‹ L'Amazone huit jours sous l'equateurChapitre 3 sur 7 · I.KS «KVOI.TICS DU PARA il · texte numérisé non relu

I.KS «KVOI.TICS DU PARA il

du navire? De quel droit faites-vous débarquer des élrangers sans que j’aie visité leurs passe-ports, leur vaisseau, leur patente? Suis-je ou non le chef général de la police? Reconduisez de suite ces étrangers à leur bord.

M, Hospedage murmura quelques motS' d’excuse, et se tourna d’un air désappointé vers ses hôtes. Le jeune Brésilien chercha vainement à venir au secours de son fautif parent : le superbe fonctionnaire ne daigna môme pas lui répondre. Tout ce que les prières de M. Hospedage purent obtenir de l’incorruptible magistrat, fut une promesse de se rendre de suite au navire pour vérifier les papiers de bord, et s’informer officiellement des motifs de l’arrivée du navire à Vigia.

Le jeune Brésilien traduisit aux passagers les injonctions du difficultueux personnage , et leur expliqua les peines encourues par leur hôte, pour avoir reçu des étrangers sans la visite préalable du chef de police, qui, à Vigia, représentait à la fois la commission sanitaire, la douane et l’autorité administrative et militaire.

Chacun se leva pour retourner à bord : les uns se consolèrent en remplissant un dernier verre ; les autres murmurèrent à demi-voix contre le rigorisme inhospitalier de celte autorité à plusieurs branches. M. de Cinnamon le comparant, assez peu révérencieusement, au valet d’Harpagon, tour à tour cocher et cuisinier, demanda si ce monsieur avait un uniforme spécial pour chacune de ses fonctions; mais, les Brésiliens donnant l’exemple, tout le monde sortit et suivit l’autorité dans la direction du navire.

Une barque ramée par six Indiens vêtus d’une espèce d’uniforme gros-bleu à lisérés verts, sale, rapiécé, troué et tombant de vétusté, conduisit monseigneur le chef de

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police de Vigia à bord de la Caroline. M. Hospedage ainsi que ses passagers allèrent chercher plus loin la montarie et le canot pour retourner au navire.

La barque policiale arriva le long du bord. Le Brésilien monta et s’informa du capitaine auprès du premier matelot qu’il rencontra sur le pont.

M. Sharp apparut presque aussitôt, et demanda, en français , au nouveau venu quel était l’objet de sa visite.

— Je suis le chef de police de la ville, et voici mes soldats, dit le visiteur en montrant ses six rameurs; je viens examiner vos papiers de bord et savoir quel motif vous a fait entrer à Vigia.

Mais tout cela était trop de portugais pour le capitaine ; il fit signe au chef de police qu’il ne le comprenait pas, et l’emmena dans la chambre do Montfort. Les Brésiliens (}ui, d’ordinaire, lui servaient d’interprètes, étaient les uns à terre , et le troisième trop blessé pour supporter les fatigues d’une conversation.

Là, le magistrat répéta sa phrase sur un ton plus impérieux encore que la première fois ; mais il était tombé sur un mauvais jour ; le capitaine avait son humeur vent debout, et, comme il le disait lui-méme, il n’était pas abordable par ce vent-là. M. Sharp connaissait d’ailleurs le Para et la valeur des rodomontades exigeantes de ses fonctionnaires. Aussi , dès que Montfort eut répété scrupuleusement les paroles de son interlocuteur, le capitaine toisa l’arrogant visiteur avec un regard si malveillant, que ce dernier, visiblement troublé, regarda vers la porte, de l’air effaré d’un écolier fanfaronnant qui voit entrer le magisier.

L’examen terminé, M. Sharp se tourna vers Montfort, et lui dit en épelant chaque parole :

— Dites à ce moricaud que je ne montrerai mes papiers qu’à mon consul; que je suis entré à Vigia, parce que j’avais une voie d’eau, et que cela m’a fait plaisir; et que s’il n’est pas content , je le débarquerai sans palans par-dessus le bord, lui, ses soldats et toute sa ville.

Montfort se prit à sourire et ne répéta que la première partie des paroles de M. Sharp; mais ce dernier devinant la restriction de son traducteur, insista sur la portion énergique de sa réponse.

— C’est la meilleure manière de me débarrasser de . ses exigences, dit-il. Si vous lui parlez doucement, il voudra visiter le navire depuis la grande hune jusqu’à la cale^ et me créera des difBcuUés sans nombre au Para.

Montfort obéit en partie, et, mitigeant la réponse de M. Sharp, il se borna à dire que le capitaine ne reconnaissait pas les pouvoirs du chef de police, et se refusait positivement à lui rendre des comptes.

Mais, sans entendre le français, le magistrat avait compris, aux regards et à la voix du capitaine, le respect médiocre qu’on avait pour son autorité ; aussi reprit-il d’un ton complètement radouci :

— Je ne demande pas à voir tous les papiers du navire. Je veux seulement savoir l’état de santé deâ passagers et de l’équipage, avant de les laisser se promener à terre. Puis, ajouta-t-il en clignant des yeux d’une manière expressive, comme je suis chargé de la police, si 1e capitaine a quelques marchandises sujettes à droits élevés, nous pourrons nous entendre à cet égard ; M. Hospedage s’occupe de pêche et de colle de poisson, je sais bien mieux que lui la vente des marchandises qui passent en contrebande.

Montfort traduisit fidèlement les paroles du Brésilien,

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tout en ajoutant : — Je ne sais pas ce qn’il veut dire, et je ne comprends pas quelle corrélation il peut y avoir entre la police et les marchandises de contrebande, si ce n’est qqe l’une doit arrêter les autres ; mais voilà ce qu’il dit.

— Je comprends bien, moi, dit le capitaine : c’est qu’à ses fonctions médicales et policiales, il joint celle de contrebandier, et tout simplement il vient à bord pour voir si je ne veux pas faire avec lui un peu de commerce. Répétez-lui ce que je vais dire, et vous allez voir ;

— Je compte aller souper à terre dans quelques heures, et là, si le chef de police veut, nous causerons affaires. Je reste la moitié de la nuit devant Vigia; nous avons du temps à nous pour le débarquement, et la nuit vaut mieux que le jour. J’ai beaucoup de marchandises; — et il ajouta à voix basse : — mais je ne peux pas parler librement à bord de ce navire, on entend tout.

Montfort répéta.

Le chef de police sourit d’un air d’intelligence amicale, puis il ajouta :

— C’est bon. Vous me promettez la préférence. Je vais faire dire à vos passagers qu’ils ont libre pratique, puis nous irons chez M. Hospedagc, qui parle très-bien français, et là nous ferons notre marché.

— Voyez-vous? dit M. Sharp aussitôt que Montfort lui eut traduit les paroles de l’autorité ; ce doit être le premier contrebandier de la ville, et s’il a de l’argent, je vais profiter de mon passage à Vigia pour faire avec lui um; petite affaire nocturne. Ces gueux-là ont voulu nous piller à Marajo ; quand je les volerais un peu à Vigia, il n’y aurait pas grand mal.

Sans attendre la réponse du capitaine, lé contrebandiermagistrat se dirigea vers le pont pour envoyer son canot à

terre prévenir les passagers; mais, à cè moment même, M. Hospedage arrivait au long du bord avec tous ses hôtes : le chef de police se pencha en dehors du bastingage et dit à voix haute :

— Les papiers du navire sont en règle. Je les ai tous visités : la santé est parfaite à bord ; les passagers peuvent se promener à terre en pleine liberté, et moi-même et le capitaine nous irons vous rejoindre tout à l’heure. Nous aurons besoin de vos services, mon cher monsieur Hospedage.

Les deux barques, virant de bord, retournèrent à terre, tandis que le magistrat revenait auprès de M. Sharp. Quant à ce dernier, pendant ce temps, il disait à Montfort ;

— Je ne veux pas, mon cher passager, vous ennuyer de mon commerce. Je vais garder sur le pont ma pratique de contrebande, et quand M. Useless sera revenu j’irai à terre. Restez en paix et guérissez-vous.

Et aussitôt faisant signe à son futur client de le suivre, il le conduisit à sa chambre, et se fit apporter des liqueurs, afln de patienter jusqu’à l’arrivée de son second. Toutes les nations se comprennent quand il s’agit de boire l’eaude-vie française ; et l’entente cordiale la plus sincère régna bientôt entre les deux amis, malgré leurs intentions tout d’abord hostiles, leurs projets de vols réciproques et les luttes mercantiles qui ne pouvaient manquer de surgir au moment du traité. Mais les amitiés commerciales sont d’autant plus vives qu’elles sont plus soudaines et plus exposées : il faut se hâter d’en jouir; puis c’est un moyen si vieux, mais si séduisant, pour se tromper l’un l’autre, que se faire tout d’abord politesse amicale !

Quant à Montfort, il ne fil rien pour empêcher le départ du capitaine et de son client. Depuis plusieurs heures

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déjà, le blessé s’agitait sur sou lit de souffrance, hésitant à se lever, retenu seulement par la crainte de retarder sa ^érison. La journée allait finir, et madame Cerny, qui avait passé presque tout le jour précédent à son chevet, n’avait pas reparu près de lui : le malade souffrait bien plus de cette absence que de ses blessures oubliées, et le capitaine pouvait empêcher Clémence de revenir; aussi le vit-il s’éloigner avec cette satisfaction muette que ressent un amant, quand il voit partir enfin un visiteur qui lui trouble un rendez-vous d’amour.

Mais le départ de M. Sharp ne fit pas entrer madame Cerny. Vainement, pour lui révéler sa solitude anxieuse, Montfort agitait bruyamment dans sa chambre tous les meubles placés à portée de ses mains débiles ; vainement il appelait à voix haute quiconque passait dans le carré, demandant sans cesse quelque chose ; tous les appelés s’empressaient pour lui donner les objets de ses demandes, tous entraient dans sa cabine, tous y restaient tour à tour des minutes entières longues comme des heures : tous, excepté celle que son cœur appelait.

C’était à dessein que Clémence n’avait pas reparu dans la chambre du malade. Non moins que Montfort, — plus que lui peut-être, — car, plus que lui, elle avait besoin d’affection, elle eût désiré rester et vivre dans cette chambre; là, seule, au chevet de son blessé, elle s’enivrait à loisir des projets insensés de bonheur qu’il murmurait à son oreille. Mais le baume d’ Antonio avait, comme par miracle, fermé toutes les blessures ; le danger était passé. Décidée qu’elle était à lutter contre l’affection môme qui la dominait, madame Cerny ne voulait plus désormais ni encourager la passion du jeune homme, ni laisser grandir la sienne.

Digiti-

Clémence était une noble nature, fière et résolue jusqu’au sacrifice. Elle avait une ou deux années de plus qu’Henri; elle ne pouvait lui apporter en dot que sa pauvreté, sa fille déjà femme, et les désillusions d’une âme frappée par le malheur. Sentant ses années trop lourdes pour ce Jeune homme aux passions encore exaltées, elle ne voulait pas lui imposer une chaîne qui, tôt ou lard, lui pouvait devenir pesante. Elle se disait qu’un jour peutêtre, ce cœur vagabond regretterait une union contractée dans une heure de folie passagère : et, ne voulant pas profiter de la fièvre passionnée qui les emportait tous deux, pour lui surtout, pour son bonheur, pour son avenir, elle se refusait à son amour!

En outre, poussant jusqu’à l’égarement le culte du passé, elle regardait comme une désertion d’oublier les morts par les vivants, se reprochait l’épuisement de ses tristesses de veuve, et frémissait de laisser revivre son cœur une seconde fois.

Enfin, s’enivrant outre raison d’amour maternel, elle se répétait sans trêve qu’elle devait à sa fille de garder son veuvage, et s’accusait comme d’un crime de toute affection étrangère.

Tour à tour aveuglée par des délicatesses chimériques, ou des devoirs exagérés, elle se roidissait contre son amour, luttait contre tous les vœux de son âme, et repoussait, insensée, le légitime bonheur qu’elle pouvait donner et prendre. Étrange nature que la nature humaine ! On dirait que tous ceux qui ont du cœur ici-bas sont condamnés à souffrir par leur cœur même, comme on souffre d’un vice, d’un malheur ou d’une blessure ; et que plus on en a, plus on en souffre! N’y aurait-il donc que ceux qui ont oublié d’en avoir en naissant, ou qui l’ont

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arraché d’eux comme on arrache une épine, qui puissent vivre sans douleurs morales?

Saintement élevée par sa mère, sainte femme, morte avant l’âge, madame Cerny avait été mariée, toute jeune, à un officier des gardes du corps; et, jusqu’à sa mort, elle n’avait jamais quitté son mari. Au moment de la guerre d’Espagne, elle l’avait suivi et attendu dans une petite ville des Pyrénées; toute sa vie heureuse s’était écoulée entre ses affections d’épouse et de mère. Quand sa fille lui était venue, elle l’avait élevée puis enseignée comme sa mère avait fait pour elle, sans aides. Henriette était fille unique, son père et sa mère l’adoraient et ne vivaient que pour cette enfant. Lorsque la mort de M. Cerny avait brisé le cœur de la femme et de la mère, triste jusqu’à mourir, mais soutenue par .son amour maternel, elle avait fait face à sa douleur. Pendant près de trois années, elle avait existé, en quelque sorte, à force d’amour pour sa fille : vivant de privations incessantes, afin de ménager plus longtemps ses faibles ressources : habitant un entre-sol obscur : passant des mois entiers chez des parents égoïstes qui froissaient ses orgueils d’épouse. Mais, malgré tout, son pauvre pécule allait s’épuisant jour à jour ; l’aumône de centimes que l’État lui servait comme veuve d’officier ne suffisait môme plus à son pain quotidien. Elle avait appris à peindre dans sa jeunesse. Elle fit des portraits et des fleurs, qui en valaient bien d’autres; beaucoup d’anciens amis lui promirent secours ; quelquesuns la tirent travailler : bien peu la payèrent Elle ne gagnait môme pas ses porcelaines et ses pinceaux. Alors elle avait voulu renvoyer sa servante pour vivre plus restreinte encore; mais la vieille servante avait élevé la jeune fille, et Marguerite n’avait pas voulu quitter sa maîtresse adorée :

— Je n’ai pas besoin de gages , madame Clémence , comme elle continuait d’appeler madame Cerny ; je resterai près de vous. Si vous me renvoyez, je reviendrai tous les jours m’asseoir sur la porte ; il faudra faire mettre en prison la vieille Marguerite.

Clémence l’avait gardée. Mais la situation de ces deux êtres qui vivaient de rien, pour cacher à la jeune fille leurs angoisses maternelles, devenait plus précaire chaque jour. Trop fière et trop pauvre pour se fiiire payer les portraits qui lui étaient dus, ne pouvant plus vivre à Paris, même de sa vie solitaire, elle s’était résolue enfin à se retirer dans un obscur village de Bretagne. Il lui en coûtait d’abandonner par ce départ les espoirs brillants qu’elle nourrissait toujours pour sa fille. Mais la nécessité parlait, et déjà elle préparait tout pour sa vie nouvelle, lorsqu’elle reçut une lettre d’un frère de son mari qui avait fait fortune au Brésil , y était resté, avait appris, par hasard, les misères de sa belle-sœur, et l’appelait près de lui avec sa nièce.

La France n’avait plus d’attraits pour elle ; longtemps elle s’était bercée des espoirs d’une restauration réparatrice. Ses espoirs s’envolaient avec les années. La fortune bruyante des nouveaux venus froissait sa douleur de veuve et ses croyances politiques. Elle frémissait impuissante , en entendant encenser, honorer, décorer du nom de héros les révoltés de la rue, les meurtriers de son époux. Le Brésil, récemment prôné en Europe, était représenté comme un pays splendide ; autant valait J’exil au Brésil que l’exil en Bretagne ; son mari lui avait parlé bien des fois de son frère lointain , marié , mais sans enfants. La lettre était amicale et pressante. Elle partit.

Solitaire toujours , depuis scs années de veuvage et de

maliiears» eU« avait rencontré Monlfort, sur ce navire qui les emportait tous deux vers la terre étrangère. Le jeune homme partageait sa foi politique, ses instincts de race et d’éducation première. Il avait, par instants, dans le regard et l’attitude, des similitudes étranges avec un de ses frères mort en Allemagne depuis 1830. Elle s’était prise pour lui d'une sympathie fraternelle, dont il lui avait paru digne, surtout lorsqu'il s’était fait oublier par sa fille. De* puis la mort de son mari , c’était le premier être avec lequel elle se trouvait sur tous points en communauté de sentiments. La solitude et l’oisiveté du bord lui firent l’étudier en quelque sorte jour à jour. Ses actions répondaient aux pensées qu’il exprimait. C’était à ses yeux une noble nature, qui ne se démentait pas.

Veuve, trisîc, mais jeune encore, tourmentée d’un besoin inné d'affection , et voyant l'afTeclion de sa fille pâlir à son naissant amour, elle s’était complue dans cette amitié ; puis, du jour où Montfort avait sauvé Henriette, elle avait dérivé plus vile à une amitié plus vive, mais sans s’inquiéter encore, sans soupçonner son cœur. Les paroles railleuses du jeune homme, à propos de mariage avec madame Milliner, et son propre trouble lui avaient tout ù coup révélé son amour.

L’absence de Monlfort, son retour, ses défaillances secourues avaient avivé leur ufTection mutuelle. Tant que les faiblesses du blessé avaient mis sa vie en danger, elle était restée; mais ses blessures se fermaient, et la vie lui revenait heure à heure, en quelque sorte ; à l’étreinte de ses mains, qui pressaient les siennes sans cesse, elle pouvait juger de ses forces renaissantes : et en même temps, sentant chanceler son propre courage, sentant tomber une à UQO toutes les résistances de son âme, elle ne voulait

pins passer ainsi près de lui des heures solitaires, qui enfiévraient jusqu’à folie leur passion croissante.

Prenant une résolution décisive, — elle le croyait du moins, — elle avait prié le missionnaire de la remplacer auprès du malade, puis elle était montée sur la dunette, où Paul et sa fille oubliaient tout dans les heures oublieuses de leur bonheur. Elle avait passé près d’eux quelques heures, causant avec une volubilité fébrile, pour tromper ses enfants et se tromper elle-même sur le désordre de son cœur. Mais bientôt, lasse de dissimuler ses émotions intérieures, et voulant se trouver seule avec elle-même, elle était descendue dans sa chambre, afin de reposer un peu, dit-elle. ~

Là, à genoux devant son lit de bord, elle cacha sa tête dans ses mains, et commença de prier avec ferveur, demandant à Dieu la force nécessaire pour oublier et vaincre. Dieu ne lui fit pas celte grâce : la prière, ce baume immortel, qui seul, dit-on, peut apaiser les âmes troublées, fut inapuissante à calmer son cœur. Elle resta à genoux, rêveuse, courbée sous le poids de son amour combattu : mais la prièi'e efiacée mourut peu à peu sur ses lèvres comme dans son âme. Longtemps elle demeura ainsi.

Au moment où le navire arrivait devant Vigia et où chacun des passagers s’apprêtait pour aller visiter la ville brésilienne, sa fille, inquiète de ne point voir paraître sa mère, descendit dans leur chambre commune, au risque de troubler son repos. La jeune fille la trouva demi-pleurante, tellement perdue dans les pensées qui l’obsédaient, qu’elle ne l’entendit même pas venir. ElTrayée d’une tristesse qui lui parut d’autant plus étrange qu’elle contrastait avec ses propres joies d’amour, Henriette se jeta au

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COQ de sa mère, en lui demandant la cause de ses larmes.

S’efforçant de sourire pour cacher à sa fille l’état de son cœur, madame Cerny embrassa longuement son enfant et finit par lui dire :

— Ne te trouble point. Ce n’est rien. Je pensais à ton père.

Mais soudain, ce demi-mensonge et ce souvenir lui remontèrent au cœur comme un blasphème : elle se prit à pleurer plus fort. I..es caresses de sa fille, qui la consola doucement et à douces paroles, comme savent faire les femmes, la rappelèrent peu à peu à elle-même, et, réparant à la hâte le désordre de ses cheveux et de son visage, elle s’apprêtait à monter sur le pont, afin de voir la ville, lorsqu’avec l’étourderie égoïste de son jeune bonheur, Henriette lui dit tout à coup.

— Tu ne sais pas, mère : maintenant que Je te vois calmée, je suis presque heureuse de te voir pleurer au souvenir de mon père.

— Pourquoi? dit-elle.

— Ohl parce que tout à l’heure, comme nous causions en t’attendant, M. Oesdichado et moi, il m’a dit que M. de Montfort avait pour toi une amitié bien grande, car, pendant son délire, il né faisait que parler de toi. Et il a ajouté en riant : « Il ne faut pas dire cela à votre mère, mais il compte vous servir de père. » Je n’ai rien dit, mais j’étais bien sûre, moi, que tu ne pensqis pas à lui.

Madame Cerny, sentant monter la rougeur jusqu’à son front, détourna la tête, afin de cacher à sa fille le trouble que lui causaient ces paroles, et feignit de chercher quelque chose sur son lit, comme si elle n’avait pas entendu. Mais au même moment la porte de sa cabine, qu’Henriette avait déjà entr’ouverte pour sortir, s’ouvrit tout entière,

et Montfort apparut, pâle comme un linceul, chancelant, s’appuyant aux parois de la chambre pour ne pas tomber.

Aussitôt après le départ de Clémence, qui avait prié le missionnaire de la remplacer près de lui, le jeune homme avait renvoyé son nouveau garde-malade, sous prétexte qu’il ne pouvait dormir que dans la solitude, mais en réalité pour se recueillir dans son amour.

Quand on aime, il y a des heures, et ce sont les plus douces de cette vie, des heures où on sent son âme si remplie, qu’on désire être seul pour penser mieux, pour mieux voir avec les yeux du cœur ; et alors on s’enferme, comme on s’enferme adn de relire un poëte aimé. Il avait ainsi attendu calmement pendant quelque temps, puis il avait essayé d’indiquer â Clémence la solitude où il se trouvait, « Quand elle me saura seul, pensait-il, elle reviendra plus vite. » Mais Clémence ne revenait pas. Toute la journée il avait espéré son retour avec la triple impatience de son caractère, de sa souffrance et de son amour. Enfin, vers le soir, il avait vu partir les passagers ; mais il avait su par Paul que madame Cerny n’était pas allée à terre : au moment où le capitaine quittait sa chambre avec son client de contrebande, il avait entendu la jeune fille entrer dans la cabine de sa mère ; et démêlant un bruit de pleurs étouffés, exalté par sa passion fébrile, inspiré par un vague pressentiment, il s’était levé pour aller lui-même chercher celle qu’il aimait. Le sang qu’il avait perdu le laissait dans une faiblesse extrême, les tempes lui battaient douloureusement, et, par intervalles, il n’y voyait plus. Mais la fièvre qui l’avait pris, comme elle prend tout le monde, à toute souffrance, sous ces climats en feu, la fièvre lui servait de forces. 11 s’était soulevé de son lit de douleur, s’était habillé comme il avait pu, à dix reprises;

puis, sans réfléchir, d’un seul etïort, aÂnsi qu’on mourant qui se relève, il était arrivé jusqu’à la porte de madame Cerny, située à quelques cabines de la sienne. Là, il avait entendu son nom prononcé par Henriette, il avait entendu ses dernières paroles, et, sans calculer autre chose que son amour en péril, il avait poussé la porte entr’ouverte et il entrait.

Pâle, la tête égarée, il resta une seconde sans lien dire ; puis, domptant sa faiblesse et regardant la jeune hile, qui recula étonnée, presque effrayée de cette apparition subite, il lui dit d’une voix grave :

— Paul a dit vrai, mademoiselle : j’aime madame votre mère ; je serais le plus malheureux des hommes si elle ne me permettait pas de l’aimer.

Et il resta debout, quoique sentant ses genoux se dérober sous lui, mais attendant une réponse de madame Cerny.

Quant à elle, troublée jusqu’au fond de l’âme, et, en le revoyant ainsi, oubliant tout, et son passé, ses résolutions, ses pleurs, sa fille même, elle s’élança vers lui en disant :

— Henri, Henri, vous allez tomber; reposez-vous et taisez-vous 1

Puis, soutenant le jeune homme qui allait tomber en effet, aidée d’Henriette silencieuse, elle le fit asseoir sur le banc qui entourait la table du carré.

Le bruit de cette scène fit arriver Paul, le missionnaire et l’un des passagers, qui seuls étaient restés sur le navire, et n’avaient pas voulu aller à Vigia. Montfort, à bout de forces, s’était évanoui; le missionnaire le porta sur son lit : la blessure de son bras était ouverte de nouveau, et, à l’incohérence des paroles qu’il murmura lorsqu’il eut repris ses sens, il était évident que le délire s’était emparé de lui.

Cependant, au bout de quelques minutes, revenu à luimême, il se rappela vaguement ce qui s’êtait passé, et l’idée d’avoir offensé madame Cerny s’empara de son esprit en idée fixe : bientôt il pria Paul d’aller porter des excuses de sa part; mais le missionnaire, laissant le blessé aux bras de son ami, et lui remettant le baume d’ucuuba donné par Antonio, se chargea de ce soin en disant :

— Calmez-vous , monsieur de Montfort, moi je vais parler à madame Cerny.

Et rentrant dans- le carré où la veuve et sa fille se tenaient silencieuses, il les pria devenir causer avec lui quelques instants sur le pont.

Là, désormais certain que ses paroles ne pouvaient pas parvenir jusqu’à l’oreille inquiète du blessé, il dit à la veuve :

— Il ne m’appartient pas, madame, de sonder vos résolutions; mais j’ai soigné beaucoup de malades en ma vie, et mon devoir est de vous dire que l’état de M. de Montfort est plus grave qu’il ne le parait être, non par ses blessures mêmes, mais par la fièvre violente qu’elles déterminent chez lui. Je crois que vous seule, madame, le pouvez guérir par votre présence et vos paroles. Comme prêtre d’un Dieu de charité, je vous conseille de lui donner encore vos soins.

Madame Cerny se tourna vers sa fille, qui écoutait silencieuse les paroles du missionnaire.

— Henriette, lui dit-elle, je n’onblie rien; mais il t’a sauvée deux fois.

— Mère , je n’ai pas le droit de t’empêcher de guérir M. de Montfort, puisque son salut l’exige et que monsieur lui-même te le conseille !...

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Et il y avait dans sa voix, en disant ces paroles, tout un flot de reproches et d’amertume dissimulés. Le missionnaire le comprit; aussi, sans laisser à Clémence le temps de répondre, il se tourna vers la jeune fille et lui dit :

— Vous êtes bien jeune, mademoiselle, pour connaître les devoirs de cette vie. Quand vous aurez passé par la douleur; quand vous saurez, vous aussi, ce qu’on soulTre aux blessures du cœur, vous comprendrez que, pour tous et toujours, le premier de tous les devoirs, c’est la charité.

Puis s’adressant à madame Cerny :

— Faut-il annoncer votre visite à notre malade , madame, ou faut-il le faire espérer?

— Je rentre avec vous, monsieur ; vous avez raison : c’est un devoir, je le remplirai tout entier; pour le reste, que la volonté de Dieu s’accomplisse !

Et en achevant ces mois, elle entra dans la chambre de Montfort. Paul, inquiet de la faiblesse fébrile de son ami, lui prodiguait vainement des paroles et des secours impuissants; le blessé n’écoutait rien : il répétait machinalement et à demi-voix les paroles qu’il avait entendues dans la bouche d’Henriette, sans se rendre compte d’autre chose que des dangers de son amour. La voix de Clémence, qui entrait dans sa cabine et remplaçait Paul , le rendit h lui-même comme par miracle.

Quant à elle, comprenant la vérité des paroles du missionnaire à l’éclair de joie qui parut dans les yeux du jeune homme, elle s’approcha de lui sans hésiter, et prenant la main qu’il n’osait lui tendre, elle se baissa jusqu’à son chevet et lui dit à voix basse ;

— Calmez-vous, Henri, car je vous aime.

Puis se retournant vers Paul, qui restait dans la chambre, incertain de ce qu’il devait faire :

— ■ Vous êtes presque mon fils, lui dit-elle : Henrielle en ce moment doute de sa mère ; vous qui savez, comme moi, ce que nous devons à votre ami, faites-lui comprendre qu’avant tout je dois le sauver.

Paul alla retrouver sa fiancée sur le pont , le missionnaire s’en fut visiter les autres blessés. Elle resta seule près de Montfort.

Boaiicr de M. Ilospedaere. — Le ceucert de chef de police. — La coaleiivre éleetrlqoe. — Arriw^ au Para.

Entrez, on vous attend :

A ces mots , mais trop tard reconnaissant ma faute , Je le suis en tremblant dans une chambre haute...

Sentant encore le chou dont ils furent nourris.

BoiLEAr.

I.a nuit était déjà tombée depuis quelque temps, et, en compagnie de son client contrebandier, le capitaine avait enfin, à force de grogs, trouvé le dernier mot de la bouteille d’eau-de-vie qu’il s’élail fait servir, lorsque M. Useless rentra. Selon les prédictions de M. Hospedage, le lieutenant n’avait rien trouvé par la ville. Maison par maison, il avait visité toutes les rues. Vainement il avait offert des prix doubles et triples de ceux d’Europe; la plus belle ville du monde, elle non plus, ne peut donner que ce qu’elle a , et les habitants de Vigia ne pouvaient offrir que du poisson salé. La morue et le lard de la Caroline valaient

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mieux que la pescada fumée ou le pirarucu fétide qu’on lui présentait comme unique ressource ; tout ce que le lieutenant avait pu récolter de vivres frais consistait eu une douzaine d’œufs et quatre poules maigres, achetées à prix d’argent et de prières exagérés. Le capitaine fit d’autant plus volontiers contre disette bon cœur, qu’il espérait en l’hospitalité de M. Hospedage ; cependant il recommanda au lieutenant de faire guetter par un homme de vigie la rentrée des bateaux pécheurs qui ne pouvaient tarder; puis il partit à terre pour traiter de contrebande avec le chef de police.

En attendant l’heure du banquet annoncé , les passagers s’étaient répandus par la ville, en quête de distractions, leur hôte les ayant laissés pour faire en sorte de les mieux recevoir.

Le plus grand nombre, les esprits encore empreints des dangers de Marajo , n’osaient pas séparer leurs frayeurs réunies, et erraient par les rues, s’arrêtant partout : regardant sans voir par les fenêtres ou les portes ouvertes à la brise du soir : contemplant le fleuve, qui baissait d’instant en instant, et laissait à découvert une grève boueuse : suivant curieusement autour des arbres le vol ondulant des mouches à feu, dont les lueurs pâles et scintillantes commençaient d’éclairer les feuilles. Quelques chiens errants les suivaient inquiets et silencieux, fuyant par moments aux pierres que les enfants leur lançaient en dépit des frayeurs maternelles; et tous allaient devant eux, tournant sur eux-mêmes, sans but, marchant ensemble à l’aventure , mais sans se quitter, défiants , la tête en l’air, ainsi que des moutons qui vaguent effarés, sans pâturage et sans berger.

Quelques-uns cependant, plus hardis, se séparèrent du

groape, et chacun d'eux, suivant la pente de son âme, de son instinct ou de son métier, s’efforça de tuer les heures d’attente.

Sous la conduite du jeune Brésilien , le seul missionnaire descendu à terre alla visiter le curé de la ville; mais le curé n’était pas au presbytère; sa gouvernante indienne , qui gardait la maison en compagnie de trois ou quatre enfants demi-blancs et demi-indiens, les conduisit à travers la ville, jusque dans le fond d’une loja portugaise, où ils trouvèrent enfin le senhor padre de Vigia, jouant aux cartes, en compagnie de deux Brésiliens et d’un frasque de tafia. Après quelques paroles échangées de part et d’autre, le padre offrit à ses visiteurs de partager les joies de la soirée ; mais le missionnaire s’y étant refusé absolument, tous ensemble retournèrent à la maison de M. Hospedage.

Quant à M. Bleeder et à ses acolytes ordinaires, un peintre et un musicien, ils étaient partis pour la maison d’école ; mais le maître était absent : la mulâtresse qui gardait l’école réussit à faire comprendre aux visiteurs que 16 docteur, comme elle l’appelait, joignant à ses fonctions de maître d’école la profession de pécheur, était parti depuis deux mois, pour faire du poisson salé, dans la haute rivière : qu’il ne reviendrait qu’au moment des crues, c’est-à-dire en janvier, son habitude constante étant de ne faire classe lui-méme que durant deux mois de l’année. — Et pendant son absence, ajoula-t-elle en se rengorgeant comme un hételier d’auberge qui s’annonce à ses voyageurs, — c’est moi qui tiens l’école.

Trois ou quatre aventureux, affamés d’aventures amoureuses, se risquèrent à pénétrer dans une case où ils aperçurent un essaim de femmes, qui riaient en se berçant

dans des hamacs à la lueur douteuse d’une lampe placée par terre. Toutes fumaient dans de longues pipes au fourneau étroit, à demi vêtues d’une chemise blanche avec un jupon noirâtre, la tête, les bras et les pieds nus, les cheveux en désordre, mal retenus par un grand peigne en écaille haut de six à dix pouces. Ils entrèrent, et l’iine des Indiennes tapuyas, la maîtresse de la case, à la face large, aux petits yeux et aux cheveux noirs, aux épaules charnues, mais comme dorées, sans taille, à la voix douce et argentine, leur fit signe de se reposer dans les hamacs, en murmurant l’éternel bonjour portugais : Vim smhores, etc. '

L’un d’eux, ne sachant pas s’asseoir dans ce filet mouvant, tomba par terre aux éclats de rire de ses hôtesses; un autre, pour se donner assurance et maintien, se prit à caresser les enfants, qui jouaient tout nus sur la terre nue ; un troisième risqua quelques mots de portugais ou d’es- ' pagnol, qui retombèrent incompris, puis alluma un cigare en faisant de doux yeux à défaut de douces paroles.

Mais les enfants s’échappaient d’un air effrayé et boudeur; les femmes riaient entre elles à gorge pleinê'pour chaque parole estropiée que risquaient leurs visiteurs. Au bout de quelques minutes d’efforts inutiles pour se faire comprendre, ils partirent chercher ailleurs meilleure hospitalité. Toujours bien accueillis, mais sans entente cordiale, ils firent ainsi deux ou trois essais de conversation ; puis, fatigués d’insuccès, finirent par rejoindre le gros des passagers, sans tenter davantage des visites infructueuses.

Las de promenade et d’oisiveté, tous les promeneurs étaient revenus à la maison de M. Hospedage , après une heure ou deux de course par la ville. Ils y trouvèrent le capitaine, qui, grâce à leur hôte brésilien, servant d’inter-

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prête au chef de police, avait déjà terminé toples ses affaires, et se prélassait dans un hamac en attendant leur retour.

M. Hospedage annonça à ses hôtes que le chef de police commandant supérieur civil et militaire de Vigia, le senhor Joao-José-Miguel-Raimundo Vaidoso de Tolice, voulant faire honneur aux passagers du navire français , donnerait chez lui le souper que lui-même comptait offrir à ses hôtes, et qu’à cet effet sa seigneurie avait fait prendre le gibier et le poisson, que ses esclaves à lui avaient été chercher.

— Je le regrette, ajouta le Brésilien d’un air soumis; j’avais fait de mon mieux pour traiter mes hôtes à l’européenne, et madame Hospedage avait joint ses efforts aux miens. Mais j’ai dû obéir à l’injonction de l’autorité supérieure.

Les passagers quittèrent la maison de l’hospitalier habitant, avec un triste pressentiment de leur sort nouveau. Sa case soignée, garnie de nattes, aux murs nus, mais ^ propres; sa varanda donnant sur une cour plantée d’orangers et de citronniers en fleur ; son salon confortablement rempli de meubles d’acajou du pays, à fonds de cannes tressées, éclairé par des lampes et des bougies de France; l’air accueillant de leur hô e, de sa femme et de ses enfants, douce famille, doucement élevée, aux allures dignes, dont l’attitude révélait encore l’opulence antique, sans rougeur de leur présent plus modeste : tout leur faisait regret, car tout respirait chez lui cette bospitalité simple>et vraie, complète, offerte à pleines mains, à plein cœur, qu’on trouve dans les deux Amériques, surtout dans les républiques espagnoles, et que beaucoup d’Américains exercent comme un sacerdoce.

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Us arrivèrent ù la boutique du chef de police. L’orgueil> leux magistrat leur montra d’abord en détail toute sa maison. Il leur fallut tout parcourir, depuis le magasin, où des amas de colle de poisson et de poisson salé répandaient leur odeur nauséabonde, jusqu’à la loja où l’un des fils de sa seigneurie vendait à fausse mesure du taûa et des étoffes frelatés, aux administrés de son père ; jusqu’au salon, grande pièce carrelée de carreaux plats, peinte en bleu jusqu’à hauteur de poitrine, puis en blanc jusqu’au toit, avec une large bande jaune pour séparer les deux peintures.

L’un des passagers, attardé en suivant, ouvrit par mégarde la porte de l’espèce de dortoir commun de la senhora Yaidoso et de ses ûlles : il aperçut ces dames déjà habillées pour la fête, et achevant de se contempler devant quelques débris de miroir collés aux murailles. Cinq ou six hamacs serrés les uns contre les autres encombraient la pièce, ainsi que des nippes de toute blancheur et de toute qualité, qui séchaient sur des cordes en travers. Pour plancher, la terre nue; pour plafond, les tuiles; pour tous meubles, les éternelles caisses eu bois vert, ouvertes çà et là, et laissant apercevoir un paquet de vêtements en désordre. Un escabeau boiteux supportait pêle-mêle quelques objets de toilette graisseux, ébréchés par le temps et l’usage ; puis toute une apothicairerie de pommades françaises. Le visiteur effaré referma la porte en hâte et rejoignit les autres passagers.

Une grande table carrée, couverte d’une nappe blanche et entourée de bancs de bois fixés dans le sol, était préparée dans la varanda. Des couis en terre, remplis d’une huile rance, armés de longues mèches en coton tourné, servaient de lampes, jetant au-dessus de lu salle leurs clartés douteuses.

A la place de chaque convive on voyait deux assielles, un couteau et une cuiller (de fourchettes rarement, le couteau les remplace ; de serviettes jamais, la nappe commune y supplée toujours).

— Si j’avais été prévenu de la visite de vos seigneuries, dit le scnhor Yaidoso en montrant la table à ses convives, j’eusse envoyé au Para et vous aurais fait servir toutes conserves d’Europe ; mais le temps m’a manqué.

Enfin le souper commença.

Le chef de police fit les honneurs des dons forcés de M. Hospcdage, avec l’aplomb imperturbable d’une autorité brésilienne villageoise, sans môme adresser à ce dernier une parole de remercîment ni de souvenir. La femme et la famille féminine n’étaient pas du banquet; les femmes ne mangent pas avec les hommes : quelques esclaves à peine vêtus et les soldats rameurs servaient les convives.

Pour pain, auprès de chaque assiette, ù même la table, sur la nappe, chacun avait son petit tas de farine de manioc; de la farina d’agua, c’est-à-dire de petits grains jaunes, gros comme des graines de chènevis, durs à casser les dents et d’un goût insipide. Aux deux bouts de la table, quatre plats-gamelles étalaient quatre las de riz cuit à l'eau, et de mingao, c’est-à-dire de farine détrempée dans une eau graisseuse.

Comme boisson, le porto régnait solitaire; non pas ce porto que rêve tout Anglais en voyage, limpide et doré plus qu’un flacon de rOljmpe, mais du porto fort, épais, charge de marc et d’alcool : du vin bleu de Portugal.

Une soupe au poisson, c’est-à-dire quelques n^orccaux de poisson demi-cuits, nageant dans une eau pimentée, fit tout d’abord tressaillir le palais bronzé de M. Sharp

l’amazone

lui-mftme. Vinrent ensuite et simultanément de grandes huîtres cuites, ou plutôt enfumées sur leurs écailles, de l’onto ou du tapir rôti, à la chair rouge, dure et sèche, d’une viande de trentième catégorie, puis cinq ou six squelettes de poulets baignés dans une sauce au tucupi, qui ferait tousser le plus intrépide buveur d’une barrière parisienne. Le festin se termina par de la mélasse calcinée, dite confiture d’orange ou de citron.

Vainement les passagers se ruaient, avec un courage et un appétit dignes d’un meilleur sort, du poisson à l’anta, et de l’anta aux poulets. A chaque bouchée, on pouvait voir les têtes des plus intrépides se redresser frissonnantes et apaiser à gorgées d’eau leurs bouches emportées. L’un d’eux, un homéopathe, sans doute, voulut goûter à des piments qui étalaient devant lui, sur une assiette, leurs peaux rouges et lisses : il en prit un et mordit à même, comme un enfant dans un fruit. 11 crut avoir mordu sur un charbon ardent; et en effel, au bout de quelques minutes, ses lèvres étaient gonflées, ainsi qu’après une brûlure.

Les Brésiliens cependant savouraient avec orgueil et plaisir le souper de sa seigneurie, et sa seigneurie semblait manger pour plusieurs jours. En compagnie du curé, qu’il avait pris à sa droite, il plongeait indifféremment ses mains ou son couteau dans les plats de riz et de mingao, puis dans son assiette et dans sa bouche qu’il gardait toujours pleines à la fois, de poisson, de viande et de poulet. Par intervalles, il essuyait ses doigts aux rebords de la nappe, saisissait une pincée de farine, et la lançait à sa bouche avec une dextérité de jongleur. Il engloutit ainsi tout ce qu’il put contenir, se pressant plus qu’un sanglier domestique; après quoi, il essuya longuement sa bouche

au même rebord de la nappe, el se leva pour porter les santés.

Il but d’abord à la longue vie de Sa Majesté le roi des Français; ce à quoi le capitaine riposta par un toast à l’empereur du Brésil. Puis, s’adressant à chacun des passagers, il but avec chacun d’eux un petit verre de porto à la santé de chacun d’eux ; et il fit sa ronde si complète, qu’à la fin du repas, le capitaine ayant gravement proposé un toast aux droits de dotiane, parce quMIs font vivre les contrebandiers, le digne magistrat, confondant ses devoirs et sa profession, s’écria d’une voix de Stentor : Vive la contrebande I et raconta des histoires à mettre en course tons les douaniers du Brésil, de l'Amazone à la Plata.

Mais si grande que fût la loquacité que lui inspiraient - le porto et l’eau-de-vie de M. Hospedage, le contrebandier-magistrat n’avait nullement perdu la mémoire. Aussi, lorsqu’un des désappointés passagers se leva de table pour demander au capitaine de retourner à bord, sa seigneurie commanda le silence avec un geste imposant d’autorité, et annonça aux Européens qu’ayant improvisé un concert à la façon de ceux de l’Europe, il allait conduire ses hôtes au salon. •

Bon gré mal gré, mélomanes ou non, repus ou non repus, il fallut suivre sa seigneurie. Tout était préparé pour la réception, et la vaniteuse autorité avait fait réunir le ban et l’arrière-ban des musiciens de Vigia. Dans le salon, brûlait sur l’appui de la fenêtre une lampe en cuivre, jetant par trois becs trois lumières fumeuses, et, à travers un nuage plus épais que celui d’une tabagie moderne, les passagers de la Caroline aperçurent tout d’abord une blanche douteuse, madame la chef de police, qui attendait les invités en ^compagnie de ses quatre filles. Elle était

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splendidement couverte d’une robe do soie couleur gorge de pigeon, en cheveux, avec tant de bijoux et de chaînes au col, aux bras, aux mains, qu’elle avait l’air d’avoir emprunté l’échoppe ambulante d’un marchand de chaînes de sûreté. Elle n’ouvrit pas la bouche, oscilla seulement le buste à l’entrée de chaque visiteur, puis alla s’asseoir à l’extrémité de la pièce, derrière les musiciens, et ne quitta plus sa place de toute la soirée.

Ses quatre filles, vêtues de blanc, mais sans bijoux, se tenaient debout à côté de l’orchestre, et ne levaient ni les yeux ni la tête des partitions musicales qu’elles tenaient à la main. Cinq guitares, quatre flûtes et trois violons étalent perchés sur des musiciens, perchés euxmêmes sur des tabourets empruntés à l’église : attendant en silence et dans une attitude respectueuse l’ordre de l’autorité.

Tout d’abord, sa seigneurie alla s’asseoir sur un haut fauteuil situé contre un des murs de son salon, audessous de son portrait, où elle était représentée en grand costume : encadrée d’une large bande de bois peinte en bleu, regardant de face d’un air théâtral, une main sur la garde de son sabre, et l’autre étendue comme un orateur qui va parler. Quand tout le monde fut entré et placé, les uns assis, presque tous debout, le senhor Vaidoso fit signe de fermer portes et fenêtres pour ne laisser fuir aucun son ; puis, se tournant vers le plus âgé des violons, qui paraissait cumuler les fonctions de chef d’orchestre et de premier virtuose, il ordonna de commencer.

Le concert commença :

Quamquam mtminisst horret

incipiam. C’était du français : la Marmllaite. Les quatre

filles chantaient : les violons, flûtes et guitares allaient à l’unisson, chacun de son côté, chacun son essai de Marseillaise; sans s’interrompre, si ce n’est les flûtes et les voix pour reprendre haleine. Les chanteuses ne passèrent ni un vers, ni une note. C’était atroce, inouï, infernal : et le musicien incompris, passager de la Caroline, avoua plus tard que, même aux heures les plus désordonnées de son imagination musicale, il n’avait jamais rêvé bruit aussi complet.

M. 1e chef de police marquait la mesure de la tête et du pied : M. le curé témoignait de sa satisfaction en faisant à ses deux oreilles des parabruits avec ses mains : la Marseillaise finie, le magistrat donna l’exemple des applaudissements, et adressa tant à ses filles qu’aux musiciens quelques éloges, qui provoquèrent presque immédiatement l’exécution d’un nouveau morceau.

Ce fut une romance portugaise interminable. M. de Cinnamon compta les couplets jusqu’au onzième, après quoi la précipitation des exécutants l’empêcha de compter ; mais il estima le tout à environ deux douzaines. Les jeunes musiciennes la chantèrent à voix aiguës et variées, qui, jointes au bruit des instruments, ne laissèrent de\iner ni l’air, ni même les paroles. Mais, en fait de musique, la bonne comme la mauvaise, ne suffit-il pas d’entendre? Comprendre est du luxe.

La romance, sans nul doute, était mélancolique, car la senhora Vaidoso pleurait à plein mouchoir, et sa seigneurie elle-même, l’impassible commandant, était visiblement émue. Toutefois le morceau fini, l’admiration paternelle dessécha la sensibilité de l’auditeur, et le glorieux père des quatre Malibran de Vigia joignit ses bravos aux bravos frénétiques de ses administrés. M. lo padre

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était violet à force de crier en trépignant, des pieds comme des mains. L’une des guitares, dans son enthousiasme — politique, — applaudit vivement en regardant l’autorité. Enfin quelques passagers, emportés par l’exemple, ou pour régler la note du souper, offrirent impudemment des éloges, des bravos et bon nombre de gestes satisfaits.

Les jeunes cantatrices s’épanouirent • comme des pivoines, et fredonnèrent à demi-voix un nouveau supplice. Les instruments tressaillirent sur leurs tabourets, et, sous le coup d’un triomphe aussi complet, le concert allait recommencer plus fort. Mais le capitaine était à bout de patience. Il regarda ses passagers. Trois ou quatre à peine faisaient encore bonne contenance; la plupart étaient dans un état digne de pitié, fiuignés de sueur et d’ennui, sous les souffrances croissantes d’un festin pimenté, d’un concert impitoyable et du manque d’air par quarante degrés de chaleur, dans la fumée d’une lampe nauséabonde, ils restaient là comme des attachés pour la torture.

Interrompant les préludes de la mélodie nouvelle qui se préparait, M. Sharp, à voix haute , chargea M. Hospedage de dire au chef de police, que l’heure de la marée étant arrivée, il était forcé de retourner à bord et d’emmener ses passagers.

Le magistrat connaissait parfaitement les heures de la marée, qui ne montait pas encore ; il se récria sur les exigences du capitaine; mais ce dernier, sans même attendre une réponse, ouvrit brusquement la porte du salon, et ne s’arrêta que dans la rue. <

Vainement sa seigneurie fronça des sourcils olympiens, et se plaignit amèrement d’un procédé tout à fait impoli, disait-elle, inouï jusqu’alors, envers le commandant supé-

LES RÉVOLTÉS DU PARA o7

rieur de Vigia, d’une ville brésilienne comptant plus de six mille habitants! Dame Vaidoso s’éventa avec son mouchoir pour cacher la rougeur qui montait à ses joues; les guitares s’agitèrent ébahies sur leurs tabourets, et les jeunes musiciennes jetèrent sur les passagers auditeurs des regards chargés de muettes prières.

Mais le départ de M. Sharp fut contagieux comme un mauvais exemple. Parmi tous ceux que leur heureuse étoile avait placés près de la porte de sortie, ce fut un sauve qui peut successif, mais général : bientôt il ne resta de patients que les infortunés qui, traqués de l’autre côté du salon, n’osèrent pas traverser à découvert le champ de souffrance déserté par tes heureux fuyards.

Une fois hors d’atteinte, M. Sharp se tourna vers ceux qui l’avaient suivi :

— Messieurs, dit-il, quoi que j’aie fait pour nous délivrer, la marée m’oblige à séjourner encore deux heures devant Vigia. Que ceux qui veulent rester, restent; moi, j’en ai trop, du souper, de la musique et de sa seigneurie. Je retourne à bord.

Mais nul de ceux qui avaient eu le courage de fuir n’était tenté de rentrer.

Quant aux captifs, par place ou par patriotisme exagéré, le dépit de l’amphitryon les délivra bientôt. Sa seigneurie, froissée dans tous ses orgueils, se leva: puis, sans vouloir écouler, ni les consolations du padre, ni les excuses des Brésiliens, qui s’offraient à ramener le capitaine, elle se retira dans ses appariements. Alors chacun composa sa révérence, son sourire, son petit mensonge de gratitude, et prit congé de la senhora, qui s’éventait toujours, toujours assise et silencieuse. Dix minutes après, tout le monde était à bord, et ceux qui, à terre, avaient

applaudi, louange, remercié avec le plus d’effusion, ceux-là surtout se prirent à railler sans pardon et le souper, et le concert, et les toilettes, et la ville entière.

Les rires retentissaient encore sur la dunette de la Caroline, et chacun faisait de son mieux de l’esprit aux dépens de ses hdtes, lorsque le canot de M. Hospedage, resté à terre avec les Brésiliens, arriva contre le bord. Le négociant, appelant quelques matelots, comniença de faire charger sur la Caroline une vache et plusieurs cages pleines de poules, de canards, etc. Vainement le capitaine hésitait à accepter des offrandes d’autant plus magniflques qu’elles composaient toute la basse-cour de l’hospitalier habitant. Les Brésiliens firent comprendre à M. Sharp, que ce serait faire injure à leur compatriote de ne pas agréer ses présents, et M. Hospedage lui dit :

— C’est une vieille coutume brésilienne de fournir à ses hôtes le repas qui suit le départ; mon père n’y manquait jamais, et il appelait cela nourrir le souvenir. Je n’ai pas pu vous recevoir à terre, laissez-moi du moins faire comme mon père faisait, aux jours d’autrefois.

M. Sharp accepta. Sur les instances du capitaine et des passagers, le négociant consentit à venir jusqu’au Para reconduire son parent. Il retourna à terre avertir de son voyage impromptu, et revint presque aussitôt à bord. Ses esclaves attachèrent son bateau à l’arrière du navire, et bientôt, la Caroline leva ses ancres et fut emportée lentement par les flots de la mer montante. La ville disparut dans l’ombre; les pâles lumières qui çà et là brillaient à ses maisons effacées rayonnèrent quelques instants; mais un brusque détour du canal les cacha bientôt; et pour chacun désormais, ces maisons, ces hommes, celle ville qu’ils avaient désirée, comme on désire l’aurore par une

LES RÉVOLTÉS Dü PARA 59

nuit de tempôle : tout cela ne fut plus rien pour eu\I rien qu’un songe effacé! qu’un souvenir! celte ombre des réalités passées, qui seule survit quelquefois aux choses de ce monde!

Le vaisseau, cependant, glissait sur les eaux, emporté parle courant et par une brise légère qui, dans ces parages, se lève toujours avec la mer montante. Le canal de Vigia sinnait comme un sentier de chamois; et, dans l’obscurité de la nuit, on découvrait à peine par l’arrière un étroit espace de flots qui reflétaient les étoiles du ciel ; partout ailleurs, à bâbord, à tribord, à l'avant, on ne voyait que les arbres des rives qui passaient rapides aux deux' côtés du navire, et semblaient devoir à tous instants se prendre dans les cordages. Mais Ântonio veillait : le capitaine, comme les passagers, confiants dans l’œil exercé du pilote, voyaient sans crainte leur vaisseau courir à travers la forêt, et, sous la joie générale d’une prochaine arrivée, des bruits de^voix et de rires sonores troublaient le morne silence de la nature équatoriale.

Le calme du désert ne dura pas longtemps ; on entendit tout à coup au lointain quelques bruits, comme des clameurs étouffées, qui traversèrent l’espace et cessèrent presque aussitôt. Mais le bruit recommença, et on put distinguer des hurlements continuels, formidables, comme si le concert de Vigia se répétait au loin. M. Hospedage apprit aux Européens que ces cris rauques, le bruit le plus fréquent des forêts américaines, provenaient des guaribes ou singes hurleurs, dont une bande errait probablement sur les bords du canal de Vigia. En effet, à un détour du fleuve, les cris devinrent subitement si rapprochés qu’ils semblaient partir du navire même ; les passagers entendirent un bruit de feuilles secouées. C’étaient

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les guaribes qui fuyaient, courant sur les branches des arbres, aussi vile que le comportent leurs paresseuses allures, et sans cesser leurs cris discordants. La Caroline s’éloignant rapide, les hurlements s’effacèrent bientôt dans le silence de la nuit.

Le navire marcha pendant toute la marée; mais il fut forcé de s’arrêter lorsque le perdant commença; et, au matin, quand l’aube fit lever les passagers, la Caroline, mouillée à l’entrée du canal, avait devant elle le fleuve étendant son horizon infini, et sur le côté, la forêt bordée, tant que la vue pouvait s’étendre, d’un b:mc de sable uni.

Près d’eux, sur la plage, une monlarie était échouée, et cinq Indiens fumaient, accroupis auprès d’un feu, tandis que des femmes indiennes assises autour d’un filet de pêche, en réparaient les mailles brisées.

Leurs corps rouges se dessinaient éclairés à la fois par les premières clartés du jour et par les lueurs des flammes du foyer. Les femmes avaient un jupon; les hommes étaient nus, sauf une corde légère qui ceignait leurs reins. Aucun des pêcheurs ne semblait s’inquiéter du bâtiment qui était venu troubler leur solitude.

Quand le long filet, , garni par en haut de morceaux de bois de balsa légers comme des lièges, et par en bas de balles de plomb attachées ensemble, fut réparé à leur gré, les hommes se levèrent. Deux d’entre eux allèrent prendre chacun une longue perche de bois attachée aux deux extrémités du filet; puis l’un des pêcheurs, entrant dans l’eau, avança ainsi cent pas environ : quand le flot lui vint à hauteur des épaules, il se tourna et commença de marcher en se maintenant toujours à même distance du rivage, tandis que son compagnon côtoyait la plage par un pied d’eau seulement.

LES RÉVOLTÉS 1)1 l’AKA 61

Pendant ce temps, les autres Indiens étaient montés dans la niontarie : d’un coup de pagaye, ils se dirigèrent en dehors du filet; et, pendant que l’un d’eux conduisait le bateau lentement, sur une ligne parallèle aux pêcheurs, les autres battaient l’eau à l’aide de longues gaules, pour empêcher les poissons de fuir de leur côté, c’est-à-dire vers le large.

Cependant les Indiens qui promenaient le fliet avançaient lentement, en droite ligne. Quand ils curent ainsi marché pendant dix minutes environ, celui qui était le plus avancé dans l’eau revint vers le rivage, toujours escorté de la montarie, et se rapprocha peu à peu de son compagnon. Les deux pêcheurs, et, avec eux, les deux extrémités du tilet se réunirent. Les trois hommes du canot se joignirent aux deux autres, et tous les cinq commencèrent à tirer le filet à la plage. Les femmes de la troupe, entrant dans l’eau à leur tour, prirent les gaules, battirent les Ilots pour empêcher les poissons de s’échapper en se rasant dans la vase, et bientôt, dans toute la partie du fleuve enserrée par le filet, on vit s’élancer ou nager à fleur d’eau, des poissons qui luisaient comme des éclairs aux rayons du soleil levant.

Le cercle se rétrécit peu à peu; les poissons parurent plus nombreux, plus agités, à mesure qu’ils manquaient d’espace dans la prison mouvante qui se resserrait sur eux. Les cinq hommes ne suffisaient plus à tirer cette masse pesante de corps pressés. Les femmes vinrent à leur aide, et tous ensemble faisant im dernier effort, les passagers purent contempler sur la plage une masse de poissons de toute espèce et de toute grosseur, que M. Hospedage estima à deux cents livres au moins.

Aussitôt les femmes prirent un à un les plus gros et les

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jetèrent au loin vers le milieu du banc de sable, tandis que les hommes maintenaient le filet. Quand il ne resta plus que des poissons de petite taille, qu’on apercevait sautillants à travers les mailles, les Indiens retournèrent à leur feu, tandis que les femmes, s’asseyant à terre à moitié dans l’eau, secouaient sur le sol un flot de menu poisson à faire la joie d’un pêcheur européen. Elles nettoyèrent activement le filet, arrachant les branches et les débris de végétation qui y étaient accrochés, renouant les cordes brisées, rajustant les plombs, réparant tout. Les hommes cependant fumaient, silencieusement accroupis sur le sable autour du feu.

Quand tout fut prêt de nouveau, les femmes se portèrent un peu plus loin, sur une autre partie du rivage, à quelques brasses seulement du navire. Les Indiens alors se levèrent lentement, et la pêche recommença de la môme manière. Mais tout à coup celui des pêcheurs qui était le plus avancé dans l’eau, et dont on n’apercevait que la tête au-dessus des flots, poussa un cri de détresse. Sa tête disparut un instant pour reparaître un peu plus au large, à quelques pas de la perche du filet, qu’on voyait surnager en dérive à la surface des eaux.

Les femmes, l’autre pêcheur et les Indiens de la montarie regardaient silencieux, mais sans avancer, leur camarade qui paraissait se débattre à grand’peine contre un ennemi sous-marin. Il s’engloutit de nouveau pendant une minute environ; minute de terreur pour les passagers qui contemplaient cette scène du haut du navire; minute • d’attente impassible et muette pour les Indiens. Il reparut enfin à la surface, nageant à mouvements débiles : et se rapprbehant du rivage, il réussit à se lever dans les flots, qui montaient encore jusqu’à ses genoux : son corps rou-

geâlre se dressa un moment au-dessus des eaux jaunes de la rivière. Mais il retomba presque aussitôt, vaincu par la douleur ou par une force supérieure, qui l’attirait au fond du fleuve. Il se roula dans l’eau, sans direction, comme un cadavre qu’un flot puissant roule sur une grève, et, à ce moment, les passagers aperçurent avec horreur un serpent noir passant lentement à fleur d’eau, tantôt sur son corps, tantôt sur ses jambes, qui frémissaient par mouvements convulsifs.

— C’est un puraqué, une couleuvre- électrique l cria M. Hospedage.

Aussitôt le maître. Malcontent, qui regardait cette scène sans comprendre le danger que courait l’Indien, tant l’apathie de ses compagnons était absolue, se jeta du haut du navire dans l’eau profonde où la Caroline était mouillée. En une seule brasse il fut au rivage, et en trois bonds près du naufragé, sur lequel le serpent continuait à promener lentement son corps noir.

Là, il se baissa et voulut saisir le reptile par le milieu du corps pour l’arracher de sa proie ; mais , en le touchant , il sentit aux coudes et aux genoux une commotion instantanée, douloureuse, comme celle d’une décharge de machine électrique, qui le fit reculer malgré lui.

A la vue de ce nouvel ennemi, le reptile, abandonnant sa première proie, se roula jusqu’au maître d’un mouvement rapide, et, arrivant sur lui, enrpula autour de ses jambes son corps visqueux et noir.

La secousse électrique fut terrible, car Malcontent poussa un cri de douleur, sauta en l’air comme s’il eût marché sur du feu et tomba dans l’eau. Aussitôt l’animal, quittant les pieds de sa victime, monta sur son corps, qui, par le

l’amazo.ne

peu de profondeur des flots, était à demi découvert, et commença de passer sur lui lentement. Le maître sc releva à moitié, et de ses deux mains s’efforça d’écarter le reptile; mais l’oppression qu’il éprouvait était si forte, les secousses si répétées, que ses bras retombèrent inertes le long de son corps, et que, se sentant étouffé sous des étreintes incessantes, il n’eut plus assez de force pour chasser son ennemi.

Du haut de la Caroline, les matelots avaient vu la chute du maître; trois ou quatre s’ébranlèrent pour le secourir. Le mousse, plus agile que les autres, arriva près de lui au moment où, brisé par les commotions électriques. Malcontent ne se débattait plus qu’à peine sous le serpent. Sans hésiter, sans calculer sa force ni le danger, l’enfant saisit à deux mains la couleuvre et la lança vers la haute plage du côté du feu. Il ressentit une commotion violente, sans sê rendre compte de la cause de sa douleur momentanée; mais, soit que ses muscles fussent moins fortement atteints par le fluide électrique, soit que le serpent fatigué fût à bout d’électricité, l’enfant ne parut pas s’inquiéter de cette secousse. Avec la vivacité de son ûge et de son affection, il souleva la tête du maître, qui commençait à revenir à lui, et déjà il le traînait hors de l’eau, lorsque deux matelots arrivèrent à son aide. Tous trois ensemble enlevèrent le malade, qui avait la tête perdue et pouvait à peine proférer des sons inarticulés, tant il avait d’oppression.*

De la dunette du navire, M. Hospedage leur cria de l'étendre dans l’eau, de lui en faire avaler quelques gouttes, puis de laver à grand flot le derrière de sa tête et ses tempes; ils obéirent, et, en effet, au bout de quelques minutes, Malcontent respira plus librement; bientôt

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