l’amazone
ennui, chassés par eux-mêmes; les autres sont saisis par les malheurs de cette vie, et chacun traîne ici-bas sa plhie humaine, secrète ou visible à tous.
Madame Cerny et ses amis ne pouvaient ni ne devaient, ' selon les lois sociales, abuser trop longtemps de l’hospitalité du fazender. Ils parlèrent de retourner au Para. Mais la jeune Brésilienne et sa mère, qui, d’ailleurs, se prenaient, chaque jour davantage, d’une affection sympathique pour Clémence, la supplièrent de rester quelques jours encore. Les deux Français étaient, pour le fazender, des compagnons de chasse infatigables, et, comme M. Merry l’avait dit, leur présence était une bonne fortune pour leur hôte. Sans se faire prier bien longtemps, ils promirent de rester à l’engenhede Fcnturo, jusqu’à la veille du départ de la Caroline. Le fazender envoya un canot et deux nègres à la ville, afin de savoir l’époque précise à laquelle le navire français devait mettre à la voile. La jeune femme chargea secrètement l’un des esclaves de s’informer des bruits de Bélem, et surtout de voir de sa part la mulâtresse qui l’avait renseignée.
Le canot revint le lendemain matin, rapportant une lettre de M. Merry pour les Français. La Caroline ne devait pas être prête avant une semaine entière, et, d’après certains bruits qui couraient en ville et sur lesquels le Marseillais ne s’expliquait pas d’ailleurs, il conseillait à ses compatriotes de rester le plus longtemps possible à l’engenhe de son ami le brigadeiro, comme il l’appelait.
Mariquinha apprit par son esclave que, loin d’abandonner ses projets contre les blanches, le négrier avait tout préparé pour les faire saisir aussitôt leur retour. L’un des moines de San-Antonio, gagné à prix d’argent, prêtait les mains à tout. Le directeur de la douane lui-
LES RÉVOLTÉS DU PARA i41
même, circonvenu par le chef de police, devait aller prendre sa femme le lendemain et tâcher de faire revenir les Européennes à la ville.
Habituée à dissimuler par nécessité de sa vie de demiservitude, la jeune Brésilienne garda le silence même visà-vis de sa mère ; seulement, afln de déjouer les projets criminels de son mari, elle résolut de quitter l’habitation pendant la journée du lendemain. Avec cette habileté, qui, comme un apanage de leur faiblesse apparente, semble innée chez toutes les femmes, elle décida le fazender à conduire les Européens à l’engenhe d’une sœur de sa mère. Une marée presque entière séparait cette habitation de la leur, et la jeune femme, connaissant la paresse nonchalante de son mari, savait bien qu’il ne se donnerait pas la peine de venir jusque-là : même pour accomplir une perfidie.
Tout le voyage fut décidé, préparé, réglé par elle; sans que personne, hormis l’esclave peut-être, pût soupçonner la part qu’elle y prenait. Mais les esclaves de Ventura adoraient Mariquinba; jamais elle ne revenait de la ville sans rapporter un mouchoir, on collier de grains d’or de Portugal pour les négresses et du tabac de Borba pour les nègres. L’esclave messager ne trahirait jamais la jeune femme I
Il n’y a que la tombe qui sache garder le secret mieux qu’un nègre, et la reconnaissance est la vertu essentielle de sa race. Fidèle à son amour comme à sa haine, il est
toujours muet lorsqu’il le faut. Généralement ces qualités, grandes et sérieuses, manquent à l’Indien, et c’est le côté faible de cette race intelligente, souvent dévouée jusqu’à la mort. La nature inquiète, mobile, capricieuse de ce sauvage enfant des forêts américaines, oublie vite
iii l’amaxOiNE
le bien comme le mal. 11 est trop vagabond pour garder rien. Le nègre, être sédentaire, se reploie sur lui-même, vivant avec ses pensées et les remâchant, en quelque sorte, comme un bœuf qui rumine.
La jeune Brésilienne était donc certaine que l’esclave •garderait son secret ; cependant, par surcroît de prudence, elle le fit désigner pour ramer sur le bateau qui devait les conduire.
Le lendemain, deux heures avant le jour, afin d’éviter la chaleur, la plus grande montarie de l’engenhe, montée par douze rameurs, emmenait les Européens, le fazender et sa fille. La mère de la jeune femme resta sur l’habitation avec son fils.
La barque descendit lentement le Moju. Elle avait à lutter contre la marée montante, qui refoulait les flots de la rivière. Mais le Moju est large et tortueux; les marées n’y ont pas autant de force que dans les autres petits canaux qui sillonnent l’immense delta des bouches de l’Amazone. La montarie arriva avant le jour à l’entrée de ce fametix canal qui, joignant le Tucumanduba au Moju, permet ainsi d’aller de Bélem jusque dans le ’focantins, à plus de vingt lieues dans l’intérieur, toujours par canaux, et en évitant les dangereux coups de vent du bas Amazone.
La marée portait, refoulant les eaux du fleuve, et ce fossé d’un quart de lieue de long sur vingt-cinq pieds de large, fut vite parcouru. Les voyageurs étaient étendus sur des nattes, sur le toit de la montarie, jouissant de la fraîcheur parfumée de leur route, lorsque le nègre pilote fil observer au fazender une lueur rougeâtre, qui apparaissait dans le ciel au-dessus des arbres de la forêt et dans la direction de la petite ville d’Igarapè-Mirim.
LES RÉVOLTÉS DU PARA iiÜ
— C'est le feu, dit le fazender. Ne vous effrayez pas, messieurs, ajouta-t-il en riant A celte heure, un incendie se voit de loin. C’est quelque campine des bords de l’Amazone, à laquelle on met le feu pour rafraldür le pâturage. C’est notre coutume américaine.
L’esclave secoua la tête sans rien dire.
.La barque cependant avait quitté le canal creusé de main d’homme, et courait de toute la vitesse de ses rameurs et de la marée montante, dans des eaux plus larges et plus profondes. L’engenhe était encore éloignée de deux lieues à peine, et les Européens ne se lassaient pas d’admirer aux deux côtés du fleuve cette végétation dense comme un mur de verdure, lorsque Henriette, qui avait la tête tournée vers l’avanl de la montarie, appela l’attention générale, en disant :
— Voyez donc ce tronc d’arbre, qui flotte là-bas au milieu de cette place éclairée par le soleil naissant. Il y a deux corbeaux qui volent autour comme pour s’y reposer.
Les voyageurs se levèrent afin de mieux voir. Le tronc d’arbre était le cadavre d’un nègre. Les esclaves cessèrent de ramer pour ne pas être emportés à passer sur le corps. La montarie arriva dans ses eaux; les corbeaux urubus volèrent un peu plus haut dans l’air, mais sans cesser d’escorter leur proie future. Le cadavre, en>porté par la marée montante, glissait rapidement, tantôt paraissant presque entier à fleur des eaux jaunes de la rivière, tantôt ne laissant voir que le haut du corps. Dans un des mouvements inertes que lui imprimait le flot, les Européens découvrirent à la poitrine un trou de balle, qui avait dû occasionner la mort. Le fazender donna l’ordre de continuer la roule.
— Senhor, dit Montfort, les corbeaux vont manger ce
cadavre. Si on l’enterrait? la terre du rivage parait facile à remuer. Vos nègres avec leurs pagaies auraient fini en quelques minutes.
— Peuh 1 reprit le fazender, ce n’est qu’un nègre. Et puis il serait déterré cette nuit. Que les urubus ou les mucurras le mangent, peu importe!
Mais madame Cerny se pencha vers la jeune Brésilienne. — Ma bonne Mariquinha, lui dit-elle à voix basse, priez votre père pour moi. Que ce cadavre ne reste pas ainsi sans sépulture.
La jeune femme sourit d’un air étonné. Mais elle dit au fazender :
— Paï! la senhora désire que vous le fassiez enterrer.
— Je suis aux ordres de madame, fit le Brésilien en s’inclinant, et d’un geste il arrêta ses nègres, qui avaient déjà repris leurs pagaies pour s’éloigner :
— Americo, dit-il, prends ce corps; regarde où il est frappé, afln de prévenir le promoteur public; descends à terre avec deux nègres et enterre-le : ou plutôt, attends.
Et se tournant vers madame Cerny :
— Votre seigneurie désire seulement que le cadavre ne soit pas mangé par les vautours, dit-il ; je vais lui faire mettre un morceau de fer au col, et il ira ainsi aa fond de l’eau. C’est la manière d’enterrer à la mer.
Clémence fit un signe d’assentiment.
Deux des nègres prirent la tête du cadavre. Ses épaules apparurent. Elles étaient comme hachées de coups de couteau. Ils attachèrent à son corps en travers un morceau de fer de quelques livres ; le cadavre disparut aussitôt sous les eaux.
La barque repartit.
— Il est aux poissons maintenant, dit le fazender. Minlia senhora, sur notre sol, le nègre passe tôt ou tard par les vautours, les poissons ou les fourmis.
— Parbleu ! reprit Montfort, croyez-vous, cher hôte, que, pour avpir une gaine de bois, le blanc d’Europe s’envole dans les airs, comme Notre-Seigneur?
Mais il vit une contraction douloureuse sur la figure de madame Cerny, et, changeant aussitôt de conversation, il montra au fazender une petite plaine naturelle qui s’éten- *dait sur la droite de la rivière.
Cinq ou six bœufs y paissaient, ayant de l’eau jusqu’aux jarrets.
Le fazender jeta sur la savane un regard rapide ; puis se tournant vers son pilote ;
— Le Portugais de Jararaca est-il devenu fou, dit-il, pour laisser ainsi son bétail sur la campine? Quand la marée va remplir tout à fait, ses bêtes vont être emportées dans le canal et se noyer. Il faudra l’avertir en passant.
Le pilote secoua la tête comme au moment où il avait montré la lueur d’incendie à son maître.
— Eh bien, dit le fazender, pourquoi prends-tu ta figurd de trépassé?
— Les vaches du Portugais sont seules par la prairie 1 les cadavres courent le canal! le feu est dans le ciel!
— Vous savez qu’Americo est le sorcier de l’engenhe, dit le fazender en riant ; mais ce n’est pas un gai sorcier. Ce maudit noir est toujours ainsi, — le contraire de tout le monde. Parce que ce matin je me sens joyeux. . .
11 n’acheva même pas sa phrase commencée. Le fleuve en cet endroit s’élargissait brusquement, formant comme
l’amazone
nts
un petit lac qui ouvrit tout à coup une perspective nouvelle aux regards des voyageurs.
Sur la rive droite, à ceni pas, on voyait quatre ou cinq pans de murs à demi couverts de poutres noircies, dont quelques-unes brûlaient encore. Des fumées s’élevaient, montant vers le ciel, par lentes .spirales. Sur la grève quatre ou cinq chiens gris et des [)orcs blançliâtres étaient ameutés côte à côte, au milieu de lambeaux sanglants qu’ils dévoraient. Une bande d’urubus grouillait à terre comme une fourmilière noire, où à chaque instant de * nouveaux corbeaux, venant du haut du ciel, arrivaient prendre place.
On n’apercevait sur la grève déserte aucune créature humaine. Rien que des débris d’incendie, des cliiens, des pourceaux et une nuée de vautours. La forêt, solitaire et muette, fermait l’horizon. A côté de la maison fumante, des citronniers, des orangers, chargés de fleurs et de fruits, protégeaient de leur ombre quelques plantes d’Europe à demi ensevelies dans la verdure. Des colibris, des oiseauxmouches, de grands papillons bleus volaient d’une fleura l’autre : les rayons du soleil levant inondaient de lumière et ces débris et cette nature souriante.
Le fazender laissa tomber ses bras au long de son corps et murmura :
— Jararaca a brûlé !
Mais presque aussitôt, se tournant vers les nègres qui regardaient, sans remuer, ce .spectacle de désolation :
— Vile, vite à la grève! On ne voit personne, et les urubus sont là.
Les pagaies plongèrent à l’eau, et bientôt le monlaric heurta le rivage.
La troupe de vautours s’enleva dans l’air, et le bruit de
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les révoltés du para
leurs ailes retentit comme un coup de canon lointain. Les chiens levèrent la tête et se prirent à fuir en hurlant. Les pourceaux continuèrent leur festin.
. Plus de trente cadavres, nègres ou mulâtres, étaient' étendus sur le rivage, demi-nus : la plupart déjà étaient en partie mangés, et sur le sol on voyait de tous côtés des lambeaux de chairs sanglantes.
Les blancs, d’instinct, prirent leurs fusils : Montfort, moitié de gré, moitié de force, fit rentrer les femmes dans l’intérieur de la montarie, et resta en dehors, prêt à tout.
Paul et le fazender sautèrent sur le rivage, suivis des esclaves. Avançant à pas cherchés pour ne pas fouler ces débris humains, les deux blancs allèrent ju.squ’aux murs fumants de l’iiabitation, tandis que les nègres restaient au milieu des cadavres. Dans les pays habités par des races diverses, chaque famille humaine, à l’heure de la mort, recherche sa race : comme des soldats, au lendemain d’une bataille, cherchent parmi les morts les uniformes du régiment.
Des débris fumants encombraient le sol, mais le feu s’éteignait; les poutres, les solives, les portes semblaient ne pas vouloir brûler. Les feuilles des toits et leurs menus supports seuls étaient consumés, car presque tous les bois de l’Amérique dû Sud sont si denses, qu’ils ne brûlent ni ne surnagent.
Les blancs traversèrent une cour sur laquelle étaient situés des hangars déserts, dont il ne restait plus que les poutres et les murs, et arrivèrent à la demeure du maître ; ils voulurent pénétrer par les portes ouvertes et noircies; mais la chaleur enfumée qui sortait de l’intérieur ne leur permit pas d’entrer. Ils firent le tour : de vivants, personne! mais sur le- derrière de l’habitation cinq corps de
l’amazonr
femmes et d’enfants blancs gisaient à terre, à moitié brùr lés sous une solive encore enflammée. A quelques pas de là, deux cadavres d’hommes étaient cloués à des man- 'guiers à cdlé l’un de l’autre. Les meurtriers avaient dû crucifier leurs victimes, vivantes encore, car les figures des deux blancs étaient contractées aiTreusement. Leurs corps et les arbres voisins portaient des traces de balles, comme si on avait fait de ce lieu funèbre un- polygone à exercice ; à cûlé des cadavres, aux arbres, les traces des résines qui avaient coulé au long des troncs, accusaient les places où les torches avaient éclairé les cibles vivantes des assassins.
Le crime datait de la nuit même. Le fazcnder reconnut les cadavres du seigneur de l’engenhe et de son fils. Les corps à demi consumés étaient ceux de sa femme et de ses jeunes enfants.
— Pauvres gens ! dit le Brésilien en regardant les cadavres. Ils ont payé pour tous. Les cabanos ont passé par ici. Le Portugais de Jararaca avait commis bien des vols, et par lui bien des Indiens ont couché dans la geôle. Mais leur vengeance est affreuse. Fasse le ciel qu’ils se bornent à ces meurtres...
Puis, saisi d’une terreur soudaine ;
— S’ils allaient à Ventura! dit-il. Je ne leur ai jamais fait de mal ; mais les cabanos, une fois déchaînés, ne connaissent personne.
Et, blême d’épouvante, il saisit le bras de Paul en l’entraînant vers le rivage :
— Partons, partons, dit-il ; il n’y a plus rien à faire ici ; la mort n’attend pas et Ventura est loin.
Les deux hommes regagnèrent précipitamment le canot . Les esclaves s’embarquèrent derrière eux.
— Tous sont morts, dit le fazender en rentrant dans l’intérieur de la montariej où les femmes attendaient impatiemment son retour, en regardant par les fenêtres de la chambre.
— Et ma tante? dit la jeune Brésilienne, allons vers elle.
— Ta tante! après ta mère! après ton frère! dit le fazender... Qui sait?
Le silence se fil sur l’embarcation. On n’entendait que les pagaies des esclaves, qui frappaient l’eau à coups pressés. Mais la marée monte formidable à travers les petits canaux du bas Amazone. La barque n’avançait qu’à peine, tandis que les débris d’arbres et de végétations charriés par le fleuve passaient au long du bord emportés à toute vitesse.
Les esclaves ramaient depuis plusieurs minutes, et l’habitation était toujours en vue. Les blancs de la montarie ne pouvaient détacher leurs yeux de ce hideux spectacle. Henriette et Mariquinha pleuraient : le fazender excitait ses nègres, qui pagayaient sans relâche.
Enfin, un détour du fleuve cacha aux voyageurs ce qui restait de Jararaca. L’embarcation s’enfonça dans le canal bordé de forêts par lequel elle était venue, faisant route à peine : mais au bout d’une heure environ la marée contraire arriva par derrière, remontant le Tucumanduba: les flots du Moju reculèrent à leur tour, et là montarie, emportée par ses douze pagaies, avança rapidement Elle arrivà bientôt en vue d’une espèce de petit lac, qu’elle avait à franchir avant d’arriver au canal creusé de main d’homme, qui conduit au Moju.
Là, comme à un carrefour de forêt, aboutissaient sept ou huit routes ou canaux divers, entre autres un chenal qui mène à la ville d’Igarapé-Mirim. Par ce chenal, presque
l’amazone
jâO
en face d’eux, v^ait une grande barque chargée d’hommes iirmés de longs fusils et de subres d’abulis.
La monlarie du fazender, lancée à toute vitesise, traversa le carrefour comme un éclair, et poursuivant sa route, entra bientôt dans l’étroit canal qui mène au Moju. A cent pas devant elle, une barque pleine d’hommes armés comme l’autre, descendait au Ilot. Forcer le passage était impossible; il y a juste place pour deux bateaux sur le canal. Le fazender donna l’ordre de rétrograder pour fuir par l'une des routes du carrefour; mais une barque lancée ne s’arrête pas comme un cheval : emportée par le courant et par son propre essor, la monlarie perdit trois ou quatre minutes à rompre sa marche pour revenir en sens contraire; les bandits", arrivant par le bras d’Igarapé- Miiim, débouchèrent à leur tour à l’entrée du canal. Les Européens étaient pris entre deux ennemis, sans fuite possible. Le fazender donna l’ordre de laisser courir au flot.
Il y eut un mouvement marqué parmi les hommes des deux embarcations, et les blancs virent avec effroi .des corps demi-nus, de couleurs diverses, les uns rougeâtres, les autres presque noirs ou tatoués, s’agiter sur les canots en les désignant du geste.
Cinq ou six coups de feu partirent successivement du bateau le plus éloigné ; les balles sifflèrent autour des Européens assis sur le toit de la montarie, et l’une d’elles frappa la cabine avec ce bruit sec d’une balle qui rencontre une planche. Monfort entendit : d’un bond il sauta sur le pont du canot, et de là dans la chambre où se trouvaient les dames. Mais la cabine était en bois d’-itauba : la balle n’avait pas pénétré.
Les deux barques arrivèrent rapidement à la montarie
du fazender. Les Européens purent distinguer tous les trait? de ces hommes à faces sinistres, farouches, variés comme une mêlée de bêtes fauves. Quel(]ues-uns vomissaient des imprécations et faisaient des gestes menaçants : tous fixaient sur les blancs des regards de vautours qui , tiennent une proie.
Mais alors, sur le toit de la première barque , se dressa tout à coup un homme vêtu d’un pantalon et d’une che- , mise, avec des pistolets à sa ceinture. C’était le chef de l’expédition, sans doute, car il cria d’une voix enrouée par la fatigue, mais forte encore :
— Que nul ne tireî Le blanc protégeait la vieille.
Quelques voix murmurèrent des paroles grossières. Cependant il y eut comme un temps d’arrêt; le chef voulut en profiter :
— Celui-ci n’est pas un Portugais, dit-il; il est Brésilien comme nous. Laissons-le et entrons dans le Moju. Les engenhes n’y manquent pas.
Mais un bandit cria ;
— 'Non, non I c’est un fazender. Â mort ! à mort comme • les autres 1
Vingt voix répétèrent le cri sanglant; sans s’irriter, le cheî .se tourna vers les plus bruyants de sa bande et dit ;
— Le premier qui louchera au vieux, je le tue. Le vieux a protégé la vieille. Quant aux autres blancs, tirez si vous voulez. Je ne les connais pas.
Mais le fazender, qui jusqu’alors était resté silencieux, leva son chapeau en l’air, pour faire signe qu’il voulait parler, et se tourna vers le chef en disant :
— Les blancs sont mes hôtes; tue-moi d’abord si tu les veux tuer.
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2ü2 ' l’a.mazüni;
— Eh bien, qu’on ne tue personne : le blanc est l’ami de la vieille, nul n’y touchera.
La voix du chef se perdit dans une explosion de murmures sinistres. Il y avait trop de fureurs amoncelées parmi ces hommes, trop de sang dans l’air. La lutte suprême, c’est-à-dire la mort, était imminente pour les captifs, lorsqu’une voix partie de l’un des canots fit dériver tout à coup la colère de cette foule impressionnable et mobile.
' — n y a des senboras dans la cabine !
Aussitôt les cris recommencèrent sur les deux barques.
— As femeasi as femeas! Fais sortir les femmes, vieux, on ne te tuera pas.
— Je vais voir pour tous, dit le chef,- et faisant signe aux nègres d’approcher sa montarie de celle des blancs,
11 sauta dans leur barque. Cinq de ses compagnons le suivirent, et tous voulurent monter; mais il repoussa du pied son propre canot, et se tourna vers le /azender en disant : ’ ^ '
— Viva O brigadeiro !
Seulement alors, le Brésilien reconnut le bandit qui venait de le protéger. C’était un Indien métis dont il avait • longtemps secouru la marraine, veuve d’un Péruvien réfugié.
Cet homme, cependant, étendit la main sur la porte de la cabine où étaient les femmes : Montfort l’arrêta.
— Tue, dit-il en espagnol, mais ne touche pas aux femmes.
— Le blanc est Espagnol, reprit le bandit, en regardant le jeune homme. Moi aussi, je suis Espagnol du Pérou.
— Vaya pues. Les Espagnols sont tous caballeros, qui savent respecter les senhoritas.
LES RÉVOLTÉS OU PARA io3
— Et moi aussi je suis caballero. Nul ne touchera une femme que choisi par elle. Combien sont-elles?
— Trois, dit Montfort.
— C’est bon.
Aussitôt, s’élançant sur le toit de la monlarie, il commanda le silence à ses soldats ;
— Amigos, dit-il, il n’y a pas de senlioras pour tous. Nous sommes Tapuyos, mais caballeros. La chaleur est forte; il y a encore de l’eau de feu à la ville : retournons à Igarapé-Mirim. Les femmes choisiront. Cette nuil seulement nous irons brûler dans le Moju.
— Bien dit, bien dit! crièrent d’une .seule voix les bandits. Esclaves, tournez vers Igarapé-Mirim.
Les nègres rameurs des cabanos firent faire volte-face aux deux barques, qui reprirent le chemin de la petite ville. Le canot du fazender, sur lequel le chef était resté, suivait bord à bord. Les bandits l’attachèrent à l’une (fe leurs embarcations.
— Branco, dit le métis, tu ne reconnais pas l’afilhado de la vieille Carlota?
— Non, reprit le fazender d’une voix presque sévère. Carlota était une bonne vieille ; toi, tu veux voler ma fille.
— C’est ta fille qui est là, la belle Mariquinha?
— Si, — ma fille et deux senhoras de France.
— Dis à ta fille de me choisir, et nul autre n’osera même la regarder. Tu viens de l’engenhe de ta sœur? Astu vu Jararaca? Les Tapuyos savent se venger!
— Malheureux! reprit le fazender, dont les souvenirs se reportaient peu à peu sur l’adolescence du bandit, qui t’a rendu ainsi, loi l’afilbado de la vieille?
— J’ai fait un mort, dit le jeune homme d’une vçix
Î54 l’amazone
sombre; alors je me sois sauvé dans les bois. J’ai réuni des cabanos, et je suis un chef. Les Portugais ont vu si je savais tuer.
Quand tu venais à Ventura conduisant 1a vieille, tu ne parlais pas de tuer, alors!
— Tu ne sais donc rien, loi? reprit ie métis avec une fureur contenue. Carlola prospérait. Un jour, un Portugais maudit est venu au cacoal. Il a montré à la vieille un grand peigne d’écaille. La vieille l’a aclieté trente mille reis sans payer, — à intérêts. Au bout de six mois, il a demandé deux cent mille reis. La vieille ni moi ne les avions. Alors je l’ai prié ; mais il a ri en disant :■ « Je ferai vendre. » Il y a deux mois, il a fait vendre et est venu chasser la vieille, lui-même. Je l’ai prié encore; il a ri encore. Alors je l’ai tué, et me voilà.
L’Indien, en proie à ses souvenirs, garda le silence; puis, tirant de son sac en filet, une carotte de tabac, il en coupa quelques parcelles, fit une cigarette, battit le briquet et se prit à lumer par bouffées épaisses.
Cependant les canots continuaient leur route vers Igarapé-Mirim; ils passèrent successivement devant deux engenhes qui brûlaient encore et paraissaient désertes. Enfin les premières maisons de la petite ville apparurent Leur vue sembla porter la joie parmi les cabanos, car Un grand bruit s’éleva sur les canots, tandis que le chef, qui était dans la montarie du fazender, disait à ce dernier :
— Fais rester les femmes dans la cabine. Je vais à terre. Mes hommes te garderont. Ils sont du Tocantins comme moi, et empêcheront que tune sois tué.
Il sauta sur un des bancs de son canot. Ses compagnons restèrent à bord, nonchalamment assis sur le toit de la montarie.
LES RÉVOLTÉS DU PARA 2o5
Monifort profita de cei instant de répit ])our entrer rapidement dans la chambre où étaient les trois femmes.
Madame Cerny et Mariqninha avaient tout entendu; mais elles ne disaient rien, et cherchaient à calmer les frayeurs d’Henriette, qui ne comprenait que le danger de mort.
Au moment où Monifort entra, Clémence se précipita vers lui en disant à voix basse :
— Henri, vous me tuerez d’abord, n’est-ce pas?
— Oui, dit-il. Mais calmez-vous, et surtout ne paraissez pas en dehors.
La barque cependant était arrivée devant la ville. Sa petite église à demi gothique, ses maisons blanches, séparées par des bananiers aux reflets de soie, ses toits , rouges, brillaient au soleil. Près de l.i plage, sous des manguiers, une vingtaine de bandits fum'aient en se berçant dans des hamacs; ils se levèrent en voyant arriver les embarcations.
Les cabanos des deux canols sautèrent sur la grève; quand les gardiens des blancs eurent vu débarquer le dernier de leurs caparades, l’un d’eux, se tournant vers le fazender, dit : • '
— Le blanc a du tafia : qu’il en donne, et nous le protégerons. Les autres vont boire à terre.
Le fazender leur fit donner une bouteille de tafia.
— Plus! dit le Tapiiyo, et, portant la bouteille fiscs lèvres, il en but environ la moitié d’un seul trait. Puis, tout en reprenant haleine :
— Donne un frasque pour chaque homme.
' — Je n’ai que trois frasijues à bord, répondit le fazender.
— Donne-les.
l’amazon K
Un nègre donna les trois frasques. Les .cinq hommes se prirent à rouler des cigarettes, en buvant par gorgées à même les frasques, tandis que l’on d’eux, fatigué de la chaleur, se plongeait dans l’eau le long de la montarie.
A cet instant Paul se tourna vers Montfort et le regarda d’une façon significative. Les deux -jeunes hommes s’étaient compris. *
Êtes-vous sûr de vos nègres? dit Montfort au fazender, brusquement et en français.
— Comme de moi-même.
— Alors nous sommes quinze. Ils sont cinq.
L’œil du Brésilien resplendit. Il n’y avait plus personne sur la grève, et la petite ville semblait déserte. Les bandits, réunis en, assemblée sans doute, discutaient le sort des prisonniers.
Le fazender se baissa comme négligemment sur son pilote et lui parla à voix basse. Dix secondes après, six nègres se levèrent isolément des bancs sur lesquels ils étaient assis; puis, un à un, comme pour changer de place, ils s’approchèrent du toit de la cabine sur lequel étaient les cabanos. Le fazender leva lentement la main en l’air.
Aussitôt, enlevés comme par des ressorts, les quati'c Ta|)uyos roulèrent dans le fleuve, avec les frasques et les fusils posés à côté d’eux sur le toit glissant de la chambre.
— Aux pagaies! — dit le fazender.
La marée était bonne celte fois. Les nègres ramaient — comme on rame quand la vie est en jeu. Ce fut à peine si les cris poussés par les Indiens jetés à l’eau arrivèrent jusqu’aux fugitifs. La montarie bondissait sur les vagues.
Elle suivit comme une flèche le chenal d’igarapè- -
Mirim, pais le canal, et remonta le Moju. A moitié roule, elle rencontra le fils du fazender, qui venait au secours de son père avec une montarie montée par vingt-cinq nègres. Deux heures après avoir échappé aux cabanos, les fugitifs abordaient à Ventura.
Là tout était en rumeur, et dans la grande cour de l’habitation, M. Vulgar, revêtu d’un uniforme militaire, enseignait l’exercice à une troupe de nègres presque nus, qui répétaient en français les commandements du belliqueux commis.
Voici ce qui s’était passé. Peu après le départ des Européens pour leur malencontreux voyage, deux nègres de l’engenhe même, vers laquelle ils se dirigeaient, étaient arrivés à Ventura. La tante de Mariquinha avait appris la veille au soir la réunion d’une bande de cabanos aux environs d’Igarapé-Mirim. Elle était partie précipitamment pour le Para; mais tout d’abord elle avait envoyé
deux nègres avertir sa sœur. Les esclaves étaient partis.
En passant devant Jararaca, ils avaient vu le massacre et l’incendie. Alofs, craignant de tomber aux mains des cabanos, ils avaient quitté leur canot cl pris par les bois. Traversant le Tucumanduba, puis le Moju à la nage, ils étaient arrivés seulement le malin à Ventura.
Aussitôt, le fils du fazender avait été trouver M. Vulgar — le Français.
A l’étranger, tout Français est fatalement soldat et maître de danse.
'Depuis que les soins de sa garde-malade mulâtresse l’avaient délivré des prescriptions de M. Bleeder, le commis reprenait d’heure en heure. Déjà il se levait et marchait; puis, pour faire argent de ses blessures, il ne luânquait pas, à toute occasion, de boiter devant les
h AMAZO^E '
dames, et surtout devant les mulâtresses de l’engenhe» avec des moustaches relevées et des airs de blessé, à séduire tous les cœurs. ,
Ces allures martiales avaient fait la conquête du jeune fazender. Il s'en remit de tout au belliqueux Français.
M. Vulgar se montra digne de celle conliance. En vrai Parisien, il s’occupa tout d’abord de faire barricader les portes et les fenêtres de la maison d’habitation, lit partir ’ le jeune homme au secours de son père, arma les esclaves tant bien que mal, re>ôtil l’uniforme du fazender, cl prépara tout pour une lutte probable. En attendant, il donnait à ses troupes les premières notions militaires.
Ventura comptait trois cents nègres; le fazender laissa au commis l’uniforme et les fonctions qu’il remplissait d’ailleurs à merveille, et envoya un nègre au Para pour avertir les autorités. •
Mais vers le milieu du jour, on vit arriver la goélette de la douane avec le directeur et une quarantaine de <louaniers parfaitement armés. Une vague rumeur de désordres accomplis dans le Tocanlins et le Limoçiro, au-dessus d’Igarapé Mirim, avait circulé en ville ; les révolutions sont comme les orages, on entend leur foudre avant de les voir, et de si loin, que nul ne comprend comment le bruit a pu venir.- Le chef de la douane, sans abandonner ses projets, mais afin d’éviter une surpri.se, avait pris la goélette avec tous .ses douaniers pour venir chercher Mariquinha et les Européennes.
Le fazender raconta à son gendre les événements doüt il avait été témoin ; puis il engagea vivement les Français et môme sa femme à profiler de la goélette pour retourner en ville. Les trois mille hommes de la garnison répondaient de leur salut. Quant à lui, sûr de ses nègrgs,
décidé à se battre pour sauver Ventura, c’est-à-dire toute sa fortune, il pria seulement le directeur de décider le président à envoyer immédiatement des troupes contre les cabanes.
Mariquinha n’essaya même pas de combattre ce projet; elle se promit seulement de veiller sur ses protégées. La femme du fazender resta sur riiabitation.
— Ma sœur m’écrit que les révoltés sont à peine cinq ou six cents; les petits planteurs de toutes les engenhes du Moju vont venir se réfugier ici. Vous restez, je reste, dit-elle à son mari.
Les Européens essayèrent de décider le fazender à venir avec eux en ville; mais le Brésilien résista avec opiniâtreté. — Je connais les révoltés, dit-il; ils sauront que je suis décidé à me défendre, ils ne viendront môme pas m’attaquer. Les cabanes n’opèrent que par surprise. Si vous étiez seuls, messieurs, je vous prierais de rester; vous avez charge de dames, il faut pahir.
M. Vulgar eut un instant d’hésitation ; mais la vanité et l’amour du lucre remportèrent sur ses craintes. Tout le monde l’appelait commandant, tout se faisait par ses ordres. Il \oyait jour à conclure avec le fazender une forte affaire de sucres et à lui vendre en même temps, pour ses nègres, des cotonnades qu’il apportait de France. Il resta.
La goélette de la douane, emmenant Montfort et ses amis avec Mariquinha, repartit immédiatement pour Bélem.
Le ««avent de Saa-Antonlo et la Léproserfe.
Eh quoi I Mathan, d’an prêtre est-ce là le langage ?
RAnNS.
La goélette, contrariée par les vents et les marées contraires, n’arriva que le lendemain en vue de la capitale du Para. Les cloches des églises et couvents de la ville sonnaient à toute volée : la population entière était dans les rues.
Les voyageurs débarquèrent. Une procession passait sur la place du Palais, se dirigeant vers la cathédrale. Afin de rassurer les habitants, le président de la province et le vicaire général, qui remplissait les fonctions de l’évéque absent, avaient ordonné celte cérémonie, d’ailleurs trèsfréquente au Para.
Les Européens, pour regagner leur domicile au centre de la ville, durent attendre le passage de la procession. Ils virent défiler successivement ; les petits enfanîs, habillés en anges avec des vêlements boursouflés comme des nuages, et conduits par des bedeaux; les moines avec leurs bannières; les images des saints portées à dos d'indiens; la sainte croix; le clergé des diverses églises escortant le curé, placé sous un dais magnifique, et suivi d’un bataillon de troupe ; puis toutes les autorités de la ville, en habit noir ; et enfin, fermant la marche, un flot de femmes
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LES RÉTOLTÉs"' DU l'ARA
lapnyas et mulâtresses, pieds nus, sans linge, en robes de soie, avec les cheveux hérissés de fleurs et le col chargé de colliers d’or.
Le directeur de la douane demanda aux Européens la permission de se joindre à la procession, et entra dévotement, avec elle, dans la cathédrale du Para. Sa femme et les Français partirent vers la maison, que Montfort avait louée pour madame Cerny. La jeune Brésilienne était résolue à rester constamment avec les Européens, jusqu’au départ de leur navire.
Nous suivrons momentanément sa seigneurie le senhor Âlfandega.
Après avoir fait, dans les diverses églises et par les rues, les stations d’usage, la procession rentra au couvent de San-Antoriio, d’où elle était partie. A la porte, l’un des moines, celui qui portait l’image du saint de son ordre, donna sa bannière à un bedeau de suite, et, s’avançant vers le chef de la douane :
— Arré, dit-il, amigo Alfandega; je vous ai vu avec deux jolies senhoras; sont-ce mes deux esclaves?
— Si, frère Simao, dit le Brésilien; vous voyez que je suis de parole.
— Esta bom. Entrez au couvent, je vous amène d’a Cobra. Nous allons causer affaires et liqueurs françaises. Le navire de ces étrangers a apporté du nectar que je veux vous faire goûter. Entrez.
En achevant ces mots, le moine partit à la recherche du chef de police, et revint bientôt avec lui et le docteur Exequias, qui, ayant entendu le fret parler liqueurs, s’était invité et suivait son futur aniphitiyon.
Mais, avant de raconter les actes de ces divers person-
262 l'aImazonb
nages, il est nécessaire d’expliquer en quelques mots et
le couvent de San-Antonio et le moine Simao, l’un de ses
habitants.
A l’extrémité <le la ville, sur une petite place, s’élève un cloître sombre, solitaire, toujours fermé, dont l’église seule est ouverte à tous. Les murs sont noircis par la main du temps ; il n’y a de fenê:res qu’à peine, et grillées; la porte est basse, guichetée. Parfois, quand un moine sort, on aperçoit sous le porche entr’ouvert de longs corridors voûtés, (les dalles humides et vertes, des murs qui suintent de vétusté.
Par derrière, attenant au cloître, est un jardin, le plus vaste de la ville. On voit s’élever par-dessus ses murs des têtes de manguiers, d’orangers, de cocotiers; des lianes parasites courent d’un arbre à l’autre, et retombent jusqu’en dehors.
C’est le couvent de San-Antonio. Les missionnaires qui arrivent d’Europe pour catéchiser les Indiens vont, de droit, loger dans ce couvent. Ils disent que le jardin est si encombré de plantes sauvages, qu’on n’y pénèlre plus; que dans l’intérieur, de tous côtés, les murs s’écroulent; que la pluie tombe dans les salles; qu’il n’y a d’habitables, que les chambres des moines et les caveaux souterrains du cloître. Dans ces caveaux, disent-ils, sont encore debout, scellés aux murailles, tous les Instruments des supplices inquisitoriaux, et quelques ossements de suppliciés que les sépulcres n’ont pas su garder.
Que de cris ont retenti jadis sotis ces voûtes funèbres! que de victimes indiennes ont passé vivantes par ce porche béant et ne .sont pas revenues! Les mis.sacres des Cortez et des Ptzarre ont soulevé dans l'histoire une juste réprobation; quelques-uns cependant ont eu pour excuse.
sinon pour pardon, la fatalilé de la conqiiêle et l’enivremenl d’un It'iomphe sanglant. Mais On ignore les froides cruautés exercées par les PortugaiSj sur les Indiens du bas Amazone et des Guyanes; sur cette race d’hcrames hospitalière et douce, au visage et à la voix de femme, qui semble vivre pour dormir; son dépeuplement par masses afin d’isoler la Guyane française; l’enlèveraenl systématique des enfants; l’enlèvement brutal des femmes ; toutes ces iniquités silencieuses accomplies dans le secret de la colcnisation poriugaise, et recouvertes du manteau religieux ou politique.
A l’éternel honneur du jeune Brésil, les supplices Infligés aux Indiens do son empire ont presque pariout cessé de nos jours. Longtemps avant l’éiioque à laquelle se passait celle histoire, l’édifice impiisitorial, miné parla charité chrétienne, avait croulé sous les idées françaises. La liberté religieuse montait rayonnante : n’ayant plus désormais raison d’ôtre, les enrôlés de l’Église militante, les moines, se dispersaient. Les couvents-casernes d’ün autre âge voyaient fuir leurs soldats.
Les Indiens de l’Amazone, profitant du choc européen; commençaient à vivre moins opprimés; ils étaient bien encore traqués dans les 'bois comme des bêtes fauves, et forcés de travailler pour un maille au nom de la Civilisation; mais tous ces attentats à la liberté humaine diihimiaient de jour en jour, réprimés par la métropole, et déjà, du moins, le crime ne s’exerçait plus au nom de la religion, et pour faire confesser aux torturés lë Dieu des miséricordes.
Le progrès n’est l’œuvre ni d’une génération ni d’un jour.
Les vieux Tapuyos, effarés des supplices de leurs pères.
264 l’amazone
se signaient encore, en passant devant le sombre édifice; mais déjà les jeunes souriaient en le montrant au doigt, comme les enfants d’aujourd’hui sourient de l’échafaud politique et du croque-mitaine des grands-pères.
Hôtes solitaires du vieux couvent, six moines cependant étaient restés : débris vivants, blottis dans des débris, accolés à leurs vieilles murailles, comme ces oiseaux nocturnes que le jour naissant trouve voletant dans les ruines; vivant là sous prétexte d’aller convertir les Indiens infidèles, refusant de reconnaître l’autorité ecclésiastique, dormant ou mendiant durant le jour, la nuit vaguant par la ville de débauche en débauche.
Leur maître, de fait, car, pour la forme, ils avaient un supérieur, était le frei Simao, le plus tartufe et le plus capable de tous ; c’était lui qui savait le mieux exploiter les cendres de la terreur religieuse, cendres éteintes, mais chaudes encore; c’était lui qu’on rencontrait le plus souvent dans les rues, pieds nus, la besace au dos, allant de porte en porte prendre les aumônes demi-forcées des fidèles; c’était lui qui chaque année, le vendredi saint, donnait, au nom du Dieu martyr et pardonnant, le signal souvent homicide de la chasse aux juifs; c’était lui qui rappelait ses frères à l’ordre, lorsque le récit d’une nuit de scandale se colportait trop bruyamment par la ville ; c’était lui qui vendait les denrées et les esclaves de la fazenda, car son ordre mendiant, en dépit de la' règle, possédait une métairie et des nègres; c’était lui, en un mot, qui pour le couvent, se débrouillait, comme disent les matelots.
Gros, trapu, le col court, la figure pourpre, la barbe forte, les lèvres épaisses, de gros yeux saillants et ronds, la voix lourde; tout, dans sa tête et son allure, annonçait
les passions cupides et bestiales. Moyennant récompense honnête, on lui faisait tout faire : pour se procurer l’argent nécessaire à ses passions, il eût vendu son cloître, son âme et son Dieu. 11 avait prêté le nom du couvent, pour faire saisir et poursuivre les deux Françaises, comme ses esclaves.
Le moine Simao introduisit ses trois invités dans l’intérieur du couvent et les fit monter jusqu’à son appartement. En entrant, il jeta tout d’abord son lourd costume de procession sur une table et resta vêtu simplement d’un caleçon et d’une chemise. '
— Quelle chose insipide que ces processions! dit-il; aussi, je fais toujours préparer dans ma chambre des liqueurs pour le retour. Servez-vous, messieurs ; il y en a pour tous.
En effet, une grande table noire, qui peut-être avait servi jadis aux scribes inquisitoriaux, était chargée de bouteilles à étiquettes impossibles. On retrouvait là tous les noms du vieux temps : le cent sept ans , le parfait amour, la crème de vanille Jb^ûlée au vin de Cha.mpagne, etc., c’est-à-dire, à l’étranger, un peu d’eau-de-vie française avariée avec plus ou moins de sucre et de poivre: car les exportateurs ont peu de scrupules quant à la qualité des objets exportés. Mais les étiquettes des bouteilles étaient si belles, que les liqueurs avaient dû coûter au frère, au moins toutes les aumônes d’une journée pleine.
Les palais pimentés des invités furent satisfaits et s’humectèrent à plusieurs reprises; mais, tout en buvant, le moine dit au directeur :
— Parlons un peu de nos petites esclaves, senhor Alfandega. Elles sont jolies, et l’une d’elles est très-jeune 1
l’amazonb
— Écoutpz-moi, reprit le chef de la douane. Comme j’ai de mauvaises nouvelles, je ne les disais que le plus tard possible; il faut les dire, cependant. Nous avons à nous occuper d'au Ire chose qüe de ces Européens. ElM. Alfandega racoiita les meurtres d’Igarapé-Mirim et les dangers courus par son beau-père.
Mais ce fut à peine s’il réussit à obtenir l’attenlion de ses auditeurs jusqu’à la fin de son récit.
— Vous exagérez les choses, dit le premier le chef de police ; parce que trois ou quatre engenhes sont brûlées, à vous entendre, on croirait la cidade prise. Les cabanos ne tuent que des Portugais. Laissons-les faire pendant quelques jours. Nous avons ici soixante soldats allemands ^ quand il en sera temps-, on les enverra dans le Tucumanduba, et tout rentrera dans l’ordre. N’est-ce pas votre avis, mcî-sieurs ?
— Sans doute, reprit le docteur Exequias, bonne politique ! Nous aurons de cette façon saignée d’étrangers et de révoltés.
Et le moine dit à son tour : — Ce que vous nous racontez là, mon cher Alfandega, e.st de l’histoire ancienne. Nous connaissons cela d’hier : c’est très-triste pour ceux qui sont morts; mais nous sommes bien portants. Votre beau-père n’a pas même été louché, et, entre nous, quand on vous priverait un peu de votre beau-père, où serait le mal ? Revenons donc à nos esclaves.
Le directeur de la douane était, comme Basile renvoyé pour lièvre, ébahi, ne sachant plus qui avait raison de luimôme ou de ses auditeurs: cependant il reprit :
— Je vous ai amené les Européens; mais, croyez-moij le moment est mal choisi, pour nous mettre encore ces querelles sur les bras. Laissons ces étranger.?.
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— Le soleil de la route vous a troublé le cerveau, dit le moine. Parce qu’il y a des cabanosà Igarapè-Miriffli Vous voulez que d’a Cobra renonce à sa vengeance, et moi é deux hérétiques françaises que je veux ramener à la vraie foij Vous rêvez, mon pauvre Alfandega.
— Non, mais doua M riquiidia et mon beau-père sô sont pris d’une telle affection pour ces Européens , qu’ils m’intéressent un peu, et je croyais...
— Ab ! voilà ce qu’il fallait dire tout d’abordj reprit le chef de policei C’est fort bien. Mais vous rte pouvez pas espérer que, pour votie beau-père, j’oublierai les insultes que j’ai reçues ; non, non, cela ne sera pas. Je me vengerai d’abord sur les femmes; elles subiront, ju.'qu'à réclamation des consuls, toutes les ignominies de l’esclavage; le moine en fera ce qu’il voudra et les enverra travailler à la fazenda. Quant aux hommes, si je pouvais les faire soigner par mon ami Exequias, ajouta-t-il en souriant, je donnerais cent mille reis par corps.
— Pourquoi non! reprit ce dernier; des étrangers! envoyez-les-moi, et je vous promets de faire quelque chose pour vous, d’a Cobra.
— Parbleu, reprit le chef de police, une idée ! Vous êtes médecin en chef de la Léproserie; vous pouvez faire un certificat de lèpre et les garder là pour l’éternité, comme dirait le moine.
— Je vous ferai tous les certificats que vous voudrez; mais je ne me charge pas de faire prendre les Français.
— Les Anglais sont partis; je suis chef de police, je m’en charge, moi, et dès demain ! et en plein jourl
— Doucement, doucement, messieurs, dit le moine, pas de scandale. Il est inutile de faire du bruit; laissons ces messieurs, et revenons à mes deux blanches.
l’amazone
— Oh! vos deux blanches! reprit le chef de police; si le docteur me promet de garder les hommes enfermés comme lépreux, ma vengeance est complète, et peu m’importe le reste. Prenez-les; mais je ne paye plus rien.
— Il m'importe, à moi! reprit le moine. Mon cher d’a Cobra, vous avez promis et vous m’avez dérangé. Le docteur des nègres et moi nous avons déjà fait faire des actes.
— Voyons, reprit lesenlior Alfandega, ma femme tient à ses blanches. Combien avez-vous déboursé, frei Simao?
— Je n’en sais rien encore; mais là n’est pas la question.
— Si; dites vos dépenses, et je vous les rembourse : ou je vous les joue, tenez !
— D’a Cobra les abandonne- t-il? dit le moine.
— Cela dépend de M. Exequias; s’il me fait un certificat et me promet de garder malgré tout les hommes .ï la Léproserie, je suis vengé. Faites ce que vous voudrez des femmes I
— Je vous le promets ; seulement l’arrestation ne me regarde pas, dit le médecin.
— Et le docteur des nègres I et vos promesses 1 reprit le frei.
Le docteur fit un geste d’indifférence.
— Bah ! dit M. Alfandega, le docteur des nègres n’esl pas là; les absents ont tort. Vous le rembourserez sur ce que vous allez me gagner.
— Moi ! dit le moine, je ne lui donnerai pas seulement une palaca. Mais j’ai été dérangé, je veux cinquante mille rois. Je vous les joue en partie liée, et je me réserve de parler à la plus jeune des Européennes : comme donaMari-
LES IlÉVOLTÉS DU l’AUA i69
quinha est sud amie, vous m’aiderez, Âlfandega; sinon, j’agis contre vos blanches. Voilà mes conditions.
— C’est entendu. Je veux bien vous aider; mais Mariquinhaest rusée, sous son apparence indolente.
— Bah! vous ne savez rien faire, vous autres maris. A-t-elle toujours pour confesseur, le padre de Nazareth ?
— Oui ! le padre vient chez moi. Je ne veux pas que ma femme reste seule à l’église.
— C’est bon , c’est demain dimanche. Jouons , je n’ai plus besoin de vous.
El le moine alla chercher des cartes, tandis que le chef • de police et le docteur Exequias réglaient leurs conditions contre les Européens.
En revenant, le frei Simao entendit le docteur d’a Cobra parler encore d’arrestation en plein jour :
— C’est mauvais, tout cela, mon cher ami, dit-il. Vous . voulez les prendre, n’est-ce pas? eh bien, point de violence : cela fait du scandale ; le consul arrive. Inventez un piège, une surprise. Connaissez-vous quelque Français? faites-lui écrire une lettre. Qu’il prie ses compatriotes de venir le visiter ! Que sais-je ?
— 11 n’y a pas de Français à la Léproserie, dit M. Exequias; mais, j’y pense, vous, frei, qui écrivez le français à merveille, fabriquez-nous une lettre.
— Ah ! toujours moi! reprit le moine : j’arrange tout dans celle ville. Cependant, écoulez, je veux bien encore. Ce sera pour le couvent! Je vous fais une lettre, et je vous la joue au voltarele, à vous d’a Cobra et au directeur, contre cent mille reis, argent sur table. Est-ce convenu ?
— Faites d’abord la lettre.
— Ah ! c’est mal, docteur, vous n’avez pas confiance. Mais vous payerez; cela m’est égal.
l’amazone
Le moine s’assit, et de sa plus belle main écrivit la lettre suivante, qu’il recommença à deux reprises» Elle était ainsi conçue :
a Messieurs»
« On vient de m'apprendre que deux de mes compatriotes étaient récemment arrivés au t*ara. Retenu depuis des années dans la maison de santé de cctlc ville par une longue et cruelle maladie : près de mourir, j’éprouverais un bonheur supiêmc à entendre de vive voix des nouvelles de notre commune patrie. La route est bien courte d’ici à Bélem ! J’espère que vous ne refuserez pas la dernière prière d’un mourant. »
Le frei lut la lettre à voix haute en ajoutant :
— Signez cela du premier nom de Français que vous trouverez dans vos archives de police: envoyez la porter, avec réponse, par un des esclaves de la Léproserie, et vos hommes viendront. Avec deux mots du cœur, on prend les Français comme on veut. El maintenant jouons.
— Eh bien, et vos blanches? dit le chef de police.
— Le directeur me les paye; sa femme ne veut pas que nous en fassions des esclaves. Cela ne vous regarde plus. Mol, j’ai mon projet. Vous, vous avez votre lettre, jouons!
Le senhor Alfandega, pendant.ce temps, avait préparé la table et les cartes. On joua; le moine gagna partie et revanche. Le chef de police, tout entier à ses projets de vengeance, sortit avec M. Exequias , tandis que le directeur et le frei Simao continuaient une partie acharnée. Le moine finit par gagner un conto de reis : son adversaire voulait continuer, mais le frei leva la séance en objectant
ses affaires, et reconduisit son joueur maugréant, jusqu’à la porte du couvent.
Une heure après, il était chez le directeur spirituel de la senhora Alfandega, et le soir même, Mariquinha, mandée chez elle en toute hâte, confessait son intimité avec des catholiques hérétiques de France, et comme pénitence recevait l’ordre de conduire elle -môme, dès le lendemain malin, ses amies les Françaises, à la messe du couvent de San-Anlonio.
Mariquinha était bonne et dévouée, habile aux choses de cette vie; mais, avant tout, elle était timorée de religion, jusqu’à l’aberration. Pour elle, son confesseur était un juge sans appel, ayant pouvoir absolu pour effacer ou non ses péchés, pour lui octrojer ou non ses joies ou ses supplices futurs; quand il p.irluit des hérétiques, des flammes de l’enfer, Mariquinha perdait la tête, et, pour l’apaiser, elle se fût elle-même ailacliée sur un bûcher.
Elle promit tout cé que voulait son confesseur.
D’ajlleurs, elle allait dans une égli.se; là on ne pouvait pas saisir ses amies qu’elle ne quitterait pas, et une messe entendue au couvent, en la sauvant elle-même, pouvait convertir les deux hérétiques; c;ir, aux yeux des ardents catholiques du Portugal, nous sommes des hérétiques, non moins que les Turcs ou les protestants 1
Le lendemain,^ dès l’aube, Mariquinha était chez les Françaises et leui* proposait de les conduire à la messe au couvent de San- Antonio, où se trouvaient toutes les images et les bannières des processions. Madame Cerny et sa fille acceptèrent la proposition de la jeune femme. C’était un dimanche , et ce jour-là elles ne manquaient jamais la messe en Fiance; heureuses de pouvoir y aller au Para, peu leur impoMait, la cathédrale ou le couvent.
272 l’amazone
Sur le conseil de la jeune Brésilienne, madame Cerny envoya chercher Paul el Monlfort, parce qu’il n’est pas d’usage à Bélem qu’une femme sorte seule, môme pour aller à l’église. Les deux jeunes gens étaient dans la maison de M. Merry : ils s’y étaient installés sur son invitation première , malgré l’absence momentanée du Marseillais, qui avait été jiasser deux jours chez un ami , à trois lieues de la ville. Ils arrivèrent aussitôt et se firent les cavaliers des trois femmes, jusqu’au couvent, situé à l’autre extrémité de Bélem.
Sur la route, en vue de l’église, ils furent accostés par un nègre, qui leur demanda s’ils n’étaient pas les deux senhores francezes qui habitaient chez M. Merry. Montfort répondit affirmativement : l’esclave lui dit alors que, ne les ayant pas trouvés à leur casa, il les cherchait pour leur donner une lettre d’un Français; et il leur remit en effet un grand pli avec une adresse à la Brésilienne.
« Ao illustrissime senhor, etc. »
C’était la lettre du moine. Seulement il y avait au bas une signature illisible, puis ces mots ^ajoutés par une autre écriture et en portugais : « La présente lettre servira de billet d’introduction. — Signé : 0 Doutor Exeqüias, decin en chef. »
Montfort lut la lettre et la tendit à Paul, en lui demandant s’il voulait aller voir ce ntalade avec lui.
— Sans doute, reprit le jeune homme. Les désirs des mourants sont sacrés, et nous pouvons satisfaire ceux de celui-ci à si peu de frais I
— C’est mon avis, dit Monlfort, et il demanda au nègre si la maison de santé dans laquelle était leiir compatriote
Gobgte
se trouvait loin de la ville et s’il pourrait les y conduire le jour même.
— Si, senhor, répondit l’esclave; il y a pour deux heures de route à pied, une heure à peine à cheval.
— Et tu pourrais nous procurer deux chevaux? *•
— 'Pourquoi non, senhor? Avec de l’argent, on trouve tout dans la cidade.
Montfort demanda à Paul s’il voulait y aller à cheval. Le jeune homme consentit.
Suivis de l’esclave , lous deux rejoignirent les trois femmes, qui marchaient lentement devant eux, en attendant la fin de leur colloque avec le nègre. Montfort leur raconta brièvement la lettre du Français, et l’envie qu’ils avaient d’y aller dans la journée même.
— Alors allez-y de suite, dit Mariquinha ignorante de la lettre et du projet du docteur; dans le jour il fait trop chaud pour sortir. Conduisez-noiis jusqu’à la porte de l’église; mes mulâtresses y sont, elles nous reconduiront. Vous serez de retour dans trois heures, et vous reviendrez déjeuner à la douane avec ces dames, que je garderai.
— Vous avez raison, senhora, dit Montfort.
Et se tournant vers madame Cerny :
— Vous n’avez pas besoin de nous pour prier, lui ditil; nous n’allions à l’église que pour vous : une bonne action vaut bien une messe. Nous permettez-vous, mesdames?
— Allez, dit madame Cerny, vous êtes un pécheur endurci ; pour ce que vous feriez à l’église, mieux vaut cent fois aller consoler ce pauvre malade.
Montfort appela l’esclave et lui demanda s’il pouvait
274 l’amazone
lui procurer les deux chevaux de siiile et les lui amener sur la place même du couvent, où il l’allendrait.
— Si, senhor,,dil le nègre, avec de l’argent.
— Tiens, prends ce louis cela vaut vingt patacas; pars et reviens vile. Tu garderas le reste.
— Merci, senhor, reprit le nègre ; et il partit.
— C’est singulier, dit Monlfort, il me semble que j’ai déjà vu quelque part celte figure de moricaud; mais ils se ressemblent tous, et je crois reconnaître tous ceux que je vois.
Les blancs arrivèrent à l’église du couvent. La messe tlllait commencer; l’église était déjà pleine. Dans le milieu, en face l’autel, les Brésiliennes blanches, en cheveux, maiÿen grande toilette, étaient accroupies à terre, sur les dalles nues, plongées en apparence dans une dévotion profonde. Derrière elles, les femmes tafiuyas et mulâtresses, accroupies à terre comme leurs maîtresses, couvraient le sol : on voyait s’agiter par instants, à l’arrivée ' de l’une d’elles, leurs têtes noirâtres surmontées de hauts peignes d’écaille. Les hommes étaient debout des deux côtés, regardant parmi les mulâtresses, et s’occupant fort peu de la messe qui commençait.
Au moment où les Européennes entrèrent dans l’église, un suisse-bedeau, tout de rouge vêtu, vint vers elles et leur dit d’un air irrité :
— Quittez vos chapeaux. On n’entre pas ainsi dans une église.
Puis il ajouta entre ses dents :
— Ces Françaises hérétiques se croient tout permis.
— Que dit-il? demanda madame Cerny à Mariquinha.
— Il vous dit de quitter vos chapeaux. C’est la cou-
tume ici, chère dame ; les femmes vont tonjonrs tête nue, et ce bedeau croit que vous gardez votre coiffure par manque de respect ; mais je vais lui parler.
Mariquinlia prit un billet de mille reis (trois francs) dans une bourse qu’elle portait pendante à sa ceinture, et le mit en silence dans la main du suisse.
— C’est bien, reprit d’un air bourru le fonctionnaire calmé; qu’elles passent, mais ne se mettent pas dans le milieu de l’église. Ce sont des étrangères, elles peuvent rester avec les esclaves.
Sans s’inquiéter des paroles du suisse, la jeune Brésilienne, suivie des deux Françaises, traversa les "rangs pressés des femmes de couleur, qui toutes se dérangèrent sur son passage, et fut se placer à terre au milieu des blanches comme elle.
Paul et Montfort retournèrent sur la place, afin d’y attendre le nègre. Nous les laisserons suivre îeur destinée, pour revenir aux deux Européennes et à Mariquinha.
La messe dura près d’une heure. Le frei Simao était sur les marches de l’autel, assistant le prêtre. Avant la tin du saint sacrifice, il quitta l’autel pour reparaltrebientdt à la porte extérieure de l’église.
La messe finie, Mariquinha se dirigea vers la chapelle ■ du saint du couvent, située sur l’iin des côtés intérieurs du temple. Là elle pria pendant quelques minutes. Clémence et sa tille l’attendaient debout.
L’église, cependant, était devenue déserte. Presque tous les fidèles étaient sortis peu à peu. Le moine, ennuyé d’attendre vainement les blanches en dehors, rentra et aperçut la Brésilienne et ses compagnes devant la chapelle du saint.
l'amazome
— Elles se font prendre d’elles-mêmes, murmnra-t-il, en s’avançant vers les trois femmes.
Puis, touchant Mariquinha à l’épaule, sans attendre la fin de sa prière :
— Viva, minha senhora ! c’est félicité pour le couvent de voir ici votre seigneurie ; mais les portes vont fermer.
— Je pars, senhor frei, dit la jeune Brésilienne d’une voix troublée.
— C’est plus court par ici, reprit le moine ; et, tout en appuyant la main sur un ressort caché dans les rainures en pierre de la chapelle, il feignit de pousser du pied une porte donnant sur une grande salle.
Le moine fil signe aux deux Françaises de passer. Mariquinha, pressentant une perfidie, voulut sauver ses amies et dit au moine ;
— Merci, padre, nous sortons par la grande porte.
Mais déjà, sur l’invitation du frei, les deux Européennes avaient franchi le seuil et s’avançaient dans la salle. Derrière elle^ la porte de l’église se referma en tombant lourdement. Aussitôt, sans laisser à la Brésilienne le temps .de revenir de son effroi, le moine, resté dans l’église seul avec elle, lui dit avec un geste menaçant :
— Vous fréquentiez des hérétiques, ma fille I La colère ‘du Seigneur allait s’appesantir sur vous et les vôtres; mais l’Église veille sur ses enfants.
— Oh ! frei, je vous supplie, murmura Mariquinha en courbant la tête.
Il y eut tant de prière, de douleur résignée, dans la voix de la jeune femme, que le moine en eut comme pitié et reprit moins durement ;
— Allez, ma fille; si vos amies écoutent les conseils
du supérieur, demain elles vous seront rendues. Gardez le silence et parlez en paix.
En achevant ces mots, il conduisit la jeune femme jusqu’au seuil de l’église, et sortant lui-même, rentra dans le couvent par la porte extérieure.
Mariquinha, courbée d’angoisses, chercha des yeux Paul et Monlfort; ils n’étaient plus là. Quant à ses femmes, elles l’attendaient nonchalamment appuyées au portail de l’église. Elle s’achemina vers sa demeure. De grosses larmes coulaient silencieuses au long de ses joues; mais elle marchait cependant au milieu de la place, droite et fière, à quelques pas en avant de ses mulâtresses.
A l’angle de la première rue, deux Indiennes se tenaient debout : l’une d’elles portait à son dos un enfant de trois ou quatre ans tout nu, pâle et maladif; l’autre, jeune et belle de cette beauté limpide qui est l’auréole des vierges, quitta sa compagne et s’avança vei s la Brésilienne ;
— Les blanches de l’autre terre ne sont-elles plus avec loi, senhora?
— Non, dit Mariquinha.
— Les blanches savent guérir, et l’enfant de ma sœur souffre. — Où sont-elles?
— Dieu le sait.
— Prisonnières de ces moines! Parle sans crainte, minha branca. Les ûlles mundurucus ne savent pas trahir.
La douleur oppressait Mariquinha; elle poussa un sanglot demi-étouffé; mais la fierté de sa race reprenant le dessus, elle dit à demi-voix à l’Indienne :
— Les affaires des blancs ne sont pas affaires des Tapuyas.
l’amazone
La jeune fille sourit dèJiiigneusement et rejoignît sa compagne. Quelques nnnulcs apres, les deux femmes dest’endaienl dans une p “lile montarie attachée au rivage, déposaient soigneusement l’enfant malingre au fond du canot sur des feuilles de bananier, et, saisissant chacune une pagaie, prenaient audacieusement le large du fleuve, pour descendre la rivière dans la dii ection de la mer.
La jeune Brésilienne regagna sa demeure.
Le moine, pendant ce temps, était rentré dans l’intérieur du couvent. II se dirigea rapidement vers la salle qui lui gardait les deux Européennes, et s’avança vers elles, en disant en français :
— Veuillez m’excuser, rhdfedames. La porte de l’église est à ressort de votre côté; elle s’est refermée malgré moi ; la senhora Alfandcga et moi-méme n’avons pu vous suivre.
L’excuse était trop grossière, pour tromper Clémence ; mais, ne comprenant [las les projets du frei, elle attendait; aussi reprit-elle simplement :
— Je vous remercie, senhor; veuillez nous indiquer la porte de sortie : Mariquinha doit nous atlendre.
— Oui, madame, dit le moine, qui fléchit la tête malgré lui, devant le calme hautain de madame Cerny.
Il passa devant elle en lui faisant signe de le suivre. Après avoir traversé trois grandes salles désertes pareilles à la première, les deux femmes et leur guide arrivèrent enfin dans une chambre en désordre : deux hamacs dans l’un desquels un autre moine était assis, trois ou quatre chaises en canne, une table noire cl quelques vêlements misérableN étendus sur une corde en travers, composaient tout le mobilier de la pièce.
A peine les Européennes eurent-elles pénétré dans
cette chambre mal éclairée par iine fenêtre à barreaux et à moitié murée, que le frei, levant enfin le masque, ferma la porte derrière elles et leur dit :
— Asseyez-vous, senhoras, j’ai à vous parler.
Clémence resta debout en disant : — J’écoute, monsieur; mais, tant que Mariquinlia ne sera pas ici, je ne répondrai même point à vos questions.
— Quel est votre confesseur en cette ville? dit le moine.
Clémence ne répondit pas.
— Vous n’en avez même point! Eh bien ! passe encore pour vous, madame ! mais cette enfant ne peut ainsi rester privée des conseils de notre sacerdoce. •
Et, se tournant vers Henriette, qui regardait le frei sans comprendre ses paroles, il lui dit :
— Suivez-moi, mon enfant.
Clémence saisit le bras de sa fille et reprit :
— Mil fille ne me f|uiUe jamais, et, comme toutes deux nous avons un directeur, je vous remercie, monsieur.
Mais le moine, prenant une des mains d’Henriette, chercha à l’entraîner vers une porte enlr'oiiverte et placée en face de l’issue par laquelle ils étaient entrés.
— Vous me brisez la main, monsieur, dit la jeune fille, qui se rapprocha de sa mère. .
— Ah 1 vous aussi vous résistez, hérétique et fille d’hérétique ! La religion'sait punir les rebe les.
Et, se tournant vers l’autre frei, qui, jusqu’alors impassible dans le hamac, semblait étranger à tout ce qui se passait :
— Mon frère, lui dit-il, vous enfermerez la senhora dans cette chambre, tandis que je conduirai la jeune fille dans une cellule. La sainteté du lieu, tôt ou tard, les fera toucher par la grâce.
•280 i,’amazonk
Le moine se leva.
D’un bras, Clémence étreignit étroitement Henriette en disant :
— Ma fille, monsieur, ne me quittera que par la violence, et si l’un de vous fait un pas pour approcher de nous, j’appelle au secours.
— Ces murs sont épais, dit le moine en riant. Il n’im-
porte. Obéissez, madame! croyez-moi. Vous êtes catholique, et vous savez les devoirs des prêtres de notre foi. Nous avons charge d’âmes. Obéissez! ,
Mais à ce moment le visage de madame Cerny s’éclaira d’une joie soudaine, et sans quitter sa fille, elle se précipita du cété de la porte, par laquelle le frei avait voulu entraîner Henriette.
Sur le seuil se tenait un des missionnaires français qui, arrivé par la Caroline, avait été logé dans le couyent de San-Antonio avant de partir pour les missions.
Le frei poussa une sorte de rugissement étouffé et s’avança vers le missionnaire en criant ;
— Que venez- vous faire ici? Nous espionner encore jusque dans nos cellules?
— Je suis le directeur spirituel de ces dames, dit le missionnaire, et je viens vous dire qu’elles n ont besoin de personne.
— Ah! vous êtes leur confesseur! Eh bien! vous pouvez les confesser à votre aise, et surtout les engager à se soumettre : car, celte nuit, je reviendrai. Frei Euzebio, sortons.
Et aussitôt, avant que le missionnaire et les femmes aient eu le temps de songer à fuir, les deux freis se dirigèrent vers la porte, qu’ils refermèrent.
LES RÉVOLTÉS DU l*ARA 'ÎH|
Aussitôt après le départ des moines, les captifs essayèrent d’ouvrir l’une ou l’autre des deux portes de la chambre; mais ils reconnurent de suite l’inutilité de leurs efforts. Quant à la fenêtre, située à quinze pieds de terre et grillée, ils n’y pouvaient penser. Le prêtre européen engagea madame Cerny à la patience en lui disant que, dans la journée, son frère en Dieu, l’autre missionnaire de la 6aro/me, 'devait rentrer dans leur commune cellule, située au-dessus de celle où ils se trouvaient; que de là il entendrait sûrement l’appel qu’il lui adresserait alors, car il n’était lui-même descendu qu’en reconnaissant la voix de Clémence.
Peu à peu rassurées par les paroles du missionnaire et leur espoir dans leurs amis, les deux femmes attendirent leur délivrance avec moins d’anxiété.
Mais tandis que Clémence et sa tille subissaient ainsi les odieuses atteintes du frei Simao, Paul et Montfort couraient, sans le savoir, à des dangers plus terribles sinon plus réels.
Ainsi que nous l’avons vu, tous deux étaient restés sur la petite place du couvent, attendant le nègre. Montfort ne s’était pas trompé, il connaissait l’esclave ; c’était un des nègres du chef de police.
Aussitôt après avoir reçu l’argent des Français , il courut redire leur décision à son maître.
— C’est bien, flt le docteur, fais seller mon cheval, et ne mène de chevaux aux deux Français que dans un quart d’heure au plus tôt. Tu les conduiras toi-même.
L’esclave s’inclina et sortit. Vingt minutes après, il revenait sur la place du couvent avec deux chevaux de main.
— Tu vas nous enseigner la route, dit Montfort.
— Je conduirai les senhores, reprit l’esclave.
i/amazonb
— Comment! tu n’as pas de cheval?
— ‘ Uii esclave sait courir; j’irai aussi vite que led chevaux.
En achevant ccs mots, il prit, en courant, par la rue qui mène vers Nazareth. Les deux cavaliers suivirent au trot de leurs montures.
Ils traversèrent ainsi les estrades ou boulevards extérieurs qui environnent la ville, grandes avenues spacieuses plantées d’arbres et bordées par les maisons de campagne des habitants de Para. Bientôt ils entrèrent sous bois, par une route étroite et boueuse. Le nègre courait toujours devant eux. Enfin, au bout d’une heure de roule, sans avoir eu le loisir d’échanger une parole avec leur guide silencieux, les Européens arrirèrenl devant une espèce de hameau de cases en bois mal bâties, au milieu duquel s’élevait une maison ressemblant à une prison. Un cheval fumant de sueur était attaché à la porte.
— C’est là, dit le nègre. Que les blancs regardent où je vais attacher leurs chevaux, afin de les trouver pour revenir. Je ne serai plus là.
En ajoutant ces mots, il regarda fixement Montfort; puis, prenant les deux chevaux, il les conduisit derrière un petit bosquet d’arbres placé sur le bord de la roule qu’ils venaient de suivre; de là, revenant vers les Européens, il frappa à l’entrée de la maison principale.
La porte s’ouvrit : le nègre se rangea pour laisser passer les blancs.
— Je suis sûr d’avoir déjà vu cet homme-là, dit Montfort.
— Parbleu, reprit Paul, je reconnais la cicatrice de son front : c’est le nègre que le docteur a frappé si brutalement sur la côte de Marajo, à bord de la Caroline.
DigiiiJca bÿ C3t)ôgle
Mais ils n’eurent pas le temps d’échanger d’autres paroles. Une sorte d’homme à moitié habillé en soldat, à la figure boursouflée, léonine, rougeâtre, aux mains et aux pieds gonflés, un lépreux enfin, se tenait debout contre la porte en les priant d’entrer.
Sa voix basse, voilée, sans timbre, sortait comme d’une gorge sans palais, qui ne donne plus les sons.
Dans une cour vaste, plantée de manguiers, étaient quarante ou cinquante hommes demi-nus , presque tous nègres , curibocas ou mulâtres , à la face léonine comme celui qui était près d’eux , l’œil terne , sans regard ; les uns, le front gonflé, rougeâtres et pâles par plaques; les autres, avec des boursouflures et des plaies hideuses, les jambes rouges, le front, le nez et les lèvres tuméfiés; Les premiers allaient et venaient sans paraître souffrir; l’attitude des seconds, sans indiquer la douleur, révélait une décrépitude fatale et prochainement mortelle. Quelques-uns même, assis par terre, semblaient ne pouvoir se soulever qu’à peine. Tous jetèrent sur les blancs des regards atones, et se prirent à parler entre eux à voix basse.
Paul et Mnntfort n’avaient jamais vu de lépreux, ils ignoraient même que l’Amérique du Sud fût infestée de celte incurable maladie*.
— Voilà de vilains malades, dit Montfort à Paul ; puis,
. 1 Le cadre de ces récits ne comporte pas de détails sur différents essais de médiciition Icnlés contre la lèpre dans l’Ain xiciue du Sud et réussis jusqu’à cennin degré; sans quoi, nous avons par devers nous toute une sérié de notes circonstanciées sur divers moyens curatifs, fructueusement employés dans le bassin de l’Amazone contre cette horrible maladie.
se tournant vers l’homme qui avait ouvert la porte, il lui présenta sa lettre en disant :
— Quelle est la maladie de ces malheureux ?
— Ce sont des gafos comme moi, dit l’homme.
— Eh bien, reprit Monlfort en français et en regardant son compagnon, j’aimerais mieux mourir autrement que gafo. Plus Je regarde ces hommes , plus ils me semblent horribles.
Le lépreux, cependant, ferma la porte sans faire entrer le nègre, qui avait disparu ; puis, faisant signe aux Euro* péens de le suivre, il traversa lentement la cour et arriva devant une petite porte basse, qu’il ouvrit ; dix ou douze marches humides, descendant en terre, apparurent aux Européens. Leur guide descendit.
Au bas de ces marches était une seconde porte, épaisse et cintrée ; le lépreux l’ouvrit comme la première et avec la même clef. Les Français entrèrent et découvrirent une grande cave murée de toutes parts, demi-obscure, éclairée seulement par un soupirail fermé de barreaux en fer; dans le milieu était une table noirâtre, et au fond, dans chaque encoignure, on distinguait vaguement un hamac suspendu. Le guide fit passer devant lui les deux blancs; puis, au lieu de continuer sa route avec eux , il resta sur le seuil de la salle :
— Le docteur va parler aux étrangers, murmura-t-il à demi-voix. Et, sans attendre une réponse, il referma la porle.
— Que veut dire cela? dit Montfort; où sommes-nous, et où est le malade? Pourquoi nous enferme-t-on ?
— C’est peut-être la règle de la maison, reprit Paul.
En disant ces mois, il alla vers la porte; clic cUiit bien
LES BKVOLTÉS DU J'AIlA
fermée. Mais h ce moment, sur un des côtés de la cave, à dix pieds de terre environ, une trappe en fer glissa sur des rainures, et une voix bien connue des Français, la • voix du docteur d’a Cobra, dit ironiquement :
— Viva, messieurs! Que pensez-vous de ce nouveau séjour? Il n’ÿ a plus d’Anglais aujourd’hui.
Les prisonniers restèrent silencieux. Le docteur reprit ;
— Vous ne savez peut-être pas encore très-bien où vous êtes, messieurs? Je veux vous le dire : vous êtes dans le cachot mortuaire de la Léproserie.
Montfort fit un geste d’horreur.
— Ah ! vous n’êles plus insolents , messieurs. Mais abrégeons: je respire un mauvais air au-dessus de votre cachot. C’est ici qu’on met tour à tour, ou ensemble, les lépreux récalcitrants et les lépreux morts. On vous dit riches, messieurs, et on ajoute que vous avez à Maranhao une somme considérable; je veux cette somme d’abord : réfléchissez. Je vous avertis seulement que si vous restez ici quelques jours, vous deviendrez lépreux. Cela se gagne.
En outre, vos belles fiancées pourront être compromises : le frei Simao leur veut du bien et le couvent de San-Antonio n’a pas bonne réputation. Le gardien qui vous jettera vos vivres par cette trappe écoutera vos propositions et m’en fera part.
L’ouverture se referma, et les deux jeunes gens retombèrent de nouveau dans la solitude silencieuse de leur cachot. Paul tremblait. Montfort était si pâte qu’on eût pu le croire mort, et il sentait battre son cœur à l’entendre.
Il se tourna vers Paul :
— Il y a un Dieu ! n’est-ce pas? dit-il. Et en prononçant ces mots, il se prit le front à deux mains et resta ainsi
286 1,’amazone
pendant une minute, accablé, la tête perdue, s’appuyant
à la table pour ne pas tomber.
Paul retrouva le premier la parole.
— Mieux valait mourir à Marajo, dit-il.
Sa voix rappela Monlfort à lui-même :
— Mourir, la mort n’est rien. Mais, la vie d’un lépreux avant de moui ir !
Et au jour douteux du soupirail, regardant la table qui étiiit couverte de taches noirâtres, comme de sang répandu jadis :
— Ne touche pas à cette table, dit-il en prenant Paul par le bras : elle donne la lèpre 1 mais, ajouta-l il à demivoix , ces murs la donnent aussi : ce sol , cet air, tout est lèpre ici !
Et dans un accès de colère impuissante, le jeune homme enleva de terre la table à laquelle il venait de s’appuyer et la lança contre les parois du cachot. La table rebondit et retomba par terre, brisée de deux de ses pieds.
Paul pleurait silencieusement Le souvenir d’Henriette, le cachot et les paroles de Monlfort, dont il connaissait le courage, avaient brisé cette nature fougueuse, mais qui so laissait facilement abattre par les revers.
Cette douleur rendit à Montfort son énergie lucide. Il fit le tour du cachot. Il ne vit que des murs, qui laissaient suinter de tous côtés une humidité verdâtre. Le sof était boueux par places. Il mesura la hauieur du soupirail et de la trappe Plus il regardait, plus il lui semblait diflicile de s’échapper.
Cependant il revint vers Paul, et l’embrassant étroitement :
— Ne désespère pas, va, lui dit-il. Je vais essayer quant à l’argent, et lui en faire abandon. Ensuite nous verrons.
LES KÉVOLTÉS DU l'AHA 287
Paul, lui aussi, avait enfin réussi à dompter sa douleur.
L’argent ne servira de rien , reprit-il. Il le prendra et nous manquera de parole. Mais qu’a-'Ml vqqlu dire en parlant du couvent et de nos fiancées?
— Je ne sais, dit Montfort. PJe cherchons pae. Bévons à fuir d’abord.
Et les deux jeunes hommes errant dans leur cachot se prirent ii examiner tout, en agitant des projets de fuite, qu’ils repoussaient tour à tour comme impraticables. Mais subitement le Jour de la cave s’obscurcit presque entièrement, et en jetant les yeux vers la fenêtre, ils entrevirent un homme qui leur faisait signe de venir près de lui.
Ils reconnurent leur guide, et vinrent au bas du soupirail :
— Voici la clef, dit le nègre ; — les chevaux sont là.
Et les Européens entendirent tomber quelque chose sur
la terre humilie. L’esclave disparut.
Paul trouva le premier la clef libératrice, et se précipita sur la porte pour l’essayer.
C’était bien la clef du cachot.
Mais Monifort l’arrêta.
— Réfléchissons d’abord, dit-il, et en silence.
Paul retira la clef et revint vers son ami; le hasard était pour eux, car au même moment la trappe se rouvrit, et le docteur parut de nouveau :
— Je pirs, messieurs, dit-il; je ne reviendrai que demain. Demain peut-être il sera trop tard pour vous et surtout pour les dames. Avez- vous réfléchi?
— Oui, dit Montfort; écoutez bien : Sur mon Dieu, sur mon honneur, je vous jure de ne pas quitter cette terre sans vengeance.
l'amazu.në
— Bien, bien, messieurs. Propos de prisonniers à la première heure. Moi je vous souhaite bonne nuit. Il y a un lépreux de mort, tout à l’heure vous aurez sa compagnie.
La trappe glissa de nouveau, et le silence recommença. *
— Attends encore, dit Henri à voix basse.
Le galop d’un cheval résonna bientôt.
— Maintenant, dit Montfort, essayons; mais d’abord as-tu une arme?
— Non.
— Arrachons tout à fait deux des pieds de cette table.
Ils se mirent à l’œuvre et ouvrirent successivement les
deux portes.
La cour apparut resplendissante de soleil. Cette lumière subiie éblouit les captifs, et pendant quelques secondes ils restèrent sans rien distinguer.
Mais, à force de volonté, la vue leur revint promptement, et ils aperçurent les lépreux qui les regardaient en s’agitant. Les plus ingambes se dirigeaient déjà vers eux. Leurs flgures hideuses étaient menaçantes en général.
— Vite à la porte , dit Monfort à Paul. Mais ne courons pas.
Ils traversèrent la cour côte à côte : sur leur passagè , les lépreux se levaient de toutes parts et les suivaient en proférant des menaces et des injures. Sans leur répondre, les fugitifs arrivèrent devant la porte d’entrée de la Léproserie. Cette porte était fermée. Ils essayèrent leur clef, mais elle n’entrait même pas dans la serrure.
Les lépreux cependant se rapprochaient toujours , formant le cercle autour des étrangers, et criant de leurs voix à demi mangées par la lèpre :
— Estrangeiros ! estrangeiros! au cachot! on ne doit pas sortir d’ici. A mort les étrangers qui fuient!
D’instant en instant la cour de la Léproserie semblait vomir de nouveaux lépreux : comme d’une cour des Miracles, de tous les cabanons, par toutes les issues, des malingreux accouraient à pas inégaux ; ils étaient déjà plus de quarante, et leur foule s’accroissait toujours derrière les deux fugitifs. Ainsi que des chiens autour d’un sanglier à la bauge, ils se pressaient hurlant la mort, sans oser avancer, mais comprenant leur force multiple, prêts à suivre celui d’entre eux qui donnerait le premier coup de dent.
Paul et Montfort, après avoir vainement essayé la clef, mesuraient des yeux la hauteur des murs et cherchaient une autre sortie, dans cette cour peuplée d’ennemis. Lisse comme un mur de prison, la muraille avait quinze pieds de haut, et de tous côtés on ne voyait que des portes basses, qui n’annonçaient pas d’issue extérieure : cependant le cercle des lépreux se resserrait, et les plus hardis étaient à quatre pas des Européens.
— Il faut en finir, dit Montfort à Paul. Regarde la porte. On voit du jour à travers les planches. Brise un battant. Je vais faire face à ces maudits.
En achevant ces mots, il se retourna vers les lépreux et fit un pas à leur rencontre, tenant d’une main son poignard, et de l’autre le pied de la table pris dans le cachot.
Presque toujours un homme de courage, qui se retourne contre une foule menaçante, fait reculer celte foule : en outre, et quoi qu’on dise, il y a dans le blanc une royauté de race, qui agit toule-pui.^sante sur les autres races humaines.
Le crois.îant vivant des lépreux s’ouvrit devant l’Euro-
29Ü l’amazone
péen, et les plus avancés se retournèrent pour fuir, entraînant les autres.
Monlfort revint vers Paul. Le jeune homme s’épuisait d’efforts inutiles pour enfoncer la porte.
— Je ne puis, dit-il, cherchons une autre issue.
Sans répondre, Henri passa le pied de table qu’il avait à la main entre le bas de la porte et le seuil, aûn de faire levier.
— Essayons maintenant et ensemble, dit-il.
Paul appuya l’épaule contre l’im des battants, tandis que Montlort s’efforçait de le soulever. La porte céda, et, du choc, s’ouvrit toute grande devant les fugitifs.
— Et maintenant, aux chevaux! dit Henri.
Tous deux s’élancèrent du côté du bouquet d’arbres qui abritait leurs montures, cachées par le nègre. Les chevaux étaient là toujours attachés, gardant cette immobilité passive du cheval de louage, résigné à tout.
Les lépreux cependant étaient amassés devant la porte de leur demeure; mais la crainte enchaînait désormais tous ces marqués de la mort, métis ou nègres de toutes races. Les plus hardis osaient à peine franchir le seuil et cherchaient des pierres : aucun d’eux n’avançait en dehors; seulement, lorsque les fugitifs, courant vers Bélem, passèrent à toute bride devant la Léproserie, ils entendirent une explosion de menaces furieuses, et quelques cailloux, lancés par des mains débiles, roulèrent jusqu’aux pieds des chevaux sans les atteindre. C’était l’impuissant adieu de leurs ennemis.
— Qae leur avions-nous fait? dit Paul à Montfort aussitôt qu’ils eurent perdu de vue la Léproserie, et que la route encombrée de racines les obligea de suspendre le galop de leurs montures.
— Rien, reprit ce dernier; l’envie seule, je crois, les a fait nous poursuivre. L’espèce humaine est méchante. Ces hommes ne peuvent ou n’osent s’échapper; notre fuite excite leur fureur.
C’était vrai. Les lépreux n’avaient d’autre motif de haine contre les Européens que leur qualité d’étranger, et surtout leur fuite réussie. N’était-ce pas assez pour soulever leurs colères haineuses? Tant d’hommes sont ainsi faits, qu’ils souffrent moins de leur fortune contraire que du bonheur d’autrui : ce n’est ni la mansarde nue, ni le pain de leur détresse, qui leur sont amers ; c’est le bonheur des autres, et surtout de ceux qui, la veille encore, souffraient à côté d’eux. Que de misérables sur leurs grabats, de condamnés dans leurs cachots, de malades d’hôpital ont déploré jusqu’à la fureur la fortune favorable de leurs voisins. L’envie! c’est le grand vice de l’homme!
— > La rociuha. — Le châtiaient.
Oh ! si j'éuis l'archange
Je balulrais dn sol au vent de ma col^
Les nouveaux Qalthazars que lu monde tolère.
^ Hcoésippe MoKEan.
Tandis que Montfort et Paul fuyaient de la Léproserie, aussi vile que le permettaient la roule et la lente allure de leurs chevaux, madame Cerny et sa fille, prisonnières des moines de San-Anlonio, attendaient leur délivrance avec une anxiété croissante. Elles avaient espéré tour à
292 l’ama/u.ne
tour en Mariquinha d’abord, puis en leurs amis, et enfin dans le missionnaire qui, tôt ou lard, devait revenir au couvent Mais les heures sonnaient lentement aux horloges de la \ille, et nul ne venait, ni ami ni ennemi. Déjà le crépuscule envahissant la cour du couvent, Clémence se rappelait les menaces du moine.
La lettre que Montforl avait reçue, ce départ à cheval, la haine du chef de police, tout lui revenait à la mémoire, et lui faisait trouver plus menaçant encore le silence prolongé de sa prison. Le missionnaire ne réussissait plus à calmer les frayeurs des deux femmes.
De deux côtés cependant, suscités par des motifs divers, des défenseurs marchaient pour les secourir, et la captivité des deux Françaises devait précipiter une révolution qui, de jour en jour, devenait plus imminente. Mais, avant de raconter les incidents qui font l’objet de ce chapitre, il est nécessaire d’expliquer la situation des différents personnages qui vont figurer dans ce récit.
On se souvient qu’au moment où Mariquinha, désolée, quittait la place du couvent, une Indienne vint aborder la jeune femme pour savoir où se trouvaient les deux blanche.s. Celte Indienne était la fille d’Antonio, qui venait d’ari iver en ville avec sa sœur, la jeune mère de l’enfant sauvé par Monlfort sur la côte de Marajo.
Depuis la piqûre du serpent à sonnettes, le petit Indien était languissant et se plaignait sans cesse. Sa mère, persuadée que ce blanc, qui avait sauvé son enfant d’une mort certaine, saurait aussi guérir sa souffrance, était venue à Bélem pour lui montrer son fils. Mais elle avait compris l’affection réciproque de Clémence et de Montfort, et, femme qu’elle était, elle préférait s’adresser d’abord à une femme comme elle.
Les pleurs de Mariqiiinha et le souvenir des antiques supplices subis jadis dans le couvent effrayèrent les Indiennes, sur le sort possible de leurs amies les vraies blanches, comme el'es appelaient les deux Européennes. Elles retournèrent en toute hâte auprès du vieil Antonio leur père, afin de lui raconter la captivité de leurs amies du grand canot.
Le chef avait, à deux lieues de Bêlera, une sorte de carap où il habitait provisoirement, avec une cinquantaine d’indiens de sa tribu, associés à son sort. Ainsi que nous l’avons vu dans l’un des chapitres précédents, les autorités du Para avaient réuni une expédition, dans le but de détruire un raucurabo situé près de la ville. Les Mundurucus, depuis nombre d’années, ont en quelque sorte le monopole de la chasse au nègre marron : tous ceux des environs de Bélem avaient été convoqués à cet effet. Le vieil Antonio était allé à cette chasse comme les autres. Son âge et son titre d’ancien chef l’avaient appelé naturellement au commandement de tous les hommes de sa tribu : une fois à leur tôle, et après la destruction du mucan)bo, il avait facilement décidé ses nouveaux soldats à quitter avec lui le Para, où ils avaient à souffrir l’insolente oppression des blancs, pour retourner tous ensemble vers la terre des ancêtres, située à cinquante lieues de Bélem.
Cependant, avant son départ, il voulait se venger de quelques Portugais, dont lui-môme cl plusieurs des siens avaient .subi les exactions. La haine contre le Portugais est un des sentiments les plus vivaces, et l’une des idées fixes de tous les Indiens de l’Amazone. Haine motivée, réfléchie, qui se transmet de génération en génération ; si les pères ont été jadis suppliciés de toutes manières par
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l’amazone
les premiers émissaires du Portugal, aujourd’hui les (Ils sont spoliés toujours, incarcérés souvent par les vendeurs portugais, qui sur toute la partie brésilienne du fleuve, font métier d’exploiter les Indiens et les passants.
Les cabanos, débris sans cosse renaissant des premiers révoltés de la province : composé d’hommes de toutes races, mais surtout de métis jetés par leurs passions en dehors de la vie du désert, comme de la vie des villes ; assemblage éminemment révolutionnaire; ramassis de mécontents, de bandits, de mulâtres fugitifs, d’indiens persécutés, les cabanos, disons nous, s’étaient de nouveau réunis dans les fleuves Acara, Moju et Tucumanduba. Ils avaient, nous l’avons vu, pris Igarapé-Mirira et brûlé toutes tes engenhes qu’ils avaient pu surprendre. Puis, leur audace grandissant avec leur nombre et leur succès, ils voulaient, comme autrefois, s’emparer de Bélem par force ou par surprise.
Antonio le savait, car les chefs des révoltés, informés de la présence des Mundurucus près du Para, essayaient d’entraîner avec eux cette nation belliqueuse, la plus respectée de l’Amazone. Dans ce but, ils avaient fait appel à la haine commune que tous les Indiens nourrissent contre les Portugais, et envoyé deux émissaires au camp des Mundurucus, pour les décider à marcher sur Bélem et s’entendre avec eux pour l’heure de l’attaque.
Mais la qualité distinctive de celte tribu, et surtout ù’Anlonio, était l’esprit d’équité. Sa nation avait toujours été l’amie fidèle des blancs, même contre les autres tribus indiennes; il lui répugnait de faire alliance avec un ramassis de métis contre les anciens alliés de sa tribu, quelque parjuresqu’ilsaienlétéd’ailleurs envers elle. Enfin, il ne confondait pas dans une haine commune les Portu-
gais et les Brésiliens. S’il voulait se venger des premiers, ainsi qne presque tons les Indiens, il n’avait pour les autres ni haine ni affection. Équité ou nonchalance, le Brésilien moderne laisse en partie à l’Indien sa liberté chérie; né comme lui sur le même sol, c’est un planteur qui le plus souvent se contente de faire travailler ses nègres, ou qui, prenant lui aussi la vie indienne, végète misérablement dans les bourgades du fleuve. L’Indien ne s’inquiète pas de lui.
Antonio hésitait donc à s’unir à l’un ou l’autre parti. N’ayant qu’un désir, retourner au pays natal après s’ê(re vengé des Portugais, il attendait l’heure du combat pour prendre ses victimes à travers les combattants : les messagers des cabanos, las du silence obstiné du rusé sauvage, devaient repartir dans la nuit même pour Igarapé- Mirim, principale résidence de leurs chefs.
L’arrivée de ses filles, qui lui racontèrent de nouvelles exactions commises par les légistes de la ville, et l’annonce de l’emprisonnement des blanches dans le couvent de San-Antonio, le décidèrent brusquement à prendre parti dans la querelle.
Los cabanos messagers avaient une petite montarie à voile et à rames avec six rameurs; ils pouvaient facilement arriver à Igarapé-Mirim à l’entrée de la nuit, et ramener les bandes des révoltés dès le lendemain matin. Quand l’Indien veut une chose, il la veut de suile, et ne s’inquiète de rien sinon de satisfaire son caprice. Antonio fit partir les messagers sur l’heure, en plein jour, bien qu’ils eussent à passer devant Bélem, et les chargea de dire au chef des cabanos que dans la matinée du lendemain il entrerait en ville par Nazareth, avant l’aube, afin de surprendre la caserne de police, dont il détestait surtout les soldats, presque tous nègres ou mulâtres.
i.’amationk
î.(s messagers partircni.
Fidèle à ses habitudes de stratégie indienne, le chef chargea Pedro de conduire pendant la nuit le gros des Mundurucus aux approches de la ville, à un endroit qu’il désigna, et lui-raéme se dirigea sur Bélem avec dix de ses hommes, afin de préparer tout pour la surprise du lendemain. La caserne de police toiielic presque au couvent de San-Antonio, et il avait le projet de délivrer en même temps les deux blanches, qui pouvaient rendre la santé à l’enfant de sa fille.
Il prit par terre afin d’avancer plus vite, et vers cinq heures environ il arrivait à l’entrée de Bélem, dans le faubourg de Nazareth, où les cabanos avaient des ramifications, et où lui-même connaissait quelques Indiens de tribus alliées à la sienne, quoique fixes au Para.
A l’entrée de la ville, hors du bois, il dispersa ses hommes et leur donna l’ordre de se rendre aux environs de la caserne par des chemins divers, d’y compter les soldats, et d’examiner enfin tout ce qui se passerait dans l’intérieur du couvent.
Tandis que le hasard déterminait ainsi le mouvement définitif des révoltés, le moine Simao poursuivait froidement les préparatifs de son crime.
En sortant du couvent il avait été trouver le chef de police, pour lui demander des soldats, afin de faire enfermer le missionnaire, qui gênait ses projets.
Le jeune docteur était trop heureux de sa vengeance satisfaite, pour refuser quelque chose à son ami le frei. Il offrit de lui donner des hommes sur l’heure. Mais, fidèle à scs habitudes ténébreuses, ,1e moine ne voulait pas introduire en plein jour des soldats dans le couvent.
— J’attendrai la nuit, dit-il.
— Comme il vous plaira, frei Simao, reprit le docteur ; alors faites une chose. J’ai plusieurs amis et des mulâtresses à ma roçinha, où je pars dans quelques minutes. Donnez vos ordres, pour ce soir, aux soldats qui sont en bas, et venez avec moi, nous jouerons : cette nuit vous irez convertir vos blanches.
— C’est dit, reprit le moine. Et, faisant venir l’officier qui commandait le poste de la maison de police, il lui ordonna d’entrer au couvent à la nuit tombante, d’y demander de sa part le frei Eusebio; puis, par un moyen quelconque, même par la force, de séparer le missionnaire hérétique des deux étrangères, qu’il s’obstinait à soustraire à la vraie foi.
— Emmenez-le où vous voudrez, dit le moine en finissant; mais vous laisserez les deux femmes captives dans la cellule du frei Eusebio, où elles sont en ce moment; et quand tout sera fini, vous me ferez prévenir à la roça du docteur.
L’oflicier s’inclina et promit d’obéir.
Le chef de police et le moine partirent de compagnie pour la roçinha, sorte de petite maison de c.ampagne située hors ville et que tout Brésilien aisé possède à Bélem.
Cependant Paul etMontfort, échappés de la Léproserie, s’acheminaient vers la ville. Après avoir marché pendant un quart d'heure environ, ils arrivèrent à une sorte de carrefour auquel aboutissaient quatre routes diverses. Tous les chemins qui environnent Bélem sont d’anciens sentiers d'indiens ou de bêtes fauves, mai tracés sous la forêt, tortueux, déviant sans cesse pour éviter un pli du sol, se ressemblant entre eux. Les Européens, qui, le malin, avaient suivi le nègre sans penser au retour, hésitèrent sur la route à prendre.
— Les chevaux sont du Para, laissons-les noos guider, dit Monlforl à Paul ; leur instinct vaut mieux que nos suppositions ou des souvenirs incertains.
Mais vainement les cavaliers présentèrent successive- * ment les chevaux aux deux roules, qui seules pouvaient se diriger vers Bélem ; il leur fallut pousser leurs paresseuses montures dans l’une comme dans l’autre pour les faire avancer. Enfin, les chevaux parurent regarder plus volontiers un chemin que l’autre. Les deux jeunes gens dirigèrent leur course par celle roule aussi vite que possible. Ils marchèrent ainsi longtemps, tantôt croyant reconnaître les racines du chemin ou les arbres de la forêt, tantôt, au contraire, ne retrouvant rien. A la lin, en passant devant une cabane abandonnée, que certainement ils n’avaient pas rencontrée sur leur route du matin, ils découvrirent leur erreur. Ne sachant pas le chemin qu’ils suivaient, ayant dépassé de beaucoup le temps qu’ils savaient être nécessaire pour retrouver Bélem, ils prirent le parti de retourner sur leurs pas, afin de prendre la route qu’ils avaient laissée pour l’autre.
Mais le mauvais état de ces sentiers, mal frayés et sans entretien, la fatigue croissante de leurs maigres montures, et surtout la chaleur accablante qui régnait sous la forêt, les contraignirent à s’arrêter cinq ou six fois, et à mettre ainsi plus de cinq heures pour accomplir un trajet qui d’ordinaire exige une heure à peine.
Ils n’arrivèrent à Bélem que deux heures environ avant lachute du jour. Les paroles menaçantes du chef de police ne laissaient aucune trêve à leurs inquiétudes. Craignant d’êtrereconnus, moins pour eux que pour les deux femmes qu’ils avaient à secourir, ils mirent pied à terre avant d’entrer en ville, laissant les chevaux à la garde de leur
instinct, et gagnèrent en tonte hâte la deraoure de madame Cerny. La maison était fermée, et les esclaves, inlerpellés, répondirent que depuis le matin ils attendaient leur maîtresse et la supposaient chez la senhora Alfandcga. Les deux jeunes gens se séparèrent; Paul alla chez M. Merry prendre des armes; Monlfort courut chez Mariquinha,
Un mulâtre esclave vint ouvrir au blanc la demeure de la jeune Brésilienne, et, tout en lui déclarant que sa maîtresse était chez elle, il ajouta qu’il avait défense de laissep pénétrer un senhor, quel qu’il fût, auprès de la senhora. Mais, sans même daigner répondre, Montfort écarta l’esclave, qui s’inclina, et pénétra dans l’appartement de Mariquinha.
La Brésilienne, entourée de ses femmes qui travaillaient assises à terre, se berçait au hamac et 'paraissait ensevelie dans une atonie profonde. En voyant entrer le jeune homme elle renvoya ses femmes, et raconta fidèlement ce qui s’était passé, tout en suppliant MonHfort, pour l’amour de Dieu, de ses deux amies et d’elle-mêmp, de respecter la volonté du moine de San-Antonio, et d’attendre au lendemain avant d’agir.
Montfort lui dit simplement :
— Minha senhora, dans une heure, madame Cerny pt sa fille seront sorties du couvent, ou Paul et moi nous serons morts.
Puis, sans attendre qpe réponse, il partit au-devant (je Paul. Ce dernier arrivait suivi de M. Merry, revenu en ville depuis une heure. Le Marseillais lui-même, qjipiqqp ennemi systématique des mesures violentes, avait compris les dangers des deux femmes, et venait loyalement aider les efforts de ses compatriotes.
Tous ensemble se dirigèrent rapidement vers le couvent
de San- Antonio. M. Mcrry laissa les Européens à l’angle de la place, cl s’en vint seul frapper à la porte du cloître, afin de ne pas éveiller les craintes du moine, qui lui viendrait ouvrir.
Il frappa à trois reprises sans obtenir de réponse. Enfin le guichet grillé de la porte s’ouvrit, et le frère Eusebio lui-même demanda doucement au visiteur ce qu’il désirait, pour troubler ainsi la solitude des moines de San- Antonio.
— Je veux parler au supérieur pour affaire urgente, dit le Marseillais.
— Le supérieur est à la fazenda; je le supplée; que mon frère dise ce qu’il désire.
Le Marseillais, avant tout, voulait entrer dans la place, afin d’en faciliter l’entrée à ses compatriotes. Aussi reprit-il amicalement :
— C’est très-long, frei, et je ne puis parler que secrètement; faites-moi la faveur d’ouvrir.
— Je n’ai même pas la clef, dit le frei; que le senhor parle par le guichet, nul ne peut entendre.
M. Merry insista, mais le moine finit par lui déclarer, toujours à voix doucereuse, qu’il ne pouvait ouvrir, et que, le Français s’obstinant à ne pas dire l’objet de sa visite, il était inutile de prolonger l’entretien; puis, en dépit des prières et des menaces du Marseillais, dont le sang s’éiait échauffe peu è peu, il relerma le guichet.
Vainement le négociant frappa de nouveau et à coups pressés contre la porte; rien ne s’ouvrit; le couvent semblait dormir. Seulement, le bruit appela aux fenêtres toute la population des maisons qui donnaient sur la place, etM. Merry, comprenant le danger de sa bruyante station, prit le parti de rejoindre ses amis.
— La porte ne s’ouvrira plus, dit-il en arrivant près d’eux; la forcer est imprudent et impossible. Cependant 1 é\êque n est pas là, et il n y a pas d’autre moyen pour délivrer ces dames que celui de pénétrer dans le couvent. Faisons le tour du jardin : les rues de ce cô:é sont désertes, et nous trouverons peut-être un moyen d’entrer par escalade ou autrement.
Les trois blancs traversèrent la place de San-Antonro, suivirent une sorte de quai étroit, qui règne entre la rivièr-ê et le rnur du jardin du couvent. La nuit était tombée, et, aux lueurs douteuses du crépuscule, ils allaient mesurant des yeux la hauteur de ces murs unis, qui ne leur semblaient franchissables qu’à l’aide d’échelle.
Ils arrivèrent ainsi à une extrémité de la muraille, sur une petite place bornée d’un côié par le jardin du cwivcnl, et de l’autre par la caserne de police. Là, à l’angle dû mur, ils se trouvèrent en face d’un homme demi-nu, qui leur dit à voix basse en portugais ;
— Ne viens pas sur la place. Silence !
Montfort, qui marchait le premier, porta la main à son couteau de chasse, mais il reconnut Antonio, et, faisant signe à ses compagnons de reculer, il rétrograda luimême, suivi de l’Indien silencieux.
Le chef jeta sur le quai désert un regard rapide et dit •
— Mon flls fait du bruit comme l’anta. Les moines enlèveront leur proie.
— Sais-tu donc où sont les blanches? dit Henri.
— Oui; quand tu as frappé, la robe noire de ta nation, t’a appelé, en même temps qu’elles. Les oreilles des blanc.s sont fermées.
— Peux- tu nous faire entrer dans le couvent?
— Attends. Deux jeunes hommes regardent pour le chef,
Montfort avait trop souvent éprouvé la sagacité de l’Indien pour douter de lui : il se tourna vers ses compagnons :
— Antonio est notre providence sur cette terre de malheur, dit-il, attendons.
Paul et M. Merry firent un geste d’assentiment. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi : bientôt les blancs crurent entendre dans le jardin du couvent un frôlement léger, comme le bruit du vent dans les feuilles, puis ils virent glisser le long du mur, à quelques pas, une forme rougeâtre qui arriva jusqu’à terre sans bruit et s’avança vers eux.
— Les blanches sont enfermées sur la grande cour avec la robe noire, dit le nouveau venu à voix basse.
Montfort reconnut le jeune Indien qui à Marajo avait incendié la fazenda du major.
Antonio sembla réfléchir; puis, se tournant vers les Européens.
— Les blancs veulent-ils entrer dans le couvent?
— Oui, reprit Montfort. Mais comment?
— A quoi servent les lianes? Si le blanc ne sait pas monter, mes hommes ouvriront la porte du jardin.
— C’est vrai, dit M. Merry, il y a sur la rue de l’autre côté de la place, une petite porte vermoulue qui ne résistera point : partons !
— La caserne a une sentinelle, reprit le chef. Passons sans bruit.
En achevant ces paroles, il dit à voix basse à l’Indien de rentrer dans le jardin du couvent pour ouvrir la porte aux Européens.
Quelques lianes flexibles comme des cordes, si ténues qu’elles paraissaient incapables de porter un homme, tombaient du haut du mur du jardin et traînaient jusqu’à terre; le jeune Mundurucu en prit trois, qu’il réunit d;ms scs mains; puis, en quelques efforts, il atteignit le haut du mur et disparut presque aussitôt.
Les blancs, précédés d’Antonio, traversèrent la place de la caserne en se glissant un à un le long du mur du cloître ; ils arrivèrent ainsi en vue de la petite porte dont M. Merry avait parlé.
Mais un cri plaintif comme celui d’un enfant qui souffre, traversa l’espace, s’élevant du jardin. Le chef s’arrêta. Le cri retentit de nouveau, plus prolongé que le premier.
— Il y a un ennemi, dit Antonio. Préparez vos armes, le chef va voir seul.
En achevant ces mots, il alla jusqu’à la porte en rasant la muraille ; mais il revint presque aussitôt :
— Des soldats de police sont dans le jardin, veux-tu les tuer?
— Oui, s’il le faut, dit Montfort; entrons.
Le jeune homme sentait sa colère déborder, et, désormais dominé par la fureur, il eût brûlé le monde entier plutôt que d’attendre ou de reculer encore.
11 avança, précédant l’Indien et ses compagnons qui suivirent. La porte était ouverte ; de grands arbres couvraient le sol d’une ombre profonde. Il entra. Un bruit de voix guida ses pas à travers des buissons de citronniers enlacés de plantes parasites, et il arriva ainsi jusque devant le cloître même; la lune éclairait en plein de sa pâle lumière quatre soldats de police adossés à la maison, et un officier causant avec un moine.
l’amazone
Les Européens, cachés par les broussailles et ensevelis dans l’ombre projetée par les arbres du jardin, arrivèrent à quelques pas des soldats sans être aperçus, et Montfort reconnut le mulâtre qui l’avait arrêté chez le promoteur public.
— M. Merry, toujours temporisateur et par système ami des mesures pacifiques, prit la main d’Henri et lui dit à voix basse :
— Du calme; laissez-moi parler d’abord.
— Faites; mais pas plus d’une minute.
Le Mar.'eillais, entrant dans l'espace éclairé par la lune, en dehors des broussailles, s’avança vers les Brésiliens. Les deux Européens le suivirent. Le Mundurucu resta dans l’ombre, mais tes blancs entendirent un cri aigu qui traversa l’air comme un appel de mort.
Le moine aperçut le premier les Européens; il vint audevant d’eux, et d’une voix doucereuse :
— Que désirent les senhores? dit-il; le supérieur est absent, et je suis en affaires avec des soldats de sa seigneurie le chef de police.
— J’ai cependant à vous parler, frei, afln d’éviter des choses fatales à la sainteté du cloître.
— Je suis à vous, mon frère, dit le moine d’une voix hypocrite. Mais, sc tournant vers l’officier brésilien :
— Entrez dans le couvent, lui dit-il à voix basse , et aites vite.
Puis il ajouta tout haut ; — Les senhores me réclament : je suis tout à eux; attendez-moi, mon frère.
L’officier donna l’ordre à ses hommes de le suivre et se dirigea vers une porte entr’ouverie, qui donnait dans l’intérieur du couvent.
Mais Montfort , devinant les paroles du moine , vint se
placer sur le seuil même de celte porte; là, tirant son couteau de chasse caché sous ses habits, il se tourna vers l’oflicicr en disant en espagnol :
— Malheur au premier qui passe !
L’officier mulâtre et les soldats reculèrent, Henri fit un pas vers eux, puis à voix haute :
— Trêve de perfidies, messieurs, et trêve de paroles! Vous retenez ici prisonnières deux femmes nos fiancées. Où sont ces femmes?
— La colère égare mon frère, dit le frei. Le couvent de San-Antonio n’est pas une prison ; de saints moines ne sont pas des geôliers.
— Moine, reprit durement Montfort, oui ou non, voulez-vous nous conduire? Je vous préviens d’abord, que peu m’importe votre habit, et que, si vous lefusez, vous sentirez mon poignard.
Le moine joignit les mains en levant les yeux vers le ciel, et, se tournant vers l’officier ijui restait impassible :
— Les soldats du Brésil sauront défendre la sainte foi, dit-il.
Mais, sans hésiter, les dents serrées par la fureur, Montfort fit un pas sur le frei :
— Pour la dernière fois, moine, veux-tu nous conduire?
L’oflicier et les soldats étaient toujours muets. Le frei Eusebio, car c’était lui, jeta sur eux, puis sur l’Européen, un regard rapide. '
— Je vais, dit-11; mon frère est dur pour un religieux sans défense.
— Je l’ai dit trêve de paroles ! Marche devant!
Mais à ce moment, l’officier brésilien intervint enfin.
— J’ai l’ordre de laisser deux femmes prisonnières dans ce couvent, dit-il d’une voix hésitante.
306 l’amazone
Montfort, qui déjà suivait le frère, se retourna vers lui.
— Eh bien, essaye, toi aussi, et suis-moi. Mais, sur mon honneur, le premier de vous qui seulement s’approchera d’elles, moine ou soldat, je le tue. Moine, passe devant!
Le frei, suivi de Montfort, puis de Paul, entra dans le couvent. L’officier voulut les suivre ; M- Merry l’arrêta.
Le Marseillais aimait la paix par habitude, mais il était brave à l’occasion.
— Vous resterez ici avec moi, lui dit-il, et vous attendrez le retour de ces messieurs.
— - Et de quel droit le senhor Merry donne-t-il des ordres à un officier du Brésil?
— Du droit de la raison, carissimo amigo, reprit le Français en montrant au mulâtre un canon de pistolet, qu’il dirigeait contre lui, tout en souriant d’un air amical.
L’officier policial recula d’un pas, et les soldats qui étaient derrière lui firent un mouvement en arrière.
A ce moment, un cri aigu retentit dans le jardin à quelques pas des Brésiliens, et huit ou dix hommes nus, le couteau à la main, bondirent sur l’officier et les soldats. M. Merry reconnut Antonio et ses Mundiirucus.
Les sauvages avaient tout calculé d’avance ; leurs mouvements, le partage des victimes, les coups qu’ils devaient porter. Chaque homme avait sur lui deux Indiens qui, froidement, sans crier, le terrassèrent en l’étranglant. Vainement M. Merry voulut s’élancer pour sauver l’officier, le couteau d’Antonio entra dans la gorge de son ennemi, et la<voix du vaincu s’éteignit dans un flot de sang.
Le Marseillais se retourna vers les soldats, mais la féro-
cité des agresseurs avait déjà rendu sa pitié inutile : les quatre policiaux n’étaient plus que des cadavres.
Sans s’inquiéter du Français, qui allait de l’un à l’autre avec un air consterné, les sauvages déshabillèrent froidement leurs victimes, qui s’agitaient encore dans les convulsions de l’agonie; puis, le chef donnant l’exemple, quatre d’entre eux se revêtirent des pantalons, des vestes et shakos des soldats , sans daigner prendre aux morts le reste de leurs vêtements.
Aussitôt après, sur l’ordre d’Antonio, les Indiens cachèrent les cadavres dans les broussailles du jardin.
Cependant Monlfort et Paul , précédés du moine qu’ils suivaient pas sur pas, arrivèrent à la salle dans laquelle le missionnaire et les femmes étaient enfermés : ils reconnurent la voix du prêtre qui exhortait madame Cerny à la patience. Le moine ouvrit la porte lentement; mais, avant de la tirer à lui, il fit signe aux Européens de passer les premiers :
— Va devant, lui dit Montfort, et souviens-toi de mes paroles.
La porte s’ouvrit : le frei entra, et, en même temps que lui, les deux Européens.
La joie des captives délivrées n’a pas besoin d’être racontée; mais , ‘sans perdre un temps précieux, Montfort se tourna vers le moine, qui, muet de frayeur, restait debout dans la chambre :
— Maintenant, lui dit-il, conduisez-nous de suite, par la porte du couvent, sur la grande place.
Le frei Eusebio, suivi des Européens, arriva bientôt à la porte extérieure du cloître et l’ouvrit en disant :
— Que les bénédictions du ciel vous accompagnent, mes frères !
i.’amazonf.
— Vous allez sortir avec nous, dii iMontforl.
— Mais, mon frère... reprit le moine.
— Point de paroles! Sortez, fermez la porte et donnezmoi la clef.
Le moine obéit en silence.
— Attendez là, dit le jeune homme.
Puis, entraînant .'>es amis à quelques pas sur la place :
— Le mieux, leur dit-il à voix basse, est de conduire ces dames dans la maison du consul anglais. Elles y seront aussi en sûreté, qu’on peut l’être en ce pays. Paul , vous savez le chemin; le consulat est à deux pas, allez-y de suite. Je rentre dans le couvent pour prendre M. Merry.
— Henri! Henri 1 lui dit Clémence; il y a de la fureur dans votre voix. Venez, ou promeltez-moi de ne pas frapper ce moine.
— Je vous le promets, dit Montfort. Et, en disant ces mots, il embrassa la main que Clémence lui tendait.
— Henri, dit Paul, veux -tu que je revienne vers toi?
— Non ; reste auprès d’elles. Puis il se pencha à son oreille et lui dit à voix basse : — Ne les quille pas, quoi qu’il arrive, et ne t’inquiète point si je reviens lard.
Les Européens traversèrent rapidement la place, qui était déserte, et se dirigèrent vers la maison du consul d’Angleterre.
Monifort revint au frei, qui l’attendait toujours devant la porte du couvent :
— Rentrons, lui dit-il, et menez-moi vers M. Merry.
Le moine obéit, tout en disant à l’Européen :
— Je vous supplie , senhor ; c’est le frei Simao qui a
tout fait. Je ne suis pour rien dans l’offense faite à vos dames.
— Est-ce que vous valez une vengeance? lui dit Montfort avec mépris. Conduis-moi vers le jardin de ton couvent.
Le frère guida silencieusement le jeune homme à travers les corridors du cloître, jusqu’au jardin.
Antonio et quatre de ses Indiens l’attendaient, couverts des dépouilles de leurs victimes : à la clarté incertaine de la lune, Montfort les prit pour les soldats, et, s’adressant à M. Merry :
— Où est Antonio? lui dit-il.
Le Marseillais montra les Indiens en silence. Cette scène d’horreur semblait l’avoir paralysé.
Mais les sauvages se prirent à rire tous ensemble, de ce rire enfantin qui les saisit parfois; seul, le chef, gardant sa gravité, dit à Montfort avec emphase.
— Les blancs sont sans yeux. Les Mundurucus sont une grande nation!
Henri comprit tout.
Le moine, effaré, jetait des yeux perdus tantôt sur les Indiens, tantôt sur les Européens.
Antonio alla vers lui, et, sans dire un mot, lui jeta brusquement les deux mains autour du col, comme pour l’étrangler :
— Ne le lue pas , cria Montfort en se dirigeant vers le frei, qui se débattait sous l’Indien.
— Les morts sont silencieux, reprit le chef.
— Bàillonne-le et atlache-le.
— Tu le veux , dit Antonio. C’est ton ennemi , je te le donne.
Et, en achevant ces n.ols, il lâcha le moine, qui à demi
310 l’amazone
suffoqué sous celte pression terrible, ne pouvait articuler une parole.
— Je n’ai que faire de lui, reprit Monlfort; mais il criera si tu le laisses libre.
— C’est vrai, reprit le chef. Et, dénouant la corde qui ceignait les reins du frei, il lui alticha les deux mains, puis, le traînant à demi, se dirigea vers un des arbres du jardin.
Le frei, cependant, suppliait Montfort :
— Au nom de Dieu, senhor, disait-il, au nom de notre commune religion , ne me laissez pas aux mains de ces hommes sans baptême. Ils me tueront.
Henri demeura impassible. Le Mundurucu attacha le moine à un arbre, puis se tournant vers ses Indiens :
— Coco , prends une des banderoles des fusils et bâillonne-le.
L’homme obéit, et les plaintes de frei Eusebio ne sortirent plus qu’à demi étouffées.
Monlfort, cependant, racontait à M. Merry la délivrance des prisonnières. Mais le chef l’interrompit brusquement en lui mettant une main sur l’ëpaide :
— Antonio veut parler à son lils seul.
Henri s’enfonça de quelques pas avec lui dans le jardin.
— Écoute, dit l’Indien : demain la ville brûlera, bien des hommes seront préparés pour les vautours. Va dans une maison sûre avec tes femmes. Pedro et les filles iront avec toi. Si tu veux le .sang d’un ennemi, parle, Antonio le prendra pour toi.
La voix du chef fit remonter subitement au cœur du jeune homme toutes ses pensées de vengeance.
— Les blancs se vengent aussi, dit-il. Veux-tu me conduire à la case du chef de police? Je l’ai juré.
Di. ' :i.î !: / Cobglt
Antonio regarda l’Européen, et sa figure prit une expression indicible d’affection satisfaite.
— Mon fils est un homme, dit-il. Demain Antonio le guidera lui-même dans le sentier de la vengeance.
— Non, reprit Monlfort, — ce soir, — de suite.
— Partons, dit le Mundurucu. Mes jeunes hommes suivront leur chef.
Henri revint vers M. Merry et lui dit :
— Je vous quitte, faites-moi l’amitié de ne pas aller chez le consul anglais avant une heure ou deux. Si ces dames ne me voyaient pas revenir avec vous, mon absence les effrayerait , et elles ont eu part suffisante d’émotions pour aujourd’hui.
— Où donc voulez-vous aller? dit le Marseillais.
— Excusez-moi, mon cher hôte, vous le saurez demain ; ce soir, c’est mon secret et celui d’ Antonio.
M. Merry partit; mais, comme lui-même l’a raconté bien des fois depuis ce jour, il partit à contre-cœur, et sa curiosité fut excitée à tel point, qu’il se fût engagé, — chose horrible I — à garder le silence un jour tout entier pour savoir le secret de son compatriote.
Antonio, précédé de ses hommes, qui marchaient isolément, sortit du couvent avec Montforl. Le moine, solidement attaché à son arbre, resta seql vivant dans le jardin désert.
Le chef, cependant, envoya un Indien à la découverte, en le chargeant de s’informer, dans la*maison même du chef de police, de l’endroit où le docteur d’a Cobra devait passer la soirée. Puis, afin d’attendre le retour de son émissaire, il offrit au blanc de le conduire du côté de Nazareth, dans la partie de la ville habitée surtout par des Indiens.
l’amazo.ne
Décidé à la vengeance, résolu d’en finir avec son ennemi la' nuit même,^ Monlfort accepta tout. Le chef lui fit traverser presque entièrement Bclem. Plus ils approchaient'du faubourg de Nazarelh, plus la ville prenait comme un aspect sinistre. Des Indiens isolés ou allant par groupes de trois ou quatre hommes, passaient silencieusement par les rues, en jetant sur les lojas portugaises des regards menaçants; des Indiennes demi-nues, assises sur le devant des maisons, causaient entre elles à voix basse, et suivaient des yeux avec des rires moqueurs les blancs qui passaient. La tempête du lendemain était déjà dans l’air. Ainsi aux veilles fiévreuses de nos discordes civiles, on voit ruisseler par nos rues des hommes à faces sinistres ; des figures fauves, qui ne paraissent qu’aux heures fatales ! effraies de malheur, mouettes d’orage vomies pour le mal et présageant la tempête.
Antonio conduisit le Jeune homme dans une grande case située près de l’église de Nazareth, où se trouvaient réunis quelques Indiens de sa nation , et entre autres la famille du chef.
Le messager envoyé aux nouvelles revint bientôt , annonçant que le docteur d’a Cobra était à sa roçinha, en compagnie de quelques amis et du moine Simao.
■ Monlfort partit avec les Mundurucus : le clief et quatre d’entre eux étaient toujours à demi vêtus des uniformes des soldats de police. Tous ensemble arrivèrent bientôt devant la roçinha du docteur.
La maison, à demi cachée derrière des manguiers épais, resplendissait de lumière. Un grand jardin, mal planté, entouré de pieux irrégulièrement fichés en terre, environnait la maison.
— Attends, dit Antonio au jeune homme. Et, sans se
donner la peine de chercher la porte, le chef arracha du sol un des pieux qui formaient la palissade et pénétra dans le jardin. Les Indiens restèrent à côté de l’Européen.
Le Mundurucu revint quelques minutes après :
— Ils sont six, dit-il, mangeant et sans armes. Viens, j’entrerai avec toi.
— Non, je veux entrer seul. Je ne veux que le docteur.
Si les autres interviennent, tu viendras.
— Ton ennemi est à toi. Fais selon la coutume de ta tribu.
Montfort traversa 1e jardin et arriva sans être vu devant une maison bien éclairée, dont toutes les portes ouvertes laissaient voir l’intérieur. Dans une grande salle nue, trois . femmes mamalucas et mulâtresses se berçaient aux hamacs en riant avec des éclats de voix. Dans une pièce voisine et communiquant à la première, six hommes à peine vêtus étaient assis à une table servie et buvaient. Le repas touchait à sa fin, car les convives ne mangeaient plus. On voyait çà et là sur une nappe grossière, des plats en faïence bleuâtre, qui gardaient encore des restes de poissons et de viandes mal préparés. Quatre ou cinq grands frasques ‘ . portugais \ides attestaient les libations des convives, et les taches bleuâtres de la nappe indiquaient la qualité du vin.
Deux nègres silencieux se tenaient immobiles au fond de la pièce.
Un homme à la face violacée avait la parole; l’histoire qu’il contait devait être plaisante, car ses auditeurs riaient.
>Le frasque portugais est généralement de forme carrée, de verre noir, et coulient deux litres.
314 l’amazone
et, selon toute apparence, la joie des mulâtresses voisines provenait de son récit. Monlfort reconnut trois des convives : le docteur d’abord, qui paraissait moins aviné que les autres, puis le promoteur public, l’aide de camp du président, et deux cadets brésiliens.
Henri s’approcha davantage , et les paroles arrivèrent distinctes à son oreille. Le frei Simao, car c’était lui, contait à ses auditeurs les charmes des deux Françaises et ses espoirs nocturnes.
Monlfort s’assura de son couteau de chasse bouclé à sa ceinture, sous sa veste, et sortant de sa poche un pistolet à deux coups, il entra dans la salle par la porte, qui était ouverte et de plain-pied sur le jardin.
Le moine se tut en voyant venir un inconnu, et les autres convives regardèrent le jeune homme avec des yeux étonnés. Mais le chef de police devint livide.
Henri s’avança lentement : il était pâle, les cheveux en désordre; son regard rayonnait d’un éclat sinistre ; ses lèvres étaient serrées : tout son visage respirait une fureur froide et implacable. L’ange des ténèbres était en lui. Il étendit un bras menaçant vers les convives :
— Écoute, lui dit-il, et vous qui ôtes avec lui, écoulez aussi. Ce matin, dans le cachot des lépreux, je l’ai juré sur mon honneur de ne pas quitter ta terre sans vengeance. En France, nos paroles sont sacrées. Tu vas mourir. Si tu as un Dieu, prie.
Et le jeune homme arma lentement son pistolet , puis attendit.
Les mulâtresses de la salle voisine arrivèrent curieusement et se prirent à regarder sans entrer.
Le frei se leva de table le premier et courut vers la porte.
Les autres conviés du chef de police, hébétés de vin bleu, regardèrent Montfort avec de gros yeux fixes, qui comprenaient peu à peu, et, peu à peu, s’effaraient de crainte. Deux prirent bientôt le parti de suivre le moine, les deux autres restèrent assis.
Mais le docteur glissa de sa chaise jusqu’à terre , et tomba sur les genoux en levant les mains vers son ennemi : ses lèvres balbutiaient d’effroi , et il murmura en portugais :
— Grâce, grâce, Franceze ! grâce au nom de votre nation, au nom de votre roi ! Je suis catholique comme vous ; grâce, au nom de notre Sauveur; grâce 1 je te servirai; je serai ton esclave. Tu prendras tous mes reis, ma maison, tout; grâce!
Demi-renversé en arrière, le dos accolé à son siège, parlant à paroles coupées, le mulâtre supplia ainsi Montfort pendant une minute presque entière.
Ce dernier l’interrompit enfin ;
— Ne vois-tu point que le temps passe? Prie donc avant de mourir.
Mais, si loin que la colère emporte, si juste que soit le châtiment, nul à qui reste une âme, ne tue froidement son ennemi, s’il supplie sans se défendre.
Henri chercha des yeux une arme, pour la jeter au mulâtre.
A ce moment le moine rentra , la figure renversée, en criant :
— DeosI Deos! ai de mim! — Dieu! Dieu! ah! malheureux que je suis!
Puis il se jeta sur une chaise et continua de crier en pleurant. Ceux qui avaient essayé de fuir rentrèrent derrière lui.
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Quelques Mundurucus, éclairés par la lune, apparurent en dehors près de la maison; le docteur aperçut des uniformes de soldats; l’espoir reparut dans ses yeux, et il se redressa à demi en criant : — Au secours! à l’assassin 1 à l'assassin !
Sans entrer, les sauvages arrivèrent jusqji’à la porte de la salle, et restèrent là impassibles. Leurs corps rouges et nus, çà et là vêtus d’un lambeau d’uniforme, parurent éclairés par les lampes du festin. Le misérable perdit de nouveau l’espoir, et recommença ses prières.
Montfort s’était retourné aux cris du moine ; il aperçut les Indiens qui portaient leurs longs sabres d’abalis attachés autour de leurs reins :
— Antonio, dit-il, donne-moi deux sabres.
Le chef prit deux sabres à ses hommes et les tendit silencieusement au Français.
Lejeune homme les prit et lui remit son pistolet; puis, revenant au docteur qui était toujours à terre, mais silencieux, il lui jeta l’un des sabres en disant :
— Tiens, misérable, lève-toi et défends-toil
— - Piedadel senhor, piedade! je ne sais pas me battre.
— Défends-toi, te dis-je, ou je te livre aux Indiens.
— Non, non ; grâce ! grâce !
Tout en disant ces mots, le misérable s’était à demi relevé, comme pour se rapprocher du blanc et l’implorer mieux ; tout à coup, ainsi qu’un reptile qui se dresse, il fut debout et se rua sur Montfort le sabre en avant.
Mais si perfide que fût le bond du mulâtre, Henri eut le temps de se jeter de côté, tout en présentant la pointe de son arme à son ennemi. L’élan du docteur était désespéré, furieux ; sa poitrine à demi nue rencontra le sabre, et la lame tranchante y entra profondément. Il recula en pous-
LES RF.VOLTÉS DU PARA 317
sant un cri de douleur. Monifort retira vivement son arme pour se remettre en défense; mais le docteur, roulant des yeux égarés, laissa tomber son sabre et s’affaissa sur luimême.
Aussitôt, comme s’ils n’attendaient que ce signal, les Indiens entrèrent par bonds dans la salle, et se précipitèrent sur les autres convives, qui suivaient silencieux la lutte du docteur et de l’étranger.
Le moine fut frappé le premier: l’un des Indiens, armé d’une demi-pique d’abordage qu’il avait gardée de Marajo, le cloua contre la muraille. Les autres furent tués à coups de sabre par les Indiens.
Monifort cependant regardait son ennemi, qui se tordait en gémissant; mais les cris des autres victimes détournèrent son attention, et il aperçut, à une extrémité de la salle, le nègre du chef de police, celui-là môme qui l’avait tiré de la Léproserie. L’esclave, assailli par Antonio, avait déjà reçu plusieurs coups de sabre, et,- tombé sur les genoux, levait scs bras au-dessus de sa tête pour retarder la mort. Le jeune homme fut près de lui d’un seul pas, et, saisissant le bras du chef, qui se bai.ssait cherchant des yeux l'endroit mortel :
— Ne le tue pas, cria-t-il, c’est mon esclave 1
— C’est bon , reprit l’Indien ; et il laissa le nègre à terre; puis, altéré de sang, il chercha des yeux dans la salle de nouvelles victimes.
Montfort aida l’esclave à se relever. Le malheureux avait le dos et les épaules couverts de blessures. Henri le fit entrer dans la pièce voisine, où les mulâtresses, gardées à vue par deux Indiens, se tenaient éperdues de terreur; il les appela, en leur disant de soigner le nègre, qu’il fit asseoir dans un hamac.
— Ce n’est qu’un noir, dit l’une des femmes; cela ne vaut pas.
L’EuroiDéen haussa les épaules et lui dit sévèrement :
— Ohéisl viens soigner cet homme.
Les trois femmes entourèrent le blessé, et se mirent à laver, puis à panser ses blessures.
Henri rentra dans la salle. Le docteur respirait encore et le reconnut; les Indiens n’avaient pas voulu toucher à la proie du blanc. Mais la main de la mort était sur le mi- «• .sérable; ses yeux étaient éteints à demi, et une écume sanglante sortait de sa bouche entr’ouverte.
Quant aux autres, tous étaient morts. Les cadavres gisaient sur le plancher de la salle et le sang sortait encore de leurs blessures béantes ; le sol, les murs, la nappe du festin, tout était taché de sang. Les Indiens, cependant, assis autour de la table sur les chaises de leurs victimes, buvaient froidement les restes du vin contenu dans les fi asques.
Monlfort sortit ; le chef vint le retrouver.
— Que mon fils dorme en paix, dit-il, ses ennemis sont morts. Deux de mes hommes vont te conduire en ville.
Cette nuit, Pedro le fils, et les filles iront rejoindre tes femmes.
Le jeune homme revint à pas lents à la demeure du consul anglais. Il entra dans la salle.
La curiosité de M. Merry n’avait pas su résister, et il était venu au consulat en compagnie deM. Sharp, afin de savoir si Montfort était de retour. Les Européens éiaient dans une inquiétude croissante sur le jeune homme : ils connaissaient sa nature froidement fougueuse, passionnée avec réflexion, capable d’affronter la ville entière pour accomplir une résolution prise.
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En le voyant arriver, pâle, la figure défaite, avec du sang sur ses vêtements, ils le crurent blessé, et se précipitèrent à sa rencontre. Mais Montfort les rassura.
— Henri, lui dit Clémence, presque sévèrement, vous m’aviez promis de laisser en paix ces moines. Qu’avezvous fait?
— J’ai tenu ma parole, dit-il ; Paul a dû vous dire que j’avais promis au docteur de le retrouver. Je l’ai retrouvé. Mais je vous supplie, Clémence, ne parlons plus de cet homme , et ne me regardez pas ainsi de vos grands yeux sévères, vous savez bien que je ne suis pas un assassin.
Madame Cerny se tut et lui tendit la main. Mais M. Merry et le consul insistèrent pour tout savoir, dans l’intérêt général.
— Des bruits sinistres courent par la ville, dit le consul. On prétend que, cette nuit même, les cabanos vont attaquer Bélem. L’assemblée provinciale est réunie. Les troupes sont consignées dans les casernes. Toute la ville est en rumeur. Déjà quehiues Brésiliens ont été chercher asile sur les bâtiments de la rade. Alfandega et sa femme m’ont fait demander de les recevoir cette nuit. Que font vos amis les Indiens? D’où venez- vous avec eux?
Montfort raconta brièvement ce qui s’était passé, depuis son départ du couvent. M. Merry sortit avec le consul, afin d’engager les Anglais et les Français de la ville à se réfugier au consulat. M. Sharp partit à bord pour veiller sur son navire, qui déjà renfloué, mais mouillé près de terre, était exposé à tous les dangers d’une surprise.
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L« Mkc fie le Tille. — Le départ. — La mort.
Laisiez-mo< senl, sUm! je venz sentir aussi Ce qu'il lient de doule r dans une heure infinie ; Homme de désespoir, mon culte est l'agonie.
Mon autel A moi, c'est ici.
Lzhaktink.
Les Européens passèrent la nuit sur pied, dans la maison du consul anj^lais.
Pedro, le gendre du chef, et les deux Indiennes arrivèrent avant le jour. Les blancs les accablèrent de questions diverses pour connaître les résolutions d’Anlonio et de ses Mundiirucus ; mais l’Indien et les deux femmes se bornèrent à répondre :
— Le chef nous a dit : « Allez avec les blancs de l’autre terre, et empêchez qu’il leur soit rien fait. » Nous sommes venus.
M. Merry était au supplice, moins par la crainte d’une révolution que par l’idée de pouvoir savoir et de ne savoir pas : à force de prières, il décida Clémence à interroger les Indiennes. Mais elle ne fut pas plus heureuse que les autres, et tout ce que les Européens tentèrent pour apprendre, échoua devant la muette gravité dos sauvages.
Le matin avant le jour, on entendit quelques coups de feu isolés, et on aperçut une lueur immense, qui paraissait provenir de la caserne des soldats de police. Mais le feu dura peu de temps, et les Européens ignorèrent la cause
de l’incendie, quoique supposant avec raison que les Indiens n’y é'iaicnl pas élrangers. Le consul, dans l’inlérôt de ses protégés, leur avait défendu de quitter sa demeure, quiti qu’il arrivai, et malgré les appels, qui ne pouvaient manquer de lui être adressés de lu part des autorités de la ville.
Tous les étrangers, qui n’avaient pas é-té chercher un refuge à bord des navires sur rade étaient venus pendant la nuit, ou arrivèrent dans la matinée, à la demeure du consul anglais: quelques Brésiliens vinrent également se réfugier à l’abri de son pavillon. Dès six heures du malin, au jour, la maison consulaire renfermait plus de deux cents personnes de tout âge et de tout sexe. Le consul distribua aux hommes valides les armes qu’il possédait, et on attendit ainsi les événements.
Vers huit heures, des coups de feu répétés retentirent dans la direction de la place de la Poudre, el'bientôt un aide de camp du président arriva à pied, tout essoufflé, prévenir le consul d’Angleterre que les Indiens s’étaient révoltés à Nazareth , et que les cabanos, montés sur une vingtaine de barques, arrivaient parle Giiama. Son Excellence demandait par lettre au consul, s’il ne voulait pas autoriser ses nationaux à s’armer, et le pri lit d’engager ses amis les Français à défendre l’ordre contre les insurgés.
Tandis que le consul d’Angleterre écrivait une réponse au président, l’aide de camp racontait aux Européens les premiers incidents de la lutte engagée. La terreur avait éteint sa vanité provinciale, et il exposa avec sincérité la situation terrible de sa ville, attaquée par trois ennemis différents, les cabanos, les Indiens de Nazareth, et les Mundurucus leurs alliés.
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Les Mundarucus avaient commencé seuls, sans s’inquiéler si les Indiens de Nazareth et les cabanos les sui> valent ou non.
Le ha.«ard avait appris à l’aide de camp leur féroce attaque. Aux premières lueurs du jour, un soldat de police était venu, tout sanglant, dire au président le meurtre de ses camarades et l’incendie de sa caserne. Cet homme, échappé par miracle à la fureur impitoyable des sauvages, avait assisté à toutes les péripéties de la lutte et les avait ainsi racontées :
« Vers quatre heures du matin, il était de garde à la porte de sa caserne, lorsque deux Indiens, à demi couverts d’uniformes, l’avaient assailli brusquement, renversé et laissé pour mort d’un coup de sabre à la tête. Mais la fraîcheur de la nuit et le sang môme qu’il perdait l’avaient rappelé à lui, et il avait vu les Indiens entrer un à un dans la caserne, par la porte qu’il était chargé de garder.
» Le pauvre Tapuya n’était pas du régiment d’Auvergne : — comprenant une mort certaine s’il parlait, il avait simulé la mort.
» Les Indiens, au nombre de cinquante environ, diversement armés, presque tous nus, avaient disparu dans les profondeurs du bâtiment. Dix ou douze au plus étaient restés à la porte extérieure, en sentinelles.
» Bientôt il avait entendu des cris dans la caserne, cris de mort et de détresse; et puis quelques soldats échappés aux sauvages étaient venus pour fuir; mais la porte était étroite et les fugitifs ne se présentaient qu’un à un. Les Indiens en attente les avaient égorgés sans pitié.
» Enfin les cris de l’intérieur avaient cessé, et il avait vu ressortir les meurtriers, tous vêtus d’uniformes de po-
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lice, armés des armes de leurs victimes. Quelques-uns d’entre eux étaient montés sur le toit du bâtiment et y avaient mis le feu de différents cdlés. Puis tous ensemble avaient entouré à distance la caserne incendiée, et, â la lueur des flammes, il avait reconnu quelques-uns de ses camarades blessés, fuyant par les portes ou les fenêtres, puis tombant sous les coups des incendiaires.
» Le toit ayant brûlé tout entier, le feu avait cessé. Les cent vingt hommes qui habitaient la caserne avec lui étaient tous tués sans doute, car aucun soldat ne sortait désormais. Les meurtriers prirent le chemin du faubourg;, de Nazareth. Alors seulement, libre de fuir, mais chancelant de sang perdu, de brûlures et de frayeur, il était venu, tant bien que mal, jusqu’au palais raconter la mort de ses camarades. »
Les nouvelles des cabanos étaient moins affreuses, mais . plus sinistres encore. Un transfuge de leur camp d’Igarapé- Mirim était venu dans la nuit, annoncer leur arrivée prochaine. Douze à quinze cents hommes de toutes raees, altérés de pillage, vivant depuis plusieurs jours dans le meurtre et dans l’ivresse, devaient partir par là marée de la nuit pour entrer dans la ville avant huit heures du matin. Et, en effet, leurs premières barques arrivaient devant le Guama. Au moment oû il parlait, les cabanos peut-être mettaient pied à terre devant l’arsenal, dans la ville même !
Enfin, le faubourg de Nazareth, contenant environ trois cents Indiens, était en pleine révolte, et tous les cabaretiers portugais de celte partie de la ville avaient été tués. Mais les Indiens, trouvant les lojas abondamment garnies de tafia, s’étaient mis à boire, selon leur coutume, et laissaient de ce côté quelque répit à la cité.
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Pour résister à tous ces enliemis, le président avait, il est vrai, trois mille hommes de pirni'on ; mais dans ce nombre la garde nationale était comprise pour cinq cents hommes; et comme les Indiens la composaient presque seuls, on ne pouvait compter sur elle. Quant aux trois cents officiers blancs qui la commandaient, ils étaient dispersés par la ville : et, d’ailleurs, ajoutait l’aide de camp, ce n’est pas leur métier de se battre contre des sauvages ; ils ne quitteront pas leurs maisons.
Restaient les deux mille cinq cents soldats; mais ceux de la police, les plus belliqueux de tous, étaient morts. Les autres, réunis sur les places de la Poudre et du Palais, ne restaient en armes que par crainte, et, selon toute apparence, au premier choc des révoltés, ils se débanderaient pour se ranger parmi eux. Déjà leurs chefs mêmes perdaient la tête, et le commandant des armes, saisi d’efj froi, était venu se réfugier dans le palais présidentiel. L’unique espoir était dans lés soldats allemands engagés au service du Brésil.
Et la peur prenant le malheureux officier, il disait aux Français ;
— Revenez avec moi au palais, senhores. Le seul nom de votre nation suffira pour donner du courage aux soldats et effrayer les révoltés. V’^enez, nous vous payerons bien, et, pour ma part, je regretterai toute ma vie de vous avoir fait arrêter. ,
Paul et Montfort écoutèrent, sans répondre, les terreurs et les tardifs regrets de leur ennemi repentant.
Mais, sur ces entrefaites, le consul rentra avec sa lettre : en substance, fAnglais y déclarait à Son Excellence., comme consul d’Angleterre, et au nom de tous les étrangers résidant au Para, dont il se constituait le représentant :
Qu’étrangers à la ville et au Brésil, ni lui ni aucun des siens ne pouvaient se mêler aux querelles intérieures de ses habitants;
Qu’en conséquence, il refusait, pour lui comme pour eux, toute participation directe ou indirecte à la lutte engagée, son devoir élant de rester neutre;
Qu’au nom de Sa Majesté Britannique et comme conséquence de la neutralité gardée parses nationaux, il protestait, dès aujourd’hui, déclarant le Brésil tout entier responsable des dommages, qui pourraient résulter de la lutte ;
Qu’au nom de l’humanité il déplorait, d’ailleurs, le combat engagé et faisait les vœux les plus sincères pour la pacification de la province.
L’aide de camp partit avec cette lettre. Vingt minutes après, le président lui-même arriva.
Il venait, au nom de i’assemblée provinciale, et en son nom, proposer aux étrangers de prendre du service à dix mille reis de paye par homme et par jour, et aux deux Français en particulier de se mettre à la tête de toutes ses troujies, et notamment des soixante Allemands, qui occupaient la caserne de la Mercê, près la douane.
Le consul fut inflexible. Les deux Français, pressentant les demandes du président, s’étaient retirés dans le jardin aussitôt après son arrivée, afin de n’avoir pas à refuser.
Mais Son Excellence vint les y chercher et réitéra ses prières en y joignant des offres positives d’argent, que son aide de camp n’avait fait qu’indiquer.
Ils refusèrent : vainement le président insista, pria, leur prit la main avec des paroles amies, parla de leur donner un conto de reis, puis augmenta la somme, et finit par la doubler, comme un maquignon qui marchande un cheval.
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Monifort lui dit :
— Le senhor président s'abuse ; ce n’est pas la coutume des Français de se battre {wur de l’argent ; Votre Excellence perd ici un temps précieux. Sa querelle n’est pas la nôtre.
Et, en effet, qu’importait cette lutte aux deux Européens? que leur importait la chute ou le triomphe des uns comme des autres? Ils aimaient les Mundurucus, qui, par deux fois, tes avaient sauvés; mais leur froide férocité les faisait frémir, et leurs alliés, les cabanos, leur inspiraient une horreur profonde. Quant aux autres, — les autorités de la ville et les logisies portugais, — que leur importait cette société, vermoulue avant de naître, qui avait tous les vices de l’Europe sans ses vertus?
Étrangers à ces hommes, à leurs mœurs, à leurs passions léroces ou viles, leur préférence ne savait, de dégoût, où se poser : sur ces macaques de civilisation qui allaient mourir, ou sur ces fléaux vivants, qui venaient les écraser? Et, s’il leur eût fallu, de par force, prendre parti dans la bataille, condottieri dédaigneux, ils eussent joué tout d’abord à croix ou pile, le choix de leurs alliés.
Les heures cependant tombaient lentement : comme elles tombent, quand on entend les clameurs du combat sans se battre. Des coups de fusil, tantôt solitaires, tantôt par masses confuses, retentissaient à bruits sinistres. Les cloches des églises sonnaient des glas lugubres. De loin en loin, des cris isolés traversaient l’air, cris de mort ou de triomphe, cris sanglants qui donnaient la fièvre aux uns, le tremblement aux autres.
Monifort et Paul avaient la fièvre. Chauds encore des luttes sanglantes de la patrie, ils ne savaient pas, comme le disait Henri, entendre ainsi la poudre sans en respirer.
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Ils erraient par la maison consulaire, du jardin aux salles, inquiets, tournant sur eux-mêmes, comme des fauves en cape. M. Merry aussi voulait voir et savoir. Enfin, impatience et curiosité, tous trois, d’un commun accord, résolurent d’aller voir, et, après avoir prévenu le consul, ils s’en allèrent par la ville.
Des coups de feu retentissaient sans trêve du côté de la place de la Mercê et du palais du président. En certains endroits, et surtout au-dessus du faubourg de Nazareth, surgissaient dans l’air des flammes ou des fumées subites. Les Européens pénétrèrent au centre de la ville. Les maisons étaient fermées et les rues désertes.
Ils allèrent vers Nazareth, et bientôt ils virent subitement, à l’angle d’une rue, des cadavres de blancs étendus sur la terre; une maison de loja portugaise brûlait lentement; et près de là, sur une place, des Indiens demi-nus, ivres à tomber, dansaient au son des guitares et des tambours de basque.
L’aide de camp avait raison ; de ce côté la lutte était finie. Antonio et ses amis de Nazareth avaient tiré des policiaux, puis des Portugais la sanglante vengeance qu’ils voulaient prendre : désormais tout entiers à l’eau de feu, ils oubliaient dans l’ivresse et leurs alliés les cabauos et leurs colères éteintes.
Au palais du président, les coups de feu isolés qui retentissaient révélaient une lutte faible, mais persistante. Les Européens se dirigèrent de ce côté. Deux ou trois Brésiliens qui fuyaient les engagèrent à ne pas avancer davantage, et leur donnèrent quelques nouvelles.
Les cabanos avaient débarqué sur la place même du palais, et de là ils .««’étaient répandus dans les maisons, où ils faisaient main basse sur les habitants, comme dans
une ville prise d’assaut. Le président et ses aides de camp venaient d’être tués; le malaeureux chef de la province avait vainement voulu empêcher les troupes de se disperser à l’arrivée des révoltés. Au premier coup de feu, quelques soldats belliqueux avaient déchargé leurs fusils en l’air; mais la plupart s’étaient sauvés dans toutes les directions, jetant par les rues uniformes et fusils, puis se joignant aux Gibanos, qui grossissaient ainsi d’in.^tant en instant. Alors le président avait voulu haranguer les révoltés; mais saisi, ballotté au milieu de la foule, il avait été tué presque aussitôt. L’assemblée provinciale ne siégeait plus, et on racontait les morts isolées d’une partie de ses représentants.
Les Européens renoncèrent à s’engager davantage de ce côté, et tournèrent vers la place de la Mercê. Les coups de feu avaient à peu près cessé, et ils traversèrent celte partie de la ville sans rencontrer de révoltés. Mais subitement, de la grande rue de la Cadeia, déboucha sur la place une colonne de cabanos, nombreuse et pressée comme des mouches amoncelées. Les révoltés se dirigèrent en désordre vers une caserne placée .près de la douane.
— C’est là que sont les Allemands, dit M. Merry à ses compatriotes. La lutte sera sérieuse.
En effet, à peine arrivés au milieu de la place, les cabanos tirèrent trente ou quarante coups de fusil dont les balles frappèrent contre les murs du bâtiment. Aussitôt, de toutes les issues de la caserne attaquée, des coups de feu bien dirigés partirent, et quinze ou vingt révoltés tombèrent. Leur foule hurlante se rua, comme des moulons effarés, dans les rues adjacentes, et cinq ou six fuyards passèrent en courant devant les Européens.
— Voyez, dit M. Merry, il y a soixante Allemands dans
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le qanrtel : s’ils le veulent, ils tiendront tête à la ville entière.
Quelques coups isolés, tirés tantôt des angles de la place, tantôt de la caserne, annonçaient la continuation de la lutte. Quelques balles vinrent siffler aux oreilles des Européens.
— La mort est une vieille aveugle, dit M. Merry à ses compatriotes. Partons.
Tous trois en avaient assez, d’ailleurs, de ce triste spectacle d’hommes s égorgeant, comme des hêtes f.iu\es dans un cirque, pour un peu d’or, de vin ou de liberté : pour un prétexte ou pour un autre.
Ils rentrèrent. Le consul anglais avait coloré leur départ d’un prétexte plausible, et leur absence avait à peine été remarquée. M. Merry se donna la joie de raconter comme de visu tout ce qu’il avait entendu ou supposé; mais l’arrivée subite de M. Sharp relira la parole au Marseillais. Le brave capitaine venait annoncer à ses passagers que s’ils voulaient partir le soir même, il avait pris ses dispositions pour mettre à la voile pendant la marée prochaine.
Les Français ne pouvaient croire à cette heureuse nouvelle. La vedle au soir encore, le capitaine parlait de deux jours d’attente au moins; mais M. Sharp déclara de nouveau qu’il était prêt à partir.
— Les bruits d’hier et les meurtres d’aujourd’hui sont venus changer mes projets, dit-il. Avant tout, il me paraît prudent de ne pas rester ici. J’ai trouvé quarante passagers pour Maranhao. Les voies d’eau de la Caroline sont aveuglées. J’ai pris du lest et fait mon eau cette nuit même. D’ici à deux heures, j’aurai prévenu tout mon monde, réglé toute chose avec M. Merry. Si, à la nuit tom-
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bnnlc, vous voulez embarquer, à sept heures je serai sous voile.
La Caroline devant repartir bientôt, les Français n’avaient porté à terre que quelques effets à leur usa<re. Ils ju^Tèrerit prudent de les abandonner, la maison de M. Merry et la leur étant de l’autre côté de la place de la Mercô, c’est à-dire dans le quartier occupé par les révoltés.
Le reste de la journée se passa en adieux et en lettres d'adieux. Monlfort écrivit au fazender, Clémence à Mariquinba, qui n’était pas venue à la maison consulaire. M. Sharp retourna à son bord. M. Merry fil quelques épi-* très pour France, où il avait toujours et plus que jamais l’inlenlion de retourner. L’Anglais chargea le capitaine d’une lettre pour un bâtiment de guerre anglais qui devait se trouver à Maranbao. Le consul était d’ailleurs assez calme sur les suites de la révolution, quant à ses nationaux. Lors de la première invasion de la ville par les cabanes, sa maison avait été respectée par tous les partis, et il se sentait eu état d’imposer encore aux révoltés.
Enfin, vers le soir, le maître Malcontent, avec six matelots, vint prévenir les Français que le grand canot de la Caroline était à quai, pour conduire les passagers à bord. Les n)arins avaient l’air aussi cahne que si le Para n’eùt pas été en révolution; on les vil arriver, marchant comme ils marchent à l’étranger, tenant toute la rue, le chapeau sur l’arrière, toisant les hommes, reluquant les cabarets et les femmes.
Le maître en tête, ils venaient de se promener à travers toute la ville.
Les coups de feu avaient presque entièrement cessé ; les révoltés s’étaient installés souvent de force, parfois de gré, dans les maisons de la basse ville; leurs postes avancés
LES RÉVOLTÉS DU PARA v 33<
donnaient la main aux Indiens de Nazareth : sans les cadavres des Portugais qui jonchaient la cité, quelques maisons qui fumaient encore, et la solitude morne des rues qu’ils n’occupaient pas, on eût pu croire, au bruit de leurs guitares et de leurs chants d’ivresse, que la moitié de la ville se préparait pour une nuit de fête.
Le consul, fidèle à ses devoirs, resta au consulat. M. Merry voulut accompagner ses compatriotes Jusqu’au navire. Montfort pria Pedro de venir à bord. Avant de quitter l’Indien à Jamais, pensait-il, le Jeune homme voulait lui donner, pour Antonio et pour lui, quelques armes à leur fantaisie. Clémence et sa fille chargèrent M. Merry de distribuer aux deux Indiennes une partie des vêtements restés à leur demeure.
Tous ensemble partirent enfin et s’embarquèrent pour aller retrouver la Caroline mouillée au large du fleuve, à plus d’un kilomètre de la ville La nuit était venue, pleine. Des nuages noirâtres, lentement chassés par le vent, voilaient par instants la clarté de la lune équatoriale. M. Merry félicitait ses amis des dangers multiples auxquels la Providence les avait soustraits, et, plaisantant les deux couples futurs, leur présageait dans favenir toutes les Joies de la famille et des amours permis. Le canot, ballotté par les flots, tanguait aux lames, montant et s’abaissant.
Tout à coup, du côté de la Mercê, des cou[)s de feu résonnèrent, tirés sans ordre. La caserne était attaquée de nouveau, sans doute, car, bientôt après, on entendit une décharge régulière, puis deux ou trois coups solitaires, les derniers de la lutte.
Montfort, assis près de madame Cerny, derrière elle, enlendil quelques bruits, comme de balles qui sifflent. Il détourna la tête pour regarder derrière lui, vers la ville.
En se retournant, il ne vil plus Clémence; d’un regard il fouilla le fleuve; sous la lune voilée, les flots déferlaient sombres : une forme confuse s’engloutissait contre le canot, dans le fond d’une vague.
Il se jeta à l’eau en poussant un cri, qui s’éteignit dans les flots. Le fleuve avait à peine huit pieds de profondeur ; il rencontra le fond presque aussitôt, et ses mains tendues labourèrent le sol. D’un effort il remonta à la surface et regarda : il vit le canot, emporté par le courant, à vingt mètres de lui, puis rien que des flots. A travers l’eau, dans ses oreilles, il entendit vaguement les cris des matelots qui s’efforçaient d’arrêter. 11 plongea de nouveau ; de nouveau ses mains ne heurtèrent que le sol. Celte fois il resta sous l’eau deux minutes, changeant de direction, les yeux vainement ouverts, les mains tendues, crispées, cherchant...
Comme il remontait pour respirer et voir, il sentit audessus de sa tête une étoffe flottante qu’il saisit; c’était la robe de Clémence et Clémence elle-même.
D’un bras il l’étreignit à la taille; puis, plaçant sa tête sous cette tête penchée, qui retombait au flot, il nagea vers le rivage.
Un de ses pieds rencontra le fond, et ses mouvements étaient si violents, qu’il s’aperçut plus tard que deux de ses doigts s’y étaient dénudés. 11 ne le sentit même pas. Enfin, ce flot mouvant qu’il refoulait ne lui monta plus qu’aux épaules. 11 marcha, traînant son aimée, soutenant sa tête au-dessus des eaux.
Le désespoir décuple les forces. En trois minutes il fut sur le quai. En face de lui, un rayon de lumière sortait d’une loja mal fermée. Il courut et frappa. La porte ne s’ouvrit pas au gré de sa frayeur impatiente; il l’enfonça
de l’épaule, entra sans regarder, sans parler, et posa le corps sur le conaptoir.
Là, se courbant avidement, il la regarda, se disant qu’elle ne pouvait être noyée si vite; mais au sommet du front, un trou sanglant révélait le passage d’une balle.
Montfort prit à deux mains cette télé adorée qui ne respirait plus et l’embrassa sur les lèvres. C’était le premier, c’était le dernier baiser; puis il s’assit près de sa mnrle, les yeux fixes. Il a dit depuis que tout un jour, — vingtquatre heures, — il était resté sans parler, sans manger, sans comprendre rien, sinon qu’elle était morte.