‹ L'Amazone [III] Les révoltés du ParaChapitre 1 sur 13 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

IIITE VlYIENîfB, 2 BIS

LSS7 — Reprodaction et traduction résonréee. —

LES

Mm Cmv^iiwte ref^rend la Mer. — lies paléiavlera. — Ei« if|ri^ ^ 1« cerf»

SaiTTons-DOOs le chasseur sar les monts escarpés 7 La biche le regarde, elle pleure et supplie. Sa brayère l'attend, ses faons sont nouveau -nés. Il se baisse, il l'égorgé, il jette à la curée, Sur les chiens en sueur, son coeur encor virant.

A. Dl MVSSBT.

La Caroline était sanvëe : tout entiers au bonheur de se trouver vivants, avec leurs bagages, à quelques jours du port, passagers et matelots se félicitaient à Tenvi. Leur bâtiment, moaillé en grandes eaux, à quelques brasses du banc de sable sar lequel il avait dormi si longtemps, flottait de nouveau sur les flots de l'Atlantique. Aux derniers rayons du soleil qui noyait dans TOcéan son disque enflammé, on voyait le navire osciller lentement sur la mer, penchant d'un bord à l'autre sa coque noire, ses fins agrès, ses mâts élancés, — vivant, enfin! L'équipage courait sur les vergues; les passagers arpentaient ce pont ressuscité, essayant leur marche et leur vie revenues, comme

un convalescent qui se relève essaye par sa chambre ses pas incertains; tous, joyeux de se sentir bercés de nouveau par ia Vagtie dndulatite; bénissait comme uti amouf retrouvé ce mouvement monotone , ce roulis qu'ils détestaient naguère 9 qui naguère encore ne leur inspirait que des nausées et des regrets de la terre.

Les effrois disparus se noyèrent dans le passé : l'avenir se redora de rayons d'espérance, plus brillant, plus empourpré que jamais : tout désormais, amour, richesse, bonheur, tout leur sembla facile ; car l'homme marche sur celle terre, ne voyant que le pas qu'il fait, oubliant ses malheurs, incertain de l'avenir, et toute Ideur de joie qui passe dans sa huit profonde, éblouit ses yeux débiles.

Déjà la nuit montait rapide, et le capitaine, n'osant point naviguer par l'obscurité, à travers ces bancs qui lui avaient été si redoutables, résolut d'attendre le jour pour doubler la pointe de Magoarî et entrer dans la rivière. En attendant, il fit demander à Antonio, le chef indien qui avait sauvé son navire du pillage et de la destruction, s'il pourrait piloter la Caroline jusqu'à Bêlem.

M. Sharp était déjà venu au Para, mais il ne connaissait pas assez le fleuve pour s'y aventurer sans pilote. Le chef, au contraire, était pêcheur de la côlc, et avait navigué dans tous ces parages.

Antonio savait, en effet, la rivière mieux que personne au monde, et depuis longues années il allait sans cesse de Marajo au Para vendre du caoutchouc ou de la colle de poisson. Nul pilote de Salinas n'était en état de guider aussi sûrement le navire ; mais , lldèle à ses habitudes de circonspection indienne, ne connaissant pas le mécanisme du navire français et de son gouvernail, le chef écouta si-

leDdettseffl^t la dcîdande que le capitaine Itii fit tidresser par le jeuDe Brésilien, qui servait d'ititèf prête entre ses Goiâpatriotès et leâ Français. Pais, profitant da testé de crépasctile (Itii Féélairait encore, il regarda longuement bvditare, lâfôué dii gdiivernail, le gouvernail lui-même; fit jouer la rode, s'inforina du tirant d'eau : et, pénétré enfin de ce ^u'il avait à faire podr conduire le Vaièéeaù qu'on voulait lui confier, il alla vers le capitaine et Itil dit:

- Le Mùriduruèd méfiera le canot dés blanés. Comme salaire, les blancs dontieront à Antonio les armes prêtées pour le combat , èl dû tafia.

Le Brésilien répéta au capitaine les paroles du chef.

-Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon vieux sauveur, dit M. Sharp ; et il fit un signe d'acquiescement à l'Indien.

Ce dernier redescendit à bord de sa vigilinga, et reparut bienlôt sur le pont de la Caroline^ avec son sabre d'abatis et son sac en filet. Puis il s'étendit au pied de la roue du gouvernail. Le capitaine lui fit expliquer qu'il pouvait passer sa nuit, soit, dans un lit , soit à bord de son canot s'il le désirait, parce qu'il ne lèverait l'ancre qu'au matin, et que d'ailleurs un matelot prendrait la barre sous ses ordres, à lui, Antonio.

Mais l'Indien répondit simplement :

■^Antonio est pilote , Antonio teillera jusqu'à Bélem^

Et il se recoucha à sdii poste. Le Brésilien voulut dé nouveau lui expliquer les paroles du capitaine, mais ce dernier lui dit :

— Laisscns-le faire, j'ai remarqué que cela était toujours ce qu'il y avait de mieux avec les Indiens ; je lui en-

verrai à souper à son poste, et on dort mieux sur le pont que dans une cabine.

Aux premières lueurs du jour, les ancres furent levées» et le navire, s*éloignant rapidement des bancs de Magoari, ne tarda pas à prendre le large et à entrer en rivière. La vigilinga du chef, montée par Pedro et les femmes, leva l'ancre également, et suivit la côte de Marajo à travers les bancs de Magoari.

Bientôt les passagers perdirent de vue les rivages de la grande île, et se trouvèrent comme en plein Océan. Oa ne voyait de terre nulle part, la mer était haute et forte. Quelques-uns se crurent de nouveau perdus sur l'Atlantique ; ils s'informèrent avec inquiétude des côtes disparues. M. Sharp les rassura en leur expliquant la largeur immense de la rivière dans laquelle ils entraient , et surtout en leur montrant les mouettes blanches, les mauves grisâtres, les frégates aux ailes noires qui passaient fré-, quentes dans l'horizon du navire, indices certains d'une terre voisine.

Après quelques heures de roule, le capitaine donna l'ordre de pomper, afin de s'assurer de l'état de la Caroline. Celte opération avait d^à été faite à plusieurs reprises pendant la nuit : le navire prenait beaucoup d'eau; mais ^ en naviguant, et sous l'effort incessant des lames, ce pouvait être pire encore.

Plusieurs matelots se relayèrent pendant plus de trois heures, et la pompe ne réussit pas à étancher l'eau de la cale. Selon toute apparence, quelques bordages, ébranlés parle choc qu'avait reçu la Caroline^ s'étaient disjoints et laissaient entrer l'eau par des fissures multiples, qu'on ne pouvait découvrir : le capitaine donna TorJre de pomper constamment.

LES REVOLTES DU PARA Vi

Antonio le pilote comprit ces craintes, et, dérogeant ù soD mutisme indien en faveur des cheveux blancs de H. Sharp, il lui fit expliquer par le Brésilien interprète, qu'à la marée suivante il entrerait dans le canal naturel deVigia. Une fois dans ce chenal, le navire, protégé de la haute mer et dérivant doucement à la marée dans des eaux calmes, aurait moins à souffrir sous l'effort des lames. De là, suivant la côte , et désormais abrité par les nombreuses lies qui parsèment la rivière aux approches du Para, la Caroline gagnerait facilement le port. Il fallait connaître le fleuve comme un fermier connaît son champ, pour se hasarder à travers ces passages ; mais Antonio avait Tœil sûr, et le capitaine, confiant dans une sagacité naturelle dont le chef lui avait donné tant de preuves , le laissa faire selon sa prudente volonté.

La côte du Brésil apparut bientôt, baignée dans le soleil etla mer. On aperçut au milieu des flots, comme détachée et nageant dans les airs, une ligne verdàtre qui grandit peu à peu, qui, peu à peu, sembla prendre pied; puis on put reconnaître et distinguer des arbres, et les passagers découvrirent une forêt épaisse, étagée, formant une masse verdoyante, à base inondée, qui s'élevait par un plan incliné jusqu'à quarante pieds de hauteur environ. On ne voyait de terre nulle part, rien que de Teau et des cimes d'arbres : ni troncs, ni brandhes, ni lianes, ni fleurs, ni variétés de végétation : partout c'était même verdure régulière, inclinée, pâle, aux feuilles pressées comme dans une oseraie. De loin en loin, à rares intervalles, quelques taches blanches qui se détachaient, lis isolés, sur le fond vert de la forêt, diapraient seules la monotonie de cette vaste étendue.

Le navire, cependant, courait assez près de la terre

6 l'aiiazos^P

pour distinguer des arbres, et les passagers regardaient, étoQiiës, cette végétation luxuriante, ipais uniforme ainsi qu*iine étoffe unie, qui ne ressemblait ni h la végétation de TEurope, ni à c^lle de Marajo et des lies qu'ils avaient tQuf d*^bord aperçues en arrivant sur la côte d'Amérique. Les exclamations et la voix du capitaine leur apprirent bientôt lanatqre d'art)res qu'ils avaient sous les yeux»

r— jfe )$$ reconnais, disait-il ; regardez, voici les maaglier^i ou palétuviers, ce triple et monotone rideau qui borde tout le nord de rA^nérique du Sud) ces tacbes blancbes que vous apercevez, ce sopt des aigrettes perchées sur leurs cimes. Si ]e pftvire passait plu3 près de terre, vous les verriez s'pnvoler une à une.

Ces arbres qui apparaissent inondés, ce sont de jeunes palétuviers ; comme nous soQimes h marée haute, vous ne découvrez que ceux qui ont plus de dix pieds de hauteur ; le premier plan est sous ]e$ eaux, on ne les voit tous qu'à mer basse : ceux qui sont en avs^nt sortent de terre, ils naissent; il y en a ainsi de tout 4ge, de toute grandeur, depuis des a)lumetfps verdoyantes jusqu'à des arbres élevés comme des cbéups. Ils marchent sur la mer comme un bataillon, allant par rangs de taille. Les petits, c'est-àdire les jeunes, naissent dans l'eau, à l'extrémité du rivage, eu mer basse : ils vont eu avant, envahissant incessammeut le doniaiqp des flots, amassant entre leurs tiges serrées, la va^e délitée que charrie le fleuve, et avançant ainsi toujours par rejetons, tant qu'ils trouvent terre et soleil. Ils ont à peine deux heures sur vingt-quatre à respirer audessus des flots, mais cela leur suffît pour croître : et ils croissent et ils avancent si vite, que si, de loin en loin, un caprice de la mer ou du fleuve ne venait brusquement leur rûpreudre ce sol qu'ils ont conquis heure par heure.

LES RÉT0LTÉ6 DU PARA 7

eo qoalqnes siëcli^ ils auraient gagné des centaines de lieaes sur TOcéan et bouché tont^^ le^ rivière.

liais il semble que 1^ Providence Içuf a{t dit comme px flots de la mer :

Tu n*iras pas plus loin.

Ils vont fermant, conquérant lentement une t^rr^ neor*

velle : hollandaiS'-végélaui^ de la cdte amazonienea ! pui$ tost à coup une forte marée, une crue violente forme un coQrant furieux qui emporte avec lui» par parcelles, ce solboaeux, liquéfié à nouveau. Le fleuve et l'Océan reprennent à peu près leur rivage, et les palétuviers sont emportés, ou, s'abaissent sous lés flots, meurent étouBés sans air et sans lumière. Si vivace que soil une chose ici« bas, créature ou végétal, il )ui faut part quelconque au soleil, à peine de mourir !

Malgré tout, la côte d'Amérique va gagnant toujours m rOcëan, h raison des alluvions incessantes et do la quantité prodigieuse de débris végétaux que charrient ses fleuves. Dans le nord surtout, et à la bouche de TAmazone, la terre envahit la mer dans des proportions immenses.

— Cela n'est pas nouveau, dit M. de Cinnamon, En Europe, un fait semblable se passe sur la Méditerranée. Le continent a envahi la mer, et l'histoire nous apprend que saint Louis s'est embarqué pour la Terre sainte h Aigaes-Mortes, qui, aujourd'hui, se trouve à plus d'une lieae dans l'intérieur des terres. L'envahissement de vos palétuviers n'a donc rien d'extraordinaire. Votre Amérique du Sud fait comme la Méditerranée, en avançant siècle à siècle sur l'Océan. Vous abusez de notre ignorance européenne, mon cher capitaine. Mais nous savons notre histoire et notre géographie.

Quelques passagers regardèrent avec admiration l'ëblottissant savant; mais M. Sharp reprit :

— Si vous saviez l'histoire de votre continent, vous sauriez que cela se passe également sur certains points de notre côte atlantique et aillenrs, et vous sauriez aussi qae sur d'autres côtes, c*est l'Océan qui envahit. Ces révolutions progressives de rivages se passent sur tous les points du globe où l'eau et la terre sont en présence; car rien n'est immuable dans la nature ; rien, monsieur, si ce n'est la fatuité humaine. Mais les révolutions terrestres et les changements qui s'opèrent dans le bassin de l'Amazone et sur les côtes des Guyanes ne ressemblent en rien à ceux de l'Europe. Là, on voit des lieues entières de plage se former ou disparaître en un jour, apportées ou emportées par une marée, par une crue du fleuve. Un seul ras de marée, en une seule demi-nuit, apporte parfois huit ou dix pieds de vase dans une rade ou un golfe de plusieurs lieues d'étendue, et le comble ^ ; en un an, une forêt de palétuviers recouvre de bout en bout ce nouveau terrain, et un nouveau rivage est formé. Mais c'est le contraire qui se passe le plus souvent. Une prororoca, une crue du fleuve enlève en un seul jour, en quelques heures, des lieues entières de rivage, et l'eau roule tout à coup, là où s'élevait la veille une forêt aux arbres pressés. Avez-vous cela aussi en Europe, où vous n'avez ni palétuviers^ ni ras de marée boueux et invincibles?

i Dans le courant de l'année 1855, toute la rade de Gayenne a été ainsi cbmblée de 'vase par un ras de marée^ à ce point que les navires mouillés dans la rade ne pouvaient pas sortir. Mais^ en deux jours ^ par suite du mouvement régulier des courants de rOcéan et de la rivière de Gayenne, la rade avait repris sa profondeur primitive; Gayenne^ cependant^ est encore à cent lieues de la bouche de l'Amazone.

Le fat, à fin de science, ne savait que répondre au capitaÂne; aussi se contenta-t-il de dire d'un air doc« toral:

— U faut que cette ten*e soil mauvaise et que ces arbres n'aient pas grandes racines pour être ainsi enlevés au premier choc de la mer ou du fleuve; les terres d'Europe tiennent mieax que cela, et les arbres sont autre chose qae de mauvais bois blanc sans force.

Mais son observation ignorante ne lui réussit pas plus qne son étalage scientifique.

M. Sharp connaissait à fond son Amériquç du Sud, et les palétuviers, avec leur végétation prodigieuse, le pénétraient d'admiration ; aussi répondit-il de suite :

— C'est en quoi vous vous trompez de tout point, mon cher monsieur; vous n'êtes pas heureux, ce matin. La terre d'alluvion de l'Amazone est la meilleure du monde, et le bois de palétuvier est un bois propre à tout; Tune de ses deux variétés, le palétuvier rouge, est lourd et résistant comme du fer. Quand je vais de Cayenne aux Antilles, je porte toujours à la Martinique un chargement de palétuvier, et chaque fois je réalise un beau bénéfice. C'est le meilleur bois de chauffage du monde.

Quant aux racines, peu d'arbres en ont autant que lai; et si vous pouviez descendre à terre à marée basse, vous verriez» avec plus d'étonnement encore que vous ne voyez leur verdure, les racines inextricables qu'ils étendent sur le sol boueux du rivage. C'est comme un filet à mailles pressées, à brins inégaux, couvrant partout la terre; un enlacement superposé de serpents de toutes grosseurs qui se croisent en tous sens, tanti^t luisants, lisses, noirs, et tantôt recouverts d'une vase jaune.

Là, sur ces racines, sous celle verdure épaisse, au-

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dessqs de cette vase» rëpe, à basse mer» une chaleur pesante, humide, inouïe : on dirait une serre chaude, quoique sous le climat en feu de Téquateur.

— Oh I oh I dit M. Bleeder, sous ces arbres on doit trèsrbiep guérir des rhumatismes. J'essayerai de ce rer mède.

— * Gels^ est possible, dit M. Sharp , m&is vous y pren^ drez les fièvres. Et puis il vous faudra vous établir sur la côte de l'Atlantique, carvoi^s ne trouverez pas de mangliers dans l'intérieur. Ils ne croissent que sur la mer^ Mais là, vous aurez de l'espace à héberger autant de maladies que vous en rêvez pour la santé de votre bourse ; car il y a de ces arbres sur une étendue considérable. Partout où va le flot de la mer, ils vont. Partout où il y a sol arrosé par la marée , ils cramponnent leur végétation envahissante, et H est des contrées, comme celle qu'on désigne sous le nom. de territoire contesté, par exemple , entre TOyapoc et TAmazone, où on trouve jusqu'à quatre lieues de palétuviers en profondeur dans les terres. Mais ils cessent invariablement là où cesse la marée salée. Il faut Feau 4e la mer à leur végétation, comme il faut à votre zèle, monsieur Bleeder, l'or du malade. Ils meurent en eau douce. Et c'est pour cela qu'on n'en trouve pas i^ur la grande bouche de l'Amazone, ni même jusqu'au cap Nord. Au-dessus de Vigia, que nous allons découvrir bientôt, il n'y en a plus un seul.

M. Sharp parlait encore et continuait à expliquer à ses passagers quelques-unes des étrangetés équatoriales qui passaient sous leurs yeux, lorsqu'un spectacle tout nouveau et plus vivant s'offrit aux regards étonnés des hôtes de la Caroline»

Ainsi que nous l'avons dit au commencement de ce

LES RivOLXiS DU PARA 41

chapitre, le navire, engagé dans la seconde bouche de rAmazone» coarait vers le Para» en prolongeant de très* près la rive droite du fleuve. Emportée par le courant de la naarée noontante» et par une brise légère qui gonflait ses voiles déployées, la Carolm$ glissait ailencieusement sur les vagues. Tout à coup» un peu à Tavant du vaisseau» les passagers de la dunette » en regardant les palétuviers (pe leur expliquait le capitaine» virent partir de leur rideau monotone un cerf rouge dont la tète et le dos sor«tâient des flots à mouvements rapides. L'animal cherchait à couper le fleuve en droite ligne comme pour s'avancer au large et gagner la pleine rivière ; mais le courant l'emportait dans la môme direction que le navire» dont il se rapprochait cependant par une ligne diagonale; peu à pev sa tête aux bois grisâtres et chargés d'andouiliers» qui tout d'abord s'était présentée de face aux yeux des passa%* gers» n'apparut plus que de proQl, entraînée par les flots de la marée montante. Dans cette situation nouvelle, il devait apercevoir le navire, dont il se rapprochait de plus en plus, et chacun s'attendait à le voir rétrograder vers la forêt» puis disparaître à nouveau dans les palétuviers. Mais sa crainte des hommes» cette terreur innée qui vit au sein de toutes les créatures animées» était étouffée en lui par une cause inconnue» qui l'entraînait loin du rivage : car il avançait toujours» et on eût dit qu*il faisait effort pour venir à la rencontre du navire» tant il nageait directement dans ses eaux.

Le motif de sa terreur se révéla bientôt. Les palétuviers s'entrouvrirent à nouveau» copume de graAds blés veris s'entr'duvrent pour un lièvre qui sort, et on vit apparaître à fleur des eaux une télé large et rougeâire» qui sortait ainsi qu'une boule sombre des flots jaunes et miroitants

\ ï L* AMAZONE

(lu fleuve. Cliacmi' regardait en silence, s'attendant aux aboiements d'une meule hurlante, espérant les bruits d'une fanfare de chasse éclatante et sonore; car, si perdu qu'il se trouve par des terres lointaines, l'homme pense toujours aux spectacles de la patrie : cherchant dans tout ce qu'il voit des souvenirs de son enfance, se rappelant son passé ineffaçable , évoquant partout le fantôme adoré de la terre natale ! Mais le son du cor ne retentit pas dans la forêt solitaire, et la voix légèrement effrayée de l'un des Brésiliens cria :

— Un tigre I un tigre !

Le tyran des forêts américaines parut hésiter une seconde à la vue du navire qui passait en face de lui, à deux cents mètres à peine.

Mais tout à coup la vue du cerf réveilla son appétit féroce : il bondit sur les vagues comme s'il avait touché terre ; son corps sortit de l'eau, passé le ventre, et, sans plus s'inquiéter du bâtiment, il s'élança dans la direction de sa proie. Le cerf nageait toujours vers la pleine mer, se rapprochant de plus en plus du navire par une ligne diagonale de nage, que le courant lui faisait suivre malgré lui. Quelques minutes encore, et, s'il ne changeait pas (le direction, il devait se rencontrer fatalement avec la Caroline, à s'y heurter en plein travers.

Quant au tigre, se pressant vers sa proie de toute la force élastique de ses membres, il bondissait sur les flots plutôt qu'il ne* nageait : car c'est le propre de la race féline de posséder une telle force nerveuse, qu'elle peul aller sur l'eau par demi-bonds, comme une pierre qui ricoche. Quand on parcourt les solitudes américaines, on voit bien souvent le tigre ou le jaguar, l'on^, comme le nomment les Indiens, traversant le fleuve silencieux, fen*

dant le courant en droite ligne , sortant des eaux presque entier; puis montant au rivage, et fuyant à grands bonds sur la boue liquide des plages amazoniennes, comme un cheval au galop sur la terre gazonnëe d'un hippodrome

Les mouvements rapides de Vonça la rapprochaient à vue d'oeil de sa proie, qui faisait effort et nageait de toute sa vitesse ; le monstre avançait comme avec des ailes ; le cerf semblait à l'ancre, tant son féroce ennemi le gagnait de conrse : cependant il glissait sur les flots, emporté par le courant et la terreur, arrivant droit au navire. Il n'en était plus qu'à quelques mètres à peine : déjà du haut de la dunette, on pouvait entendre l'essoufflement régulier de l'animal : à fleur d'eau on distinguait ses bois noirâtres et li33es, sa tête, son œil effaré, sa bouche, qui baignaient par intervalles aux lames agitées du fleuve.

Ce spectacle nouveau avait mis la confusion à bord. Le capitaine avait donné l'ordre à deux matelots de lancer à la mer une embarcation pour essayer de prendre le cerf; parmi les passagers, un ou deux étaient descendus précipitamment pour charger des fusils ; les autres se pressaient sur la dunette, reculant d'effroi à chaque bond du jaguar, dont on pouvait déjà distinguer jusqu'au zébrage de la tète. Vainement le capitaine les rassurait en leur expliquant que l'animal ne pouvait pas sauter à bord, et que le cerf occupait seul sa férocité atTamée. A mesure qu'il se rapprochait du navire , on voyait se retirer pour descendre au carré quelque figure craintive; et à un bond plus fort qui fit sortir de l'eau le corps tout entier du monstre, ce fut une déroute générale, qui ne laissa sur la duuette que deux ou trois passagers, le capitaine et le pilote.

U l'amasone

Les matelots oe finissaient pas de détacher les amarres du canot ; les tireurs, — se pressant lentement peut-être» — ne revenaient pas. Quant à Antonio, calme à son gou*» yernail , il regardait la mâture pour ne pas voir le cerf qui se rapprochait toujours et, par un effort suprême de fuite, allait réussir à passer devant le navire sans se heurter h ses parois. Mais par instants la tête du pilote s'abaissait sur le fleuve comme malgré lui, fascinée par sa passion de chasse, la plus forte, et on pourrait dire Is^ seule passion de Tlndien ; et alors on voyait son œil noir, ardent, aigu, darder du cerf au tigre un regard rapide, comme s'il enviait le sort du monstre chasseur.

Enfin ranimai arriva bord à bord du navire ; il faillit passer sous le beaupré : un coup de barre donné à propos par le pilote fit dévier légèrement la ligne du vaisseau, et les pieds, puis les bois du fugitif heurtèrent les flancs de la Caroline. Le tigre n'était plus qu'à vingt mètres de sa proie ; encore deux ou trois bonds, et il atteignait sa victime, qui, impuissante à se retenir aux parois glissantes du vaisseau, dérivait déjà vers Tarriôre.

C'en était trop pour l'Indien! Deux tcnlations coup sur coup! Lâchant la roue du gouvernai], il se rua* rapide comme la pensée, sur un des matelots qui préparaient le 'canot de chasse, arracha le poignard pendant à sa ceinture; puis, mettant un pied sur la rampe de fer qui bordait la dunette, il bondit à la mer en face du tigre,

Le monstre, s'arrêta court, comme un pointer au galop qui rencontre une bête inattendue; puis, faisant brusquement volte-face, il recommença de nager et de bondir en droite ligne vers les palétuviers. Presque aussitôt la tête de l'Indien sortit des flots à quelques pieds du Ugre : mais l'animal fuyait à toute nage. Antonio comprit l'inutilité

LES RÉVOiTÉS DU PARA 45

à'me p(yai$Bite« et plongeant de nouveau, il ne reparut à la surface des eaux qu'à côté du cerf, qui, 4élivré dl| navire, continuait h nager vers le large.

Le capitaine cependant, en voyant son pilote disparatlre par-des§ii§ le bord, s'était tout d'abord élancé h h barra du gouvernail, puis, appelant un matelot pour le remplacer, il était retourné à son poste de curieux. Il vit riûdien arriver près du cerf le poignard à U main et nager, appuyé d'une main sur le dos de Tanimal : il crut qu'il allait le frapper.

—Ne le tue p^s, ne le tue pas, cria M. Sharp,

Et gourmaadapl les matelots qui avaient enfin détaché le canot, il les fit se presser pour rejoindre Antouio, et amener 1q cerf, désormais trop éloigné du rivage pour . échapper ^ leur poursuite.

Le canot descendit enfin à la mer avec un des matelots, embarqua une lame, puis reprit aussitôt son équilibre sur les vagues mouvantes ; du haut du pont le second matelot se jeta h l'eau, à côté de l'embarcation, pour ne point perdre de temps à descendre à la corde, et le canot s'éloi* pant de toute la vitesse des deux rameurs, rejoignit le cerf. Antonio nageait doucement à côté de l'animal, atten* dant l'arrivée des hommes, sans dire une parole aux ma*- (elots. Il saisit l'amarre qui avait servi à attacher le canot, et traînait au courant^ à l'arrière de l'embarcation, avança vers la tête du cerf, le prit par un de ses bois, et l'attacha solidement au canot. L'animal effaré, soufflant, épuisé de frayeur, nageait toujours sans se défendre. Antonio remonta dans l'embarcation, se mit au gouvernail, et dirigea le canot vers le navire. Les deux matelots avaient repris les rames et nageaient de leur mieux : la CaroKne, portée par le courant plus que par ses voiles,

avançait lentement : en quelques minutes l'embarcation rejoignit le navire.

Les passagers, revenus de leur terreur, avaient de nonveau fait apparition sur la dunette pour jouir du spectacle de cette chasse. Antonio et les matelots attachèrent les jambes du cerf, d'autres hommes le hissèrent jusque sur le pont, et chacun put contempler à loisir le timide animal, qui regardait d'un œil effaré cette foule de visiteurs étranges.

* Le pilote cependant était remonté sur la dunette et, comme s'il revenait d'une promenade à l'autre bout du navire, avait repris la roue du gouvernail et continuait à conduire la Caroline.

Hais bientôt la marée cessa de monter, les eaux du fleuve coulèrent vers l'Océan, un courant rapide s'établit, et le vent n'étant pas assez fort pour permettre au bâtiment de refouler le courant de la rivière, ni môme de louvoyer utilement, le capitaine fit jeter l'ancre. '

Vers le milieu du jour, la brise s'éleva, et le navire reprit sa marche en courant des bordées. Bienlôt, à mesure que la Caroline entrait de plus en plus en rivière, l'eau saumâtre remplaçant l'eau de la mer, la végétation des palétuviers s'éclaircit progressivement; d'autres arbres, des palmiers, des mangubeiras, et surtout de grands roseaux mucus-mucus s'élevèrent par intervalles, rompant la monotonie régulière du dôme de verdure des mangliers.

Enfin vers le soir Vigia apparut enserrée par la forêt, et comme ensevelie dans la végétation luxuriante du rivage.

On voyait à peine quelques maisons se dessiner blanches et rouges, sous les rayons du soleil couchant. Mais si petite que cette ville parût tout d'abord aux yeux, c'était

UDe ville, un port, le Brésil enfin; la bonne nouvelle se répandit à bord, comme une lumière, allant de Tun à Tautre par toutes les boucbes : connue de tous à la fois, chacun s'empressa sur le pont pour mieux voir. Les blessés eux-mêmes, ceux qui pouvaient marcher se traînèrent en dehors; ceux qui ne pouvaient que se soulever sur leur lit de souffrance, regardant à tous yeux comme les autres, tendirent leurs tètes vers les hublots ouverts.

La joie vint éclairer tous les fronts. Les blessés se crurent guéris; les valides se crurent arrivés. Tous ces hommes, habitués à des villes, semblaient se retrouver en retrouvant des maisons : des maisons, c'est-à-dire des hommes vivant de leur vie, une civilisation quelconque, un monde enfin ayant un peu de leur monde européen. C'étaient les premières qu'ils voyaient depuis TËurope ; eUes prirent à leurs yeux des semblants de la terre natale, et la ville brésilienne apparut à tous comme un paradis retrouvé.

Vi|r^ " ^A contrebande. — H"'* Cerny.

Je t'aime et de la vie ensemble si tu veux

Nous passerons l'orage :

On a plus de courage Et moins dore est la rame à qui rament à deux.

Le navire jeta l'ancre devant Vigia, la ville, comme on la nomme. Presque aussitôt trois barques se détachant du

48 î^'amàzone

rivage arrivèrent autour de la Caroline ^t s'ipfopmèrpnt de la nationalité et du nom du vaisseau.

yun des Brésiliens répondit à ces den^andes, et les visi-r leurs dés barques parureqt trës-étpnpés de trouver un ))4timant français.

—Depuis plusieurs jours, dit Tun d'eux, pous attendons un américain, et nous vous avions pris pour lui. Avez** vous donc à bord des marchandises pour la contrebande, que vous venez mouiller dans le canal de Vigia?

M. Sharp, auquel on traduisit ces paroles, désabusa le nouveau venu de ses espoirs mal fondés, et lui fit expliquer pourquoi il avait pris cette route, à la suite de son naufrage sur Hagoari.

— Il n'y a rien à faire ici, dit Tun des visiteurs : le navire ne fait pas de contrebande, rentrons en ville.

Les trois bateaux virèrent de bord pour retourner vers la terre. Hais un des Brésiliens, passager de la Caroline^ avait un parent qui habitait Vigia au moment où le jeune homme était parti pour l'Europe. Il s'informa de lui.

— Le senhor Hospedage est toujours à Vigia, dit le contrebandier, et sa famille comme son commerce sont en prospérité.

— Dites-lui que son parent, M. Cabellerario de Maranhao, est à bord de ce bâtiment et ne tardera pas à l'aller visiter.

Les canots retournèrent au rivage. Le capitaine pria le Brésilien d'acheter des vivres frais pour le navire, qui en était privé depuis si longtemps, et chargea M. Useless d'accompagner le jeune homme jusqu'à terre. Mais une demi-heure s'écoula eu préparatifs avant le départ du canot, La plupart des passagers voulaient visiter Vigia, et

LES RÉYOf^TÉS UU PARA 19

il fâ)Iut attendre les toilettes de chacun, flnfin^ presque tous ét^^ent prôt3, et déjà les moins attar4és descendaient daps le canot, lorsgi^'uqe montari^ peinte dans le goût de celle que le docteur brésilien montait surl^i pôtQ 4eMarajO| quitta le rivage et s'avança vers la Caroline.

Le navire était mouillé devai^t la ville, à deui^ portées de feu de ses premières malsons; la montarie fut au long du bord en quelques minutes, et un homme entre deux âges, vêtu comme un notaire parisien qui part pour un acte matrimonial ou mortuaire, mais au teint bruni, h la figure ouverte et respirant une cordialité bienveillante, demanda en portugais la permission de monter à bord.

Le Brésilien reconnut son parent à la voix plutôt qu'à la figure, et, se levant du canot où il était assis, il aida H. Hospedage à monter sur le pont de la Caroline^ et le présenta au capitaine. Après toutes les inutilités d'usagQ que les hommes civilisés ont coutume de se débiter entre eux à toute rencontre, et sans penser un mot de ce qu'ils se disent, le capitaine s'informa auprès de son visiteur s'il ne serait pas possible d'acheter des vivres frais pour le navire :

— Cela est difficile, reprit le Brésilien; Vigia n'est pas grand, et c'est à peine si vous trouverez quelques poules maigres; mais la marée est presque pleine; attendez: tout à rheuFo vous aurez du poisson frais.

— Je ne refuse pas le poisson, dit le capitaine, et encore moins celui de l'Amazone que tout autre, car c'est le meillaurpoisson du monde; mais ne trouverais-je pas à acheter un bœuf, une vache ou même un taureau, peu m'importe ! Il y a trois mois bientôt que nous n'avons vu de viande fraîche : quelle qu'elle soit, les passagers comme l'équipage la trouveront toujours bonne.

— Impossible, capitaine, il n'y a pas de campine ^ autour de Vigia, et, par suite, nous n'avons pas de bestiaux. J'ai une vache, et c'est la seule qu'il y ait de ce côté de la rivière à plus de vingt lieues autour de la ville.

— Et des moutons?

Le Brésilien secoua la tête.

— Au moins, vous avez bien quelques cochons? Indiquez-moi où je puis m'adresser pour en trouver deux ou trois.

M. Hospedage se prit à sourire :

— J'aime mieux vous dire la vérité, capitaine, dit«il. Vous la sauriez aussi bien que moi après deux heures de recherches, et je vous aurai évité de chercher. Vous ne trouverez rien. Tout ce que vous pouvez espérer ici, c'est une douzaine de poules et trois ou quatre douzaines d'œufs.

— Que voulez-vous que je fasse de douze poules et de cinquante œufs pour cent bouches affamées? De quoi vivez-vous donc ici? Vigia contient, dit-on, six mille habitants?

— Je vous l'ai dit, capitaine, vous aurez du poisson, pourvu que la marée ne le tourne pas.

— Comment? que la marée ne le tourne pas ?

— Oui, si le poisson a été pris à la fin de la marée dernière, et s'il n'arrive pas ici avant la fin de celle-ci, il sera probablement g&té. La viande se conserve tout on jour, mais le poisson tourne en quelques heures, corrompu par la chaleur orageuse du pays.

1 On nomme campine un espace défriché de main d'homme ou par nature^ mais où il y a de Therbe^ c'est-à-dire un pâturage pour les bestiaux.

LES RÉVOLTÉS DU PARA îi

— Eh bien, et quand le poisson est gâté, qne mangez-

— Nons avons du poisson salé, du pirarucu du haut Amazone, ou du gurijuba, de la pescada fumée.

M. Sharp fit une grimace significative, et dit à son visitenr : — Eh bien, mon cher monsieur, quels que soient les charmes de votre patrie, il n'est pas probable que j'aille m'y retirer jamais, sur mes vieux jours.

Mais le jeune Brésilien se hâta de dire :

— Le Brésil n'est pas partout ainsi, capitaine, et si vous alliez ailleurs, vous verriez au contraire une abondance prodigieuse et qui dépasse de beaucoup celle d'Europe. Au Para, vous jugerez; je suis même certain que mon parent est trop modeste sur les ressources de sa ville, etques'il voulait chercher un peu, il trouverait pour vous.

Mais M. Hospedage reprit :

— Mon jeune parent, vous êtes comme tous mes compatriotes; la vanité patriotique avant tout : mais comme je sais de ceux qui croient qu'on ne se corrige qu'en se regardant, et que, d'ailleurs, nous avons assez d'autres qualités et une terre assez riche pour avouer franchement nos insuffisances, j'ai pris coutume de dire à tous et partout la vérité. Or, la vérité au Para, comme dans presque tout le Brésil, est qu'on y vit mal et par notre faute. Ainsi, à Vigia, ici, c'est-à-dire h six lieues de Marajo, qui nourrit deux cent mille bestiaux, nous mangeons de la viande ^pt on huit fois par an, aux fêtes publiques ou au mariage de l'un de nous : lorsque, avec une campine d'un kilomètre carré, que la ville pourrait faire établir à moins de cinq cents pataquès ^ une fois payées, nous aurions du

* U pataque brésilienne vaut 1 franc de notre monnaie*

22 L^AMAiONÈ

bétail à n'en savoir que faire. Mais c'est notre richesse même qui fait notre incurie, et à tous navires qui passent, nous courons acheter des conserves d*Ëuropë, â prix excessifs, quàtid il iious suffirait de nous baisser à terre pour avoir dix fois ce que produit l'Eui-ôpe. Il en est de même àii Para, et tous ne le verrez qiie trop par vousmême. Au surplus, si vous voulez envoyer deux de vos hommes en ville, je vais vous donner uh esclave pour les conduire, mais ils ne trouveront que du poisson salé.

— Je voUs remercié, monsieur, dit le capitaine. J'accepte votre offre, et si vous permettez, mes hommes iront inême dans la canipaghe; ils y serdnt peut-être plus heureux que dans la ville même; nous né repartons qu'à là marée montante, ce (Jui nous donné sept heures à rester devant Vigia.

— A vos souhaits, capitaine, ùiais il n'y a d'habitation que dans la ville. Ici, tout le monde est pêcheur ou contrebandier. Autour de Vigîa, on ne trouve que la forêt déserte et le fleuve; c'est-à-dire, quand nous le voulons, du gibier et du poisson. Et puisque vous restez ici pendant toute la marée, permettez-moi de vous convier à souper, ainsi que ces messieurs, j'ai quelques heures devant moi, cela suffit pour préparer tout de mon mieux, et je vous ai dit tant de mal de notre pauvre pays, que je veux du moins vous prouver qu'avec un peu d'efforts, on y pourrait bien vivre.

M. Sharp refusa, prétextant de la quantité de ses passagers, de ses blessés à soigner, et de toutes ces raisons banales que chacun sait trouver, pour colorer un refus ; mais M. Hospedage était le fils d'un de ces vieux planteurs portugais, riches et magnifiques, qui jadis se vantaient à bon droit de n'avoir point d'hôtels dans la colonie^ parce

que leur hospitalité remplaçait les hôtels, et qui, en effet, se faisaient un devoir de garder jour et nuit porle ouverte cl table serîie. Pour tout héritage, son, père ne lui iavait guère laissé que ses idées généreuses, et le fils se sentant à l'étroit dans les débris d'tifie fortune qui ne suffisait pas a ses larges instincts, avait quitté Pernambuco, âa ville natale, et s*en était venu vivre â Vigia. Des étrangers qui passaient par Sa résidence solitaire, des Français surtout, car les Brésiliens aiinent la France, étaient une bonne fortune pour son hospitalité rajeunie. Il insista viveiriehl, pria ses compatriotes de joindre leurs prières aux siennes, elfltsi bien, que le capitaine lui promit d'allet soupei" chez lui avec ceux de ses passagers qui voudraient le suivre. M. Hospedage demanda la permîssiôh de î-etourner à (erre pour donner quelques ordres; puis, prenant à bord de sa montarie uûe partie des passagers, il revilit ters la nlle, suivi de près par le canot du navire.

A peine débarqué, il ordonna à un esclave de conduire M. Useless par les quelques rues de Vigia, et de faire tous efforts afin de leur procurer des vivres. Puis, laissant pour un instafit ses visiteurs à la garde de ses compatriotes, il alla jusqu'à sa malison, afin d'envoyer rapidement des chasseurs dans le bols et des pécheurs au fleuve ; mais il revint presque aussitôt, et conduisit lui-même ses hôtes parla ville.

— n nous reste à peine deux heures de soleil, dit-il aux Européens, mais cela suffit, hélas! pourvoir les débris de Vigia. A part les ruines de nos deux églises, vous ne trouverez que des maisons nues et misérables, envahies par la forêt.

Et, eu effet, les passagers surpris entrèrent bientôt dans les ruines d'une église qtui avait dû être magnifique.

i4 l'amazone

Des restes d'ogives, de trèfles, de sculptures, de constructions gothiques, révélaient la richesse et le goût des constructeurs; mais cela était misère que voir, dans quelle dégradation le temps et Tincurie avaient laissé tomber le pieux édifice. Un pan de toiture respecté par les vents couvrait encore la place où s'élevait Tautel; partout ail* leurs, la végétation équatoriale avait envahi la demeure du Seigneur; de hauts arbres, pressés comme dans la forêt, croissaient librement au milieu de la nef; des lianes pendantes s'enroulaient comme des lierres autour des arceaux demi-écroulés; à travers leurs feuilles vertes ou distinguait vaguement des rosaces entrevues, vestiges d'un passé disparu. Les murs tombaient de toutes parts ; des débris d'autels, de statues, jonchaient en dedans les cdtés du temple, presque ensevelis sous les feuilles ou les décombres; et sur le sol, à travers ces débris, des dalles funèbres, encore couvertes dlnscriptions effacées, enseignaient les sépultures des jésuites, fondateurs ou lévites du temple.

Aucune révolution, aucun désastre, aucun tremblement de terre, n'avaient bouleversé cependant l'église en ruine. Non; l'oubli des hommes puis quelques années seulement avaient passé sur elle : et la pluie, les vents, la végétation, minant tous ensemble le travail des religieux d'un autre âge, le pieux édifice, déserté par les fils des conquérants, s'effaçait sous l'œuvre incessante et destructive de la nature.

Quelques passagers pénétrèrent à grand'peine sous les débris du toit qui abritaient le sanctuaire ; aussitôt on vit s'envoler, par vols effarés et circulaires, des centaines d'oiseaux nocturnes et de grandes chauves-souris rouges, seuls hâtes désormais du temple abandonné.

Attristés à la vue de ces raioest les passagers allèrent visiter la seconde église. C'était même chose : presque partout elle tombait en ruine, ainsi que la première; seule, one pauvre chapelle reconstruite, ou plutôt conservée à la hâte, à peine crépie comme une hôtellerje passagère, restait debout et servait d'église à la ville. Quelques ornements fanés, isolés, misérables, paraient un autel pins misérable encore; et puis, partout, on ne voyait que des murs blancs ou la terre nue, sous un toit grêle, qni, de toute part, laissait filtrer tour & tour le soleil, les vents, la pluie. A côté de la chapelle, sous des restes d'arceaux réparés, on avait construit pour le prêtre une obscure demeure, avec un triste enclos plein de décombres, où quelques poules chétives picoraient dans les herbes. Des chemises et des vêtements incertains, étalés sur un mur en ruine, séchaient dans un coin, aux obliques rayons du soleil couchant. Cela était tout, tout ce qui restait des deux temples de Vigia : de ces deux églises que les Portugais de Tancien temps vantaient à bon droit comme des monuments de la foi, de la puissance, de la civilisation, apportées par eux dans l'Amérique du Sud.

— Nous n'avons rien autre chose à vous montrer dans 'avilie, dit M. Hospedage à ses hâtes; partout ailleurs vous ne verrez que des maisons en ruine, encombrées de poissons salés ou de marchandises de contrebande. Venez à ma demeure ; elle est, comme toutes les autres, misérable et nue, mais vous y trouverez, en attendant le souper, un verre de porto, quelques fruits demi- sauvages, et toute l'hospitalité que peut donner un pauvre pêcheur.

Les passagers suivirent leur hôte, en regardant sur leur route tout ce qu'on pouvait voir de cette pauvre bour-

gade. M. liospedage demeurait à rextrémitê de Vigia. Ils Iraversèrent la ville tout entière par sa grande rue, c*està-dire par un chemin inégal, non pavé, couvert d'herbes, avec iin sentier, étroit et boueux, frayé dans le milieu : unique artère coilpéë par une douzaine de rues transversales plus pativi^es encore qiie la rue principale ; puis trois ou quatre places donnant sur le fleuve, spacieuses, mais couvertes de hautes herbes. Tout cela, des deux côtés, était bordé par des maisons sans étage, pressées comme celles d'une vieille ville, aux murs blancs, aux toits en paille ou en tuiles rondes et rouges, aux portes mal closes ou masquées par des nattes en paille tressée, aux fenêtres basses fermées par des grillages en bois serrés plus que des guichets de couvents, et s'entr'ouvrant en tabatières.

Personne dans les rues, personne sur les places. Çà et là devant une porte, quelques enfants grouillaient tout nus, rouges par naissance, rouges par soleil, jouant lentement et sans bruit sur la terre humide ; puis de tous côtés des chiens maigres, chétifs, grisâtres et galeux, rôdaient tristement de case en case, cherchant pâture d*un œil inquiet, ou disputant aux vautours noirs des lambeaux de poissons pourris.

De loin en loin, aux maisons, sur le passage des Européens, une porte s'ouvrait, une natte s'écartait, une fenêtre à tabatière se soulevait, et alors apparaissaient au soleil les têtes eh désordre d'un essaim de femmes à demi vêtues. Les unes, —les blanches, étaient pâles, étiolées, jaunâtres, avec de grands yeux éteints, et des cheveux noirs, éclatants, dénoués, qui ruisselaient sur leurs épaules maigres ; les autres, — négresses, mulâtresses, capresses, mamalucas, ciiribocas, étaient rouges, jaunes ou noires, fortes, massivesi aux lèvres épaisses, aux petits yeux, aux cheveux

courts mal peignés, aux épaules charnues. Toutes» oonfondues ensemble, contemplaient une seconde ces blancs qui passaient en les regardant, puis confoses, refermaient en hâte leurs trappes entr'ouvertes ; et par Ie§ guichets, par les nattes obscures, on entendait des cris et des TUes sonores qui s'échappaijsnt, comme des bruits 4*piseau3^ en^fermés dont on secoue la volière.

Les passagers arrivèrent enfm h la dern^yre de leur hôte.

— îfesçipursj dit M. Hospedage avant de fajrp entrer sjBft visiteurs, }a case n'est pi grande ni riche, mais \^\\^ qu'elle est, avec ses pauvres boitants, elle est ^ la clispch sltion de vos seigneuries.

An milieu d'une salle vaste, propre et mî^intenue très-; fraîche, grâce aux fenêtres et aux portes hermétiquerpent fermées, une grande table d'acajou, Qvale, foile d'un seql morceau, et pouvant servir h quinze personnes à \^ fois, portait quelques frasques^ de vin de Porto, 4ps verres de toute dimension, et un panier plein de naangues dorées.

Les passagers, encouragés par le$ façons hospitalières de leur hôte, et séduits par la vue des mangues, goûtèrept. tous an fruit tropical. Les uns mordaient à même çppiniQ des singes sur des noix, les autres essayaient d'enlever ]a peau avec les couteaux ou leurs doigts, et les Brësiliqi^s riaient de bon cœur à regarder les grimaces de§ preipiers, qui ne trouvaient qu'amprtun^e, et réhahissement des seconds en voyait couler le jus du fruif. Cq.r, chez lui, TEuropéen raille sans mesiire )es njœurs, le^ allures et les ignorances de quiconqije ne vit pas h sa wpde; n^ais Dul, plus que }ui, ne prêle aux rires quand U ^'ep vient spr un autre hémisphère ; et il n'y a pas spectacle plqs bout^on

^ Le frasque pçrtiigais vaut 4^u^ li(re9.

que celui d'un Européen qui débarque sans guide en pays transatlantique, se heurtant à toute chose, trébuchant à chaque pas, et dénigrant à chaque chute tout ce que ne comprennent pas ses sens ébahis.

M. Hospedage coupa quelques mangues pour ses hâtes, qui goûtèrent enfin à la chair parfumée de la pêche tropicale-; mais bien peu recommencèrent l'épreuve. L'odeur et le goût de térébenthine qui s'exhalaient du fruit les dégoûtèrent presque tous, et il n'y eut que deux ou trois audacieux qui tentèrent un second, mais désolant essai. Ils ne savaient pas qu'au bout de trois mois d'habitation sous les tropiques, tous, peut-être, aimeraient ce fruit dédaigné, autant et plus que leurs fruits européens, car il en est toujours ainsi, malgré la répugnance invincible que la mangue cause tout d*abord.

Cependant la plupart des passagers, sur les invitations de leur hâte, oubliaient le goût des mangues avec du vin de Porto, lorsque la porte s'ouvrit brusquement, et un monsieur à tête bien peignée, à face bien rasée, à faux-col bien ajusté, à vêtements strictement compassés, — un parfumeur anglais en voyage, s'efforçant à se donner des airs da quelque chose, empesé de morgue et de mutisme, — entra dans la salle, le chapeau sur la tête.

— Le seigneur chef de police ! murmura M. Hospedage, et aussitôt à toutes révérences, il s'avança vers le nouveau venu : puis à paroles et à voix humbles, il le pria de s'asseoir et de prendre avec ses hôtes un verre de Porto.

Mais le rigide magistrat était irrité apparemment; car, sans daigner répondre aux prévenances de son compatriote, il lui dit sévèrement :

— Vous avez donc oublié votre devoir et mes fonctions, que vous ne m'avez pas tout d'abord averti de l'arrivée

(lu navire? De quel droit faites-vous débarquer des étrangers sans que j'aie visité leurs passe-ports, leur vaisseau, leur patente? Suis-je ou non le chef général de la police? Reconduisez de suite ces étrangers à leur bord.

M. Hospedage murmura quelques mots d'excuse, et se tourna d'un air désappointé vers ses hôtes. Le jeune Brésilien chercha vainement à venir au secours de son fautif parent : le superbe fonctionnaire ne daigna même pas lui répondre. Tout ce que les prières de M. Hospedage purent obtenir de l'incorruptible magistrat, fut une promesse de se rendre de suite au navire pour vérifier les papiers de bord, et s'informer officiellement des motifs de l'arrivée du navire à Vigia.

Le jeune Brésilien traduisit aux passagers les injonctions du difficultneux personnage , et leur expliqua les peines encourues par leur hôte, pour avoir reçu des étrangers sans la visite préalable du chef de police, qui, à Vigia, représentait à la fois la commission sanitaire, la douane et l'autorité administrative et militaire.

Chacun se leva pour retourner à bord : les uns se consolèrent en remplissant un dernier verre; les autres murmurèrent à demi-voix contre le rigorisme inhospitalier de cette autorité à plusieurs branches. M. de Cinnamon le comparant, assez peu révérencieusement, au valet d'Harpagon, tour à tour cocher et cuisinier, demanda si ce monsieur avait un uniforme spécial pour chacune de ses fonctions; mais, les Brésiliens donnant l'exemple, tout le monde sortit et suivit l'autorité dans la direction du navire.

Une barque ramée par six Indiens vêtus d'une espèce d'uniforme gros-bleu à lisérés verts, sale, rapiécé, troué et tombant de vétusté, conduisit monseigneur le chef de

30 l'amaxons

police de Vigia à bord de la Caroline. M. Hospedage. ainsi que ses passagers allèrent chercher plus loin la montarie et le canot pour retourner au navire.

La barque policiale arriva le long du bord. Le Brésilieo monta et s'informa du capitaine auprès du pre^ûer matelot qu'il rencontra sur le pont.

}l. Sharp apparut presque aussitôt, et demanda» en français, au nouveau venu quel était robjèt de sa visite.

— Jfe suis le chef de police de la ville, et voici mes sol^ dats, dit le visiteur en montrant ses six rameurs; je viens examiner vos papiers de bord et savoir quel motif vous a fait entrer à Vigia.

Mais tout cela était trop de portugais pour le capitaine ; il fit signe au chef de police qu'il ne le comprenait pas, et Vemmena dans la chambre de Mgntfort. Les Brésilien$ qui, d'ordinaire, lui servaicint d'interprètes, étaient les uns à terre , et le troisième trop blessé pour supporter les fa-r tigues d'une conversation.

Là, le magistrat répéta sa phrase sur un ton plus im-* périeux encore que la première fois; mais il était tombé sur un mauvais jour; le capitaine avait son humeur mu debout^ et, comme il le disait lui-même, il n'était pa$ abordable par ce vent-là, M. Sharp connaissait d'ailleurs le Para et }a valeur des rodomontades exigeantes de ses fonctionnaires. Aussi , dès que Montfort eut répété scru* puleusement les paroles de son interlocuteur, le capitaine toisa l'arrogant visiteur avec un regard si malveillant, quq ce dernier, visiblement (rouble, regarda vers la porte, de l'air effaré d'un écolier fanfaronnant qui voit entrer Iç magisier.

L'examen terminé, M. Sharp se tourna vers Montfort^ et lui dit en épelant chaque parole :

— Dites à ce moricaud que je ne montrerai mes pa* piers qu'à mon consql; que je suis entré à Yigia, parce que j'avais une voie d'eau^ et que cel^ m'a fait plaisir; e| que s'il n'est pas content , je le débarquerai sans palans par-dessus le bord, lui» ses soldats et toute sa ville,

Hontfort se pr|t à sQurire et ne répéta que la première partie des paroles de M. Sharp; mais ce dernier devinant la restriction de son traducteur, insista sur la portion énergique de sa réponse.

— C'est la meilleure manière de me débarras|?6r de ses exigences, dit-il. Si vous lu| parlez doucement, il voudra visiter le navire depuis la grande hune jusqu'à la cale, et me créera des difficultés s^ns nombre au Para.

Hontfort obéit en partie, et, mitigeant la réponse de M. Sharp, il se borna à dire que le capitaine ne recoupais* sait pas les pouvoirs du chef de police, et se refusait posi« tivement à lui rendre des comptes.

Mais, sans entendre le français, le magistrat avait compris, aux regards et à la voix du capitaine, le respect médiocre qu'on avait pour son autorité ; apssi reprit-U d'un ton complètement radouci :

— Je ne demande pas à voir tous les papiers du navire, Je veux seulement savoir l'état de santé des passagers et de l'équipage, avant de les laisser se promener à terre. Puis, ajouta-t-il en clignant des yeux d'une manier^ expressive, comme je suis chargé de la police, si le capitaine a quelques marchandises sujettes à droits élevés» nous pourrons nous entendre à cet égard; M. Hospedage s'occupe de pèche et de colle de poisson, je sais bien nileux que lui la vente des marchandises qui passent e^ contrebande.

MoDtfort traduisit fidèlement les paroles du Brésilieq^

M l'amazone

tout en ajoutaDt : — Je ne sais pas ce qu'il veut dire, et je ne comprends pas quelle corrélation il peut y avoir entre la police et les marchandises de contrebande, si ce n'est que Tune doit arrêter les autres ; mais voilà ce qu'il dit.

— Je comprends bien, moi, dit le capitaine : c'est qu'à ses fonctions médicales et policiales, il joint celle de contrebandier, et tout simplement il vient à bord pour voir si je ne veux pas faire avec lui un peu de commerce. Répétez-loi ce que je vais dire, et vous allez voir :

— Je compte aller souper à terre dans quelques heures, et là, si le chef de police veut, nous causerons affaires. Je reste la moitié de la nuit devant Vigia; nous avons du temps à nous pour le débarquement, et la nuit vaut mieux que le jour. J'ai beaucoup de marchandises ; — et il ajouta à voix basse : — mais je ne peux pas parler librement à bord de ce navire, on entend tout.

Montfort répéta.

Le chef de police sourit d'un air d'intelligence amicale, puis il ajouta :

— C'est bon. Vous me promettez la préférence. Je vais faire dire à vos passagers qu'ils ont libre pratique, puis nous irons chez M. Hospedagc, qui parle très-bien français, et là nous ferons notre marché.

— Voyez-vous? dit M. Sharp aussitôt que Montfort lui eut traduit les paroles de l'autorité : ce doit être le premier contrebandier de la ville, et s'il a dé l'argent, je vais profiter de mon passage à Vigia pour faire avec lui une petite affaire nocturne. Ces gueux-là ont voulu nous piller à Marajo : quand je les volerais un peu à Vigia, il n'y aurait pas grand mal.

Sans attendre la réponse du capitaine, le contrebandiermagistrat se dirigea vers le pont pour envoyer son canot à

terre prévenir les passagers; mais, à ce moment même, M. Hospedage arrivait au long du bord avec tous ses hôtes : le chef de police se pencha en dehors du bastingage et dit à voix haute :

— Les papiers du navire sont en règle. Je les ai tous visités : laisanté est parfaite à bord; les passagers peuvent se promener à terre en pleine liberté, et moi-même et le capitaine nous irons vous rejoindre tout à Theure. Nous aurons besoin de vos services, mon cher monsieur Hospedage.

Les deux barques, virant de bord, retournèrent à terre, tandis que le magistrat revenaU auprès de M. Sharp. Quant à ce dernier, pendant ce temps; il disait à Hontfort :

— Je ne veux pas, mon cher passager, vous ennuyer de mon commerce. Je vais garder sur le pont ma pratique de contrebande, et quand M. Useless sera revenu j*irai à terre. Restez en paix et guérissez-vous.

Et aussitôt faisant signe à son futur client de le suivre, il le conduisit à sa chambre, et se fit apporter des liqueurs, afin de patienter jusqu'à l'arrivée de son second. Toutes les nations se comprennent quand il s'agit de boire l'eaude-vie française ; et l'entente cordiale la plus sincère régna bientôt entre les deux amis, malgré leurs intentions tout d'abord hostiles, leurs projets de vols réciproques et les luttes mercantiles qui ne pouvaient manquer de surgir au moment du traité. Hais les amitiés commerciales sont d'autant plus vives qu'elles sont plus soudaines et plus exposées : il faut se hâter d'en jouir; puis c'est un moyen si vieux, mais si séduisant, pour se tromper l'un l'autre, que se faire tout d'abord polilesse amicale !

Quant à Montfort, il ne fil rien pour empêcher le départ du capitaine et de son client. Depuis plusieurs heures

3f L*ABftA:|:ONS

déjà, le blessé s'agitait sur son Ut de souÇrance, hésitant à se lever, retenu seulement par la crainte de retarder sa guérison. La journée allait finir, et madame Cerny, qui avait passé presque tout le jour précédent à son chevet, n'avait pas reparu près de lui : le malade souffrait bien plus de cçtte absence que de ses blessures publiées, et 1q capitaine pouvait empêcher Clémence de revenir ; au^i le vit-il s'éloigner avec cette satisfaction muette que ressent un amant, quand il voit partir enfin un visiteur qui )ui trouble un rendez-vous d'amour.

M^is le départ de M. Sharp ne fit pas entrer madame Cerny. Vainement, pour lui révéler sa solitude anxieuse, Montfprt agitait bruyamment dans sa chambre tous le^ meubles placés à portée de ses mains débiles; vainement il appelait à voix haute quiconque passait dans le carré, demandant sans cesse quelque chose; tous les appelés s'empressaient pour lui donner les objets de ses demandes, tous entraient dans sa cabine, tous y restaient; tour à tour des minutes entières longues comme des heures : tous, excepté celle que son cœur appelait,

C'était à dessein que Clémence n'avait pas reparu dans la chambre du malade, Non moins que Montfort, — plus que lui peut-être, — par, plus que lui, elle avait besoin d'affection, elle eût désiré rester et vivre dans cptte chambre; là, seule, au çbpvet de son blessé, elle s'enivrait à loisir des projets insensés de bonheur qu'il murmurait à son oreille. Mais le baume d'Antonio avait, comme par miracle, fermé toutes les blessures ; le danger était passé. Décidée qu'elle était à lutter contre Taffection môme qui la dominait, madame Cerny ne voulait plus désormais ni encourager la passion du jçune homme, ni laisser grandir la sienne.

aémencc était une noble nature, flèfe et résolue jusqu'au sacrifice. Elle avait une ou deux années de plus qu'Henri; elle ne pouvait lui apporter en dot que sa pauvreté, sa fille déjà femme, et les désillusions d*dne âme frappée par le malheur. Sentant ses années trop lourdes pour ce jeune homme aux passions encore exaltées, elle ne Voulait pas lui imposer une chaîne qui, tôt ou tard, lui pouvait devenir pesante. Elle se disait qu'un jour peutêtre, ce cœur vagabond regretterait une union contractée daus une heure de folie passagère : et, ne voulant pas profiler de la fièvre passionnée qui les emportait tous deux, pottr lui surtout, pour son bonheur, pour son avenir, elle se refusait à son amour!

Eq outre, poussant jusqu'à l'égarement le culte du passé, elle regardait comme une désertion d'oublier les morts pal* les vivants, se reprochait l'épuisement de ses tristesses de veuve, et frémissait de laisser revivre son cœur une seconde fois.

Enfin, s'enivrant outre raison d'amour maternel, elle se répétait sans trêve qu'elle devait à sa flUe de garder son veuvage, et s'accusait conmie d'un crime de toute affection étrangère- Tour à tour aveuglée par des délicatesses chinâériques, ou des devoirs exagérés, elle se roidissait contre son amour, luttait contre tous les vœux de son âme, et repoussait, insensée, le légitime bonheur qu'elle pouvait donner et prendre. Étrange nature que la nature humaine ! On dirait que tous ceux qui ont du cœur ici-bas sont condamnés à souffrir par leur cœur même, comme on souffre d'un vice, d'Un malheur ou d'une blessure; et que plus on en a, plus on en souffre 1 N'y aurait-il donc que ceux qui ont oubhé d'en avoir en naissant, ou qui Font

arraché d'eux comme on arrache une épine, qui puissent vivre sans douleurs morales?

Saintement élevée par sa mère, sainte femme, morte avant Tâge, madame Gerny avait été mariée, toute jeune, à un officier des gardes du corps ; et, jusqu'à sa mort, elle n'avait jamais quitté son mari. Au moment de la guerre d'Espagne, elle l'avait suivi et attendu dans une petite ville des Pyrénées; toute sa vie heureuse s'était écoulée entre ses affections d'épouse et de mère. Quand sa fille lui était venue, elle l'avait élevée puis enseignée comme sa mère avait fait pour elle, sans aides. Henriette était fille unique, son père et sa mère l'adoraient et ne vivaient que pour cetle enfant. Lorsque la mort de M. Cerny avait brisé le cœur de la femme et de la mère, triste jusqu'à mourir, mais soutenue par son amour maternel, elle avait fait face à sa douleur. Pendant près de trois années, elle avait existé, en quelque sorte, à force d'amour pour sa fille : vivant de privations incessantes, afin de ménager plus longtemps ses faibles ressources : habitant un entre-sol obscur : passant des mois entiers chez des parents égoïstes qui froissaient ses orgueils d'épouse. Mais, malgré tout, son pauvre pécule allait s'épuisant jour à jour ; l'aumône de centimes que l'État lui servait comme veuve d'officier ne suffisait même plus à son pain quotidien. Elle avait appris à peindre dans sa jeunesse. Elle fit des portraits et des fleurs, qui en valaient bien d'autres; beaucoup d'anciens amis lui promirent secours; quelquesuns la firent travailler : bien peu la payèrent Elle ne gagnait même pas ses porcelaines et ses pinceaux. Alors elle avait voulu renvoyer sa servante pour vivre plus restreinte encore; mais la vieille servante avait élevé la jeune fille, et Marguerite n'avait pas voulu quitter sa maltresse adorée :

— Je n'ai pas besoin de gages , madame Clémence , comme elle continuait d'appeler madame Gerny : je res« terai près de vous. Si vous me renvoyez , Je reviendrai tous les jours m'asseoir sur la porte ; il faudra faire mettre en prison la vieille Marguerite.

Clémence l'avait gardée. Mais la situation de ces deux êtres qui vivaient de rien, pour cacher à la jeune fille leurs angoisses maternelles, devenait plus précaire chaque jour. Trop flère et trop pauvre pour se faire payer les portraits qui lai étaient dus, ne pouvant plus vivre à Paris, même de sa vie solitaire, elle s'était résolue enfin h se retirer dans un obscur village de Bretagne. Il lui en coûtait d'abandonner par ce départ les espoirs brillants qu'elle nourrissait toujours pour sa fille. Mais la nécessité parlait, et déjà elle préparait tout pour sa vie nouvelle, lorsqu'elle reçut une lettre d'un frère de son mari qui avait fait fortune au Brésil , y était resté, avait appris, par hasard, les misères de sa belle-sœur, et l'appelait près de lui avec sa nièce.

La France n'avait plus d'attraits pour elle ; longtemps elle s'était bercée des espoirs d'une restauration réparatrice. Ses espoirs s'envolaient avec les années* La fortune bruyante des nouveaux venus froissait sa douleur de veuve et ses croyances politiques. Elle frémissait impuissante , en entendant encenser, honorer, décorer du nom de héros les révoltés de la rue, les meurtriers de son époux. Le Brésil, récemment prôné en Europe, était représenté comme un pays splendide ; autant valait l'exil au Brésil , 4^e l'exil en Bretagne; son mari lui avait parlé bien des fois de son frère lointain , marié , mais sans enfants. La

lettre était amicale et pressante. Elle partit. Solitaire toujours » depuis ses années de veuvage et de

38 {.'amazonr

malliearâ» elle avait rencontré Montfort, sur ce navire qui le» emportait toas deux vers la terre étrangère. Le jeune homme partageait sa foi politique, ses instincts de race et d'éducation première. Il avait, par instants, dans le regard et Tattitude, des similitudes étranges avec un de ses frères mort en Allemagne depuis 1830. Elle s'était prise pour lui d'une sympathie fraternelle, dont il lui avait paru dignci surtout lorsqu'il s'était fait oublier par sa fille. Depuis la mort de son mari, c'était le premier être avec lequel elle se trouvait sur tous points en communauté de sentiments. La solitude et l'oisiveté du bord lui firent l'étudier en quelque sorte jour à jour. Ses actions répon-daicnt aux pensées qu'il exprimait. C'était à ses yeux une noble nature^ qui ne se démentait pas.

Veuve, trislo, mais jeune encore, tourmcnléc d'un besoin inné d'affection, et voyant l'affection de sa fille pûlir & son naissant amour, elle s'était complue dans celle amitié; puis, du jour où Monlfort avait sauvé Henrietle, elle avait dérivé plus vite à une amillc plus vive, mais sans s'inquiéter encore, sans soupçonner son cœur. Les paroles railleuses du jeune homme, à propos de mariage avec madame Milliner, et son propre trouble lui avaient tout à coup révélé son amour.

^absence de Montfort^ son retour, ses défaillances secourues avaient avivé leur affection mutuelle. Tant que les faiblesses du blesse avaient mis sa vie en danger, elle était restée; mais ses blessures se fermaient, et la vie lui revenait heure à heure, en quelque sorte ; à l'étreinte de ses mains, qui pressaient les siennes sans cesse, elle pouvait juger de ses forces renaissantes : et en même temps, sentant chanceler son propre courage, sentant tomber une à ttue toutes les résistances de son àmei elle ne voulait

LES RÉT0LTB8 DU PARA 39

plus passer ainsi près de loi des heures solitaires, qni enfiévraient jusqu'à folie leur passion croissante.

Prenant une résolution décisive, ~ elle le croyait du moins, -^ elle avait prié le missionnaire de la remplacer auprès du malade, puis elle était montée sur la dunette, où Paul et sa filfe oubliaient tout dans les heures oublieuses de leur bonheur, fille avait passé près d'eux quelques heures^ causant avec une volubilité fébrile, pour tromper ses enfatits et se tromper elle-inème sur le désordre de son ooèur. Mais bientôt, lasse de dissimuler ses émotions intérieures, et voulant se trouver seule avec elle-même, elle était descendue dans sa chambre, afin de reposer un peu, dit^elie.

Là, à genoux devant son Ut de bord, elle cacha sa tète dans ses mains, et commença de prier avec ferveur, de^ mandant à Dieu la force nécessaire pour oublier et vaincre. Dieu ne lui fit pas cette grâce : la prière, ce baume immortel, qui seul, dit-on, peut apaiser les ftmes troublées, fut impuissante à calmer son cœur* Elle resta à genoux, rêveuse» courbée sous le poids de son amour combattu : mais k prière effacée mourut peu à peu sur ses lèvres comme dans son âme. Longtemps elle demeura ainsi.

Au moment où le navire arrivait devant Yigia et où chacun des passagers s'apprêtait pour aller visiter la ville brésilienne, sa fille, inquiète de ne point voir paraître sa mère, descendit dans leur chambre commune, au risque de troubler son repos. La jeune fille la trouva demi-pleuranle, tellement perdue dans les pensées qui Tobsédaient, qu'elle ne l'entendit même pas venir. Effrayée d'une tristesse qui lui parut d'autant plus étrange qu'elle contrastait avec ses propres joies d'amour, Henriette se jeta au

con de sa mère, en lui demandant la cause de ses larmes. S*efforçant de sourire pour cacher à sa fille Tètatde son cœur, madame Cerny embrassa longuement son enfant et finit par lui dire :

— Ne te trouble point. Ce n'est rien. Je pensais à ton père.

Mais soudain, ce demi-mensonge et ce souvenir Jui remontèrent au cœur comme un blasphème : elle se prit à pleurer plus fort. Les caresses de sa fille, qui la consola doucement et à douces paroles, comme savent faire les femmes, la rappelèrent peu à peu à elle-même, et, réparant à la hâte le désordre de ses cheveux et de son visage, elle s'apprêtait à monter sur le pont, afin de voir la ville, lorsqu'avec l'étourderie égoïste de son jeune bonheur, Henriette lui dit tout à coup.

— Tu ne sais pas, mère : maintenant que je te vois calmée, je suis presque heureuse de te voir pleurer au souvenir de mon père.

— Pourquoi ? dit-elle.

— Obi parce que tout à l'heure, comme nous causions en t'attendant, H. Desdichado et moi, il m'a dit que M. de Montfort avait pour toi une amitié bien grande, car, pen* dani son délire, il ne faisait que parler de toi. Et il a ajouté en riant : ce II ne faut pas dire cela à votre mère, mai^ il compte vous servir de père. » Je n'ai rien dit, mais j'étais bien sûre, moi, que tu ne pensais pas à lui.

Madame Cerny, sentant monter la rougeur jusqu'à son front, détourna la tête, afin de cacher à sa fille le trouble qne lui causaient ces paroles, et feignit de chercher quelque chose sur son lit, comme si elfe n'avait pas entendu. Mais au même moment la porte de sa cabine, qu'Henriette avait déjà enlr'ouverte pour sortir» s'ouvrit tout entière»

LES RÉVOLTÉS DU PARA il

et Montfort apparat, pâle comme un linceul, chancelant, 6'appuyant aux parois de la chambre pour ne pas tomber.

Aussitôt après le départ de Clémence, qui avait prié le missionnaire de la remplacer près de lui, le jeune homme avait renvoyé son nouveau garde-malade, sous prétexte qu'il ne pouvait dormir que dans la solitude, mais en réa-* lité pour se recueillir dans son amour.

Quand on aime, il y a des heures, et ce sont les plus douces de cette vie, des heures où on sent son ftme si remplie, qu'on désire être seul pour penser mieux, pour mieux voir avec les yeux du cœur ; et alors on s'enferme, comme on s'enferme afin de relire un poëte aimé. Il avait ainsi attendu calmement pendant quelque temps, puis il avait essayé d'indiquer à Clémence la solitude où il se trouvait, a Quand elle me saura seul, pensait-il, elle reviendra plus vite. » Mais Clémence ne revenait pas. Toute la journée il avait espéré son retour aVec la triple impatience de son caractère, de sa souffrance et de son amour. Enfin, vers le soir, il avait vu partir les passagers ; mais il avait su par Paul que madame Cerny n'était pas allée à terre: au moment où le capitaine quittait sa chambre avec son client de contrebande, il avait entendu la jeune fille entrer dans la cabine de sa mère ; et démêlant un bruit de pleurs étouffés, exalté par sa passion fébrile, inspiré par un vague pressentiment, il s'était levé pour aller lui-même chercher celle qu'il aimait. Le sang qu'il avait perdu le laissait dans une faiblesse extrême, les tempes lui battaient douloureusement, et, par intervalles, il n'y voyait plus. Hais la fièvre qui l'avait pris, comme elle prend tout le monde, à toute souffrance, sous ces climats en feu, la fièvre lui servait de forces. Il s'était soulevé de son lit de douleur, s'était babillé comme il avait pu, à dix reprises;

42 L'AHAZONf

puis, sans réfléchir, d'an seul effort, ainsi qu'un niiHirant qui se relève, il était arrivé jusqu'à la porte de madame Gemy, située à quelques cabines de la sienne. Là, il avait entendu son nom prononcé par Henriette, il avait entendu ses dernières paroles, et, sans calculer autre chose que son amour en péril, il avait poussé la porte entr'ouverte et il entrait.

P&le, la tête égarée, il resta une seconde sans lien dire ; puis, domptant sa faiblesse et regardant la jeune fille, qui recula étonnée, presque effrayée de cette apparition subite, il lui dit d-une voix grave :

-— Paul a dit vrai, mademoiselle : j'aime madame votre inëre ; je serais le plus malheureuK'des hommes si elle m me permettait pas de l'aimer,

%i il resta debout, quoique sentant ses genoux se dérobersûuslui,mais attendant une réponse de madame Cerny.

Quant à elle, troublée jusqu'au fond de Tftme, et, en le revoyant ainsi, oubliant tout, et son passé, ses résolutions, ses pleurs, sa fllle même, elle s'élança vers lui en disant :

— Henri, Henri, vous allez tomber; reposez-vous et taisez-vous I

Puis, soutenant le jeune homme qui allait tomber en effet, aidée d'Henriette silencieuse, elle le fit asseoir sur le banc qui entourait la table du carré.

Le bruit de cette scène fit arriver Paul, le missionnaire et l'un des passagers, qui seuls étaient restés sur le navire, et n'avaient pas voulu aller à Vigia. Montfort, à bout de forces, s'était évanoui; le missionnaire lo porta sur son lit : la blessure de son bras était ouverte de nouveau, et, à l'incohérence des paroles qu'il murmura lorsqu^l eut repris ses sens, il était évident que le délire s'était emparé de lui.

LES RÉVOLTÉS DU PARA i3

Cependant, aa boni de quelques minutes, revenu à laimême, il se rappela vi^uement ce qui s'était passé, et ridée d'avoir offensé madame Cerny s'empara de son esprit en idée fixe : bienidt il pria Paul d'aller porter des excuses de sa part; mais le missionnaire, laissant le blessé aux bras de son ami, et lui remettant le baume d'ucuuba donné par Antonio, se chargea de ce soin en

-* Calmez-vous , monsieur de Hontfort, moi jo vais parler à madame Cerny.

Et rentrant dans le carré où la veuve et sa fille se teoaient silencieuses, il les pria de venir causer avec lui quelques instants sur le pont.

Là, désormais certain que ses paroles ne pouvaient pas parvenir jusqu'à' l'oreille inquiète du blessé, il dit à la veuve :

— Il ne m'appartient pas, madame, de sondor vos résolutions; mais j'ai soigné beaucoup de malades en ma vie, et mon devoir est de vous dire que l'état de M. de Mont-» fort est plus grave qu'il ne le parait être, non par ses blés-* sures mêmes, mais par la fièvre violente qu'elles déterminent chez lui. Je crois que vous seule, madame, Id pouvez guérir par votre présence et vos paroles. Comme prêtre d'un Dieu de charité, je vous conseille de lui donner encore vos soins.

Madame Cerny se tourna vers sa fille, qui écoutait silencieuse les paroles du missionnaire.

— Henriette, lui dit-elte, je n'oublie rien; mais il t'a sauvée deux fois.

— Mère, je n'ai pas le droit de t'empêcher de guérir M. de Montfort, puisque son salut l'exige et que monsieur lui-même te le conseille ! . . .

£t il y avait dans sa voix, en disant ces paroles, tout un flot de reproches et d'amertume dissimulés. Le missionnaire le comprit; aussi, sans laisser à Clémence le temps de répondre, il se tourna vers la jeune fille et lui dit :

— Vous êtes bien jeune, mademoiselle, pour connaître les devoirs de celte vie. Quand vous aurez passé par la douleur; quand vous saurez, vous aussi, ce qu'on souffre aux blessures du cœur, vous comprendrez que, pour tous et toujours, le premier de tous les devoirs, c'est la charité.

Puis s'adressant à madame Gerny :

^— Faut-il annoncer voti'e visite à notre malade , madame, ou fàut-il le faire espérer?

— Je rentre avec vous, monsieur ; vous avez raison : c'est un devoir, je le remplirai tout entier; pour le reste, que la volonté de Dieu s'accomplisse !

Et en achevant ces mots, elle entra dans la chambre de Montfort. Paul, inquiet de la faiblesse fébrile de son ami, lui prodiguait vainement des paroles et des secours impuissants; le blessé n'écoutait rien : il répétait machinalement et à demi-voix les paroles qu'il avait entendues dans la bouche d'Henriette, sans se rendre compte d'autre chose que des dangers de son amoar. La voix de Clémence, qui entrait dans sa cabine et remplaçait Paul , le rendit à lui-même comme par miracle.

Quant à elle, comprenant la vérité des paroles du missionnaire à réclair de joie qui parut dans les yeux du jeune homme, elle s'approcha de lui sans hésiter, et prenant la main qu'il n'osait lui tendre, elle se baissa jusqu'à son chevet et lui dit à voix basse :

— Calmez-vous, Henri, car je vous aime.

Puis se retournant vers Paul, qui restait dans la chambre, incertain de ce qu'il devait faire :

LES RÉVOtTES DU PARA 45

^ Vous èles presque mon fils, lui diUelle : Henriette en ce moment doute de sa mère ; vous qui savez, comme moi, ce que nous devons à votre ami, faites-lui comprendre qu'avant tout je dois le sauver.

Paul alla retrouver sa fiancée sur le pont , le missionnaire s'en fat visiter les autres blessés. Elle resta seule près de Montfort.

Le ••«iper de H. Hospedagrc — Le eoucert du cher ie yeliee* — La coalenvre éleetrlqae* — Atrlw^^ a« Para.

' . Entrez, on tous attend :

A ces mots , mais trop tard reconnaissant ma faute , Je le suis en tremblant dans une chambre haute...

Sentant encore le chou dont ils furent nourris.

BoiLfeAU.

La nuit était d^à tombée depuis quelque temps, et, en compagnie de son client contrebandier, le capitaine avait enfin , à force de grogs, trouvé le dernier mot de la bonteille d'eau-de-vie qu'il s'était fait servir, lorsque M. Useless rentra. Selon les prédictions de M. Hospedage, lelieutenaqf n'avait rien trouvé par la ville. Maison par maison, il avait visité toutes les rues. Vainement il avait offert des prix doubles et triples de ceux d'Europe; la plus belle ville du monde, elle non plus, ne peut donner .que ce qu'elle a, et les habitants de Vigia ne pouvaient offrir que du poisson salé. La monie et le Urd de la Caroline valaient

mieux que la pescada fumée ou le fnranum fétide qu'on lui présentait comme unique ressource ; tout ce que le lieutenant avait pu récolter de vivres frais consistait en une douzaine d'œufs et quatre poules maigres, achetées à prix d'argent et de prières exagérés. Le capitaine ât d'autant plus volontiers contre disette bon cœur, qu'il 'espérait en Thospitalité de M. Hospedage; cependant il recommanda au lieutenant de faire guetter par un homme de vigie la rentrée des bateaux pécheurs qui ne pouvaient tarder; puis il partit à terre pour traiter de contrebande avec le chef de police.

En attendant Theure du banquet annoncé , les passagers s'étaient répandus par U villCi en quête de di;$trac» tipns^ leur hôte les ayant laissés pour faire en sorte de les mieux recevoir.

Le plus grand nombre, les esprits encore empreints des dangers de Marajo » n'osaient pas séparer leurs frayeurs réunies, et erraient par les rues, s'arrétant partout : regardant sans voir par les fenêtres ou les portes ouvertes à la brise du soir : contemplant le fleuve, qui baissait d'instant en instant, et laissait à découvert une grève boueuse : suivant curieusement autour des arbres le vol ondulant des mouches à fëu, dont les lueurs pâles et seinliUanles corn* mençaient d'éclairer les feuilles. Quelques chiens errants les suivaient inquiets et silencieux, fuyant par moments aux pierres que les enfants leur lançaient en dépit des fr^iyeurs maternelles; et tous fiaient devant eux, .tournant sur eux-mêmes, sans but, marchant ensemble à l'aventure, mais sans se quitter, défiants, la tâle en l'air, ainsi que des moutons qui vaguent effarés, sans pâturage et sans berger.

Quelques-uns cependant, plus hardis, se séparëreat du

LES RÉY0LTÊ8 DU PA^fA 47

groape, et chaeun d'eux, suivant la penle de son ftme, de son instinct ou de son métiefi s'efforça de tuer les heures d'attente.

Sous la conduite du jeune Brésilien, le seul missionnaire descendu à terre alla visiter le curé de la ville; mais le curé n'était pas au presbytère; sa gouvernante indienne, qui gardait la^maison en eompagnie de trois ou quatre enfants demi-blanos et demi-Indiens, les conduisit à travers la ville, jusque dans le fond d'une loja portugaise, où ils trouvèrent enfin le senhor padre de Vigia, jooant aux cartes, en compagnie de deux Brésiliens et d'un frasque de tafia. Après quelques paroles échangées de part et d'autre, le padre offrit à ses visiteurs de partager les joies de la soirée ; mais le missionnaire s'y étant refusé absolument, tous ensemble retournèrent à la maison de M. Hospedage.

Quant à M. Bleeder et à ses acolytes ordinaires, un peintre et un. musicien, ils étalait partis pour la maison d'école ; mais le maître était absent : la mulâtresse qui gardait l'école réussit b faire comprendre aux visiteurs que le docteur, comme elle l'appelait, joignant à ses fonctions de maître d'école la profession de pécheur, était parti depuis deux mois, pour faire du poisson salé, dans la haute rivière : qu'il ne reviendrait qu'au moment d^s crues, c'est-à-dire en janvier, son habitude constante étant de ne faire classe lui-môme que durant deux mois de l'année. -^ Et pendant son absence, ajouia-t-eile en se rengorgeant comme un hôtelier d'auberge qui s'annonce à ses voyageurs, — c'est moi qui tiens Técole.

Trois ou quatre aventureux, affamés d'aventures amoureuses, se risquèrent à pénétrer dans une case où ils aperçurent un essaim de femmes, qui riaient en se berçant

48 I.*AMAZONe

dans des hamacs à ]a laeur doateuse d'une lampe placée par terre. Toutes fumaient dans de longues pipes au fourneau étroit, à demi vêtues d'une chemise blanche avec un jupon noirâtre, la tète, les bras et les pieds nus, les cheveux en désordre, mal retenus par un grand peigne en écaille haut de six à dix pouces. Ils entrèrent, et Tune des Indiennes tapuyas, la maltresse dala case, à la face large, aux petits yeux et aux cheveux noirs, aux épaules charnues, mais comme dorées, sans taille, à la voix douce et argentine» leur fit signe de se reposer dans les hamacs, en murmurant Téternel bonjour portugais : Vim se«horeSf etc.

L'un d'eux, ne sachant pas s'asseoir dans ce filet mouvant, tomba par terre aux éclats de rire de ses hôtesses; un autre, pour se donner assurance et maintien, se prit à caresser les enfants, qui jouaient tout nus sur la terre nue ; un troisième risqua quelques mots de portugais ou d'espagnol, qui retombèrent incompris, puis alluma un cigare en faisant de doux yeuxt défaut de douces paroles.

Mais les enfants s'échappaient d'un air effrayé et boudeur; les femmes riaient entre elles à gorge pleine pour chaque parole estropiée que risquaient leurs visiteurs. Au bout de quelques minutes d'efforts inutiles pour se faire comprendre, ils partirent chercher ailleurs meilleure hospitalité. Toujours bien accueillis, mais sans entente cordiale, ils firent ainsi deux ou trois essais de conversation ; puis, fatigués d'insuccès, finirent par rejoindre le gros des passagers» sans tenter davantage des visites infructueuses.

Las de promenade et d'oisiveté , tous les promeneurs étaient revenus à la maison de M. Hospedage, après une heure ou deux de course par la ville. Ils y trouvèrent le ççipîtaine, qui, grftçe à Iççr bOtç brésilien, servant d'iater^

prête an chef de police » avait déjà terminé tontes ses affaires, et se prélassait dans un hamac en attendant leur retour.

H. Hospedage annonça à ses hôtes que le chef de police commandant supérieur civil et militaire de Vigia, le senhor Joao-José-Mignel-Raimundo Vaidoso de Tolice, voulant faire honneur aux passagers du navire français , donnerait chez lui le souper que lui-même comptait offrir à ses hôtes, et qu'à cet effet sa seigneurie avait fait prendre le gibier et le poisson, que se&esclaves à lui avaient été chercher.

— Je le regrette, ajouta le Brésilien d'un air soumis; j'avais fait de mon mieux pour traiter mes hôtes à l'européenne, et madame Hospedage avait joint ses efforts aux miens. Mais j'ai dû obéir à l'injonction de l'autorité supérieure.

Les passagers quittèrent la maison de l'hospitalier habitant, avec un triste pressentiment de leur sort nouveau. Sa case soignée, garnie de nattes, aux murs nus, mais propres; sa varanda donnant sur une cour plantée d'orangers et de citronniers en fleur ; son salon confortablement rempli de meubles d'acajou du pays, à fonds de cannes tressées, éclairé par des lampes et des bougies de France ; l'air accueillant de leur hôte, de sa femme et de ses enfants, douce famille, doucement élevée, aux allures dignes, dont l'attitude révélait encore l'opulence antique, sans rougeur de leur présent plus modeste : tout leur faisait regret, car tont respirait chez lui cette hospitalité simple et vraie, complète, offerte à pleines mains, à plein cœur, qu'on trouve dans les deux Amériques, surtout dans les républiques espagnoles, et que beaucoup d'Amé^ ricaUis ej^erçent comme m sacerdoce,

Us arriv^F^t à la boutiqu&du chef de poUoe. L'orgueil I^ui;: magistrat leur montra d'abord en détail toute sa maison. Il leur fallut tout parcourir, depuis le magasin, ou des ama3 de colle de poisson et de poisson s^lé répandaient leur odeur nauséabonde, jusqu'à la lojs oùrun des fils de sa seigneurie vendait à fausse mesure du tafia et des étoffes frelatëSy^ux administrés de son père; jusqu'au sa-r Ion, grande pièce carrelée de carreaux plats, peinte en bleu jusqu'4 bauteur de poitrine» puis en blanc jusqu'au toit, avec uue I^rge bande jaune pour séparer les deux peintures.

L'un des passagers, attardé en suivant, ouvrit par môgar(le la porte de l'espèce dç dortoir commun de la senbora Vaidoso et de ses filles : il aperçut ces danies déjà habillées pour la fête, et achevant de se contempler devant quelques débris de miroir collés aux murailles. Cinq oa six hamacs serrés les uns contre les autres encombrai6Qt lapiëcç, ainsi que des nippes de toute blancheur et de toute qualité, qui séchaient sur des cordes en travers. Pour plancher, la terre nue; pour plafond, les tuiles; pour tous meubles, les éternelles caisses en bois vert. ouvertes çà et là, et laissant apercevoir un paquet de vêtements en désordre, Un escabeau boiteun supportait pôle-mêle quelques objets de toilette graisseux, ébréchés par le temps et l'usage ; puis toute une apotbieairerie do pommades françaises. Le visiteur effaré referma la porte en hâte et rejoignit les autres passagers.

Une grande table carrée, couverte d'une nappe blanche et entourée de ban<^s de bois fixés dans le sol, était préparée dans la varanda. Des couis en terre, remplis d'une huile rance, armés de longues mèches en coton tourné, servaient de lampes, jetant au-dessus de la salle leurs plartés douteuses.

ih place d6 chaque convive oa voyait deux assieiles» on couteau et une cuiller (de fouFçbettes rarement» le coateau le$ remplate; de serviettes jamais» la nappe cooit maae y supplée toujours).

— Si j'avais été prévenu de la visite de vos seigneuries» dit le senhor Vaidoso en uionlrant la table k ses oonvives, ]&me envoyé au Para et vous aurais fait servir toutei conserves d'Europe; mais le temps m'a manqué.

Eofia le souper commença.

U pbef de police flt les honneurs des dons forcés de M. Hûspedage» avec l'aplomb imperturbable d'une auto* rite brésilienoo villageoise» sans même adresser à ce der^ nier une parole de remerclment ni de souvenir. La femme et )a famille féminine n'étaient pas du bauquet; le$ fem« mes ne mangent pas avec les hommes ; quelques esclaves à psiue velus et les soldats rameurs servaient les con^ Yives-

Pour pain» auprès de chaque assiette, h même la table» sur la nappe, chacun avait son petit tas de farine de ma^ ûioc; de la farina d'agiui, c'est-k-dîre de petits grains jaunes» gros comme des graines de chénevis» durs k casser les dents et d'un goût insipide. Aux deux bouts de la table, quatre plats-gamelles étalaient quatre tas de riz cuit à l'eau, et de mingao» p'est-à-dire de farine détrempée dans une eau. graisseuse,

Comn^e boisson» le porto régnait solitaire; non pas ce porto que rêve tout Anglais en voyage» limpide et doré plus qu'un flacon de Tûlympe, mais du porto fort, épais» chargé de marc et d'alcool ; du vin bleu de Portugal.

Une soupe au poisson, c'est-ii^dire quelques morceaux de poisson demi-cuits» nageant dans une eau pimentée, lit tout d'abord tressaillir le palais bronzé de M. Sharp

lui-même. Vinrent ensuite et simultanément de grandes huîtres cuites, ou plutôt enfumées sur leurs écailles, de Vanta ou du tapir rôti, à la chair rouge, dure et sèche, d'une viande de trentième catégorie, pilis cinq ou six squelettes de poulets baignés dans une sauce au tucupi, qui ferait tousser le plus intrépide buveur d'une barrière parisienne. Le festin se termina par de la mélasse calcinée, dite confiture d'orange ou de citron.

Vainement les passagers se ruaient, avec un courage et un appétit dignes d'un meilleur sort, du poisson à l'anta, et de l'anta aux poulets. A chaque bouchée, on pouvait voiries tètes des plus intrépides se redresser frissonnantes et apaiser à gorgées d'eau leurs bouches emportées. L'un d'eux, un homéopathe, sans doute, voulut goûter à des piments qui étalaient devant lui, sur une assiette, leurs peaux rouges et lisses : il en prit un et mordit à même, comme un enfant dans un fruit. Il crut avoir mordu sur un charbon ardent; et en effel, au bout de quelques minutes, ses lèvres étaient gonflées, ainsi qu'après une brûlure.

Les Brésiliens cependant savouraient avec orgueil et plaisir le souper de sa seigneurie, et sa seigneurie semblait manger pour plusieurs jours. En compagnie du curé, qu'il avait pris à sa droite, il plongeait indifféremment ses mains ou son couteau dans les plats de riz et de mingao, puis dans son assiette et dans sa bouche qu'il gardait toujours pleines à la fois, de poisson, de viande et de poulet. Par intervalles, il essuyait ses doigts aux rebords de la nappe, saisissait une pincée de farine, et la lançait à sa bouche avec une dextérité de jongleur. Il engloutit ainsi tout ce qu'il put contenir, se pressant plus qu'un sanglier domestique; après quoi, il essuya longuement ^^ lioucl^e

au même rebord de la nappe, el se leva pour porter les santés.

Il bot d'abord à la longue vie de Sa Majesté le roi des Français; ce à quoi le capitaine riposta par un toast à Tempereur du Brésil. Puis, s'adressant à chacun des passagers, il bat avec chacun d'eux un petit verre de porto à la santé de chacun d'eux ; et il fit sa ronde si complète, qu'à la fin du repas, le capitaine ayant gravement proposé UD toast aux droits de douane, parce qu'ils font vivre les contrebandiers, le digne magistrat, confondant ses devoirs et sa profession, s'écria d'une voix de Stentor : Vive la eorUrebande! et raconta des histoires à mettre en course tous les douaniers du Brésil, de l'Amazone à la Plata.

Mais si grande que fût la loquacité que lui inspiraient le porto et l'eau-de-vie de M. Hospedage, le contrebandier-magistrat n'avait nullement perdu la mémoire. Aussi, lorsqu'un des désappointés passagers se leva de table pour demander au capitaine de retourner à bord, sa seigneurie commanda le silence avec m geste imposant d'autorité, et annonça aux Européens qu'ayant improvisé un concert à la façon de ceux de l'Europe, il allait conduire ses hôtes au salon.

Bon gré mal gré, mélomanes ou non, repus ou non repus, il fallut suivre sa seigneurie. Tout était préparé pour la réception, et la vaniteuse autorité avait fait réunir le ban et l'arrlère-ban des musiciens de Yigia. Dans le salon, brûlait sur l'appui de la fenêtre une lampe en cuivre, jetant par trois becs trois lumières fumeuses, et, à travers un nuage plus épais que celui d'une tabagie moderne, les passagers de la Caroline aperçurent tout d'abord une blanche douteuse, madame la chef de police, qui attendait les invités en l^compagnie de ses quatre filles. Elle était

Si L*AMAZONB

splendidement couverle d'une robe de sole couleur gorge de pigeon, en cheveux, avec tant de bijoux et de chaînes au col, aux bras, aux mains, qu'elle avait l'air d'avoir emprunté l'échoppe ambulante d'un marchand de chaînes de sûreté. Elle n'ouvrit pas la bouche, oscilla seulement le buste à l'entrée de chaque visiteur, puis alla s'asseoir à l'extrémité de la pièce, derrière les musiciens, et ne quitta plus sa place de toute la soirée.

Ses quatre filles, vêtues de blanc, mais sans bijoux, se tenaient debout à côté de l'orchestre, et ne levaient ni les yeux ni la tête des partitions musicales qu'elles tenaient à la main. Cinq guitares, quatre flûtes et trois violons étaient perchés sur des musiciens, perchés euxmêmes sur des tabourets empruntés à l'église : attendant en silence et dans une attitude respectueuse l'ordre de l'autorité.

Tout d'abord, sa seigneurie alla s'asseoir sur un haut fauteuil situé contre un des murs de son salon, audessous de son portrait, où elle était représentée en grand costume : encadrée d'une large baade de bois peinte en bleu, regardant de face d'un air théâtral, une main sur la garde de son sabre, et l'autre étendue comme un orateur qui va parler. Quand tout le monde fut entré et placé, les uns assis, presque tous debout, le senhor Vaidoso fit signe de fermer portes et fenêtres pour ne laisser fuir aucun son ; puis, se tournant vers le plus âgé des violons, qui paraissait cumuler les fonctions de chef d'orchestre et de premier virtuose, il ordonna de commencer.

Le concert commença :

Quamquam meminisse horret

incipiom. C'était du français : la UaTuUlam, Les quatre

flUes cbaQUient : les violons, Mies et guitares allaient h l'umsson, chacun de 3on cdté, chacun son essai da Marmllaise; sans s'interrompre» si ce n'est les flûtes et los voix pour reprendre haleine. Les chanteuses ne passèrent ni un versy ni une note, C'était atroce, inouï, infernal :^t 1q musicien incompris, passager de la Camlws, avoua plus tard que, même aux heures les plus désordonnées de son imagination musicalei il n'avait jamais rêvé hruit aussi complet,

M, le chef de police marquait la mesure de la tête et du pied ; M* le curé témoignait de sa satisfaction en faisant h ses deux oreilles des parabruits ayec ses mains : la Marseillaise finie, le magistrat donna Texemplé de$ applaudissements, et adressa tant h ses filles qu'aux mu* siciens quelques éloges, qui provoquèrent presque immé-^ diatement Texécntion d'un nouveau morceau.

Ce fut une romance portugaise interminable, M< de Cinnanion compta les couplets jusqu'au onzième, après quoi la précipitation des exécutants l'empêcha de compter ; mais il estima le tout à environ deux douzaines. Les jeunes musiciennes la chantèrent à voix aiguës et variée^i qui, jointes au bruit des instruments, ne laissèrent devi*^ ner ni l'air, ni même les paroles. Mais, en fait de musique, la bonne comme la mauvaise, ne suffit-il pas d'entendre? Comprendre est du luxe.

La ropiapcc, sans nul doute, était mélancolique, car la senbora Yaidoso pleurait à plein mouchoir, et sa sei^ gneurie elle-mêmet Fimpassible commandant, était vi* siblementémue. Toutefois le morceau fini» l'admiration paternellp dessécha la sensibilité de l'auditeur» et le glorieux père des quatre Malibran de Vigia joignit ses bravos 9UX bravp$ frénétiques de ses administrés. M. le padro

était violet à force de crier en trépignant, des pieds comme des mains. L'une des guitares, dans son enthousiasme — politique, — applaudit vivement en regardant Taulorité. Enfin quelques passagers, emportés par l'exemple, ou pouç régler la note du souper, offrirent impudemment des éloges, des bravos et bon nombre de gestes satisfaits.

Les jeunes cantatrices s'épanouirent comme des pivoines, et fredonnèrent à demi-voix un nouveau supplice. Les instruments tressaillirent sur leurs tabourets, et, sous le coup d'un triomphe aussi complet, le concert allait recommencer plus fort. Mais le capitaine était à bout de patience. Il regarda ses passagers. Trois ou quatre à peine faisaient encore bonne contenance; la plupart étaient dans un état digne de pitié. Baignés de sueur et d'ennui, sous les souffrances croissantes d'un festin pimenté, d'un concert impitoyable et du manque d'air par quarante degrés de chaleur, dans la fumée d'une lampe nauséabonde, ils restaient là comme des attachés pour la torture.

Interrompant les préludes de la mélodie nouvelle qui se préparait, M. Sharp, à voix haute, chargea M. Hospedage de dire au chef de police, que l'heure de la marée étant arrivée, il était forcé de retourner à bord et d'emmener ses passagers.

Le magistrat connaissait parfaitement les heures de la marée, qui ne montait pas encore ; il se récria sur les exigences du capitaine; mais ce dernier, sans même attendre une réponse, ouvrit brusquement la porte du salon, et ne s'arrêta que dans la rue.

Vainement sa seigneurie fronça des sourcils olympiens, et se plaignit amèrement d'un procédé tout à fait impoli, disait-eUe, inouï jusqu'alors, envers le commandant supé-

rieur de Vigia, d'une ville brésilienne comptant plus de six mille habitants! Dame Yaidoso s^éventa avec son mouchoir pour cacher la roogemr qui montait à ses joues; les guitares s'agitèrent ébahies sur leurs tabourets, et les jeunes musiciennes jetèrent sur les passagers auditeurs des regards chargés de muettes prières.

Mais le départ de M. Sharp fut contagieux comme un mauvais exemple. Parmi tous ceux que leur heureuse étoile avait placés près de la porte de sortie, ce fut un sauve qui peut successif, mais général : bientôt il ne resta de patients que les infortunés qui, traqués de l'autre cdté du salon, n'osèrent pas traverser à découvert le champ de souffrance déserté par les heureux fuyards.

Une fois hors d'atteinte, M. Sharp se tourna vers cevfx qulTavaient suivi :

—Messieurs, dit-il, quoi que j'aie fait pour nous délivrer, la marée m'oblige à séjourner encore deux heures devant Vigia. Que ceux qui veulent rester, restent ; moi, j'en ai trop, da souper, de la musique et de sa seigneurie. Je retourne à bord.

Hais nul de ceux qui avaient eu le courage de fuir n'était tenté de rentrer.

Quant aux captifs, par place ou par patriotisme exagéré, te dépit de l'amphitryon les délivra bientôt. Sa seigneurie, froissée dans tous ses orgueils, se leva : puis, sans vouloir écouter, ni les consolations du padre, ni les excuses des Brésiliens, qui s'offraient à ramener le capitaine, die se retira dans ses appartements. Alors chacun composa sa révérence, son sourire, son petit mensonge de palitude, et prit congé de la senhora, qui s'éventait toujours, toujours assise et silencieuse. Dix minutes après, tout le monde était à bord» et ceux qui, à terre, avaient

5S L'aMàZÔKë

Applaudi f louange^ remercié avec lé plus d'effdsioii, ceux-là surtout se prireut à railler sand pardon et lô souper, et I9 concert, et le« toilettes, et la ville entière.

Led rires retentissaieut encore sur la dunette de la Caroline, et âiacun faisait de sou mieut de Fesprit aux dépens de ses hôtes, lorsque le canot de M. Hospedage, resté à terre avec les Brésiliens, arriva contre le bord. Le négociant, appelant quelques matelots, commença de faire charger sur la Caroline une vache et plusieurs cages pleines de poules, de canards, etc. Vainement le capitaine hésitait à accepter des offrandes d'autant plus magnifiques qu'elles composaient toute la basse-cour de Thospitalier habitant. Les Brésiliens firent comprendre à M. Sharp, que ce serait faire injure à leur compatriote de ne pas agréer ses présents, et M. Hospedage lui dit :

— C'est une vieille coutume brésilienne de fournir à ses hôtes le repas qui suit le départ ; mon père n'y manquait jamais, et il appelait cela nourrir le souvenir. Je n'ai pas pu vous recevoir à terre, laissez-moi du moins faire comme mon père faisait, aux jours d'autrefois.

M. Sharp accepta. Sur les instances du capitaine et des passagers, le négociant consentit à venir jusqu'au Para reconduire son parent. Il retourna à terre avertir de son voyage impromptu, et revint presque aussitôt à bord. Ses esclaves attachèrent son bateau à l'arrière du navire, et bientôt, la Caroline leva ses ancres et fut emportée lentement par les flots de la mer montante. La ville disparut dans l'ombre ; les pâles lumières qui çà et là brillaient à ses maisons effacées rayonnèrent quelques instants; mais un brusque détour du canal lei cacha bientôt; et pour chacun désormais, ces maisons, ces hommes, cette ville qu'Us avaient désirée^ comme on désire l'aurore par une

ouil do tempête : tout cela oe fat plus rien pour euxl rien qu'uD songe effacé! qu'un souvenir I celle ombre des réalités passées, qui seule survit quelquefois aux choses de ce moodel

Le vaisseau, cependant, glissait sur les eaut, emporté parle courant et par une brise légère qui, dans ces parages, se lève toujours avec la mer montante. Le canal dd Vigia sinuait comme un sentier de chamois; et, dans l'obscurité de la nuit, on découvrait à peine par l'arrière un élroit espace de flots qui reflétaient les étoiles du ciel ; parlout ailleurs, à bâbord, à tribord, à Tavaût, on ne voyait que les arbres des rives qui passaient rapides aux deux côtés du navire, et semblaient devoir à tous instants se prendre dans les cordages. Mais Antonio veillait : le capitaine, comme les passagers, confiants dans Fœil exercé (lu pilote, voyaient sans crainte leur vaisseau courir à travers la forêt, et, sous la joie générale d'une prochaine arrivée, des bruits de voix et de rires sonores troublaient le morne silence de la nature équatoriale.

Le calme du désert ne dura pas longtemps ; on entendit (ont à coup au lointain quelques bruits, comme des cla*lueurs étouffées, qui traversèrent l'espace et cessèrent presqae aussitôt. Mais le bruit recommença, et on put distinguer des hurlements continuels, formidables, comtnô si le concert de Vlgia se répétait au loin. M. Hospedage apprit aux Européens que ces cris rauques, le bruit le plus fréquent des forêts américaines, provenaient des guaribes ou singes hurleurs, dont une bande errait proba^ blement sur les bords du canal de Vigia. £n effet, h un détour du fleuve, les cris devinrent subitement si rapprochés qu'ils semblaient j^rtir du navire noéme; les passa-* gers entendirent un bruit de feuilles secouées. C'étaient

les gnaribes qui fuyaient, courant sur les branches des arbres, aussi vite que le comportent leurs paresseuses allures, et sans cesser leurs cris discordants. La Caroline s*éIoignant rapide, les hurlements s'effacèrent bientôt dans le silence de la nuit.

Le navire marcha pendant toute la marée; mais il fut forcé de s'arrêter lorsque le perdant commença; et, au matin, quand l'aube fît lever les passagers, la Caroline, mouillée à l'entrée du canal, avait devant elle le fleuve étendant son horizon infini, et sur le côté, la forêt bordée, tant que la vue pouvait s'étendre, d'un banc de sable uni.

Près d'eux, sur la plage, une montarie était échouée, el cinq Indiens fumaient, accroupis auprès d'un feu, tandis que des fournies indiennes assises autour d'un filet de pêche, en réparaient les mailles brisées.

Leurs corps rouges se dessinaient éclairés à la fois par les premières clartés du jour et par les lueurs des flammes du foyer. Les femmes avaient un jupon; les hommes étaient nus, sauf une corde légère qui ceignait leurs reins. Aucun des pêcheurs ne semblait s'inquiéter dti bâtiment qui était venu troubler leur solitude.

Quand le long filet, garni par en haut de morceaux de bois de balsa légers comme des lièges, et par en bas de balles de plomb attachées ensemble, fut réparé à leur gré, les hommes se levèrent. Deux d'entre eux allèrent prendre chacun une longue perche de bois attachée aux deux extrémités du filet; puis l'un des pêcheurs, entrant dans l'eau, avança ainsi cent pas environ : quand le flot lui vint à hauteur des épaules, il se tourna et commença de marcher en se maintenant toujours à même distance du rivage, tandis que son compagnon côtoyait la plage par un pied d'eau seulement. .

Pendant ce Icmps, les aulres Indiens étaient montés dans la montarie : d'un coup de pagaye, ils se dirigèrent en dehors du filet; et, pendant que Tun d'eux conduisait le baleau lentement, sur une ligne parallèle aux pêcheurs, les aulres battaient Teau à Faide de longues gaules, pour empêcher les poissons de fuir de leur côté, c'est-à-dire vers le large.

Cependant les Indiens qui promenaient le filet avançaient lentement, en droite ligne. Quand ils eurent ainsi marché pendant dix minutes environ, celui qui était le plus avancé dans l'eau revint vers le rivage, toujours escorté de la montarie, et se rapprocha peu à peu de son compagnon. Les deux pêcheurs, et, avec eux, les deux extrémités du filet se réunirent. Les trois hommes du canot se joignirent aux deux autres, et tous les cinq commencèrent à tirer le filet à la plage. Les femmes de la Groupe, entrant dans l'eau à leiir tour, prirent les gaules, battirent les flots pour empêcher les poissons de s'échapper en se rasant dans la vase, et bientôt, dans toute la partie du fleuve enserrée par le filet, on vit s'élancer ou nager à fleur d'eau, des poissons qui luisaient comme des éclairs aux rayons du soleil levant.

Le cercle se rétrécit peu à peu ; les poissons parurent plus nombreux, plus agités, à mesure qu'ils manquaient d'espace dans la prison mouvante qui se resserrait sur eux. Les cinq hommes ne suffisaient plus à tirer cette masse pesante de corps pressés. Les femmes vinrent à leur aide, et tous ensemble faisant un dernier effort, les passagers pureut contempler sur la plage une masse de poissons de toute espèce et de toute grosseur, que M. Hospedage estima à deux cents livres au moins.

Aussitôt les femmes prirent un à un les plus gros et les

jélèrent au loin vers le milieu du banc de sable, tandis que les hommes maintenaient le filet. Quand 11 ne resta plus que des poissons de petite taille, qu'on apercevait sautillants h travers les mailles, les Indiens retournèrent à letlr feu, tandis que les femmes, s'asseyant à terre à moitié dans Teau, secouaient sur le sol un flot dé menu poisson à faire la joie d'un pêcheur européen. Elles nettoyèrent ftctivemetit le filet, arrachant les branches et les débris de végétation qui y étaient accrochés, renouant les cordes brisées, rajustant les plombs, réparant tout. Lés hommes cependant fumaient, silencieusement accroupis sur le sable autour do feu.

Quand tout fut prêt de nouveau, les femmes âe portèrent un peu plus loin, sur une autre partie du rivage, à quelques brasses seulement du navire. Les Indiens alors se levèrent lentement, et la pêche recommença de la même manière. Mais tout à coup celui des pêcheurs qui était le plus avancé dans Teau, et dont on n'apercevait que la tête au-dessus des flots, poussa un cri de détresse. Sa tête disparut un instant pour reparaître un peu plus au large, à quelques pas de la perche du filet, qu'on voyait surnager en dérive à la-surface des eaux.

Les femmes, l'autre pêcheur et les Indiens de la môntarie regardaient silencieux, mais sans avancîer, leur camarade qui paraissait se débattre k grand'pelne contVé un ennemi sous-marin. Il s'engloutit de nouveau pendant une minute environ; minute de terreur pour les passagers qui contemplaient cette scène du haut du navire; minute d'attente impassible et muette pour les Indiens. 11 reparut enfin à la surface, nageant à mouvements débiles : et se rapprochant du rivage, il réussit à se lever dans les flots, qui montaient encore jusqu'à ses genoux : son corps rou-

geAtre se dressa un moment au-dessus des eaux jaunes de la rivière. Mais il retomba presque aussitôt, vaincu par la douleur ou par une force supérieure, qui l'attirait au fond da fleuve. II se roula dans Veau, sans direction, comme un cadavre qu'un flot puissant roule sur une grève, et, & ce moment, les passagers aperçurent avec horreur un serpent noir passant lentement h fleur d'eau, tantôt sur son corps^ tantôt sur ses jambes, qui frémii^^ saient par mouvements convulsjfs.

— C'est un puraqué, une couleuvre électrique I cri^ M.Hospedage.

Aussitôt le maître. Malcontent, qui regardait cette scène sans comprendre le danger que courait l'Indien, tant l'apathie de ses compagnons était absolue, se jeta du haut du navire dans l'eau profonde où la Caroline était mouil« lée. En upe seule brasse il fut au rivage, et en trois bonds près du naufragé, sur lequel le serpent continuait h pro^ mener lentement son corps noir.

Là, il se baissa et voulut saisir le reptile par le milieu du corps pour l'arracher de sa proie; mais, en le touchant, il sentit aux coudes et aux genoux une eom-* motion instantanée, douloureuse, comme celle d'une dé-^ charge de machine électrique, qui le fit reculer malgré lui.

A la vue de ce nouvel ennemi, le reptile, abandonnant sa première proie, se roula jusqu'au maître d'un raouve-» meut rapide, et, arrivant sur lui, enroula autour de ses jambes son corps visqueux et noir.

La secousse électrique fut terrible, car Malcontent poussa uu cri de douleur, saqla en l'air comme s'il eût marché sur du feu et tomba dans Feau. Aussitôt l'animal, quittant les pieds de sa victime, monta sur son corps, qui, par le

peu de profondeur des flots, était à demi découvert, et commença de passer sur lui lentement. Le maître se releva à moitié, et de ses deux mains s'efforça d'écarter le reptile; mais l'oppression qu'il éprouvait était si forte, les secousses si répétées, qiie ses bras retombèrent inertes le long de son corps, et que, se sentant étouffé sous des étreintes incessantes , il n'eut plus assez de force pour chasser son ennemi.

Du haut de la Caroline ^ les matelots avaient^ vu la chute du maître; trois ou quatre s'ébranlèrent pour le secourir. Le mousse, plus agile que les autres, arriva près de lui au moment où, brisé par les commotions électriques. Malcontent ne se débattait plus qu'à peine sous le serpent. Sans hésiter, sans calculer sa force ni le danger, l'enfant saisit à deux mains la couleuvre et la lança vers la haute plage du côté du feu. Il ressentit une commotion violente, sans se rendre compte de la cause de sa douleur momentanée; mais, soit que ses muscles fussent moins fortement atteints par le fluide électrique, soit que le serpent fatigué fût à bout d'électricité, l'enfant ne parut pas s'inquiéter de cette secousse. Avec la vivacité de son âge et de son affection, il souleva la tête du maître, qui commençait à revenir à lui, et déjà il le traînait hors de Teau, lorsque deux matelots arrivèrent à son aide. Tous trois ensemble enlevèrent Ip malade, qui avait la tête perdue et pouvait à peine proférer des sons inarticulés, tant il avait d'oppression.

De la dunette du navire, M. Hospedage leur cria de l'étendre dans l'eau, de lui en faire avaler quelques gouttes, puis de laver à grand flot le derrière de sa tête et ses tempes ; ils obéirent, et, en effet, au bout de quelques minutes, Malcontent respira plus librement ; bientôt

ii fut en état de se lever et de faire quelques pas sur le rivage avec l'aide des matelots.

Quant à l'Indien délivré par l'arrivée du maître, après être resté quelques secondes immobile, étendu comme un mort, il se souleva, et parvint à s'asseoir sur le rivage, toujours dans l'eau. Ënûn il se mit sur les genoux d'abord, puis se dressant péniblement, il marcha du côté du feu. Mais sa faiblesse était si grande, que, bien que séparé du foyer par une distance de quelques pas h, peine, il trébucha et fut obligé de s'asseoir de nouveau.

L'un des matelots descendus s'avança vers lui ; mais l'Indien fit un geste de refus, et, après un repos de deux ou trois minutes, il se releva et arriva jusqu'au feu, auprès duquel il s'étendit comme pour dormir.

Aucun de ses compagnons ne s'inquiéta de lui, ni pour lui offrir assistance, ni pour s'informer de son état.

Ils regardèrent sans se déranger et d'un œil indilTérent les blancs s'empresser autour de leur blessé, puis l'Indien gagner le feu à grand'peine ; et avant que Malcontenl et ses hommes fussent remontés à bord, toute la troupe avait de nouveau repris le filet, et la poché recommençait comme si un des leurs, fils, père, frère peut-èlre, n'avait pas failli périr!

Tandis que le maître, soutenu par les matelots, essayait sur le rivage ses pas encore débiles, le mousse, rassuré désormais sur le sort de son protecteur, chercha des yeux le reptile qui avait failli causer sa mort. Il l'aperçut se roulant lentement sur le sable sec du rivage et cherchant l'eau qu'il semblait ne pas voii" ; l'enfant prit une des branches enflammées qui brûlaient au feu des Indiens, et, ^'approchant du serpent, il lui asséna sur la tête un coup âe toute sa force. Mais il ressentit au bras, en frappant le

reptile, une secousse telle, qu'elle lui fit tomber le bàlon des mains. Quant au puraquè» il reploya son corps noir, long comme celui d'une grosse anguille de nos climats, se tordit sur lui-même à mouvements pressés, et resta sur le sol immobile, sans vie apparente. L'enfant laissa le reptile et rejoignit le navire.

Après que Malcontent eut largement satisfait à la curiosité des passagers, en leur expliquant les sensations douloureuses qu'il venait de subir, M. Hospedage, à son tour, initia les Européens aux étrangetés de l'anguille ou couleuvre électrique.

— * Dans le bas Amazone, dit-il, le puraqué est un dan* ger véritable pour les baigneurs imprudents qui n'ont pas une longue pratique de ces contrées : au Para même, devant la ville, tous les ans deux ou trois baigneurs périssent suffoqués sous les atteintes de ces conleuvres^

— Mais alors comment ose-t-on se baigner en pleine eau? dirent quelques passagers d'une seule voix.

— Ah ! reprit M. Sharp, comment se baigne-t-on à la mer par les requins, au Rhône par les courants, & la Loire par les sables mouvants? comment ose4-on chasser, naviguer, monter à cheval, voyager par les accidents qui surviennent? S'il fallait toujours et partout tout craindre, rbomme resterait au fond de sa demeure, torpille végétale.

D'ailleurs, sous Téquateur, le bain est une seconde vie; puis toutes les plages ne sont pas infestées de couleuvres électriques; toutes les couleuvres ne viennent pas attaquer les baigneurs : c'est seulement quand elles ont des petits et qu'on approche de leurs nichées, qu'elles se défendent à leur manière en paralysant l'agresseur à coups d*él«c^ tricité.

— C'est vrai, dit le Brésilien : les Indiens prétendent même qu'un moyen certain de se préserver d'elles est de porter un anneaa d'or, parce qu'alors on peut les prendre impouëment sans ressentir de secousse électrique. Quoi qu'il en soit, il est d'ordinaire facile de se délivrer de leurs étreintes, car elles sont [rarement aussi grosses que celle que vous venez de voir. En général elles ont la taille de vos petites couleuvres de France. Qn assure cependpiQt que daus les grands lacs et les savanes noyées qui régnent derrière les Guyanes, sur les affluents orientaux du Eio Braoco, on en rencontre de monstrueuses» ayant quinze à vingt pieds de long sur huit h dix pouces du diamètre. Celtes-là ne se meuvent qu'à peine, et restent à la même place des semaines entières. Le courant d'électricité qu'elles dégagent est si fort, dit-on, qu'elles paralysent aa passage, les oiseaux et les quadrupèdes que le hasard fait arriver près d'elles, dételle sorte qu'elles n'ont qu'^ se rouler d'un pas, pour saisir leur proie frappée d'inertie.

— J'ai entendu parler de ces énormes couleuvres, re« prit M. Sharp; mais je crois que l'imagination fantastique des Indiens leur a donné des proportions et une force exagérées ; cependant cette propriété de paralyser les ani-i maux de petite taille qui passent dans leur atmosphère électrique, expliquerait d'une façon plausible les serpeqts fascinateurs, cette assertion si ridiculisée des voyageurs antiqoes. De toute manièps, il faut que ces animaux în«* spirent aux Indiens une horreur mortelle, car vous av«% vu que pas un n*a porté secours à son camarade au moment où la couleuvre l'entraînait en pleine eau.

-- Oh ! dit M. Hospedage en souriant, ce n'était pas la terreur des couleuvres électriques qui enchaînait les In* tout à l'heure ; c'était leur insouciance superiti-

lieuse. Beaucoup d'entre eux pensent qu'on ne doit pas sauver un homme qui se noie. En^'oulre, ceux qui sont là sur ce banc sont des Muras, si je ne me trompe, et les Muras sont de tous les Indiens de l'Amérique du*Sud les plus paresseux, les plus I&ches et les plus voleurs. Comme vous le pouvez voir, ils ont les cheveux légèrement frisés, le teint brun, les lèvres épaisses; on dirait, et je le crois, qu'ils ont eu originairement du sang de nègre, qui s'est perpétué dans leurs veines. Toutes les autres nations indiennes les traitent comme des parias, comme les Sioux de la prairie dans l'Amérique du Nord. Il est même des tribus qui font gloire et métier de les chasser. Demandez à votre pilote, qui, aux peintures effacées de son corps, me parait être un Mundurucu ou un Parintintinlin?

Et se tournant vers Antonio qui, couché près de la barre de son gouvernail, fumait gravement une immense pipe en porcelaine que M. Sharp lui avait donnée :

— Ne sont -ce pas des Muras , ces hommes? — Si, dit le chef sans se déranger. Et crachant à terre avec mépris, il étendit le bras en disant : ^

— • Muras! nation de femmes! un seul Mundurucu fait fuir une tribu de Muras.

M. Hospedage traduisit les paroles du chef, et les passagers se prirent à rire de sa forfanterie belliqueuse. Le capitaine, en ce moment, donna Tordre à l'un des matelots d'aller à terre et d'acheter aux Indiens du poisson frais pour tout l'équipage.

-— Emportez un couteau ou une vingtaine d'aiguilles, dit le Brésilien^ car ils ne connaissent pas l'argent, et pour ce prix, prenez autant de poisson que vous en pourrez emporter.

l.es matelots descendirent sur la plage avec M, Bleeder»

qui voulait voir de près la couleuvre électrique. Le marché fut conclu. M. Bleeder et les hommes revinrent bientôt, les uns avec un sac plein de poisson, l'autre rapportant triomphalement la couleuvre. Il l'avait trouvée vi« vante encore, et pour l'achever sans la mutiler, il lui avait arrosé la tête avec de l'acide nitrique. Elle mesurait quatre pieds de long sur deux pouces de diamètre.

Chacun, occupé à contempler le reptile mort, paraphrasait de son mieux et embellissait déjà les explicati(»s de M. Hospedage sur les propriétés électriques des puraqués, lorsqu'une vigilinga parut au large, louvoyant vers la terre pour avancer contre le courant. Au moment où elle se trouva à l'extrémité d'une bordée qui la rapprochait du navire à portée de voix, Antonio se leva tout à coup et poussa un cri guttural aigu et prolongé. Un cri semblable partit de la vigilinga et arriva jusqu'à la Caroline, porté par la brise du large .^ C'était le canot du chef, qui, monté par Pedro, continuait sa route vers le Para.

Mais le cri qui avait détourné l'attention des passagers produisit sur les Indiens de la plage un tout autre effet. C'était un cri de Mundurucu. Sans examiner si l'ennemi juré de leur race venait ou non vers eux, s'il était seul ou i^Qîvi, les Muras qui mangeaient, autour du feu, des pois^ sons qu'ils faisaient brûler un à un sur les charbons ardents, se levèrent tous ensemble, la tète dressée, prêts à fuir : inquiets, effarés comme des daims qui, par la clairière, entendent tout à coup les abois lointains d'une meute de chasse. Puis, quand Pedro, pour répondre au chef, poussa de son côté le cri de sa tribu, les cinq hom- "îes, abandonnant tout, poisson, filet, femmes, canot, s'enfuirent précipitamment vers la forêt.

— Vois! dit Antonio en regardant le capitaine et lui

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montrant du geste les Indiens qui fuyaient , Antonio ne ment jamais.

Le Mundurucu avait compris les rires douteurs des pas* 3agers, et, selon toute apparence, il n*avait poussé ce cri de ralliement que pour montrer h ses alliés blancs la terreur que sa tribu inspirait aux autres nations.

Quant aui^ fe^imes des Muras, elles n'avaient pa^ interrompu leur travail et continuaient h faire fumer le produit de leur pêche. Au bout de quelques minutes, Tune d'elles fit entendre un cri doux et léger comme celui d'une hirondelle qui s'envole , et bientôt les passagers virent sortir de la forêt les cinq fugitifs, qui revinrent tour à tour s'asseoir autour du foyer et reprendre leur repas interrompu.

Les terreurs des Muras défrayèrent longtemps les conversations des passagers ; mais le capitaine, que Texemple de la vigilinga enhardissait à faire route, fit demander à Antonio s'il pe voulait pas essayer de lutter aussi contre le courant du fleuve.

Sans répondre, le chef lui montra sa vigilinga qui per-r dait plutôt qu'elle ne gagnait de route.

— Il a toujours raison, dit M. Sharp, et dans mon impatience européenne, je fatiguerais mon navire qui fait de r^u comme une éponge, sans avancer d'une encablure.

En effet, pour remonter le grand fleuve près de sa bouche, il faut patiemment attendre le moment où la marée commence à monter : alors seulement l'Océan et la rivière luttant l'un contre l'autre à forces égales, le courant diminue et permet aux navires de profiter du vent. Dans le cas contraire, il fautresteràl'ancre jusqu'à l'instant où la marée montante forme victorieusement son contre-courant qui, jusque bien au-dessus du Para, chasse avec une

lES RÉVÔLféS DU PARA 71

Tiolence excessive. Une fois en pleine rivière, à qnatre- TiDgts lieaes de la mer, les marées s'arrêtent , mais les vents généraux qui remontent le fleuve, permettent aux navires de refouler le coarant.

Le chef ne perdit pas une seconde. Dès que Tinstftnt lui parut foyorable^ il alla au capitaine et, le touchant à Fépaale, loi montra silencieusement la rivière.

Désormais habitué aut habitudes de son pilote, M. Sharp comprit et donna Tordre d'appareiller. Le navire reprit sa marche, et de nouveau perdit de vue la côle : le reste da Jour et toute la nuit s'écoulèrent dans les alternatives d'une navigation monotone, et d'ancrages pins monotones encore, assez éloignés du rivage pour ne laisser distinguer d'un cdté qu'une masse verte , et de l'autre l'uniforme étendue des flots. Le lendemain, les passagers découvrirent par l'avant des lies de verdure qui apparurent à leurs yeux conund un autre rivage. Peu h peu, la Caroline , suivant sa route , se rapprocha des lies aies distinguer les unes des autres. Enfin, elle entra dans le dédale qui encombre la rivière aux approches du Para.

Dès lors, quand le soleil de trois heures déclina sur Thorizon et que la nature, délivrée de ses rayons en feu, sembla s'éveiller pour respirer les brises du soir, des myriades d'oiseaux commencèrent à traverser la rivière audessus des lies : la vallée de l'Amazone est comme un immense jardin- volière tout plein de fleurs et d'oiseaux.

D'instant en instant, on vit passer tantôt ensemble, tan- Wt lonr à tour, des bandes de canards noirs qui allaient perdus dans les hauteurs des airs ; des troupes de jabunis noirs ou blancs aux grandes ailes, aux longues pattes étendues, au vol de cigognes; des araras rouges ou bleus, luisants sous le soleil, allant deux à deux » en jetant par

inlervalles leur cri grave et discordant ; des perroquets jaunes ou verts, aux reflets de feuilles, passant par couples pressés et criards ; des aigrettes blanches aux ailes allongées d'un cygne lointain , allant solitaires , de plage en plage, rasant les flots; puis, sans cesse, des vols sautillants de perruches vertes frangées de jaune , de blanc, de bleu, traversant l'espace avec des gazouillements aigus, tourbillonnant sans route fixe par bandes vagabondes, comme des passereaux de nos plaines attroupés pour l'hiver.

Par moments, au lointain, une barque d'Indien silencieuse se détachait, alcyon voyageur, sur les flots de la rivière. Sa voile rougeâtre et basse, ou la branche verte qui lui servait de voile, passait éclairée sous les rayons empourprés du soleil et disparaissait derrière une lie. Le fleuve charriait lentement ses eaux jaunes par lames miroitantes, morceaux de glace agités au soleil : un essaim d'Iles de verdure diaprait les flots sous ses touffes isolées : de grands poissons aux écailles argentées, aux reflets d'or ou de nacre passaient en se jouant à la surface des flots.

Quand le navire rasait une lie, les passagers étonnés découvraient un amas confus d'arbres de toutes espèces, de toutes tailles, de toutes feuilles : des palmiers aux gerbes retombantes, qui pendent comme des chevelures . des caoutchouquiers au clair feuillage, des andirobas, des castanheiros, etc., tout chargés de branches, de fruits, de lianes torses, d'excroissances parasites aux larges feuilles, aux larges fleurs : entrelacés comme des serpents : verts, de ce vert éternel que vivifie l'équateur, de ce vert sans poussière, tantôt sombre avec des reflets de velours, tantôt scintillant sous le soleili comme une coupe de cristal.

Le soleil» éblouissant et splendide, dorait de ses rayons inclinés ce fleuve, ces oiseaux, ces lies : la chaleur était lorabée : le vent du soir montait, les voiles gonflées de la Carolim rabattaient sur le pont du navire son souffle rafraîchissant : à tout instant des brises imprégnées des senteurs de la terre enveloppaient le navire d'une effluve embaumée ; et chacun se sentant vivre, s'enivrant de parfums, d'air et de lumière, regardait, silencieux, cette nature luxuriante, qui germait Tespérance comme un amour naissant.

Tout à coup, au détour d'une lie, dans le lointain, une ville apparut, baignée de verdure, à demi masquée par des mâts de navire, inondée de clartés. Ses hauts clochers, ses cocotiers, ses bananiers verts, ses maisons rouges et blanches resplendissaient au soleil comme un foyer de lumière. C'était Bélem, le Para, le portl Jamais ville féerique des contes orientaux n'apparut au voyageur ébloui, plus brillante d'espoirs, de lumière et de splendeur équatoriale.

Dc^rt d'Antonio. — JH. JHerry, le eorrcspondani de Im CmroUne» — l«a conniisslon •aoltalre*

Aimer, boire et chasser, voilà la vie hamaine... . • L'amour de ton cœur s'appelle d'un beau nom :

La liberté. .

Oui, la liberté meurt sur lo fumier des villes. Oui, vous qui la plantez sur vos guerres civiles, Vous la semez en vain même sur vos tombeaux.

Â. DE Musset.

La Caroline quitta bientôt les lies et entra dans un large canal où, n'étant plus abritée du vent qui soufflait

7i l'amàzonb

fatorabto à son entrée, elle poursnivit sa marche à pleines voiles. A voir sa coque inclinée, toute à la bande, et Tëcume jaune qui déferlait à ses flancs, on eût dit qu'elle devinait le» justes impatiences de ceux qu'elle portait.

Bientôt elle rangea par bâbord le fort du Para qui s'ë* croule sur un Uèt en avant de la ville : — l'imprenable forteresse, comme disent les Paraenses, qui, à elle seule, arrêterait l'Europe entière, — et que l'avant bien poussé d'un chaland de charbonnier ferait effondrer; dont les murs lézardés, tombent, comme si le fer d'une escadre alliée avait labouré ses murailles, et qui toujours garde des blessés dans ses murs : elle qui cependant n'a jamais servi qu'au coup de canon du matin et du soir ou à fêter

Mais le feu de ses propres canons el l'impéritie de ses artilleurs valent pour elle comme pour eux le feu des combats ; et on raconte par la ville, qu'il ne se canonno jamais une fôte d'empereur, une arrivée de président, une cérémonie poudrifèrc quelconque, sans des bras emportés et un canon qui éclate!

La forteresse s*effaça bientôt dans la brume du soir, et la Caroline jetî^ l'ancre avant le Para à l'autre bout de Id baie, qui règne devant la ville. C'est là que tout bâtimeni de commerce doit attendre tour à tour la médecine, la police, la douane, exposé à tous les vents, sans lazaret, sans communication même de vivres avec la terre, espérant le bon plaisir des autorités brésiliennes! La nuit était tombée presque enliërement, et les lumières de Bélem révélaient seules son voisinage.

Le navire n'avait pas encore achevé d'éviter au flol, quand le chef quitta son gouvernail, alla jusque dans le carré chercher l'un des jeunes Brésiliens, et le conduisant

an capilaine, réclama les aimes «t le tafia stipulés pour son pilotage.

*- N'es-ta donc pas bien k bord, dit H. Sharp, qne tu ?enx partir? -* Je te donnerai tout demain matin. ÎI fout attendre les visites d'usage.

— Antonio a promis de te conduire à Bélem» dit le pilote, tu es à Bélem. — Antonio veut débarquer.

— Attends jusqu'à demain, repnt M. Sbarp, j'ai besoin de toi à bord pour justifier d*un pilote.

— C'est bon, dit l'Indien.

Mais au lieu de rejoindre le gouvernail au pied duquel il dormait d'ordinaire, il s'en fut à l'avant; là il poussa à deux reprises un cri prolongé, et attendit. Un cri semblable lui répondit : aux lueurs douteuses du crépuscule et des étoiles naissantes, une voQe parut entre la ville et le navire; aussitôt on entendit le bruit d'un corps qui tombe à l'eau, et le matelot de quart jeta par la nuit ce cri terrible, ce cri que tout homme qui l'a entendu, entend toute sa vie.

— Dn homme à la mer! '

Passagers et matelots s'empressèrent sur les bastingages, et le capitaine donna Tordre d'armer un canot; mais la voix railleuse du mousse cria :

^ Ce n'est pas la peine, capitaine ; c'est le pilote qui s'est jeté à l'eau et va vers son bateau. Voici sa télé qui sort des flots du côté de sa vigilinga.

Celait rindien, en effet, qui n'avait pas voulu attendre jusqu'au lendemain, et rejoignait tranquillement son canot à la nage.

Les passagers étaient dans l'ébahissement à la vue de cet homme, qui se jetait à l'eau plutôt que de rester une ûQit de plus à bord d'un navire où il avait vécu d'une vie

heureuse : — la plus heureuse de toute son existence in«dienne» — seloq eux, les passagers.

L'Indien n'a qu'un amour au monde, sa liberté : mais une liberté complète» absolue, sans limites : non point notre liberté à nous, mesquine, bornée, égalitaire, despotique et sanglante : impatiente d'un seul maître, patiente de plusieurs : enchaînée à tous muscles par des préjugés, des lois, des contrats, des besoins, des vanités stupides; mailles noueuses qui tiennent l'homme civilisé comme dans un filet : linceul immense dont les plis l'étouffent L'Indien, c'est la

..... Cavale^ indomptable et rebelle, Sans frein d*acler ni rênes d'or.

Vierge de liberté, qui ne reconnaît rien, qui n'accepte rien, qui ne se soumet à rien, qu'à son caprice. Nous avons vu des Indiens abandonner le salaire d'une année entière, et tout ce qu'ils possédaient en ce monde, pour partir quelques heures plus vite.

Plusieurs passagers, déjà vêtus de la tète aux pieds et la face rayonnante, vinrent demander au capitaine s'il ne pouvait pas les faire conduire à terre immédiatement.

Les uns désiraient dormir en ville, disaient-ils, les autres avaient affaire.

M. Sharp se prit à rire, et sans égards pour ces velléités de débarquement, leur dit :

— A moins que vous ne fassiez toilette pour moi, Sharp, âgé de soixante-cinq ans dont quarante-cinq passés à la mer, et possesseur du teint que vous voyez, je vous engage, mes chers messieurs, à quitter vos cravates séductrices, car vous n'irez pas à terre aujourd'hui. Ah! ahl vous n'avez donc jamais mis le pied au Brésil! Et la santé, et

la douane, et les permis de débarquement! Si vous êtes ea ville, demain soir à celte heure, vous serez heureux.

Le désappointement fut grand à bord. Excepté quelques habitués des voyages, la plupart des passagers ignoraient toutes les barrières administratives, qui arrêtent un homme, à son arrivée sur une terre dite dvilifée : ces mors rouilles, que les Américains du Nord ont su ne pas prendre, qu'il faut mâcher pendant des vingt-quatre heures ! à trois pas du rivage! quand on arrive ayant soif de la terre, fatigué, malade, pleurant parfois depuis des années après la patrie et sa mère absentes! et qu'on les devine, qu'on les sent là près de soi, sans pouvoir les étreindre! Tout cela : parce qn'uDjourun médecin sans malades inventa les quarantaines, ou parce que c'est l'heure qui plait au douanier chef pour fermer boutique !

Hais on eût dit que le hasard, qui semble se réjouir, à déjouer nos vains calculs, voulait railler la vieille expérience du capitaine et donner raison aux impatiences ignorantes des novices voyageurs. H. Sharp avait à peine achevé sa phrase et ses sourires narquois, qu'on entendit une barque à rames arriver dans les eaux de la Cwpolim.

Autant qu'on pouvait voir à la clarté nocturne du ciel éqnatorial, le canot portait trois ou quatre visiteurs. Il avançait lentement : ses six rameurs laissaient, après chaque effort, flotter leurs avirons à fleur d'eau, comme pour retarder leur marche et faire des ricochets sur les vagues. Hais cela est de suprême élégance, et les embarcations de guerre brésiliennes n'y manquent jamais I Un drapeau jaune à l'avant, et un autre jaunâtre, jadis vert, à l'arrière, annonçaientla médecine^ la santé officielle duPara.

^ Ho ! ho ! du navire ! cria une voix éminemment française et marseillaise.

78 l'abiazonb

— Arré ! vous filez comme si la Canebièra tout entière vous contemplait. Nous avons quitte Bélem comme vous passiez devant le fortin» et vous ôtes déjà mouillés. Quoi de nouveau dans notre France?

Sans attendre une réponse, l'un des visiteurs nocturnes se bissa de deux mains vigoureuses aux cordes de l'échelle et sauta sur le pont du navire.

~Eh mais! c'est le bon vivant Sbarp, dit la même voix; et aussitôt, à la lueur du fanal de bord, on vit sauter au cou du capitaine un bomme de moyenne taille, la tête nue sous des cheveux d'un blanc d'argent, la barbe entière, non moins blanche et court taillée.

De petits yeux verts, qui brillaient comme des esoar-» boucles au-dessous d'un front découvert, et un nez bien arqué, donnaient à sa physionomie un air François I*% à la fois railleur et sympathique : tandis que le teint quelque peu rouge de son visage annonçait l'habitant d'an chaud climat et l'homme qui sait se faire bien vivre; décoré d'ailleurs, ayant un peu l'allure et la toilette brève, propre sans luxe, d'un officier en demi-solde.

— «-Arré! ne reconnaissez-vous plus l'ami Merry, le correspondant de ce vieux pingre 6avilan?.A propos, est-il mort, à la fin? Je voudrais hériter de lui, rien que pour gaspiller l'argent qu'il entasse depuis un siècle.

Et sans laisser à M. Sharp le temps de respirer ni de répondre, le sémillant Marseillais lui adressa, coup sur coup, cinq ou six questions analogues; puis, l'entraînant rapidement à l'extrémité du navire, il lui dit à voix basse :

— Vite, faites sortir du Champagne ; si vous n'en avez pas, faites mettre du sirop dans de l'eau de Seltz; leurs palais n'y sentiront rien. J'avais à vous parler avant tout le monde : j'ai promis un souper à votre bord aux doc*

teors de la santé, afin de vous les asoener ce soir même ; pendant qu'ils seront in table, nous causerons.

— C'est d'autant plus facile, dit M. Sharp, que nous n'avons pas encore dîné , parce que les cuisiniers sont en rameur pour composer un festin extra, le festin d'arrivée.

Le capitaine et M» Merry revinrent aux docteurs qui, après grands pourparlers & la vue de Técbelle glissante qu'il leur fallait franchir, arrivaient seulement sur le pont de la Carolifke.

— Messieurs, dit M. Merry en portugais, je vous pré* sente M. Sharp, un vieil ami, qui a le navire le mieux approvisionné de toute la France.

Et se retournant vers les passagers, il reprit en fran« çais:

— Sa seigneurie le docteur Exequias, chirurgien en chef des troupes de la province , médecin de l'hôpital civil, directeur du service de santé, la lumière médicale du Para, et auquel nombre infini de mortels doivent d'avoir été délivrés de leurs maux. — Le docteur Salvador, mon ami, second chef du service de santé.

Les deux docteurs tendirent la main à M. Sharp, et sa seigneurie Exequias lui demanda comment on se partait en France.

Le capitaine saisit cette occasion pour lui parler des blessés qu'il avait à bord. Mais ces messieurs restèrent très-indifférents à cette annonce, et M. Merry faisant vivement signe à M. Sharp de fie pas .insister, on commença des deux côtés à commenter la chaleur, la beauté de la nuit, etc... Malgré tout, la conversation languissait, aussi froide que décousue de part et d'autre, lorsque le maître d'hôtel vint tirer tout le monde d'embarras en an* Qonçant que le dîner était servi.

se l'amazonc

Les docteurs s'excosërent d'y prendre part; mais queU ques instances triomphèrent aisément de leurs faibles résistances. On passa sur la dunette, où, depuis l'entrée en rivière, les habitants de la Caroline avaient coutume de prendre leurs repas , afin de ménager le repos des blessés; et, tout en montant, M. Merry dit rapidement au capitaine :

— Empêchez vos passagers de parler des malades que vous avez à bord,. et faites signer la patente avant la fin du repas : sans cela, vous n'aurez pas la libre pratique.

M. Sharp prit à part deux ou trois passagers et les chargea de recommander aux autres, dans l'intérêt général» un silence absolu quant aux blessés. Le dîner commença, froid tout d'abord , puis s'anima peu à peu à la joyeuse humeur du Marseillais , et surtout aux fumées du banquet. Pour fondre les glaces d'une première rencontre, rien n'est tel que celte chaleur amicale qui monte de l'estomac au cœur des convives : le premier traité d'alliance fait entre des nations dut être ébauché dans un commun

Au milieu de la bonne humeur générale qui commençait à poindre, 'M. Sharp ne perdait pas de vue les recommandations de son correspondant. Aussi, dès le commencement , à un instant où M. Merry, s'adressant au capitaine, lui disait de sa plus belle voix marseillaise :

— Voire cuisine d'Europe ne sent que l'eau, cher ami; passez-moi le piment.

M. Sharp se tourna vers le maître d'hôtel et lui dit :

— Je suis certain que vous n'avez pas de piment frais. Leste, prenez la patente de santé qui est dans ma cabine ; apportez-la-moi, et faites descendre trois hommes dans le petit cano( pour aller à terre chercher du malagueta.

LSS RÉYOLTÉS DU PARA 81

— Et, vrai Dien! dit H. Merry, vous avez nne heureuse idée. Un dîner sans piment frais, c'est comme de l'ayoli sans ail. Cela n'est pas possible. Je vous en aurais voulu toute ma vie.

Les deux docteurs ne s'opposèrent pas aux projets du capitaine. Dans tous les pays du monde» la médecine, dit-on, professe le culte des bons repas. Ils offrirent seulement leur canot pour celte course. Mais M. Sharp avait de bonnes raisons pour ne pas l'accepter. La patente de santé fut apportée; les docteurs la visèrent sans même la regarder, et vingt minutes après , le canot de te Caroline rapportait une collection de piments rouges, qui achevèrent d'épanouir les gourmands Esculapes.

Cependant le festin croissait en bruit et en gaieté , le cuisinier semblait avoir réveillé pour ce dernier repas ses talents endormis pendant toute la traversée. Le vin de te Caroline était abondant : M. Exequias lui-même daigna deàrendre des hauteurs de sa morgue scientifique, et causer comme un mortel ordinaire. H. Merry profita de la conversation générale pour faire signe au capitaine, et s'excusant sur les exigences des affaires, il quitta la table, suivi'de H. Sharp, qui le conduisit à sa cabine.

— Ils ont un bon repas, du Champagne et des cigares de la Havane, toutes choses qu'ils ne sont pas habitués à consommer outre mesure. Cela nous donne une grande heure, dit le Marseillais en s'asseyant, causons.

— Mais d'abord, exclama le capitaine, pourquoi m'avoir défendu de parler des blessés et fait signer ma patente au milieu du repas?

— Parce que sa seigneurie Exequias, comme tous ses collègues, a tellement peur du choléra d'Europe, que, lors- ()u'il trouve un malade ^ bord d'au navire, quelle que soit

88 l'amazonk

sa soofliraiice, enrouement ou jambe cassée, si le malade est alité, il ordonne une quarantaine de trois jours. C'est son système invariable» et je vous ai fait presser dans la crainte d'une indiscrétion possible. En outre, ladite sel* gneurie n'a pas la gratitude de restomac. En vue d'un repas, elle est disposée à tout faire; le dîner pris, elle y regarde davantage. L'espèce humaine est très-variée dans ses humeurs. Il est des gens qu'il ne faut jamais invoquer & jeun ; il en est d'autres, au contraire, qui après un banquet sont de toute insensibilité. M. Exequias a la digestion comme la gratitude, également mauvaises.

Mais notre patente est signée, laissons nos docteurs pour nous occuper de choses sérieuses. Et d'abord, procédons par ordre. Quelles nouvelles de France?

— Oh 1 dit le capitaine, rien de neuf. La révolution que vous savez. Puis des émeutes, révolutions avortées; des compressions, révolutions semées; beaucoup d'oublieux du passé et de vainqueurs du lendemain; quelques regretteurs taquins, quelques valets vexatoires ; un peu plus de désordre; beaucoup plus de misère; ni plus ni moins de liberté. Somme toute, si je n'avais aidé à nos glorieuses de 1830, je ne verrais pas grand changement dans la boutique gouvernementale ; et il y a des jours où je me demande ce que nous avons gagné, à chasser ce vieux et noble roi. Mai.s, vous savez, je suis juilletin!

— Bien. Nous, c'est autre chose. Nous avons eu une révolution, et nous avons depuis huit jours une restauration. Je vous conterai cela quand nous aurons le temps : ce qui vous importe aujourd'hui, c'est que ladite restauration vient de nommer pour chef de police un jeune docteur mulâtre, qui est le plus rusé misérable de toute la province. Ce docteur, à ce qu'il parait, arrive de Marajo.

flaété ipsullé à votre bord» et ne veal rien moins que confisquer votre navire et faire emprisonner, puis juger, vous et vos passagers, pour avoir fait de la contrebande, incendié une habitation et massacré des Brésiliens ^ar la cdte de Marajo. Qu'y a-t-il de fondé dans tout cela? je rignore. Vous allez me le dire. Les bruits les plus contradictoires circulent en ville à propos de vous. Les uns vous disent perdus; les autres, repartis pour France. Les ans vous font meurtriers, les autres victimes. J'ai appris ce matin, par une de vos passagères, qui se donne ici des aifs de princesse égarée, votre naufrage et son enlèvement : et ce soir une mul&tresse que j'ai libérée jadis, et qoi est protégée par le docteur, est venue tout effarée me conter la fureur du nouveau chef de police. Dites-moi la vérité, afin que nous avisions; car, malgré vos sourires, la situation est grave, très-grave.

Le capitaine raconta longuement à son correspondant ses aventures sur la cdte de Marajo; puis il ajouta : — Vous comprenez maintenant que les projets furibonds de votre docteur ne m'effrayent pas; j'ai quatre-vingts témoins de tout ce que je viens de vous raconter ; et à moins de violer de la façon la plus inouïe le droit des nations, loin d'être accusé, on nous donnera la juste indemnité à laquelle je prétends. A cette fin, j'ai déjà rédigé une plainte pour la remettre au consul.

Mais M. Merry secoua la tète. C'était un homme qui, au Para, vivait en bonne intelligence avec tout le monde, grâce à la gaieté polie de son caractère; mais, positif en affaires, sérieux à l'occasion, il connaissait les Brésiliens. Aussi reprit-il :

— D'abord, il n'y a point de consul. L'agent consulaire que nous avions est en voyage à Cayenne; n'espérez

donc pas sa protection. Quant à votre ennemi dédaigné» le président a une confiance aveugle en lui et le laissera faire tout ce qu'il voudra, surtout contre des étrangers. Je connais le docteur Juan d'à Cobra, c'est son nom; il est capable de tout. Vos témoins seront récusés tous en masse, comme intéressés, et on produira contre vous cinq ou six des misérables que vous avez mis en déroute. Âh! si vous étiez Anglais, ou s'il y avait un navire de guerre sur rade, tout s'arrangerait, et vous auriez votre indemnité. Mais il tt'y a dans le port que des navires de commerce, et le gouvernement français, par je ne sais quelle bonté chevaleresque, a pris des habitudes de longanimité dont nous, ses nationaux, nous souffrons. Les Anglais, au contraire, ont, pour se faire respecter, des manières agissantes, qui, seules, imposent le respect sur notre hémisphère. Malgré votre bon droit,* je vous le répète, vous êtes en danger ici. M. Sharp connaissait trop bien Bélem pour ne pas comprendre, lui aussi, les objections de son correspondant. Aussi reprit-il 'moins rassuré :

— Danger ou non, que puis-je faire, et que conseillezvous?

— Vous voulez un avis? eh bien, coûte que coûte, à votre place, cette nuit môme, je débarquerais ce que j'ai de passagers pour le Para, et, sans bruit, je repartirais comme je suis venu. Dans huit jours, vous serez à Maranhao. C'est votre première destination. Là, vous ferez votre plainte, vous vendrez votre cargaison, et vous laisserez crier ici nos Paraenses, qui jetteront, ainsi que moimême, feu et flamme contre vous.

— 'Quant à cela, dit M. Sharp, impossible. Mon navire est hors d'état de tenir la mer; il fait de l'eau à ne pas même rester au mouillage.

LES RÂYOLTfo DU PARA 86

— Eh bien , alors, dit M. Merry, puisqu'il faut vivre ici, gagnons du temps et voyons venir nos ennemis. Il peut arriver un navire de guerre, et alors tout ira bien.

Hais le capitaine voulait remettre au président la plainte qu'il avait libellée. C'est le faible de tontes les paternités en ce monde de tenir à leurs produits quels qu'ils soient, bons ou mauvais, enfants ou prose, et de les défendre à outrance.

Les deux amis discutèrent longtemps les avantages et les inconvénients d'une plainte ou d'une attente indéfinie ; comme dans toutes les discussions passées, présentes et futures, ils ne ri&ussirent qu'à se confirmer l'un et l'autre dans leur opinion réciproque. Un des passagers, qui vint les avertir que les docteurs murmuraient de leur absence prolongée, put seul les mettre d'accord. Ils se levèrent, et il fut convenu seulement que, crainte de surprise, personne ne débarquerait avant le retour de M. Merry, qui, le soir même, devait prendre des informations nouvelles.

Les deux docteurs murmuraient en efiet, et il ne fallut rien moins qu'une dernière bouteille entamée pour les rasséréner un peu. M. Sharp, libre de sa patente, voulut obtenir de ses conviés au moins une visite à ses blessés. Il insista, parlant de la grave situation de quelques-uns d'entre eux. Mais l'idée seule d'un nialade sérieux abord, fit lever M. Exequias; il sortit de la tente en disant assez vivement :

— Cela est suffisant, capitaine; votre insistance me ferait croire à une épidémie, et je serais forcé de revenir sur la libre pratique que nous vous avons donnée. Envoyezmoi vos malades demain séparément, je me ferai un devoir de les soigner. Quant h ce soir, je suis réclamé par les

86 I.'amazonk

exigences impérieuses de mon service, je n'ai te temps de visiter personne.

Puis, précipitamment et prenant à peine congé de ses botes, il descendit dans le canot, suivi du docteur Salvador, qui se confondait en remerclments. Le correspondant du navire resta avec ses compatriotes.

Le canot s'éloigna et disparut presque aussitôt dans l'ombre; mais on entendit, apportée parla brise et glissant sur les flots, la voix de M. Salvador qui demandait & son collègue :

— S'il ne voulait pas profiter de l'occasion pour visiter le trois-mâts anglais qui attendait depuis la veille au soir.

Le timbre sec de M. Exequias s'éleva, disant :

— Non, non; qu'il attende à demain. J'ai rendez-vous à la maison de jeu à huit heures précises. Ces rameurs n'avancent pas. Ramez donc plus fort, brutos !

Et des bruits, comme de coups appliqués de droite et de gauche, puis de rames qui battirent l'eau plus pressées, traversèrent la nuit. Les mouvements cadencés des avirons troublèrent encore quelques instants le silence du fleuve, mais tout s'effaça bientôt dans le lointain silencieux.

— Voilà de charitables docteurs, dit M. Sharp en se tournant vers ses passagers. M^ Merry reprit :

— Ne vous plaignez pas. Si vous connaissiez comme moi le docteur Exequias, vous l'auriez regardé avec effroi. Vous ne savez donc pas qu'on cite comme immortels les malades échappés à ses soins; qu'il y a tout un carré du cimetière si plein de ses morts, que les habitants du Para lui ont donné son nom, et que littéralement il ne trouve plus à soigner ici que ses victimes de la troupe et de l'bO-

pilai» -^ OU des esclaves hors d'ftge et des étrangers? C'està-dire, ne vous en déplaise, deux choses dont les habitants de ce pays sont toujours heureux d*étre délivrés, les uns parce qu'ils ne servent plus, les autres parce qu'on les

— Comment conserve^t-il, malgré cela, tous les posles qu'il occupe?

— Ah I c'est qu'il est enfant de la province, et que c'est la première condition pour occuper ces postes. Tous les autres docteurs, et il y en a de très-capables ici, ne sont pas comme lui des fils de la ville; ce sont des étrangers ! M. Exequias, dit-on, n'est même pas docteur. Il a «étudié à Hambourg aux frais de la province, et de là il est revenu directement au Para; puis il a fait de la médecine aux dépens de ses clients. Mais cela suffit : il est Paraense.

— Et M. Salvador?

— Ohl celui-là, c'est autre chose. C'est le meilleur médecin de la ville; charitable et désintéressé, comme le sont ici tous ses confrères. Mais il n'est pas de Bélem. U estda Céara, la province voisine, il ne peut pas devenir docteur en chef. C'est la loi ; et, ce qui est plus que la loi, c'est dans les mœurs du pays. M. Salvador aurait de grand cœur visité vos blessés, mais il a eu peur de son chef, qui le ferait destituer sans pitié, s'il osait lui désobéir.

H. Sharp haussa les épaules et garda le silence. Bientôt on entendit un nouveau bruit d'avirons, et la barque de la santé revint à bord ramenant le docteur Salvador, qui monta sur le pont en disant au capitaine :

— J'ai rëOéchi que cela consolerait vos malades pour la nuit, de voir un médecin ce soir. Je vais les visiter si vous permettez; seulement je vous prierai de n'en rien dire à M. Exequias, Cela pourrait lui déplaire.

Et, précède du capitaine, il se fit conduire successivement aux chevets des blessés. Il les trouva presque tous en voie de gnértson. Il n'y avait de sérieuses que les blessures de l'un des matelots qui, selon toute apparence, n'y survivrait pas. La situation de M. Vulgar était grave, maiâ non désespérée. M. Salvador fit discontinuer toutes les prescriptions ridicules que M. Bleeder avait ordonnées pour chacun, et que, malgré tout, quelques malades suivaient par ignorance crédule. Il refusa une somme assez élevée que M. Sharp voulut lui donner, et s'empressa de retourner à terre, craintif, en se hâtant, comme s'il venait de conuuettre une mauvaise action. C'est une triste fatalité de certaines situations, que, pour vivre, il faille parfois éteindre ou cacher ses larges instincts, ses pensées généreuses, ses élans du cœur, parce que le monde en raille, ou parce qu'un méchant les empêche.

M. Merry avait quitté le bord avec le docteur. Aussitôt qu'ils furent éloignés, le capitaine résolut de faire part à ses passagers des nouvelles apportées par son correspondant et de prendre l'avis général.

En conséquence, il remonta sur la dunette, où, sous l'influence du repas, les passagers se livraient à tous les projets de l'arrivée, et les priant à voix haute de s'approcher de lui :

— J'ai à vous entretenir de choses graves, dit-il, sur lesquelles je dois prendre votre avis. Non-seulement le navire, mais notre liberté à tous est en danger. Descendez avec moi dans le carré, car nos blessés ne sont pas assez malades pour ne pas nous entendre, et j'ai besoin* des conseils de tout le monde.

Cbacqn suivit le capitaine, c[ui passa suçcessiveniçiit

dans les cabines de M. Vulgar, de Montfort et du Brésilien, ponr les inviter à écouter ce qu'il allait dire. Mais lootTort seul put se lever. Les soins de Clémence, en lui rendant la vie morale, avaient calmé sa fièvre. C'est que la main d'une femme aimée, c'est la main de Dieu même : c'est que, blessures du cœur ou blessures du corps, toutes, quelles qu'elles soient, douleurs d'ici-bas, Tespérance est plus puissante à les guérir qu.e tous les médecins et les médecines réunis du vieux monde et du nouveau. Quant à M. Vulgar et au Brésilien, trop faibles encore pour se lever, ils prièrent le capitaine de laisser ouvertes les portes de leurs cabines» afin de pouvoir entendre.

H. Sharp s'assit, et, sans préambule, raconta à ses auditeurs là conversation qu'il venait d'avoir avec son correspondant.

Il y eut un toile général, et chacun se récria sur l'impossibilité d'une semblable infamie. Mais M. Sharp insista:

— Tout est possible ici, dit-il, et il faut tout prévoir. Moi, je suis d'avis de devancer nos ennemis, et de confondre d'avance leurs calomnies en racontant toute la vérité. J'ai libeDé une plainte qui retrace les faits tels qn'ils se sont passés ; nous la signerons tous, et demain je la porterai moi-même au président de la province.

Ce fut l'avis général. Le capitaine lut à voix haute l'espèce de procès-verbal qu'il avait rédigé. C'était un résumé historique depuis la rencontre de la jangada jusqu'au déséchouage du navire. Les aveux de John, qui, se croyant près de mourir à la suite de sa chute, avait raconté les ordres qu'il avait reçus du docteur, y étaient soigneusement consignés.

L'œuvre du capitaine obtint l'approbation générale;

90 l'amakonb

mais, aa moment de signer» M. de Ginnamon fit quelques objections sar les inconvénients qu'il pouvait y avoir à cette plainte, l'impossibilité où il se trouvait d'affirmer des faits qu'il soupçonnait sans en avoir été témoin complet, les dangers dans lesquels on pouvait se^ jeter par une lutte ouverte avec la seconde autorité de la province, etc. Enfin il poussa l'impudence jusqu'à se féliciter, lui et tous ceux qui ne s'étaient pas battus, de leur modération prophô* tique, disait-il; et, rébabllitant la majorité, il lui rendit le courage d'une lâcheté nouvelle, à ce point que tous ceux qui n'avaient été qne spectateurs à Marajo, se joignirent à lui pour refuser de signer. La plainte du capitaine resta sur la table, couverte seulement des signatures des blessés, et chacun, las de discussion, regagna son lit de bord en remettantle soin de sa défense au hasard du lendemain.

L'arrestation k tiordl. — Le prèmîéenU •— Le promo^* tenr puMIe. — Le ttavlre die i^erre.

Chaque Jour voit éolote un tcandalSi une fraude, L'hdtel du ministère est une serre chaude, Où, quoique notre àcler les extirpe souvent. Les visqueux aoonits poussent oomme en plein TMit.

Aux premières lueurs du jour, tout dormait encore à bcml de la Caroline; les matelots de quart eux-mêmes reposaient sur le pont, ensevelis dans la quiétude physi^ que et morale qui suit le mouillage au port, lorsqu'une

m soQore héla le navire. Les matelots ftirent sur pied aussitôt» réveillèrent le capitaine, qui dormait étendu sur un des bancs de la dunette, et l'avertirent que deux em« barcatioDs de bâtiment de guerre» portant l'es drapeaux verts du Brésil et chargées de sddats, se trouvaient bord à bord avec la Caroline,

M. Sharp était brave comme on Tett dans son métier, brave comme sont tous les matelots, depuis le mousse jusqu'à l'amiral; cependant il sentit monter à son cœur un froid passager en voyant son navire entouré de soldats. Mais comprenant que de ce qui allait suivre dépendraient probablement son propre sort et celui de tous, il se remit de suite, répara à la hâte le désordre de sa toilette noc* tume, et se pencha en dehors de la rampe. Un officier brésilien était debout dans un des canots; par ses insi^ gnes et par son &ge, il paraissait être le commandant des deux embarcations ; M. Sharp, s'adressant à loi du regard, lui demanda ce qu'il désirait.

— Je veux parler au commandant du navire, répondit Tofficier, et prendre sa permission pour monter à bord.

H. Sharp ordonna à Tun des matelots d'ouvrir la. cou*pie au haut de l'échelle, afin de laisser passage à son visiteur.

Le Brésilien, dont l'épaulette annonçait un lieutenant ' de l'armée, monta sur le pont, se découvrit, et avec une parfaite politesse salua le capitaine en lui disant :

— C'est au commandant du navire que j'ai l'honneur

— Oui, lieutenant, dit M. Sharp.

— Je viens, reprit le Brésilien, remplir une mission piuible pour de vieux soldats comme je le suis ; je viens, iQonsieur, pour vous arrêter, vous et tous vos passagers.

— Pois-je savoir d'abord, dit M. Sharp, en vertu do qael droit vous montez à mon bord en armes et sans mon consul?

— Je l'ignore, monsieur ; j'exécute les ordres qui me sont donnés. Veuillez dire à vos passagers de se lever et de me suivre.

Les soldats cependant montaient un à un et lentement sur le pont, tandis que les passagers, réveillés par le bruit de cette scène, arrivaient peu à peu autour du capitaine.

Mais brusquement, sans répondre au commandant brésilien, M. Sharp se tourna vers le maître, qui se tenait près de lui, les dents serrées, peignant à deux mains sa barbe rougeâtre :

— Maître, dit-il, le jour est levé, faites hisser le pa« Villon et fermez la coupée. Nul, sans le représentant de la France, n'a droit de monter en armes à bord d'un bâtiment français.

Et, se tournant vers Tofficier brésilien, qui écoutait sans mot dire :

— Vous remplissez votre devoir, monsieur, lui dit-il ; je remplis le mien.

Le drapeau tricolore, enlevé dans les airs, se déroula sous la brise. L'ofQcier brésilien porta la main à son shako, et M. Sharp se sentit fort comme s'il avait une armée. C'est que ce drapeau de la France, que chaque jour par nos rues nous regardons sans émotion : à l'étranger, ce drapeau, c'est la France tout entière, c'est la patrie, l'asile, le salut. C'est qu'on sait par le monde qu'à ce drapeau nul ne touche impunément, ni à lui, ni à ceux de ses enfants qui dorment à son ombre. Que ceux qui ont voyagé par les pays lointains, que ceux qui sont restés des mois et des années sans voir la flamme tricolore, que

eeux-là sartout se sonviennent de ce qn'on éprouve en revoyant flotter au vent nos couleurs bénies !

Le maître cependant écarta brusquement les quelques soldats qui étaient déjà sur le pont et ferma la coupée ; ceux qui montaient à la suite de leurs camarades redescendirent en silence à bord du canot.

— Capitaine, dit Tofficier, je vous prie d'observer que je n'ai pas violé le drapeau de la France, et que je suis monté avec votre consentement.

— Je le crois bien, dit M. Sharp ; sans cela, monsieur, vous seriez déjà par-dessus le bord. Mais il ne me plaît pas de laisser monter plus de monde, et je fais fermer. Maintenant, avant de vous répondre, je vous demanderai communication de vos ordres écrits.

— Je n'en ai pas, capitaine, j'obéis à un ordre verbal ; mais mes insignes et les canots que je commande vous indiquent assez que je suis envoyé par les autorités régulières de Bélem.

— C'est-à-dire qu'on n'a pas osé vous donner cet ordre écrit. Je pourrais, monsieur, vous répondre que l'habit De fait pas l'homme, et que je ne sais pas qui vous êtes. Mais je vais droit au but Nul Vi'a le droit de m'arréter ici sans l'intervention du consul de France. Je refuse de vous suivre ; et tout en vous remerciant de la politesse avec laquelle vous m'avez abordé , je vous prie, et au besoin je vous somme de quitter ce navire.

— Capitaine, dit le Brésilien, je regretterais toute ma vie d'être contraint à des voies de fait, mais je dois exécuter mes ordres.

— Faites, dit le capitaine. Mais avant cela, croyez-moi, lieutenant, regardez le pavillon français et réfléchissez.

Puis s'adressant aux matelots qui s'étaient réunis et se

0| l'amaeoni

preasatent autour de lui dans me attitude peu douteuse :

— Garçons, ouvrez la coupée et faites descendre les soldats. Si quelqu'un veut monter, jeté^le en bas.

«— Capitaine, Je vous prie, dit le commandant, n'amenés pas un conflit pénible pour tous deux , pénible pour les deux nations.

— li n'y aura pas de conflit, lieutenant ; regardez vos hommes, ils comprennent déjà.

Déjà en effet les soldats brésiliens regagnaient leur canot par l'échelle devenue libre. Pauvres Indiens habillés par force, enrôlés par force, soldats par force, ils pressentaient la lutte, et ne voulant pas se battre pour une cause qui ne leur importait pas, ils s'en allaient comme ils étaient montés, sans crainte, mais indifférents.

Le Brésilien se tourna vers ses soldats disparus. C'était un brave que ce vieux lieutenant : enfant de ses œuvres, et non point parvenu par stations d'antichambre , il avait la fierté de son noble métier. Il obéissait à ses ordres, tout en sachant sa faiblesse et certain d'avance de la désertion de ses soldats, s'il survenait une lutte. Il niordit sa moustache, et se penchant à l'échelle, il donna l'ordre à ses honunes de remonter sur le pont

Mais les tètes belliqueuses des matelots de la Caroline couronnaient le bastipgage du navire. Le dernier des soldata qui desceiuiaient par l'échelle s'assit tranquillement dans le canot, et nul ne parut entendre laToix du chef! Le commandant réitéra ses ordres. Même silence, même impassibilité dans l'embarcation.

Mais à ce moment, de l'autre côté du navire, à b&bord, on vit paraître au-dessus du bordage une figure, puis un corps d'enfant imberbe, habillé en soldat, c'est-à-dire en veste et pantalon bleuâtres à lisérés rouges, avec des

' LES RÉV0i<ffi9 OtI PARA 9tt

épanleltes monaUrueoses (i or plein : le jeune militaire saula sur le pont, et d'une voix insolente cria en por^* tugais :

— Eh bien, lieutenant» finirez-voua? Les étrangers résisteraient-ils ?

M. Sharp comprit :

— Comme vous voyez, mon jeune ami, dit-il en regar«dant d'un air railleur le grêle adolescent, dont les petites jambes s'agitaient embarrassées dans un long sabre traînant.

Les passagers, cependant, étaient presque tous arrivés, et, par un instinct naturel de défense , ils s'étaient groupés derrière le capitaine, qui, tète nue, l'attitude à la fois calme et digne, se tenait en face des deux Brésiliens.

Quant aux matelots, ils attendaient ; mais, à leurs visages irrités, il était facile de voir qu'au moindre geste du capitaine ils étaient prêts à jeter par-dessus le bord les deux visiteurs ennemis.

Le silence dura ainsi près d'une minute. L'apprenti militaire le rompit le premier r

— Et de quel droit, dit-il, des étrangers se permettentils de résister aux soldats du Brésil ? .

Haïs à ce moment, apercevant parmi les passagers un des Brésiliens du navire qui était mcmté comme les autres, le jeune homme alla vers lui la main tendue, et dit en portugais :

— Quoi ! José, vous êtes parmi ces étrangers ?

— Vous le voyez ; et c'est vous qui venez m'arrôlcr. C'est un singulier retour dans ma patrie.

— Hais alors il y a méprise, dit le jeune soldat en se tournant vers le lieutenant : nous n'avons ordre d'arrêter

qae des étrangers. An surplus» j'ai qaelqaes noms de ces messieurs sur moi. <

* — Faites, dit le lieutenant à demi-voix : votre père es^ commandant des armes. Vous devez savoir.

Le jeune homme tira du fond de sa casquette d'unie forme, largement galonnée d'or, un papier plié qu'il ou-: vrit : [

— Il y a bien sur l'ordre tous les passagers, mais il y a" aussi des noms. Et il lut en épelant chaque mot :

« Henri Monlfort, Paul ; Sharp, capitaine. — Qui est-ce ?l ajoûta-t-il en français.

— Ah çà l messieurs, dit M. Sharp, il faudrait vous entendre , à la fin ! Je ne suis pas là pour répondre à tous les soldats du Brésil ! Qui de vous est le chef ici ?

Mais aussitôt le jeune homme s'avança vers le capitaine, et lui mettant brusquement la main sur Tépaule , il lui dit:

— Ah! c'est vous ! Eh bien, je vous arrête, au nom... 11 n'eut pas le temps d'achever sa phrase. En voyant

toucher son capitaine, l'un des matelots, espèce de colosse trempé & toutes les mers du globe, saisit par le bas de sa veste l'infortuné cadet, l'enleva de terre d'une main, fît une enjambée, une seule, vers la coupée toujours ouverte, et se baissaut au-dessus des soldats brésiliens qui étaient en bas dans l'embarcation, il cria d'une voix enrouée :

— Eh! du canot, mouille!

Et il laissa tomber dans la barque son fardeau vivant.

Tout cela fut si rapide, si électrique, en quelque sorte, que ni M. Sharp ni l'officier brésilien n'eurent le temps matériel d'empêcher l'action imprévue du matelot. Quant à l'enlevé, les mains en avant pour se garer, il tomba sur

ses pieds au plein milieu de la barque, trébucha à travers les soldats entassés, et finit par rouler presque assis sur lan des bancs, où il resta silencieux, endolori, le corps et Tesprit froissés de sa chute.

Le capitaine, qui s'était penché précipitamment à la coupée pour voir où était tombé le jeune homme, ne put s'empêcher de sourire en l'apercevant ainsi sain et sauf, mais honteux comme un renard pris au piège.

Cependant, réprimant aussitôt ce sentiment involontaire^ il se tourna vers, l'officier brésilien en disant :

— Croyez, lieutenant, que je regrette vivement l'action de mon matelot; mais votre soldat imberbe aurait dû savoir qu'on ne touche pas impunément à un capitaine français à son bord.

L'officier, frappé dans son légitime orgueil, comprenait trop bien le ridicule de cette scène burlesque, pour répondre aux paroles du capitaine ; il ne put que murmurer à demi-voix :

— Adieu, messieurs, et croyez au chagrin d'un vieux soldat.

Puis prenant les cordes de l'échelle, il descendit dans sa barque et ordonna de pousser au large. Les canots s'éloignèrent à toutes rames et se perdirent bientôt derrière les bâtiments de toute nature qui encombrent la rivière devant le Para.

Tout le monde à bord resta pendant une minute interdit, silencieux, regardant les canots qui disparaissaient. M. Sharp revint le premier à lui-même. Se tournant vers ses passagers :

— Messieurs, dit-il, vous le voyez, la guerre nous est déclarée. Il n'y a plus à reculer. Je vais envoyer chercher M. Merry, et aussitôt qu'il sera venu, j'irai à terre

avec lui, pour adresser une plainte directe au président. Ceux qui se joindront à moi seront les bienvenus. C'est votre cause à tous aussi bien que la mienne; et plus nous serons pour porter témoignage, plus nous aurons chances de succès.

Le correspondant de la Caroline arriva bientôt. M. Sharp lui raconta l'arrestation avortée dont le jeune Brésilien avait été la seule victime. Au lieu d'en être effrayé, comme on pouvait le supposer, M. Herry en fut ravi.

— Cela nous servira beaucoup, dit-il. Il n'y a rien de tel dans ce pays comme de montrer sa force, et déjà la ville entière doit répéter, les uns parlant pour nous, les autres contre iFrancexes! todos sao demonios l Ensuite, la police se déclarant ouvertement contre nous, la justice nous défendra. Cela va exaspérer le petit docteur et son excellence le commandant des armes; mais ils Tétaient déjà. Peu nous importe! ils viennent de se mettre dans leur tort : profilons-en. Il n'y a plus de mesure à garder maintenant : nous allons nous plaindre hautement au président.

Et M. Herry conseilla au capitaine et à quelques-uns des passagers, ceux-l& surtout qui étaient de professions libérales, de descendre à terre immédiatement pour porter plainte.

C'était trop l'avis du capitaine pour qu'il ne s'empressât pas d'exécuter ce projet,. En conséquence, il pria Paul, M. de Cinnamon et l'un des Brésiliens de l'accompagner. Tandis que ces messieurs faisaient leurs toilettes de départ, M. Merry se fit conter tous les détails de la scène d'arrestation ; l'enlèvement de son jeune ami, le fils du commandant des armes, le fit rire aux larmes : il voulut môme voir et féliciter le matelot qui avait ainsi interrompu le fougueux

essor du petit cadet, comme il l'appelait. Et en effet, c'est ainsi qu'on désigne an Brésil une certaine catégorie de soldats amateurs, tous âls de famille, qui n'appartiennent guère à l'armée brésilienne que parleur uniforme.

Le gai Marseillais apportait, d'ailleurs, de bonnes nou« velles de terre. Il s'était soigneusement informé de tout ce qui importait à ses nationaux. L'affaire du navire divisait la ville en deux camps. Le premier, composé des étrangers, — c'est-à-dire, dans le langage de Bëlem, les Européens ou Américains du Nord, et tous les Brésiliens des provinces, autres que le Para, — protestait hautement : le consul d'Angleterre déclarait que si les Fran<çais, en l'absence de leur consul, réclamaient son appui, il le leur donnerait tout entier. Le major Abutre s'était constitué le chef de ce partL

L'autre camp, celui des Paraenses fonctionnaires, criait à l'assassinat, et demandait l'arrestation de tous les étran* gers. A sa tète était le docteur mulâtre qui, dans la fou* gue de ses fonctions de fraîche date, faisait du zèle avec une &preté toute policiale, poursuivait les partisans de la dernière révolution, recherchait tous lesdésordres accomplis pendant la période écoulée, et, tout en accusant les Français d'avoir massacré des Brésiliens à Marsgo, repro* chait au major d'avoir fait piller des navires portugais sur ces mêmes bancs de Magoari.

Enfin, madame Milliner, par habitude de modiste inoccupée, et par intérêt personnel, plus encore que par dé* vouement, servait à merveille la cause commune. On ne rencontrait qu'elle par la ville. Dans les rues, les bouti** qaes, les promenades, elle était partout, tantôt en chaise à porteurs, tantôt suivie de deux mulâtresses portant son parasol et les achats qu'elle faisait sur sa route. Peinte et

chevelue plus que jamais, elle avait acheté le châle le plus éclatant du Para, et faisait bruit à elle seule comme plusieurs Turcarets en voyage. Les nègres et les enfants la suivaient par les rues. Les blancs se découvraient sur son passage; quelques personnages marquants de la cité avaient été lui rendre visite, ainsi qu'au major, et on disait même que le président était du nombre. Affublée d'un titre et d'un nom sonores, elle recevait tout le monde gracieusement, mais du haut de sa grandesse, et tout le monde s'inclinait devant la grande dame.

Tout en se posant sur haut pied dans la ville brésilienne, la rusée marchande n'oubliait pas l'avenir. Elle répandait le bruit de son prochain mariage avec le major, et défendait son futur, son lion soumis, de toute l'énergie de ses espoirs matrimoniaux ; par suite, elle jetait feux et flammes contre le jeune docteur, qu'elle accusait d'avoir fait attaquer le navire et de l'avoir fait enlever : elle I

Et le railleur Marseillais imitait les gestes de la dame, ses airs de tête dédaigneux, ses yeux inquiets d'adorateurs, sa main toujours étalée : si bien que chacun la croyait voir, et que ses auditeurs, partageant les rires et les confiances du gai conteur, oubliaient peu à peu leurs craintes. Au moment où le capitaine, paré de l'habit des grands jours, revint sur le pont avec les passagers qui devaient l'accompagner à terre, tous les autres étaient déjà si rassurés, qu'ils enviaient le sort de ceux qui partaient, et que si M. Sharp avait voulu, tons l'auraient suivi. C'étaient cependant ces mêmes hommes qui, la veille au soir, n'avaient pas osé signer, et qui, deux minutes avant, tremblaient de frayeur aux éclats de voix d'un soldat imberbe. Mais on assure que c'est le propre des enfants de la Gaule, surtout de ceux qui sont nés au midi de la Loire, de savoir

passer tour à tour et avec une promptitude admirable, des abattements les plas mornes à des confiances sans limites. Quoi qu'il en soit, les trois passagers qui devaient partir avec le capitaine étaient montés sur le pont, et M. Merry se préparait à les conduire à terre, lorsque Montfort arriva pour s'adjoindre à eux. Faible encore et pâ!o de sang perdu, il ne pouvait marcher qu'avec peine. Vainement M. Sharp, lui représentant sa faiblesse physique, voulut le faire rester à bord. D s'y refusa, et pour montrer qu'il pouvait partir, il voulut descendre dans le canot sans aide, et y descendit en effet. Quand l'âme veut, le corps obéit presque toujours, et les hommes trempés aux passions fortes marchent jusqu'à mourir.

Le canot partit. Aussitôt à bord , M. Merry ordonna à ses nègres de rester dans le milieu du fleuve au lieu de , se diriger vers la ville; puis il dit à ses compatriotes :

— Messieurs, la démarche que nous faisons est devenue nécessaire, je crois, et c'est pour cela que je l'ai conseillée. Mais elle a ses dangers. Je pense que nous triompherons; cependant, je ne vous le dissimule pas, vous pouvez être arrêtés à terre, et une fois arrêtés, rester sous les verrous jusqu'à l'arrivée d'un navire de guerre. Je n'ai pas voulu dire cela tout haut à bord, mais il en est ainsi. Si vous voulez vous cacher pendant quelques jours et attendre, il est encore temps; le canot va aborder à l'île d'Onças, où j'ai un sitio, et vous vous enfuirez sur le premier vaisseau qui partira pour l'Europe.

— Et mou navire? dit M. Sharp.

— M. Useless et moi sommes là. Vous, et surtout M. de Montfort, étant en fuite, tout s'arrangera avec un peu d'argent, l'argent arrange beaucoup de choses, à Bélem surtout,

102 L'àMA20NE

— Qu'en pensent ces messieurs? dit M. de Cinnamon.

— Allons donci monsieur» reprit Montforf; depuis quand recule-t-on devant des voleurs et des assassins ? Nous avons triomphé à Màrajo, nous triompherons au Para I

— En route! cria M. Sharp,

Les nègres comprirent, et le canot se dirigea vers la ville ; mais M. Merry ordonna de ne ramer que lentement.

— J'ai encore quelques mots à voUs dire, ajouta-t-il : et mieux vaut parler en plein fleuve ; là, comme on n'a pas de murs, on n'a que les oreilles qu'on désire. Puisque vous êtes décidés, et je crois que vous avez raison, avant d'arriver chez le président, il est bon de connaître le terrain sur lequel vous allez marcher.

Le pays sort d'une révolution, et en ce moment nous sommes dans toute la violence des idées contre-révolutionnaires. Comme vous entendrez par la ville des clameurs, des assertions exagérées pour ou contre les événements et les hommes, je vais vous dire en deux mots ce qui s'est passé :

<c Vers la fin de l'année dernière, en août, soixante hommes de cette province, fatigués des tyrannies de nos petits despotes villageois, se réunirent en arnies, mais sans savoir pourquoi, sur les rives du fleuve Acara. On envoya contre eux trente soldats qui les dispersèrent.

)) En novembre, deux mois après, ces soixante hommes étaient devenus trois cents. La ville s'émut, et comme beaucoup d'individus, fatigués de vexations au moins inutiles, protégeaient ces révoltés, le président de la province fit un grand effort. On arma huit cents hommes, des embarcations de guerre^ et on marcha contre eux. La révolution fut une seconde fois vaincue.

» Les victorieux triomphaient avec des éclats tyranni-

ques, lorsque le 7 janvier, à trois heures du matiUi soixantecinq kommes, seul débris de la révolte» entrèrent au Para. La ville avait dans ses murs cent gardes policiaux, treize cents soldats» douze cents gardes nationaux et sur rade deux navires de guerre. A huit heures du matin, tout cela était soumis ou en déroute, et les soixante -cinq révoltés, grossis des mécontents du jour, étaient les maîtres absolus de la ville*

^Pendant huit mois, ils sont restés paisibles souverains de la province, laissant toutes choses dans Fétat où elles étaient avant eux, avec un peu plus de liberté et beaucoup plus de désordre. Enfin il parsdt qu'ils se sont fatigués de leur propre gouvernement, et il y a huit jours, sur leur demande, il est venu de Rio-Janeiro un président qu'ils ont mis en possession de la ville, sous condition d'une amnistie pleine et entière.

» Hais le premier acte du président a été de lesjeter tous en prison pour y être jugés. Puis il a établi une espèce de loi martiale, qui fonctionne à l'aide des hommes les plus violents et les plus tarés de la ville; si bien qu'il n'y a vexation qu'ils ne se permettent contre tout le monde. On murmure, et il est probable qu'avant peu de jours il y aura quelque soulèvement.

» Quant au président lui-même, chez lequel je vous conduis, ce n'est pas un méchant homme; mais c'est un homme faible, qui était professeur de musique à Rio-Janeiro. Comme, aux yeux des Brésiliens, la connaissance de la musique est la plus belle chose du monde, que quiconque la sait plus ou moins est un homme distingué , ceux qui la savent assez pour la professer sont des grands hommes propres à tout. On a donc envoyé le docteur pour présider la province.

»Maîs la chambre provinciale lui a fait de ropposilion le. lendemain de son arrivée, par cela seul qu'il venait de Rio-Janeiro. C'est la règle ici. Tout cela ennuie le président; il ne s'occupe de rien, fait de la musique du matin au soir, et laisse le soin de tout au chef de police. Cependant, comme le cas est grave, qu'il s'agit des Français , qu'il aime, et chez lesquels il a voyagé, il est probable que nous le déciderons à une intervention, ou tout au moins à nous renvoyer devant le juge de droit, qui est un homme loyal que je connais. Et maintenant vous en savez autant que moi. Audaces fortuim juvat. Allons chez le président. »

M. Merry se tourna vers les nègres, et leur fit signe de se hâter. En quelques minutes le canot toucha terre en face la douane. La marée était basse, et comme les quais n'étaient pas encore importés au Para, les passagers eurent environ cinquante pas à faire sur les pierres boueuses de la grève avant de toucher le rivage; mais les nègres de M, Merry les portèrent jusque-là, comme cela est d'usage sur les ports ^ du bas Amazone.

Les Européens se dirigèrent vers la place du palais. Leur passage parut à peine remarqué. Quelques blancs à la démarche affairée firent de loin des signes de connaissance h M. Merry, mais sans s'arrêter; les mulâtresses qu'ils rencontrèrent se prirent à leur sourire amicalement : les nègres regardèrenl, curieux, ces vrais brancos, comme ils disaient , qui avaient l'air fatigué du voyage .

< Cela existe encore à Bêlera. Il y a des qaais^ mais ils ne servent qu*à marée haute. A mer basse^ il n^y a, sur tout le rivage du fleuve devant la ville^ c'est-à-dire sur une étendue d'une demi-lieue^ qu'u i^ seul endroit^ qui a six pieds de large^ où ou puisse embarquer à pie<j| lec.

Arrivés au largo du palais, ils s'assirent un instant sur un des bancs de cette place pour laisser reposer les bles« ses; car Paul, quoique rétabli, n'était pas de force à marcher longtemps, et Montfort était pâle comme un drap funèbre.

Après une halte de quelques minutes, pendant laquelle les Ëaropéens critiquèrent à loisir l'immense place couverte partout de marais verdoyants, traversés par des sentiers boueux et mal frayés qui conduisent d'une rue à l'antre, ils se remirent en route , et arrivèrent enfin devant le palais du président. C'est un vaste édifice, bien bâti, dans un style demi -italien, demi-français moderne, mais sans ornements ni sculptures, avec une large terrasse par derrière, des fenêtres et des portes élevées, des toitures en tuiles rouges : un palais véritable d'ailleurs et digne d'une grande ville.

Une espèce d'homme, portant les traces évidentes des trois sangs, blanc, indien et nègre, qui se partageaient ses veines, se promenait devant la grande porte du palais, babillé en soldat, avec un fusil qu'il portait couché droit sur sou épaule, comme fsdt un chasseur insouciant. C'est l'habitude invariable de tout Paraense en faction : de telle sorte que dans les rues étroites où il y a une sentinelle, il faut, pour passer sans daoger, calculer soigneusement les mouvements du factionnaire.

M. Merry fit entrer ses amis. A ce moment, le soldat, pi achevait un des tours réguliers de sa promenade, se ûélouma et cria d'une voix forte : A o largo I ce qui veut dire: Au large!

C'est le cri obligé de toute sentinelle brésilienne à tout passant; mais, comme les Indiens-soldats, qui composent l'armée du Para, ne comprennent en aucune façon l'utihté

406 l'amazoM

de ce cri» et ne le poussent que par obéissance» peu leur importe le moment» avant» pendant ou après ie passage du promeneur.

La sentinelle continua sa marche régulière : M. Herry entra à son tour. Il n'y avait encore personne dans le vestibule présidentiel. Selon l'habitude brésilienne» le Marseillais frappa vivement dans ses mains. Nul ne vint, n alla à une porte qu'on découvrait sur un des côtés intérieurs du palais» et l'ouvrit. Alors on put voir dans une vaste pièce quinze à vingt soldats mangeant assis à terre» autour d'une marmite pleine de poisson salé». qui répandait une odeur putride. Un panier rempli de farine avariée» et une cruche pleine d'eau avec un gobelet d'étain emmanché d'un long manche» servaient à tous les convives. Pas un ne se dérangea.

Mais M. Merry connaissait l'un d'eux; il l'appela par son nom» en lui demandant le président. C'était un métis indien ; il se leva» et fit monter aux Européens un escalier de pierre spacieux» puis traverser quatrô ou cinq grandes salles nues» sans un meuble. Il ouvrit enfin une dernière porte» et un homme de taille ordinaire, vêtu à l'européenne, mais le teint jaune et brûlé» apparut aux yeux des Français assis à une table et mangeant.

C'était le président.

Son Excellence déjeunait comme tout Brésilien déjeune au Para : avec du poisson salé» du riz à l'eau» et une tasse de thé. Un esclave noir, à demi vêtu» sq tenait debout dans un coin de la salle.

M. Merry présenta ses compatriotes ; l'Excellence parut mécontente d'être surprise en lôte à tête avec son maigre repas. Aussi son premier mot fut-il :

— Je regrette, messieurs, de ne pouvoir vous inviter à

LES REVOLTiS DU PARA 407

ma table ; mais, vous le voyez, elle n'est pas digne d'Ëu-

Âprès quelques phrases banales, M. Herry expliqua l'objet de sa visite, et laissa la parole à M. Sharp.

Le président écouta les plaintes du capitaine avec bien* Teillance et dit :

— Je comprends toutes les difflcultës de votre position, et j'y prends part. Hais tout cela, cher monsieur, ne me regarde en rien : allez trouver le juge de droit.

^ Hais, monsieur le président, hasarda M. Sharp, vous (tes la première autorité de la province, le président eoflo; c'est, à vous que nous devons nous adresser tout d'abord.

— Oh! j'ai bien assez de mes querelles régulières avec l'assemblée provinciale, sans chercher celles des étran* gers! Je vous le répète, voyez le juge de droit. Je lui parlerai pour vous, car j'ai voyagé en Europe, et j'aime les Français. Mais votre affaire n'est pas de mon ressort, je ne m'en mêle pas.

M. Sharp voulut hasarder une observation nouvelle. Hais le président l'interrompit, et se tournant vers M. Merry, lui demanda où il avait logé ses amis, aiin i'aller leur rendre visite.

— Ils sont à bord jusqu'à présent, dit M. Merry.

— Eh bien, si vous ne trouvez pas de maison en vUle, comme cela se voit souvent dans ce triste pays, je mets le palais que j'habite à votre disposition. La place ne manque P9Si ajouta-t-il en riant. Ces messieurs apporteront leur i^amac, et ils seront installés. Nous ne sommes ici ni à Rio-Janeiro ni à Paris.

M. Merry déclina les offres présidentielles avec de trèsl^lies phrases de gratitude. Ces messiem s causèrent quel-

ques instants de choses diverses, tout comme dans une consultation médicale :.à savoir du prix de la farine, de la santé du roi de Fnmce, des ennuis de Bélem, et énûn de la chaleur, le prélude et la clôture obligés de toute conversation brésilienne; Son Excellence pria le capitaine de ne pas manquer de lui réserver quelques conserves, reconduisit ses hôtes jusqu'à la pièce qui précédait l'escalier et rentra chez elle.

Dans cette pièce, à l'embrasure d'une fenêtre, se tenaient debout, causant ensemble, le chef de police, les aides de camp du président, affublés de sabres interminables et d'épaulettes énormes; plus deux ou trois cadets, entre autres celui qui était venu à bord de la Caroline. A la vue des Européens, ces messieurs se prirent à rire d'une façon bruyante et avec des gestes si parfaitement insolents, que la colère monta au visage du capitaine.

M. Merry réussit à l'entraîner ; mais pas assez vite cependant pour empocher le vindicatif marin de dire à voix haute, en regardant le jeune cadet :

— Si vous voulez un bain, jeune homme, vous pouvez revenir à bord. Vous connaissez le poignet de mes hommes.

Le cadet se tut, mais le chef de police reprit d'une voix sarcastique :

— En tout cas, monsieur Sharp, c'est votre nom je crois, vous n'y assisterez pas, ni vous ni ces messieurs» car je viens de pourvoir à vos logements»

Et se penchant brusquement, par la fenêtre qui donnait sur la grande place que les Européens avaient traversée, il donna quelques ordres à voix haute. Des hommes attendaient en bas probablement, car une voix répondit du dehors :

— C'est bon» Excellence. Tout est prêt.

Cependant les Européens s'étaient arrêtés : vainement M. Merry allait de l'un à l'antre, pour les entraîner vers l'escalier. Montfort Bxait silencieusement le chef de police : Paul et le capitaine étaient rouges pourpre.

Les aides de camp et le cadet lui-même se taisaient désormais : et nul ne riait. Tous ces porteurs d'uniforme comprenaient qu'il serait imprudent de pousser à bout leurs ennemis, même avec l'aide de la garde placée audessous d'eux. Enfin, moitié raison, moitié par les efforts da Marseillais, les Européens descendirent l'escalier et traversèrent le vestibule. A la porte, en dehors, il y avait' uoe compagnie entière de soldats de police, presque tous nègres et mulâtres, et derrière eux, sur la place, une masse compacte de curieux. Les passagers de la Carolim firent quelques pas à travers les rangs mal fermés des soldats. Presque aussitôt leur chef s'avança vers Paul, qui marchait le premier, donnant le bras au Brésilien, et loi mettant brusquement la main sur l'épaule :

— Vous êtes prisonnier, lui dil-il.

^ Soit, dit le jeune homme, qui comprit de suite l'inutilité d'une résistance. Mais quand tu touches un Français, nègre, tu dois saluer.

Et d'un revers de main il jeta par terre le shako de rofflcieT.

Ce dernier se baissa tranquillement, ramassa son shako et se plaça à côté de son prisonnier, sans rieii dire.

Pendant ce temps, les soldats du détachement avaient entouré les Eurc^éens, qui se trouvèrent tous arrêtés sans avoir pu songer à une résistance quelconque.

A ce moment, le chef de police, placé à la fcnêlre du

haut de laquelle il avait donné ses derniers ordres, appela Montfort à ?oix haute.

Le jeune homme releva la tôte en entendant son ûom :

-* Nous verrons maintenant, monsieur, dit le docteur, si vous serez aussi insolent qu'à Marajo, et aussi ridie qu'à bord.

— A Bélem comme à Marajo, comme à bord, le comte Henri de Montfort n'a que du mépris pour un b&tard d'esclave, reprit Montfort en espagnol et d'une voix sonore, accentuée, qui retentit sur la place.

Une voix de la foule cria : Yiva o Francexe/ et il y eut des rires et des applaudissements*

L'œil du jeune docteur s^injecta de sang, son visage pftlit, le bistre noir qui cernait ses yeux devint blafard; il étendit par la fenêtre ses poings serrés, et, d'une voix saccadée de fureur, il vomit des injures contre son ennemi.

Mais sa fureur même fit tourner tout à coupla face des choses en faveur des prisonniers.

Après avoir reconduit ses hôtes jusqu'à l'avant-dernière des salles qui composaient ses appartements, le président était rentré. Mais, en revenant à travers ces grandes pièces vides et sonores, un bruit de voix monta jusqu'à lai. Curieux comme un oisif qu'il était, il revint sur ses pas, prêtant Toreille.

Les voix venaient du dehors par les fenêtres, qui étaient onverles, comme elles le sont toujours sous le ciel èquatorial ; il s'approcha de l'une d'elles, et entendit la réponse; de Montfort, les cris de fureur de son chef de police.

Il écouta d'abord, sans se montrer. Mais la cnriosiUI l'emporta sur son penchant à ne se mêler de rien : i| nyança la tête en dehors pour mieux voir. M. Merry, qui

était, comme ses compatriotes, entouré de soldats, leva par hasard les yeux sur les fenêtres du palais, et découvrit la tête curieuse du président, qui passait en dehors des murs.

n leva le bras vers lui, et dit en français, avec Tà-propos de son esprit marseillais :

— Si tel est le logement que Son Excellence réserve aux compatriotes que je lui amène, je lui demanderai la permission de ne plus lui en présenter.

La tête disparut; mais le coup était porté.

— Tai l'air d'un traître ou d'un mannequin aux yeux de ces hommes, dit le président à demi-voix. Je leur offre mon palais pour demeure, et on les emprisonne sous mes yeux! — Arré! cela ne sera pas! Ce maudit docteur me fera assassiner, avec ses violences policialesl

Et passant rapidement dans la pièce où se tenaient ses aides de camp, il interpella Fun d'eux :

— Monsieur d'Antecamara, descendez; faites mettre en liberté les étrangers qu'on vient d'arrêter, et conduisez-les vous-même chez le juge de droit.

L'aide de camp s'inclina et descendit.

— Qui se permet ici de faire arrêter du monde jusque dans mon palais? demanda le président à voix haute et eu se tournant vers le chef de police.

Mais ce dernier était en proie à une fureur trop vive pour mesurer ses réponses avec sa servilité ordinaire, aassi s'écria-t-il en regardant le président en face :

— Moi! dans l'intérêt de la province du Para, dont je suis le chef de police et le représentant

— Eh bien, monsieur, dit le président d'une voix beaucoup moins forte qu'à sa première question, à l'avenir

m L*AMAZONE

VOUS n'arrêterez personne sans mon consentement, et surtout personne dans mon palais.

— - Votre Excellence est souveraine maltresse, reprit le docteur qui se calmait à son tour. J'ai cru bien faire.

— Je n'en doute pas, mon cher d'à Cobra, je n'en doute pas ; mais il ne faut pas opérer ces arrestations en plein jour. Votre zèle vous emporte. Allons, oublions ces étrangers; venez avec moi; je veux vous faire entendre une chanson française que je viens de mettre en musique.

Et s'appuyant amicalement sur le bras de son auditeur calmé, il partit reprendre le cours de ses occupations présidentielles.

Ainsi que l'avait très-bien dit M. Merry, le président était faible plutôt que méchant; (|e plus, on disait tout bas que» tenant beaucoup à un traitement qui lui était plus lucratif que ses leçons de musique, il voulait à tout prix garder sa place. Pour cela il lui fallait conquérir les bonnes grâces de l'assemblée provinciale qui, en dépit de Rio- Janeirô, faisait et défaisait les présidents, comme autrefois Warwick les roiç d'Angleterre. Le chef de police était un des membres tout-puissants de la turbulente assemblée. Le président ménageait le chef de police, et malgré son amour pour les Français, il en eût laissé emprisonner des millions plutôt que de se fâcher avec son subordonnéprotecteur.

Cependant l'aide de camp de Son Excellence était arrivé parmi les soldats, qui s'étaient déjà placés en rang pour conduire les prisonniers. Il ordonna au commandant du détachement de les remettre tous en liberté, et, de Tair gracieux d'un chien, que son maître aurait donné comme escorte à des loups, il invita les Européens à le suivre chez le juge de droit.

H. d' Antecamara était Paraense de père en fils, ami da docteur et ofQcier dans la garde nationale de la ville. A tous ces litres, il portait aux étrangers une patriotique horreur. Cependant il obéit aux ordres de son maître, et conduisit M. Merry et ses compatriotes jusque devant le cabinet du juge de droit.

Mais ce magistrat n'était pas encore arrivé à la maison de justice. L'aide de camp laissa les Français pour aller le d]ercber. En sortant, sur la porte même du palais, il rencontra le promoteur public ou procureur impérial de là ville, autre docteur indigène, créature du cbef de police et, comme lui, membre de l'assemblée provinciale. Il lui raconta les événements qui venaient de se passer et les ordres formels du président.

A quoi tiennent ici-bas les destins des hommes! Le sommeil ou le repas attardé de l'un d'eux devait avoir sur l'avenir d'une province entière et sur la vie de milliers d'individus des conséquences incalculables!

— Cela ne regarde pas le juge de droit, dit le jeune magistrat. La poursuite des délits m'appartient exclusivement, et je ne me laisserai pas dépouiller de mes prérogatives par un étranger de Rio-Janeiro. D'ailleurs, la faiblesse du juge de droit est connue; jusqu'à plus ample informé il laissera les Français en liberté, sous caution de son ami Merry.

— Oui, reprit avec amertume M. d'Antecamara, ces malvados étrangers viennent nous assassiner, et nous les mettons en liberté nous-mêmes! Mieux vaut être étranger que Paraense ! Hais ils s'entendent tous, ceux de Rio- Janeiro et ceux d'Europe. Il n'y a dans la ville que le juge de droit qui soit entiché de l'amour des codes, et qui préfère un bout de loi à l'intérêt de sa ville! Un âne qui

m l'amâzone

sait peut-être son métier, mais pas un mot de musiqpie !

qui n'est pas même docteur I c'est à lui que l'affaire est

conQëel

— Eh bien, dit le promoteur, il ne tient qu'à vous d'empêcher cela. Amenez les étrangers à mon cabinet, et je me charge de les faire arrêter, moi.

— Et mes ordres?

— Bahl je prends tout sur moi. Je suis de rassemblée provinciale ; si le président vous fait un reproche^ vous lui direz que je l'ai voulu.

M. d'Antecamara hésitait. Mais faire incarcérer des étrangers, des ennemis ! La tentation était trop forte pour sa haine jalouse^ Il consentit.

— Pendant ce temps, dit le promoteur, je vais chercher le détachement de police : ce sont les hommes les plus solides du Para ; leur chef reviendra avec moi et fera cerner la salle. J'entrerai, et après un interrogatoire pour la forme, je lui ordonnerai de conduire les accusés à la prison publique.

Tout fut fait comme l'avaient combiné les deux patriotiques amis. Sous prétexte que le juge de droit avait changé de cabinet et pris celui du promoteur, l'aide de camp y conduisit les étrangers sans défiance. Ils attendaient depuis quelques minutes à peine, quand le jeune magistrat entra le sourire sur les lèvres.

Il salua M. Merry, lui tendit la main d'un air protecteur, et parut ne pas même apercevoir les étrangers installés dans son cabinet; puis il alla s'asseoir sur un fauteuil en canne devant une table noire chargée de papiers, qui, avec un hamac en coton, composaient tous les meubles du sombre prétoire.

H. Herry lui dit assez brusquement :

— Nous sommes fâchés d'avoir dérangé Voire Seigneurie; mais ce n*est pas à elle que nous avons affaire^ c'est au juge Ide droit.

Et il se tourna vers Taide de camp pour le sommer de les conduire chez ce magistrat.

n n'y avait plus d'aide de camp ; M. d'Antecamara avait jagè prudent d'abandonner le promoteur public aussi bien que les étrangers.

Ne le voyant pas, M. Merry se hâta pour sortir; mais à la porte en dehors de la salle, sur le corridor, jusque dans la cour d'entrée, il aperçut des soldats; ceux-là même qui l'avaient arrêté devant le palais.

Habitué aux perfidies provinciales du pays , M. Merry comprit tout et referma la porte en disant à voix basse à ses compatriotes :

— Du calme ! c'est un piège, vous êtes prisonniers de nouveau. Ne répondez à rien. Je vais chez le président; gagnez du temps : s'il le faut, laissez- vous mettre en prison, et comptez sur moi.

Puis se tournant avec sang-froid vers le promoteur public qui feuilletait quelques papiers d'un air indifférent :

— J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Seigneurie que nous avions affaire au juge de droit et non à elle.

— Je le remplace aujourd'hui, dit le promoteur, et j'en suis charmé, mon cher Merry, s'il s'agit aujourd'hui d'un service à vous rendre. Vous savez toutes mes sympathies pour vos compatriotes.

— Je le désirerais, mais le président a désigné le juge de droit.

— Eh bien, je vous le répète, je le remplace. De quoi s'agit-il?

—Oh ! ce n'est pas mon affaire, dit H. Heiry. Mes compatriotes vous le diront, s'ils le veulent. Ds sont en bonnes mains, puisqu'ils sont dans les vôtres. Je les accompa- . gnus, parce que le juge dfe droit ne sait pas le français; mais Votre Seigneurie le sait. Je les quitte.

— Partez, partez, mon cher Merry, je me diai^ de leur affaire.

Le promoteur se leva et conduisit le négodant jusqu'à la porte, en disant tout haut :

— Adieu, monsieur Merry, vous pouvez passer.

Les rangs des soldats s'ouvriretit, et l'intelligent négociant se dirigea en tonte hâte vers le palais.

A peine fut-il éloigné, que Tioterrogatoire commença. Le promoteur, jetant hardiment le masque, leur demanda si par hasard ils ne connaissaient pas ces Français qui arrivaient de Marajo?

— Si, monsieur, car nous sommes ces Français euxmêmes, dit M. Sharp.

Aussitôt le jeune magistrat se leva, et feignant une irritation profonde, il s'écria :

— • Vous êtes les coupables de Marajo, messieurs I Vous êtes bien hardis d*oser vous présenter devant moi !

Puis, sans laisser aux accusés le temps de répondre un seul mot, il commença tout un réquisitoire , conmie s'il avait été en pleine cour d'assises : entassant , avec déductions et commentaires , les imputations les plus ridicules; parlant tour à tour de contrebande, de vols, d'assassinats gratuits, accomplis, disait-il, en pleine paix et sur des hommes inoffensifs. Après plus d'un quart d'heure d'accusations échafaudées , il fit une pause comme pour attendre la réponse des accusés.

Les Européens restèrent silencieux; alors il reprit de nouveau la parole et dit avec des intonations de bienveillance émue :

— Je comprends ^e M. Herry vous ait laissés seuls, messieurs. Mais malgré mon amitié pour lui et votre nation, je me dois à mon devoir. La justice avant tout.

Puis, sous prétexte de justice, il se prit à fulminer do nouveau, des phrases à grands roulements sur la morale pobUque, les devoirs des sociétés, et tous ces lieux communs sanglants, qui , depuis Caiphe jusqu'à Fouquier- Tainville, traînent par les réquisitoires.

Mais il fut brusquement interrompu. Dès le conmiencement de ce discours, Montfort, brisé de fatigue, avait été s'asseoir dans le hamac et depuis lors s'y berçait d'un air nonchalamment ennuyé; c'était dans sa nature et plus fort que sa volonté ; quand le mépris lui soulevait le cœur, il le laissait lire sur son visage et déborder, coûte que coûte. Au milieu de Tune des plus ronflantes périodes du jenne orateur, il se leva et dit :

— Voici longtenops, monsieur, que mes amis et moi nous vous écoutons en silence; et vous devriez voir que nous avons la ferme résolution de ne pas répondre. Faites-nous donc grâce, je vous prie, de votre éloquence, et concluez,

— Oui, dit M. Sharp, car, à vrai dire, j'aime encore mieux la prison que l'ennui de vous entendre.

— Eh bien, messieurs, dit le promoteur à voix brève, comme je suis promoteur public, chargé de poursuivre les crimes, j'ordonne votre arrestation préventive.

— Quant à vous , senhôr José , ajouta-t-il en se tournant vers le jeune Brésilien, quant à vous, le hasard seul

TOUS a réuni à ces meurtriers ; mais la loi brésilienne ne poursuit que les vrais coupables. Vous pouvez vous retirer. Le jeune homme voulut répliquer et défendre ses amis ; il insista même pour partager leur sprt, mais le magistrat reprit :

— Votre amour pour la France vous égare : les renseignements que je possède ne parlent pas de vous , et nous devons prendre votre défense contre vous-même.

M. Sharp se tourna vers son passager et lui dit :

>^ N'insistez donc pas, cher monsieur. Restez libre» ne serait-ce que pour aller dire à mon second de ne pas quit^ ter le bord» ni lui ni les passagers.

^ J'obéis, dit le Brésilien, mais je vous donne ma pa* rôle que, dussë^je aller josqn'à l'empereur, justice vous sera rendue.

Le promoteur ne répondit pas, il agita seulement une sonnette qui fit entrer le chef du détachement.

Mais, au même instant, le bruit éloigné d'un coup de canon retentit au dehors et résonna dans la salle. Promo» teur et capitaine, tous deux parurent subitement frappés de mutisme, et une minute après le bruit, ils écoutaient encore avec une inquiétude évidente ; enfin le capitaine dit en portugais :

— C'est un coup de canon du fortin. Il n'y a pas de fêle annoncée. Un navire de guerre entre au Para.

— Oui, dit le magistrat; faites sortir un de voi& hom* mes, et qu'il revienne nous dire le paviUon signalé par le fort de la ville.

Le soldat revint presque aussitôt.

— Anglais, dit-il en entrant dans la salle.

~ Esta bom, reprit le magistrat , parlant toujours ea

portugais, tous pourez conduire les prisonniers; les Anglais n'aiment pas les Français, il n'y a rien à craindre.

Sans ajouter un mot, il s'assit de nouveau à son bureau, et parut ne plus s'occuper des prisonniers.

Mais Monlfort avait tout compris, et l'arrivée du navire anglais lui rendant confiance , il s'avança devant le jeune magistrat et lui dit d'une voix calme :

— Monsieur, souvenez-vous bien de ce que vous faites ; car, je vous le jure, foi de gentilhomme! je me vengerai, le proteste, et nous protestons tous, contre une arrestation illicite.

Le Brésilien ne leva même pas les yeux du papier qu'il paraissait lire.

Montfort se retourna vers ses compatriotes :

— Nous sommes arrêtés, dit-il; mais un navire de guerre anglais vient d'entrer. Nous verrons. En ce moment la résistance est inutile. La maison est pleine de troupes. Mais pour que la protestation soit plus éclatante, laissons-nous emporter en prison.

— Vous avez raison, dit M. Sharp*

Le promoteur brésiUen semblait toujours ne rien entendre. Cependant il fit un signe au chef du détachement, et aussitôt la salle se remplit de soldats. Chacun des quatre prisonniers se laissa tranquillement enlever par deux ou trois hommes, qui les emportèrent successivement en dehors.

Quand le dernier d'entre eux fut entraîné, le promo* teur dit au capitaine :

— Conduisez-les par l'intérieur du palais, on ne les verra pas emmener.

Puis il referma la porte, et si les prisonniers avaient pu

écouter à travers les muraUles, ils auraient entendu arec effroi le jeune docteur dire à demi-voix» en se renversant dans son hamac :

— S'ils sortent maintenant avant d'avoir abandonné la valeur de leur navire... D'à Cobra n'est qu'un fou. Quant à ce monsieur insolent, qui doit être le payeur de fusil que le chef de police déteste si fort, avec de Yassacu pendant deux jours on peut faire la joie de ses héritiers. Je veux au moins trois contos de reis, neuf mille francs, comme diraient nos prisonniers» pour ma part dans cette affaire. Voilà une bonne journée. Maintenant, faisons un peu de procédure contre les matelots anglais embauchés sur notre frégate» car avant ce soir ce navire de guerre va exiger de nous des explications sans fin.

■•dABie Cmmj et le briek de ffiierre aairi*'** Ei^aesenblêe previiiciale*

Quoique pâle et lassée, oh Dieul qu'elle étaitbeUe 1 Comme le monde avait, sous sou précoce été. Mûri, sans la flétrir, l'angélique beauté I

Laxautins.

Tandis que les dangers se multipliaient ainsi sous les pas du capitaine de la Caroline et de ses défenseurs » les autres passagers restaient à bord dans une inquiétude qui croissait d'instant en instant. Ils avaient attendu avec assez de calme pendant la première heure; mais le temps marchait, et personne ne revenait de terre. L'arrivée du

navire de guerre aoglais, qui vint mouiller entre la Caro* line et le rivage , produisit une diversion chez quelquesuns, mais réussit à peine à distraire un instant les regards de madame Gemy et de sa fille.

Tristement accoudées à la rampe de la dunette, les deux femmes reslaient là silencieuses, échangeant» à rares intervalles , une parole d'espoir ou d'inquiétude , puis retombaient dans leurs muettes anxiétés.

La jeune fille» avec ses yeux de seize ans» cherchait à découvrir son fiancé parmi les rares passants qui apparaissaient sur le rivage» à travers les éclaircies des navires. Tour à tour ses espoirs naissants ou déçus se reflétaient dans ses yeux et dans son attitude. Une fois» elle crut reconnaître madame MOliner dans une Brésilienne qui traversait la rade en eanot» abritée du soleil par une négresse armée d'un parasol aux voyantes couleurs; et à ce moment un nuage de jalousie féminine» au souvenir des triomphes de la dame» passa conune un éclair sur le visage de la jeune fille. Les admirations du vulgaire ont tant de charmes pour la jeunesse» que les fumées de ce grossier encens troublent parfois jusqu'à ses chastes pensées. Hais Henriette était trop profondément inquiète de son fiancé pour s'arrêter longtemps à ces idées» et la dame en falbalas s'effaça bientôt de sa mémoire» pour faire place à des mquiétudes croissantes.

Quant à sa mère» elle était plongée dans un abattement profond. Depuis le brusque départ de Montfort» madame Cemy ne vivait plus, en quelque sorte. Elle venait de passer près de lui deux jours entiers» deux jours de fièvre. Toujours seule à son chevet, avec une tapisserie aux mains pour garder un maintien, elle avait vécu» pendant ces deux jours» d'amour et d'oubli» sans avoir le temps de

soDger au passé, sans avoir la force de refuser respérance.

Vainement, pressentant un malheur au moment où Montfort avait voulu partir, elle avait tout fait pour le retenir. Elle lui avait représenté Finutilité de sa présence, les dangers d'une marche quelconque avec ses blessures récentes; il était demeuré inébranlable.

— S'il y a enquête immédiate, avait-il répondu, j'expliquerai mieux que personne la conduite du docteur. Je me dois au capitaine et à tout le monde; puis je hais ce mulâtre, je ne sais quel pressentiment me dit qu'il est lataL Je veux lutter.

Clémence avait gardé le silence, ci Montfort était parti; alors *elle était montée sur la dunette avec sa fille, pour suivre le canot des yeux. Depuis ce moment, et il y avait plusieurs heures, elle n'avait pas changé de place; tantôt cachant son front dans ses mains, tantôt laissant errer sur le fleuve ses yeux sans regard, perdue tour à tour dans des frayeurs et des angoisses contraires.

-- Insensée I se disaxt-«lle, où me conduira cet amoor? Qui sait si demain, quand il se sentira guéri, plein de jeunesse et de force, il m'aimera toujours? Aujourd'hui déjà, voici qu'il m'a quittée malgré tout, pour un vain point d'honneur, une vengeance à poursuivre. Puis, re^ gardant sa fille isolée, elle aussi, dans son attente, elle pensait à sa solitude prochaine, et voyait tout lui man** quer à la fois, son enfant comme son amour. Si, au contraire, les souvenirs de ces deux jours écoulés venaient redorer son avenir, elle s'effrayait alors de cette absence prolongée, et saQs cesse consultait les heures, qui pas* ssûent inflexibles et solitaires.

Enfin, vers midi, peu de temps après l'arrivée du brick anglais, la première à bord, elle aperçut un canot qui

LES RÉVOLTÉS DU PARA 4fiS

venait au navire, conduit par deux hommes, mais avec an seul passager.

Bientôt sa fille reconnut comme elle le Brésilien qui avait accompagné leurs amis. Henriette prit silencieuse* ment la main de sa mère, et toutes deux comprirent un malhenr, d'abord à la solitude du jeune hommoi puis à sa figure bouleversée.

— Allons, mon enfant, du courage, dit-elle en embrassant le front de la jeune fille.

— J'en ai, reprit celle-ci. Cependant les larmes s'échappaient de ses yeux malgré elle.

Clémence était pâle, mais ne pleurait pas. Son courage grandissait avec sa douleur, et elle s'armait pour la lutte qu'elle prévoyait.

Le jeune homme monta à bord, réunit les passagers sur la dunette, et leur conta brièvement ce qui venait d'arriver. Chacun garda le silence, plutôt effrayé du sort qui le pouvait attendre, que des dangers des prisonniers.

Clémence seule éleva la voix :

— Que fait M. Merry?

-- Il est chez le président, dit le Brésilien; mais Je m l'ai pas revu.

£lle réfléchit une minute; pois, avec ce calme nerveux et lucide que les femmes savent trouver si souvent à l'heure du péril, elle prit une bnisque résolution, et s'adressantàM. Useless:

— Monsieur, lui dit-elle, veuillez me donner un canot et un homme pour nous conduire, ma fille et moi : je veux aller à bord du navire anglais.

— Impossible, madame, dit le formaliste lieutenant; le

brick de guerre o'a pas encore la libre pratique : on ne peut y aller.

— Alors faites-moi conduire à terre ; là je trouverai un canot.

— - Plus tard, madame, plus tard. Je suis responsable maintenant, plus que jamais, devons et du navire, je ne puis vous laisser débarquer ainsi seule.

Une discussion s'engagea; mais madame Gemy ne gagnait rien sur le lieutenant, qui se renfermait dans ses devoirs avec l'obstination de ^a nullité. Le maître était à quelques pas des deux interlocuteurs.

— Je ne sais pas ce qu'elle veut, dit-il tout à coup à son mousse qui. achevait avec lui un chapeau de pailles d'urucuri prises à Vigia; mais je suis sûr, comme il n'y a qu'un Dieu, que c'est pour lui qu'elle se débrouille ; quand je devrais aller tout seul crocherleur empereur, je la conduirai. Et toi, faï-chien, tu viendras avec moi.

S'approchant du lieutenant de son air le plus respectueux :

— Commandant, dit-il, si cela est un effet de votre bonté, je vais prendre le youyou pour là poste au choux • . Un des blessés a le scorbut, et il faut des vivres frais. En passant je peux mettre la passagère.

— Alors, comme cela, soit, dit M. Useless, qui, fatigué de discuter, saisit ce prétexte pour revenir sur son refus.

— Merci, monsieur, dit la veuve; mais en disant ces mots au lieutenant, elle jeta au maître un de ces longs regards de gratitude dont les femmes de cceur ont seules

1 La poste aux choux ^ terme sacramentel de bord^ est le canot qui Ta chaque matin chercher à terre des livres frais.

le secret : un de ces regards qui avaient fasciné Montfort, et qui faisaient dire à Halcontent dans son pittoresque langage : — que cette passagëre-Ià enjôlerait le bon Dieu.

Pais anssilôty frappée d'une idée soudaine qui lui arriva comme une inspiration de son amour en péril, elle descendit dans la cabine de Hontfort.

Elle avait entendu le jeune homme raconter un jour, qu'il avait dans ses papiers une lettre de recommandation à laquelle fl attachait une grande importance. Elle lui venait du Foreign-OfQce d'Angleterre. Au moment de partir pour l'Amérique, il avait cru devoir écrire une lettre d'adieu à l'un de ses parents, membre de la chambre des lords. Voyageur lui-même, le noble lord, qui connaissait par expérience l'utilité de la protection anglaise, avait envoyé à son jeune cousin une lettre du ministre d'Angleterre, portant recommandation générale pour les consuls anglais dans les deux Amériques.

Le souvenir de ce récit et tous ses détails arrivèrent à l'esprit de Clémence comme un éclair. Elle trouva promptement les papiers du jeune homme.

Le premier qui tomba sous sa main fut un testament. Elle eut un frisson de crainte, et un pressentiment sinistre suspendit un instant sa recherche. Mais, se remettant aussitôt, elle parcourut les autres papiers et trouva bientôt celui qu'elle cherchait. C'était une grande lettre in-folio contenue dans une enveloppe à cachet volant, et ainsi conçue :

« Messieurs, M. le comte Henri de Montfort, gentilhomme français, auquel je donne cette lettre, se rend dans les Amériques pour y faire des études scientifiques.

4S6 l'amazone

Vous lui accorderez votre protection pleine et entière, comme s'il était sujet d'Angleterre, et j'apprendrai avec plaisir tout ce que vous aurez fait pour lui.

» Signé : Lord ***,

» Secrétalra d'État, etc. >

Et au bas de la lettre:

« A Messieurs les ministres, consuls et chefs d'escadre de Sa Majesté Britannique, dans les deux Amériques. >»

— Je connais bien peu les Anglais, dit la veuve, ou avec cette lettre j'obtiendrai la protection du commandant de ce brick.

Elle. replaça soigneusement les papiers; mais celui qu'elle avait trouvé le premier, le testament, tomba sur le plancher; elle le ramassa. Il était plié, mais ouvert, et il suffisait de regarder pour y lire. Une tentation lui vint au cœur ; elle le prit : puis tourna la tête sans le déployer ; puis enfin , fille d'Eve, regarda, — à peine , à peine, — assez cependant pour lire son nom.

Il n'y avait qu'une seule phrase. Montfort lui léguait tout ce qu'il possédait. Clémence sentit des pleurs à ses yeux.

— Ohl dit-elle en prenant le testament et le portant à ses lèvres, moi qui ai douté de son amour 1 Henri ! je t'aime !

Il y a, dans les pensées écrites en vue de la mort, une vérité d'affection suprême, qui porte avec elle des larmes et de la joie.

LES RÉVOLTÉS DU PARA Ml

Se sentant renaître à force d'amour, elle rentra dans sa cabine, ajusta ses cheveux et se drapa à la hâte dans un châle noir; puis, se regardant un instant au miroir, elle sourit en se retrouvant belle, belle de cette beautévoilée qui parle à Tâme, et reparut sur la dunette, confiante, presque joyeuse.

Sa fille TatlendaiL La figure de sa mère était si changée, qu'Henriette s'en aperçut et le lui dit :

— J'ai Tespérance, répondit-elle; partons.

Et, suivie de sa fille, elle descendit sur le canot avec l'aide d'un des missionnaires, qui, instruit de sa résolution, voulait l'accompagner.

Mais elle refusa son offre.

— Les Anglais sont protestants, dit-elle; je vous remercie, mon père ! j'irai seule avec ma fille.

A peine fut-elle dans l'embarcation, que le maître, qui était assis près d'elle au gouvernail , 'se pencha à son oreille et lui dit, en retirant à la fois son chapeau de paille et sa chique éternelle :

— Madame, je vous conduirai au bout de la mer si vous voulez. Mais j'aimerais mieux vous conduire ailleurs qu'à bord de l'anglais. Nous voilà quatre bons mathurins, sans compter le mousse, tous bien armés.

Et il ejitr'ouvrit sa vareuse , sous laquelle étaient une paire de pistolets et un poignard.

— S'il ne s'agit que de chavirer leur ville pour reprendre le passager, je m'en charge, et que le vin du bord me serve de poison si je ne le ramène pas avant une heure. Cela vaudra mieux que l'anglais.

Et si Clémence avait dit oyi, le maître l'aurait tenté comme il le disait, et il aurait réussi comme il le promettait!

Mais Clémence ne partageait ni sa fière et beUiqneuse confiance, ni son aveugle haine.

Elle mit doucement sa main blanche sur Tëpaule du matelot.

— Je vous remercie » Malcontent. Mais il a coulé assez de sang français sur cette terre inhospitalière. C'est le tour des Anglais.

— Comme vous voudrez, madame.

Et se tournant vers les matelots : .^

— Souquez dur, dit-il.

Les hommes, qui n'avaient entendu qu'à moitié la con* versation du maître, crurent qu'ils nageaient pour débarquer et reprendre les passagers par la force; cependant ils redoublaient d'eiïorts.

— Cela sera dur, dit le chef de nage, en se courbant sur l'aviron; mais c'est égal, marche!

— Du calme, dit Malcontent. Nous sommes des ambassadeurs pour le moment.

Le canot aborda contre le brick, au bas de l'échelle. En voyant des femmes, le midshipman de garde arriva à la coupée, descendit et offrit silencieusement la main à madame Cerny.

— Je voudrais parler au commandant, dit -elle en anglais.

Elle monta : sa fille la suivit en silence.

Un homme jeune, mince, blond, pâle, l'aspect hautain, mais la figure douce, se promenait sur le pont en petite tenue de bord. Clémence devina le capitaine du navire, et devança le midshipman.

En voyant venir deux feipmes conduites par l'un de ses officiers, le commandant, car c'était lui, jeta son cigare à la mer et s'avança à leur rencontl'e.

De tons les passe-ports humains, le pins puissant de ce monde est la beauté d'une femme. Clémence était dans tout réclal de sa beauté. Henriette, sa fille, jolie, mais moins belle, lui faisait cortège en quelque sorte. C'était comme un reflet d'elle-même, une fleur encore enfermée dans sa jeunesse virginale, non éclose, indécise, et rehaussant la splendeur épanouie de sa mère. Il y a des femmes, dit-on , qui ont peur de leurs filles trop belles , et qui les laissent à l'ombre. C'est que déjà leur beauté s'en va, que leur automne s'effeuille, et que, femmes plus encore que mères, elles ont peur du printemps qui monte. Mais celles qui se sentent en plein été et qui, vraiment mères, se parent de leur fille comme d'un souvenir et d'une espérance, celles-là rayonnent davantage à se trouver près de leur enfant.

— Commandant, dit madame Cemy, après un léger salut et parlant toujours en anglais, je suis Européenne et Française; comme compatriote, je viens vous demander, pour ma fille et pour moi, protection contre les autorités de ce pays.

A la démarche, à la figure, à la toilette élégante mais simple des deux Françaises, l'officier anglais reconnut des femmes distinguées de race et d'existence. Il s'inclina et reprit en français :

— Parlez, madame, je suis à vos ordres.

Pois approchant deux des sièges de bord qui étaientépars sur le pont, de la main il fit signe aux deux femmes de s'asseoir. Trois officiers du navire, qui fumaient appuyés au bastingage en regardant la ville , se reculèrent discrètement à quelques pas.

démence et sa fille s'assirent.

— Avant de vous expliquer, monsieur, l'objet de ms^

4S0 l'amazone

démarche, veuillez prendre connaissance de cette lettre.

Et en disant ces mots, elle remit au commandant la recommandation qu'elle avait trouvée dans les papiers de Montfort.

L'Anglais lut la lettre, regarda soigneusement l'adresse et la signature; puis la rendit à la veuve, en disant :

— Je n'avais pas besoin de cette lettre , madame. Votre qualité de Française me suffisait. Mais en présence de l'ordre formel du ministre de Sa Majesté , vous protéger est mon premier devoir. C'est à madame la comtesse de Montfort que j'ai l'honneur de parler ?

Surprise à cette demande naturelle d'ailleurs, quoique imprévue pour elle, Clémence se sentit rougir et devint presque tremblante.

— Je vous écoute, madame, dit le commandant.

Rappelée à elle-même , madame Cerny raconta brièvement les combats de Marajo , l'emprisonnement de Montfort et du capitaine. Puis, avec cette habileté féminine qui ne veut ni mentir ni cependant produire une vérité nuisible à sa cause, elle ajouta :

-^ Le second du navire est un pauvre officier, au-dessous de sa tâche; les autres passagers sont sans énergie* Je me trouvais seule, monsieur, au milieu de nos faiblesses; M. de Montfort est en danger plus que tout autre, par l'animosité du^hef de police de cette ville* Je suis venue vers vous, vous demander conseil, asile et secours.

— Et, foi de gentilhomme, je vous donnerai dès aujourd'hui, madame, toute la protection que vous réclamez de moi. Veuillez rester assise et m'atlendre seulement une seconde.

Il appela le jeune midshipman qui avait amené les deux femmes ;

— Monsieur Dullhalred, dit-il, faites armer la baleinière; prenez dix hommes, allez chez le consul de Sa Majesté, et dites^lui que je le prie de venir de suite à mon bord.

«« Vous savez, commandant, que nous ne somznes pas encore visités par la santé?

— Je le sais. Mais vos hommes seront armés, et si quelqu'une terre voulait vous empêcher de débarquer, vous ferlez usage de vos armes. Allez !

Puis se tournant vers un des officiers qui s'étaient écartés à l'arrivée des deux Françaises :

— Lieutenant, vous ferez préparer mon appartement pour recevoir ces dames, et transporter mes vêtements dans une chambre d'ofûcier. Vous enverrez à bord du navire français chercher tout ce qui appartient à M. le comte de Montfort.

Le lieutenant s'inclina et descendit dans le carré.

Le commandant prit alors sous le bras, et familièrement, un officier un peu plus âgé que les autres et qui paraissait être le second du navire :

— Mon cher John, lui dit-il à voix basse , nous allons encore donner une leçon à ces Brésiliens : ils ont fait des leurs contre un pauvre navire de commerce français et emprisonné le capitaine. L'un des passagers est un ami de lord *** , qui le recommande. Que tout soit prêt pour l'appareillage ; ayez l'œil sur la batterie, et faites monter deux hommes dans les hunes, afin de regarder à terre tout ce qui se passera.

Tous ces ordres furent exécutés à l'instant même. Le commandant revint aux deux Françaises.

— Je ne puiy rien faire, dit-il, avant l'arrivée du consul; je viens de l'envoyer chercher. S'il arrive avant la

nuit, je vous promets, madame, qae monsieur votre mari

dormira ce soir à mon bord.

Pais il leur expliqua les ordres qu'il venait de donner relativement à sa chambre et h leurs effets de bord.

Madame Cemy lui tendit la main en disant simplement :

— Merci, commandant. Au nom de M. de Montfort, j'accepte tout. Permettez-moi seulement de renvoyer les matelots qui m'ont amenée.

Elle se dirigea vers la coupée. Malcontent et ses homme i étaient restés dans leur canot et attendaient en silence, sans qu'un geste, un regard, une parole, eussent été échangés entre eux et les matelots anglais du brick.

— Maître, lui dit-elle, je reste à bord; vous le direz à M. Useless. Mais je vous remercie. Malcontent, et ni M. de Montfort ni moi n'oublierons jamais leur ami, le maître de la Caroline.

— Vous restez, dit le matelot. Eh bien, tflxki mieux; ils vous défendront. Ce sont de bons enfants, après tout, ces Anglais! Si ce n'étaient pas des Anglais! Adieu, madame. Après les mariages, si M. de Montfort retournait en France et qu'il eût besoin d'un pas grand'chose pour mener son monde, —je me fais vieux et fatigué du métier, — moi, je vivrais bien avec vous deux.

Pour cacher l'émotion qu'il ressentait, le maître se tourna vers ses hommes en criant d'une voix forte :

— Pousse!... Au navirel... Le scorbut attendra & demain.

Mais, au même moment, il aperçut la barque de la santé qui se dirigeait à toutes rames vers le bâtiment de commerce anglais mouillé derrière la Caroline. Le docteur Exequias, étant resté toute la nuit à la maison de

LES nÉYOLTÈS DU PARA 133

jeu, avait oublié d'aller visiter ce navire, qui depuis deux jours atlendait son I)on plaisir. L'arrivée du croiseur britannique lui rappelant ses devoirs, il s'empressait d'y aller.

En l'apercevant, le maître dit à ses rameurs :

— Nagez dur, et coulons la santé. Cela me fera du bien, de faire baigner un de ces Chinois-là.

Quand il s'agit, dans un port étranger, de se distraire au dépens de l'autorité locale, le matelot ne calcule ja? mais ni le danger, ni le temps, ni la peine.

Un éclair de joie passa dans les yeux des Français, et en quelques coups d'avirons prolongés, ils eurent rejoint la barque sanitaire.

Eu voyant ainsi arriver une embarcation partant du navire de guerre anglais, le pilote du canot brésilien voulut éviter et cria l'éternel

'^AoUtrgoI

M. Exequias, croyant qu'on venait le prendre et le conduire à bord du croiseur, eut un tremblement et se leva pour parler.

Hais au même instant, l'avant du canot français arriva comme un boulet par le plein travers du brésilien; de la force du coup, le bateau faillit chavirer, et embarqua une forte lame; deux ou trois rames mollement tenues par leurs rameurs tombèrent & l'eau, et M. Exequias fut renversé à la mer par-dessus le bord. Le flot était calme ; après lia plongeon complet, il réussit & s'accrocher au bordage de son canot. Pas un de ses hommes ne s'émut pour se jeter à son secours. Ils le laissèrent remonter par ses propres efforts, sans même lui tendre la main.

Peodant ce temps, le bateau de la Caroline marchait

bord à bord avec le canot brésilien, et les matelots, regardant le naufragé qui remontait péniblement, riaient aux éclats à chacune des injures que sa seigneurie grommelait contre eux à demi-voix. La colère du malheureux docteur devint bientôt si violente, qu'emporté par ses habitudes, il saisit un aviron afin de frapper le maître» qui maintenait son canot h une brasse du sien et le regardait de ses denx petits yeux insolents et railleurs; mais Malcontent lui dit en levant son bras formidable :

— Prends garde, père la Mortl prends garde!

Le docteur s'abstint et ordonna h ses hommes de regagner la terre au plus vite.

— Et nous, dit Malcontent, retournons à l'anglais. Les Brésiliens croiront que nous sommes de leur bord. Nous ferons le tour du brick, et nous regagnerons la Cardine par le large.

Tandis que le maître égayait ainsi ses regrets aux dépens de Tun de ses ennemis, le consul d'Angleterre arrivait à bord du croiseur; le midshipman envoyé h sa recherche l'avdit rencontré sur le rivage, cherchant une embarcation pour se rendre au navire. Il prit connaissance de la lettre apportée par madame Cerny, puis descendit au carré avec le commandant et le lieutenant pour s'entendre sur les moyens à employer en faveur du prisonnier.

Le consul avait lui-même une affaire à régler avec les autorités du Para. Depuis un mois environ il était au plus mal avec elles, par suite de l'emprisonnement des matelots d'un navire de commerce anglais. Voici les faits tels qu'ils étaient racontés par la ville :

Sept matelots anglais ivres, en passant dans une rue de Para, avaient cru s'entendre appeler par des femmes du haut d'une fenêtre; ils avaient voulu monter, mais^ à leurap-

proche, porte et fenêtres s'étaient fermées. Alors ils avaient jeté la porte en dedans. Tous les hommes de la maison et quelques-unes des femmes s'étaient sauvés par la cour d'une habitation voisine en poussant des cris effarés. Mais les négresses de la case, n'ayant pas réussi à fuir, — apparemmenty — étaient restées avec les matelots, qui s'étaient bruyamment installés dans la maison, en compagnie du vin de Porto et des négresses de l'habitation.

Cependant on avait requis le bataillon policial, cent hommes environ. Cette troupe s'était installée dans la rue en face de la maison occupée par les matelots, et son commandant avait essayé de parlementer avec les nouveaux possesseurs de la case. Mais si, en Europe, le matelot à jeun obéit à ses chefs comme un Arabe au Prophète, à l'étranger, le matelot ivre et sans officiers, c'est l'enfer déchaîné. Les Anglais avaient dégainé leurs poignards et déclaré qu'ils resteraient dans la maison tant que cela leur conviendrait. Personne n'avait osé pénétrer dans leur repaire. On avait été chercher deux cents hommes de renfort qui vinrent bivouaquer dans la rue comme les autres.

Enfin, au bout de deux heures de blocus inutile, un des officiers brésiliens s'était fait conduire sur rade et avait ramené le capitaine des sept matelots. Après beaucoup de discours de la part du capitaine, de jurements de la part des révoltés, ces derniers avaient enfin consenti à quitter leur conquête. Le capitaine avait stipulé pour eux auprès des autorités militaires la liberté de retourner à son bord, à la charge par lui de payer la porte et le vin consommés.

Les paroles avaient été données, et les matelots retournaient bruyamment vers la rade, conduits par leur capitaine, lorsqu'au détour d'une rue, ils avaient été

brusquement pris an déponmi, arrêtés et conduits en prison/Le capitaine et le consul réclamèrent. Le président feignit d'ignorer l'affaire. Quelques jours s'écoulèrent ainsi. Pendant ce temps, & l'aide de menaces et de promesses illusoires, on décida les sept matelots à prendre du senice sur un navire de guerre brésilien mouillé dans la rade. Cependant ils étaient encore en prison, et, dans la crainte de les voir déserter, on attendait, pour les embarquer, le moment du départ de leur nouveau navire.

Le bâtiment anglais, las d'attendre ses hommes, était parti. Le consul, irrité, avait à peu près cessé toutes relations officielles avec le président, en attendant une réponse de Rio-Janeiro, ou l'arrivée d'un croiseur anglais pour se faire rendre ses nationaux.

Il y avait donc peu de ménagements à garder avec les autorités paraenses, et après une conférence qui dura à peine vingt lûinutes, le capitaine remonta sur le pont, tenant à la main une lettre ainsi conçue, qu'il lut aux deux Françaises :

ce Le soussigné commandant du brick ihe Law, navire de Sa Majesté la reine de Grande-Bretagne et d'Irlande, de l'avis du consul de Sa Majesté, prévient le président du Para (Brésil) :

» l"" Que si les sept matelots anglais indûment embauchés par les autorités brésiliennes ne sont pas ramenés à son bord avant deux heures, c'est-à-dire à quatre heures» au chronomètre du brick ;

D S"" Que si à la même heure les Français qui appar« tiennent an navire la Caroline^ et notamment le comte Henri de Montfort, ne sont pas rendus à la liberté,

» Le soussigné, légitime protecteur des sujets de Sa Majesté Britannique» et défenseur du droit international entre les nations civilisées, poursuivra leur délivrance par tous moyens, même par la force.

}» Cela sans préjudice des légitimes indemnités ou ré*parations auxquelles les parties lésées pourront avoir droit.

» Fait à bord du brick anglais the Lato^ le... 18...

> Le commandant da brick,

» Sm John Frederick Nobleness. »

n confia cette lettre à Fun de ses officiers» en le chargeant de la porter sur l'heure au président, et de la lui remettre en main propre.

Le rivage était à cinq minutes du brick, et le palais présidentiel à trois minutes du rivage; l'Anglais revint annonçant l'arrivée du président, qu'il précédait seulement de quelques minutes.

Le commandant donna rapidement quelques ordres au iieatenant, qui appela le maître de quart; puis il pria les deux Françaises de descendre avec lui dans son appartement.

En effet, l'arrivée prochaine de Son Excellence fut annoncée par un coup de canon partant de l'un des navires de guerre; puis, au moment précis où elle sortit du palais, le fortin commença de tirer le canon. Treize coups retentirent à détonations et à intervalles inégaux. L'avant-der-

nier produisit même un bruit plus violent que les autres, ce qui lit présumer en ville que Tun des cânons» double* ment chargé, avait éclaté. Mais, peu importe : plus les canons produisent de bruit, plus la splendeur de la province en est rehaussée; on ne saurait charger trop fort!

Le président, pendant ce temps, avançait vers le rivage. Là, douze ou quinze nègres apostès firent partir, à grands renforts de cris, une centaine de fusées, sans s'occuper du feu qu'ils pouvaient mettre aux toits de paille des maisons , ni du grand jour qui empêchait de voir les fusées. Mais peu importe encore, cela est d'habitude traditionnelle à tout arrivage ou embarquement de président.

Pendant que le canon du fortin et les foguettes de la terre inondaient l'air de bruit et de fumée. Son Excellence voguait vers le navire anglais de toute la solennelle lenteur de ses rameurs et de son lourd canot.

Elle arriva enfin magnifiquement vêtue d'un tricorne, d'une écharpe, et d'un uniforme galonné d'or sur toutes les coutures, escortée de trois aides de camp portant des épaulettes, des sabres, des éperons, des écharpes» des shakos, inouïs de poids, de dimensions et de dorures.

Une seconde barque, montée par un officier et douze soldats, suivait à distance respectueuse.

Mais, à bord du Loajd, personne ne parut s'apercevoir de l'arrivée présidentielle. L'échelle de bord était déserte. Cependant le président y monta. Au haut de l'échelle, à la coupée, pour le recevoir, au lieu de l'officier de quart, il n'y avait qu'un, matelot : ce fut à peine s'il porta rapidement sa main à son chapeau de bord, en demandant en anglais au Brésilien ce qu'il voulait.

Le président ne comprit pas; mais l'un des aides de

camp, qui montait derrière son chef» répondit pour lui en anglais :

-^ Va dire au commandant du brick que c'est Son Excellence le président du Para qui daigne lui rendre visite.

L'Anglais se prit à rire d'un gros rire insolent et dédaigneux, puis il dit :

— L'officier de quart est là, parle«^lui. Et il retourna sur l'avant^

Le plus jeune midshipman du bord, en petite tenue, se promenait en fumant II était seul à Tarrière. A l'avant, ofi voyait les cent vingt matelots du brick jouant ^tre eux sans se déranger.

Tout à bord était propre, luisant, en ordre. Les huit canota du name^ à leur poste de combat, étalaient au soleil de l'équateur leurs tubes cuivrés, leurs affûts noirs%

S'étant fdt traduire les paroles du matelot, Son Excel" lence, suivie de ses trois aides de camp, s'avança vers le midshipman, qui continuait à se promener à pas rapides, sans regarder $es visiteurs. Au moment où le président vrivait près de lui, l'Anglais aperçut l'officier de la se* conde barque, quittant son canot pour monter à l'échelle du brick. Tout en rendant négligemment au président le salut 4u'il lui faisait, le jeune homme se tourna vers l'avant, et, interpellant un de ses maîtres, lui dit ea anglais :

— John, voyez à la coupée ; on ne monte pas en armes sur un navire de Sa Majesté.

Le matdot interpellé descendit rapidement l'échelle, et se plaça devant l'officier. Le Brésilien rentra dans son canot et attendit

Cependant, l'aide de camp du président répétait hardi*» D^t ta phrase insolente au midshipman de quart»

Sans quitter le cigare qu'il avait aux lèvres» ce dernier répondit d'une voix hautaine et mesurée :

— Le commandant est occupé; si le président vient pour l'affaire des matelots ou des Français, je suis 1& pour recevoir les^ prisonniers.

L'aide de camp reprit :

— Son Excellence vient seulement rendre visite au commandant du navire anglais.

— Je n'ai pas d'ordres à ce sujet, dit le midshipman. Revenez.

Et, se dirigeant vers la coupée, il fit signe à ses inter* locuteurs que, la visite étant impossible, ils pouvaient retourner à leur bord.

Cependant le président et ses aides de camp parurent se consulter; mais, après une minute environ de délibération, ils descendirent dans leur canot et s'en retournèrent comme ils étaient venus. Le midshipman ne resta pas même à la coupée tandis qu'ils descendaient.

Jusqu'à terre, le silence le plus compdet régna parmi les Brésiliens; on eût dit qu'un vent de glace avait passé sur leur arrogance ordinaire. Le président renvoya ses aides de camp et se dirigea en toute bâte vers le palais de l'assemblée provinciale.

On était en pleine session, et ce jour-là les députés provinciaux du Para étaient réunis depuis plusieurs heures; ils discutaient à grand renfort d'éloquence le traitement du professeur de français du lycée de la ville. Les uns voulaient n'accorder que trois cent mille reis (neuf cents francs) pour cette chaire, parce qu'elle était provisoirement occupée par un Français. D'autres proposaient un conto de reis (trois mille francs) et par suite présentaient tour à tour différents candidats brésiliens, leurs amis ou

leurs parents ; mais à l'un on reprochait de ne pas savoir le français; à l'autre» d'avoir déjà quatre classes à faire; à un troisième, de ne pas savoir sa propre langue. La discnssion s'échauffait d'instant en instant» et, les injures se croisaient rapides, mordantes de part et d'autre.

Le porteiro de l'assemblée vint annoncer à voix basse an président que le président de la province désirait lui parler sur-le-champ pour affaires urgentes.

La nouvelle circula dans la salle, grande pièce nue, à tables noires chargées de papiers, autour desquelles les députés étaient assis en face du président. Il y eut rumeur ; le président lui-même sembla s'agiter. Les députés se prirent à causer à demi-voix. D'aspect, de bruit et de monde, l'assemblée, sauf les âges et l'humeur joyeuse, ressemblait alors à une salle d'étude de collège tenue par un remplaçant débonnaire.

Un des députés se leva et demanda de quel droit le pré« sident de la province venait au palais de l'assemblée troubler la délibération de ses membres.

Un murmure approbateur circula dans la salle, et la discussion continua. Enfla, le candidat qui ne savait pas sa propre langue fut élu, par assis et levé, à la pluralité des suffrages, et on passa à la discussion d'un autre chapitre du budget provincial .

Mais le président, qui attendait toujours dans la salle d'entrée, réussit à faire répandre le. bruit du mauvais accueil qu'il avait reçu, et de Tinjonction du croiseur britannique. Alors le désert se fit peu à peu dans l'assemblée. Chacun quitta sa place pour aller en quête de nouvelles, et le président des députés, se voyant seul à son banc, prit le parti d'imiter ses collègues et de sortir à son tour.

Une vive discussion s'engagea au dehors entre le président de la province, soutenu par le juge de droit, et la grande masse des députés. Son Excellence voulait rendre sur rheure tous les prisonniers anglais et français; les membres de rassemblée accusaient le président de faiblesse, parlaient des canons du fort de la ville et du fortin, des navires de guerre brésiliens mouillés dans la rade» et ne voulaient rien moins que couler le brick anglais. *

— Il est temps, disait Tun d'eux, que le Brésil montre enfin sa force à Taudacieuse Angleterre, et c'est à la province du Para, la plus grande de Tempire, à donner l'exemple de la résistance.

Le président parlait du navire, des canons, des hommes qu'il venait de voir, et, l'imagination encore empreinte de sa réception à bord, décuplait les forces de l'ennemi.

La discussion durait ainsi depuis, plus d'une heure, et des deux côtés on se renvoyait des arguments multiples, acérés, personnels peu à peu, lorsqu'un coup de canon parti de la rade produisit un silence général.

— Il est déjà quatre heures I exclama le président , c'est l'anglais qui compience à canonnerla ville.

Il y eut un mouvement général dans la salle. Chacun se pressa pour sortir et gagner prudemment sa case ou la campagne, selon la position géographique de son logis, sur le fleuve ou dans Tintërieur de la ville. Le président prit à part le chef de police, et l'effroi lui faisant du courage, il ordonna au jeune docteur de reconduire immédiatement les prisonniers à bord du croiseur anglais.

— Je l'ordonne, lui dit-il, et je vous rends responsable désormais de tout ce qui peut arriver.

Puis il regagna son palais en toute hâte. L'alarme était

dans la ville, et déjà la grande place du palais, située sous le feu du croiseur anglais, était déserte et silencieuse.

Le chef de police regagna sa demeure, et, se disant qa*il fallait tout d'abord apaiser l'ennemi, il commença de préparer un ordre motivé pour relâcher les matelots anglais. -^ Quand ils auront leurs compatriotes, se disait le jeune docteur, ils oublieront les Français. Le navire de guerre ne peut pas rester longtemps sur rade. Nous entasserons note sur note. On amusera les Anglais avec un bal et des dîners. Le croiseur repartira, et je garderai mes Français, c'est-à-dire une fortune tout entière. Quant à l'insolent monsieur du fusil et du cheval, on lui donnera ce soir même, à souper, une portion d'assacu qui me AèW* vrera de lui. Je ne veux pas qu'on dise par la ville que d'à Cobra s'est laissé insulter sans en tirer vengeance.

Et, tout en écrivant son ordre avec des considérations en faveur des prisonniers anglais, il supputait les contos de reis qu'il pourrait retirer du navire français.

Cependant l'alarme causée par le coup de canon du croiseur était prématurée. Ce n'était encore qu'un avertissement.

A l'instant précis où quatre heures avaient sonné à bord du brick anglais, le commandant avait levé Tancre, puis était venu mouiller audacieu sèment en face la grande place du Para, devant le palais dft président, sous les canons du fort, à portée de pistolet des navires de guerre brésiliens et du rivage.

Aussitôt mouillé, il avait fait tirer un coup de canon h poudre, afln de rappeler aux autorités l'injonction qu'il avait faite. C'était ce coup de canon qui avait mis en fuite l'assemblée provinciale et en rumeur la ville entière.

Le commandant attendit ainsi un quart d'heure sans

U4 l'amazone

démonstration nouvelle; mais au bout de ce temps il appela le jeune midshipman qui avait reçu le président:

— Monsieur, lui dit-il, prenez le grand canot avec vingt-cinq hommes armés, et descendez à terre. L'un des maîtres connaît la ville, il vous indiquera la prison. G*est là que sont les matelots anglais, et probablement les Français. Faites-vous ouvrir les portes. Si on vous résiste, entrez de force et ramenez les prisonniers.

A bord des navires de guerre, tous les mouvements s'opèrent comme par une baguette magique. Deux minutes après, le grand canot était à la mer, et au beat d'un quart d'heure, le midshipman, suivi de ses vingt-cinq hommes, frappait à la porté de la prison avec cette rudesse britannique d'un homme de high life, qui ne veut pas attendre.

n n'avait rencontré sur son passage, à travers la ville, que deux ou trois nègres oisifs, qui l'avaient curieusement regardé passer, puis suivi de loin en silence.

Une sentinelle se promenait dans la rue devant la prison, en face d'un poste de soldats composé de quarante hommes. En voyant arriver les Anglais, elle poussa son étemel cri : A o largo I puis recommença pacifiquement sa promenade impassible.

Deux ou trois soldats du poste sortirent à demi endormis, puis rentrèrent en voyant une troupe d'Européens armés.

La porte de la prison s'ouvrit bientôt,' et un homme sans habit, en caleçon, comme tout Paraense chez lui, parut aux yeux de Toflicier et de ses hommes. On pouvait le prendre aussi bien pour un guichetier que pour un prisonnier réveillé en sursaut et sortant du lit. C'était sa seigneurie le directeur lui-même, Les Anglais ealrèrçnt

pas à pas et se mirent en rang dans la cour intérieure. On 06 voyait que des murs blancs et nus avec des fenêtres ëlroites garnies de barreaux en fer. Le directeur commença par s'excuser de son costume négligé, et demanda poliment à l'oflicier ce qu*il désirait.

Mais les deui interlocuteurs parlaient chacun une langue différente. Ils ne se comprirent pas. L'offlcier anglais le premier essaya du français. Le Brésilien le parlait, et la conversation suivante s'engagea dans cette langue, qui partout, d'un bout du monde à l'autre, au fond de l'Ameriqoe comme en Europe, sert entre les nations, de langue QBiferselle, de trait d'union social.

— Que désire votre seigneurie? demanda le Brésilien.

— le viens prendre les prisonniers anglais. I — Mais, seigneur, je n'ai pas d'ordres.

- Peu m'importe! dit Te midshipman. Ils sont sous la protecUon du pavillon britannique, et, de gré ou de force, je viens les prendre. Vous ferez bien, monsieur, d'éviter TO conflit, pour lequel, vous le pouvez voir, je suis prêt.

— Et le seigneur me répond que je ne perdrai pas ma placepour lui avoir obéi? •

—le ne réponds de rien, monsieur. Je veux les prilo&niers, et ne m'occupe pas d'autre chose.

- C'est que, seigneur, je n'ai pour vivre que le poste ^e j'occupe, et crains de le perdre.

I —Je n'ai pas le loisir de m'occuper de vos affaires péronnelles. Je vous le répète, monsieur, les prisonniers, de |rt ou de force!

- Du moins votre seigneurie daignera dire à Son bcellence le président de la province que j'ai fait mon fcvoir jusqu'au bout.

Et se tournant vers deux soldats indiens qui, anx grosses clefs qu'ils portaient à la ceinture, pouvaient passer pour des guichetiers :

•— Ouvrez toutes les cabanes des prisonniers, et ditesleur qu'ils sont en liberté sous condition.

Presque aussitôt on vit arriver, par deux issues donnant sur la cour où se tenaient les Anglais, vingt-cinq ou trente individus, la plupart Indiens, et parmi eux les sept matelots. Ces derniers comprirent vite leur situation, et furent se ranger en silence derrière leurs camarades. Qnant aux autres prisonniers, ils hésitaient, incertains de lenr liberté nouvelle; mais la porte était là béante; en une minute, il ne resta plus dans la cour que deux vieux nègres, qui paraissaient avoir l'intention bien arrêtée de demeurer en prison,

— Pourquoi ne sortez-vous pas ? dit le directeur.

~ Nous sommes vieux, reprit l'un d'eux; nos maîtres nous ont affranchis, parce que nous n'avons plus la force de travailler. Nous sommes réduits à mendier pour vivre. Nous préférons rester ici. Nous y avons de la farine et da poisson salé I

Les Anglais, cependant, assistaient impassibles à cette scène. Mais en ne voyant pas arriver les prisonniers fran* çais, le midshipman se tourna vers le directeur :

— Je ne vois pas les Français, dit-il.

— J'ai libéré tous les prisonniers^ reprit le Brésilien. Je n'en ai pas d'autres ici.

— Où sont les Français?

— Je ne sais. Dans la prison de police peut-être. Votre seigneurie peut le demander à ses compatriotes, il n'y a plus ici que ces nègres.

— C'est bien» monsieur. Je ne vous demandais que lés Anglais et les Français. Les autres vous regardent.

— Oh! reprit le directeur en souriant, je préfère les avoir tous mis en liberté : de cette manière, Son Excellence le président verra bien que je n'ai cédé qu'à la force.

Malgré son flegme britannique, le jeune midshipman ne put s'empêcher de sourire. Il fit signe à ses hommes de partir, et lui-même sortit le dernier, reconduit par le directeur toujours à demi couvert de son léger costume.

La sentinelle du dehors continuait sa promenade silencieuse. Elle poussa le cri d'usage, et les matelots anglais, ramenant leurs compatriotes, regagnèrent paisiblement, et au milieu du même désert silencieux, le canot qui les allendait à la plage. Trois quarts d'heure à peine après avoir quitté le pont du Lato, ils revenaient avec leurs prisonniers libérés.

Tout fier de sa mission accomplie, — il le croyait, du moins, — le midshipman arriva près du commandant du navire anglais et lui rendit compte de sa mission.

Il raconta en détail son arrivée à la prison, les frayeurs du directeur, la délivrance des prisonniers. Les matelots de l'expédition et leurs camarades du bord faisaient cercle derrière lui, écoutant le récit animé du jeune homme, et dans tous les regards brillait l'orgueil satisfait.

Mais par les fenêtres ouvertes de l'appartement du commandant, madame Cerny avait vu le retour du canot. Montfort n'y était pas. Elle monta sur le pont. Pâle sous ses vêlements de deuil, le regard brillant, elle arriva jusqu'auprès du commandant, marchant silencieuse, comme l'ombre vengeresse d'Ëlseneur glissant sur la plate-forme. Sa muette apparition lit balbutier le jeune homme, qui

1 48 L*AMAZOxNE

malgré lui courba la tète sous son regard. Le capitaine la vil, et comprenant ses angoisses, il jela les yeux sur les matelots qui Venlouraient à demi, puis sur le canot amarré au pied de Téchelle du bord, et, interrompant rofflcier:

— Où sont les Français, monsieur? dit-il d'une voix sévère.

— Commandant, reprit le midshipman en rougissant, les Français n'étaient pas à cette prison. On les suppose enfeiinës dans la prison de police. Je n'ai pas cru devoir exposer la vie de mes hommes pour aller jusque-là.

— Et depuis quand, monsieur, les ordres que je donne sont-ils subordonnés à vos appréciations?

— Commandant, la prison de police est, dit-on, à l'autre extrémité de la ville. J'avais hâte de ramener les matelots.

— Mes ordres étaient positifs. Il fallait les suivre jusqu'au bout, et, au lieu de railler les Brésiliens comme vous le faites, mieux vaudrait dire que vous avez eu peur de traverser leur ville.

Le jeuoe homme rougit jusqu'au front, et laissant échapper ses secrètes pensées :

— Je n'ai pas eu peur, commandant! dit-il; mais les autres prisonniers étaient des Français, je me suis moins inquiété de leur délivrance que du salut des Anglais.

' M. Dullhatred exprimait trop bien les idées des matelots entassés derrière lui pour ne pas être compris par eux. Un mouvement approbateur se fit dans les rangs de l'équipage et jusque parmi les officiers, qui étaient à côlé du commandant. Une bouche murmura même à voix incertaine : — Faut-il donc se faire tuer pour des Français? Le capitaine du brick redressa sa haute taille, qui d'or-

dinaire était comme inclinée de faiblesse nonchalante. Son œil bleu lança l'éclair : toute sa figure prit une expression indéfinissable de commandement et de fierté superbes, qui est le propre des descendants légitimes des races du Nord. Le sang de ses aïeux, Normands-Français, conquérants deTAngletérre, parlait en lui.

U mit la main sur le poignard d'abordage qu'il portait à sa ceinture, et fit un pas vers l'équipage. Le midshipman et tous les matelots reculèrent.

— Qui parle à bord quand je commande? —dit-il.

Le silence se fit, absolu, profond, solennel. On eût en-* lendu un nuage traverser l'air, n reprit d'une voix inflexible et haute :

— Monsieur Dullhalred, descendez & votre chambre; vous y garderez*les arrêts pendant huit jours, pour avoir transgressé mes ordres !

Et, se tournant vers ses officiers :

— Si le navire que je commande eût été français, et les prisonniers de ces Brésiliens, Anglais comme vous, messieurs, vous eussiez été délivrés les premiers. Vos haines avengles ne sont plus de nos temps. Nos pères ont oublié pendant des siècles le sang normand de leurs pères. Je lû'en souviens; que chacun à ce bord s'en souvienne aussi!

Madame Cerny, silencieuse, était toujours debout près de lui. Il alla vers elle, lui prit la main ; puis étendant un bras vers la ville brésilienne, il dit :

— Je vous l'ai promis, madame, mais je yous le jure maintepant sur les cendres de nos communs aïeux, les prisonniers français seront ramenés vivants à mon bord, ou cette nuit même j'ensevelirai cette ville sous ses décombres.

En achevant ces mots, il monta lentement sur son banc de quart, et donnant ses ordres d'une voix vibrante, métallique :

— Lieutenant, faites hisser les signaux de guerre! Ordonnez le branle -bas de combat! Les canonniers aux pièces ! Des fusées dans les hunes !

Le lieutenant prit le porte-voix et répéta ces ordres. De la poupe à la proue le navire sembla se mouvoir, animé d'une pensée soudaine et commune. Un branle-bas de combat sur un navire de guerre répand comme un fluide électrique, qui anime le vaisseau entier. En quelques minutes tout était prêt.

Le brick attendit ainsi sous les armes un quart d'heure, pour laissera la terre et aux navires de guerre brésiliens le temps de reconnaître ses signaux et d' j répondre. Mais la terre comme les bâtiments semblaient inhabités.

Aucun signal ne parut.

Enfin, cinq heures sonnèrent sur le pont du navire. Le commandant et le consul parurent se consulter, et on entendit ce dernier qui disait à demi-voix :

— Il est inutile de prévenir nos nationaux et les étrangers; ils s'y attendent; et, d'ailleurs, en tirant sur le palais du président, les boulets feront plus de bruit que de mal.

Le capitaine appela son lieutenant.

— Dites aux canonniers de pointer le palais dn président, dans les combles.

Ses ordres furent transmis aux batteries. Aussitôt, sur un signe du commandant, le lieutenant prit le porte- voix et cria :

— Canonniers, à vos pièces! —Attention! — Puis, presque aussitôt: — Tribord, feu!

Le brick trembla jusqu'aux cimes de sa mâture» son poDt se couvrit de fumée. Quatre explosions confondues. en noe sèole retenlirent à la fois : on vit sur le toit du palais présidentiel les tuiles voler en éclats et une poussière blanche tomber d*un pan de muraille. Puis la brise emporta la fumée ; le silence recommença, interrompu seulement par le bruit des canonniers qui rechargeaient

Mais, presque aussitôt, un pavillon apparut à la fenêtre da palais ; il fut répété par le fort de la ville, puis par les navires de guerre brésiliens et jusque par le fortin de la rade.

Dix minutes après, un canot se détacha du rivage, et QD aide de camp du président, celai-là même qui était venu à bord avec Son Excellence, arriva dans les eaux du brick anglais. De sa main droite il agitait rapidement un pavillon de parlementaire.

— Les prisonniers français arrivent, cria-t-il aussitôt qu'il fat à portée de voix. Son Excellence et tous les ha* biiaots vous supplient d'épargner la ville.

— Répondez que j^attendrai une demi-heure, dit le commandant au lieutenant.

Hais, en même temps, les quatre prisonniers du na* vire fmnçais, Monlfort en tète, arrivèrent sur le rivage» conduits par le chef de police lui-même et les deux autres aides de camp du président. M. Merry était avec eux.

Clémence les reconnut. La force qui l'avait soutenue jusqu'alors Tabandonna tout à coup. Elle s'évanouit entièrement, et serait tombée sur le pont sans un des ofQciers anglais, qui la reçut dans ses bras et la fit asseoir. L'énergie nerveuse que le danger donne aux âmes aimantes

1j5â l'amazone

s'éteint toujours avec le danger même» et tombe comme une corde tendue qui se dénoue.

Madame Gemy revint & elle-même presque aussitôt; mais elle était d'une faiblesse extrême et brisée sous les émotions successives de la journée. Le commandant la Ot transporter dans son appartement, et la conûa aux soins du chirurgien-major du brick , jeune homme intelligent et doux, qui, comprenant les angoisses de Clémence, laissa la nature agir sur elle, sans la fatiguer par des cordiaux d'empiriques usités trop souvent. Quelques gouttes d'eau et le retour de Montfort suffirent pour la remettre.

Le capitaine anglais, afin de faire honneur aux Français, envoya à terre sa baleinière, commandée par le second du navire; les prisonniers montèrent sur l'embai^cation. Les aides de camp du président demandèrent la permission de se retirer, tandis que le chef de police, avec son impudence servile, offrit de conduire jusqu'à bord ses ex-prisonniers. Le lieutenant anglais lui dit avec dédain qu'il le dispensait de cette course.

Cependant les officiers et l'équipage du brick se pressaient amicalement pour voir les Français. Les paroles du commandant avaient ramené tous les esprits aux nobles sentiments qu'un patriotisme exagéré avait fait taire un instant. Quelques paroles avaient suffi pour rappeler à eux des hommes de cœur égarés par une haine inféconde et vieillie : quand les captifs délivrés arrivèrent contre le bordago du navire anglais, ils ne trouvèrent de tous côtés que des visages amis.

Le commandant du navire, descendu lui-même à la coupée pour les recevoir, devina Montfort à sa tournure et à son visage. U lui tendit la main et le fit monter sur le pont.

Henri était faible encore, mais résolu. Son premier regard chercha Clémence, qu'il croyait avoir aperçue sur le navire anglais en arrivant au rivage. Cependant il domina sa pensée, et pressant la main de son libérateur, il le remercia vivement.

— Je n'ai fait que mon devoir, reprit l'Anglais : le mi- Dislre m'ordonnait de vous protéger; à ma place, vous eussiez agi comme moi. Ne parlons plus de reconnaissance. Hais il y a dans ma chambre , ajouta-t-il en sonnant, de bien beaux yeux qui vous désirent voir; venez les consoler, et vous me reviendrez ensuite.

Hontfort descendit derrière le capitaine. Ce dernier entr'ouvrit la porte, se retira discrètement, et revint vers les autres Français. Après les remerdments que M. Sharp lui fit avec sa brusquerie amicale, Paul, avec toute l'effusion de son cœur, et M. de Cinnamon, à travers des phrases et des gestes prétentieux comme sa personne, on écouta M. Merry, qui se fit un plaisir de raconter ce qui s'était passé parmi les Brésiliens. Le gai Marseillais était radieux et intarissable ; c'était par son conseil que le président était venu tenter à bord du navire anglais sa visite infructueuse. Gomme il l'avait trouvé tiède à faire relâcher les prisonniers, il avait voulu l'envoyer en otage à hord du brick, et tout en se frottant vivement les mains, M. Merry ajoutait :

— Ce n'était pas très-loyal de ma part. Mais ils m'ont façonné à leurs petites perfidies ; et le Dante a dit qu'envers les grands traîtres, c'était une loyauté d'être déloyal.

Il racontait encore les terreurs de la ville, et commeût, après les coups de canon, le président lui-môme avait couru à la prison , et de sa propre main ouvert la porte aux prisonniers.

-^ Il n'était que temps, mordienne I disait-il de son plus pur accent marseillais; car, en arrivant avec lui, j'ai vu sortir de la prison un nègre qui fait ici profession avouée d'empoisonneur, et, selon tonte apparence, mon ami Montfort aurait trouvé ce soir un petit souper de Locuste parfaitement préparé. Que voulez- vous! chaque pays a sa mélho Je de vengeance. En France, on se bat ; en Italie, on poignarde son ennemi ; à Pernambuco, on le fait poignarder. Ici, en général, on ne fait rien; mais le petit docteur est fils d'un mulâtre de Pernambuco et d'une blanche du Para; il est plus féroce que sa mère, moins féroce que son père; il prenait le poison. C'est rare id; mais cela se voit de temps en temps.

Tandis que M. Merry. initiait ainsi ses hôtes aux dangers de SCS amis, Montforl, bientôt suivi par Paul, racontait à madame Cerny les émotions de la journée, et s'informait des motifs qui avaient déterminé l'efficace protection du navire anglais.

Clémence lui raconta la lettre qu'elle avait trouvée dans sa chambre, puis son arriiiée à bord du brick.

— Vous êtes mon ange sauveur, lui dit Montfort

— Si vous saviez, reprit-elle en souriant, ce qu'il peut vous en coûter pour ce salut, vous frémiriez peut-être, et au lieu de m'appeler votre ange, vous maudiriez le Jour où vous m'avez connue.

Il la' contempla d'un air inquiet» mais se rassurant à son regard chargé de bonheur et d'amour :

— Et que peut-il m'en coûter?

— Quien sabi ? disent les Espagnols. Votre liberté peutêtre 1 Si je vous disais que pour avoir le droit de vous défendre, je me suis laissé donner votre nom! Vous verrez,

moDsieur, qu'il me faudra le garder... à moins que, devenu libre, vous ne m'ayez oubliée, Henri.

En achevant ces mots , elle tendit la main au jeune homffle, qui, muet de joie, ne put qu'embrasser cette maio qu'elle lui offrait et balbutier quelques mots sans suite. Le bonheur grise, et quand le coeur est si remidi qu'il déborde, les pensées se pressent sans paroles pour se traduire, comme des idées sous une plume trop lente/

Quant à Paul et Henriette, tout entiers à leurs espoirs retrouvés, ils ne s'inquiétaient de rien en dehors de leur amour; si bien que lorsque madame Cerny et Montfort, comprenant ce qu'ils devaient & la reconnaissance, les firent remonter avec eni sur 4e pont du navire, ils n'avaient pas encore trouvé le temps de se raconter un mot de leur journée d'inquiétude.

En arrivant au milieu des Anglais, Montfort, afin d'éviter à Clémence des questions qui la pourraient troubler, prit son bras, et s'approchant du cipitaine, lui dit :

—Tout & l'heure, je ne vous devais que la liberté, commandant; maintenant, je vous dois le bonheur. Vous avez donné mon nom à madame; elle cousent à le garder. C'est à vous que je dois de vous présenter la comtesse de Montfort.

Le commandant et les officiers s'inclinèrent. Bientôt M. Sharp, désireux de retourner à la Caroline^ pria le capitaine de le faire reconduire. Il partit en compagnie de X. de Cinnamon. Montfort voulait les suivre, mais lés Anglais firent de si vives instances auprès de Clémence , qu'elle le décida à rester à bord. Paul se résolut sans peine à n'abandonner ni Henriette ni son ami, et M. Merry, chargé de pourvoir au débarquement du lendemain, retourna seul à terre.

IM l'amuonk

SalBte-llarle de BelMéem on Béleni. — !> dUrectevr . de I» douane* — IjOS eniployco liréolllcno. — L0 do In vUlode

. . . Depuis, «a eomrant dn moiidA et de tes fètw» Emporté, j*u suivi les pas des (aux prophètes...

Mon Ame fatignée est comme la colombe Sur les flots da déluge égarant son essor. Et l'olivier sauveur' ne fleurit pas encor.

H. MOBBAV.

Montfort et ses amis passèrent la nuit à bord du navire anglais : madame Gerny et sa fille profitèrent de l'appartement du commandant ; les hommes dormirent sur le pont, sous la voûte du ciel. Il n'en est pas sous l'équateur comme dans la plupart des pays voisins des tropiques; les nuits ne sont pas assez fraîches pour être dangereuses.

Dans la matinée, Montfort fit prévenir Clémence qa'a« vaut de descendre à terre il désirait avoir avec elle un entrelien duquel dépendraient ses résolutions ultérieures.

Madame Cerny avait consenti à une union qui faisait toute sa joie. Mais consenlirait-elle à Tépouser au Para même, ou voudrait-elle attendre jusqu'à Maranhao, résidence du beau-frère qui l'avait appelée vers lui? Dans la situation nouvelle que sa fortune devait donner à madame de Montfort, ne préférerait-elle pas retourner en France par l'occasion la plus prochaine, et même profiter de Toffie

da commandant du brick? Car, avec Tobligeance hospitalière des ADglai9 envers quiconque leur est recommandé, le capitaine avait mis son navire à la disposition de Montfort pour le conduire à Démérary, où il devait rel&cber en quiltant le Para. Là, il trouverait facilement un navire en partance pour FEurope. Montfort n'avait ni refusé ni accepté; il attendait la résolution de Clémence. Tout entier à son amour, oublieux désormais dé ses projets nomades» peu lai importait de retourner en France ou de voyager dans TAmérique du Sud, pourvu qu'il restât avec elle. Mais il fallait prendre une résolution dans la journée inème, afin de rendre réponse au commandant, qui devait partir au bout do trois jours , ou de louer une maison à terre pour s'y installer provisoirement. De toute malûère, et il savait à cet égard que la pensée de madame Cemy était conforme à la sienne, il ne voulait séjourner dans le Para que le temps nécessaire à l'attente d'un Mliment.

Il posa ces questions à Clémence. Elle réfléchit quelques ^ndes. Mais, tout à coup, comme incertaine entre des i^Iations contraires, elle lui dit :

— Ëcoutez-moi, Henri, je n'ai au monde que ma fille et vous. Tant que j'ai lutté contre l'aflection qui m'entraînait vers vous , et, je puis vous le dire maintenant, il y a longtemps que je lutte, j'ai gardé devant vous le secret de ffia détresse; j'aurais craint de faire appel à vos généreux penchants. Aujourd'hui, je puis tout vous dire ; ne pouvant plus vivre en France, j'allais vivre au Brésil. Vous l'avez désiré, Dieu l'a voulu sans doute, dans quelques jours, quand vous voudrez, ma vie va s'associer à la vôtre. Partout où vous irez, j'irai, heureuse avec vous. Je préfère la France ; mais je suis au Brésil : dans ^'intérêt de ma

fille, je devrais voir à Maranhao l'oncle de mon enfant. Malgré cela» décidez toute chose comme vous l'entendrez, mon ami ; je vous aime assez pour aimer vos désirs plus . que les miens.

~ Eh bien , lai dit^Q, Je vais d'abord voir M. Sharp et savoir quelles sont ses résolutions. Si la Caroline ne reste ici que qnelques jours et repart pour Maranhao» nous re* partinms avec elle; sinon, nous aviserons. Quoi qu'il â^ rive, puisque vous me laissez le maître, Clémence, j'irai dès aujourd'hui trouver un prêtre brésilien. La vie est courte et la France est bien loin.

Le midshipman de quart le fit conduire à bord de ht Caroline. M. Merry y était déjà, et s'occupait avec le capitaine des moy^s d'alléger le bâtiment en vendant la majeure partie de sa cargaison au Para. Montfort s'informa des prqjets de M. Sharp.

— Le navire fait trop d'eau pour reprendre la mer, dit ce dernier. Je serai forcé de l'abattre en carène, et avant cela de me dédiarger ; à cause des lenteurs de la douane, des difflcultés à trouver des ouvriers, il me faudra deux mois pour tout cela. Je suis donc forcé de vous rendre TOtre liberté ; et si vous l'exigez, je payerai votre passage jusqu'à Maranhao sur le premier navire en partance.

— Écoutez, dit M. Merry, laissez-moi faire quant à la douane. Avec deux cent mille reis (600 fr.), je me charge d'arranger tout. Pour les réparations, allez trouver le brick anglais ; le commandant vous prêtera ses honunes* Demain vous pouvez être échoué, déchai^ et en pleine réparation; avant quinze jours vous serez reparti.

— S'il en est ainsi, reprit Montfort, madame Cemy et moi nous redeviendrons vos passagers.

C'est entendu, dit M. Merry ; je vous installerai à terre

LES ÏIÉVOLTÉS D0 PARA 469

aigoordlim même. Nous visiterons la ville» et sortoat les Engenhes des environs. C'est là qu'on trouve la véritible mda Brésil. Dans deux jours» H. Sharp saura ce qu'il peut vous promettre, et alors il sera temps d'aviser.

HoDtrort consentit, et profltant des offres de H. Merry, pria le négociant de louer deux maisons : une pour ClémeDce et sa fille, l'autre pour Paul et lui ; puis d'engager deai ou trois nègres et négresses pour les servir pendant ce temps.

— Venez avec moi par la ville , reprit le négociant. Il est sept heures à peine : à huit heures, nous aurons vu tout ce qu'on peut louer, et, tant bien que mal, vous pouvez être installés avant midi. Pour quelques piastres, UDParaense louerait sa chambre et dormirait dans la rue. En route, je réglerai l'affaire de la douane, et nous sau*roDs de suite si le navire pourra repartir d'ici à quelques joQrs.

MoDtfort et sùù obligeant cicérone débarquèrent en face de la douane.

Uo Brésilien de tournure assez distinguée se promenait sur le rivage en fumant. C'était un homme de quarante à QQpante ans, bien tenu, gracieux de visage et à Taf^rence européenne.

— Voici précisément mon homme , dit le Marseillais en désignant le promeneur à son compatriote. Faites comme si vous n'entendiez pas un mot de portugais et écoutez; cela vous donnera une idée des mœurs du pays.

-- CSonoument va votre seigneurie ce matin ? dit le Marseillais au Brésilien. Qu'avons^nous lait cette nuit à la i&aison dejeu?

— J'ai perdu deux contes (j5,000 fr.). Depuis que le trésorier provincial a pris des levons d'écarté de cet Européen

qui jouait si bien, il gagne toujours. Quels sont ces étrangers?

-<- Deux compatriotes qui n'entendent pas le portugais et auxquels je sers de cicérone.

— Ah ! ah ! les prisonniers d'hier, peut-être. Je suis bien aise de les voir en liberté. A propos, le chef de police a fait ces jours derniers une affaire d'or; il a conQsqué pour vingt contos de billets faux apportés ici par le dernier navire qui vient de Portugal ; ils sont déjà tous écoulés imr la ville. On disait au club cette nuit qu'il venait de faire passer le dernier à la caisse provinciale. Ce dpclear a un bonheur insolent depuis le retour du président. Qu'j a-t-il à bord de votre navire ?

— Beaucoup de bijouteries, des étoffes, des articles de Paris, et puis des vins, des armes. Mais le commerce ue va pas, et le capitaine a presque envie de repartir pour Maranhao sans rien laisser ici. Je l'en dissuade : aidez-le donc à vendre sa cargaison. Il a de jolies choses et donnerait bien deux cent mille reis (600 fr.) si le navire de la douane et les douaniers voulaient dormir seulement pendant la nuit suivante.

— Cela peut se faire. Venez me voir avec l'argent, ce soir avant la nuit. Je donnerai des ordres. Mais dites-lui qu'il me réserve deux ou trois bracelets en or à la dernière mode. J'enverrai cela à Michaëla. Elle me fait tourner la tête, avec sa passion.pour les bracelets de France.

— Vous aimez donc toujours la belle mamaluca?

— Peuh !... je l'ai vue si jeune ! Aussi quelle idée ma mère a-t-elle eue de l'affranchir avant de mourir I parce qu'elle ressemblait à mon père ? comme si cela était un motif.

— Pourquoi ne la reprenez-vous pas ? Sa mère est en-

core votre esclave. Avec un conte ou deux une fois donnés, il serait facile d'anéantir l'affranchissement.

—Ah I je le voudrais bien. Je gagnerais par an cinq à six contos au moins qu'elle me coûte. Mais elle a fait par la ville tant d'étalage de sa liberté que je ne trouverais personne pour Tarrèter. Michaëla est rusée. Ah I envdyez donc aussi un beau bracelet à la senhora Alfandega. Je donne un grand bal après-demain , et je veux que ma femme ait plus de diamants que toutes ses invitées. Si vos compatriotes dansent, amenez-les ; ils n'ont pas besoin de savoir le portugais pour nous montrer les dernières danses françaises. Ne m'oubliez pas, mon cher Merry.

Et saluant assez légèrement les deux Européens, le Brésilien dirigea ses pas vers la porte principale de la douane.

— Quel est ce monsieur? dit Monlfort.

— Sa seigneurie le senhor Alfandega, le directeur suprême de la douane. Vous le voyez, Taffaire est arrangée; le hasard nous a servis. Cette nuit même, et avec le propre chaland de la douane , je débarquerai en contrebande la moitié de la cargaison de la Caroline. Le père Sharp en sera pour cinq ou six bracelets en demi-fin et six cents francs , ce qui est plus cher. Mais allons visiter des maisons. Dans une heure, il fera du soleil à ne voir dehors que de nouveaux débarqués.

M. Merry prit une rue assez étroite, bordée d'un cdté par la douane et Téglise qui lui est adossée, et de l'autre par des lojasde marchands portugais, remplies de poisson salé, d'instruments de pèche, de perroquets et de singes vivants; puis, entrant dans la principale rue de la ville, vaste route pavée par places inégales de grosses pierres plus inégales encore, mais bordée de belles maisons blan*

ches» en pierres, il s'arrêta à la porte de l'une d'elles. Des deux côtés de la rue, de grands magasins ouverts, encombrés de marchandises européennes, s'étalaient aux rez-de-chaussée des maisons.

Des capresses, des mulâtresses, des mamalucas au teint jaune comme de For, la tête et les pieds nus, les unes en jupe de soie, les autres en robe d'indienne, selon leur beauté, passaient lentement par la rue, s'arrétant aux magasins, marchandant des étoffes, des dentelles, des bi« joux. Des nègres allaient portant ou rapportant pour le port des ballots de marchandises ou de cacao ou de café.

Un blanc, étranger le plus souvent, passait rapide en rasant les mçrs, afin d'éviter le soleil. Quelques négresses, tenant & hauteur de tête et h mains renversées comme des cariatides, des morceaux de viande et de poisson salé, ou des tasses plemes de tafia, d'assaï, de café, etc., revenaient de faire pour leurs maîtres la provision du jour, marchant à pas lents, stationnant partout, comme des cuisinières revenant du marché. Des troupes d'enfants de toute couleur et de tout ftge rôdaient sans but; quelques chiens maigres erraient de case en case cherchant pâture. Ni voitures, ni charrettes, ni chevaux. Par intervalles, une chaise à porteurs ou un hamac portés par des nègres conduisaient une blanche d'un magasin à l'autre.

Telle, la rue principale de Bèlem s'offrit aux yeux des Européens, animée d'ailleurs, étrange, et déjà ruisselante de soleil et de chaleur équatoriale.

La porte fut enfin ouverte par une négresse nue jusqu'à la ceinture, et les Français pénétrèrent successivement dans un vestibule, puis dans deux salles teintes en bien ou en jaune dans le bas, en blanc dans le haut, avec des carreaux pour plancher. Toutes les fenêtres étaient fer*

mées par des guichets à tabatière ou des persiennes : à la clarté douteuse qu'elles laissaient pénétrer dans la maison» on distinguait vaguement quelques pauvres meubles en canne et des tables avec des flambeaux ensevelis dans leurs hautes vitrines : puis partout des hamacs accro* chés à des anneaux fichés dans la muraille, traversaient la salle d'un mur à l'autre; car toutes les maisons de Bélem sont ainsi faites et meublées, depuis le palais présidentiel jusqu'à la demeure du simple commis.

Un homme à peine vêtu fumait dans l'un de ces hamacs. C'était le maître de la case, un des employés, amanveme^ des bureaux du président. M. Merry lui an-* Donça que ses amis désiraient louer une maison toute meublée pour quinze jours.

Le Brésilien s'inclina, montra aux étrangers trois pièces nouvelles, pleines de femmes blanches aux cheveux en désordre, d'enfants, de négresses oisives et de vêtements divers étendus sur des cordes.

M. Merry traita du prix, qui fut fixé à cent francs pour quinze jours. '

— Le seigneur peut-il louer aussi des esclaves à mon compalriote? ajouta-t-il.

— Combien en faut-il? on peut voir.

— Deux négresses et un nègre, reprit M. Merry en interrogeant Monlfort du regard.

— J'enverrai les miens, dit le Brésilien. Mais les esclaves sont chers ; je veux par jour mille reis (3 fr.) pour le nègre, et cinq cents reis pour chaque négresse.

Montfort fit un signe d'assentiment.

— Les Français désirent habiter de suite, d'ici à quelques heures. £stH^ possible? dit M. Merry.

— C'est bon, reprit le Brésilien. A midi, il n'y aura plus dans la case que les esclaves de louage.

Les Européens partirent reconduits par le propriétaire de la maison, qui en route s'informa auprès d'eux du prix des pianos et du nom de la romance en vogue à Paris.

— Je possède un piano, et ma fille sait jouer la contre* danse, dit-il en se redressant avec orgueil.

— Mais où va vivre toute cette famille pendant ces quinze jours? dit Montfort à M. Merry, aussitôt que leur hâte les eut quittés.

— Cela est bien simple : ils possèdent à une marée ou deux de la ville un sitio, c'est-à-dire une espèce de carbet ouvert à tous les vents. Le, mari va demander un congé de quelques jours à son chef, et toute la famille ira vivre au carbet. Avec vos cent francs on achètera des boites vernies et une jupe de soie ; puis, quand vous serez parti, ils retourneront à leur case avec leurs esclaves et leur pauvre vie, tout en déblatérant contre les étrangers qui viennent prendre jusqu'à leurs maisons.

Vous venez de voir dans la personne de cet homme le spécimen de la plupart des Brésiliens du Para. Dans l'intérieur du pays, c'est autre chose; nous verrons cela quelque jour. Mais ici tous sont, d'une façon ou de l'autre, employés du gouvernement. Ils gagnent, à ne rien faire | ou à peu près, douze ou quinze cents francs. Fils de Portugais qui ont amassé une petite fortune en vendant à fausse mesure du tafia et du poisson salé dans les lojas de la province, ils ont hérité de leurs pères d'une maison, d'un sitio et de deux ou trois esclaves. Plus ils sont riches par eux-mêmes, plus le gouvernement leur accorde un emplotélevé, qui varie de neuf cents à six mille francs: la f enmoie fabrique des pâtisseries de maïs, ou des bonbons, des

dolces, que les esclaves vendent par la ville. A l'aide de ces petits profits et de la place du mari, ils vont menant une vie matérielle misérable : mangeant de la farine et da poisson salé comme leurs nègres, buvant de Teau ; chez eux à peine couverts de vêtements incertains, mais dehors vfilus à la dernière mode de Paris; dormant le jour» le soir faisant de la musique. Chaque année ils s'endettent quelque peu, vendent un meuble ou mi esclave, et Tègëtent ainsi, laissant couler jour à jour, de leurs mains endormies, la fortnne.de leurs pères. Il n'y a qu'un seul Brésilien ici, un seul^ qui daigne faire des affaires, et à peine en ponrrait-on compter trois ou quatre exerçant une autre profession que celle d'employé. Il y en a quelquesnns qui vivent exclusivement de leur revenu, mais fort peu. Tout le commerce, et il est très-considérable, est aux mains des étrangers et des Portugais de naissance.

En écoutant les observations de M. Merry, Montfort se dirigeait vers le port , afin de retourner au navire anglais chercher Clémence et sa fille. M. Merry n'avait pas voulu chercher une autre maison pour le jeune homme. — Ma case est très-grande, avait-il dit; je vous donnerai un appartement où vons serez aussi bien que cela est possible avec votre ami Paul. — Le jeune homme avait accepté. Clémence et sa fille seraient installées convenablement ; le reste lui importait peu. Mais , tout en avançant sur le rivage, il était agité par une pensée qu'il n'osait exprimer. Cependant il prit courage en vue du navire anglais, qui dessinait ses fins agrès (tu milieu des bâtiments de commerce de la rade, et, se tournant brusquement vers le Marseillais :

— Avez- vous été amoureux en votre vie» mon cher hôleî

— Oui, ditM. Merry.

f^ Eb bien , vous avez passé par les impatiences des amoureux; vous comprendrez les miennes, et en même temps mes iporances européennes. Je suis fiancé d'hier, et ne veux pas attendre jusqu'en France pour contracter une union qui e3t toute ma vie. Comme il n'y a pas de consul ici, nous devons nous marier selon la loi brésilienne. Quelles sont les formalités à remplir? tout peut-il être terminé en quinze jours? La demande est bizarre; mais, puisque vous avez aimé, vous m'excuserez.

— Très-bien, dit M. Merry. Mes cheveux n'ont pas toujours été blancs. Ce sont les prêtres brésiliens qui seuls marient. Sans argent, c'est long et plein de formalités; avec de l'argent on peut être marié en vingt-quatre heures, et , le pire, marié pour toujours. Vous riez ; mais en ma qualité de célibataire endurci, je ne peux pas faire l'éloge du maristge.

-^ Eh bien, je suis libre et j'ai de l'argent. Voulez»vous me conduire auprès d'un prêtre?

— Volontiers , quoique je n'aime pas à conduire un homme à sa perte, mais vous savez ce que vous faites; seulement, je vous préviens qu'une fois en France, cela est aussi sérieux que si le maire de votre arrondissement et votre curé réunis avaient accompli toutes nos formalités européennes.

-^ J'y compte, et c'est ce que je veux, mon cher hôte.

~ Vous le voulez absolument^ Le curé de l'église principale du Para est malade , mai$ il est remplacé par un de mes amis, vicaire de la ville d'à B...., le padre o Paï» comme je le nomme. Ce padre est mon ami. Vous voyez d'ici sa demeure. Entrons.

Les deux Européens se dirigèrent vers une maison

LES RiVOLTÉS D0 PARA 467

de pauTre apparence, située sur la place de la Mercës, en face de l'église. A la porte, M. Merry frappa les trois battements d'usage, qui sont le <c Sésame, ouvre^toi d des portes brésiliennes. Une mulâtresse jeune etjoUeyintou- TTir elle-même.

^ 0 Paî d'à senhora est-il à la case? dit le Marseil** lais.

^ Si, senhor ; il fume dans son hamac.

Et sans plus de paroles, elle introduisit les étrangers dans une pièce sombre, au milieu de laquelle un gros homme à figure ouverte et joyeuse se berçait, en chassant par bouffées les fumées de sa cigarette.

— Viva 0 padre ! dit le Brésilien. J'amène à votre seigneurie un riche Français qui veut se marier.

— Le padre vit de l'autel, dit le curé en saluant l'étranger et tendant la main à M* Merry.

Pais il fil asseoir les visiteurs et adressa à Montfort quelques questions amicales sur sa santé, son ftge, et l'époque à laquelle il voulait fixer la cérémonie.

— Le plus tôt qu'il sera possible à votre seigneurie, dit MoDtfort.

Hais le padre se leva, disant qu'il était épuisé de travail et d'dffdires, occupé des soins de son ministère, puis de son commerce et d'une livraison considérable de poisson salé qu'il devait faire à la garnison du Para. — Les formalités sont longues, ajouta-t-il, et je ne puis fixer le inariage avant un mois.

^Allons, allons! padre Païl dit le Marseillais, mon ami le comte de Montfort (et il appuya sur le titre) est un tourtereau frémissant d'amour; il veut se marier de suite. Dne dira rien à Févéque, qu'il ne connaît pas. Pour IV

mour de moi , il faut terminer cela en huit jours, autrement il ira trouver le curé da Trinidade, et son argent sera le bienvenu chez lui.

Mais» caprice ou marchandage, le cure se récria, parlant des publications, des formalités nécessaires, des papiers à consulter.

M. Merry lui coupa la parole en disant :

— Écoutez-moi, padre Païl votre fille est grande; il faut la vendre comme l'autre. Mon ami est riche ; il a besoin d'une belle mulâtresse pour servir la comtesse sa femme, il rachètera, et tout sera dit.

Le padre parut hésiter. Il regarda Montfort, et finit par lui dire :

— 0 senhor conde achètera véritablement la filha?

— Certainement, reprit M. Merry. Je vous le promets.

— Eh bien, dit le padre, je transgresse un peu mes devoirs de curé. Mais vous êtes Français ; j'aime les Français. Vous êtes l'ami de l'ami Merry. Apportez-moi vos papiers. Nous ferons les publications nécessaires dans la huitaine, et de dimanche en huit, je vous marierai.

La filha est une bonne mulâtresse, qui sait repasser et coiffer. Elle sera l'amie de la comtesse et la vôtre. Vous lui donnerez sa liberté sous la condition de vous servir toute votre vie; elle vous suivra en France : comme elle est jolie, tôt ou tard je serai bien quelque peu votre father in btr, comme disent les Anglais : pour l'amour d'elle, vous m'enverrez de temps en temps un panier de Champagne. Vous avez ma parole. Revenez ce soir avec votre fiancée et vos papiers.

Après quelques phrases amicales, échangées en portugais semé de français, les Européens se levèrent et prirent

congé da padre» qui les conduisit jusqu'à la porte et s'empressa de retourner dans son hamac.

A peine dans la rue, Montfort dit à son guide :

— Veuillez m*expliquer ce que vous avez dit à ce padre, car jen*ai.pas compris la moitié de votre conversation.

— Je le pense bien, dit M. Herry. n y a des abîmes entre notre clergé d'Europe et le clergé de ce payis. L'un est aussi vertueux, aussi détaché {les choses de ce monde, qae Tautre est occupé des joies et des biens de la terre. De son prppre aveu, au vu et au su de toute la ville, le padre que vous venez de voir a, d'une mulâtresse qui habite aveclui, deux Qlles. Par leur mère esclave, ces deux filles sont esclaves aussi. L'année dernière, il a vendu

I l'une à un Portugais pour sept cent mille reis (2,100 fr.). lUeut vendre l'autre, mais il ne trouve pas d'acheteur; vous voulez être marié de suite; soyez cet acheteur. Vous débourserez deux mille cent francs, comme le Portugais. Si vous étcjs assez riche pour affranchir votre esclave, vous le ferez, et ce sera une bonne action, qui portera bonheur à votre mariage, comme disaient de mon temps les pauvresses de France. Sinon, vous en trouverez quinze à seize cents francs à Maranhao. Votre mariage vous coûtera trente louis; mais tout sera terminé en huit jours, et pendant votre passage au Brésil, vous aurez une esclave qui servira très-bien la comtesse.

— C'est une histoire de l'autre monde, dit Montfort. Tout cela est impossible.

*— Si possible, que le fait est connu de toute la mile du jMidre, et que, si vous persistez dans vos résolutions, vous ea aurez les preuves écrites. Ce curé, d'ailleurs, n'est pas plus méchant qu'un autre. Tous les curés QUt des esclaves

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ici. Mon padre Paï est bon homme : de plus, il est brave, et c'est le seul homme de ce pays qui se soit battu en duel Vous allez dire encore que je fais à plaisir une histoire marseillaise. Mais je vous dirai les noms^ les dates^ la vUU: et si jamais quelqu'un refuse de vous croire, je vous autorise à les citer.

En... une haine mortelle existait entre le eurè que vous venez de voir et le chef de police de sa ville. On m'a dit, je ne l'afGrme pas, que le feu de haine qui les divisait, provenait d'une étincelle d'amour. Le padre avait un jour quitté sa cure, comme Paris quitta la Grèce, et le chef de police n'avait retrouvé qu'à Troie son Hélène perdue. Quoi qu'il en soit, égaux en richesse, en influence locale, en clients, les deux autorités, religieuse et laïque, se faisaient à coups de procès une guerre acharnée. C'est la coutume du pays.

Un jour, les deux adversaires se rencontrent chez le juge de paix, où les conduisait tous deux un incident de leurs querelles incessantes ; ils s'abordent la colère dans leayeux, l'injure à la bouche. La dispute s'échauffe, les menaces se croisent, les deux plaideurs se montrent les poings. EnGn, à bout de fureur, le curé s'écrie :

— Il faut en finir, et aujourd'hui même. Vous abusez de la robe que je porte, pour m'injurier sans cesse. Peu m'importe ma robe ! battons-nous.

— Volontiers, dit le chef de poUce, et tout de suite. Alors, dans le prétoire môme du juge de paix, et eji

dépit de ses prières, chacun des deux combattants retire' habit ou soutane, brise une des chaises de la salle d'audience, et s'emparant à la hâte du plus gros des pieds du meuble brisé, fond sur son ennemi le bâton à la main. On a écrit bien des pages sur des combats moins acharnés. La

bataille, dit-on, dura plus de dix miiiutesy et, comme un assaut de boxe anglaise» elle eut cinq ou six reprises. A chacune d'elles, le curé disait :

^ En avez-vous assez, M...?

— Non. Et vous, curé?

•*-Non. Alors continuons. Et le combat recommençait, atdes deux côtés les horions pleuvaient comme giêle.

On n'a jamais pu savoir lequel des deux ennemis aurait remporté la victoire, et si le combat n'aurait pas fini par la mort de l'un d'eux. Mais le juge de paix, à bout de prières et d'horreur, en voyant ainsi violer le sancluaire des lois, sortit dans la rue et appela au secours.

Toutefois, comme le chef de police et le curé étaient les dem personnages les plus importants de la ville, l'honorable magistrat n'osait pas appeler à voix haute, et se bornait à dire à demi-voix : <c Au secours 1 au secours I on se bail » La rue était déserte; la voix faible du plaignant n'allait môme pas jusqu'à la maison voisine. Personne ne venait. Mais par malheur vint à passer un cadet brésilien. Il entendit et entra. Avec l'aide du juge de paix, forcé désormais d'intervenir, il réussit à grand'peine à séparer les combattants. Le chef de police, qui est un grand homme chauve, avait le crâne martelé de coups; le curé avait un cité de la face déchiré, et ses épaules étaient meurtries.

Les deux ennemis regagnèrent isolément leurs domiciles, et le chef de police garda le lit pendant quinze joars. Je l'ai vu portant encore les traces de son duel hoinérique. Le curé disait sa messe huit jours après.

Cette boxe en justice, loin d'assouvir la haine des deux adversaires, l'aviva de nouveau, et les procès continuèi^nt. Enfin, las d'employer en vain des armes tempo- ^Ues, le curé songea aux foudres spirituelles que l'Église

avait coutume de lancer contre ses ennemis pendant le moyen &ge. Il excommunia le chef de police. Ce dernier expédient lui réussit complètement; et un jour, au moment où ce magistrat arrivait dans une bourgade isolée, sur les bords du fleuve, il fut accueilli par une grêle de pierres. Les enfants tout d'abord, puis les femmes, et enfin toute la bourgade le* poursuivirent jusqu'à son canot en criant :

— f A l'excommunié! à l'excommunié!

Meurtri, à demi mort de frayeur et de blessures, il réussit à grand'peine à échapper aux fidèles. Il revint à la ville de la B... de toute la vitesse de ses rameurs, et avant même de regagner son domicile, il entra chez le curé; là, lui montrant ses habits qui portaient encore les traces des pierres reçues :

— Padre, Jui dit-il, cela n'est pas de loyale guerre Battons-nous de nouveau, si vous voulez; mais je vais à la messe, vous ne deviez pas m'excommunier.

Je vous l'ai dit en commençant, mon ami le padre n'est pas méchant. Le raisonnement de son catholique ennemi le toucha.

— Vous avez raison, lui dit-il. Eh bien, j'en ai assez de mes querelles avec vous. Je vous ai fait lapider, et vous êtes venu vous plaindre à moi contre moi; voulez-vous être (guis?

— Volontiers, dit le chef de police; je n'ai pas de rancune contre vous. Mais vous ne deviez pas lancer cette excommunication.

— Je la lèverai aujourd'hui, dit le curé.

Et pour prouver sa nouvelle résolution aux yeux de ses paroissiens, il sortit le jour même par les rues en donnant le bras à son excommunié. Depuis ce moment, presque

tous les soirs, àrattendrissement des fidèles, on a pu contempler le curé et le chef de police, assis ensemble dans la seconde pièce d'une loja de la ville, cimentant leur amitié nouvelle avec des cartes et de l'acacbas.

Et maintenant que vous connaissez comme moi le curé Paï, votre futur marieur, atlendcz-moi cinq minutes, je Tais chercher ma montarie, et nous irons à bord.

Hontfort, en attendant le Marseillais, se prit à réfléchir sur ces mœurs, sur ce padre, qui allait l'unir pour toujours à celle qu'il aimait ! Le dégoût lui vint.

Fils du siècle, élevé dans un collège, Parisien, Montfort n'était pas un saint homme. Il n'était pas même ce que le monde appelle un homme religieux. 11 avait beaucoup lu et voyagé, — pas assez encore peut-être, — et en voyageant il avait vu des Orientaux prier au nom du conquérant projphète; des protestants dériver par Luther ou Calvin à tontes les variétés des croyances humaines; des Espagnols défigurer le catholicisme à force de révérer les images; des Indiens invoquer le grand esprit des lacs, des forêts ou des plaines ; puis tous, protester de la suprématie divine de leur croyance. Si bien qu'à force de voir tant d'hommes convaincus, tant de religions opposées, il avait un peu perdu sa croyance propre, celle de ses pères, et oublié sa foi dans le fond de son cœur, comme un diamant de famille, qu'on garde sans le porter. Il s'était fait peu à peu ses devoirs d'ici -bas et sa religion à lui; c'est-àdire que, croyant à un Dieu et à une vie meilleure réparatrice, il faisait le plus de bien, le moins de mal, que le lui permettait sa nature humaine. A part cela, n'ayant ni exemple à donner, ni carrière à poursuivre, méprisant l'hypocrisie, — il ne pratiquait rien ; -— mais il ne blasphémait jamais, et tout en respectant la religion, d'autrui,

il se fût laissé couper par morceaux avant de renier la foi catholique. A ses heures de détresse, il entrait dans une église, aux soirs où il n'y avait personne, et priait du fond du cœur, à sa manière. Un jour, dans un danger, il avait fait un vœu — coûteux, — et il Tavalt tenu religieusement. Quant à sa vie, il marchait ici-bas, respectant partout la bonté d'abord, .

' . . • . Giu* c'est le fond des natures an^stos,

puis Tâge, le malheur etTintelligence; fidèle à ses amis comme à ses ennemis; fidèle à sa parole jusqu'à mourir; aimant sa liberté jusqu'à la misère, la vérité jusqu'au danger, l'équité jusqu'à la passion, et, pour le reste, dédai* gnant l'opinion des hommes.

Frappé au cœur dès le début de sa jeunesse, pour oublier, il avait pris la vie commune des jeunes hommes de notre siècle, se prêtant sans se donner : c'est-à-dire que pendant les dix années de son printemps envolé, il avait largement promené sa vie de jeune homme à travers des ' amours de passage : sans se cacher, du moins quant à lui, parce qu'il était libre de lui-môme : sans remords, parce qu'en somme, il n'avait jamais trompé personne, séduit de jeune fille, faussé sa parole.

Mais en môme temps il était de ceux qui regardent le mariage comme un lien sacré, qu'il faut ne prendre pas, ou prendre par amour, non par calcul ou par ennui, et puis respecter, comme on respecte son honneur. Or ce padre chargé de vices lui parut indigne de bénir son mariage.

— Non, se disait-il, non. Ce serait un blasphème, bbspb^mc de religion, blasphème d'amour, que faire sacrer notre union par les mains de ce prôtrc. J'attendrai pla-

tlt jQsqa'à Maranh^o, et, s'il le faut, jusqu'en France. Clémence comprendra cela.

Et, absorbé dans ses pensées, il marchait sur la grève à pas oublieux, lorsque JU. Merry lui frappa sur l'épaule OQ disant :

— Eb bien, monsieur l'amoureux, nous rêvons donc h l'épousée, que nous n'avons pas vu arriver mon canot et votre serviteur?

—Non, dit Montfort rappelé brusquement à lui-même; au contraire. Je ne me marie plus, ici du moins.

— Ah i ah I dit le Marseillais d'un regard et d'un accent railleurs, nous avons donc vu passer quelque rouge Indienne avec ses belles épaules? l'envie de cueillir un coquelicot du chemin, nous a fait renoncer à l'amour légitime.

— Oh I fit le jeune homme en souriant avec une moue dédaigneuse, les coquelicots sont sans durée comme sans parfam; et puis, fleurs de route, elles sont à tous, je ne les aime plus. Non, j'ai peur de votre padre : il est trop de ce monde. En nous unissant, il nous excommunierait peut-être, et ses mains de trafiquant ne sont pas assez pures pour bénir. N'en connaissez-vous pas un autre?

— Mon cher comte, si l'évoque était ici, je vous conduirais chez lui; car monseigneur du Para est un saint bomme, le vrai pasteur de ses ouailles. A le connaître, on dirait un évoque de France égaré dans l'Amérique du Sud. Il est en voyage parmi les Indiens de l'intérieur qu'il va visiter chaque année, à travers des dangers et des pri-

I valions sans nombre. Mais sur cet hémisphère je ne connais que ce juste. Quant aux autres, peccatum eorum ag- ^omtmn estt nimis^ dirait la Genèse, et, pour les sauver du feu du ciel, je suis devant vous p!us pauvre qu'Abraliam devant le &.igneur. Si vous ne voulez pas de mon

padre à cause de ses mœurs, vous ne vous marierez pas

dans ce pays. !

— Alorsî j'attendrai, reprit Montfort.

Cependant le canot du Marseillais était arrivé contre le j

brick; le jeune homme y monta, tandis que M. Merry poursuivait sa route jusqu'à la Caroline^ afin d'avertir M. Sharp de tout préparer pour la contrebande de la nait suivante.

Paul et Henriette étaient sur le pont du navire avec les officiers anglais. Madame Cerny était en bas, dans l'appartement que le commandant avait mis à sa disposition.

Hontrort descendit; les tapis du salon du commandant anglais étouffaient le bruit de ses pas. Il entra sans être entendu. Elle était seule et brodait. Il vint lentement s'agenouiller à ses pieds en lui prenant les mains :

— Voulez-vous me pardonner ce que je vais vous dire?

— Vous allez donc être bien coupable, mon ami, que vous vous mettez à genoux d'avance?

— Oui et non, répondit-il. Oui, car je viens vous demander de différer notre union. Non, car je vais, vous dire pourquoi. '

Et il raconta à madame Cemy tout ce que le Marseillais avait dit du padre.

— Vous êtes bien vraiment l'élu de mon cœur, Henri, lui dit-elle. Je ne vous pardonne pas, je vous remercie; vous m'aimez comme je vous aime, — saintement.

Mais, à ce mot, une tristesse passa dans les yeux du jeune homme, et voila son regard un instant. Elle s'en aperçut; car une femme qui aime voit tout.

— Henri, âme inquiète, qu'avez-vous encore? dil-elle. A quoi pensez-vous? à l'avenir ou au passé?

— Je pense que je ne veux pas de ce prêtre, parce qne

ses mains ne sont pas assez pures, comme si les miennes l'étaient pour approcher de vous, qui toujours avez vécu chaste jeune fille ou sainte femme. Je pense à mon passé de jeune homme.

— On dirait que vous aimez le malheur, Henri, et que voire âme ici-bas est en guéte de tristesses. Puisque je TOUS aime comme vous êtes, oubliez-le, votre passé! Le cœur ne se fane pas, il ne vieillit pas, il ne s'éteint pas. n est comme la nature ; quand il sommeille, c'est pour renaître, et ceux qui ont du cœur le gardent jusqu'à la mort. Mais, comme la nature aussi, il se prête sans se donner, et après moi, vous en aimerez une autre, Henri!

Ainsi, au moment même de leur plus vif amour, au sein du plus grand bonheur de ce monde, Taffeclion partagée, Tun et l'autre ternissaient leur présent par des souvenirs ou des craintes,, oubliaient leurs joies pour se pencher sur deux abîmes, le passé et l'avenir! Ah! l'àme humaine, c'est YinsatiàbUis undal

LareTwe» — EiC ■racambo et la Teng^cance A*ua nègre.

Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivressa» Chanteraient Némésis, la tardive déesse, Qui frappe le méchant sur son trône endormi.

A. Cbknxbb.

Cependant tout était confusion et mouvement à bord de ta Caroline. M. Sharp avait iannoncé à ses passagers qu'ils pouvaient débarquer, et tous voulaient descendre en même

temps. Les bateaux du bord et quelques montaries arrivant de terre les emmenèrent bientôL Ils partirent comme des oiseaux dont on ouvre la volière, ceux qui devaient revenir à bord, comme les autres. Les uns se dirent au revoir; les autres, adieu pour toujours. Chacun, en quittant ses compagnons, fit ses phrases et ses offres de services, qu'il oublia avant môme de toucher le rivage; et bientôt il ne resta plus sur le navire que le capitaine, M. Merry et Téquipage. Comme il n'y a pas d'hôtels au Para, les uns furent demander asile à des correspondants ; les autres, à des logeurs, portugais, et avant la fin du - jour tous ces hommes , qui depuis des mois entiers vivaient d'une vie commune, se trouvèrent dispersés, indifférents les uns aux autres, et la plupart séparés pour jamais.

M. Sharp se fit bientôt transporter à bord du brick anglais, afin de demander au commandant des matelots pour le lendemain. Les navires de guerre, même de nation à nation , refusent rarement ce service aux bâtinaents de commerce : le commandant lui promit vingt hommes; le jour même la Caroline déposa pour la forme quelques ballots à la douane : pendant la nuit elle débarqua en contrebande la presque totalité de ses marchandises. Le lendemain, avec l'aide des Anglais et de son équipage, elle s'échouait sur une espèce de bassin de carénage creusé par la nature sur le côté de la villes oii les navires vont se réparer comme ils peuvent.

Ainsi que l'avait prévu M. Merry, M. Sharp avait l'espoir d'être prêt à partir avant quinze jours ; son fret de retour l'attendait à Maranhao, il devait séjourner quelques semaines au moins devant cette ville, et, de là, partir pour France. Madame Cerny aimait M. Sharp, et même

sa brnsqnerie obligeante ; à part le mal de mer, elle s'était trouvée à bord de la Caroline aussi commodément qu'on peut l'être sur un navire. Les projets du capitaine cadraient avec son désir de voir son beau-frère à Maranhao. Là Paul pourrait épouser sa fllle et attendre des jours meilleurs pour rentrer en Europe. Dès lors, libre d'elle-même, elle resterait auprès de l'oncle d'Henrielle ou retournerait en France, au gré de Monlfort, et l'avenir s'offrait riant à ses espoirs de mère et d'épouse.

Vers le milieu du jour, elle descendit à terre avec Henri, Paul, sa fllle et le commandant du brick. Le consul anglais leur montra les églises du Para, qui sont spacieuses, bien bâties, et, pour la plupart, somptueusement ornées. L'une d'elles avait môme été Remplie jadis d'ornements et de candélabres en or et argent massifs, d'une valeur considérable. Mais les chanoines chargés d'administrer l'église ayant trouvé , — selon les idées modernes, — que ces ricbesi^es enfouies ne produisaient rien, avaient acheté des ornements de cuivre, puis fondu, vendu, gaspillé l'or et l'argent apportés par la piété des premiers Por-

Hontfort, cependant, avait été visiter la maison qu'il avait louée pour Clémence et sa fille. Elle était déjà désertée par ses propriétaires, et les esclaves la préparaient pour ses nouveaux hôtes. M: Merry avait envoyé deux lits français, luxe inconnu au Para. Cependant le jeune homme, habitué au confort parisien , trouva cette grande maison si nue, qu'il prit un de ses nouveaux serviteurs et partit pour acheter ou louer des meubles. Cela est si doux d'oraer la demeure d'une femme aimée! Montfort eût acheté volontiers tous les meubles des marchands ; mais il s'adressa vainement de porte en porte. À Bëlem, on ne

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vend de meubles que sur commande. En dépit de ses recherches, il ne trouva que trois chaises américaines à bascules, des rebuts de New- York, valant un dollar, qu'il paya fxente francs, et que le marchand ne lui céda qu'en se faisant prier, et seulement pour servir un Français I car là-bas les rôles sont renversés; ce n'est pas, comme en Europe, l'acheteur qui oblige le marchand en choisissant son magasin : non; il faut supplier pour qu'on vous vende ; tous les objets coûtent trois fois les prix d'Europe; la plupart sont avariés ou vieillis, et cependant le vendeur se meut à peine ; à peine il daigne répondre , et s'il consent à vendre, c'est toujours pour obliger son client! Le Para , c'est le paradis des boutiquiers.

Longtemps avant la tombée de la nuit, madame Gemy était installée dans sa nouvelle et passagère demeure. Le soir môme, grâce à cette merveilleuse aptitude qu'ont les femmes pour s'assimiler toute chose, le luxe comime les privations, elle offrait le thé aux ofQciers du brick, et recevait quelques Brésiliens amenés par M. Merry.

Tandis que les Européens s'occupaient ainsi de leur installation provisoire, toute la ville était en rumeur. Le ban et l'arriére-ban des troupes et de la garde nationale étaient convoqués pour le lendemain. L'aréopage provincial avait décidé que, pour montrer aux Anglais la résistance qu'on aurait pu faire, il y aurait grande revue des trois mille hommes de la garnison ; car, à la suite de la révolution récemment apaisée, on avait fait venir deux mille hommes des provinces du sud, pour renforcer le contingent provincial du Para.

En effet, dès le lendemain matin, le Champ de Mars de la ville, la place de la Poudre ^ se remplit de troupes. Après s'être fait attendre environ deux heures. Son Excel-

leoce le commandant des armes, chef militaire de toute la pmiDce, quoique subordonné au président, arriva enfln.

C'était un petit homme, chauve, à favoris réglés, à lu- Dettes, à traits d'aigrefin, n'ayant de militaire que le nom, courbé dans son uniforme et embarrassé sur son che' al, qui, non moins que son cavalier, semblait n'avancer q^:'à contre-cœur. A son arrivée sur la place, le canon du fort tira; d'inévitables foguetes sillonnèrent les airs; les tambours battirent — comme aux champs — une sorte de marche ressemblant à un rai^el frappé par un débutant qui s'essaye.

Les manœuvres conunencèrent aussitôt. Quatre ou cioq aides de camp, enfourchés sur des haridelles et babilles en officiers d'état-major, coururent à grand renfort d'éperons, d'un bout à l'autre de la place; le bruit de leurs ordres, de leurs cris se contrariant l'un l'autre, dominait celui des hommes en mouvement. Les officiers anglais, pas plus que Montfortet les Français conviés à cette fête, n'étaient assez guerriers pour bien JQger de la science militaire qui fut déployée. Ils virent seulement que les troupes ne paraissaient avoir ni des habits ni des armes de fabrique récente; que le programme de la revue, pompeuse affiche, qui se distribuait sur la place , portait deux régiments d'artillerie et un de cavalerie, qui figurèrent sans chevaux et sans canons; que ledit programme annonçait dix mille hommes, et qu'il n'en parut que trois mille environ; que la garde nationale se composait uniquement de deux à trois cents officiers, couverts d'or et d'uniformes somptueux, qui Tociféraient en désordre devant une centaine d'Indiens recrutés comme gardes nationaux ; que les officiers des troupes régulières paraissaient s'occuper fort peu des or-

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dres du commandant des armes, et les soldats, moins encore des ordres des ofQciers, ce qui amena confiision dans les manœuvres et confusion dans les rangs; que trois compagnies se heurtèrent comme dans un assaut, entraînées par des ordres contraires; qu'au moment où les coups de feu commencèrent. Son Excellence fut emportée par son cheval en dehors de la place et ne reparut plus; quelles fusils ne partaient qu'au deuxième ou troisième tiré; que les feux de peloton ressemblaient aux feu de file; enfin, qu'après la revue on vit passer environ trente soldats blessés par leurs camarades, et surtout par les fusils qui avaient éclaté dans leurs mains. Mais toutt^s ces choses étaient peut-être dans les nécessités de la revue, et fatalement incomprises par des hommes d'Europe? comme le dit un des aides de camp de l'Excellence au commandant anglais et à ses amis.

— Si vous étiez militaires, messieurs, vous seriez dans un enthousiasme véritable, au point de prendre part aux manœuvres ; car les Européens n'entendent rien aux mouvements de troupe. J'ai lu les guerres de l'empire, et si, à Waterloo, Napoléon avait su faire manœuvrer sa garde, il serait encore empereur! J'espère, messieurs, que vous raconterez en Europe la revue que vous venez de voir.

Deux jours après , le lendemain même du départ des Anglais, on lisait dans le journal 0 Diario (To Grcm-Para :

a Les savantes manœuvres ordonnées par Son Excellence le commandant des armes, o illmirmmo unhor^ etc., non moins que 1^ belliqueuse tenue des troupes et de la garde nationale, ont porté la terreur chez les officiers du brick anglais, qui ont mis à la voile des le lendemain. Si cette revue avait été faite dés le premier jour, nous n'aurions

pas à déplorer Tagression sauvage dont la ville de Bélem a failli devenir la viciime. Nous saisissons celle occasion pour féhciler Son Excellence le piésidenl de celte pro* vince, o illustrissimo , elc, ainsi que toutes les autorités de celte ^llle, pour leur attitude à la fois pleine de modération et d'énergie. D'un seul mot et sans effusion de sang, ils ont fait taire le feu de Tennemi ; honneur à eux! Si Rio» Janeiro suivait l'exemple de ses, provinces, le Brésil montrerait enfin au monde entier la puissance de ses armes. »

Pendant plusieurs semaines le journal répéta des articles dans le goût du précédent, et nos imaginations euro-» pèennes ne peuvent rêver qu'à peine tout ce qui fut débité de phrases poutpeuses et d'anathèmes contre RiOrJaneiro» à l'occasion de cette revue ; car le Para, qui est la province là plus arriérée du jeune empire, prétend régir le Brésil entier, et, selon lui, la capitale n'est qu'un gouffre qui absorbe toutes les richesses des provinces.

Toutefois, les officiers anglais furent, pendant et après la revue, l'objet des attentions soutenues des principaux habitants , et le chef de la douane les pria même, ainsi (pie les Français , d'honorer de leur présence un grand bal qu'il devait donner le lendemain.

Le commandant s'excusa sur les nécessités du service, 1^ embarras d'un prochain départ, etc. Mais lé senhor Alfandega insistant avec toute l'obstination d'un maître de inaison qui veut faire ses frais de vanité , sir Nobleness se tourna vers Montfort et lui dit en anglais :

-* Si je pensais qu'un bal, ici, pût amuser madame Cerny et sa fille, j'accepterais, et entre deux robbs de ^hist, nous irions y passer quelques minutes.

— Je ne peme pas, reprit Montfort, Madame Ceroy

aime peu le monde. Je sais qu'elle y allait rarement à Paris.

— * Alors y dit le commandant, je refuse pour vous et pour moi.

Il se tourna vers le chef de la douane :

— Je suis désolé, monsieur, lui dit-il en français. Mais d'autres soins nous retiennent. M. le comte de Montfort et moi, nous vous remercions.

Et sans s'occuper davantage de Sa Seigneurie désappointée, il donna le bras à Henri et s'éloigna. Mais les paroles dites à Montfort n'avaient pas été perdues pour tous. L'un des aides de camp du président les entendit, et une heure après madame Cerny recevait une mulâtresse qui venait, de la part de la senhora Alfandega, savoir si la dame Franceza daignerait recevoir sa maîtresse avant la fin du jour.

Clémence, étonnée, 7 consentit, et vers cinq heures elle vit arriver à sa porte un hamac garni de plumes, porté par quatre nègres, et oscillant au fil d'un long bâton orné d'oiseaux peints de couleurs éclatantes.

Une petite jeune femme, blanche, mignonne, gracieuse, avec de grands beaux yeux sai\s pensée, coiffée de ses cheveux noirs, chargée de bracelets, descendit du hamac et entra chez Clémence. Elle était vêtue comme une Française en hiver : châle, robe de soie, dentelles, mais en cheveux, sans chapeau. Une négresse portait son parasol, et une mulâtresse son mouchoir. Elle entra timide , les yeux baissés, presque tremblante, salua chacun de la tète et en silence , demanda à madame Cerny si elle parlait portugais , et la pria d'écouter une prière qu'elle venait lui adresser.

L'air triste et candide de la jeune Brésilienne toucha madame Cerny, qui la fit asseoir, et lui dit :

— Je parle mal votre langue, senhora ; mais je ferai de mon mieux pour vous entendre et vous rendre le service que vous réclamez de moi.

Montfort , Paul et le commandant se retirèrent dans la pièce voisine, afin de laisser le champ libre à la jeune femme, dont ils ignoraient les désirs.

— Minha serihora, dit la Brésilienne, il dépend de vous de rendre un grand service à mon mari et surtout à moi. Le senhor Alfandega donne demain un grand bal où toute la ville est conviée. Il désire beaucoup avoir à cette fête les officiers anglais et les Français. Le senhdr sait qu'ils viendront si vous voulez venir. Je viens vous inviter, ne me refusez pas.

Madame Gerny déclina sa puissance sur ses compatriotes européens, et ajouta que, quant à elle, vêtue de deuil, elle ne pouvait accepter.

Mais la Brésilienne insistai vivement, et lui raconta les paroles du commandant à Montfort; puis, comme Clé* fflence persistait daps son refus.

— Minha senhora, lui dit-elle, je vous supplie. Si je ne réussis pas , je serai malheureuse. Le senhor m'a dit : ^ Faites en sorte de décider cette dame, ou, après le bal, vous irez passer quinze jours, seule, au sitio. » Si vous saviez, senhora, nous ne sommes pas heureuses. J'ai lu dans un livre de France que, vous Françaises, vous sortiez seules, et vous receviez vos amis, comme il vous plaisait. Nous-, jamais. Une ou deux esclaves nous accompa* gnent toujours. Jamais nous ne pouvons recevoir que devant nos maris. Ils sont si jaloux qu'ils nous défendent lûême de regarder par les fenêtres. Nous mangeons seu- I^f àpart, avec nos esclaves. Et cependant je sais bien, moi, par mes femmes, qu'ils font de longues visites et

466 L*AIIAZONK

qu'ils donnent des bracelets à des> mnlfttresses. ns nous parlent rarement, et nous laissent chaque nuit pour aller à la maison de jeu. A leur humeur, sans motif, ils nous envoient vivre tristement au sitio pendant des semâmes entières. Toujours nous vivons enfermées, recluses, craintives. Notre seule joie est de faire causer nos femmes ; elles nous racontent tout ce qui se passe dans la ville. Je vous supplie, bonne senhorila, faites venir les étrangers : sans cela, je serai grondée, et le seigneur m'accusera de votre absence.

Clémence demeurait silencieuse.

La Brésilienne reprit : — Vous, Françaises, qui êtes heureuses, vous ne savez pas comme les jours et les' nuits sont longs pour nous. Oh! si je pouvais jamais aller vivre en France, voir votre Paris, vos spectacles, vos fêles, où les femmes peuvent causer et rire. Tenez, minha senhora , venez demain , vous verrez comme tout est triste pour nous. Venez! je vous aimerai tant. Venez I demain à Téglise je dirai en votre nom mon chapelet tout entier; puis quand vous serez repartie, toujours je me souviendrai de vous.

Et la jeune femme pressait la main de Clémence, et sa voix se faisait douce comme la plainte d'une enfant à sa sœur aînée.

Il y a , dans les yeux et la voix d'une femme qui prie, plus d'éloquence que dans tous les gestes prônés par Cicéron lui-môme : madame Cerny murmura à demi-voix :

— Pauvre petite ! cela est si peu de chose qu'une heure, et je la rendrai si heureuse!

Puis, se levant, elle ouvrit une porte et appela Montfort.

•*- Henri, lui dit^elle, la femme du directeur de la douane me supplie si vivement d'aller à son bal, que je n'ai pas la

force de rrfuser. Si vous ne voulez pas y aller, venez refuser pour moi. Si vous consentez, faites, mon ami, que M* Nobleness y vienne avec nous ; il me semble que nous ferons une bonne action.

— Vous savez bien, madame, reprit Montfort, que vos désirs sont des ordres, f ignore vos motifs , mais je vais raconter votre décision au commandant:

Et rentrant dans la pièce voisine, il redit h l'Anglais les paroles de la veuve.

•— Du moment où madame Gerny le désire, dit ce dernier, j'irai , et pour que ces darnes^ aient des danseurs earopéens, ajouta-t-il en souriant, je donnerai permission à mes officiers.

Clémence entendit ces paroles, et un sourire d'orgueil féminin parut un instant sur ses lèvres. Puis s'adressant à la Brésilienne qui Fattendait en silence :

— Nous irons tous, chère dame, lui dit-elle, et vous pouvez de q^a part dire à votre mari que nous irons pour Tamour de vous.

— Vous êtes bonne comme nossa senbora, reprit la jeune femme ; et dans l'expansion méridionale de sa joie» elle se leva et embrassa madame Cemy.

Puis, sans oser regarder qu*à peine Montfort, qui était revenu avec TAnglais, elle sortit précipitamment.

Madame Gerny répéta aux deux jeunes hommes les pa^ rôles de la Brésilienne :

*— Et les Européennes se plaignent ! dit le conmiandant en riant. Avouez, madame, que la vie d'Europe est le pa-* radis des femmes.

— Oui, monsieur, reprit Clémence, si vous n'aviez pas^ inventé les clubs et si Lima n'existait pas : c'est là, dit-on, que les femmes sont vraiment souveraines I

488 L*AMAZOME

Une conversation demi-railleuse de part et d'autre» s'engagea entre les Européens Jusqu'à l'heure où M. Herry vint chercher ses compatriotes et le capitaine, pour aller dîner chez le consul anglais.

Le commandant présenta Montfort à la femme du consul C'était une nièce du grand Irlandais : de cet homme dont le nom , symbole de patriotisme religieux et pacifique, traversera les âges, à Fétemel honneur de la justice anglaise.

— Madame, dit-il, permeftez-moi de présenter à la nièce d'0*Connell un gentleman catholique et français.

Montfort s'inclina très-bas : il était de ceux que l'envie ne trouble point et qui aiment à saluer la gloire des pères sur le front des enfants.

Le dîner fut français par les mets et la gaieté amicale» anglais par les vins. Les Brésiliens du Para mènent une vie misérable par leur faute; car, là comme partout, avec un peu d'argent et d*habitude3 de gentlem^p , on peut vivre.

Après le repas, dans le fumoir, le consul dit à ses hôtes : — Si je n'avais pas eu l'honneur de vous avoir à dîner, j'aurais été, par curiosité, passer une nuit étrange. Vous avez ouï parler des mucambos de nègres. C'est ce qu'on nomme, dans nos colonies, des asiles de nègres marrons. Ils sont trës-^nombreux dans les solitudes amazoniennes. La révolution qj4 vient d'être apaisée les a fait augmenter encore, et un mucambo de nègres s'est formé à une marée de la ville, dans le Capim, affluent du Guama, qui se jette dans l'Amazone à un quart de lieue d'ici . Il n'est pas nombreux, par suite, peu aguerri, et composé d'esclaves récemment échappés. J'ai été informé ce matin, par un major brésilien que je connais pour venir m'em-

pnmter de fois à autres cinq piastres qu'il ne me rend jamais, que cette nuit même une expédition devait partir pour aller détruire ce mucambo. Le plus grand secret a été gardé, parce que, si le bruit avait transpiré, )es nègres marrons auraient été, prévenus par les esclaves de la ville et surtout par les Portugais.

— Comment, par les Portugais? dit- le commandant.

— Oui, les logistes d*ici sont tous Portugais, et comme ces hommes ne connaissent qu*an dieu , le lucre, la plupart d'entre eux fout du commerce avec les mucambos. Les nègres marrons qui composent ces asiles cultivent beaucoup; à époques incertaines, toujours de nuit, quelques-uns d'entre eux descendent la rivière sur les bords de laquelle ils ont leurs habitations, viennent secrètement en ville et vendent leurs denrées aux logistes, contre de la poudre, du plomb, des étoffes, du tafia, etc. Les Portugais les rançonnent et sur les denrées et sur les marchandises. Les nègres, hâtés de repartir, acceptent tout et retournent en hâte à leur asile. Aujourd'hui, le président et mon Brésilien, qui est le chef de Texpëdition, savent seuls la razzia projetée : un bataillon de troupe et une cinquantaine dlndiens Mundurucus sont réunis à une lieue d'ici et doivent partir cette 43Uit même, à neuf heures, pour saccager le mucambo et saisir les esclaves. Cela sera chose curieuse à voir.

— Parbleu! dit le commandant, si vous savez la route et voulez y venir, la nuit est belle. Nous prendrons ma baleinière. Elle peut tenir vingt personnes. Nous sommes six, j'embarquerai douze matelots. Nous serons partis dans une heure, et quand les Brésiliens iraient comme le vent, nous les rejoindrons avant le sac du mucambo. Estce loin?

— A cinq heures à peine, dit le consul- Mais ces dames?

— Ah! voilà bien ies hommes mariés! reprit le commandant; toujours enchaînés. Eh bien, vous leur direz que nous partons faire une partie de chasse et que den^ain matin nous serons de retour. Elles passeront ici la nait ensemble.

Le consul, marié depuis une année à peine» avait pour sa femme un culte véritable. Mais, ennuyé de la vie monotone du Para, il élait avide d'émotions et de spectacles. Paul et Montfort, Tesprit encore empreint des émotions de Marajo, eussent préféré peut-être rester près de leurs fiancées; mais les Anglais insistèrent; la course nocturne fut décidée.

Le comruandant envoya le midshipman qui Taccompa* gnait faire armer la baleinière, et prévenir le lieutenant du brick.

En sa qualité de célibataire, M. Merry se chargea du mensonge, et, entrant dans le salon des dames :

— Vous savez senhoras, dit-il, que les vieux garçons ont de tout temps été des trout)le-ménages ; «- j'emmène ces messieurs à la chasse à la passée. C'est le moment des bécasses. La nuit est superbe, le commandant nous prête sa baleinière, et demain matin nous vous rapporterons autant de gibier qu'il y en a dans toute la Provence.

— C'est-à-dire rien ! dit Montfort en riant. On n'est pas plus Marseillais que vous, mon cher Merry.

Le ^irituel Gascon de h Canebière défendit son aride patrie et la véracité de ses compatriotes avec une verve parfaite. Il décrivit «i bien les plaisirs de sa chasse ima^ ginaire, que lorsqu'on vint prévenir le commandant que la baleinière était prête, les dames, sans défiance» en-

viaient le plaisir des voyageurs. La chasse fut de tous les temps le meilleur des prétextes, pour les maris qui s'ab* sentent

Le fleuve coulait à quelques pas de la maison du consul. Les Européens trouvèrent dans l'embarcation les armes nécessaires. Ils partirent. La marée les portait; les hommes courbés sur les avirons faisaient filer comme une flèche le léger canot. Au bout de cinq minutes, ils entrèrent dans le Guama, et une heure à peine après avoir qiiitlé la demeure consulaire, le matelot du gouvernail signala par l'avant six embarcations qui, comme eux, re-* montaient le fleuve à la rame.

C'étaient les Brésiliens. La baleinière anglaise passa rapidement contre les premiers canots, qui étaient remplis de soldats ': une ou deux voix les hélèrent en passant; mais le commandant ne daigna pas répondre et rejoignit la roonlarie de tête, où devait se trouver le chef de l'expédition. Il y était en effet, et le consul, reconnaissant son emprunteur, l'interpella d'un nom de baptême.

— Maïs c'est le major Algoz, dit M. Merry en regardant avec attention le Brésilien, qui, à. la voix du consul, fai" sait ralentir les pagaies de ses hommes.

— Lui-môme, reprit une voix enrouée, mais forte. Et par quel hasard M. Merry vient-il à la chasse aux nègres? car je présume que le sénhor consul vous a prévenus de ce que nous allons faire.

— Par curiosité, comme moi, major, répondit l'Anglais; et j'ai pris la liberté de vous amener quelques amis.

-- Tant mieux! après votre refus, je ne vous espérais pas, mais vous êtes les bienvenus. J'ai de bons renseignements. Le mucambo est au complet. Quelques-uns

des fdgitife sont venus hier en ville; comme ils ont emporté beaacoup de tafia , nous les troaverons tous. En attendant, messieurs» leurs canots peuvent rôder dans le fleuve. La nuit et sur Tcau, les voixr s'entendent de loin. Suivez ma montariey et parlez le moins posable. Pour ma part d'éternité» je ne voudrais pas manquer ces nègres.

Le silence recommença. On entra enfin dans la rivière sur les bords de laquelle était situé le mucambo. Les Indiens, épars sur les canots, descendirent à terre poor tojamer à pied, par le bois, le repaire des fugitifs. Paul et Montfort distinguèrent les tatouages des Mundurucus, et crurent même reconnaître le vieil Antonio. Mais l'ombre des arbres couvrait le fleuve, et à peine débarqués, les Indiens disparurent dans la forêt.

Les barques poursuivirent leur courte. Seulement le major donna Tordre à ses hommes d'observer un silence profond et de pagayer lentement pour ne faire aucun bruit sur les flots. Le commandant anglais fit les mêmes recommandations à ses matelots, et les sept canots, se suivant à se toucher et rasant la rive pour ne pas être en vue sous les rayons de la lune, continuèrent à remonter la rivière.

Après deux ou trois heures d'une marche lente, on entendit au lointain un cri ressemblant, à s'y méprendre, à celui d'une aigrette qui s'envole. Le Brésilien se pencha vers la baleinière anglaise et dit à voix basse :

— Les Indiens sont postés. C'est lé cri de leur chef. Le mucambo est à cinq minutes à peine. Les nègres ne se défendront probablement pas; cependant préparez vos armes. Vous savez qu'on les tue le moins possible. Un esclave vaut un conte de reis (3,000 fr.).

BientAt la barque do major hearka la rive. U sauta à terre ainsi que ses hommes.

— C'est là, dit-il à voix basse.

Mais & ce moment, hasard ou connivence, un coup de feu retentit sur Tun des bateaux où se trouvaient les soldats.

— Canalba! s'écria le Brésilien, et se tournant vers sa suite :

— A terre, & terre, messieurs, tout le mucambo est debout maintenant.

La plage cependant semblait dormir. Oh n'entendait que le bruit des soldats , qui débarquaient sur un sol boueux, à travers les hautes herbes. Les Européens les imitèrent.

Le commandant donna l'ordre à deux matelots de rester sur la baleinière, et faisant signe aux autres de le saivre, il rejoignit le major et les Français.

Trois des canots de suite continuèrent à remonter le fleuve pour débarquer plus haut les soldats qui les montaient.

Une partie des Brésiliens s'échelonna en silence sur la rive, tandis que l'autre se groupait derrière son chef. Mais, à ce moment, on entendit une clameur d'effroi qui partait des profondeurs de la forêt, puis des cris de toute nature, et deux ou trois coups de feu.

— Us ont trouvé les Indiens, cria le major. En avant! Se tournant vers les Anglais :

— Suivez-moi, leur dit-il rapidement, et surtout ne tirez pas.

— En avez-vous envie? dit le commandant à Montfort. —Certes, non, reprit le jeune homme. J'aime trop ma

liberté pour troubler celle d'autrui. Je n'ai que de la pilié pour les malheureux que nous chassons.

Ils firent ainsi une centaine de pas sous bois, à travers un sol détrempé, couvert de branches et de troncs d'arbres pourris. Monlfort, encore faible de ses blessures » suivait difficilement à Taide d'une canne que le consul lui avait prêtée. Il allait cependant. Tout à coup un large espace de terre sans forêl se découvrit aux regards. A la clarlë de la lune, on distinguait des troncs d'arbres encore debout, brûlés à trois pieds de terre environ, puis des maïs, du riz, des ananas, des maniocs, et dans le milieu, sur une sorte de monticule, dix ou douze toits de feuilles : les restés d'un feu mal éteint jetaient dans le champ une lueur rougeâtre et indécise.

Les cris s'étaient rapprochés, et bientôt on vit déboucher sur la clairière des formes noires qui hurlaient en courant. Elles parurent hésiter un instant dans leur fuite ; mais presque aussitôt, reprenant leur course précipitée, elles s'enfoncèrent dans la forêt, du côté où se trouvaient les Européens, mais à une autre extrémité du champ découvert. Les cris augmentaient, et de nouveaux nègres, parmi lesquels on distinguait des enfants et des femmes, arrivaient, suivant les premiers, à pas inégaux.

Les blancs restaient à leur poste, ensevelis dans Tombre de la forêt, sur le bord de la prairie. Le major, sur toutes choses, leur avait recommandé le silence et l'immobilité.

De nouveaux cris, plus violents encore que les premiers, retentirent du côté par lequel avaient disparu les fugitifs ; puis la clairière, un instant 'déserte, se remplit de nouveau.

Les esclaves arrivaient en droite ligne aux Anglais et à

Monlfort. A dix pas d'eux environ, un grand nègre aux formes athléliques, qui courait comme par des ailes, aperçut le premier ces nouveaux ennemis. Il changea encore une fois de route, et repartit daus la direction des cabanes. Tous ceux qui le suivaient firent volte-face comme lui.

Mais alors du fond de la clairière partirent des cris sauvages et gutturaux qu'il était facile de reconnaître. C'étaient les Indiens qui avançaient. Aussitôt le major, donnant l'exemple à ses soldats^ se précipita à la poursuite des fuyards, en criant aux Européens :

— Sus! sus! Il y a cent mille reis par nègre pris.

— Que personne ne bouge! dit le commandant anglais à ses hommes.

Et se tournant vers ses amis :

— Nous regardons, n'est-ce pas, messieurs? Nous ne sommes pas des négriers.

— Parbleu ! dit Montfort, et au besoin, moi j'aide à fuir. Au cri de leur chef, les soldats éclielonnés le long de la

rivière, traversèrent la forêt et arrivèrent de tous côtés sir la campine, resserrant le cercle fatal dans lequel les fugitifs étaient enveloppés.

Le silence se fit alors parmi les esclaves ; sans quelques cris échappés aux enfants, on eût dit que tous ces pauvres effrayés avaient été subitement paralysés. Réunis en groupe au milieu du cham^) en avant de leurs cabanes, ils n'essayaient plus de fuir. En une minute les Indiens et les soldats furent sur eux. On entendit des imprécations et des coups qui tombaient de tous côtés sur lés nègres impassibles. Mais le silence se rétablit peu à peu; les vainqueurs garrottaient leurs prisonniers.

— Puisque nous sommes venus, dit le commandant, voulez-vous voir de plus près?

— Allons ! dit M. Merry.

El les Européens arrivèrent près des nègres qu'on achevait de lier. Il y en avait trente environ, hommes, femmes, enfants. Chaque esclave avait autour de lui cinq ou six soldats qui lui attachaient les mains.

Le major, cependant, avait allumé une torche de résine au feu qui brûlait dans la clairière, et, prenant tour à tour chaque nègre par sa tète laineuse, il lui portait la torche au visage à lui brûler la face, et le regardait d*uD œil scrutateur.

— Voilà le major qui fait son inspection, dit M. Merry. Mais silence! c*est une horrible histoire qu'il n'est pas prudent de conter tout haut.

Tout à coup on vit le Brésilien promener vivement sa torche le long du corps de Fun des captifs, puis la ramener précipitamment à son visage, tout en regardant sa victime d'un œil inquisiteur, et qui, peu à peu, semblait se dilater de colère. Enfin, le blanc poussa comme un rugissement de bête fauve, et plaçant la torche sous le menton du nègre pour lui faire lever la tête :

— Tu es le frère de José, lui dit-il. Où est ton frère? L'esclave pousssa un cri de douleur et fit deux pas en

arrière ; mais d'une main le Brésilien saisit ses cheveux crépus et replaça de nouveau sa torche à toucher son visage. On voyait rougir et brûler là peau de la victime.

— Bourreau! cria le commandant, qui était placé contre le Brésilien à le toucher; c'est trop fort!

Et saisissant la torche aux mains du major, il la jeta à dix pas de là.

— Qui tOQche à ma yengeance? hurk le blanc en poP*

— Parbleu ! je crois que vous me voyez bien ! dit TAnglais en sa langue.

— Je n'entends pas ta langue damnée» sans qnoi je te corrigerais comme tu le mérites.

Puis se tournant vers un de ses soldats : ^ — Tapuyo, lui dit-il, va chercher la torche. Je vais re- ; commencer; et s'il recommence, malheur à eux!

— Que dit-il? murmura l'Anglais.

— Il dit, reprit M. Merry, que si vous ne vous calmez pas, cela va se gâter. Laissons ces sauvages entre eux; esclaves et maîtres, ils se valent; et regagnons la baleinière. Nous sommes quinze, ils sont trois cents.

— Non , par Dieu! jamais il ne sera dit qu'un homme en anra torturé un autre sous mes yeux sans que j'aie fait effort pour l'empêcher. N'est-ce pas votre avis, messieurs? dit-il en se tournant vers les autres Européens.

— Certainement, reprirent Paul et Montfort d'une seule voix.

— Laissez-moi lui parler alors, dit M. Merry^ et il s'avança vers le Brésilien.

Hais, sans s'occuper de lui, ce dernier avait repris la torche des mains des soldats et l'approchait déjà du supplicié, lorsque Montfort, qui pendant ce colloque s'était rapproché du nègre, donna un coup sur la torche, qui de nouveau tomba par terre.

— Ah ! cette fois, tu payeras pour tous, toi, dit le major; et, saisissant un poignard à longue lame qui pendait ' ^sa ceintore, il essaya de le lever; mais il n'en eut pas le temps; la canne An jeiune homme tomba sur son poignet,

comme une balle» et le poignard échappa de la main meurtrie.

Le blessé porta son corps en arrière pour se ruer sur son ennemi, mais aussitôt la canne rapide lui arriva en plein visage; il rugit de douleur et porta sa main valide à sa figure.

Toute cette scène s'était passée si soudaine, que ni les autres Européens ni les ofûcicrs brésiliens sous les ordres du major, n'avaient eu le temps d'intervenir.

Une minute presque entière s'écoula ainsi , silencieuse de part et d'autre. Le major tenait son visage qui saignait. Les soldats avançaient pas à pas , regardant tout d'un air indifférent; les Indiens et les nègres étaient impassibles.

—r Le Français connaît la canne, murmura à demi-voix l'un des matelots anglais.

— Silence I dit le commandant Rangez-vous derrière moi et soyez parés.

Cependant le Brésilien, revenu de sa première douleur, roulait sur toute la clairière des yeux égarés de fureur. Enfin il aperçut un de ses officiers qui le regardait en montrant les Européens.

— Faites entourer les étrangers, cria-t-il : qu'on les attache comme les nègres.

Et il se prit à rire par saccades en disant à M. Merry :

— Vous savez que le naajor se venge.

— Que dit-il ? reprit le commandant.

— Il donne l'ordre de nous garrotter comme les nègres. L'Anglais se tourna vers ses matelots :

• — Soyez prêts , dit-il. Le premier soldat qui vous touchera ou l'un de nous, jetez-le à terre. Le major, cependant, répéta son ordre. Peu à peu» sur

les instances des officiers , les soldats se formèrent en

Le commandant arma A*oidement un de ses pistolets, et le dirigeant sur le major :

— Monsieur Merry , dites lui que si les soldats touchent à l'un de nous, je le lue comme un chien.

M. Merry répéta les paroles.

— C'est bon, c'est bon, dit le major, nous allons voir. Mais, tout en parlant, il fut se ranger au milieu de ses

hommes, hors de vue du pistolet. Les soldats avaient peu à peu formé leurs rangs, et leurs officiers', prenant courage dans leur nombre , les exhortaient^à saisir les Européens.

Une lutte semblait imminente : les Brésiliens se sentaient trois cents contre quinze , avec des fusils et une forêt pour les protéger; leur audace croissait d'instant en instant, et on les entendait s'exciter Tun l'autre.

— Il faut en finir, dit l'Anglais, le plus tôt sera le meilleur. Marchons au canot. Et se tournant vers ses hommes, il leur commanda d'ouvrir la route à travers les soldats.

Les matelots se retournèrent, les piques en avant, tandis que le commandant et les Européens suivaient, le pistolet au poing. Les rangs des soldats s'ouvrirent. Mais, par derrière, un coup de feu, parti des rangs brésiliens, atteignit un matelot à l'épaule.

— A la forêt, vite, sans couriri cria le commandant. En une minute les Européens eurent g?pé le bord du

bois. Là, ils s'arrêtèrent. Ce n'était point par cette partie de forêt qu'ils avaient pénétré dans la clairière, et ils ne se reconnaissaient plus.

Le danger croissait d'instant en instant.

Déjà les Brésiliens avaient tiré quatre ou cinq coups de

feu sans atteindre personne. Déjà ils s'engageaient dans le bois à la poursuite des blancs, et les ténèbres doublaient leur audace.

Le commandant, ne sachant quelle route prendre, hésitait à détacher un homme en éclaireur. Quelques secondes, se passèrent, silencieuses, menaçantes de part et d'autre; Taube d'une lulte sans merci.

Tout à coup un cri bien connu de Paul et de Montfort retentit au milieu de la campine ; c'était celui du vieux chef, d'Antonio ; puis en quelques bonds une cinquantaine d'Indiens arrivèrent près des Européens. Le commandant, croyant avoir affaire à de nouveaux ennemis , avait déjà donné l'ordre à ses hommes de serrer leurs rangs et de recevoir les agresseurs sur les piques. Mais Montfort loi cria :

— Laissez, laissez, commandant; ce sont des amis. J'en suis sûr.

Et, sortant de la clairière, il alla au-devant des Indiens.

— Pourquoi le blanc défend-il cet Urubu? Pourquoi n'a-t-il pas appelé Antonio? Antonio est un chef, ici comme sur la grande lie.

— Je ne t'ai pas vu, mon vieil ami, dit Montfort.

— C'est bien, ta nation et toi vous êtes amis des Hundumcus. Antonio te donnera l'esclave. Attends, le chef parlera.

n revint vers le milieu de la clairière afin d'être mieux entendu. Le mouvement des Indiens avait effrayé les soldats, qui, pour la plupart métis ou mulâtres, tremblaient devant leurs belliqueux alliés les Mundurucus. Ils étaient retournés autour des nègres pour veiller sur leur butin vivant : ne sachant pas si les Indiens marchaient pour ou

contre les Européens, et de toute manière , sentant qu'il n'y avait à gagner que des blessures au milieu de cette lutte. Les officiers avaient imité leurs soldats. Seul, le major gardait sa colère sanglante, et on l'entendait gour- MDder ses hommes.

La voix d'Antonio s'éleva, dominant le tumulte :

— Les blancs sont amis des Munduracus. Pour un blanc tué, Antonio tuera trois soldats.

Le major hurla un juron portugais, et se jeta à la rencontre du chef, qui se dirigeait vers les prisonniers. Il accabla l'Indien de menaces et d'invectives. Antonio resta calme comme une statue; sans répondre, il s'avança vers le nègre brûlé par le major, et, mettant un doigt sur l'épaule du captif :

— Antonio et ses hommes ont pris cet esclave; Antonio remmène. Et poussant le nègre par les épaules , il le fit marcher devant lui du cdté des Européens.

Mais le major, ivre de colère, se rua sur l'esclave, et, le saisissant aux cheveux, le jeta à terre en disant :

— Je suis chef ici. Je prends ce nègre ; et si tu désobéis encore, je te ferai esclave toi et les tiens.

— Antonio n'est pas noir, — il rit de ta colère, — il veut rUrubu pour le donner aux blancs. Le nègre est àluL

— Tu le veux. Eh bien, prends-le; et, se baissant sur l'esclave, le major lui tira un coup de son pistolet, à bout portant. Le nègre se renversa. La balle lui avait traversé la poitrine. Aux convulsions perdues de son corps , on pouvait juger la mort imminente.

L'Indien le regarda une seconde, puis relevant la tète:-

— Le major est un voleur, dit-il froidement.

— Ah! je suis un voleur, sauvage, chien 'sans baptême. Quand tous les M jndurucus seraient ici , toi aussi tu mourras.

Et se jetant sur le fusil de Tun des soldats qui Tentcaraient, il se recula d'un pas afin d'ajuster le chef; mais la hache d'Antonio vint tomber, par le dos, sur le canon du fusil qui s'inclina jusqu'au sol. Puis, l'arme, sillonnant l'air, s'enfonça dans la tête du major, d'un coup de bûcheron.

Le Brésilien leva vers son front deux mains mortes déjà, puis s'affaissa sans un cri. Lorsque le corps de son ennemi fut tout à fait gisant sur le sol, le chef retira sa hache, et, sans s'occuper plus des nègres ni des soldats, , retourna vers les Européens qui l'attendaient toujours sur la lisière de la forêt. Ses Indiens restèrent confondus avec les Brésiliens autour des prisonniers.

En arrivant près des blancs, le chef leur dit :

— Antonio conduira ses amis au canot : l'esclave est mort.

Les Européens cependant, n'avaient assisté qu'imparfaitement à la sQène précédente. Ils avaient bien entendu la fureur du major, et à la clarté de la lune, démêlé vaiguement sa lutte avec le Mundurucu. Mais il n'y avait pas temps pour des questions.

Montfort dit aux Anglais de suivre leur nouveau guide, et quelques minutes après tous arrivèrent sur les bords du fleuve, à quelques pas de l'endroit où se trouvait la baleinière.

— Voilà un sauvage qui vient de nous tirer d'un bourbier fatal. J'aimerais mieux être aux griffes d'un tigre qu'aux mains du major, dit M. Merry en montant dans le canot,

LES RÉyOLTÊS DU PARA 203

An mot de major, le chef releva la léte avec orgueil en disant :

— Il est mort I La hache d'Antonio est forte. Avant la lune prochaine, bien des cadavres portugais dormiront sur la terre. Le major est le premier. Son sang a rajeuni le fer d'Antonio.

Et levant en Tair sa hache encore sanglante, il s'enfonça dans la forêt, sans écouler les remercîments de Montfort et des Européens.

— Embarquons, embarquons, messieurs! dit le commandant. Nous ne sommes pas à bord du law , et , sans avoir peur, il est inutile de s'exposer aux balles de ces mécréants.

— Oh ! si le major est tué, il n'y a plus de danger, reprit le Marseillais.

La baleinière fut mise à flot, et les matelots, comprenant la nécessité d'un prompt départ , eurent bientôt gagné le large du fleuve et repris le chemin du Para.

Le silence dura quelques minutes. Chacun des Européens revoyait par la pensée lé danger auquel il venait d'échapper. Mais la nature de M. Merry ne pouvait se plier Une aussi longue paralysie de sa langue, et, comme il avait coutume de le dire, en se raillant lui-même ;

— Merry, mon bon garçon, tu deviendras peut-être aveugle, sourd, cacochyme, je ne sais; muet, jamais I car avant cela, lu seras mort î

Et le Marseillais, mourant d'une histoire rentrée qu'il voulait conter depuis le moment où il avait rencontré le major Algoz, s'adressa à ses compagnons en disant :

—Maintenant que nous sommes seuls, messieurs, nous pouvons nous féliciter d'avoir échappé à un grand périU

Vous ne connaissiez donc pas le major, consol» que tous

nous avez emmenés à sa suite sans prévenir ces messieurs?

— Non, dit le consul, il ne se faisait appeler que par son nom de baptême, — vous savez bien que c'est leur usage à tous, — et je ne le connaissais que par sa ponctnalité à m'emprunter de l'argent sans me le rendre. Mais il est mort, paix à ses dettes.

— Oui, et surtout, morte la bote, mort le venin, car c'était Thomme le plus féroce que j'aie vu de ma vie. Pendant une des relâches du cabanage, savez-vous ce qu'il a fait un jour?

— Non, reprit le consul. Mais vous avez envie de nous le dire, dites : les heures sont longues d'ici au Para.

— Je ne me ferai pas prier, reprit le Marseillais. Chacun ici-bas porte marotte en tête; les fous sont ceux qui n'en ont pas. Ma marotte, à moi, c'est de conter. Voas le savez ; tout le monde me le dit : sur ce défaut ma pudeur est morte. Écoutez :

Le dernier président avait confié au major cinqf Indiens cabanes saisis sur le fleuve Acara. Les captifs s'enfuirent, mais le Brésilien réussit à les reprendre le jour même. La nature avait doué ce misérable d'une force prodigieuse. Il se fit amener successivement les prisonniers; puis, les saisissant l'un après l'autre à bras tendu, avec un sabre d'abatis, il leur trancha à chacun un coté de la joue et une oreille, et les jeta sur le sol en leur disant tour à tour :

— Tu peux fuir maintenant, le major t'a marqué. Mais on dirait que parfois la Providence , comme pour

faire un salutaire exemple , devance l'heure des châUments, et frappe le coupable sur cette terre même.

Peu de temps après ces actes de froide férocité, le major fut cruellement atteint dans la seule affection qu'il

avait es ce monde. Cet homme avait sept esclaves, qu'il x* i

accablait de mauvais traitements : cachots , supplices , coups de corde, tout ce qu'il pouvait faire afin de les nirtyriser, sans jamais aller assez loin pour se priver de leur travail , il le tentait sur eux. Hais, par une anomalie bizarre de cette bestiale nature, ce tigre avait un aiDOQr au cœur : il adorait sa fille, enfant de six ans, rose et blanche, qu'il avait eue d'une de ses mulâtresses. Battant la mère à tout propos et souvent jusqu'au sang, il avait pour l'enfant un culte paternel poussé jusqu'au délire; OD le voyait sans cesse tenant sa fille sur ses genoux , et berçant son sommeil comme une mère inquiète; l'ha- ' billant lui-même chaque matin , la faisant manger luimême; cédant toujours à tous ses caprices enfantins, quels qu'ils fassent : un père-mère enfin.

Un jour, le major avait frappé ses nègres plus vivement encore que de coutume. A bout de souffrances, les esclaves se réunissent pendant la nuit et jurent de se venger. Un %e qui veut se venger ne connaît rien, ni le danger, ni la justice, ni l'enfance. C'est un taureau qui voit du rouge; i&aisun taureau humain, cherchant le cœur pour tuer à coup sûr. D'un commun accord, ils décident de sacrifier l'enfant. L'un d'eux va dans le bois, cherche un serpent à Wessure mortelle, trouve bientôt un serpent à sonnettes, 'etue, lui arrache les crochets et revient à la case. Là, sur le devant de la porte du maître , à un endroit où Aaqne matin l'enfant venait se placer, puis s'arrêter, les i^^^ins plantent en terre les deux dents du reptile, câte ^côie, les pointes en l'air.

^ major habitait alors la ville de P I. Pans cette

l^urgade, comme dans toutes les petites villes du bas Ama- ^ne, pendant la semaine, chacun va pieds nus. Ce n'est

que le dimanche qu'on porte ses vêtements somptueux. An malin, l'enfant accomplit sa station accoutumée, pieds nus et à la place ordinaire. Cinq minutes après, elle se tordait sur elle-même dans des douleurs et des cfls affreux.

Le major était comme fou. Il prenait sa flile mourante, la soulevait, l'embrassait, lui parlait. La mètre pleurait. Ni Tun ni l'autre ne pouvait s'expliquer cette souffrance terrible et soudaine. Enfln la mulfttresse pensa au poison. Quand il s'agit de son enfant, une mère devinerait l'énigme du sphinx; l'amour maternel est un diamant : il n'y a ténèbres qu'il n'éclaire. Elle appela un esclave. Personne. Tous avaient fui.

Cependant les jambes de la petite fille bleuissaient à vue d'œil. Sa figure violacée se tordait en convulsions suprêmes. La mère cherchait, cherchait; enfin, sous un pied, au talon, deux piqûres, comme des piqftres d'aiguille, apparurent à son regard maternel. Elle comprit tout. Mais il était trop tard. L'enfant mourut.

Le major embauiùa sa fille lui-même , à la mode indienne, avec des simples, et couvrit le petit cadavre de bijoux, de parfums et d'habits somptueux. Puis il fit faire une grande cage en verre , et plaça l'enfant-momie sur une table , au milieu de son salon. Je Ts^i vu cette année

à P 1; sauf une pâleur profonde, l'enfant, ainsi parée»

a l'air de dormir. '

Les soins funèbres terminés à son gré,^ le Brésilien pensaj à la vengeance. Il jura de ne jamais reposer plus de huit jours de suite dans le même lieu , sans repartir en quête des meurtriers. Et, en effet, depuis ce temps, il ne vivaitj que pour sa vengeance, passant sa vie à guetter les mu* oamboS) espérant toujours retrouver ses esclaves. Voir»

LES BKV0LTB8 DU PARA 207

bumanilé européenne Ta interrompu au moment où il apercevait sa première lueur peut-être.

Vous comprenez sa férocité envers le nègre, sa fureur» et jusqu'aux paroles de Tlndien, qui en le tuant a vengé lescabanos, ses anciens compagnons du fleuve Acara. Et maintenant, ajouta le Marseillais, dites que je ne sais pas de carieuses histoires sur ce paysl

— Personne ne dira cela, reprit le commandant en souriant, mais on pensera peut-être qu'elles sont plus ou moins ondoyées dans les eaux de la Garonne, comme vous dites en France, je crois.

— Eh bien , on se trompera. Cette histoire , comme beaucoup d'autres, œmme celles du curé, que je racontais hier à M. de Montfort, est eoMj/cte de point en point.

Le récit du Marseillais, sa verva inépuisable, ramenèrent peu à peu la gaieté parmi les Européens : chacun se prit à admirer la nature splendide à travers laquelle glissait la baleinière. Des deux côtés, les rives se montraient bordées de forêts vierges ; à la clarté nocturne on distinguait vaguement des fleurs qui pendaient en festons du haut des arbres; des parfums imprégnaient Fair, arrivant par bouffées, et sur les eaux du fleuve la lune reflétait ses mouvants rayons. On voyait se jouer à fleur des ondes de grands poissons qui luisaient par intervalles dans le sillage argenté ; des milliers de mouches à feu, scintillantes comme des étoiles , volaient autour des arbres ; la brise soufflait douce et constante; et dans le silence embaumé de la nuit équaloriale,

On n^entend&it au loin^ sur Tonde et sous les cieuT, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Les flots harmonieux*

Enfin, Bëlem apparut. Les matelots avaient nagé comme des tigres. A quatre heures du malin, les voyageurs frappaient à la maison consulaire, et retrouvaient les dames, encore réunies dans le salon, se berçant au hamac, à la brésilienne, en parlant de modes, de romans, d'amour, de tout et de rien : épuisant les heures dans ces causeries intimes, qui vivent de souvenirs, de sympathies et de cœurs entr'ouverts.

M. Merry, par droit de conquête et par droit de naissance , se fit l'orateur des émotions de la nuit. On soupa, on écouta le Marseillais ; et

Les premières clartés du jour avaient rougi L'orient

quand, de part et d'autre, Anglais et Français se quittèrent pour dormir.

E.e bal Brésilien.

Car ce n'est point au bal que Je cœur se déploie, La cendre y yole autour des tuniques de soie; L*ennui sombre autour des plaisirs.

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