‹ L'Amazone (volume 3)Chapitre 5 sur 19 · III. Division Jvêuf. — La 3® division, formée en co · texte numérisé non relu

III. Division Jvêuf. — La 3® division, formée en co

" lonnes , commence son mouvement à quatre heures et demie, ayant devant elle, comme les deux autres, un premier plan de figuiers, puis la plus élevée des trois crêtes des Beni-Raten, habitée, comme la montagne du général de Mac Mahon, par la fraction des Akerma.

La colonne de droite, composée de deux bataillons du i *^ de zouaves et de deux bataillons du 60® de ligne, comrhandés par le général Gastu , monte vers le village d'Ighil-Guefri, placé sur le sommet d'une montagne si

49 «tCIfi DB hk i^ÀBTUS.

e»c$rpè0i Que d*en bas oq ne comprend pas comment leg troupes pourront monter.

La colonne de gauche, composée du 18"* bataillon de chasseurs, de deux bataillons du 49* et du S^" bataillon du 4" zouaves , sous les ordres du général de Ligny, est chargée d'enlever les villages de Taguemount et deTighiltel-Had-Ali, situés plus au centre du pays des Beni-Katen, mais sur la même crête de montagne*

Le 68« de ligne et le 1 «^ bataillon du 75** forment une co- Icfnne de réserve, qui marche au centre avec rartillerie, le génie et les ambulances (mulets et litières]. Le général Jusuf se place h la tête de cette colonne, pour surveiller Tensemble des mouvements des deux autres.

Toutes ces troupes partent sans sacs. Les pentes à gravir sous le feu de l'ennemi sont si roides, que, pour faciliter l'ascension ,. le soldat a dû être allégé de tout ce qui n'était pas ses armes. Les sacs, bidons, gamelles, tentes, etc., seront apportés plus tard, après la lutte, par des mulets, s'ils peuvent monter, ou par d'autfes troupes.

La brigade Gastu part la première, une demi-heure avant les deux autres. C'est elle qui à le plus de route à faire; en outre, elle est chargée d'enlever en passant la mosquée ou marabout de Si-Klaoui , située bn avant de la' montagne, dans la plaine, sur un mamelon séparé; celle-là même que le soldat en quête de birouac pour café, a visitée la veille, et quittée sain et sauf malgré les balles kabyles.

Ses compagnies se déroulent sur la plsànoi marohant

RÉCITS tl Là KiBTLIS. ^

vers la mosquée. Chacun les suit du regard et de Toreille. Mais le mamelon reste silencieux. Les Kabyles l'ont abandonné. Les colonnes de la i'® brigade disparaissent unei une, derrière soti piton garni de broussailles.

Arrivé sans résistance au pied de la côte, sous les figuiers, le général Gastu s'arrête. Le silence règne partout, la montagne semble déserte. Il n'y a qu'à monter. Mais habitué de l'Afrique, tout mutilé de ses combats , le général sait la guerre et ses ruses : il ne prend ni confiance, ni frayeur à ce désert silencieux, organise sa brigade en trois colonnes, qui monteront de front, à ufémes hauteurs, divisant ainsi l'attention et les efforts de l'ennemi ; les couvre à droite et à gaucjie par deux compagnies de tirailleurs chargées de protéger leurs flancs., et les appuie en réserve par un demi-bataillon de ligne.

Subitement une fusillade assez vive part de tous les côtés de la montagne et interrompt ces préparatifs. Le feu des Kabyles embusqués tombant sur des masses va devenir meurtrier ; le temps presse. Précipitant son mouvement, le général fait sonner la charge et monte.

Alors, parmi les hauts contre-forts de la montage et sur sa crête, autour du village, on voit des burnous blancs, qui passent rapides et disparaissent. L'ennemi s'enfuit ou plutôt va combattre ailleurs, en face des deux autres divisions.

Bientôt, au-dessus des figuiers , les uniformes français arrivent, un h un d'abord, clair-seraés, puis nombreux, par masses rouges ou noires. Quelques rares fumées s'é-

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lèvent de leurs rangs pressés; le clairon sonne : ses bruits retentissants résonnent par la montagne; les troupes montent; mais tous ces hommes en mouvement, vus de loin, petits et confondus , semblent n'avancer qu'à peine, comme des fourmilières en marche, qui grouillent aux flancs droits de la montagne : perdues tant elles sont petites, dont on n'aperçoit point les pas, et qu'il ne faut fixer que par intervalles, pour les voir en^ progrès.

Ils montent cependant , par élans, comme par des ressorts d'acier, qui les soulèvent. Pour se retenir et monter plus vite, l'un s'accroche à l'angle d'un rocher, un autre saisit une poignée d'herbes ou une broussaille, et tous avancent. Vainement les herbes cs^ssent, ils se cramponnent au sol ou au voisin plus heureux ; les terres éboulent sous leurs pieds, les pierres arrachées roulent de tous côtés, meurtrissant sous leurs ricochets les jambes et les têtes des plus bas placés : qu'importe? La plupart d'entre eux en ont vu bien d'autres : le colonel CoUineau de Malakoff et ses zouaves sont là! Tous montent, échelonnés, rapides, animés par un commun courage, mais chacun selon sa fortune ou sa vigueur. Peu à peu les premiers raçgs s'éclaircissent ; seuls les hommes les plus jeunes sont encore en avant : bon gré, mal gré, 'tous ceux qui n'ont plus leurs janjbes de vingt ans restent en arrière, vaincus par la nature, montant toujours, mais plus lentement.

Quant au feu de l'ennemi, l'excès même de la difficulté de l'assaut protège les assaillants. Les Kabyles ajustent mal ces hommes, qui montent penchés en avant, inclinés sur

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une pente presque droite ; les rares blessés que fait Tennemi sont frappés à la tête ou à la poitrine; mais le plus souvent le plomb siffle inutile au-dessus des troupes. La grande qualité du Français est de savoir mettre son intelligence rapide au service de son coutage : les soldats se baissent encore plus; ils avancent comme rasés, collés à la montagne qui les protège. Çà et là, une balle arrive à son but ; un soldat s'arrête ou tombe ; son camarade le repose à terre, puis reprend sa route, et tout est dit; c'est l'affaire de l'am- ' bulance ou du prêtre. L'honneur,4e devoir et le clairon sonnent la charge, il faut monter : chacun monte, presque sans tirer, sans s'occuper de l'ennemi^ dédaigneux de ses balles.

Dans Ighil-Guefri, quelques rares Kabyles attendent résolument les assaillants et tirent leurs derniers coups à vingt mètres de distance. Mais dès le premier feu, la plupart sont partis effrayés, comprenant que dans quelques minutes ils seront pris dans un cercle de feu , entre cette nuée de Roumis qui monte, devant eux et sur leurs flancs, par leurs trois montagnes. Ce sont eux, que d'en bas on a vus courant sur leur crête étroite et disparaissant de l'autre côté.

Cependant les soldats avancent toujours, et sans cesse on entend les éclats du clairon : imagination ou réalité, il semble qu'il ne sonne plus que par efforts haletants, par jets, comme essoufflé ; mais il sonne -sans cesse, jetant dans les airs sa fanfare de combat éclatante et sonore. Enfin, à six heures précises, en moins de deux heures de marche et d'ascension, une heure avant Tinstant prédit

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par le gètiêta Jusuf , )d 4*' de "zouaves et le 60« de ligna pénAtrent de tous côtés datis le fillage*

On aperçoit & leur téte^ à plus de tiugt pas eu avant de tousi uu lieutenant de zouaves qui gravit le premier les murailles kabyles. C'est le lieutenant Bousset du 1'^ bataillon. Hais ce n*est que longtemps après le combat qu'on apprend son nom : podr le savoir, il faut faire une enquête, comme pour découvrir un crime I Et quand le général Oastu, qui est bon juge en fait de devoir aeeompU/le félicite sur sa belle conduite, le jeune lieutenant répond, ditron, k son chef :

« Je vous remercie, moi\ général, mais je n*ai rien fût de plus que les autres : je suis lieutenant^ il fallait bien conduire mes hommes I »

Dlghil-^uefri, sans attendre, la brigade Gastu, montée tout entière avec ses chefs, se prolonge sur sa crête escarpée et marche sur Taguemount où la brigade de Ligny la rejoint presque aussitôt.

Cette colonne, chargée d'enlever deux tUlages placés en arrière d'Ighll-Guefri, plus au centre du pays des Beni- Raten, n'a quitté la vallée que bien après la 1^ brigade. C'était Tordre. Le^ général Jusuf, afin de faire opérer à toute sa division un mouvement simultané, avait retardé le mouvement de la deuxième colonne dont la route à par* courir était, à raison des coupures du terrain, moins longue que celle de la colonne Gastu. Le général de Ligny obéit. Mais jamais la discipline et ses freins salutaires ne lui ont semblé si durs.

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Avidd de da&gers, il accuse à demi*Toix la lenteur des mi&utes, et fouille du regard les ravins de la montagne, cherebant des ennemis. Il connaît le pays et ses habitants comme personne ; il est couvert de cicatrices kabyles: de^ puis ufie année qu*il commande à Dellys, il a toujours été en lutte avec les montagnards : il sait leurs repaires, leurs allures, leur nombre. Il les aétudiés comme on étudie son ennemi avant l'heure de la vengeance ; cette heure est venue, et il attend avec toutes les impatiences de sa fébrile ardeur.

Enfin l'heure est comble, il monte. Mais les Berbers aussi connaissent lesRoumis. Ils n'ont pas voulu se laisser prendre entre cette colonne, qui va leur colipèr la retraite, et les trois autres qui montent sur eux, croissant vivant. Tout est désert, et c'est l'arme au bras, sans un coup de fusil, que la brigade Ligny commence à gravir la montagne qu'elle est chargée d'enlever ; vainement impatiente comme son chef, elle presse sa marche et monte rapide, haletante. Personne à combattre. Elle arrive enfin près du sommet : là, sur sa crête, dans Taguemount, son village et son dernier espoir, elle trouve la brigade Gastu, qui, victorieuse, marche déjà sur Tighilt !

Général, officiers et soldats maudissent leurs fortunes contraires, car l'homme est oublieux ! n'ont-ils pas eu leurs triomphes d'Afrique ou de Crimée ! ne savent-ils pas que la Fortune se plaît à délaisser par instants ceux-là même qu'elle reprendra demain, comme elle reprend toujours ses enfants bien-aimés.

Les deux brigades réunies à Taguemount poursuivent

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leur marche, et, avant sept heures du matin, opèrent leur jonction avec la division Mac Mahon, en bas de Tighiltel-Had-Ali, où leur montagne va se rattaclier par mamelons successifs à la montagne de gauche-.

A peine maître des positions qu*il doit occuper, le général Jusuf fait poursuivre, dans le vaste ravin situé entre le général Renault et lui, les Kabyles qui fuient de tous côtés. Le 1°' bataillon de zouaves, chargé de cette chasse périlleuse, se divise par compagnies, qui sillonnent ces gorges sauvages avec des fortunes diverses.

Dans cet immense précipice semé de pentes boisées, dont les contre-forts sont couverts çà et là de maisons et de hameaux. Tune de ces compagnies découvre un moulin kabyle, paraissant abandonné, et y pénètre. La maison est remplie d'hommes, de femmfes et d*enfants, qui, confiants dans leur asile solitaire, espèrent échapper à Tennemi. L*ivresse du premier feu est dissipée : le zouave, calmé, n'égorge que les poules. Les soldats se répandent par le taudis kabyle, cherchant butin, puis réunissent les prisonniers, pour les conduire au quartier général.

Mais tout à coup un Kabyle, le maître du moulin, h bout de haine et de fureur vaincues, sort son yatagan, caché sbus son burnous, et veut frapper le soldat qui l'emmène. Deux coups de feu l'abattent : l'une des balles, tirée à bout portant lui brise le crâne : le sang et la cervelle du malheureux, rejaillissent jusque sur une petite fille de âeux ou trois ans, qu'il portait dans ses bras. Aussitôt, tou3 ces hommes que la fureur inutile d'un ennemi allait rendre

cruels peut-être, s'apaisent ainsi qu'un orage en été; l'enfance, comme les cheveux blancs, est un diadème inviolable pour des hommes de cœur. Les soldats quittent prisonniers et butin : Vun prend Fenfant dans ses bras et le berce à demi ; un autre essuie du revers de sa main rude le sang paternel, qui couvre cette tête orpheline; un troisième va chercher de l'eau pour l'essuyer mieux : et tous, attroupés autour de l'enfant, souriants, doux comme un jeune père à son nouveau-né, s'efforcent vainement d'apaiser ses pleurs et son légitime effroi.

La mère est parmi les prisonniers, elle se fait place et veut reprendre sa fille; mais le zouave porteur de l'enfant, jaloux de sa paternité nouvelle, ne se dessaisit qu'à peine et pour un temps de son jeune fardeau. Puis, rassemblée par lui, la compagnie décide sur l'heure qu'elle adoptera, gardera et fera élever à ses frais l'orphelin qu'elle vient de faire. A peine arrivés au quartier général avec leurs prisonniers, les zouaves annoncent leur projet, et l'un d'eux, celui-là même peut-être qui avait tué le Kabyle, emporte la petite fille dans sa tente.

L'histoire circule dans le camp : le maréchal en est informé. Il fait parler aux soldats : « Quels que soient le but et l'avenir, nul — même un zouave -^ ne remplace une mère à son enfant. » Les zouaves con;iprennent : la femme kabyle reprend sa fille, et pour prouver une fois de plus à l'ennemi que la France veut leconquérir et non le détruire, le maréchal fait conduire aux avant-postes toutes les femmes et les enfants prisonniers.

Ui ctes dm» partes le feu cawe; quelque» Kabyles vieih nent aunlevant des captifs, iucc^laiiis eu^re et comme s'ils ne pouvaient en croire leurs yeux. Mais ce sont bien des enfants et des femmes de leur tribu» qui sont ramenés parmi eux, sans blessures et sans rançon : loin de là, chacun des prisonniers porte dans les plis de son burnous du biscuit ou du pain, du sucre, des sous, tout ce que chacun» of&ciers et soldats, leur a donné sur leur i^oute à travers la camp. Bientôt tous s'éloignent sans mot dire; les femmes vont chercher asile dans quelque tribu voisine. Les hommes reprennent leurs fusils, pour la lutte qui va renaître. Hommes ou femmes, aucun ne remercie : ce n*est pas leur coutume; sauvage et fier, 1» montagnard kabyle n'est pas comme l'Arabe, il ne baise la main de personne. Mais leurs visages annoncent la joie : quelques-uns, du moins, frères ou maris, se souviendront

Qui sait si cette clémence, inaccoutumée pour eux, ne sera pas bientôt une des causes de leur soumission?

La justice de Dieu est impénétrable, et si pauvre que soit le sol, le moindre grain semé trouve tôt ou tard une poussière où germer.

Peu a peu, les colonnes envoyées pour dégager le ravin des ennemis, qui peuvent s'y cacher encore, reviennent et campent sur les flancs de la montagne, sans avoir trouvé de combats. Excepté dans la gorge isolée du moulin, l'ennemi a fui de toutes parts. Les femmes et les enfants sont, depuis longtemps déjà, chez les tribus alliées; tout ce que les Kabyles possèdent en récoltes, argent, outils, etc., est

• llfiClTS BB LA KABTUB, Il

parti Sfec an ou caché sous terre. Habiles et déeou* Treurs, les soldats en quête n*ont chapardé çà et là qm des lentilles oubliées, un peu de blé ou d'ocge cachés dans une poterie, quelques légumes arrachés de la veille, une galette oubliée du dernier festin, mais pas gras, comme ils disent. C'est à peine si deux ou trois favoris de la for* tttne traînent derrière eux ~ à partager en argent ou en nature «-* Un ànon pelé qui se fait traîner ; un mulet étique^ à peine debout sur ses jambes chancelantes; un mouton oublié ou quelques poules maigres; D'autres, assis par terre, troquent entre eux des armes sans valeurs, des yatagans à fourreaux de cuir graisseux, des flissats dans leurs gaines de bois, un fusil à pierre encore noir de poudre, h peine tombé d'une main mourante. On entend parler, mais vaguement, comme d'histoires d'un autre monde, de boudjous iirabes, d'argent, français, découverts dans Tangle d'un mur; mais ces rares trouvailles sont miracles accomplis sans témoin, que les sceptiques nient, que la foule grossit.

Seuls, les chevaux et tes mulets ^trouvent riche pâture aux herbes, aux pois, aux légumes verts des vallons ; droits de vainqueurs qu'ils prélèvent sans pitié sur les champs conquis. C'est la guerre : les moissons, foulées sous les pieds des combattants, ne sont plus désormais utiles qu'aux bestiaux.

Tandis que les deux colonnes de la division Jusuf opèrent leur jonction avec la division Mac Mahon, un escadron de chasseurs d'Afrique, détaché pour protéger sur la

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• plaine le flanc droit de la troisième division^ rencontre aussi son léger combat.

Du haut des mamelons où ils sont en vedette, les chasseurs aperçoivent une file de Kabyles, qui descend des crêtes de la montagne centrale, pour gagner les hauteurs situées devant la division Renault.

Aussitôt le capitaine commandant détache en tirailleurs trois pelotons, chargés de les repousser dans leurs ravins.

L'un de ces pelotons, conduit par un jeune sous-lieutenant, M. Isabey, qui voit le feu pour la première fois, s'avance vers les Kabyles. Mais peu à peu le chemin se resserre entre les déclivités de la montagne; les chevaux ne peuvent plus passer qu'un à un. Chaque homme cherche une route, et le sous-liçutenant arrive seul, avec son brigadier, en face de quinze à vingt Kabyles, qui aussitôt se retranchent derrière des figuiers et, de là^ tirent sur les deux cavaliers. -

Le cheval du lieutenant tombe frappé de trois balles; sans se troubler, le jeune homme se relève, et ne voulant pas laisser ses armes à l'ennemi, cherche à déboucler les fontes de sa selle, pour retirer ses pistolets. Mais le cheval est sur le dos, mort; la selle. est engagée sous lui : les efforts hâtés du cavalier ne réussissent pas à la retirer : le temps presse, car à cent pas on voit les Kabyles rechargeant leurs armes. Le brigadier, nommé Petit, descend alors de cheval, vient à l'aide de son officier, et tout en coupant les sangles de la selle :

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« Nous ne sommes pas pressés, lieutenant, dit-il, il leur faut du temps pour recharger leurs fusils. »

Mais le temps s'écoule, et une nouvelle décharge arrive sur les deux hommes, avant la fin de leurs courageux efforts ; les balles sifflent. Ils ne se troublent pas pour si peu? et continuent de dégager la selle. Ils réussissent enfin, et, sains et saufs, triomphants, les pistolets aux mains, rejoignent les premiers rangs d'un bataillon du 75® de ligne, qui, resté dans la plaine comme arrière-garde, a vu le danger des cavaliers et arrive à leur secours. Les Kabyles, abrités par les arbres et les replis du terrain,. s'enfuient vers la montagne, vainement poursuivis par les soldats.

L'ascension de la division Jusuf n'a coûté à la France que 3 hommes tués et 34 blessés.

Souvent la Providence veille sur sa créature, malgré elle, et la sauve des dangers mêmes qu'elle cherche, eh dépit de ses projets, de ses efiforts^, de ses moyens destructeurs.

IV. Division Renault. — La 1'® division, campée à Sikhou-Meddour, a devant elle tout le pays des Irdjen, l'une des cinq grandes fractions des Beni-Raten , c'est-àdire un étroit plateau avançant sur la plaine et se reliant à Souk-el-Arba, par une longue crête de pitons inégaux, comme celle du général de Mac Mahon.

Les positions qu'elle est chargée d'enlever sont généralement moins haut situées que celles des deux autres divisions ; mais la route à parcourir est plus longue j plus

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semée de Tillages, qui garnissent non-^ulement Its erâtes principales de la niontagne , mais tous ses contre^forts de droite.

A einq heures et demie du matin, le général Renault forme sa division en trois colonnes d*attaque, et commence son mouToment.

La colonne de droite, commandée par le général de Lh niersi se compose de i compagnies du S'' bataillon de cbasseurst 8 bataillons du 83^ de ligne et 4 bataillon du OO"*. Bile suit dans la plaine les rives ou le Ut de TOued- Aissi, et monte par le plateau de Takcept, à Tattaque des villages de Djemma et de Tiguert-Hala.

La colonne de gauche , dirigée par le colonel Rose, se compose du 4 ** bataillon du 1*^ régiment de tirailleurs algériens, d'une compagnie du 8' chasseurs et d'un bataillon du 90*. Elle suit dans la plaine le lit ii demi desséché de rOued^'Halled, Tun des torrents affluents du Sébaou, avec mission d'attaquer Tennemi par la vallée qui sépare la montagne des Akerma de celle des Irdjen, de s'emparer du village de Taranimt, situé it gauche de Pjemma, et de rejoindre à Tiguert-Hala la brigade de droite,

Le général Chapuis commande la 3' colonne, coniposée d'un bataillon de tirailleurs algériens, de % compagnies du S^ bataillon de chasseurs h pied et de 8 bataillons du 41% marchant au centre par Souk-el-Had, formant réserve, avec mission de soutenir les deux autres colonnes. Le général Renault se joint à ce troisième corps de troupes. •

Tandis que ces trois colonnes sont.en marche i l'artiU^

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rie, placée sur un mamelon avancé, foudroie le village de Djemma h coups d'obusiers rayéi et de fusées,

JLe oolonel de Fénelon, commandant en chef de la cava^ lerie, refoule devant lui, h la (été d'un peloton de spabig et d*un escadron de chasseurs d'Afrique, les Kabyles épars sur la haute plaine et sous les premiers figuiers : puis, laissant m% fantassins une place que seuls ils peuvenl^oc^ cuper désormais, rentre sur la plaine pour ne point prodi' guer en vain les efforts de ses cavaliers.

La colonne du général de Liniers s'avance par la ligne de pitons successifs, qui relient le plateau de T^kcept à la montagne, avance en bon ordre sur Djemma, malgré le feu des Kabyles embusqués dans les ravins ou contre-forts qui bordent les hauteurs graduées qu'elle suit, et vers sept heures du matin s'empare rapidement de ce village. La direction intelligente de son chef a principalement décidé le rapide succès de son ascension.

De là, elle monte jusqu'à Tiguert-Hala par des pentes abruptes, que les Kabyles défendent une à une, et sur ce point opère sa jonction avec la 2« colonne, qui est déjà mal-» tresse de cette position.

De son côté, la i^ colonne , arrivée sans coup férir au pied des premières pentes boisées^ sur l'une desquelles est situé Taranimt, gravit la montée difficile qui la sépare de ce village, s'en empare, après un vif engagement de quelques minutes, et de là, poursuivant sa route, monte vers Tiguert»-Hala. Hais les Kabyles, repoussés par la colonne de Liniers, et protégés par des pentes coupées de précipices

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boisés, dans lesquels un bataillon d*hommes décidés arrêterait une armée entière , disputent vivement chaque passage : ce n'est qu'à travers des difficultés incessantes que le colonel Rose parvient à s'emparer de Tiguert-Hala, point culminant de la crête des Irdjen, situé au tiers environ de la distance de Souk-(îl-Arba.

De ce point, les deux colonnes réunies dominent les pitons successifs placés en face d'elles, ainsi que les contreforts garnis de villages, qui descendent vers la droite, sur la vallée de rOued:Aïssi.

Pendant ces opérations diveri^es , la colonne du centre, sous les ordres du général Chapuis, opère sa jonction avec la brigade de Liniers, dans le village de Djemma, et assure ses communications avec le camp de Sikhou-Meddour, ta.ndis que le général Renault se porte en avant , en tête de sa division. Par ses ordres, la 2® colonne , arrêtée un instant à Tiguert-Hala, marche sur les villages de Tamezerit et d'Ait-Saïd ; l'artillerie, qui a gravi avec peine les pentes difficiles de la montagne, préparé les assauts par le désordre qu'elle cause au milieu des assiégés. Protégé par son feu, le colonel Rose se porte sur ces deux villages, les enlève , puis du môme effort s'établit sur le plateau d'Ouailel, et là, selon les- ordres qu'il a reçus, arrête la course victorieuse de sa colonne.

Le général Renault installe son bivouac sur ce plateau élevé, d'où il voit Ibachiren et les différents villages qui le séparent de Souk-el-Arba, le point de Jonction des trois divisions. Il est dix heures et demie, et ses •troupes, enga-

gées depuis Faube, sans cesse en marche, sans cesse en lutte, ont besoin de repos.

Cependant Fennemi ne cesse de tirer, et malgré les postes avancés, ses balles arrivent jusque dans le camp. Le général Renault fait occtiper par les tirailleurs du colonel Rose les hauteurs qui commandent les villages dlbachiren et d*Azouza, situés en avant de son camp, tandis que deux bataillons des 41® et 90® de ligne, conduits par le lieutenant-colonel Méry de la Canorgue et le commandant Thouvenin, s'échelonnent sur un long contre-fort de droite, dominant le village d'Aït-Hag. A deux reprises , les Kabyles tentent des attaques vigoureuses sur ces différents points d'avan't-garde; ils viennent si près, qu'en plusieurs endroits les soldats peuvent les repousser à la baïonnette ; mais une batterie d'obusiers de montargne lance sur eux quelques obus , qui portent en plein et préviennent de nouvelles attaques.

La V^ division a encore à s'emparer des villages placés à sa droite, sur des contre-forts, qui descendent séparément et par des pentes rapides jusqu'à la vallée de l'Oued- Aissi. Les Kabyles de ces villages, embusqués derrière leurs maisons, ou se reployant à tous instants dans le fond de leur ravin impraticable, tirent sur les soldats ^encore à découvert, blessent ou tuent beaucoup de monde, et; par instants, font des retours offensifs jusque sur Tiguert-Hala et toute la crête occupée par la 4™ division. '

Le général Renault fait descendre le commandant 6i-

ft$ ttttU lït LA ÈLÀBYLllC,

boû à la tète d'un bataillon de tirailleurs et d*UB6 Compagnie du S^ chasseurs, sur un contfe^fort dominant ces deux villages, puis, du haul éfi la crête prlncipald,*fait ' diriger sur ces mêmes bourgades un feu plongeaiît, qui chasse leurs défenseurs et permet aux troupes de se re^ trancher définitivement dans leurs positions.

Mais pendant presque toute la Journée, Tavant-garde de la division Renault reste engagée avec l^ennemi, par des feux de tirailleurs embusqués des deux parts*, taudis que, sur ledcontre^forts de droite» les troupes échangent toujours des coups de fusil avec les différents villages qui garnissent ces pentes. Ce n^est que vers le soir^ lorsque les soldats sont retranchés derrière des fossés creusés à la hâte, et que les Kabyles, dispersés ou fatig4iés de combats, font silence enfin, que la lutte commence à diminuer : le canon ne tonne plus qu'à rares intervalles; les coups de feu deviennent moins fréquents; on sent que de ce côté aussi le combat s*épuise et ne se réveillera que pendant la nuit ou la journée du lendemain.

La première division, ayant eu tout un jour en face d*elle un ennemi nombreux et protégé par des ravins inextricables, n*a pu conquérir ses positions et s*y maintenir que grâce à Fénergique dévouement des chefs comme des soldats. Ses pertes, pendant cette première journée, ont été de 83 hommes tués et 459 blessés, dont 3 officiers.

V. Camp de Tighilt-el'-Had^Alû — La lutte s*est apaisée peu â peu, dans tout le pays des Bent-*Rat^. Les

MtGITB SX IiA KÀBYLIB, S9

eôUpB de feu deviennent moins ineessants autour des deux crêtes occupées par les divisions Mac Hahon ^ Renault. 35,000 honunes sont campés victorieux en pleines montagnes, en plein territoire ennemi.

Dès le matin I pendant Tascension générale, le maréchal a établi son camp autour du village de Tighilt^el- Hàd^Ali, Sur un mamelon élevé qui relie 1& crête oc^ cupée par Ië. division Jusuf à celle du général de Mac Mabon. De cette hauteur, on embrasse à la fois Tensemble des trois divisions et. presque tout le pays environnant*

Dans la partie non encore conquise , on volt sur les pentes des ravins , hors portée de fusil,, des Kabyles qui rentrent dans les villages, ôu sont assis par groupes autour des maisons. On devine, & les voir, qu'ils se recueillent et s'assemblent^ vaincus mais non désespérés.

sur les montagnes qui bornent le territoire des Beni- Aâten, à droite et h gauche, en dehors du pays occupé par lés troupes françaises, plusieurs viUages sont en iDiammes. Les tribus alliées de la France, profitant de son eflfort pour faire invasion chez les alliés de nos ennemis, pillent et brûlent les bourgades dont les guerriers combattent contre nous, dans les rangs des Beni*-Raten* Les Maatka brûlent lés Douella et les Mahmoud : les Beni- Djennad brûlent les Fraouçen.

La lutté engagée contre les Beni-Ratei^ s'étend à travers quatorze lieues de montagnes^

Sur le pays occupé par les troupes, c'est^-à-dire sur Une partie des trois crêtes qui montent de la vallée du Se*

60 EfiCITS DE LÀ KABTLIE*

baou au plateati de Souk-el-Arba, on voit quelques incendies, ^ais la plupart des villages ont été respectés, et sur presqiie toutes les, pointes des pitons, les maisons ka- ' byles, entassées et rougeâtres, continuent d'apparaître audessus des frênes , des oliviers ou des, cactus , qui les entourent. Çà et là au-^dessous de ces villages, sur les contre-forts de leurs mamelons escarpés, des tentes blanches s'élèvent : des files d'hommes, de mulets et de chevaux se croisent en tous sens : des soldats groupés par compagnies préparent la défense, le souper ou le repos de la nuit. Là régnent la joie du triomphe, le sentiment de la force, .et déjà, chez presque tous, la pitié du vaincu.

Chaque compagnie, chaque soldat s'occupe à des travaux divers. A l'avant-garde, on creuse des fossés de retranchement, on accumule des arbres, des pierres ou de la terre, pour les luttes probables de la nuit et du lendemain. Au centre et à l'arrière-garde, on achève d'organiser les campements : les uns déblayent, à pioches hâtées, les sentiers pierreux qui servent de routes ; d'autres déchargent les mulets, fichent les piquets, dressent les tentes. Celui-ci traîne hors du village une solive ou un morceau de bois, et prépare le feu ; celui-là casse le biscuit pour la soupe du soir ou plume le poulet qu'il a conquis ; un troisième, accroupi près d'une source, puise de l'eau, ou nettoie son fusil, sa tête et ses mains, noirs de poudre.

Par tous les chemins, des mulets passent sans trêve, se croisant en tous sens, suivant pas à pas ces sentiers vagabonds, lits de torrents creusés par les orages, nivelés au

hasard sous les pieds nus des Kabyles. Les uns montent, portant des bagages, des provisions, des munitions. Les autres redescendent -veufs de charge, et retournent déjà dans la vallée, afin d'y chercher de nouveaux bagages ou du vert pour les chevaux.

Dans les montagnes, le mulet est le pourvoyeur de tous. C'est par le mulet seul que tout vient : on dort par lui, on dîne par lui, on se bat par lui. Il apporte tout : canons, munitions, vivres, tentes, à travers tous chemins, pliant sous le faix, tombant parfois, mais allant toujours, tant qu'il a force. Puis, chargé comme l'âne du meunier, il traîne en surplus son conducteur, qui, pendu à la queue de sa bête, se fait hisser par elle. Et toujours il mène ainsi son dur chemin, sans repos, dédaigné par tous, moissonnant bien souvent des injures, du bâton tout le jour, et le soir un peu d'herbe, s'il y en a : tandis qu'à côté de lui des chevaux passent, superbes, conduits à la main, sûrs de trouver au gîte l'orge du soir, la flatterie du maître et la couverture de nuit. Tout cela, pour un peu de sang d'âne ! Si les mulets savaient parler, comme ils en pourraient dire sur les vicissitudes du sort !

Chaque conducteur arabe ou français arrive avec sa béte, cherchant le corps de troupe 'qu'il est chargé d'approvisionner. Les Arabes passent, s'informant çà et là dans leur langue incomprise; quelques-uns, craignant d'être pris pour des ennemis au milieu de ce flot de chrétiens, ont orné leurs têtes d'une branche verte, symbole respecté de leurs sentiments amis. Mais ils vont généralement sans

62 r£cits de la kàbtlie.

grand souci de leur mulet et de sa charge, s'en ren^ettant

au destin de conduire Tun et l'autre à bon port.

l.es soldat^ du train, au contraire, passent sai^ demander, trouvant du regard, vigilants de leurs dépôts, comme des sentinelles attentives. Chacun d'eux, la carabine au dos, prêt à tout, au combat comme à sa mission de conducteur, accomplit sileiicieusement son devoir. Dangers, fatigues, chemins, ils affrontent tout, sans gloire bruyante, sans espoir de lucre, sans clairon, sans poudre, qui les enivrent. C'est le devoir pour le devoir. Ici, un soldat maintient péniblement à deux mains le bagage qui se détache ; là, un autre soutient à la bride son mulet trébuchant. Tous vont m^opUlés jusqu'aux genoux, à travers les eaux des torrents, déchirés ou meurtris aux rochers, aux i ronces, aux arbres du chemin, sans se reposer, sans se plaindre jamais.

Quand le mulet roule dans les ravins, le soldat s'arrête et va chercher sa bête à travers les précipices et l'ennemi. Rien ne l'arrête. Chaque jour, chaque danger, font naître des dévouements nouveaux.

Après l'ascension du général Bourbaki , au-dessus de Tachérahir, un mulet chagé de bagages tombe dans un ravin. Entraîné par son poids et par sa charge sur une pente à pie, il roule, sans arrêt, comme une pierre détachée, jusqu'au fond du précipice, à plus de cent pieds de profondeur.

Le soldat qui le guide, nommé Cousseau, part comme il peut, à sa poursuite, descendant la pqnte abrupte de la

ÈÉciTs j>E ik tkiitit 6â

montagne, s'accroclïant aux branches, àUx herbes, aux pierres de sa route indicible. ,

Mais les Kabyles occupent l'un des deux versants du ravin ; ils voient le soldat descendre et se rapprocher d'eux à portée de fusil : quelques balles sifflent. Le courageux convoyeur continue de descendre, sans s^occuper plus des dangers de l'ennemi que de ceux de la nature.

Il arrive enfin : le mulet est debout, broutant, sans blessure et sans souci, l'herbe savoureuse du fond de lai ravine.

Le soldat le reprend et, toujours sous les balles, cherche uiT chemin possible pour rejoindre le convoi. Il réussit et monte. Mais à cent pas de là, par hasard où maladresse, — les bêtes sont comme nous plus ou moins heureuses, — le mulet roule de nouveau dans le même ravin. Bravant de nouveau les balles, le conducteur redescend. Cette fois, les bagages sont épars, le mulet est gisant sur le sol ; mais à la voix, aux efforts de son guide, il se relève : le soldat réunit les bagages, les charge, et, reprenant une seconde fois, sous le feu de l'ennemi, le chemin qu'il a déjà suivi, rejoint triomphant les convoyeurs de sa brigade.

Le même jour, sur la même route, un autre soldat du train, nommé Carquet, montre le même courage sous une fusillade plus vive encore. Son mulet vient de rouler dans un ravin situé sous le feu plongeant de l'ennemi : Carquet descend à sa recherche ; vainement quelques officiers du i i ® bataillon de chasseurs lui crient de revenir, que l'ennemi est noriibreux; il n'écoute que son devoir, descend

64 B£CITS PE iÀ KÀBTUB.

toujours, retrouve son mulet, le relève et le ramène saia et sauf.

La conduite des blessés est exclusivement dévolue aux soldats du train. Par intervalles, à travers le camp, un de ces tristes convois passe sous la direction d'un chirurgien d'ambulance. Chaque trainglot, comme on les appelle, guide son mulet d'une main vigilante, choisissant les chemins, s'arrétant à chaque pas, ouvrant l'œil, veillant sur ses blessés, comme une sœur attentive.'

Partout, sur la route, la foule se range : officiers et soldats, tous s'arrêtent, pour saluer d'un regard ou d'une parole amis ces souffrances glorieuses. Le pas saccadé du mulet ballotte ces figures pâles, qui trahissent la douleur; à travers les capotes coupées à la hâte sur les membres blessés, quelques linges sanglants révèlent la place des blessures. Une jambe cassée vacille pendante, comme une branche brisée : et dans le silence de son cœur troublé, chacun cherche, chacun rêve un moyen d'alléger cette torture. Mais la guerre est la guerre !

Jamais, d'ailleurs, jamais plus de soins ne furent donnés à des blessés. Tout ce que l'homme ici-bas peut faire pour secourir son semblable, tout est fait. Aussitôt qu'un homme est touché, le chirurgien du bataillon arrive, et autant que possible, panse le blessé sur place, sous le feu de l'ennemi. Si la blessure est légère, presque toujours le pansé reprend son rang de lui-môme; point n'est besoin de solliciter un soldat pour retourner au feu. Si la blés- *sure est grave, bon gré mal gré, le blessé est porté, comme

RfiCITS BB LA KÀBTLIE. 65

on peut, à une ambulance, qui suit la colonne. Là se trouvent d'autres chirurgien», des infirmiers, des tentes, tout ce qui est nécessaire à des malades. Des hiulets, dits de cacolet, attendent toujours prêts, portant chacun, aux deux côtés de leur dos, deux litières ou deux chaises à dossiers*. Si la retraite est assurée, dès que le blessé, officier ou soldat, a repris ses sens, un mulet le transporte au bas de la montagne, ou des voitures suspendues attendent pour le conduire à Tizi-Ouzou et bientôt à Alger.

De telle sorte qu'en moins de trois heures, après une balle reçue dans la montagne, en plein pays ennemi, chaque homme est dans un lit! La préoccupation du blessé est le plus sacré des devoirs d'un chef, et pour lui, comme pour les soldats, le plus consolant à savoir accompli.

Quaiït aux soins de la route ou de l'hôpital, le dévouement des infirmiers, des chirurgiens militaires et de l'aumônier, de tous ceux qui, chez nous, ont charge de souffrances, a mission d'y pourvoir. C'est un dévouement que le monde entier connaît, car il s'est tant promené pour tous, des bords de la Méditerranée à ceux du Bosphore, qu'il est devenu l'une de nos gloires nationales.

Peu à peu, cependant, le soleil décline et disparaît derrière les montagnes d'Alger* ses derniers rayojis embrasent le ciel d'une lueur rouge. Dans le crépuscule du soir, le Djurjura grandit, et des transparences de pourpre baignent ses roches grisâtres parsemées de neige ; vers l'orient, la vallée du Sébaou, qui, la veille encore, brillait

66 ^ RÉCITS DB LA kABTLIB.

dés feux des trois camps, apparaît déserte, profonde comme un gouffre, sillonnée par les reflets des eaux du fleuve. Les montagnes sans nombre^ du pays kabyle se confondent en masses noires, éclairées çà et là par les flammes des incendies. Les étoiles scintillent de nouveau i dans Tombre grandissante. Les coups de feu isolés, qui passent par lueurs douteuses, résonnent plus sinistres. La nuit prend dans ses ténèbres les vainqueurs comme les vaincus, et, poursuivant sa marche accoutumée, étend sur tous son manteau d'ombre oublieuse.

Lassitude ou crainte, Tennemi laisse en paix, pendant ^ la nuit, les deux divisions Mac Mahon et Renault ; c'est à peine si leurs avant-gardes daignent répondre par intervalles aux quelques balles inutiles qui" leur viennent i encore. '

La division Jusuf, couverte par les deux autres, mai- 1 tresse des deux ravins qui longent ses campements, passe toute la nuit dans un repos absolu.

Les feux des bivoijacs s'éteignent peu à peu. Sous leurs tentes éclairées, les chefs et l'état-major veillent seuls encore, racontant pour tous le succès de nos armes. Car au retour du combat leur tâche recommence : la France attend, et plus d'une mère veille inquiète. C'est le devoir des chefs de rassurer la patrie sur le sort de ses enfants. Déjà, dans Alger, le succès est connu. Terminé du jour môme, le télégraphe électrique de Tizi-Ouzou a, pour première nouvelle, porté le récit du triomphe dans la capitale algérienne.

RtClTi SB LA KA»TI.Ilt, 55

I rie» placée lur un mamelon avancé, foudroie le viUage de . Djemma à coupa d^obusiers rayés et de fusées*

Le oolonel de Fénelon, commandant en chef de la cava-* leriei refoule devant lui, h la tête d*un peloton de spahig : et d'un escadron de chasseurs d'Afrique, les Kabyles épars sur la haute plaine et sous les premiers figuiers : puis, laissant aux fantassins une place que seuls ils peuvent" oc^ cuper désormais, rentre sur la plaine pour ne point prodi'* guer en vain les efforts de ses cavaliers.

La colonne du général de Liniers s'avance par la ligne de pitons successifs, qui relient le plateau de T^kcept à la montagne, avance en bon ordre sur Djemma, malgré le feu des Kabyles embusqués dans les ravins ou contre-forts qui bordent les hauteurs graduées qu'elle suit, et vers sept heures du matin s'empare rapidement de ce village. La ; direction intelligente de son chef a principalement décidé le rapide suécès de son ascension*

De là, elle monte jusqu'à Tiguert^Hala par des pentes abruptes, que les Kabyles défendent une à une, et sur ce point opère sa jonction avec la 2<^ colonne, qui est déjà mat*^ tresse de cette position.

De son côté, la V colonne , arrivée sans coup férir au pied des premières pentes boisées^ sur l'une desquelles est situé Taranimt, gravit la montée difficile qui la s/Spare de ce village, s'en empare, après un vif engagement de quelques minutes, et de là, poursuivant sa route, monte vers Tiguert^Hala. Hais les Kabyles, repoussés par la colonne de Uniersi et protégés par des pentes coupées de précipices

68 RfiCITS DE LA KABTLIB.

village d'Ait-Hag, s'en empare, rincendie, et vers six heures du soir opéra sa retraite victorieuse, ramenant 8 hommes blessés, mais ayant refoulé les Kabyles dans le ravin de rOued-Aissi et détruit de fond en comble l'une des plus fortes positions de la crête des Irdjen.

Tandis que le général Renault couronne ainsi son triomphe de la veille, en dégageant son flanc droit, la deuxième division soutient des combats incessants d'avantgarde. Les Kabyles réunis en nombre considérable , composé en grande partie par les contingents des tribus alliées des Beni-Raten, essa'yent tout d'abord d'enlever la position avancée d'Imaïseren . Mais, repoussés à la baïonnette chaqw fois qu'ils arrivent près des retranchements, perdant beaucoup de monde dans ces attaques à découvert, ils reprennent bientôt leur mode habituel de combat, et s'embusqueni derrière les arbres ou à l'abri du sol coupé de leurs ravins. Pendant plusieurs heures, ils combattent ainsi» tirant sans trêve : des hauteurs voisines d'Imaïseren et de Bou-Arfaa, on les voit s'approcher de buisson en buisson, attendre un instant favorable, pour faire feu sur tout soldat qui se découvre. Dans l'acharnement de leur désespoir, quelquesuns se glissent deux par deux, jusqu'aux rebords des plis, de terrain, qui les protègent comme des remparts; l'un des deux se rase sur le sol, ne laissant passer que la tête, tandis que l'autre se dresse un instant , tout entier, à découvert ; quelques soldats sortent hâtivement têtes et bras pour ajuster ce but vivant, fugitif et rapide : le Kabyle rasé tire alors, tandis que son compagnon se défile précipitamment ^

RfiCITS bB LÀ KÂBTLiB. 45

une pente presque droite ; les rares blessés que fait Tennemi sont frappés à laléte ou à la poitrine; mais le plus souvent le plomb sifiQe inutile au-dessus des troupes. La grande qualité du Français est de savoir mettre son intelligence rapide au service de son coutage : les soldats se baissent encore plus; ils avancent comme rasés, collés à la montagne qui les protège. Çà et là, une balle arrive à son but ; un soldat s'arrête ou tombe ; son camarade le repose à terre, puis reprend sa route, et tout est dit; c'est l'affaire de l'am- ' bulance ou du prêtre. L'honneur ,4e devoir et le clairon sonnent la charge, il faut monter : chacun monte, presque sans tirer, sans s'occuper de l'ennemi, dédaigneux de ses balles.

Dans Ighil-Guefri, quelques rares Kabyles attendent résolument les assaillants et tirent leurs derniers coups à vingt mètres de distance. Mais dès le premier feu, la plupart àont partis effrayés, comprenant que dans quelques minutes ils seront pris dans un cercle de feu , entre cette nuée de Roumis qui monte, devant eux et sur leurs flancs, par leurs trois montagnes. Ce sont eux, que d'en bas on a vus courant sur leur crête étroite et disparaissant de l'autre côté.

Cependant les soldats avancent toujours, et sans cesse on entend les éclats du clairon : imagination ou réalité, il semble qu'il ne sonne plus que par efforts haletants, par jets, comme essoufflé ; mais il sonne -sans cesse, jetant dans les airs sa fanfare de combat éclatante et sonore. Enfin, à six heures précises, en moins de deux heures de marche et d'ascension, une heure avant l'instant prédit

^0 kibits tt LA klBTlit.

Oumàlôti et les Ousammer, se ratigent surtout adx idées

pacifiques.

« C'est chez eux que sont entassés les richesses et les » bestiaux de la tribu : si la lutte se prolonge, tout sera » pillé ! te parti de la guerre fait silence à son tour. »

Depuis longtemps le commandant Péchot, qui commande le cercle de Tizi-Ouzou, sème chez les Beni-Raten des conseils de soumission ; la tribu entière le connaît et l'estime. Depuis plus d'une année , les Raten sont privés (\c^ salaires qu'ils venaient chaque saison amasser dans Alger; privés de nos marchandises, de nos denrées, qUe leurs voisins des -tribus soumises leur vendent à prix excessifs ;| exclus de nos marchés; traqués dans leurs montagnes domme des parias. Depuis plus d'un mois, ils sont grugis par leurs alliés incommodes., lés contingents des tribus voisines ; leurs femmes, leurs enfants et leurs meubles sont cachés loin d'eux. Depuis deux jours leur territoire est foulé par un ennemi sans nombre, qui dévaste leurs villages, et va, s'ils ne se rendent, brûler leurs frênes, leurs figuiers et leurs oliviers, — leurs vraies richesses. Ils ont entre eux et leurs alliés près de 700 hommes hors de combat, dont 400 morts, sur 6 à 7,000 qu'ils étaient. Leurs marabouts, qui leur promettaient la dispersion des Roumis; qui leur affirmaient que toutes ces tentes delà plaine étaient en carton ; qu'en vertu d'une promesse divine, leur territoire était inviolable à des pieds étrangers, leurs marabouts les ont trompés. 11 y a une vieille prédiction, qui annonce l'arrivée des chrétiens pour un grand

Mâê de dangers, il aeease à demi-^voix la lenteur des minutes, et fouille du regard les ravins de la montagne, chercliant des ennemis. Il connatt le pays et ses habitants comme personne ; il est couvert de cicatrices kabyles : de^ puis nte année qu'il commande à Dellys, il a toujours été en lutte avec les montagnards : il sait leurs repaires, leurs allures, leur nombre. Il les aétudiés comme on étudie son ennemi avant l'heure de la vengeance; cette heure est venue, et il attend avec toutes les impatiences de sa fébrile ardeur.

Enfin l'heure est comble, il monte. Mais les Berbers aussi connaissent les Roumis. Ils n*ont pas voulu se laisser prendre entre cette colonne, qui va leur cotipèr la retraite, et les trois autres qui montent sur eux, croissant vivant. Tout est désert, et c'est Tarme au bras, sans un coup de fusil, que la brigade Ligny commence à gravir la montagne qu'elle est chargée d'enlever ; vainement impatiente comme son chef, elle presse sa marche et monte rapide, haletante. Personne à combattre. Elle arrive enfin près du sommet : là, sur sa crête, dans Taguemount, son village et son dernier espoir, elle trouve la brigade Gastu, qui, victorieuse, marche déjà sur Tighilt !

Général, oflBciers et soldats maudissent leurs fortunes contraires, car l'homme est oublieux ! n'ont-ils pas eu leurs triomphes d'Afrique ou de Crimée ! ne savent-ils pas que la Fortune se plaît à délaisser par instants ceiix-là môme qu'elle reprendra demain, comme elle reprend toujours ses enfants bien-aimés.

Les deux brigades réunies à Taguemount poursuivent

leur marche, et, avant sept heures du matin, opèrent leur jonction avec la division Mac Mahon, en bas de Tighiltel-Had-Ali, où leur montagne va se rattacher par mamelons successifs à la montagne de gauche-.

 peine maître des positions qu*il doit occuper, le général Jusuf fait poursuivre, dans le vaste ravin situé entre le général Renault et lui, les Kabyles qui fuient de tous côtés. Le 1®^ bataillon de zouaves, chargé de cette chasse périlleuse, se divise par compagnies, qui sillonnent ces gorges sauvages avec des fortunes diverses.

Dans cet immense précipice semé de pentes boisées, dont les contre-forts sont couverts çà et là de maisons et de hameaux. Tune de ces compagnies découvre un moulin kabyle, paraissant abandonné, et y pénètre. La maison est remplie d'hommes, de femmes et d'enfants, qui, confiants dans leur asile solitaire, espèrent échapper à l'ennemi. L'ivresse du premier feu est dissipée : le zouave, calmé, n'égorge que les poules. Les soldats se répandent par le taudis kabyle, cherchant butin, puis réunissent les prisonniers, pour les conduire au quartier général.

Mais tout à coup un Kabyle, le maître du moulin, à bout de haine et de fureur vaincues, sort son yatagan, caché sbus son burnous, et veut frapper le soldat qui l'emmène. Deux coups de feu l'abattent : l'une des balles, tirée à bout portant lui brise le crâne : le sang et la cervelle du malheureux, rejaillissent jusque sur une petite fille de àeux ou trois ans, qu'il portait dans ses bras. Aussitôt, tou3 ces hommes que la fureur inutile d'un ennemi allait rendre

RÉCITS BS LA KÀBTLIE. ' 73

mettent à leurs vainqueurs', tristement, mais sans honte, résignés, courbant la tête sous la volonté de Dieu. Malgré les combats de la veille et du jour, malgré son penchant à railler tout ce qui n'a pas son allure française, audacieuse et hardie, le soldat garde le silence sur leur passage. C'est que le respect du malheur est un sentiment français, s'il en fut. Au-dessus de ces hommes demi-sauvages, mais défendant aussi le sol sacré de la patrie, au-dessus de ces vaincus tombés sous le nombre, eux aussi, il y a comme une double auréole, qui, malgré tout, fait monter au cœur et des respects et des souvenirs !

Le maréchal est dans sa tente, entouré des oflSciers du bureau arabe; l'interprète principal de l'armée, M. Schousboe, est debout, à la porte, aidé d'un Kabyle, chargé de répéter ses paroles une seconde fois. Toujours silencieux, graves, sans saluer, les Beni-Raten s'asseyent à terre, en cercle, devant le gouverneur. L'un d'eux, presque vieillard, à la figure expressive, aux regards intelligents, à la barbe grisonnante, s'asseoit un peu en avant des siens, chargé de répondre pour tous.

Le maréchal se tourne vers eux et prononce chaque phrase d'une voix ferme ; l'interprète traduit en arabe ; le Kabyle répète après lui dans le dialecte de sa nation , écoute la réponse, la redit en arabe à l'interprète, qui la transmet au maréchal.

La voix de M. Schousboe est claire comme sa diction ; son interprétation est élégante et fidèle comme toutes les traductions qui passent par sa plume ou par sa bouche.

74 * HÉCITS Dl lA ItABTLIB.

Nul auditeur, soit musulman, soit chrétien, m perd une seule parole,

— Vous tous qui êtes ici, représentez-vous entièrement la tribu des Beni-Raten, et pouvez-vous vous engager pour elle?

-^ Oui, nous gommes les amins^ délégués par toute notre nation, et nous avons mission de parler pour tous les fils desRaten. Ce que nous aurons accepté sera accepté par tous.

— Pourquoi avez-vous manqué aux promesses de soumission que vous m'avez faites en 1854 au sebt des Beniyahia, puis, en 1855, à Alger, et fomenté des révoltes chez les tribus soumises ?

— Si quelques hommes des Beni-Raten ont fait cela, tous ne Tout pas fait; mais nous reconnaissons nos fai^tes et «pus venons ici pour nous excuser du pçissé ^t nous souipfettre aux Français.

— Avez-vous cette fois Vinteption de tenir fidèlement vQs promesses et d'exécuter les conditions q\ii vous seront imposées?

— Nous promettons que notre tribu sera fidèle aux promesses que nous te ferons en son nopi,

. — Voici quelles sont les conditions que je vou$ impose: ;si elles ne vous conviennent pas, vous retournerez à vos villages, vous reprendrez vos armes, nous reprendrons les nôtres, et la guerre décidera. Mais si vous nous forcez à combattre, après le combat, nous couperons vos arbres, et dans vos villages nous ne laisserons pas pierre 3ur pierre.

* Un anÛQ est un maires un chef de village.

— Nous sommes tes vaincus, nous nous soumettons aux conditions qu'il te plaira d'imposer.

— Vous reconnaîtrez l'autorité de la France; nous irons sur votre territoire comme il nous plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs ; nous couperons les bois et les récoltes qui nous seront nécessaires pendant notre séjour; mais nous respecterons vos figuiers, vos oliviers et vos maisons.

Tous gardent le silence; leur orateur président s'incline.

— Vous payerez comme contribution de guerre et juste indemnité des désordres que vous avez causés, 450 francs par fusil.

— Les Beni-Raten ne sont pas tous riches» et beaucoup parmi eux n'ont pas assez d'argent pour payer cette somme.

— Lorsque vous avez fomenté la révolte des tribus qui sont autour de vous, chacun de vous a su trouver de l'argent : les riches ont payé pour les pauvres ; vous ferez comme vous avez fait : les riches prêteront aux pauvres, afin que tous payent et que chacun supporte la peine des fautes de sa nation.

Une sorte de brouhaha de réclamations confuses s'élève parmi les Kabyles : quelques-uns parlent ou gesticulent, mais le chef les apaise peu à peu, et répondant pour tous :

— Nous payerons la contribution que tu demandes.

— Comme preuve de vos bonnes intentions, vous me livrerez des otages, qui vous seront désignés; je les gar^

derai jusqu'au payement intégral de la contribution, et même plus longtemps, selon votre conduite. Tous restent silencieux. Le chef incline la tête.

— A ces conditions, vous serez admis sur nos marchfe, comme les tribus kabyles soumises : vous pourrez travailler dans la Mitidja et gagner, pendant la récolte prochaine, de quoi payer votre contribution de guerre et bien au delà.

Les Kabyles écoutent toujours, impassibles en apparence.

Le maréchal reprend :

— Pour vous convaincre, dès à présent, que nous ne voulons ni emmener les femmes et les enfants, ni vous prendre vos terres, comme on vous a dit que nous avions coutume de faire, vous rentrerez dans vos villages immédiatement, aussitôt que vos otages nous seront livrés ; vous pourrez circuler en liberté à travers les camps, avec vos femmes et vos enfants, et on ne prendra à personne, ni sa maison, ni ses arbres, ni son champ, sans lui en payer la valeur.

Les Kabyles gardent le silence : leurs visages impassibles ne trahissent aucun sentiment de regret ni de satisfaction.

— Vous pourrez, comme par le passé, vous choisir des amins, mais ils devront être reconnus et investis par la France : voiis pourrez même garder vos institutions politiques de villages, pourvu que vos chefs sachent vous maintenir en paix.

Un frémissement de joie court parmi tous ces hommes : des conversations à demi-voix s'engagent entre eux , et il est facile de voir, à leurs gestes et k leurs figures, la satisfaction que leur cause cette promesse inattendue.

Le maréchal les congédie en les renvoyant aux chefs du bureau politique, chargés de choisir les otages et de veiller au payement de la contribution de guerre, qui devra commencer dès le lendemain. Le commandant Péchot, aidé du caïd, notre partisan, désigne immédiatement les otages, d'après quelques listes tracées à Favance, et fait sortir des rangs ceux d'entre eux qui se trouvent parmi les envoyés.

Fidèles à leurs paroles , les Kabyles désignés vont sans murmurer s'asseoir à part : sur vingt et quelques, un seul demande à retourner dans son village pour réunir l'argent qu'il doit payer , après quoi il reviendra se livrer. Les autres retournent vers le plateau de Souk-el-Arba et leurs bourgades avancées.

A partir de ce moment, pas un coup de feu ne retentit, pas un soldat ne subit même uiie injure. Mais pas un arbre n'est coupé, pas une maison, pas une demeure habitée n'est même fouillée. Les Kabyles circulent à travers le camp, vendant des armes, des bestiaux, des légumes ; les enfants entrent dans les tentes et regardent tout , de ces grands yeux étonnés et naïfs qui ne savent encore rien cacher. Une œuvre de pacification victorieuse commence.

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