‹ L'Amazone huit jours sous l'equateurChapitre 2 sur 7 · LES · texte numérisé non relu

LES

La CaroUne reprend l« nter. — Lee palétariera. — Le tipre et le cerf.

Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ’ La biche le regarde, elle pleure et supplie.

Sa bruyère l’attend, ses faons sont nouveau-nés. Il se baisse, il l’égorge, il jette à la curée,

Sur les chiens en sueur, son coeur encor vivant.

A. DE Musset.

La Caroline était sauvée : tout entiers au bonheur de se trouver vivants, avec leurs bagages , à quelques jours du port, passagers et matelots se félicitaient à Tenvi. Leur bâtiment, mouillé en grandes eaux, à quelques brasses du banc de sable sur lequel il avait dormi si longtemps. Ilotlait de nouveau sur les flots de l’Atlantique. Aux derniers rayons du soleil qui noyait dans TOcèan son disque enflammé, on voyait le navire osciller lentement sur la mer, penchant d’un bord à l’autre sa coque noire, ses fins agrès, ses mâts élancés, — vivant , enfin ! L’équipage courait sur les vergues ; les passagers arpentaient ce pont ressuscité, essayaut leur marche et leur vie revenues, comme

un convalescent qui se relève essaye par sa chambre ses pas incertains; tous, joyeux de se sentir bercés de nouveau par la vague ondulante; bénissant comme un amour retrouvé ce mouvement monotone , ce roulis qu’ils détestaient naguère, qui naguère encore ne leur inspirait que des nausées et des regrets de la terre.

Les effrois disparus se noyèrent dans le passé : l’avenir se redora do rayons d’espérance, plus brillant, plus empourpré que jamais : tout désormais, amour, richesse, bonheur, tout leur sembla facile ; car l’homme marche sur cette terre, ne voyant que le pas qu’il fait, oubliant ses malheurs, incertain de l’avenir, et toute lueur de joie qui passe dans sa nuit profonde, éblouit scs yeux débites.

Déjà la nuit montait rapide, et le capitaine, n’osant point naviguer par l’obscurité, à travers ces bancs qui lui avaient été si redoutables, résolut d’attendre le jour pour doubler la pointe de Magoari et entrer dans ta rivière. En attendant, il fit demander à Antonio, le chef indien qui avait sauvé son navire du pillage cl de la destruction, s’il pourrait piloter la Caroline jusqu’à Bélcm.

M. Sharp était déjà \cnu au Para, mais il ne connaissait pas assez te fleuve pour s’y aventurer sans pilote. Le chef, au contraire, était pécheur de la côte, et avait navigué dans tous ces parages.

Antonio savait, en effet, la rivière mieux que personne au monde, et depuis longues années il allait sans cesse de Marajo au Para vendre du caoutchouc ou de la colle de poisson. Nul pilote de Salinas n’était en état de guider aussi sûrement le navire ; mais , fidèle à ses habitudes de circonspection indienne, ne connaissant pas le mécanisme du navire français et de son gouvernail, le chef écouta si-

lencieusement la demande que le capitaine lui fil adresser par le jeune Brésilien, qui servait d’interprèle entre ses contpalriotes et les Français. Puis, profitant du reste de crépuscule qui l’éclairait encore, il regarda longuement la voilure, la roue du gouvernail, le gouvernail lui-même; fit jouer la roue, s’informa du tirant d’eau: et, pénétré enfin de ce qu’il avait à faire pour conduire le vaisseauqu’on voulait lui confier, il alla vers le capitaine et lui dit : f

— Le Mundurucu mènera le canot des blancs. Comme salaire, les blancs donneront à Antonio les armes prêtées pour le combat , et du tafia.

Le Brésilien répéta au capitaine les paroles du chef.

— Je te donnerai tout ce que lu voudras, mon vieux sauveur, dit M. Sharp ; et il fit un signe d’acquiescement à l’Indien.

Ce dernier redescendit à bord de sa vigilinga, et reparut bientôt sur le pont de la Caroline, avec son sabre d’abatis et son sac en filet. Puis il s’étendit au pied de la roue du gouvernail. Le capitaine lui fit expliquer qu’il pouvait passer sa nuit, soit dans un lit , .soit à bord de son canot s’il le désirait, parce qu’il ne lèverait l’ancre qu’au malin, et que d’ailleurs un matelot prendrait la barre sous ses ordres, à lui. Antonio.

Mais l’Indien répondit simplement :

— Antonio est pilote , Antonio veillera jusqu’à Bélem.

Et il se recoucha à son poste. Le Brésilien voulut de nouveau lui expliquer les paroles du capitaine, mais ce dernier lui dit :

— Laisscns-îc faire, j’ai remarqué que cela était toujours ce qu’il y avait de mieux avec les Indiens ; je lui en-

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verrai à souper à son poste, et on dort mieux sur ic popt

que dans une cabine.

Aux premières lueurs du jour, les ancres furent levées, et le navire, s’éloignant rapidement des bancs de Magoari, ne tarda pas à prendre le large et à entrer en rivière. La vigilinga du chef, montée par Pedro et les femmes, leva l’ancre également, et suivit la côte de Marajo à travers les bancs de Magoari.

Bientôt les passagers perdirent de vue les rivages de la grande lie, et se trouvèrent comme en plein Océan. On ne voyait de terre nulle part, la mer était haute et forte. Quelques-uns se crurent de nouveau perdus sur l’Atlantique ; ils s’informèrent avec inquiétude des côtes disparues. M. Sharp les rassura en leur expliquant la largeur immense de la rivière dans laquelle ils entraient , et surtout en leur montrant les mouettes blanches, les mauves grisâtres, les frégates aux ailes noires qui passaient fréquentes dans l’horizon du navire, indices certains d’une terre voisine.

Après quelques heures de route, le capitaine donna l’ordre de pomper, afin de s’assurer de l’état de la Caroline. Cette opération avait déjà été faite à plusieurs reprises pendant la nuit : le navire prenait beaucoup d’eau ; mais en naviguant, et sous l’effort incessant des lames, ce pouvait être pire encore.

Plusieurs matelots se relayèrent pendant plus de trois heures, et la pompe ne réussit pas à étancher l’eau de la cale. Selon toute apparence, quelques bordages, ébranlés par le choc qu’avait reçu la Caroline, s’étaient disjoints et laissaient entrer l’eau par des fissures multiples, qu’on ne pouvait découvrir : le capitaine donna l’orJre de pomper constamment.

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LES RÉVOLTÉS ni: PARA ;j

Antonio le pilote comprit ces craintes, et, dérogeant à son mutisme indien en faveur des cheveux blancs de M. Sharp , il lui (it expliquer par le Brésilien interprète, qu’à la marée suivante il entrerait dans le canal naturel de Vigia. Une fois dans ce chenal, le navire, protégé de la haute mer et dérivant doucement à la marée dans des eaux calmes, aurait moins à souffrir sous l’elTort des lames. De là, suivant la côte, et désormais abrité par les nombreuses lies qui parsèment la rivière aux approches du Para, la Caroline gagnerait facilement le port. Il fallait connaître le fleuve comme un fermier connaît son champ, pour se hasarder à travers ces passages ; mais Antonio avait l’œil sûr, et le capitaine, confiant dans une sagacité naturelle dont le chef lui avait donné tant de preuves , le laissa faire selon sa prudente volonté.

La côte du Brésil apparut bientôt, baignée dans le soleil et la mer. On aperçut au milieu des flots, comme détachée et nageant dans les airs, une ligne verdâtre qui grandit peu à peu, qui, peu à peu, sembla prendre pied; puis on put reconnaître et distinguer des arbres, et les passagers découvrirent une forêt épaisse, étagée, formant une masse verdoyante, à base inondée, qui s’élevait par un plan incliné jusqu’à quarante pieds de hauteur environ. On ne voyait de terre nulle part, rien que de l’eau et des cimes d’arbres : ni troncs, ni branches, ni lianes, ni fleurs, ni variétés de végétation : partout c’était môme verdure régulière, inclinée, pâle, aux feuilles pressées comme dans une oseraie. De loin en loin, à rares intervalles, quelques taches blanches qui se détachaient, lis isolés, sur le fond vert de la forêt, diapraient seules la monotonie de cette vaste étendue. •

Le navire, cependant, courait assez près de la terre

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poûr distinguer des arbres, et les passagers regardaient, étonnés, cette végétation luxuriante, mais uniforme ainsi qu’une étoffe unie, qui ne ressemblait ni â la végétation de l’Europe, ni à celle de Marajo et des lies qu’ils avaient tout d’abord aperçues en arrivant sur la côte d’Amérique. Les exclamations et la voix du capitaine leur apprirent bientôt la nature d’arbres qu’ils avaient sous les yeux.

— Je les reconnais, disait-il ; regardez, voici les mangliers, ou palétuviers , ce triste et monotone rideau qiii borde tout le nord de l’Amérique du Sud; ces taches blanches que vous apercevez, ce sont des aigrettes perchées sur leurs cimes. Si le navire passait plus prés de terre, vous les verriez s’envoler une à une.-

Ces arbres qui apparaissent inondés, ce sont de jeunes palétuviers ; comme nous sommes à marée haute, vous ne découvrez que ceux qui ont plus de dix pieds de hauteur ; le premier plan est sous les eaux, on ne leS voit tous qu’à mer basse : ceux qui sont en avant sortent de terre, ils naissent; il y en a ainsi de tout âge, de toute grandeur, depuis des allumettes verdoyantes jusqu’à des arbres élevés comme des chênes. Ils marchent sur la hier commo un bataillon, allant par rangs de taille. Les petits, c’est-àdire les jeunes, naissent dans l’eau, à l’extrémité du rivage, en mer basse : ils vont en avant, envahissant incessamment le domaine des flots, amassant entre leurs tiges serrées, la vase délitée que charrie le fleuve, et avançant ainsi toujours par rejetons, tant qu’ils trouvent terre et soleil. Ils ont à peine deux heures sur Vingt-quatre à respiret* audessus des flots, mais cela leur suffit pour croître : et ils croissent et ils avancent si vite, que si; de loin en loin, ün caprice de la mer ou du fleuve he venait brusqueméht leur reprendre ce sol qu’ils ont conquis heure par heùre.

LES révoltés du para

en quelques siècles ils auraient gagné des centaines de lieues sur l’Océan et bouché toutes les rivières.

Mais il semble que la Providence leur ait dit comme aux flots de la mer :

Tu n’irus pas plus loin.

Ils vont formant, conquérant lentement une lerce nouvelle : hollandais-végétaux de la côte amazonienne ! puis tout à coup une forte marée, Une crue violente forme un courant furieux qui emporte avec lui, par parcelles, ce sol boueux, liquéfié à nouveau. Le fleuve et l’Océan reprennent à peu près leur rivage, et les palétuviers sont emportés, ou, s’abaissant sous les flots, meurent étouffés sans air et sans lumière. Si vivace que soit une chose icibas, créature ou végétal, il lui faut part quelconque au soleil, à peine de mourir!

Malgré tout, la côte d’Amérique va gagnant toujours sur l’Océan, à raison des alluvions incessantes et de la quantité prodigieuse de débris végétaux que charrient ses fleuves. Dans le nord surtout, et à la bouche de l’AmazOne, la terre envahit la mer dans des proportions immenses.

— Cela n’est pas nouveau, dit M. de Ginnamon, En Europe, un fuit semblable se passe sur la Méditerranée. Le continent a envahi la mer, et l’histoire nous apprend que saint Louis s’est embarqué pour la Terre sainte à Aigues-Mortes, qui, aujourd’lmi, se trouve à plus d’une lieue dans l’intérieur des terres. L’envahissement de vos palétuviers n’a donc rien d’extraordinaire. Votre Amérique du Sud fait comme la Méditerranée, en avançant siècle à siècle sur l’Océan. Vous abusez de notre ignorance européenne, mon cher capitaine. Mais nous savons notre histoire et notre géographie.

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Quelques passagers regardèrent avec admiration l’éidouissant savant; mais M. Sharp reprit :

— Si vous saviez l’histoire de votre continent, vous sauriez que cela se passe également sur certains points de notre côte atlantique et ailleurs, et vous sauriez aussi que sur d’autres côtes, c’est l’Océan qui envahit. Ces révolutions progressives de rivages se passent sur tous les points du globe où l’eau et la terre sont en présence; car rien n’est immuable dans la nature; rien, monsieur, si ce n’est la fatuité humaine. Mais les révolutions terrestres et les changements qui s’opèrent dans le bassin de l’Âmazone et sur les côtes des Guyanes ne ressemblent en rien à ceux de l’Europe. Là, on voit des lieues entières de plage se former ou disparaître en un jour, apportées ou emportées par une marée, par une crue du fleuve. Un seul ras de marée, en une seule demi-nuit, apporte parfois huit ou dix pieds de vase dans une rade ou un golfe de plusieurs lieues d’étendue, et le comble ‘ ; en un an, une forêt de palétuviers recouvre de bout en bout ce nouveau terrain, et un nouveau rivage est formé. Mais c’est le contraire qui se passe le plus souvent. Une prororoca, une crue du fleuve enlève en un seul jour, en quelques heures, des lieues entières de rivage, et l’eau roule tout à coup, là où s’élevait la veille une forêt aux arbres pressés. Avez-vous cela aussi en Europe, où vous n’avez ni palétuviers, ni ras de marée boueux et invincibles?

I Dans le courant de l'année 1835, toute la rade de Cayenne a élc ainsi comblée de vase par un ras de marée, à cc point que les navires mouillés dans la rade ne pouvaient pas sortir. Mais, en deux jours, par suite du mouvement régulier des courants de l'Océan et de la rivière de Cayenne, la rade avait repris sa profondeur primitive ; Cayenne, cependant, est encore à cent lieues de la bouche de l'Amazone.

Le fat, à fin de science, ne savait que répondre au capitaine; aussi SC contenta-t-il de dire d’un air doctoral r

— Il faut que cette terre soit mauvaise et que ces arbres n’aient pas grandes racines pour être ainsi enlevés au premier choc de la mer ou du fleuve; les terres d’Europe tiennent mieux que cela, et les arbres sont autre chose que de mauvais bois blanc sans force.

Mais son observation ignorante ne lui réussit pas plus que son étalage scientifique.

M. Sharp connaissait à fond son Amérique du Sud, et les palétuviers, avec leur végétation prodigieuse, le pénétraient d’admiration ; aussi répondit-il de suite :

— C’est en quoi vous vous trompez de tout point, mon cher monsieur; vous n’êtes pas heureux, ce matin. La terre d’alluvion de l’Amazone est la meilleure du monde, et le bois de palétuvier est un bois propre à tout ; l’une de ses deux variétés, le palétuvier rouge, est lourd et résistant comme du fer. Quand je vais de Cayenne aux Antilles, je porte toujours à la Martinique un chargement de palétuvier, et chaque fois je réalise un beau bénéfice. C’est le meilleur bois de chautTage du monde.

Quant aux racines, peu d’arbres en ont autant que lui; et si vous pouviez descendre à terre à marée basse, vous verriez, avec plus d’étonnement encore que vous ne voyez leur verdure, les racines inextricables qu’ils étendent sur le sol boueux du rivage. C’est comme un filet à mailles pressées, à brins inégaux, couvrant partout la terre; un enlacement superposé de serpents de toutes grosseurs qui se croisent en tous sens, tantôt luisants, lisses, noirs, et tantôt recouverts d’une vase jaune.

Là, sur ces racines, sous celte verdure épaisse, au-

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dessns de cette vase, règne, à basse mer, une chaleur pesante, humide, inouïe : on dirait une serre chaude, quoique sous le climat en feu de l’équateur.

— Oh! oh! dit M. Bleeder, sons ces arbres on doit très-bien guérir des rhumatismes. J’essayerai de ce remède.

— Cela est possible, dit M. Sharp , mais vous y prendrez les fièvres. Et puis il vous faudra vous établir sur la côte de l’Atlantique, car vous ne trouverez pas de mangliers dans l’intérieur. Ils ne croissent que sur la mer. Mais là , vous aurez de l’espace à héberger autant de maladies que vous en rêvez pour la santé de votre bourse ; car il y a de ces arbres sur une étendue considérable. Partout où va le Ilot de la mer, ils vont. Partout où il y a sol arrosé par la marée , ils cramponnent leur végétation envahissante, et il est des contrées, comme celte qu’on désigne sous le nom de territoire contesté , par exemple , entre l’Oyapoc et l’Amazone, où on trouve jusqu’à quatre lieues de palétuviers en profondeur dans les terres. Mais ils cessent invariablement là où cesse la marée salée. Il faut l’eau de la mer à leur végétation , comme il faut à votre zèle, monsieur Bleeder, l’or du malade. Ils meurent en eau douce. Et c’est pour cela qu’on n’en trouve pas sur la grande bouche de l’Amazone, ni môme jusqu’au cap Nord. Au-dessus de Vigia, que nous allons découvrir bientôt, il n’y en a plus un seul.

M. Sharp parlait encore et continuait à expliquer à ses passagers quelques-unes des étrangetés équatoriales qui passaient sous leurs yeux, lorsqu’un spectacle tout nouveau et plus vivant s’offrit aux regards étonnés des hôtes de la Caroline,

Ainsi que nous l’avons dit au commencement de ce

LES RÉVOLTÉS DU PARA ft

cliapilre, le navire, engagé dans la seconde boudie de l’Amazone, courait vers le Para, en prolongeant de trèsprès la rive droite du fleuve. Emportée par le courant de la marée montante, et par une brise légère qui godflait ses voiles déployées, la Caroline glissait silencieusement sur les vagues. Tout à coup, un peu à l’avant du vaisseau, les passagers de la dunette , en regardant les palétuviers que leur expliquait le capitaine, virent partir de leur rideau monotone un cerf rouge dont la télé et le dos sortaient des flots à mouvements rapides. L’animal cherchait à couper le fleuve en droite ligne cotnnie pour s’avancer au large et gagner la pleine rivière ; mais le courant l’emportait dans la même direction que le navire, dont il se rapprochait cependant par une ligne diagonale; peu à peu ^ tête aux bois grisâtres et chargés d’andouillers, qui tout d’abord s’était présentée de face aux yeux des passagers, n’apparut plus que de profil, entraînée par les flots de la marée montante. Dans cette situation nouvelle, il devait apercevoir le navire, dont il se rapprochait de plus en plus, et chacun s’attendait à le voir rétrograder vers la forêt, puis disparaître à nouveau dans les palétuviers. Mais sa crainte des hommes, celle terreur innée qui vit au sein de toutes les créatures animées, était étouffée en lui par une cause inconnue , qui l’entraînait loin du rivage : car il avançait toujours, et on eût dit qu’il faisait effort pour venir à la rencontre du navire, tant il nageait directement dans ses eaux.

Le motif de sa terreur se révéla bientôt. Les palétuviers s’entr’ouvrirent à nouveau, comme de grands blés verts s’entr’ouvrent pour un lièvre qui sort, et on vil apparaître il fleur des eaux une tôle large cl rougeâtre, qui sortait ainsi qu’une boule sombre des flots jaunes cl miroitants

i.‘amazomî

(lu fleuve. ChacuD regardait en silence, s’attendant aux ubuiements d’une meute hurlante, espérant les bruits d’une fanfare de chasse éclatante et sonore; car, si perdu ({u’il se trouve par des terres lointaines, l’homme pense toujours aux spectacles de la patrie : cherchant dans tout ce qu’il voit des souvenirs de son enfance , se rappelant son passé ineffaçable , évoquant partout le fantôme adoré de la terre natale ! Mais le son du cor ne retentit pas dans la forêt solitaire, et la voix légèrement effrayée de l’un des Brésiliens cria :

— Un tigre 1 un tigre !

Le tyran des forêts américaines parut hésiter une seconde à la vue du navire qui passait en face de lui, à deux cents mètres à peine.

Mais tout à coup la vue du cerf réveilla son appétit féroce : il bondit sur les vagues comme s’il avait louché terre ; son corps sortit de l’eau, passé le ventre, et, sans plus s’inquiéter du bâtiment , il s’élança dans la direction de sa proie. Le cerf nageait toujouis vers la pleine mer, .SC rapprochant de plus en plus du navire par une ligne diagonale de nage, que le courant loi faisait suivre malgré lui. Quelques minutes encore, et, s’il ne changeait pas de direction, il devait se rencontrer fatalement avec la Caroline, à s’y heurter en plein travers.

Quant au tigre, se pressant vers sa proiè de toute la force élastique de ses membres, il bondissait sur les flots plutôt qu’il ne nageait : car c’est le propre de la race féline de posséder une telle force nerveuse, qji’elle peut aller sur l’eau par demi-bonds, comme une pierre qui ricoche. Quand on parcourt les solitudes américaines, on voit bien souvent le tigre ou le Jaguar, Yonça, comme le nomment les Indiens, traversant le fleuve silencieux, fen-

liant le courant en droite ligne, sortant des eaux presque entier ; puis montant au rivage , et fuyant à grands bonds sur la boue liquide des plages amazoniennes, comme un cheval au galop sur la terre gazonnée d’un hippodrome d’Europe.

Les mouvements rapides de Yonça la rapprochaient à vue d’œil de sa proie, qui faisait effort et nageait de toute sa vitesse ; le monstre avançait comme avec des ailes ; le cerf semblait à l’ancre , tant son féroce ennemi le gagnait de course : cependant il glissait sur les flots, emporté par le courant et la terreur, arrivani droit au navire. Il n’en était plus qu’à quelques mètres à peine : déjà du haut de la dunette, on pouvait entendre l’essoufflement régulier de l’animal : à fleur d’eau on distinguait ses bois noirâtres et lisses, sa tête, son œil effaré, sa boucbe, qui baignaient par intervalles aux lames agitées du fleuve.

Ce spectacle nouveau avait mis la confusion à bord. Le capitaine avait donné l’ordre à deux matelots de lancer à la mer une embarcation pour essayer de prendre le cerf ; parmi les passagers, un ou deux étaient descendus précipitamment pour charger des fusils ; les autres se pressaient sur la dunette, reculant d’efl'roi à chaque bond du jaguar, dont on pouvait déjà distinguer jusqu’au zébrage de la tête. Vainement le capitaine les rassurait en leur expliquant que l’animal ne pouvait pas sauter à bord, et que le cerf occupait seul sa férocité affamée. A mesure qu’il se rapprochait du navire, on voyait se retirer pour descendre au carré quelque figure craintive; et à un bond plus fort qui lit sortir de l’eau le corps tout entier du monstre, ce fut une déroute générale, qui ne laissa sur la dunette que deux ou trois passagers, le capitaine et le pilote.

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Les matelots ne finissaient pas de détacher les amarres du canot ; les tireurs, — se pressant lentement peut-être, — ne revenaient pas. Quant à Antonio, calme à son gouvernail , il regardait la mâture pour ne pas voir le cerf qui se rapprochait toujours et, par un effort suprême de fuite, allait réussir à passer devant le navire sans se heurter à ses parois. Mais par instants la tête du pilote s’abaissait sur le fleuve comme malgré lui, fascinée par sa passion de chasse, la plus forte, et on pourrait dire la seule passion de l’Indien ; et alors on voyait son œil noir, ardent, aigu, darder du cerf au tigre un regard rapide, comme s’il enviait le sort du monstre chasseur.

Enfin l’animal arriva bord à bord du navire ; il faillit passer sous le beaupré : un coup de barre donné à propos par le pilote fit dévier légèrement la ligne du vaisseau, et les pieds, puis les bois du fugitif heurtèrent les flancs de la Caroline. Le tigre n’élait plus qu’à vingt mètres de sa proie ; encore deux ou trois bonds, et il atteignait sa victime, qui, impuissante à se retenir aux parois glissantes du vaisseau, dérivait déjà vers l’arrière.

C’en était trop pour l’Indien l Deux tentations coup sur coup 1 Lâchant la roue du gouvernail, il se rua, rapide comme la pensée, sur un des matelots qui préparaient le canot de chasse, arracha le poignard pendant à sa ceinture; puis, mettant un pied sur la rampe de fer qui bordait la dunette, il bondit à la mer en face du tigre.

Le monstre s’arrêta court, comme un pointer au galop qui rencontre une bête inattendue; puis, faisant brusquement volte-face, il recommença de nager et de bondir en droite ligne vers les palétuviers. Presque aussitôt la tête de l’Indien sortit des flots à quelques pieds du tigre : mais l’animal fuyait à toute nage. Antonio comprit l’inutilité

d’une poursuite, et plongeant de nouveau, il ne reparut à la surface des eaux qu’à côté du cerf, qui, délivré du navire, continuait à nager vers le large.

Le capitaine cependant, en voyant son pilote disparaître par-dessus le bord, s’était tout d’abord élancé à la barré du gouvernail, puis, appelant un matelot pour le remplacer, il était retourné à son poste de curieux. Il vit l’Indien arriver près du cerf le poignard à la main et nager, appuyé d’une main sur le dos de l’animal : il crut qu’il allait le frapper.

— Ne le lue pas, ne le lue pas, cria M. Sharp.

El gourmandanl les matelots qui avaient enfin détaché le canot, il les fit se presser pour rejoindre Antonio, et amener le cerf, désormais trop éloigné du rivdge pour échapper à leur poursuite.

Le canot descendit enfin à la mer avec un des matelots, embarqua une lame, puis reprit aussitôt son équilibre sur les vagues mouvantes ; du haut du pont le second matelot se jeta à l’eau, à côté de l’embarcation, pour ne point perdre de temps à descendre à la corde, et le canot s’éloignant de toute la vitesse des deux rameurs, rejoignit le cerf. Antonio nageait doucement à côté de l’animal, attendant l’arrivée des hommes, sans dire une parole aux matelots. Il saisit l’amarre qui avait servi à attacher le canot, et traînait au courant, à l’arrière de l’embarcation, avança vers la tôle du cerf, le prit par un de ses bois, et rattacha solidement au canot. L’animal effaré, soufflant, épuisé de frayeur, nageait toujours sans se défendre. Antonio remonta dans l’embarcation, se mit au gouvernail, et dirigea le canot vers le navire. Les deux matelots avaient l epris les rames et nageaient de leur mieux : la Caroline, portée par le courant plus que par ses voiles.

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avançait lentement : en qiicl(|uc3 minutes l’embarcation rejoignit le navire.

Les passagers, revenus de leur terreur, avaient de nouveau fait apparition sur la dunette pour jouir du spectacle de cette chasse. Antonio et les matelots attachèrent les jambes du cerf, d’autres hommes le hissèrent jusque sur le pont, et chacun put contempler à loisir le timide animal, qui regardait d’un œil effaré celle foule de visiteurs étranges.

Le pilote cependant était remonlé sur la dunette et, comme s’il revenait d’une promenade à l’autre bout du navire, avait repris la roue du gouvernail et continuait à conduire la Caroline.

Mais bientôt la marée cessa de monter, les eaux du fleuve coulèrent vers l’Océan, un courant rapide s’établit, et le vent n’étant pas assez fort pour permettre au bâtiment de refouler le courant de la rivière, ni même de louvoyer utilement, le capitaine fit jeter l’ancre.

Vers le milieu du jour, la brise s’éleva, et le navire reprit sa marche en courant des bordées. Bientôt, à mesure que la Caroline entrait de plus en plus en rivière, l’eau saumâtre remplaçant l’eau de la mer, la végétation des palétuviers s’éclaircit progressivement; d’autres arbres, des palmiers, des mangubeiras, et surtout de grands roseaux mucus-mucus s’élevèrent par intervalles, rompant la monotonie régulière du dôme de verdure des mangliers.

Enfin vers le soir Vigia apparut enserrée par la forêt, et comme ensevelie dans la végétation luxuriante du rivage.

On voyait à peine quelques maisons se dessiner blanches et rouges, sous les rayons du soleil couchant. Mais si petite que celte ville parût tout d’abord aux yeux, c’était

une ville, un port, le Brésil enfin ; la bonne nouvelle se répandit à bord, comme une lumière, allant de l’un à l’autre par toutes les bouches ; connue de tous à la fois, chacun s’empressa sur le pont pour mieux voir. Les blessés eux-mémes, ceux qui pouvaient marcher se traînèrent en dehors; ceux qui ne pouvaient que se soulever sur leur lit de souffrance, regardant à tous yeux comme les autres, tendirent leurs têtes vers les hublots ouverts.

La joie vint éclairer tous les fronts. Les blessés se crurent guéris ; les valides se crurent arrivés. Tous ces hommes, habitués à des villes, semblaient se retrouver en retrouvant des maisons : des maisons, c’est-à-dire des hommes vivant de leur vie, une civilisation quelconque, un monde enfin ayant un peu de leur monde européen. C’étaient les premières qu’ils voyaient depuis l’Europe ; elles prirent à leurs yeux des semblants de la terre natale, et la ville brésilienne apparut à tous comme un paradis retrouvé.

Vl|rla. — La contrehaudc. — H'"* Ccrny.

Je t’aime et de la vie ensemble si tu veux '

Nous passerons l'orage :

Un a plus de courage

■: Et moins dure est la rame à qui rament à deux.

Le navire jeta l’ancre devant Vigia, la ville, comme on la nomme. Presque aussitôt trois barques se détachant du

rivage arrivèrent autour de la Caroline et s’informèrent de la nationalité et du nom du vaisseau.

L’un des Brésiliens répondit à ces demandes, et les visiteurs des barques parurent très-élonnés de trouver un bâtiment français.

— Depuis plusieurs jours, dit l’un d’eux, nous attendons un américain, et nous vous avions pris pour lui. Avezvous donc à bord des marchandises pour la contrebande, que vous venez mouiller dans le canal de Vigia?

M. Sharp, auquel on traduisit ces paroles, désabusa le nouveau venu de ses espoirs mal fondés, et lui fit expliquer pourquoi il avait pris celte route, à la suite de son naufrage sur Magoari.

— Il n’y a rien à faire ici, dit l’un des visiteurs : le navire ne fait pas de contrebande, rentrons en ville.

Les trois bateaux virèrent de bord pour retourner vers la terre. Mais un des Brésiliens, passager de la Caroline, avait un parent qui habitait Vigia au moment où le jeune homme était parti pour l’Europe. Il s’informa de lui. ■

— Le senhor Hospedage est toujours à Vigia, dit le contrebandier, et sa famille comme son commerce sont en , prospérité.

— Dites-lui que son parent, M. Cabellerario de Maranhao, est abord de ce bâtimentet ne lardera pas à l’aller visiter.

Les canots retournèrent au rivage. Le capitaine pria le Brésilien d’acheter des vivres frais pour le navire, qui en était privé ‘depuis si longtemps, et chargea M. Useless d’accompagner le jeune homme jusqu’à terre. Mais une demi-heure s’écoula en préparatifs avant le départ du canot. La plupart des passagers voulaient visiter Vigia, et

il fallut attendre les toilettes de chacun. Enfin, presque tous étaient prêts, et déjà les moins attardés descendaient dans le canot, lorsqu’une mon tarie peinte dans le goût de celle que le docteur brésilien montait sur la côte deMarajo, quitta le rivage et s’avança vers la Caroline..

Le navire était mouillé devant la ville, à deux portées de feu de ses premières maisons ; la montarie fut au long du bord en quelques minutes, et un homme entre deux âges, vêtu comme un notaire parisien qui part pour un acte matrimonial ou mortuaire, mais au teint bruni, à la figure ouverte et respirant une cordialité bienveillante, demanda en portugais la permission de monter à bord.

Le Brésilien reconnut son parent à la voix plutôt qu’à la figure, et, se levant du canot où il était assis, il aida M. Hospedage à monter sur le pont de la Caroline, et le présenta au capitaine. Après toutes les inutilités d’usage que les hommes civilisés ont coutume de sc débiter entre eux à toute rencontre, et sans penser un mot de ce qu’ils se disent, le capitaine s’informa auprès de son visiteur s’il ne serait pas possible d’acheter des vivres frais pour le navire :

— Cela est difficile, reprit le Brésilien ; Vigia n’est pas grand, et c’est à peine si vous trouverez quelques poules maigres; mais la marée est presque pleine; attendez: tout à l’heure vous aurez du poisson frais.

— Je ne refuse pas le poisson, ditlc capitaine, et encore moins celui de l’Amazone que tout autre, car c’est le meilleur poisson du monde; mais ne trouverais-je pas à acheter un bœuf, une vache ou même un taureau, peu m’importe ! Il y a trois mois bientôt que nous n’avons vu de viande fraîche : quelle qu’elle soit, les passagers comme l’équipage la trouveront toujours bonne.

— Impossible, capitaine, il n’y a pas de campine * autour de Vigia, et, par suite, nous n’avons pas de bestiaux. J’ai une vache, et c’est' la seule qu’il y ait de ce côté de la rivière à plus de vingt lieues autour de la ville.

— Et des moutons?

Le Brésilien secoua la tête.

— Au moins, vous avez bien quelques cochons? Indiquez-moi où je puis m’adresser pour en trouver deux ou trois.

M. Hospedage se prit à sourire :

— J’aime mieux vous dire la vérité, capitaine, dit-il. Vous la sauriez aussi bien que moi après deux heures de recherches, et je vous aurai évité de chercher. Vous ne trouverez rien. Tout ce que vous pouvez espérer ici, c’est une douzaine de poules et trois ou quatre douzaines d’œufs.

— Que voulez-vous que je fasse de douze poules et de cinquante œufs pour cent bouches affamées? De quoi vivez-vous donc ici? Vigia contient, dit-on, six mille habitants?

— Je vous l’ai dit, capitaine, vous aurez du poisson, pourvu que la marée ne le tourne pas.

~ Comment? que la marée ne le tourne pas?

— Oui, si le poisson a été pris à la fin de la.marée dernière, et s’il n’arrive pas ici avant la fin de celle-ci, il sera probablement gâté. La viande se conserve tout un jour, mais le poisson tourne en quelques heures, corrompu par la chaleur orageuse du pays.

> On nomme campine un espace dérriclié de main d’bomme ou patnature, mais où il y a de l’herbe, c’est-à-dire un pâturage pour les bestiaux.

LKS UKVOLTKS Dli PAKA il

•— Eh bien, et quand le poisson est gâté, que mangezvous?

— Nous avons du poisson salé, du pirarücu du liant Amazone, ou du gurijuba, de la pescada fumée.

M. Sharp fit une grimace significative, et dit à son visiteur ; — Eh bien, mon cher monsieur, quels que soient les charmes de votre patrie, il n’est pas probable que j’aille m’y retirer jamais, sur mes vieux jours.

Mais le jeune Brésilien se hâta de dire :

— Le Brésil n’est pas partout ainsi, capitaine, et si vous alliez ailleurs, vous verriez au contraire une abondance prodigieuse et qui dépasse de beaucoup celle d’Europe. Au Para, vous jugerez; je suis même certain que mon parent est trop modeste sur les ressources de sa ville, et que s’il voulait chercher un peu, il trouverait pour vous.

Mais M. Hospedage reprit ;

— Mon jeune parent, vous êtes comme tous mes compatriotes; la vanité patriotique avant tout : mais comme je suis de ceux qui croient qu’on ne se corrige qu’en se regardant, et que, d’ailleurs, nous avons assez d’autres qualités et une terre assez riche pour avouer franchement nos insuffisances, j’ai pris coutume de dire à tous et partout la vérité. Or, la vérité au Para, comme dans presque ' tout le Brésil, est qu’on y vit mal et par notre faute. Ainsi, à Vigia, ici, c’est-à-dire à six lieues de Marajo, qui nourrit deux cent mille bestiaux, nous mangeons de la viande sept ou huit fois par an, aux fêtes publiques ou au mariage de l’un de nous ; lorsque, avec une campine d’un kilomètre carré, que la ville pourrait faire établir à moins de cinq cents pataquès ' une fois payées, nous aurions du

‘ La pataquc brüsilicniic \aut 1 franc de notre nionnuie.

bétail à n’en savoir que faire. Mais c’est notre richesse môme qui fait notre incurie, et à tous navires qui passent, nous courons acheter des conserves d’Europe , à prix excessifs, quand il nous suffirait de nous baisser à terre pour avoir dix fois ce que produit l’Europe. Il en est de même au Para, et vous ne le verrez que trop par vousmême. Au surplus, si vous voulez envoyer deux de vos hommes en ville, je vais vous donner un esclave pour les conduire, mais ils ne trouveront que du poisson salé.

— Je vous remercie, monsieur, dit le capitaine. J'accepte votre offre, et si vous permettez, mes hommes iront même dans la campagne; ils y seront peut-être plus heureux que dans la ville même; nous ne repartons qu’à la marée montante, ce qui nous donne sept heures à rester devant Vigia.

— A vos souhaits, capitaine, mais il n’y a d’habitation que dans la ville. Ici, tout le monde est pêcheur ou contrebandier. Autour de Vigia, on ne trouve que la forêt déserte et le fleuve; c’est-à-dire, quand nous le voulons, du gibier et du poisson. Et puisque vous restez ici pendant toute la marée, permettez-raoi de vous convier à souper, ainsi que ces messieurs, j’ai quelques heures devant moi, cela suffit pour préparer tout de mon mieux, et je vous ai dit tant de mal de notre pauvre pays, que je veux du moins vous prouver qu’avec un peu d’efforts, on y pourrait bien vivre.

M. Sharp refusa, prétextant de la quantité de ses passagers, de ses blessés à soigner, et de toutes ces raisons banales que chacun sait trouver pour colorer un refus ; maisM. Hospodage était le fils d’un de ces vieux planteurs portugais, riches et magnifiques, qui jadis se vantaient à bon droit de n’avoir point d’hôtels dans la colonie, parce

que leur hospitalité remplaçait les hôtels, et qui, en effet, se faisaient un devoir de garder jour et nuit porte ouverte et table servie. Pour tout héritage, son père ne lui avait guère laissé que ses idées généreuses, et le fds se sentant à l’étroit dans les débris d’une fortune qui ne suffisait pas à ses larges instincts, avait quitté Pernambuco, sa ville natale, et s’en était venu vivre à Vigia. Des étrangers qui passaient par sa résidence solitaire, des Français surtout, car les Brésiliens aiment la France, étaient une bonne fortune pour son hospitalité rajeunie. Il insista vivement, pria ses compatriotes de joindre leurs prières aux siennes, et lit si bien, que le capitaine lui promit d’aller souper chez lui avec ceux de ses passagers qui voudraient le suivre. M. Hospedage demanda la permission de retourner à terre pour donner quelques ordres ; puis, prenant à bord de sa montarie une partie des passagers, il revint vers la ville, suivi de près par le canot du navire.

A peine débarqué, il ordonna à un esclave de conduire M. Useless par les quelques rues de Vigia, et de faire tous efforts afin de leur procurer des vivres. Puis, laissant pour un instant ses visiteurs à la garde de ses compatriotes, il alla jusqu’à sa maison, afin d’envoyer rapidement des chasseurs dans le bois et des pêcheurs au fleuve ; mais il revint presque aussitôt, et conduisit lui-même ses hôtes , par la ville.

— Il nous reste à peine deux heures de soleil, dit-il aux Européens, mais cela suffit, hélas! pourvoir les débris de Vigia. A part les ruines de nos deux églises, vous ne trouverez que des maisons nues et misérables, envahies par la forêt.

El, en effet, les passagers surpris entrèrent bientôt dans les ruines d’une église qui avait dû être magnifique.

l’ama/one

Des restes d’ogives, de trèfles, de sculptures, de constructions gothiques, révélaient la richesse et le goût des constructeurs ; mais cela était misère que voir, dans quelle dégradation le temps et l’incurie avaient laissé tomber le pieux édifice. Un pan de toiture respecté par les vents couvrait encore la place où s’élevait l’autel ; partout ailleurs, la végétation équatoriale avait envahi la demeure du Seigneur; de hauts arbres, pressés comme dans la forêt, croissaient librement an milieu de la nef ; des lianes pendantes s’enroulaient comme des lierres autour des arceaux demi-écroulés ; à travers leurs feuilles vertes ou distinguait vaguement des rosaces entrevues, vestiges d’un passé disparu. Les murs tombaient de toutes parts ; des débris d’autels, de statues, jonchaient en dedans les côtés du temple, presque ensevelis sous les feuilles ou les décombres; et sur le sol, à travers ces débris, des dalles funèbres, encore couvertes d’inscriptions effacées, ensei^aient les sépultures des jésuites, fondateurs ou lévites du temple.

Aucune révolution, aucun désastre, aucun tremblement de terre, n’avaient bouleversé cependant l’église én ruine. Non; l’oubli des hommes puis quelques années seulement avaient passé sur elle : et la pluie, les vents, la végétation, rainant tous ensemble le travail des religieux d’un autre âge, le pieux édifice, déserté par les fils des conquérants, s’effaçait sous l’œuvre incessante et destructive de la nature.

Quelques passagers pénétrèrent à grand’peine sous les débris du toit qui abritaient le sanctuaire; aussitôt on vit s’envoler, par vols effarés et circulaires, des centaines d’oiseaux nocturnes et de grandes chauves-souris rouges, seuls hôtes désormais du temple abandonné.

■ Attristés à la vue de ces ruines, les passagers allèrent visiter la seconde église. C’était même chose : presque partout elle tombait en ruine, ainsi que la première; seule, une pauvre chapelle reconstruite, ou plutôt conservée à la hâte, à peine crépie comme une hôtellerie passagère, restait debout et servait d’église à la ville. Quelques ornements fanés, isolés, misérables, paraient un autel plus misérable encore ; et puis, partout, on ne voyait que des murs blancs ou la terre nue, sous un toit grêle, qui, de toute part, laissait filtrer tour à tour le soleil, les vents, la pluie. A côté de la chapelle, sous des restes d’arceaux réparés, on avait construit pour le prêtre une obscure demeure, avec un triste enclos plein de décombres, où quelques poules chétives picoraient dans les herbes. Des chemises et des vêtements incertains, étalés sur un mur en ruine, séchaient dans un coin, aux obliques rayons du soleil couchant. Cela était tout, tout ce qui restait des deux temples de Vigia : de ces deux églises que les Portugais de l’ancien temps vantaient à bon droit comme des monuments de la foi, de la puissance, de la civilisation, apportées par eux dans l’Amérique du Sud.

— Nous n’avons rien autre chose à vous montrer dans la ville, dit M. Hospedage à ses hôtes; partout ailleurs vous ne verrez que des maisons en ruine, encombrées de poissons salés ou de marchandises de contrebande. Venez à ma demeure ; elle est, comme toutes les autres, misérable et nue, mais vous y trouverez, en attendant le souper, un verre de porto, quelques fruits demi- sauvages, et toute l’hospitalité que peut donner un pauvre pêcheur.

Les passagers suivirent leur hôte, en regardant sur leur route tout ce qu’on pouvait voir de cette pauvre bour-

l’amazone

gade. M. Hospedago demeurait à l’exlrémilé de Vigia. Ils traversèrent la ville tout entière par sa grande rue, c’està-dire par un chemin inégal, non pavé, couvert d’herbes, avec un sentier, étroit et boueux, frayé dans le milieu : unique artère coupée par une douzaine de rues transversales plus pauvres encore que la rue principale ; puis trois ou quatre places donnant sur le fleuve, spacieuses, mais couvertes de hautes herbes. Tout cela, des deux côtés, était bordé par des maisons sans étage, pressées comme celles d’une vieille ville, aux murs blancs, aux toits en paille ou en tuiles rondes et rouges, aux portes mal closes ou masquées par des nattes en paille tressée, aux fenêtres basses fermées par des grillages en bois serrés plus que des guichets de couvents, et s’entr’ouvrant en tabatières.

Personne dans les rues, personne sur les places. Çà et là devant une porte, quelques enfants grouillaient tout nus, rouges par naissance, rouges par soleil, jouant lentement et sans bruit sur la terre humide ; puis de tous côtés des chiens maigres, chétifs, grisâtres et galeux, rôdaient tristement de case en case, cherchant pâture d’un œil inquiet, ou disputant aux vautours noirs des lambeaux de poissons pourris.

De loin en loin, aux maisons, sur le passage des Européens, une porte s’ouvrait, une natte s’écartait, une fenêtre à tabatière se soulevait, et alors apparaissaient au soleil les têtes en désordre d’un essaim de femmes à demi vêtues. Les unes, — tes blanches, étaient pâtes, étiolées, jaunâtres, avec de grands yeux éteints, et des cheveux noirs, éclatants, dénoués, qui ruisselaient sur leurs épaules maigres ; les autres, — négresses, mulâtresses, capresses, mamalucas, curibocas, étaient rouges, jaunes ou noires, fortes, massives, aux lèvres épaisses, aux petits yeux, aux cheveux

courts mal peignés, aux épaules charnues. Toutes, confondues ensemble, contemplaient une seconde ces blancs qui passaient en les regardant, puis confuses, refermaient en hâte leurs trappes entr’ouvertes ; et par les guichets, par les nattes obscures, on entendait des cris et des rires sonores qui s’échappaient, comme des bruits d’oiseaux enfermés dont on secoue la volière.

Les passagers arrivèrent enQn à la demeure de leur hôte.

— Messieurs, dit M. Hospedage avant de faire entrer ses visiteurs, la case n’est ni grande ni riche, mais telle qu’elle est, avec ses pauvres habitants, elle est à la disposition de vos seigneuries.

Au milieu d’une salle vaste, propre et maintenue Irèsfralche, grâce aux fenêtres et aux portes hermétiquement fermées, une grande table d’acajou, ovale, faite d’un seul morceau, et pouvant servir à quinze personnes à la fois, portait quelques frasques ‘ de vin de Porto, des verres de toute dimension, et un panier plein de mangues dorées.

Les passagers, encouragés par les façons hospitalières de leur hôte, et séduits par la vue des mangues, goûtèrent tous au fruit tropical. Les uns mordaient à même comme des singes sur des noix, les autres essayaient d’enlever la peau avec les couteaux ou leurs doigts, et les Brésiliens riaient de bon cœur à regarder les grimaces des premiers, qui ne trouvaient qu’amertume, et l’ébahissement des seconds en voyant couler le jus du fruit. Car, chez lui, l’Européen raille sans mesure les mœurs, les allures et les ignorances de quiconque ne vit pas à sa mode ; mais nul, plus que lui, ne prête aux rires quand il s’envient sur un autre hémisphère ; et il n’y a pas spectacle plus bouffon

1 Le frasque portugais vaut deux litres.

l’amazone

que celui d’un Européen qui débarque sans guide en pays transatlantique, se heurtant à toute chose, trébuchant à chaque pas, et dénigrant à chaque chute tout ce que ne comprennent pas ses sens ébahis.

M. Hospedage coupa quelques mangues pour ses hôtes, qui goûtèrent enfln à la chair parfumée de la pêche tropicale; mais bien peu recommencèrent l’épreuve. L’odeur et le goût de térébenthine qui s’exhalaient du fruit les dégoûtèrent presque tous, et il n’y eut que deux ou trois audacieux qui tentèrent un second, mais désolant essai. Ils ne savaient pas qu’au bout de trois mois d’habitation sous les tropiques, tous, peut-être, aimeraient ce fruit dédaigné, autant et plus que leurs fruits européens, car il en est toujours ainsi, malgré la répugnance invincible que la mangue cause tout d’abord.

Cependant la plupart des passagers, sur les invitations de leur hôte, oubliaient le goût des mangues avec du vin de Porto, lorsque la porte s’ouvrit brusquement, et un monsieur à tête bien peignée, à face bien rasée, à faux-col bien ajusté, à vêtements strictement compassés, — un parfumeur anglais en vopge, s’efforçant à se donner des airs de quelque chose, empesé de morgue et de mutisme, — entra dans la salle, le chapeau sur la têtd.

— Le seigneur chef de police ! murmura M. Hospedage, et aussitôt à toutes révérences, il s’avança vers le nouveau venu : puis à paroles et à voix humbles, il le pria de s’asseoir et de prendre avec ses hôtes un verre de Porto.

Mais le rigide magistrat était irrité apparemment; car, sans daigner répondre aux prévenances de son compatriote, il lui dit sévèrement :

— Vous avez donc oublié votre devoir et mes fonctions, que vous ne m’avez pas tout d’abord averti de l’arrivée

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