. ^â

foule kabyle : elle rassure les femmes et les enfants, les cache dans ses demeures, et promet à toussa protection divine. A force de pitié pour son peuple en larmes, elle croit peut-être elle-même en son pouvoir céleste I

Quand les amours de leur cœur débordent leur raison, les femmes, musulmanes ou chrétiennes, mères, sœurs^ amies, toutes celles qui Siment, s'exaltent jusqu'au sublime, et pour Tidole qu'elles adorent, oublient tout^ même leur faiblesse de femme !

Les hommes kabyles s'arment pour un dernier combaU Leurs femmes^ leurs enfants sent là : ils ne songent plus à fuir. Ils s'embusquent dans leurs maisons, autour du village, sous les arbres, ^t, le fusil au pied, chacun d'eux attend l'ennemi.

Les zouaves cependant vont toujours: savants de la guerre et des mœurs africaines, flairant razzia dans le pays dont le marabout les éloignait sans cesse , ils s'a-^ vancent au hasard, isolément, par vingt sentiers, mais tous dans la' direction (fts fugitifs.

Quelques-uns arrivent ainsi jusqu'au ravin de Takleh* près du village ; sans regarder s'ils sont suivis, sans s'occuper des coups de feu qui les accueillent, ils pénètrent hardiment dans la bourgade kabyle."

C'est la consigne traditionnelle de leurs régiments, d'aller devant eux sans compter jamais ni TenneBÛ, ni eux-mêmes.

lis sont cinq zouaves : ils entrent. Mais aussitôt de toutes les .maisons une nuée de Kabyles sort en armes et se jette sur eux. Les soldats se défendent comme ils peuvent

dans la ruelle même qu'ils ont envahie. L'un est tué ; tous les autres sont blessés : deux ou trois réussissent, malgré leurs blessures, à s'échapper à travers les balles.

Cependant de nouveaux zouaves en quête d'aventures, à la suite des premiers, arrivent du côté de Takleh, attirés par les coups de feu.

^ Les derniers venus sont quarante à cinquante hommes au plus, dont un clairon, sans officier. Les lUilten sont entassés par centaines, sur leurs maisons et autour de leur bourgade.

Ignorants du danger des leurs, les soldats s'arrêtent à la vue de cette foule, puis, sans commandement, par habitude, pour la forme, s'embusquent et de suite font feu sur l'ennemi. L'ennemi répond. I

Mais les échappés du village arrivent, appelant au secours. En dépit du plomb kabyle qui siffle, les zouaves se rassemblent.

A paroles haletantes, les nouveaux venus racontent le danger de leurs camarades restés seuls et blessés dans la bourgade.

Cependant l'ennemi tire toujours : deux ou trois zouaves sont atteints : les autres hésitent, sans avancer, sans reculer, frémissants. Malheur l seuls contre un village entier! quarante contre une foule! En quelques secondes les blessés augmentent : le clairon sonne en vain l'appel au secours, le cacolet, l'alarme ! Il sonne, sonne : rien ne répond I sa fanfare éperdue retombe sans échos : l'horizon reste désert.

RfiCITS BB tA KÀBTLIE. 277

Tout à coup, à rinstant suprême, des uniformes débouchent d'un ravin : deux officiers d'état-major, les capitaines Desplats et Fourchault, suivis de quelques hommes, arrivent en courant.

De la Crimée à la Kabylie, tous les soldats d'avant-garde connaissent le capitaine Fourchault.

Un zouave, en deux mots, lui conte l'aventure, etmontre les Kabyles entassés : , •

« Nos hommes sont là-bas 1 — Eh bien, allons les chercher I » répond te capital ; et tirant son sabre du fourreau, il se jette devant les stldats en criant:,

« Clairon, la charge! En avant! »

Tous ensemble, les deux officiers en tête, partent au pas de course, en répétant: En avant! en avant !

Une pente douce et découverte règne jusqu'au village. Tous vont criant, courant, descendant la montagne comme une avalanche.

Les Kabyles répondent par des hurlements, et, du haut des maisons, de chaque ruelle, de chaque arbre, font feu de tous leurs fusils.

Quelques soldats tombent, les autres courent toujours. Derrière eux, par hommes isolés, de nouveaux zouaves arrivent, et, suivant les premiers, descendent comme eux la montagne.

Les Kabyles, effrayés, croyant voir venir l'armée entière, s'enfuient de tous côtés. En quelques minutes les soldats sont maîtres du village, et dil haut de ses maisons fusillent ' à leur tour l'ennemi, qui se sauve par groupes entassés.

S78 RECITS BE lÀ KABTI.IS.

Aus&it6t le pillage commence : les vainqueurs se répandent en tous sens dans la bourgade. La moisson est riche cette fois : Tennemi n'a rien emporté. Uy a du butin pour la division entière.

Des yatagans, des flissats, des armes de toute espèce, des fusils encore chauds du combat , sopt semés dans les ruelles et les cours. Des haicks, des burnous, des tapis sont amoncelés dans les maisons. Des bijoux kabyles en argent ornés de coraux « colliers, bracelets, pendants d'oreilles, et jusqu'à des sacs if mplis de douros ou de boudjoux, sont étalés sur les meubles. En armes, bijoux ou vêtements de luxe, chaque homme ramasse plujs qu'il n'en peut porter.

Cependant le nombre des soldats grossit incessamment; aux appels de leur clairon, les zouaves arrivent de tous cOtés. Chaque maison est explorée. Dans l'une d'elles, la plus grande, on découvre une foulé entière enfermée et refusant d'ouvrir.

Un soldat court chercher un officier. Le capitaine Fourchault arrive bientôt, suivi d'un flot de zouaves ; tout d'abord il trouve péle-méle dans la cour de la maison huit ou dix Kabyles, couverts de branches vertes en signe de soumission, et Sidi-Thaieb lui-même, venu, lui aussi, au bruit des coups de fei\ et stoïquement assis à côté de sa mule.

En parcourant le village, les soldais ont découvert le cadavre du zouave tué au commencement de la lutte et deux blessés vivants encore, respectés par les Kabyles. Dans l'ivresse du combat, ils n'ont vu que le cadavre ,

RfiCITS DS lÀ KÀBTLIS. S79

quelques-uns môme ont pris ses blessures béantes ponr des mutilations après la mort. Nul n'a réfléchi, ni à la légitimité de la défense, ni aux blessés retrouvés. La soif de vengeance les altère, et tous demandent, à grands cris, à fusiller les prisonniers.

Le capitaine FourchauU se place devant les captifs et ' rappelle les zouaves à eux-mêmes. Le sang versé en combattant est du sang de guerre : le sang versé après la lutte n'est que du sang de meurtre : il souille ceux qui le versent. Les soldats s'apaisent.

Un jour viendra ! Ces quelques vies humaines sauvées seront plus chères au souvenir du capitaine, que toutes ses gloires de combats I Quand notre souveraine à tous, quand la mort vient, quand le cœur défaille sous la douleur, quand les jours écoulés défilent devant l'agonie, les clémences accomplies soutiennent l'âme ; car pour le voyage inconnu vers le monde inconnu, jusqu'aux pieds du juge, on se sent escorté par ses bienfaits.

Cependant la maison qui contient la foule ie% Kabyles est toujours fermée. Par les hautes fenêtres en meurtrières sortent des gémissements confus de femmes et d'enfants.

Uôfficier place sur le devant de la maison quatre zouaves» avec ordre de faire feu en cas de résistance, et charge deux hommes de chercher un bélier improvisé, pour eo-^ foncer la porte.

En trois coups les deux battants tombent à l'intérieur.

Aussitôt une femme kabyle, petite, presque massive^ mais belle encore, apparaît sur le seuil de la maison. Son

280 fifiCITS DB lÀ KÀBTLIE.

regard rayonne. Son visage est tatoué à la mode berbère. Elle est vêtue de fins burnous et couverte de bijoux.

D'un geste impérieux, elle écarte les baïonnettes des zouaviBs, s'avance hautaine, presque menaçante : puis tout à coup, apercevant Sidi-Thaieb, fait un pas vers lui et se ' jette dans ses bras.

C'est Lalla-Fathma.

Pendant quelques minutes, les soldats et les Kabyles la regardent en silence. Elle- pleure par sanglots à côté du marabout.

Soutenue parson rang, exaltée par le danger, armée de toutes ses armes de femme, elle s'est jetée devant l'ennemi, comme un pontife pour sauver son peuple.

Mais à la vue de son frère, le pontife a fait place h la sœur. La prophétesse n'est plus qu'une femme captive !

Cependant, sur un signe du capitaine, quelques soldats pénètrent dans la maison et ramènent tour à tour des femmes et des enfants en pleurs, qui ne sortent de leur asile qu'en se laissant traîner par les mains.

Pendant ce temps les troupes arrivent en foule dans Takleh. Le bruit de la fusillade est parvenu jusqu'au camp de la division, et le général Jusuf a envoyé l'un de ses aides de camp, le capitaine de Villermont, pour ramener les soldats engagés isolément et lui rendre compte de ce qui se passe. .

Le commandant Ammeler, venu avec le gros de son bataillon, prend le commandement de ses zouaves, défend aux hommes de mettre le feu nulle part , fait rassembler

BfiCITS DE LA KÀBTLIE. 281

tous les prisonniers, et place des gardes autour d'eux, afin de protéger les femmes contre les abus de la victoire.

Les soldats découvrent incessamment de nouveaux Kabyles, dans les maisons voisines de la demeure des marabouts. En quelques minutes, plus de deux cents prisonniers sont réunis autour de Lalla-Fathma. Un mulet de razzia est amené pour la prophétesse , et le commandant Ammeler la dirige, ainsi que tous les captifs, sur le camp du général Jusuf.

Près de quatre cents bœufs et un grand nombre de chèvres, de moulons, etc. , destinés à augmenter l'ordinaire de la division, suivent le convoi jusqu'au camp.^ Les soldats gardent individuellement, selon les hasards de leur capture, les mulets, les chevaux et le butin.

Sidi-Thaieb* le frère de Lalla-Fathma, le chef des lUilten, accompagne le convoi des prisonniers. Ses richesses sont dispersées : sa sœur et toute sa famille sont captives : sa tribu est humiliée et ruinée; lui-même ignore son sort. 11 marche cependant à côté de sa sœur, silencieux, sans paraître souffrir, et déjà résigné.

C'est que la' résignation est la grande vertu des peuples de l'Orient. Religieux plus que nous chrétiens, les musulmans, mieux que nous, savent subir le malheur ; mieux que nous , ils savent s'incliner devant des arrêts qu'ils ne peuvent comprendre, et leur tâche accomplie, se résigner sous la volonté de Dieu.

III. Les prisonniers illilten au camp de Tames guida. — Le jour même, le général Jusuf envoie les captifs au camp

ISS BfiCITS DE LÀ KABTLIK.

du maréchal, sous la conduite du capitaine Fourchault, escorté de trente soldats. Excepté la prophétesse, tout le convoi est à pied. Les enfants sont portés par les Kabyles prisonniers. Mais cet office maternel leur répugne outre mesure, et à maintes reprises le capitaine est obligé de les menacer, pour les empocher de rendre aux femmes «5g fardeaux inaccoutumés. Telles sont les difficultés du terrain que le convoi met huit heures h parcourir un trajet de quatre lieues, et n'arrive à Tamesguida qu'à la nuit close.

Le camp du maréchal est établi sur une crête dont les parois accidentées ne permettent que difficilement rapproche.

La nuit est noire et froide : le vend du nord souffle un brouillard imprégné de senteurs de fumée. Çàel là, dans le lointain obscur, les villages incendiés dardent des flammes rouges. Dans le camp, sur la crôte de la montagne et ses premières déclivités, les feux des bivouacs éclairent sous des lueurs vagues un sol inégal et pierreux. Le gouverneur est devant sa tente, causant avec quelques officiers. Tout à coup le capitaine Fourchault arrive couvert de poussière, comme épuisé de fatigue : il s'incline devant le chef de l'armée :

« Monsieur le maréchal, dit-il, je vous amène Lalla- Pathma et deux cents prisonniers. »

Puis, sur la demande du maréchal, le capitaine raconte brièvement les combats et les captures de la matinée.

Presque aussitôt, une femme , enveloppée de burnous blancs, arrive sur un mulet, met pied à terre avec l'aide

Rf CITf BE LA KÀBTLIB. !S88

de Sidi-Thaieb, et, appuyée sur son bras, suit le gouver-' neur sous sa tente.

Là, la prophétesse s*asseoit, regarde, sans affectation mais sans timidité, tous ceux qui Tentourent, puis répond d*une voix claire aux questions de l'interprète.

Le maréchal lui fait demander pourquoi les hommes de son village ont rompu la convention faite par son frère, en tirant sur les troupes françaises. .

— Allah Ta voulu , dlt-*elle : ce n*est ni par ta faute, ni par la mienne. Tes soldats ont quitté leurs rangs pour pénétrer dans mon village. Les miens se sont défendus. Je suis ta captive. Je ne te reproche rien ; tu ne me dois rien reprocher. C'était écrit.

Le maréchal lui fait adresser encore quelques demandes sur la soumission prochaine de sa tribu : elle répond sans embarras à chaque question. Les ofSciers , les soldats et surtout les turcos se pressent afin de la voir. Elle ne cherche pi ne fuit les regards : puis toujours appuyée sur le bras de son frère, remonte suf son mulet et se dirige vers la partie du camp qui lui est assignée par les officiers du bureau arabe. •

Derrière elle, les autres prisonniers, un instant arrêtés autour de la tente du maréchal, reprennent leur marche. Leur longue et triste foule défile lentement, suivant pas à pas la prophétesse. Les femmes et les enfants sont deux h deux, sur des mulets pris à côté de Tamesguida, au camp de la 3® division ; tous les hommes sont à pied. Aux lueurs vacillantes des feux de bivouac, on voit

234 RÉCITS DE lÀ KABTLII.

passer des femmes, hâves, fatiguées, pleurantes ou tristement résignées. Voici tantôt neuf heures qu'elles vont, sans manger, par des sentiers de torrents, à travers leur pays envahi, leurs bourgades incendiées, ruinées , vaincues, captives , sans autre espoir que la miséricorde d'un conquérant infidèle.

De fois à autres, un sanglot s'élève au-dessus des bruits du convoi ; des petits enfants, à demi nus dans les bras de leurs mères, jettent en passant leurs vagissements de douleur. D'autres, plus âgés déjà, à pied, pendus aux mains de leurs pères, vont piétinant de fatigue, et à toutes larmes pleurent. Çà et là un mulet, épuisé sous son double fardeau, s'agenouille malgré son guide. Ceux qui le suivent, emportés les uns dans les autres par la pente du terrain , trébuchent aux pierres de la montagne ou roulent sur le sol. Une femme, un enfant tombent : et alors des cris, des gémissements, des murmures de souffrance montent de cette foule par rumeurs confuses.

Cependant le maréchal a donné aux officiers chargés des prisonniers l'ordre de faire préparer des tentes et des vivre^ Mais à mesure du défilé successif de toutes ces souffrances sa sollicitude inquiète augmente. Il envoie successivement deux de ses*aides de camp, avec ordre de surveiller eux-mêmes l'installation des captifs. Puis , à fin de compassion, troublé jusqu'au cœur, il appelle le lieutenant Bibeseo, le plus jeune de ses officiers, et lui mettant la main sur l'épaule :

— Allez, mon ami, lui dit-il, allez de suite ; faites-leur

EÉCITS DB LA KABTLIS. 285

porter mes vivres de campagne , tout ce que vous trouverez, tout ; donnez-leur cela vous-même.

Et, en achevant ces mots, il rentre brusquement dans sa tente, pour cacher l'émotion dont il ne peut se défendre I

— Ah I ne' vous en défendez pas, monsieur le maréchal. Pour un méchant qui sourit des émotions du cœur, des milliers d'hommes les respectent et les honorent. La sainte pitié peut voiler les yeux d'un chef sans les ternir. La bonté est fille de la force, et vous le pouvez demander h l'histoire : les seuls victorieux restés grands dans la mémoire des hommes ont grandi . par leur clémence plus encore que par leurs conquêtes.

Grâce aux soins empressés de tous, officiers et soldats, quatre tentes sont dressées : de Feau, des vivres sont apportés. Le général de Chabaud-Latour dirige lui-même les efforts de ses soldats du génie, qui se décuplent d'intelligence et de zèle, comme toujours. L'état-major entier du maréchal est là, surveillant tout. Les officiers font allumer des feux et distribuer les vivres ; les soldats s'empressent en tous sene, ou forment autour des captifs un cercle silencieux et sympathique. La pitié du vaincu est la première gloire de la France.

Cependant les prisonniers sont entassés en un seul groupe, sur un tertre isolé, au centre du camp. Ils se tiennent serrés les uns contre les autres, comme des naufragés dont le navire sombre. C'est que tous les êtres delà création, les hommes comme les animaux,

286 l£€IT8 BB LÀ KÀBTLIB.

se rassemblent et se pressent aux heures d'effroi.

Vainement les officiers des bureaux arabes s'efforcent de la voix et 4u geste pour séparer leur troupe amoncelée. Les hommes se détachent lentement, un à un ; mais plus on sollicite les femmes, plus elles se serrent éperdues autour de Lalla-Falhma. A la lueur des feux, on voit leurs mains s'étreindreaux vêtements de la prophétesse, comme las tourmentés de l'enfer à la barque du Dante.

Enfin Lalla-Fathma, entraînée par son frère, entre sous une tente. Aussitôt la foule des femmes et des enfants se précipite à sa suite. Vainement la tente se remplit, à déchirer sous le nombre : toutes veulent entrer. Vainement Sidi-Thaieb les sollicite de le suivre sous les tentes voisines, toutes restent là, muettes, passives, effarées. Celles qui n*ont pas pu trouver place sous Tabri de leur prêtresse tutélaire se tiennent contre la porte, serrées plus qu'un essaim d'abeilles. Pendant près d'un *quart d'heure, les gestes, les paroles, tout est inutile.

Mais, aux prières de son frère, Lalla-Fathma donne quelques ordres à voix basse : aussitôt les femmes et les enfants qui «ont en dehors suivent Sidi-Thaieb sous une tente voisine ; celles qui sont avec la prophétesse restent autour d'elle, malgré leur nombre, assises à terre, entassées à faire craindre qu'elles n'étouffent.

Des miasmes fétides planent sur cette foule, enfermés dans un étroit espace. Les enfants gémissent comme suffoqués ; plusieurs femmes s'évanouissent sous la presse et la manque d'air. On veut ouvrir la porte de la tente qu'elles

KÉGITS BE I.A MÀBYbIB* 387

ont close, elles ]a retiennent à mains crispées. Le marabout et quelques Kabyles prisonniers sont obligés d*em^ ployer la force pour entraîner au dehors une partie des compagnes effarées de la prophétesse berbôre*

Une première distribution de biscuit leur est faite ) chacune des captives reçoit sa part en silence ; mais pendant quelques minutes toutes s'abstiennent de manger. A leurs yeux incertains et craintifs, on voit qu'un soupçon fatal combat en elles les tentations de la faim. Cependant les Kabyles et les enfants mangent déjà ; peu à peu toutes les imitent et broyent lentement quelques noorceaux de biscuit cassés à grand'peine par leurs mains débiles.

Pendant ce temps des sentinelles sont placées autour des tentes occupées par les femmes, moins par crainte des évasions que pour empêcher les invasions galantes. Quel-' ques soldats, ont témoigné à demi-voix d'une vive admiration pour les captives. Les tentes sont ouvertes; le soldat français en campagne est plus séducteur encore que dans le» jardins de nos cités, et sur payses ennemies, au soir d'une rencontre inespérée, sous la nuit, ses séductions pourraient devenir entreprenantes jusqu'à conquêtes forcées.

Peu à peu le silence se fait dans le camp. La lassitude apaise à la fois les angCHsses des captivefs et la curiositd des soldats. Chaque femme s'installe de son mieux, entre ses voisines de chambrée : les enfants s'endorment les premiers, et le repos, sinon le sommeil, règne jusqju'a» retour du soleil.

Le maréchal a donné des ordres pour que les prison- /

S88 RfiCITS DB LA KÀBTLIE^

nières et les enfants soient conduits, le lendemain, dans les villages de nos alliés, les Bouyoucef, qui les garderont jusqu*à la soumission définitive des Illilten. Les hommes resteront dans le camp, prisonniers sur parole.

Dans la matinée, des mulets sont amenés pour les enfants et les femmes. Avec Faide des Kabyles ou des turcos, chacune d'elles s'installe sur sa monture à la façon des cavaliers, drapée dans ses burnous, depuis le col jusqu'au! pieds.

On peut voir au plein jour ce triste et misérable convoi. La plupart semblent rassurées désormais : elles nepleui-ent plus ; mais leurs visages flétris ont gardé les traces de leurs angoisses passées.

Presque toutes ont des types de figure originairement beaux, de grands yeux noirs, des traits réguliers : mais on sent que des privations de toute nature ont étiolé ces populations misérables jusqu'à la famine. Quelques-unes ont des goitres, ce fléau des montagnards. Toutes ont un aspect chétif. Leurs faces sont pâles, hâves, maigres, sans chairs. On dirait que leurs veines appauvries ne roulent qu'un sang décoloré, sans chaleur et sans vie.

Leurs vêtements sont négligés, sales et en lambeaux. Leurs cheveux s'échappent en tous sens, dépeignés, mal retenus sous des foulards de soie inal noués à leur tête. Mais toutes ont aux oreilles des bijoux en argent, ornés de coraux : quelques-unes ont deux anneaux à chaque oreille, l'un en haut, l'autpe en bas. Leurs burnous sont attachés par de grandes broches en argent. Elles

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ont des bagues aux doigts , des bracelets aux jambes.

Seule la prophétesse, formant disparate avec son peuple, est soignée jusqu'à Télégance. Malgré son embonpoint exagéré, ses traits sont beaux et expressifs. Le kolh étendu sur ses sourcils et ses cils agrandit ses grands yeux noirs. Elle a du carmin sur les joues, du henné sur les ongles, des tatouages bleuâtres, épars comme des mouches sur son visage et ses bras ; ses cheveux noirs, soigneusement nattés, s'échappent d'un foulard éclatant, noué à la façon des femmes créoles des Antilles ; des voiles de gaze blanche entourent son col et le bas de son visage, remontant sous sa coiffure comme les voiles de la Rebecca dlyanhoe ; ses mains fines et blanches sont chargées de bagues. Elle porte des bracelets, des épingles, des bijoux plus qu'une idole antique.

Pendant quelque temps, le convoi reste dans le camp^ attendant l'ordre du départ. Tous les prisonniers illilten^ tous nos alliés kabyles et la plupart des turcos, se.pressent en foule autour des prisonnières. Entre ces hommes divisés d'intérêts, d'existence ou de tribus, mais tous enfants de même race, on sent que les liens d'une commune patrie se resserrent devant les souffrances de leurs femmes et de leurs enfants. Les uns aident les captives à s'installer sur les mulets qui le& portent, leur serrent les mains en signe d'adieu , ou leur parlent doucement à voix amicales et consolantes, à gestes attendris; d'autreS; des pères, des frères, des époux sans doute> rattachent çà et là une broche qui s'échappe, quelque foulard dénoué, quelque bournous

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entr*ouvert : comme au sortir du bal, un mari ferme d*UDe main attentive les vêtements de sa jeune femme. Quelques-uns quittent en hâte un des burnous qui les couvrent, et chacun d*eux vient pieusement étaler sa dépouille sur les épaules â*une mère, d'une sœur, d'une fiancée, de celle qu'il aime plus que lui-même.

Hais le plus grand nombre entourent la prophélesse, et chacun tour à tour baise respectueusement une main qu'elle tend, au hasard, avec l'aisance sacerdotale d'une femme née pour les hommages.

Les titroos passent confondus avec les Kabyles, non moins respectueux, que leurs coreligiotinsûres. La prétresse mahomëtane leur abandonne ses doigts à baiser, ainsi qu'aux hommes de son peuple, et de fois à autres daigne murmurer sur l'un d'eux une parole amicale* Tous la quittent en s'inelinant, cosune des fidèles bénis et eontimts de l'éire.

Les soldats français^ attirés par curiosité sur le passage du coAToi, se pressent afin de voir Lalla-Fathma. Us atfiveat silencieux tout d'abord, pitoyables aux souffrances é'ua ennemi vaincu. Mais bientôt leur fouie, peu respectiietise par naissance^ parodie un à un les gestes onctueux de la prophétesse. La captive respectée n'est plus qu'une prêlresse de théâtre. La pitié s'efface; la troupe perd ses égards généreux devant les allures protectrices de la souveraine maraboute : ce long baisement de mains fait courir de proche en proche tout un flot de lazzis à mots peu couverts; et le rire français, le vieux rire contempteur

KtCITS DB LÀ KABTLIB. 291

des vaines parades, éclaire seul désormais les figures martiales et railleuses des soldats.

Le convoi s'ébranle enfin. Kabyles et turcos l'escortent en silence jusqu'à Textrémité du camp, et reviennent à leurs postes divers. La crête de Tamesguida reprend son aspect de la veille.

IV. Soumissions des Beni-Tlhouragh, Illilten, llleulaourMalou, Idjer. — Le jour même, et pendant la matinée du lendemain, les envoyés successifs des lUilten, des Ithouragh, des Illoula-ou-Malou, des Idjer arrivent au camp, porteurs des soumissions de leurs tribus.

Les lUilten se rendent les premiers. Leurs chefs et une partie de leurs femmes et de leurs enfants sont cap* tifs. La plupart sont ruinés. Ils ont perdu leurs principaui guerriers, tués à la prise' de Takleh : une foule de bles^ ses encombre leurs villages. Silencieux et mornes, iU arrivent au camp le lendemain de leur défaite, et se rendent à merci.

Les trois autres tribus les suivent de près. Tous acceptent, sans réserve, les conditions qui leur sont imposées. La séance de soumission est la même que pour les tribus précédentes. Les Kabyles ne débattent que la quotité de Tamende, et souscrivent en silence à tout le reste.

Le maréchal ne profite outre mesure, sur aucune des quatre tribus, de la victoire remportée. Comme tous le» autres Berbers, les Kabyles du rocher sont moins des vaincus qu'il veut exploiter, que des sujets nouveaux qu'il recherche, pour concourir au progrès de la colonie.

En présence de Tinvasion actuelle, qui a ruiné pour un temps leurs territoires, le gouverneur général de l'Algérie n'impose aux tribus du rocher qu'une amende inférieure à celle des autres tribus kabyles.

Les nouveaux venus circulent pêle-mêle avec les contingents qui les ont combattus. On ne distingue les uns des autres qu'aux fusils, que nos alliés porient fièrement aux épaules, en signe de coopération triomphale.

Le camp de Tamesguida renferme des spécimens de toute la race berbère algérienne, qui passent confondus sous un aspect uniforme à première vue. La plupart sont de haute taille, un peu au-dessus de notre moyenne française, maigres, mais bien proportionnés, et annonçant la force. Tous sont vêtus de burnous de laine, sales, jaunâtres et souvent déguenillés : leurs figures présentent le type général des races du nord d'Afrique : c'est-à-dire un visage bruni par le soleil, aux traits grands et réguliers, aux yeux et aux cheveux noirs, au nez droit ou légèrement busqué, à la barbe rare, aux dents blanches sous des lèvres fortement dessinées. Quelques-uns, mais plus rares, ont Tœil bleu, les cheveux blonds, lé teint clair des peuples du Nord.

Cependant, en comparant avec attention ces groupes divers, on distingue, à se tromper rarement, les hommes du rocher de ceux de la Kabylie proprement dite, comme on distingue les Berbers de la haute Kabylie de ceux de la basse montagne, et ces derniers des Arabes des plaines. Les Kabyles du rocher, ceux qui vivent au pied du

grand Djurjura, dans la montagne même, parmi les neiges, ont généralement une allure plus sauvage que les autres Berbers.

Comme presque tous les habitants des hautes montagnes, ils sont plus grêles, plus petits, plus débiles que leurs congénères de la Kabylie inférieure. Le type du Nord est plus fréquent parmi eux. Beaucoup ont les yeux bleus, le poil roux ou blond-blanchâtre; leurs faces sont généralement plus pâles, plus ternes ; quelques-uns sont presque albinos. On dirait qu'ils ont été pâlis aux froides neiges' de leurs glaciers. La plupart sont maigres, et comme exsangues. Leurs figures appauvries révèlent les privations, la fatigue et la misère. Plusieurs ont la gorge déformée par des goitres, qui chez quelques-uns atteignent des proportions monstrueuses. Cette excroissance difforme, fille des brouillards ou des eaux neigées des rochers , pend de leurs cols sur leurs burnous, sans paraître les gêner plus qu'un nœud de cravate européenne.

Leurs vêtements sont plus misérables que ceux des autres Kabyles, plus sales, plus déchirés par l'usage et l'indifférence. Ils ont plus de tatouages aux bras et à la face. Leurs figures sont moins mobiles, moins intelli-gentes, moins humaines en un mot. Soit allure ordinaire, soit tristesse accidentelle apportée par le malheur, une sorte d'hébétement passif voile leurs regards. Les représentants des Beni-Raten, des Yenni, etc., en traversant le comp au lendemain de leur défaite, avaient une démarche de vaincus résignés, mais fiers : les envoyés des lUilten,

des Ou-Malou, etc., n'ont queTattitude craintive, mais farouche, de sauvages domptés.

Les soldats berbers de Jugurtha, leurs aïeux kabyles, les Cimbres de Marins, les Scotts ou les Picts de l'antique Angleterre, devaient avoir en traversant Rome derrière les consuls vainqueurs, cet aspect farouche, ces regards effarés, cette allure fauve, qui faisaient tressaillir A'eiïm les matrones romaines.

Les soldats, habitués aux amitiés expansives des Beni- Raten et de nos alliés divers, accueillent les nouveaux venus comme les autres ; puis, sans tenir compte ni de leurs natures plus sauvages, ni de la fraîche date de leurs amitiés, leur jettent en passant, comme aux autres, des paroles incomprises, amicales dans le fond sinon dans la forme. Les montagnards restent silencieusement passifs : la crainte enchaîne leurs paroles et leurs gestes; mais aux échappées soudaines, aux éclairs de leurs regards, on sent que leurs haines farouches survivent tout entières : quelques-uns même murmurent à voix basse des paroles de menace, que les vainqueurs laissent tomber sans réponse.

Ainsi, au lendemain de leur soumission définitive, un soldat passant au milieu d'un groupe d'hommes du rùcher, frappe doucement l'épaule d'un vieillard illilten, en lui disant d'une voix amicale :

« Amigo, à présent, vieux Chinois I »

Le Kabyle répond à voix sourde et grondante en montrant le fusil arabe de l'un de ses voisins :

« Amigo I macache barout !

Ami I parce que la poudre manque ! »

Le soldat sourit dédaigneusement et suit son chemin sans répondre.

Aux vaincus, comme aux enfants, comme aux vieillards chagrins, les paroles sont permises. En Kabylie, nor^ moins qu' ailleurs ^ il est de vieux hommes dont la turbulence sénile se répand quelquefois en défis ridicules. Rodomonts quinteux, qui le plus souvent n^ont jamais eu que des velléités guerrières — sans combattre : — qui dépensent en paroles la fanfaronnerie impuissante queleur ont laissée les années : qui, dans les salons, dans les banquets, partout, ne savent que croasser la discorde : qui, ne pouvant plus rien par eux-mêmes , se consument d'efforts pour exciter les jeunes hommes aux combats! Mais les jeunes hommes suivent leurs voies sans répondre. Une étincelle tombée d'un tison qui s'éteint, n'a pas chaleur assez pour rallumer des haines infécondes et consumées ! Aux enfants comme aux vieillards, les paroles sont permises.

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