CHAPITRE III
1. Soumîsôîon des Beni-Fraoucen, Benl-Bouchalb, Benî-Khellilî, Benl- Roixbri, Beni-Douella, Benl-Setka, Beni-Mahmoud. ^—2. Fort et route de Souk-el-Arba. — 3. Camp de Souk-el-Arba. — 4. FortrNapoléon. — 5. Route de Tizi-Ouzou au fort Napoléon.
L Soumission des Beni'Fraoticen, Beni-Bouchaiby etc. — La reddition des Beni-Raten entraîne la soumission immédiate de plusieurs tribus, et porte l'inquiétude ou le désordre chez toutes les tribus hostiles. Leur confédération est Tune des plus fortes par le nombre, le territoire et les mœurs guerrières. Ses ramifications d'alliance ou de crainte s'étendent au loin sur les montagnes. Sa chute retentit dans toute la Kabylie, et produit comme un grand déchirement parmi les Berbers.
Ainsi, par la forêt, quand un arbre centenaire tombe sous Forage, il ébranle ou renverse dans sa chute tout ce qui Tentoure. Les lianes déracinées suivent le tronc ; les arbustes pris dans ses rameaux cassent ; les arbres voi- \ sins perdent des branches ou des feuilles : toutes les vé- i gétations, qui croissaient à son ombre ou vivaient dans sa vie, sont atteintes. 1
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Dès le lendemain et les jours suivants, les Beni-Fraoucen, Bouchaïb, Khellili , Roubri , Douella, S^tka, Mahmoucl, envoient successivement des députations pour demander Vaman, c'est-à-dire le pardon , et se soumettre à toutes les conditions qui leur seront imposées. Les oflScierà du bureau arabe, composant le bureau de direction politique de l'Algérie, savent, à quelques hommes près, la force de chaque tribu, le nombre de ses villages, ses alliances, ses haines, ses richesses : depuis plusieurs années, ils tiennent en partie double le registre exact des fautes commises ou des services rendus par chacune d'elles. D'après leurs renseignements , le gouverneur condamne tour à tour les peuplades que représentent ces différents envoyés, à des amendes plus ou moins fortes , selon leurs actes.
Excepté pour la quotité de l'amende, les conditions de l'aman sont les mêmes pour toutes les tribus : reconnaissance de la souveraineté de la France, libre parcours du territoire, livraison d'otages, payement immédiat de la contribution de guerre. Chaque séance de soumission présente généralement les mêmes phases, la même physionomie que la soumission des Beni-Raten. Aux reproches de manque de foi et d'hostilités, les envoyés kabyles ré-^ pondent par des dénégations partielles ou par des regrets : ils acceptent silencieusement toutes les conditions, excepté celles de l'amende et des otages, dont ils marchandent le plus souvent la quotité, le moment et la forme. Mais, malgré tout, ils finissent toujours par souscrire à ces conditions comme aux autres^ Les otages sont dirigés sur Alger le
jour même de leur arrivée au camp, et le payement de la contribution s'effectue peu à peu.
Déjà dans les trois camps , à ïorce de voir passer des soumissions, les imaginations enthousiastes regardent la Kabylie comme conquise et l'expédition comme terminée. Toutes les tribus vont venir Fune après l'autre sans combat ! C^est à regretter d'être venu, pour si peu, pour une lutte d'un jour ! Mais la Kabylie est comme un continent tout entier, sur lequel maintes nations hétérogènes sont entassées par peuples séparés; on y compte encore des tribus insoumises par dizaines : les Beni-Menguillet, Yenni , Bouyousef , Yahia , etc. , et toutes les tribus qui vivent sur les versants immédiats du Djurjura, enfants du brouillard, accolés au rocher même, toujours prêts à s'y réfugier en cas d'invasion. Non, la conquête n'est pas finie I
IL Fort et route de Souk-el-Arba. — Mais avant de s'enfoncer plus avant dans les montagnes, le'maréchal veut profiter du triomphe du 24 mai, pour assurer définitivement la domination française sur le pays déjà soumis.
C'est le but principal de la campagne de 1857. La soumission de la Kabylie est une nécessité fatale de l'Algérie. Son avenir, son repos, et surtout sa colonisation, dépendent de ce grand apaisement. Si la France n'avait en vue que les intérêts de son fisc, elle pourrait, elle aussi, se retrancher dans la plaine et laisser faire le temps. Héritière des Byzantins et des Turcs, elle coloniserait à leur manière : régnant par des proconsuls rapaces : faisant suer aux populations
Le 44 ^ de chassettrs & pied et la S* bataillon du 9B*, qui eompOMit cette de^ niëre colonne, les reçoivent à la baïon^ nette, lei ifejettent de nouveau dani les ravins dont ils dé^ bouchent par tous côtés, échangent avec eux pendant plus d6 quatre heures, par tirailleurs, une fusillade sans trêve, et enfin, à deux heures seulement, prennent leurs bi^ vouacs, malgré les coups de feu qui continuent toujours,mais de plus en plus rares.
Pendant cette lutte d'arrière*garde, la brigade Bour* baki, maîtresse dlmalseren et de Bou«Àrfaai se fortifie dans ses positions. Du haut de ces deux mamelons, elle domine Souk^el^Ârba, le point extrême de toutes les opérations. Bn attendant Tordre d'enlever cô dernier plateau, elle se retranche tout en combattant. Autour du village, sur les sommets de sa crête, devant chaque piton, elle se construit à la hâte une ceinture de défense. Ici, les soldau entassent des pierres ou des poutres, entre lesquelles ils niénagent des meurtrières étroites; puis agenouillés, l'œil au guet, les fusils appuyés, les canons sor*tant, à leur tour ils tirent à couvert. Là, demi-K»}uchés dans des fossés qu'ils creusent à mesure, ou embusquéi^l derrière un mur, un arbre, une pierre, ils ne laissent passer que juste ce qu'il faut de tête ou de corps, afin de voir et de viser;
Sur les déclivités de la montagne, dans chaque ravin, dans les broussailles, derrière les haies, lés rochers, sous leurs figuiers, leurs frênes, leurs oliviers, partout, les Kabyles se glissent; puis, aux remparts ennemis, aux
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rend les invasions difficifes : le génie indomptable de m habitants rend les conquêtes précaires. Parmi tous nos prédécesseurs en civilisation, envahisseurs eomnœ nous des plaines africaines, Mëdes, Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Turcs, deux seulement paraissent avoir asservi plus ou moins la Kabylie. Pendant les grandes phases de leur toute-puissance, les Arabes par le fanatisme, les Romains par la transportation et l'occupatidto, ont dompté les Berbers.
L'histoire est renseignement des nations : l'exemple de ceux de nos prédécesseurs, qui ont réussi daïis l'œuvre que nous poursuivons, doit nous servir. Maïs notre fanatisme religieux n'est plus en état de faire des conquêtes ; le temps des croisades est passé. La transportation d'une nationalité tout entière est un moyen extrême, qui répugne au cœur de la France; l'occupation reste seule. Pour être eflScace sur des populations fanatiques, mobiles, passionnées, promptes au combat, dont la révolte est l'essence et la vie, il faut que cette occupation soit permanente, comme celle des Romains. Si fréquentes qu'elte soient, des expéditions passagères sont insufiSsantes ; vainement elles sillonnent les montagnes, sèment l'épouvante, récoltent des soumissions; trombes d'aventure infécondes et rapides, qui ne font que des ruines, elles traversent te pays insoumis, comme un navire les flots de l'Océan. Après leur départ, le sillage qu'elles ont creusé se referme, les ruines qu'dles ont faites se relèvent, les habitudes reprennent, les leçons et les promesses s'oublient. Propagé
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par des ambitions isolées, sui'excité par la haitiô du passé, l'esprit d*indépendance renaît victorieux; le^ premiôrei tribtte soulevées font révolter lés autres, et, d'année en année, l*(teuvre est à refaire. L'histoire de la Kabylie^ depuis nôtre arrivée en Afrique, siilBt seule à prouver cette vérité.
L'occupation permanente d'un territoire commence en tout pays, surtout en pays de montagnes , par des routes, un fort et des postes fortifiés. Les routes permettent de sillonner la contrée en tous seïis , écoulent les denrées de ses habitants, et leur portent en échange des marchandises, du Idxe, de l'industrie, tous les bienfaits d'une civilisation plus avancée. Les routes, c'est-à-dire la communication des idées et des travaux qu'elles enfantent , sont la plus puissante des pacifications : la vieille Vendée le sait bien.
Un fort et les postes fortifiés qui en dépendent sont le complément des routes et leurs gardiens. Établi sur Un point culminant d'où il dominera la contrée, approvi-^ sionné pour résister plusieurs mois à des assiégeants fortuits, ayant garnison nombreuse, afin de pouvoir lancer une èôhorte sur toute révolte naissante , un fort en Kaby^ lie est la soumission définitive du pays.
L'impuissance oppressive des Turcs n'a végété si longtemps en Algérie et n'a résisté aux attaques des Berbers^ que par des forteresses ; depuis la conquête française, les bordjs turcs, restaurés, nous ont sauvé tant de soldats^ que, par reconnaissance, la France de nos neveux rebâtira
quelque jour leurs vieux murs oubliés, comme on rebâtit le mausolée d'un parent lointain, légateur sans le vouloir. Le triomphe du 24 mai, en ouvrant définitivement la grande Kabylie à la France, lui permet de s'y établir, et d'étendre enfin son action civilisatrice sur cette grande île insoumise.
Après trois jours passés à régler la pacification des différentes tribus, qui font demander l'aman, et à des reconnaissances du pays, le gouverneur lève son camp de Tighilt-el-Had-Ali, et s'établit à Souk-el-Arba (le marché du mercredi) avec la division Jusuf ; la division Renault reste à sa droite, conservant son camp de Ouailel ; la division Mac Mahon va se grouper autour des hauteurs d'Aboudid, sur sa gauche, de front.
. Le jour même, 28 mai, l'œuvre d'occupation commence ; le maréchal a choisi le territoire des Beni-Raten pour y ouvrir la première grande route, et construire un fort qui dominera toute la Kabylie située au nord du Djurjura. Les montagnes des Beni-Raten comptent parmi les plus élevées de l'Afrique française : elles sont situées au cœur du pays insoumis , presque entourées par les vallées du Sébaou et de Boghni, toujours ouvertes à nos armes, à raison de leur largeur et des bordjs de Tizi-Ouzou et de Drah-el-Mizan, qui les commandent. Un fort élevé sur leur territoire rayonnera comme un phare sur le pays kabyle, et sera facilement ravitaillé de vivres et de soldats. En outré, on se servira des Beni-Raten eux-mêmes pour la défense extérieure de la forteresse. Les Turcs avaient l'u-
tile coutume de placer autour de leurs bordjs une tribu magzem ou gardienne par excellence, chargée, moyennant privilège, de la police des tribus voisines. A l'instar des Turcs, on fera des Beni-Raten une tribu magzem. C'est la confédération la plus redoutée de toutes, généralement fidèle à la foi jurée, en relations avec Alger depuis longtemps. Pour une légère exemption 'd'impôts , elle consentira facilement à jouer un rôle dont elle tirera profit et vanité. L'homme est ainsi fait, en Kabylie comme ailleurs, que la tôte lui tourne, à regarder du haut d'un privilège ses égaux de la veille.
Le général de Chabaud-Latour, chef du service du génie en Algérie, est chargé» de choisir l'emplacement du fort et de fixer le tracé d'une route carrossable, qui le re- Uera au bordj de Tizi-Ouzou.
Le général se connaît en fortifications exécutées rapidement et au-dessous de leurs devis , car il a été l'un des instigateurs architectes des fortifications de Paris. L'Algérie, par les travaux qu'il lui consacre, est un peu sa fille ; son œil savant et paternel cherche avec soin , avant de choisir la montagne, qui va porter le steptre coûteux de la jeune colonie.
Souk-el-Arba est l'un des plus larges plateaux du pays kabyle. Son sol, admirablement solide , possède plusieurs sources, avantage sans prix sur la terre d'Afrique. S'il n'est pas le point culminant de la grande Kabylie , il en est du moins un des plus élevés : de ses hauteurs on découvre toutle territoire des Beni-Aissi, Yenni, Maatka, etc.,
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une partie de la Tallée de Sébaou , presque tout le Djarjufa et les montagnes d* Alger. Situé au centre du territoire des Beni-Raten, il relie les différentes crêtes de leurs montagnes, comme un carrefour principal relie des routes divergentes, te général indique le plateau de Souk-el- Arba comme te meilleur emplacement d'un fort central ; le maréchal ratifie ce choix.
Ce point de départ arrêté, il faut une route pour relier Souk-el-Arba à Tizi-Ouzou : une route militaire, c'est-àdire dominant le pays, suivant les crêtes et non les yallées; une route carrossable ayant partout six métrés de largeur, assez entaillée dans les flancs des montagnes pour supporter avec sécurité deux voitures de front, et dont la pente soit au vingtième, c'est-à-dire descendant au plus de cinq mètres par cent mètres. Cette route, il faut la mener tout entière, par des crêtes aiguës, aux mamelons séparés, coupés par des vallées profondes, des ravines soudaines aux ' pentes abruptes et rocheuses ; il faut la mener h la vallée | du Sebaou, placée à 900 métrés au-dessous de Souk-el- ! Arba. Enfin, et surtout, il faut la tracer et la faire de suite; car l'Algérie n'aura pas toujours à la disposition du génie une armée de vingt-cinq mille travailleurs tout réunis, tout montés en pays berber, ardents à leur tâche comme s'ils allaient au combat, intelligents de leur œuvre, comme si chacun d'eux travaillait h son propre champ.
Le général et ses officiers du- génie se multiplient : le jour on les rencontre par les sentiers kabyles, cherchant, étudiant leur route ; la nuit, sous leurs tentes éclairées i
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jusqtf au jour, leurs silhouettes se penchent suf les plans du fort.
Enfin, le 2 juin, quatre jours après Farrirée des troupes à Souk-el-Arba, le tracé est fait : 25,000 outils, en pelles, pioches, scies, haches, et 200 jeux de pétarderaent sont amoncelés par dépôts de Sikhou-Méddour à Souk-el-Arba.
La route commence : à partir du 3 Juin, un long cordon de soldats ouvriers s'échelonne sur son parcours. Chaque matin, à quatre heures et demie, la diane réveille les camps. Dix mille hommes se mettent à Fouvrage vers cinq heures et travaillent aiflsi jusqu'à huit. Interrompu pendant les heures de grande chaleur, le travail reprend vers deux heures pour continuer jusqu'au soir. Le lendemain, deux mille nouveaux venus, reposés de la veille,, reposent à leur tour leur prédécesseurs.
Depuis le maréchal jusqu'au soldat, chacun surveille ou travaille. Les trois camps sont comme trois rUches immenses d'où sortent, chaque matin, des essaims de travailleurs, qui vont en tous sens, causant pu chantant, acceptant sans murmure leur rude mission. Il n'y a pas place sur le chemin pour plus de dix mille hommes, mais chaque corps, chaque compagnie participe tour à tour h l'œuvre commune : les soldats du génie, arme d'élite, fiers de leur œuvre, graves sous leurs uniformes sombres : Tinfanterie, la ligne avec son dévouement silencieux comme le devoir: les chasseurs et les zouaves, ces enfants gâtés de la renommée : la légion étrangère, dont les soldats, les Belge» surtout, ont une habileté pratique qui double
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leurs efforts. Tous les corps travaillent à Tenvi, comprenant la grandeur pacifique de leur tâche, tous jusqu'aux tirailleurs indigènes, aux Turcos, comme on les nomme : pittoresques soldats aux vêtements orientaux, causeurs comme de gais oiseaux, glosant de tout dans leur langae gutturale, étalant joyeux, sous le soleil qui les dore, leurs faces noirâtres et leurs dents blanches, qu'entr'ouvre leur rire éternel.
Au premier jour de ce labeur inaccoutumé, l'orgueil oriental des tirailleurs souffre à travailler la terre ; ils ne se soumettent que par obéissance. Mais le général Renault passe à travers leurs rangs pour les encourager : à bout de vanité humiliée, l'un des Turcos l'accoste avec cette liberté respectueuse qui règne toujours entre des hommes exposés à des dangers communs.
Parlant en langue franque : Mon général, dit-il,. « Tra- » bajar barout bono, trabajar terra macache. » Travailler la poudre, c'est bien ; travailler la terre, non.
Tout en riant, le général met affectueusement la main sur l'épaule du soldat, en lui disant en sa langue: Faisons notre route, mon brave, et ensuite nous irons ensemble « trabajar barout bésef » travailler la poudre beaucoup.
Et tous les Turcos se mettent au travail avec ardeur en criant : Vive le général ! « Trabajar, trabajar bésef. »
Le respect qui règne et doit régner du soldat aux officiers, grandit au lieu de décroître à ces libres expansions,
3t pour une parole tombée du cœur, les hommes au cœur chaud se dévouent jusqu'à mourir.
Grâce à ces labeurs incessants et disciplinés, la route avance à pas de géants. En huit jours, elle est indiquée sur tout son parcours, plus facile déjà que les sentiers kabyles. Les arbres qu'il a fallu abattre sont placés sur les côtés du chemin, destinés aux charpentes du fort. Ici, la crête d'un mamelon est aplanie et va s' abaissant sous les pioches : les terres, les pierres éboulées roulent aux deux côtés du ravin comme des avalanches continues. Là, toute une nuée de terrassiers, qui ont dû creuser un escalier pour monter à l'ouvrage , taillent les flancs abrupts d'une montagne à pic ; plus loin, la route descehd par lacets échelonnés, qui se reploient sur eux-mêmes comme un immense serpent.
Chaque fois que la roche se montre trop dure pour être entamée à la pioche, les soldats du génie arrivent. Sous leurs mains la barre à mine, patiente comme la force, plonge dans la pierre ; ses coups retentissants résonnent jusqu'au soir. Alors, dans la nuit tombante, sous les échos sonores des montagnes, les bruits des marteaux sur lé fer, les voix, les chants des soldats, confondus par l'espace, s'élèvent en harmonies lointaines, qui font rêver aux chœurs de travail d'une soirée d'opéra ; mais ici le travail est réel, et les crêtes neigeuses du Djurjura font le décor de la scène.
Pendant les heures de repos général, les explosions de mines retentissent de tous côtés : à droite, à gauche, on
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aperçoit leurs poussières lointaines, qui montent dans le ciel par nuages grisâtres ; les éclats des rochers retombent en pluies de pierres sur les flancs des montagnes et roulent bondissants jusqu^au fond des ravins.
ni. Camp de Souk-el-Arbd. — Ce travail régulier, sans excès, apaise les esprits et fortifie les corps : Fair vivifiant des montagnes et surtout les eoins de toute nature, qui, de nos jours, sont justement prodigués aux armées, entretiennent la santé générale. L'état sanitaire est meilleur qu'en garnison ; il y a des jours où les ambulances des camps ne reçoivent, à elles trois, qu'un seul malade, suj 25,000 hommes.
Le bien-être règne dans le camp ; les soldats oût tout le confortable possible; pour se vêtir ou s'abriter, chacun d'eux porte avec lui son sac avec ses effets et le tiers d'une tente de campagne, qui, réuni à deux autres tiers portés par deux autres soldats, fait une tente pour trois hommes. Les trois divisions reçoivent leurs approvisionnements séparés, portés h dos de mulets. A chaque campement, les caisses de vivres sont entassées à couvert sous des prélarts au centré du camp : c'est le bièouit-tiillef comme on le nomme. Des troupeaux de bestiaux suivent les bataillons. Tous les jours chaque soldat reçoit 320 grammes de viande fraîche, sa ration quotidienne en biscuit, café,suôre, riz ou légumes, eau-de-vié, etc., et du pain frais autant que possible. De fois à autrçs, par un temps, un travail, une fête exceptionnels, des rations de supplément en viande ou eau-de-vie sont accordées aux trois divisions ou à l'une d*elles. Grâces
sa haute paye de travail, chaque soldat s'offre souvent Les extfas de cantine, en vin, viande, etc*
Car, indépendamment des vivandières de Tarmée^ des antitiiers civils suivent les troupes. Sous leurs tentes aux tbris prolongés, on trouve des vivres et* du vin dont la [ualité et les prix sont incessamment surveillés. Le grand )révôt de l'armée et ses gendarmes sont chargés de la )olice des cantines : avec ce calme inflexible, qui leur ap- )artient comme un apanage, les gendarmes modèrent toutes es soifs trop avides, tantôt parmi les buveurs, tantôt parmi leurs hôtes, et ni la santé, ni le repos de Varmée n'ont à souffrir de ces cabarets exceptionnels.
Tous ces contingents de bien-être ajoutent encore à la gaieté française, et sans cesse les rires, les lazzis, les chansons, se croisent d'un ravin à un autre, joyeux et bruyants, comme dans un carnaval de plaisir.
A l'aller ou m retour du travail, chaque bataillon va fredonnant son refrain favori, ou jette en passant aux bataillons campés sur sa route, quelque lazzi, quelque sobriquet d'aventure ou d'habitude.
Quand les chasseurs de Vinceines aux uniformes sombres, les corbeaux^ passent devant leurs amis préférés les zouaves, chacals, aux vives allures, aux regards toujours en quête, les couakh, couahh, s'élèvent dans l'air croasses par les zouaves à l'intention des chasseurs : comme si une légion de corbeaux emplumés traversait l'espace; aussitôt pour réponse, les chasseurs glapissent à pleine gorge, à faire croire que tous les chacals du désert sont
dans le voisinage, et pendant le défilé, les deux cris montent confondus et bruyants, à faire supposer une émeute.
Durant les heures de repos, les soldats causent autour des cantines, dorment ou jouent à Tabri des frênes et des figuiers, qui couvrent les pentes des montagnes. Le jeu de loto, surtout, fait fureur. Les appels de numéros, avec les sobriquets inénarrables que chacun d'eux porte en surnom, retentissent de tous côtés. Des marchands de coco, aux chapeaux de paille traditionnels, vont de groupe en groupe, flairant les joueurs fortunés, tournant autour du dernier gagnant leurs regards ou leurs tonneaux tentateurs ! et le gagnant cède, payant pour tous. Car partout, en tout pays, or ou cuivre, le gain du jeu s'envole aux tentations, comme ces jeunes oiseaux fraîchement emplumés, qui ne savent de jeunesse où se poser.
Quant aux officiers, leur vie s'écoule facile, mais moins joyeuse peut-être! Plus fortunés du hasard, ce maître capricieux des choses d'ici-bas, la plupart trouvent chez les cantiniers ou font 'venir d'Alger tous ces luxes de la vie civilisée, qui abrègent les heures oisives, quelques livres, du vin, des vivres, des fruits.
Plusieurs, en petit nombre, travaillent : tels, quelques officiers d'état-major et notamment ceux du bureau topographique, qui lèvent incessamment leurs plans. Par les soins de MM. Béraud, Oëhmichen, Mircher etDavenet, la carte du pays nouvçllement soumis avance rapidement. . I
Pendant le jour, hors service, les uns jouent, d'autres
forcés de charger à la baïonnette ; la dernière mêlée surtout est furieuse. Le commandant Boyer de Rebeval, du 54«, est tué roide à la tète d'une compagnie de voltigeurs, qu'il dirige^Français ou Kabyle, chacun enivré de soleil, d'honneur et de patrie, chacun tue ou meurt.
Mais là, comme à Tarrière-garde, la discipline et les armes remportent : les Kabyles tombent ou s'enfuient dans leurs ravins ; la division Mac Mahon reste maîtresse de toutes ses positions. Vers trois heures environ, l'ennemi, désormais vaincu, se retire presque partout : des deux côtés, les coups de feu deviennent plus rares. Pour la 2® division, la lutte du premier jour est presque terminée : ses troupes victorieuses couvrent de leurs bivouacs les crêtes de la montagne, depuis la plaine, jusqu'à portée de canon de Souk-el-Arba; l'habile direction des chefs et le courage des soldats ont vaincu tous les obstacles. Une fois de plus la patrie triomphe, mais elle compte trente morts et deux cent vingt-cinq blessés.
III. Division J%mt,f. — La 3® division, formée en colonnes, commence son mouvement à quatre heures et demie, ayant devant elle, comme les deux autres, un premier plan de figuiers, puis la; plus élevée des trois crêtes des Beni-Raten, habitée, comme la montagne du général de Mac Mahon, par la fraction des Akerma.
La colonne de droite, composée de deux bataillons du <*' de zouaves et de deux bataillons du 60® de ligne, commandés par le général Gastu , monte vers le yillage d'Ighil-Guefri, placé sur le sommet d'une montagne si
94 EiCITS DB LA KABTLIE. |
5« service:
Paradoxe» par ***, récits militaires par ***. i
Q^ service:
Café très à Teau et rhum à indiscrétions de tout9 naiore.
Nota. On sera servi par Garagousse lui-même, en costume | de Crimée (chemise jadis blanche et pantalon idem) ; enyaisselie plate, dite de campagne. Pendant toute la durée du repas, I M. *** fera silencieusement entendre une symphonie de lui, dite du claquement des mâchoires. 1
Autour de§ tentes du maréchal et des généraux, les musiques des régiments font entendre des ouvertures ou des chœurs d'opéra.
Sous les tentes, il y a jeux divers, whists, causeries intimes. Les intérêts deTAlgérie, les chances de l'exjpéâitioD, les progrès de la route sont racontés et débattus dans des conversations particulières, qui avancent toutes choses mieux et plus vite que des volumes d'écritures.
Enfin le soir, parfois , il y a spectacle : les zouaves de Crimée ont ressuscité Guignol et leur théâtre : sousf l'anonyme de marionnettes en bois affublées de têtes et de costumes burlesques, un soldat improvise des dialogues de circonstance entre zouaves et Kabyles, ou des aventures Marlborough, des scènes déménagea rendre jaloux les acteurs du Palais-Royal. D'autres, plus ambitieux , montent un grand théâtre destiné à éclipser tous ses rivaux; une représentation préliminaire, sorte de répétition général, est même donnée.
Mais la vie de camp est comme toute vie humaine quelle
1«G1TS QB ^A iÀBYUE, 95
qu'elle soit ; elle a ses nuages, elle aussi, Le ciel iaclément éteiut d'un souiSe humide théâtre, marionnettes et musique. La pluie répand sur tous , acteurs et public, $on manteau d'ennui monotone, La gaieté générale suit les phases de l'atmosphère; alors chacun maudit son sort, chacun recherche et grossit dans sa pensée comme dans ses récits, son triste passé, ses ennuis présente et ses joies futures. L'un a vu pendant la nuit dernière sa tente arrachée par le vent, et jusqu'au jour, transi de froid, errant comme un exilé, courant après sa demeure, ses vêtements, ses papiers envolés, il a passé
L'une de ces nuits qu'avec peine on pardonne.
Cet autre maudit les mulets et les ânes dopt le concert nocturne a troublé son sommeil : un cheval échappé est venu heurter sa teute à demi renversée : de toute la nuit il n'a pu dormir 1 Un troisième se plaint de la pluie, qui traverse son toit fragile çtTinonde. Celui-là préfère encore la pluie au soleil, aux mouches, à la poussière qui Toppressaient pendant ces derniers jours. La chaleur l'aççablait, il bénit le froid et la pluie. Pauvre naturel s'il lui fallait fabriquer du soleil ou des nuages selon les volontés de chacun, quelle tâche 1 et sous quel climat notre boule ronde tournerait dans son coin I
lY. ForhNapoléon. — A travers ces variations del'atmosphère et des esprits, la route continue sans arrêt ; la pluie ne dure que deux ou trois jours et n'est pas assez forte pour empéclier les travaux. Déjà les chevaux t les
mulets et les approvisionnements de toute nature, qui montent incessamment de la plaine sur la montagne, commencent à passer par la route nouvelle. Mais le tracé du fort est prêt; les fondations de Tun àes bastions sont déjà creusées. UEmpereur a permis de baptiser la forteresse future du nom de Fort-Napoléon. Le maréchal veut donner à la pose de la première pierre la consécration d'un souvenir à la fois religieux et patriotique. Le travail est suspendu tout un jour pour cette cérémonie; une amnistie générale des punitions et une ration de supplément sont accordées aux troupes.
Le U juin est le jour anniversaire des batailles de Marengo et de Friedland et du débarquement des Français en Algérie. C'est fonder sous d'heureux auspices un fort destiné à la pacification de la Kabylie, que l'associer, par une date commune , à ces deux grandes gloires impériale et royale. Le gouverneur de l'Algérie a choisi ce jour anniversaire. Chaque année, depuis vingt-six ans, la France algérienne célèbre cette date de naissance par une messe d'actions de grâces ; les aumôniers des trois divisions de l'armée expéditionnaire accomplissent d'abord dans chaque camp ce pieux sacrifice annuel.
Par leurs soins, un autel est dressé sur des caisses à biscuits et des tambours amoncelés ; une croix de bois et de branches vertes domine l'autel ; les couleurs de la France et les fanions des généraux flottent à son ombre; des caissons, des trophées d'armes et des instruments de travail empruntés au génie sont disposés de chaque côté,
comme ornements. Le maréchal , les états-majors et une partie des troupes viennent se ranger tout autour, debout. La musique et les tambours d'un régiment servent d'orgue; le prêtre, assisté d'un soldat, monte à Fautel. Quelques-uns, ceux qui savent prier en public, prient ; d'autres, dans leurs cœurs , remercient la Providence pour la conquête qu'elle a permise ; tous penseht avec reconnaissance à ceux qui sont morts pendant cette longue lutte d'un quart de siècle, martyrs sacrés dont le sang a conquis notre terre d'Afrique , si belle de gloires, de dévouements et d'avenir français I
Le soir, vers trois heures , sur l'un des sommets du plateau de Souk-el-Arba , tout est disposé pour la cérémonie de la fondation du fort. Le maréchal, escorté des généraux et des états-majors, se rend sur l'emplacement destiné à l'un des bastions. Là, sous une croix entourée de trophées militaires, est une table sur laquelle sont déposés les procès-verbaux tout préjîarés de la cérémonie et les pièces de monnaie d'usage, qui doivent être enterrés comme témoins, sous la première pierre de la forteresse future.
Le général de Chabaud-Latour lit le procès-verbal, rédigé par ses soins. L'abbé Suchet bénit le sol fet dans un discours remercie la Providence, l'Empereur et le gouverneur, qui ont fait monter la croix du Christ sur ces montagnes infidèles.
En quelques paroles, le maréchal rappelle les anniversaires glorieux, qui protègent de leurs souvenirs la fondation du fort : fait remonter jusqu'à l'Empereur l'œuvre que
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sa volonté souveraine lui a permis d'accomplir, remercie les chefs et les soldats , qui, dans leurs sphères diverses, concourent avec lui à la pacification de la Kabylie, et félicite Faumônier, compagnon inséparable de tous les triofmphes remportés par la France sur le sol africain.
Aussitôt après, le maréchal et ses généraux signent successivement les procès-verbaux de la cérémonie ; une boite en étain , contenant ces documents et les pièces de monnaie, est soudée séance tenante, puis placée sous la première pierre. Chacun des signataires vient l'y sceller à son tour et déposer sa truellée de mortier, autour de cette base historique de l'édifice futur. Une salve de vingt et un coups de canon retentit, répercutée par les échos sonores du Djuijura; et, le soir, le maréchal réunit à dîner toute l'armée en la personne des onze généraux qui la conmiandent : MM. Renault, de Mac Mahon et Jusuf , généraux de division ; de Chabaud-Latour» de Tourville , Chapuis, de linières, Périgot, Bourbaki,- Gastu et de Ligoy, généraux de brigade.
Le lendemain dès l'aube» les soldats du génie commencent k construire le premier bastion du fort. Un loskg fossé marine sur le sol les fondations de l'enceinte totak de la forteresse.
Le génie a tout préparé : les moyens, le plan, le devis. Fort-Napoléon comprendra dans son enceinte le plateau entier de Souk-el-Arba, y compris le village d'Icheraouia, dont les maisons en couvrent le sommet le plus élevé. Le maréchal a fait offrir h ses habitants^ qui» de tous temps, ont
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été fidèles à notre cause, de leur payer leurs maisons ou de leur en construire d'autres , à leur gré. Ils ont accepté l'argent, et opèrent déjà leur déménagement, vers les bourgades voisines. Moyennant 25,000 fr., les quatrevingts maisons du village kabyle avec leurs jardins, cours et dépendances sont devenues propriétés de l'État.
Une enceinte continue, aux murailles de pierres, haute de cinq mètres, assise sur des escarpements inabordables et flanquée de bastions, abritera, derrière ses remparts, un casernement pour 3,000 hommes avec logements d'officiers et magasins des vivres, une manutention, un hôpital, un bureau arabe, avec sa maison des hôtes et sa prison, une poudrière, des ateliers et des magasins d'armement, une citerne et des sources.
Enceinte et bâtiments, tout doit être construit en quatre mois, afin de recevoir garnison avant la saison des pluies et d'être prêts aux éventualités d'une attaque d'hiver. 20,000 mètres cubes de maçonnerie doivent être terminés au mois d'octobre suivant. Dans ce but, trois carrières à pierres de taille, moellons, marbre pour la chaux, sont déjà ouvertes autour du fort ; vingt fours à chaux sont en voie de construction ou d'essai ; une briqueterie s'élève ; 800 soldats, ouvriers d'arts choisis dans les différents cDrps, sont organisés en compagnies auxiliaires du génie, comme maçons, carriers, chaufourniers, briquetiers, charpentiers, terrassiers, forgerons, serruriers; 1,500 manœuvres, également pris dans l'armée, sont désignés pour aider à ces ouvriers d'élite.
La Kabylie et Tarsenal d*Alger donnent les bois de charpente et les outils; la France fournira le fer et le zinc. En moins de cent jours, plus de 1 ,500 tonneaux, un milliard et demi de kilogrammes en matériaux de toute nature, doivent être transportés d'Alger à Dellys par mer et de Dellys ay fort Napoléon par la route.
Le fort terminé et pourvu de sa garnison, vienne l'hiver avec ses pluies, c'est-à-dire l'impossibilité absolue de pénétrer dans la montagne avec des troupes ; vienne la neige, qui chaque année couvre de son linceul glacé toutes les hautes montagnes kabyles; vienne un mouvement quelconque des Berbers, aucun des résultats de la campagne ne sera perdu : 3,000 hommes seront au cœur de la Kabylie, largement pourvus de munitions, de vivres et d'abris, rayonnant du haut d'une forteresse imprenable sur toute sédition naissante.
En cas de soulèvement en masse, les balles meurtrières des longs fusils kabyles s'écraseront impuissantes sur cette muraille continue. La bravoure fanatique et féroce de ces montagnards-indiens, agiles à l'escalade, fertiles en ruses, en incendies, en surprises, retombera brisée contre ces murs de pierre, qui les décimeront. Le fort Napoléon est la mort de l'indépendance berbère.
Mieux que nous, et plus vivement surtout, les Kabyles comprennent l'importance future du grand bordj. Depuis le jour de l'arrivée du maréchal à Souk-el-Arba, depuis l'achat d'Icheraouia surtout, la nouvelle s'est répandue parmi les tribus. Inquiets de ces fossés qui se creusent, de ces
murailles encore informes, mais qui déjà sortent de terre, tous ceux qui passent autour de Souk-el-Arba, demandent ce que Francezes bonos veulent faire là.
Quelques paroles échappées à un de leurs vieux chefs résument dans une métaphore orientale, toute pleine de tristesse poétique, les sentiments de la race berbère, sur les constructions qui s'élèvent.
Venu pour apporter à Souk-el-Arba les contributions de guerre de son village, le vieillard, après avoir acquitté sa dette, se prend tout à coup à regarder les fondations de la forteresse future ; puis s'adressant au chef du bureau arabe, qui vient de recevoir son argent,
— Sidi maréchal va-t-il donc habiter Souk-el-Arba, dit-il T
— Non, c'est un bordj qu'il fait construire.
— Un bordj 1 oui, on m'avait bien dit !a vérité. Regarde-moi, quand un homme va mourir, il se recueille et ferme les yeux. Amin des Kabyles, je ferme les yeux, car la Kabylie va mourir. »
Et pendant quelques minutes l'amin reste les yeux fermés comme un mourant. ...
V. Route de Tizi-Ouzou à Fort-Napoléon. — Tandis que le fort Napoléon sort de terre, la route qui doit le relier à Tizi-Ouzou se poursuit toujoufs; déjà, sur plusieurs points, elle est complètement terminée. Malgré les ouvriers, les pierres et les arbres qui l'encombrent ; malgré la longueur de son parcours, fantassins, cavaliers et mulets, tout ce qui vient d'Alger ou y retourne, la suit. Les Kabyles, eux-mêmes, la prennent de préférence à leurs
sentiers. Jour à jour, heure à heure, les obstacles s'abaissent sous la pioche ou disparaissent à la mine.
Le 21 juin, un cantinier d'Alger se risque à travers les travaux et les soldats, qui couvrent encore le nouveau chemin et monte en voiture jusqu'au camp de Ouailel, centre de la division Renault. Le char qui le porte est pavoisé de branches d'arbres et de drapeaux. Il fait dans le camp une entrée solennelle; chaque fois que son cheval s'arrête par la fatigiie ou les empêchements du sol, tout un flot de soldats, flatteurs altérés, s'empresse autour de lui et l'aide. La foule l'escorte. Les clairons résonnent sur son passage; son nom, répété par tous, est acclamé comme le nom d'un roi. Chacun célèbre à l'envi son audace et son vin. Peu à peu, dit-on, l'ovation devient si complète, que le cantinier, ne se sentant plus de joie, oublie son négoce ; ses espoirs de gain se dispersent aux fumées enivrantes de son triomphe. Du haut de sa banquette de verdure, il ouvre largement ses tonneaux, et, gratis, laisse tomber dans la bouche de ses rusés admirateurs jusqu'à la dernière goutte de son vin. Comme en saine morale un bienfait n'est jamais perdu, les soldats se souviendront. La générosité du cantinier a semé sur la montagne des clients futurs, que, tôt ou tard, il moissonnera dans Alger.
Le 22, le maréchal, escorté d'une partie des généraux et de l'état-major, va visiter la route jusqu'à la plaine. Tout est terminé, le chemin est libre pour deux voitures de front; les chevaux galopent malgré leurs cavaliers; c'est bonheur que se retrouver enûA sur une route plane.
Vingt-cinq kilomètres descendent ainsi jusqu'à Sikhou- Meddoùr par pentes douces ; en suivant pas à pas ce long méandre sinueux et jaunâtre, qui serpente au-dessus des ravines, chacun comprend la difficulté et l'étendue des travaux exécutés. Ici, une colline est traversée par le milieu ; les deux côtés du chemin ont dix mètres de haut ; , là, le talus, coupé à la pioche sur le flanc de la montagne, a soixante mètres de hauteur (cent quatre-vingts pieds). Plus loin, le rocher, qu'il a fallu briser par Ja mine, s'étale sur trente pas de long. En dix-sept jours, les troupes ont temué cent mille mètres cubes de terre et de pierres.
Sur tout son long parcours la route porte l'empreinte du caractère national, qui cache si souvent des sentiments sérieux sous une fprme légère. Fiers^de leur œuvre, intelligents de ses résultats, les soldats ont exprimé leurs sentiments divers par des inscriptions de toute nature. De distance en distance, à chaque croisement de la route avec un sentier kabyle, on rencontre des écriteaux, qui portent ces inscriptions :
« Route impériale de première classe d'Alger au borcy Napoléon. »
Ou ceux-ci :
« Grande route de Paris au Djurjura, à travers la Kabylie. »
Comme s'il présidait au travail de l'armée, un immense profil de l'Empereur, sculpté en relief dans un médaillon, s'étend sur l'une des parois d'une colline coupée en deux par le chemin. Ainsi que des noms d'architectes sur une
maison neuve, des noms de régiments, de bataillons, de compagnies sont inscrits de tous côtés, sur les arbres, les rochers ou les terres glaiseuses des talus.
Çà et là une compagnie de soldats échelonnés sur les deux côtés du chemin, travaille encore. Tous sont en chemise, les bras nus, la pelle et la pioche aux mains, achevant avec ardeur leur œuvre pacifique : c'est bonheur et fierté de Français, de voir ces figures hâlées et martiales, ces hommes qui savent tout faire et qui font tout pour la patrie, sans espoir de gain ni de récompense; r-* pour le devoir I L'armée, le soldat, c'est le sang, le sang pur et chaud de la France !
De tous côtés on aperçoit des Kabyles en bournous blancs, isolés ou par groupes, oisifs, assis par terre, suivant tout d'un regard étonné, se dressant pour mieux voir les chefs de ces chrétiens étranges, qui passent au galop à travers leurs montagnes !
Comme aspect général, la route est pittoresque et variée. Sur les flancs abrupts des monts qu'elle sillonne, des frênes, | des oliviers au pâle feuillage, des figuiers aux larges feuilles , étendent çà et là leurs ombres clair-semées ; quelques champs d'orges ou de blés presque mûrs s'étalent, jaunissant sous le soleil qui les dore; les eaux claires des sources descendent en sinuant les pentes des collines, traçant sur leur passage un long chemin de verdure. Dans le fond | des vallées, à trois ou quatre cents mètres de profondeur, partout où les eaux des torrents d'hiver ont amoncelé la ' terre, où les sources s'épanchent, ou les vents du nord ne
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Le 4 1 ^ de chasseurs & pied et le fi« bataiUon du B8«i qui composent cette detniëre colonne» les reçoivent à h baïon^ nette, les rejettent de nouveau dans les ravins dont ils dé^ bouchent par tous côtés, échangent avec eux pendant plus de quatre heures, par tirailleurs, une fusillade sans trêve, et enfin, à deux heures seulement, prennent leurs bi** vouacs, malgré les coups de feu qui continuent toujours, mais de plus en plus rares.
Pendant cette lutte d'arrière»garde, la brigade Bour* bakiy maîtresse dlmalseren et de Bou«Aifaa, se fortifie dans ses positions. Du haut de ces deux mamelons, eUe domine Souk^el^Arba, le point extrême de toutes les opérations. Bn attendant Tordre d*enlever ce dernier plateau, elle se retranche tout en combattant. Autour du village, sur les sommets de sa crête, devant chaque piton, elle se construit à la hflte une ceinture de défense. Ici, les soldats entassent de» pierres ou des poutres, entre lesquelles ils aménagent des meurtrières étroites; puis agenouillés, r®il au guet, les fusils appuyés, les canons sortant, à leur tour ils tirent à couvert. L&, demi->couchés dans des fossés qu'ils creusent à mesure, ou embusquéi^ derrière un mur, un arbre, une pierre, iln ne laissent passer que juste ce qu'il faut de tête ou de corps, afin de voir et de viser.
Sur les déclivités de la montagne, dans chaque ravin, dans les broussailles, derrière les haies, lés rochers, sous leurs figuiers, leurs frênes, leurs oliviers, partout, les Kabyles se glissent; puis, aux remparts ennemis, aux
mière des routes diverses, qui sillonneront bientôt la grande Kabylie, est terminée. Un télégraphe électrique, suivant le parcours de la route, est installé et porte toutes les nouvelles à la capitale algérienne. Les malades, les munitions et les vivres peuvent circuler par voitures et aller en trois jours d'Alger à Souk-el-Arba. Avec des relais, un cavalier peut faire le voyage tout entier, en douze heures. Si la poste algérienne ne persistait pas à conserver son privilège de lenteur traditionnelle, les journaux et les lettres d'Europe iraient de Marseille jusqu'au camp, au pied du Djurjura, en trois jours. Comme par une porte béante, la Kabyhe tout entière est ouverte à la France.
Le 23, dans la matinée, Tartillerie arrive : deux pièces de 12, dites canons-président, traînées par six chevaux, viennent camper à Souk-el-Arba, suivies par deux prolonges du génie et du train, qui portent deux pipes de vin. A voir ces lourds affûts, ces longs chariots qui ont monté jusque-là, l'armée comprend encore mieux la grandeur du travail qu'elle vient d'achever. Généraux, officiers et sol- (^ats, tous sont fiers de leur œuvre; fiers et satisfaits, comme sont des hommes de cœur, au lendemain d'un devoir accompli. Tous comprennent qu'ils peuventre partir et, ainsi que disent les tirailleurs, travailler la poudre. La brèche est faite : joyeuse comme pour une fête , l'armée entière se prépare à l'assaut. Le soir il y a ration de supplément, amnistie générale, tolérance tacite des gendarmes, fête dans le camp, fête au cœur de chacun.
Quant aux Kabyles soumis , les résultats futurs du tra-
vail qui vient de s'accomplir , échappent encore à leurs intelligences ; la plupart d'entre eux ne comprennent pas bien quels sont les intentions et le but de ce flot de chrétiens, qui depuis tantôt un mois bouleverse, en chantant, leur pays. Mais déjà leur existence, leurs mœurs, leur attitude ont subi des modifications évidentes.
Toujours hostiles à notre cause , les marabouts leur ont expliqué successivciiiLHit , d'abord les travaux de la routes puis la route ellotuême.
D'après eux, c'est le pmplièfe , qui a suscité les Français, comme un tltjau vivant, afin de punir les crimes des Kabyles; mais, si Muhomot vt^ut le châtiment de ses enfants coupables , il ne veut pas leur asservissement à des infidèles ; puis au nom de Mahomet, chacun d'eux fait sa prophétie sur la dispersion future des chrétiens ; chacun d'eux interprète à sa manière , et notre long séjour et nos travaux, et jusqu'aux mines ^ qui éclatent sans cesse sur la route ou dans les carrières.
« Voyez-vous, dit l'un, voici déjà que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous ces Roumis ameutés par lui. Pour une route inutile, voyez comme ils travaillent et jettent leur poudre aux rochers de la montagne. »
D'après un autre, « les chrétiens ne font cette voie longue et coûteuse, que parce que, fatigués d'avoir suivi les sentiers kabyles, ils veulent s'en retourner plus aisément vers la plaine.. »
Mais, malgré leurs excitations patriotiques, malgré leurs vains efforts pour conserver une prépondérance qui
leur échappe, malgré tout, la vérité monte peu à peu, fatale et rayonnante. Leur pouvoir fondé sur des crédulités grossières s'écroule. Les Kabyles, défiants par ignorance, mais loyaux et reconnaissants de la loyauté de leurs ennemis, se confient chaque jour davantage aux promesses qui leur sont faites. Déjà notre civilisation, démontrée par l'exemple, racontée par quelques-uns d'entre eux, visiteurs d'Alger, incessamment redite par les Turcos, qui presque tous sont Kabyles comme eux, commence à faire taire leur fanatisme farouche.
Depuis un mois entier ils circulent dans les camps, vendant des armes, des colliers, des vivres, des fourrages. Ils entrent dans les tentes, regardant d'un œil curieux tous ces mille objets que l'armée traîne avec elle : les lits, les armes, la monnaie, les vivres de toute nature. Ils comparent leur misère affamée à l'abondance qui nous suit, leur pauvreté sauvage à notre luxe, leurs divisions infécondes à notre union.
— Les Français sont donc bien riches, dit l'un d'eux, q\i'ils tirent leur poudre contre nos pierres , tandis que nous n'avons pas même assez de poudre pour tirer sur les chrétiens I
— Quand wus retournerez vers les plaines, dit un autre, vous nous laisserez la route que vous avez faite pour vous, elle vaut mieux que les nôtres.
— Vous êtes forts, dit un troisième, parce que vous êtes un. Nous, Kabyles, nous avons cent têtes.
Peu à peu leurs ignorances s'éclairent, leurs haines
s'attiédissent. Le Roumi apparaît à leurs yeux sous un aspect moins détesté : les bons traitements , les relations loyales et le séjour de Souk-el-Arba ont plus fait déjà pour la pacification de la Kabylie que plusieurs campagnes réunies. C'est que la paix et la civilisation font sur tous les hommes, quels qu'ils soient, des conquêtes plus sûres que la guerre avec ses triomphes; c'est que la pensée est plus puissante que la force ; c'est qu'en Afrique comme en Europe , en face des tribus comme en face des nations, l'équité pour tous, au plein soleil, est toujours la grande politique des grands peuples.
Montée tout d'abord l'arme au poing, notre civilisation s'est étendue pacifique et rayonnante, dispersant, dans sa clarté, les ténèbres d'un fanatisme misérable.
Ainsi, par les nuits brumeuses de leurs montagnes kabyles, quand le crépuscule du matin répand sa lueur naissante, il semble qu'un vent d'orage impétueux et terrible pourra seul dissiper les brouillards amoncelés qui couvrent l'horizon ; et, par le froid monotone du brouillard, chacun souhaite, chacun appelle un vent d'orage; mais peu à peu le soleil se lève, son disque rouge resplendit, la brume disparaît, et des flots de lumière éclairent, victorieux, les montagnes , les vallées et jusqu'aux profondes ravines du Djurjura. La civilisation pacifique de la France, c'est le soleil levant de la Kabylie.