V. Hugo
Le soir, vint l’heure du bal promis à la senhora Alfandega. Rien n’est facile aux paresseux comme de promettre d’aller au bal; quand le moment arrive, rien n’est plus dur ; alors on retarde son départ, et, les pieds sur les che-
nets, on invente maints prétextes pour excuse; puis, maugréant contre soi, mais satisfait, on gagne son cercle ou son lit en se promettant de réparer 1e lendemain l’irréparable paresse. Qui n’a passé par là?
Le soir venu, Monffort et Paul conjuraient donc les deux dames d’oublier le bal. Mais Clémence avait promis, Henriette avait à montrer ses parures françaises! Il fallut partir. Certes, le bal fut de tout temps, pour quiconque ne l’aime pas, l’antipode du plaisir; mais un bal là-bas ! Dieu vous en garde. Soyez juge.
Toutefois, souffrez que le narrateur, avant qu’il ne raconte, et pour ii’être pas mal vu, ouvre une parenthèse.
Quelques lecteurs pensent que lorsqu’on a eu l’honneur d’être invité à un bal on n’en doit pas médire; que c’est abuser de l’hospitalité et faire œuvre de méchant, que ne pas parler bien des pays à travers lesquels on a voyagé, etc., etc.
Ces idées, quoique profanant le culte de la vérité, sont justes à certains égards. Mais il y a par le monde, des invités au bal , des voyageurs revenus, -qui en certains pays n’ayant circulé qu’à grand’peine, à travers des haines pour tout étranger; au bruit de souhaits incessants pour les ennemis de nos armes; sans ces.sc en butte à des défi,mces jalouses; n’avançant qu’à pas retenus et de par le droit des traités; qui à ces bals ayant été par hasard, entraînés malgré eux, comme Français, c’est-à-dire professeurs ès contredanse : ceux-là, ces voyageurs, peuvent raconter cl racontent la vérité sans r.'mords. Mais, malgré tout, malgré les souvenirs cl la vérité qui les emportent, ils savent garder au cœur des pensers d’affection et de dévouement pour ceux (jui les ont bien reçus, des gra-
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tituflc’s pour leurs hôles, des amitiés pour ceux qui les aiment.
Conduils par leur cicerone ordinaire, M. Merry, Anglais et Français arrivèrent devant le rez-de-cliaiissée d’une maison de belle apparence. Il était neuf heures. La casa lumineuse résonnait à grande musique. A la porte et aux fenêires ouvertes donnant sur la rue, deux cents lapuyas, nègres ou muhllres de tout sexe et de tout âge, plongeaient leurs regards dans la salle. Ainsi, aux bals de noces des barrières, on voit une foule béante .stationner sur la rue, suivant de l’œil les ombre.s des mariés et des danseurs.
Ils enlrèicnt. Trente e.sclavcs de la maison obstruaient la porte de la salle. La senteur ôtait si forte, qu’en dépit de leurs intentions polies, les Européens étouffèi'cnt un premier regret dans leurs mouchoii\s. Un aveugle eût reconnu des nègres. Ardents à regarder et à entendre, les esclaves se dérangèrent à peine. Les olficicrs anglais passèrent les premiers pour faire une trouée, comme des municipaux dans une foule, un soir de feu d’arlilice.
Les blancs pénétrèrent. La conlredan.se était dans toute sa splendeur. Les musiciens façonnaient des bruits à rendre jaloux rorchc.slre d’un cirque. Ftùte, violon, hautbois, cor sans harmonie, etc., rien ne manquait.
Deux quidams, vêtus à la dernière mode de France, criaient les figures avec des éclats de voix et des battements de mains qui dominaient 1e bruit des orchestrants. C’élaienl les deux lions de la salle; deux juifs portugais, récemment débarqués do Lisbonne, imposant la danse à leur façon, réglant l’ordre et la marche du plaisir général ; comme dans un cotillon d’Europe, l’élégant de l’année, le jeune lioinme c:ré, verni et lionceau, guide les ignorants du haut de ses prétentions dansantes.
Personne ne se parlait : hommes cl femmes, fous avaient cet air gêné d’un étudiant récemment collégien, qui craint de fatiguer ses premiers vêlements bourgeois. Aux porles, < dans les embrasures^ les maris jetaient sur leurs moitiés dansantes des regards fixes et jaloux ; les danseuses regardaient les pointes de leurs pieds, les danseurs regardaient leurs bolles ou le plafond.
Qes messieurs étaient vêtus comme en Europe les enrichis du hasard, — à toutes parures : — faux-cols en carcan, cravates cartonnantes, gilets à transparents rouges, chemises brodées et surbrodées, diamants, chaînes, breloques, bottes vernies à tiges rouges, habits et pantalons noirs, mais peu de gants; les dames, — en robes de velours ou de soie, dentelles, volants, et toujours diamants, chaînes, bracelets, bagues, — à ne voir que de l’or.
En général, les femmes étaient jolies. Les hommes, non. La chaleur variait entre trente-cinq cl quarante degrés; comme rafraîchissements, de la bière, du porto et de l’acachas, c’est-à-dire du mauvais rhum, circulaient, portés |)ar des messieurs complaisants.
Cependant le maître de la maison, le seigneur Alfandega, vint au-devant de ses conviés, et les promena dans la .salle comme un en'repreneur de baraques de fêtes promène sous scs toiles le phénomène vivani qu’il va montrer en exercice.
La vérité étant de droit suprême, il faut dire qu’il accueillit çt fit asseoir les Françaises avec beaucoup de politesse et.d’égards, et remplit d’ailleurs vis-à-vis de ses hôtes tous les devoirs d’une^ hospitalité attentive. Quelques Brésiliens s’empressèrent d’inviter les Européennes, et vinrent amicalement cau-^er avec leurs visiteurs. Les plus jeunes surtout paraissaient jaloux de conuallre les
choses d’Europe. Moins gourmés que leurs pères, iis semblaient comprendre que la civilisation venant du vieux monde, c’était là qu’il la fallait prendre, et que les vanités provinciales étaient choses passées de mode. Mais les docteurs, les patriotes du pays, regardaient les étrangers par-dessus l’épaule; s’ils daignaient parler, c’était pour dénigrer la corruption européenne, ses mœurs vicieuses, disaient-ils, sa pauvreté territoriale ; pour encenser leur patrie , sa richesse , son courage , sa force , son avenir, et confesser le juste espoir qu’ils nourrissaient de donner bientôt des lois à la vieille Europe!
Bon gré, mal gré, les étrangers furent contraints de prendre des billets de danse; c’est une invention particulière de la province, espèce de bouclier du hasard, à l’usage des maris jaloux, contre les galants.
Sur de petits papiers pliés en billets doux, sont inscrits les noms des danseuses : un monsieur quelconque promène lesdits billets au fond d’un chapeau, et en fait prendre à chaque danseur; aussitôt, il faut, de par le nom, trouver sa danseuse dans le bal, jusqu’à ce que contredanse s’ensuive. .On comprend bien que l’amour corrige souvent ces enchaînements d’un sort aveugle, et que partout les Bartholo trouvent des Almaviva.
O'pendant le commandant et Mont fort réussirent à s’excuser et restèrent auprès de madame Cerny, qui s’obstina à ne pas danser. Les officiers anglais ne manquaient ni une contredanse ni une figure. • ^
11 semble que ce soit le propre de la naturo humaine d’aimer surtout ce qu’elle rit peut pas faire. Les marins, par grâce d’état sans doute, ont trois passions dominantes : monter à cheval, danser et sc marier. Les jeunes officiers dansaient donc sans repos. Déjà ils avaient épuisé trois
contredanses entières, lorsque, cwilre toute règle, un esclave annonça d’une voix vibrante :
— Leurs Seigneuries la baronne de Milliner et le major Abuire.
La marchande avait une toilette îi faire ressusciter de dépit les incoyables de tous les temps. Elle portait un faux crêpe de Chine jaune, sur une robe ponceau plus éclatante qu’un coucher de soleil ; faux cheveux sur faux cheveux, avec un océan de perles très-fausses ; une chaîne sans fm et des bagues par-dessus ses gants à tous les doigts. Sa ligure était peinte comme pour la rampe d’un théâtre.
Le major la suivait, ainsi que suivent ces maris, aides de camp de leurs femmes : radieux, souriant à tout venant ; érigés en points perpétuels d’admirations matrimoniales.
L’entrée fut triomphale. L’orchestre fit silence. Le bal fut interrompu, et la foule se précipita vers l’astre du jour, la belle Parisienne.
La dame accueillit tous ces hommages comme une reine ceux de son peuple ; daigna venir s’asseoir près de Clémence et môme causer quelques instants avec elle.
— Vous ne m’avez pas reconnue, chère dame, dit-elle en grasseyant. C’est que j’ai repris les litres de ma famille; je ne portais à bord que le nom de mon dernier mari.
Bientôt la contredanse la réclama. On fit cercle autour de l’élégante, et il était facile de voir aux visages de son cavalier et de ceux qui dansaient à son quadrille, la satisfaction qu’ils éprouvaient. Soit éducation chorégraphique de son enfance, soit tardif apprentissage dans les bals parisiens, la marchande dansait une danse — facile — à mouvements — faciles, — comme on en peut voir en certains bals très-publics.
su
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Il est impossible de concevoir tout le succès qu’elle obtint à la seconde contredanse. Le hai^ard de son billet fit danser avec elle le président lui même. Dès lors tout le monde, lioramcs et femmes, prirent leçon, et dès la fin de la même contredanse, de nombreux èlèvcs l’irailaicnt à gestes incertains; celte soirée mémorable resta môme si profondément gravée dans l’esprit de la population dansante, que plusieurs années après, on trouvait encore dans la danse des Paraenses les vestiges évidents de cet enseignement par rcxcmplc.
Cependant Monlforl, assis prés de Clémence, suivait des yeux les essors cliorégrapbigiies de la baronne, et sa figure exprimait rétonncmenl railleur que lui causait son triomphe. Le pré.'idcnt, qui, de par ks billets de hasard, avait cru devoir danser avec Henriette, et n’avait pas trouvé dans la danse do mademoiselle Cerny le charme mouvementé de la marchande, se méprit à l’admiration du jeune homme et lui dit ;
— Pourquoi ne dansez-vous pas, seigneur ronde? Vous devez danser très-bien. lîega dez! la distinction de naissance se retrouve dans tout. Quelle dilTércncc entre la scnhnra baroneza et la Jeune fille qui vient de danser avec moi! Dan.sez une contredanse avec la baronne. Je vous ferai vis-à-vis.
— Merci, senhor, dit Monlforl d’une voix légèrement sarcastique. J’admire comme vous. Mais s’il est dans nos mœurs parisiennes de regarder parfois les baronezas danser, il est rare que nous leur semions de cavaliers!
— Eh bien ! dansez avec madame, et je vous ferai visà-vis avec la baronne.
Madame Cerny se leva en disant :
— • Je remercie monsieur le président, mais je souffre trop de la clialnir pour dan'or.
El prenant le bras de M. Merry, qui était à côté d’elle, elle le pria de lui faire voir le bal iout entier, taudis qué sa fille dansait avec Paul, qui avait fini par se passer de billet. Montfort et le commandant anglais suivirent Clémence.
Ils quittèrent le salon de danse et traversèrent ainsi une pièce encombrée de femmes et de jeunes filles, qui étaient assises côte ù côte. On pouvait voir, à leur maintien roide, que le nec plus ultra do leurs toilettes avait été recruté pour la tôle. Toutes observaient entre elles un morne silence; les cavaliers venaient prendre les danseuses sans leur adresser la parole, mais le billet à la main. La mère ou le mari vérifiaient l’exactitude du nom, cl le couple se rendait dans les salles de danse.
— Pauvres femmes ! dit iM. Merry h Clémence; pauvres femmes! Elles ont pour toute distraction cinq ou si.\ bals par an, et tous dans le goût de celui-ci. Elles vivent ainsi résignées, car l’habilude est tout. Une Française en mourrait.
De toutes parts, cependant, on faisait dans le salon de danse des observations sur ces étrangers qui osaient pénétrer dans les salles des dames.
— Ces Européens se croient tout permis. Voyez! ils entrent dans le milieu de la pièce, regardant effrontément nos femmes, quand nous restons aux portes, nous, les pères ou les maris.
Enfin la rumeur devint si générale, que le maître de la maison, s’adressant à M Merry, le pria à voix basse de dire à ses amis le Français et l’Anglais que leur présence dans le salon, sans femmes à leur bras, était contraire aux mœurs locales.
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— Nous allons au jeu, répondit M. Merry. — Et il pénétra dans les pièces voisines.
— Suivez-moi, dit le Marseillais à ses deux protégés; mais surtout ne jouez pas.
— Une femme seule au bras d’un homme, sans danser! il n’y a que les Françaises pour se permettre ces inconvenances! — dit un des joueurs.
Les Européens qui suivaient entendirent le mot et regardèrent le mécontent. A sa toilette, on reconnaissait un des lions de la province : toute sa barbe était soigneuse- ■ ment rasée, ses cheveux très-courts, et il portait ses dents limées en crocs aigus comme des aiguilles, ce qui, avec les ongles longs, constituait le suprême de l’élégance du Parai
Il y a des insolences patriotiques qu’il ne faut pas entendre. Montfort passa. Dans le milieu de la salle, une table surtout était entourée de joueurs et de curieux. Les Européens s’approchèrent. — Le cercle s’ouvrit un peu devant une feninie, et les deux hommes reconnurent le chef de police. On jouait à une sorte de trente et un mêlé de baccarat. Le mulâtre tenait la banque; il y avait sur la table des sommes considérables, de l’or, et surtout beaucoup de billets de banque brésiliens.
Le regard de Montfort et celui du docteur se croisèrent un instant. Sans avoir l’air de voir les Français, le jeune mulâtre continua de jouer. Il était assisté par deux messieurs d’un certain âge, bien vêtus, qui faisaient pour lui comme font les croupiers de maison de jeu, annonçant les coups et ramassant les gains ou payant. Des contestations incessantes avaient lieu entre les joueurs, d’une part, et le banquier aidé de ses deux amis <^u associés. Le docteur répétait sans cesse :
— Ne mettez pas vos mains sur l’argent de vos enjeux, messieurs, ou je ne payerai pas.
— Que veut-il dire? demanda l’Anglais à M. Merry,
— Attendez-moi ici pendant cinq minutes, reprit ce dernier, et vous verrez que le docteur a raison d'exiger cela. Moi, je reconduis madame Cerny, parce que tout le monde fume ici; à cette chaleur enfumée, une femme mourrait. Dans la salle de bal, c’est supportable.
Les deux étrangers regardèrent au hasard parmi les joueurs. Ils continuaient à ne rien comprendre aux paroles du banquier; mais tout à coup ils virent l’un des croupiers saisir la main d’un joueur placé près de lui et dire à voix haute :
— Ah ! senhor Raimundo, je viens de vous voir retirer vingt mille reis de votre enjeu, au moment où le banquier a annoncé trente et un !
— Non!
— Si!
— Vous vous trompez.
— Je vous ai vu. Remettez l’argent!
— Je ne reniettrai rien, cela ne vous regarde pas.
— Vous faites toujours cela; vous êtes un ladrao.
— C’est vous qui êtes un ladrao : tous vos billets sont faux. .
— Refusez-les.
— Vous n’en avez pas d’autres.
— Ne jouez pas.
— C’est ce que je vais faire, dit le joueur.
— Bien, mais rendez les vingt raille reis.
— Non!
— Si!
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La querelle s’échauffait, et les Européens s’attendaient à voir les deux adversaires en arriver aux coups dans la salle môme. Le jeu Cependant n’était pas inlerPoinpu; seulement on entendait quelques chuchotements parmi les joueurs. Enfin un d’entre eux, qui se trouvait en face du délinquant pris en flagrant délit, intervint dans la querelle en disant :
— Je vous ai vu, Raimundo, ne criez pas ainsi ; les étrangers nous regardent; rendez les vingt mille reis.
— El moi je l’ai vu aussi, reprit un autre.
— C’est bon. Voilà le billet, dit le joueur en jetant sur la table un papier froissé, qui était encore dans sa main ; mais aussi pourquoi leurs billets sont- ils faux?
— Eh bien, que vous importe à vous comme à moi? reprit le dernier témoin en parlant à demi- voix; vous êtes collecteur d’impôts, moi caissier; l’État nous les reprend: nous ne les gardons pas, ces billets !
Les deux hommes se remirent à jouer comme avant l’accident.
— Ahl je comprends mainienanU dit l’officier anglais en se tournant vers M. Merry, qui était revenu dans la ' salle après avoir reconduit madame Cerny à sa place. Mais retournons dans le bal.
— Attendez, attendez ! dit le Marseillais, je connais mes salons de jeu. Je vais vous montrer quelques illustrations de notre temps.
Nul dans la ville n’était capable de se faire cicerone comme M. Meriy. Ne s’occupant plus d’affaires que pour tuer le temps en quelque sorte, le négociant passait une partie de sa vie dans la maison de jeu du Para, dont il connaissait tous les habitués, c’est-à-dire presque toute la société ds Bélem. Ses habitudes excentriques se prêtaient
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LES nÉVOLTÉS DU PARA 219
d’ailleurs à ce genre d’existence. Il ne se levait jamais qu’à deux hrures de l’iiprès-raidi , courait par la ville, cherclianl des nouvelles pour sa consommation du soir, puis avant dîner, allait méthodiquement causer une heure dans la loja d’une marchande, qui, disait-on, lui avait jadis élé chère, et lui vendait encore quelques menues bagatelles de fantaisie. De là il parlait enfin pour la maison de jeu, où, sans jouer jamais, il contait, à la joie de tous et avec de l’esprit pour tous, un monde d’histoires de tous les temps eide tous les pays. A l’entendre, il avait toujours été témoin des événements qu’il racontait ; si bien que, pour le croire, il eût fallu le regarder comme un sorcier doué d’ubiquité universelle et d’une vie plus longue que celle de nos premiers parents. Mais, à part cela, ses histoires étaient réelles, presque toujours exactes de point en point; et comme le gai Marseillais se savait bien informé, il croyait devoir ajouter à tous ses récits la phrase sacramentelle : — Je l’ai vu! — Quelques mauvais plaisants assuraient môme qu’un jour, en contant un épisode de la naissance de son père, il avait ajouté : — J’y étais! — En espérance, lui avait dit son interlocuteur, — et le méridional, sans se déconcerter, avait répondu : — Sans doute, — puis continué son récit.
On jouait dans trois salles qui étaient remplies de monde. Les Européens et M. Merry rencontrèrent beaucoup de connaissances.
M. Sharp, d’abord, qui causait avec un capitaine anglais, et paraissait ne s’entendre que médiocrement avec son interlocuteur.
M. de Citinamon, regardant sa boutonnière à laquelle pendaient, sans savoir pourquoi, cinq ou six croix enfilées dans une chaînette d’or.
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M. Bleeder, qui d’un œil envieusement avide contemplait l’or et les joueurs.
M. Useless buvant de la bière, dans un coin, tout seul et fumant.
Le Marseillais salua encore quelques personnes qu’il nomma successivement à ses amis :
— Voici le senhor Alfaiate, mon tailleur, un Allemand; le juge de droit; — M. Ladrao, le vendeur de tafia de suif et d’oignons, qui fait le coin de notre rue, un Portugais. — Son Excellence le commandant des armes; — M. Sapateiro, le plus habile cordonnier de la ville, etc.
Cinq, ou six hommes vêtus avec une demi-négligence campagnarde causaient ensemble dans un coin retiré du salon. M. Merry alla vers eux, et faisant les présentations :
— Des fazenders et des senhors d’Engenhes, du
Moju et d’Igarape-Mirim, mes amis, et de bons amis, dit le Marseillais. • ,
Les Brésiliens s’inclinèrent, et le plus âgé d’entre eux s’avançant vers les étrangers leur tendit une main largement ouverte, en disant en portugais :
— Tout étranger est un hôte. Les senhors sont lesbienvenus au Brésil.
— Voici de bonnes et loyales figures, dit Montfort.
— Oh! oui, reprit M. Merry; ceux-là sont aussi loyaux, aussi hospitaliers que les autres le sont peu. Mais il fut interrompu au milieu de son éloge par un monsieur presque mulâtre, qui s’avança en disant :
— Le juge des orphelins salue leurs seigneuries.
— Viva! dit le négociant français. — Et il ajouta d’une voix légèrement ironique : — Votre seigneurie a trouvé le temps de venir ici? Mercure, cependant, n’était jadis ni
Oigitizoïby
mieux ni plus occupé, que le seigneur juge ne l’est aujourd’hui.
Les Européens regardèrent étonnés le magistrat auquel s’adressait cet étrange compliment, mais ignorant de Mercure et de sa profession favorite, le magistrat reprit en se redressant :
— Eu creyo isso, je le crois. Ma besogne est rude, messieurs; il est mort beaucoup de monde ici depuis quelques années. Je me dois à leurs enfants. Un seul juge des orphelins pour une ville qui compte vingt-cinq mille âmes, c’est trop de travail 1
— Oui, dit M. Merry aussitôt que son interlocuteur fut reparti; et, la preuve, c’est qu’il gagne un argent fou à ce métier, et passe toutes ses nuits à la maison de jeu.
— Comment cela? dit l’Anglais.
— Voici. De par la loi brésilienne, il y a un juge des orphelins, qui est le tuteur légal de tousles enfants dont le père est mort. C’est une belle institution; mais, comme tant d’autres, elle dérive ici. Généralement, tout juge des orphelins s’enrichit en peu d’années aux dépens de ses pupilles. Quelques consuls des puissances étrangères ne veulent pas reconnaître leur juridiction sur les enfants de leurs nationaux. Le Brésil résiste, prétendant que tout individu né sur son sol est Brésilien avant tout. 11 est à souhaiter, dans l’intérêt des enfants, que la France et l’Angleterre maintiennent leur droit. Mais passons.
Voici le major de Marajo jouant au vollarète, c’està-dire à l’hombre. Begardez l’un des hommes avec lesquels il joue : c’est le colonel Algoz, un parent du Brésilien de
la dernière nuit. Il a commis tant de cruautés à S m,
dont il était gouverneur, que les habitants de cette ville ne prononcent pas son nom sans frémir. Sa femme,
encore pins féroce que lui, exerçait surtout ses fureurs de toute nature sur les jeunes Indiennes.
Examinez celui qui joue h côté du colonel : c’est un médecin mi mbrede l’assemblée provinciale, très-aimable homme et très haspitalier, mais il a la manie du mariage: il est trigame. Une de ses épouses habite le Para avec lui; les deux autres sont, l’une à la ville de la B,.,.., l’autre à Pernambuco.
L’un de ceux qui le regardent est un collecteur d’impôts. L’année dernière, afin de régulariser une union, qui date de plusieurs années, il a eu l’idée de demander une dispense pour épouser sa propre sÆur. A ces fins, il s’est adressé à l’évéque. Monseigneur a refusé : le collecteur a pris le parti de se passer publiquement de la dispense.
A votre droite, ce gros petit homme à moitié mulâtre est un ancien lieutenant de navire négrier. Il s’est fait avocat, afin de continuer son commerce sur terre. C’est lui qui cherche les esclaves volés ou fugitifs et les ramène à leurs propriétaires. On dit, et je le crois, qu’il fait très-souvent comme ces bohémiens de grandes villes, qui volent les chiens pour les ramener et recevoir la récompense.
Celui qui est assis là-bas, nous regardant avec un air rogue, sollicite en ce moment un haut emploi dans les finances et va l’obtenir. Il a passé quelque temps en prison pour fabrication de billets de banque, mais, comme sous les verrous, il a su écouler ses produits, il a racheté sa liberté. La fabrication des billets est une industrie trèssuivie sur notre hémisphère, et de plus le Portugal nous en exporte chaque année de fabriqués à l’avance.
— Mais, ditMontfort, où sonldonc les honnêtes gens, ici ?
— Ah ! reprit M. Merry, ceux-là, je ne vous les désigne
pas : le vice seul est curieux à voir. La vertu 1 cela se pratique, mais ne se montre point. Les honnêtes gens, ici, ce sont les négociants de la ville, d’ahord ; la plupart étrangers; et puis les fazenders, les seigneurs d'Engenhçs, les planteurs de cacao, qui vivent le plus souvent dans l’intérieur, faisant travailler leurs esclaves et leurs Indiens. Ceux-h'i, c’est le vrai Bré.dl, le Brésil de l’avenir. Nous sommes en 18... Tôt ou tard ils prendront enfin l’inllnence qu’ils doivent avoir dans ce pays; tôt ou tard les populations se lasseront enfin de travailler, de souffrir, de payer des impôts pour nourrir une armée d’employés oisifs et vexatoires.
— Eh bien, reprit Montfort, j’en ai assez vu, commandant; et vous? Je vais me mettre aux ordres de ces dames.
— Ohl moi, dit l’Anglais, j’en ai trop vu. Je retourne à mon brick; demain matin je mets à la voile. Et si vous m’en croyez, vous partirez avec moi.
— Je le voudrais. Je ne puis, dit Montfort, madame
Cerny veut aller à Maranhao. J’y ai de l’argent en dépôt. Le navire français qui nous a amenés repart dans quinze jours au plus tard. Nous l’attendrons. ‘
— Enfin 1 je vous laisserai du moins sous la protection du consul d’Angleterre.
Les Européens retournèrent auprès des dames. En arrivant dans la salle, ils aperçurent le chef de police qui avait quitté le jeu et se promenait, allant et venant avec affectation de madame Cerny à sa fille. U donnait le bras au demi-mulâtre que M. Merry avait désigné comme un ancien lieutenant de négrier. Tous deux regardaient les deux Françaises avec une telle fixité, que Montfort et le commandant s’en aperçurent.
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— Ce drôle est par trop insolent 1 dit Jlonifort, qui était assis à quelques pas des dames.
— Oui, reprit l’Anglais ; mais que voulez-vous faire? ils sont chez eux. Et puis, laissez donc cet homme, il est venimeux. On s’empoisonne à toucher certains reptiles.
— C’est vrai. Cependant s’il repasse et regarde encore madame Cerny avec ses airs insolents, je le corrige.
— Que ferez- vous? Voulez- vous le frapper? Une scène ne mènerait à rien; et si des coups de poing sont dans nos mœurs de Londres, ils ne sont pas dans les vôtres.
— Non ! Mais avez-vous quelquefois vu des enfants prendre un chat par la peau du dos et le jeter en l’air pour voir s’il retombera sur les pattes? Eh bien 1 vrai Dieu ! la fenêtre est proche; il ne pèse pas cent livres, j’ai des gants; je verrai si ce docteur est un chat.
Et les yeux brillants du jeune homme, sa bouche contractée, sa figure pâlissante annonçaient sa colère contenue.
L’Anglais dit flegmatiquement : — Comme cela, c’est autre chose; et puis, si vous le voulez, mon ami, faites. Je vous aiderai au besoin ; mais prévenez-le d’abord.
Le docteur repassa encore, et cette fois il s’arrêta devant les deux femmes en jetant sur elles des regards plus insolents que jamais. 11 semblait dé.signer Clémence à son interlocuteur, qui riait en L’examinant.
Montfort se leva, et lentement s’approcha du chef de police. Le commandant le suivit. Sans saluer, le jeune homme appuya le bout dè ses doigts sur le bras du docteur.
— Senhor, lui dit-il à voix basse, dans mon pays, je vous aurais déjà mis mon gant à-la figure pour la façon dont
VOUS regardez ces dames; ici, je vous préviens que si vous continuez, je vous jetterai par la fenêtre.
— Senhor... reprit le docteur en cherchant une réponse qu’il ne trouvait pas... je...
Mais, au même moment, Clémence arriva. Elle avait deviné, et prenant le bras de Montfort : /
— Je suis fatiguée d’être assise, Henri, lui dit-elle, promenez-moi.
— Permettez, madame, je suis k vous; j’attends une réponse de monsieur.
— Et moi j’ai besoin de votre bras tout de suite ; je vous emmène.
Elle saisit le bras de Montfort et se plaça entre lui et le docteur en disant :
— Est-ce vous, commandant, qui me le faites si peu gracieux? On nous croirait mariés depuis des années.
Le commandant s’excusa. Montfort ne répondit pas. Le docteur profita de ce colloque pour se perdre au milieu des danseurs.
— Vous ne vous corrigerez donc jamais, Henri? dit madame Cerny.
— Non, reprit le jeune homme. Jamais. Quand un homme, quel qu’il soit, regarde insolemment une femme que j’aime, je corrige cet homme.
— Alors, je vous emmène, dit-elle; et appelant sa fille qui se reposait assise auprès de Paul, elle quitta le bal.
Quant au docteur, il rentra dans la salle de jeu, toujours suivi du chasseur d’esclaves. En se remettant à jouer, il se pencha à l’oreille de son acolyte :
— Je compte sur vous, lui dit-il. Cette dernière insolence me décide. Deux contos de reis pour les deux .blanches.
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— C’est entendu, reprit le négrier. Je commence dès demain. Le brick anglais sera parti.
Le surlendem lin, en effet, à la quatrième p ige du journal O Diario do gram Para, parmi les annonces et sous la rubriipie : Eadates fugitifs : on lisait :
« Deux esclaves blanches, tilles d’un mulâtre blanc, Domingo, et d’une mulâtresse également blanche, Maxiiniana, e.sclaves du couvent de S m-Antonio, ont disparu de la l'azendade Capim. — Désignation; l’ une est blanche, avec de.s cheveux noirs; l’autre, blanche aussi, mais les cheveux blonds : mère et fille se disant Européennes. Cent mille reis de récompense à qui les ramènera aux moines de San-Anlonio, leurs légitimes propriétaires. »
Ijem «nfrenhe» da Moja et d^Ifarapé- Hlrlm. — L>a cbaue anx piffeons. — Les cabanos et l’iaeendie.
Lorsqu'après peu de jonrs si vite révolus,
Ou nombre des vivants Oiuÿ m'aura retranchée,
Quelque vierge viendra qui, de tes maux touchée, T'offrira les bonheurs que je t'surais voulus ;
Tu lui prodigueras des trésors d'amour tendre.
Ton accent sers doux pour qu'elle aime à l’entendre,
Cabuer.
Dans la matinée du lendemain, madame Cerny et ses compatriotes se rendirent à bord du brick anglais, qui devait mettre à la voile vers neuf heures du matin, dès le commencement de la marée. Un départ est toujours triste; l’homme est, avant tout, un être d’habitude ; ce qu’il a
LES nÉYOLTÉS DU PARA
fait hier, il souhaite le faire encore, et presque toujours, à l'instant de la séparation, un rejrret quelconque prend à ceux qui se quittent ; sentiment passager d’ailleurs, et qui ne détruit ni les dégoûts de la veille, ni les satisfactions réciproques du lendetnain ! car il faut n’avoir jamais perdu de vue la lueur de son foyer pour ne pas savoir qu’en voyage, comme dans la vie, si on plaît à quelquesuns, fatalement on déplaît à beaucoup.
Mais Montfort et ses amis gardaient aux Anglais une reconnaissance trop réelle pour ne pas voir leur départ avec regret. Ils avaient trou\écliez eux secours efficace et loyal, communauté de moeurs, de civilisation, d’idées généreuses: ils ne partageaient pas ces vaines rancunes de souvenirs historiques, qui n’ont raison d’être que par leur existence même : subsistant encore comme ces troncs pourris, oubliés par le temps, qui persistent à rester debout. Le commandant aimait ses amis de fraîche date, S’il avait libéré Montfort et les siens, le Français, à son tour, l’avait sauvé, lui et ses matelots, des mains du major Algoz. Ils n’oubliaient rien, ni les uns ni les autres.
La séparation fut donc réellement triste des deux côtés, Au momept du départ, on échangea des caries, des adresses, des promesses de se retrouver à Paris op à Lon-^ dres : vains projets ébauchés en voyage, qui s’ensevelisr sent sous les soucis quotidiens de la vie, et ne ressuscitent qu’au choc d’un hasard ou d’une rencontre bénie.
A l’heure dite, le brick déploya ses voiles et prit le large du fleuve, tandis que Monlfortet ses amis retournaient au rivage en compagnie du consul anglais et de M. Sharp, qui avait voulu s’associer à leur reconnaissance.
Les Européens, seuls désormais, songèrent à passer les
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dix jours qui les séparaient de l’époque probable du départ de la Caroline.
Le meilleur médecin de Bélem, le docteur Salvador, avait conseillé à madame Cerny de sortir le moins possible par les rues du Para, à cause d’une é[)idémie de petite vérole qui ravageait la basse ville. Monlforl, a peine remis de ses blessures, avait besoin de repos. M. Merry les engagea à passer quelques jours dans l’engenhe d’un de ses amis retiré dans le Moju. >
— C’est un des fazenders que vous avez vus au bal, dit le Marseillais, l’un des hommes les plus honorables de ce pays. Des étrangers, des Français surtout, seront une bonne fortune pour lui. L’existence sur les habitations est si large, que vous ne sauriez le gêner, et que la dépense que vous lui causerez ne vaut même pas la ppine d’être comptée. Vous verrez ainsi la vie des fazenders brésiliens. Elle diffère autant de la vie des villes, que les planteurs qui la mènent différent de leurs compatriotes citadins.
Mais vainement M. Merry insistait pour décider Clémence; elle se refusait à un séjour dans l’intérieur et chez des étrangers. Un incident vint la décider tout h coup.
L’une des mulâtresses de la femme du directeur de la douane était l’amie du négrier, que le chef de police avait pris pour agent de ses projets contre les Européennes. Cette femme apprit, pendant la nuit même du bal, les intentions du Brésilien, et dès le malin, elle racontait toute chose à sa maîtresse.
Selon l’expression pittoresque des femmes de couleur dans nos colonies : une blanche, quelle qu’elle soit, a toujours une boulé dans le cœur. La jeune Brésilienne résolut de sauver cette Française, qui était venue au bal pour
l’amour d’elle ; mais, n’osant pas prévenir les Européens, elle prit un moyen détourné.
Son père et sa inère, fazenders du Moju, étaient venus en ville pour assister à son bal. La jeune femme alla trouver sa mère et lui conta ses craintes. Les deux Brésiliennes se prirent à former différents projets qu’elles rejetèrent successivement : façonnées envers leurs maris à une soumission passive qui louche à l’esclavage, craintives et cependant bienfaisantes, elles voulaient sauver les Françaises sans se compromettre, et surtout sans confier à personne un secret qui pouvait les perdre.
Enfln elles résolurent d’emmener les deux Européennes hors ville, à l’engenhe de la famille. Une fois sous le toit de l’hospitalier fazender, elles savaient que ce dernier ne souffrirait aucune tentative contre ses hôtes, et que d’ailleurs le chef de police n’oserait rien tenter. Par tous moyens et au besoin par un aveu, elles décideraient les Françaises à rester à l’engenhe jusqu’au départ de leur navire. Au dernier moment, les nègres de l’habitation les conduiraient à bord, et de celte manière les' projets des deux docteurs seraient réduits à l’impuissance.
Sous prétexte d’aller voir les toilettes des Européennes pour en commander de semblables, là senhora Alfandega et sa mère sortirent ensemble et arrivèrent chez les Françaises. La jeune Brésilienne remercia vivement madame Cerny de sa présence au bal, et ajouta qu’elle était venue pour inviter les Européens à visiter leur engenhe, située à deux marées de la ville.
Madame Cerny hésitait incertaine, lorsque Paul et Montfort rentrèrent en compagnie du Marseillais. Le fazender, dont M. Merry avait parlé à ses compatriotes, était précisément le père de la jeune Brésilienne. Le né-
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gociant joignit ses prières à celles des deux femmes, et, pour décider les Européens, il alla chercher le fazender lui-méme. Ce dernier revint presijue aussitôt, insista avec ardeur auprès des Français, et les décida enfin à venir à son habitation.
— Vous n’avez plus rien à voir an Para, dit-il. Nous parlons ce soir à six heures. J emmène déjà un de vos corapairiules qui m’a fait remettre une lettre de recnmmand.ilion«l qui a été blessé à àlarajo. Vous ferez une petite colonie française, comme à bord. Ma monlarie est trop p.'lile pour vous prendre tous, mais j’ai ici um coberta qui pourrait contenir deux cents per.'^^onnes. Nous y dormirons à l’aise celte nuit, et demain dans la journée nous arriverons encore à temps pour la chasse aux pigeons. Mariquinha, ma fille, viendra avec nous, et nous ferons en Sorte que vous regrettiez la cidade le moins possible.
Le soir, en effet, le petit navire du fazender, avec ses grandes chambres élevées sur l’eau , ses hauts mâts , ses longues rames et son équipage nègre, quittait Bélem, emmenant les quatre hôtes de M. Merry et M. Vulgar, qui, descendu à terre le malin seulement , était à demi mort sous les soins de M. Bleeder. Depuis l’accès de courage du commis, à Marajo, Montfort et ses amis avaient modifié leurs sentiments à son égard, et ils retrouvèrent avec joie leur ancien compagnon de traversée.
La soirée passa rapidement. Le bateau marchait poussé par le vent et la marée. Pendant la nuit, les femmes reposèrent, dans les chambres de la coberta, sur des matelas de surtM uma, qui est une soie végétale douce au loucher, plus line que la soie, blanche et luisante comme elle. Les hommes dormirent sur le pont, dans des hamacs suspendus aux mâts du petit navire.
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Le lendemain, dans la matinée, ils arrivèrent à l’habitation du Brésilien.
M. Vulgar, qui ne pouvait encore se lever qu’à peine, fut installé dans une chambre spacieuse donnant sur le fleuve, et confié aux. .soins d’une mulâtresse, un peu docteur, un peu bonne femme, qui se chargea de sa guérison.
Le fazemler accomplit le devoir obligé de tout propriétaire, en faisant visiter son engenhe aux Européens.
Ils virent d’abonl la mai.si»n du maître, avec ses grandes salles nues , ses varandas spacieu.ses , ses hamacs suspendus, son 'ardin étroit où quelques pauvres fleurs d’Europe à grands frais apportées, à grands frais cultivées, se meurent de soleil, de fourmis et de regrets de la froidure natale; puis l’engenhe même et le moulin à sucre; les cannes écra.sées conime un marc de pressoir; les cuves de cuivre apportées d'Europe et fabriquant pour l’Europe de la mélasse, du tafia, du rhum; l’olaria où se façonnent des tuiles, des faïences, des poteries; le four enfumé où les coquilles de mer deviennent de la chaux à grand’peine et à force de feu, de soins et de bras ; les cases à nègres avec leurs toits, leurs murs de paille, leurs sols couverts de nattes, pauvres demeures de ce pauvre être qui ne possède ici-bas — rien — pas même lui ! Ah ! quoi qu’on dise, que l’esclavage soit ou ne soit pas la ùécessité fatale des sols tropicaux, au-dessus des nécessités humaines, audessus de tous les calculs vils, il y a des droits imprescriptibles et sacrés. Une créature qui pense et qui parle, n’est pas une bête de somme 1 La pensée avant la matière ! l’éternelle justice avant l’intérêt sordide ! la loi divine avant la loi humaine !
Des cases à nègres, les Européens passèrent dans les champs cultivés autour de l’engenhe. Us découvrirent une
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vaste plaine enserrée de tous côtés par la forêt lointaine, parsemée d’arbres et de cultures. On voyait s’élever pêlemêle des cocotiers grêles avec leurs cocos entassés sous les feuilles comme une couronne sous une chevelure verte .; des citronniers, des manguiers, des cacaoyers, des oran»gers aux fruits d’or ; des caféiers aux grains rouges, des maniocs verdoyants et pressés; et puis, à fleur de terre, des ananas presque ensevelis dans leurs feuilles sombres, des rizières, des maïs à la pâle verdure, des champs de cannes qui ressemblaient de loin à nos blés verts.
Les Brésiliennes, cependant, s’ôtaient emparées des Françaises pour leur montrer les penetralia de l’habitation : les chambres des femmes avec les caisses vertes pleines de bijoux, de toilettes, d’étoffes ; les hamacs tissés par les négresses, les broderies des mulâtresses, les couis peints du Tocantins, les images coloriées venues de France, les saints de cire arrivés de Quito, les fleurs en ailes d’in-, sectes qui brillent à reflets de cuivre, les guirlandes de plumes aux vives couleurs : riens charmants de l’existence féminine qui font sourire les frères, les maris, et nous tous tristes occupés d’affaires, que nous proclamons sérieuses I comme si la mort, cette moissonneuse brutale, ne devait pas tôt ou tard casser aussi bien les poupées des unes que les hochets des autres !
Vers quatre heures environ , le -fazender dit à ses hôtes ;
— Si vous désirez tuer des pigeons, l’heure de la passée approche. Choisissez chacun deux ou trois fusils, messieurs, et partons.
Paul, Monlfort et les Brésiliens sortirent en compagnie des dames, traversèrent les cours et jardins intérieurs de l’engeuhe et arrivèrent sur les cultures qui entouraient
de tous côtés l’habitation, entourées elles-mêmes par une épaisse forêt. Vers le sud, la rivière coulait roulant ses eaux limoneuses : au iftilieu de son lit, on voyait une lie couverte d’arbustes dont les troncs baignaient dans les flots, La plaine, ainsi que nous l’avons dit, était parsemée d’arbres à fruits, isolés ou en bouquets, plantés au hasard par la main hâtée des premiers colons.
— Voilà votre terrain et vos abris de chasse, dit le Brésilien. Il suffit de se placer sous un de ces arbres. De là, on a en vue, à portée de fusil, trois ou quatre arbres. Les tourterelles arrivent de tous les côtés de l’horizon, et se perchent au hasard. Placez-vous à votre choix, messieurs. Emmenez vos chargeurs et ne vous occupez pas de ramasser les morts. Les nègres iront les chercher,
— Eh bien , dit Paul, en désignant du geste un bosquet d’arbres plus épais que les autres, voulez-vous venir là? nous y tiendrons tous;
— Allez, dit Montfort ; moi, j’aime la chasse pour la chasse. Je vais seul, à moins que vous ne vouliez m’assister, madame ? dit-il en se tournant vers Clémence.
— NonI nonl monsieur. Vous voulez être seul, allez. Vous étiez né pour faire un pionnier du Nord-Amérique.
Les chasseurs se placèrent.
On attendit ainsi pendant dix minutes environ, sans rien voir. Des colibris passaient en bourdonnant, rapides comme des flèches. Des jacus jaunes, des pics nuancés de rouge, des cotingas aux ailes bleues, voletaient d’un arbre à l’autre. A plus rare§ intervalles, des araras, des perroquets traversaient lentement le lointain des airs, tandis que des bandes vagabondes de perruches criardes passaient en tourbillonnant, comme des neiges emportées dans une rafale.
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Entin quelques pigeons arrivèrent, planant dans le ciel. Ils étaient gros comme nos jienli ix en septembre. Les premiers se perchèrenl sur les aibres les plus élevés de la prairie, el Paul voulut quiller son abri pour aller vers un grand palmier, qui paraissait attirer surtout les oiseaux voyageurs. Mais le Brésilien le retint.
— Attendez, dit-il, ce sont les éclaireurs. Avant une minute la troupe va venir. Vous n’avez pas besoin de vous déranger.
En effet, presque aussitôt, de tous les points de l’horizon, les pigeons arrivèrent isolément. Ils planaient un instant dans les airs au-dessus de la forêt, puis chacun d’eux se reposait sur un arbre, à son caprice, restait là quelques minutes comme pour choisir son asile nocturne, et enfin, traversant le fleuve à tire-d’aile, allait se perdre dans leè arbres de la petite lie.
Paul et les fazenders ne cessaient de tirer. Les nègres ne suffisaient pas à charger les six fusils que les chasseurs avaient pour eux trois, et au bout d’une demi-heure, quarante ou cinquante pigeons étaient entassés auprès des dames. Les oiseaux cependant arrivaient toujours et de tous côtés ; les explosions des armes à feu ne paraissaient pas les déranger. Ils recherchaient surtout les hautes cimes. Le pigeon frappé à l’une de ces places n’arrivait pas jusqu’à terre, tombant de branche en branche, sans être déjà remplacé par un autre. Par instant, les chasseurs en avaient dix, quinze, perchés à portée de fusil.
Quant à Montfort, il abattit d’abord quelques pigeons. Mais, las de ce tir de braconnier, il quitta son poste et se plaça sur les bords du fleuve, de façon à tirer les oiseaux au vol, au moment où ils traversaient la rivière.
Les nègres le suivirent en silence, mais étonnés. Ils ne
comprenaient pas ce blanc aux allures étranges, qui en dix coups avait tué dix pigeons, et qui, las de son bonheur, allait tirer au vol, quand il pouvait tirer au repos.
Les races primitives, et que nous appelons sauvages, sont ainsi organisées : elles jouissent du présent et ne cherchent point au delà. L’Européen, blasé de jouissances, ne jouit plus : il cherche; et sur sa route inquiète, s’il trouvait l’ÉJen des premiers pères, il n’y resterait que le temps de s’en lasser pour chercher ailleurs. Qui d’eux ou de nous sont les plus heureux d’ici-bas?
Fatiguées de voir c* Ite boucherie, les dames quittèrent leur abri pour errer par le préau. — Allons voir ce que fait M. de Montfort, dit l’une des Brésiliennes.
Elles découvrirent bientôt le Français, qui ne tirait que les oiseaux passant au vol et à toutes ailes; il tuait presque à tout coup, et les pigeons, tombant à l’eau, dérivaient perdus au courant du fleuve.
— Ah! c’est bien lui, se dit Clémence : nature insatiable, cherchant toujours l’obstacle! triomphant et se lassant de son triomphe 1 Mais je l’aime, et l’aime ainsi !
Les Brésiliennes gourmandèrent le jeune homme sur l’inutilité de ses coups de fusil. U ne se défendit même pas et répondit simplement :
— Je ne sais pas tirer au repos, senhoras.
— 'friste plaisir, dit Clémence. Les autres, du mcrins, chassent pour manger; mais vous, cruel par goût, vous tuez pour tuer, — comme le tigre.
— Voulez- vous rentrer ? lui dit-il. Vous savez bien que j’aime mieux une heure près de vous, que toutes les chasses du monde.
Elle ne répondit pas,
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Cependant les pigeons passaient moins nombreux ; l’ile était comble d’oiseaux, et on entendait sortir des arbres un bruit d’ailes et de roucoulements confus, comme ces bruits lointains de foule, qui montent des grandes villes. Fourmilières d’hommes, de fourmis ou d’oiseaux ! plus ou moins de bruits, plus ou moins d’années !
Montfort, fatigué de tirer , aperçût deux petites tourterelles qui volaient dansles airs par cercles rapides, au-dessus de sa tétc : il ajusta, le coup partit, et l’un des oiseaux tomba aux pieds de madame Cerny.
Elle le ramassa. C’était une tourterelle à collier, différente des autres, grise et blanche comme une cendre fine.
— Vous êtes féroce, Henri, dit-elle. N’avez-vous pas assez de tuer ceux qui vont seuls? Que deviendra l’autre?
— Oh ! dit le jeune homme en riant, regardez, voici déjà qu’il oublie.
Le pigeon, en effet, continua pendant quelques secondes à promener dans l’air ses cercles rapides, puis tout à coup, s’abattant vers l’ile, il disparut au milieu des arbres.
Clémence prit le bras de Montfort et rentra pensive.
— Qu’avez- vous? lui dit-il; il y a autour de vous, ce soir, comme une atmosphère de tristesse qui désenivre.
— Je pense à ce pauvre isolé que vous venez de faire, et comme il a vite oublié. Oublierez-vous ainsi quand je serai morte?
Toujours ces idées, toujours des effrois d’avenir. Si vous saviez, Clémence, comme vous me brisez le cœur en parlant ainsi !
— Eh bien! lui dit-elle d’une voix émue et en s’appuyant plus fort à son bras, à compter de ce jour, Henri,
je ne vous en parlerai plus. Mais laissez-moi vous adresser une prière. Voulez-vous?
— Je veux tout ce que vous voulez I
— Vous m’aimez profondément, Henri, je le crois : ët, quant à moi, vous le savez bien, l’affection que je vous porte est devenue toute ma vie. Cependant j’ai peur, et je ne sais pourquoi des pressentiments sinistres m’agitent. L’idéequ’un jour vous en aimerez une autre, comme vous m’aimez,! — plus encore peut-être, si la réalité vient sacrer vos amours ! L’idée de reposer sur cette terre étrangère, seule... seule, car il me semble que seule je mourrai, cette idée ni’obsède. Je vous afflige, mon ami ; mais c’est la dernière fois. Promettez-moi, si je meurs, que pendant un an, un deuil d’épouse, vous ne quitterez pas cette terre. Je serai consolée vous sachant près de moi pour toute une année.
Monlfort ne pleurait jamais; mais il y eut dans la voix de madame Cerny, au moment où elle prononça ces paroles, une tristesse si convaincue, que le jeune homme sentit des larmes troubler ses yeux. Il saisit la main de Clémence et lui dit :
— Au nom de notre amour, je vous le jure !
— Et maintenant, reprit-elle d’une voix rassurée, parlons d’autre chose. "
Le fazender, qui arriva vers eux et leur expliqua les mœurs des oiseaux qu’on venait de chasser, changea bientôt le cours de leurs pensées. '
Les pigeons pa.ssent ainsi tous les jours, à la même heure et toute l’année, disait-il, plus ou moins nombreux, selon la saison. Presque tous les oiseaux de celte contrée ont coutume d’aller ainsi dormir chaque soir, sur les lies du fleuve. Chaque espèce se réunit séparément, et il y a des
îles qui, soir et malin, sont littéralement ronges d’araras, ou vertes de perroquets et de perruches. Mais pourquoi choisissent-ils une lie, et jamais la terre ferme? pourquoi toujours vont-ils dormir loin des forêts où pendant le jour, ils vont chercher leur pâture? pourquoi ici viennent-ils d’abord reposer sur les arbres de mon préau? je ne sais.
— Ils ont leurs motifs comme nous, dit Monifort, dont l’âme, encore empreinte des effrois de Clémence, errait sur de sombres pensées. Pourquoi, par intervalles, lui aussi, émigrant par milliers, l’homme est-il précipité vers une terre nouvelle, guerroyant jadis, pacifique aujourd’hui? Pourquoi va-t-il s’agglomérant dans des villes et sur tel point plutôt qu’ailleurs? Générations d’êtres qui tombent dans l’éternité, s’effaçant l’une l’autre, sans laisser plus de trace au sable des âges qu’un navire aux flots de l’Océan. Mais d’où viennent ces êtres? où vont-ils? Qui les fait? qui les pousse? où tombent ils? Pourquoi la vie? pourquoi la mort? Ah 1 savoir! savoir pour en finir! ou pour se courber, enfant calmé sous la main de son père.
Le lendemain le fazender conduisit ses hôtes à une pêcherie située de l’autre côté de la rivière. Pendant la nuit les nègres avaient, à marée pleine, fermé l’entrée d’un petit lac qui, à mer basse, ne gardait (|ue quelques pieds d’eau ; les poissons amenés par le flot, et reienus dans un étroit espace, se trouvèrent si nombreux qu’en moins d’une heure les esclaves eurent apporté sur la grève un flot de poissons de toutes espèces.
Les Européens ne pouvaient se lasser d’admirer ce monde presque inconnu, où l’homme, avec un travail d’une heure, récolte, par culture, chasse ou pêche, de quoi vivre une semaine entière ; ce sol où tout pousse : où le colon, au lieu d’ôtre'réduil à forcer la nature, n’a
besoin gue de combattre sa fécondité ; où vanille, cacao, noix tonkas, fèves toiikin, caoutchouc et raille produits divers couvrent la terre, sans semailles, sans culture et sans récoltes ; ces plaines coupées de canaux natijrels qui se croisent en tous sens comme les rues d’une ville 1 Nature inouïe, qui ne se rêve même pas, et qui, tôt où tard, verra les races humaines couvrir son sol béni par le soleil !
Les Brésiliens faisaient tous leurs efforts pour distraire leurs hôtes, inventant chaque jour une distraction nouvelle, entourant les Européens de soins affectueux et divers : promenades nocturnes sur l’eau, musique, danses, pêches, chasses de toute sorte. Tantôt les nègres, avec quelques petits'chiens, suivant à voix, forçaient un daim à quitter ces îles étroites pour traverser les canaux sous le plomb du chasseur; tantôt les esclaves foulaient une île comme des rabatteurs, poussant devant eux des hoccos, des cujubis aux plumes noires, des toucans au long bec jaune et au corps bariolé, des inambus au vol de bécasse, qui s’élevaient dans les airs en criant; ou des veados de toute taille qui ressemblent, les uns à nos daims, les autres à nos chevreuils; des pacas grosses comme des loutres, des agoutis aux bonds de lapins, etc., qui traversaient l’eau à la nage, effarés et fuyant sur l’île voisine.
Les Français passèrent ainsi huit jours qui s’enfuirent comme un songe. La beauté monotone, mais grandiose de la nature qui les entourait ; le calme de cette vie des champs, qui est la véritable existence humaine; l’hospitalité attentive du fazemler, tout les réconciliait avec le Brésil et leur faisait oublier les dangers de Marajo et de Bèlem. Mais, inquiétude ou fatalité terreslie, l’homme ne peut pas tenir dans le bonheur : les uns en sortent par