‹ L'Amazone [III] Les révoltés du ParaChapitre 2 sur 13 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Le soir, vint Theure du bal promis à la senhora Alfandega. Rien n'est facile aux paresseux comme de promettre d'aller au bal; quand le moment arrive, rien n'est plus dur ; alors on retarde son départ, et, les pieds sur les che-

Dets, on invente maints prétextes pour excuse; puis, maugréant contre soi» mais satisfait, on gagne son cercle ou son lit en se promettant de réparer le lendemain l'irréparable paresse. Qui n'a passé par là?

Le soir venu, Montfort et Paul conjuraient donc les deux dames d'oublier le bal. Mais Cléitience avait promis, Henriette avait à montrer ses parures françaises! Il fallut partir. Certes, le bal fut de tout temps, pour quiconque ne l'aime pas, l'antipode du plaisir; mais un bal là-bas ! Dieu vous en garde. Soyez juge.

Toutefois, souffrez que le narrateur, avant qu'il ne raconte, et pour n'être pas mal vu, ouvre une paren-

Quelques lecteurs pensent que lorsqu'on a eu l'honneur d'être invité à un bal on n'en doit pas médire; que c'est abuser de l'hospitalité et faire œuvre de méchant, que ne pas parler bien des pays à travers lesquels on a voyagé, etc., etc.

Ces idées, quoique profanant le culte de la vérité, sont justes à certains égards. Mais il y a par le monde, des invités au bal , des voyageurs revenus, qui en certains pays n'ayant circulé qu'à grand'peine, à travers des haines pour tout étranger; au bruit de souhaits incessants pour los ennemis de nos armes; sans cesse en butte à des définnces jalouses'; n'avançant qu'à' pas retenus et de par le droit des traités; qui à ces bals ayant été par hasard, entraînés malgré eux, comme Français, c'est-à-dire professeurs es contredanse : ceux-là, ces voyageurs, peuvent raconter et racontent la vérité sans remords. Mais, malgré tout, malgré les souvenirs et la vérité qui les emportent, ils savent garder au cœur des pensers d'affection et de dévouement pour ceux qui ^es ont bien reçus, des gra-

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titudes pour leurs hâtes, des amitiés pour ceux q^i les aiment.

Conduits par leur cicérone ordinaire, M. Merry, Anglais et Français arrivèrent devant ie rez-de-chaussée d'une maison de belle apparence. Il était neuf heures. La casa lumineuse résonnait à grande musique. A la porte et aux fenêtres ouvertes donnant sur la rue, deux cents tapuyas, nègres ou mulâtres de tout sexe et de tout âge, plongeaient leurs regards dans la salle. Ainsi, aux bals de noces des barrières, on voit une foule béante stationner sur la rue, suivant de l'œil les ombres des mariés et des danseurs.

Us entrèrent. Trente esclaves de la maison obstruaient la porte de la salle. La senteur était si forte , qu'en dépit de leurs intentions polies, les Européens étouffèrent un premier regret dans leurs mouchoirs. Un aveugle eût reconnu des nègres. Ardents à regarder et à entendre, les esclaves se dérangèrent à peine. Les officiers anglais pas-' seront les premiers pour faire une trouée, comme des municipaux dans une foule, un soir de feu d'artitice.

Les blancs pénétrèrent. La contredanse était dans toute sa splendeur. Les musiciens façonnaient des bruits à rendre jaloux l'orchestre d'un cirque. Flûte, violon, hautbois, cor sans harmonie, etc., rien ne manquait.

Deux quidams, vêtus à la dernière mode de France, criaient les figures avec des éclats de voix et des battements de mains qui dominaient le bruit des orchestrants. C'étaient les deux lions de la salle; deux juifs portugais, récemment débarqués de Lisbonne, imposant la danse à leur façon , réglant l'ordre et la marche du plaisir général : comme dans un cotillon d'iîurope, l'élégant de Tannée , le jeune homme ciré , verni et lionceau , guide les ignorants dji haut de ses prétentions dansantes.

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Personne ne se parlait : hommes et femmes, tous avaient celair gêné d'un étudiant récemment collégien, qui craint âe fatiguer ses premiers vêtements bourgeois. Aux portes, te les embrasures, les maris jetaient sur leurs moitiés dansantes des regards fixes et jaloux ; les danseuses regardaient les pointes de leurs pieds, les danseurs regardaient iears bottes ou le plafond.

Ces messieurs étaient vêtus comme en Europe les enrichis do hasard, — à toutes parures : — faux-cols en carcan, cravates cartonnantes, gilets à transparents rouges, chemises brodées et surbrodées, diamants, chaînes, breloques, bottes vernies à tiges rouges, habits et pantalons Boirs, mais peu de gants; les dames, — en robes de velours oq de soie, dentelles» volants, et toujours diamants, chaînes, bracelets, bagues, — -. à ne voir que de Tor.

£n général, les femmes étaient jolies. Les hommes, Don. La chaleur variait entre trente-cinq et quarante degrés; conmie rafraîchissements, de la bière, du porto et <)eracachas, c'est-à-dire du mauvais rhum, circulaient, porlés par des messieurs complaisants.

Cependant le maître de la maison , le seigneur Alfandega, vint au-devant de ses conviés, et les promena dans la salle comme un entrepreneur de baraques de fêtes pro- Oiène sous ses toiles le phénomène vivant qu'il va montrer en exercice.

La vérité étant de droit suprême, il faut dire qu'il accueillit et fit asseoir les Françaises avec beaucoup de politesse et d'égards, et remplit d'ailleurs vis-à-vis de ses hôles tous les devoirs d'une hospitalité attentive. Quelques Brésiliens s'empressèrent d'inviter les Européennes, et vinrent amicalement causer avec leurs visiteurs. Les PlQ& jeunes surtout paraissaient jaloux de connaître les

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choses d'Europe. Moins gourmés que leurs pères, ils semblaient comprendre que la civilisation venant du vieux monde, c'était là qu'il la fallait prendre, et que les vanités provinciales étaient choses passées de mode. Mais les docteurs, les patriotes du pays; regardaient les étrangers par-dessus l'épaule; s'ils daignaient parler, c'était pour dénigrer la corruption européenne , ses mœurs vicieuses, disaient-ils, sa pauvreté territoriale; pour encenser leur 'pairie, sa richesse, son courage, sa force, son avenir, et confesser le juste espoir qu'ils nourrissaient de donner bientôt des lois à la vieille Europe !

Bon gré, mal gré, les étrangers furent contraints de prendre des billets de danse ; c'est une invention particulière de la province, espèce de bouclier du hasard, à l'usage des maris jaloux, contre les galants.

Sur de petits papiers plies en billets doux, sont inscrits les noms des danseuses : un monsieur quelconque promène lesdits billets au fond d'un chapeau , et en fait prendre à chaque danseur; aussitôt, il faut, de par le nom, trouver sa danseuse dans le bal, jusqu^à ce que contredanse s'ensuive. On comprend bien que l'amour corrige souvent ces enchaînements d'un sort aveugle, et que partout les Bartholo trouvent des Almaviva.

Cependant le commandant et Hontfort réussirent à s'excuser et restèrent auprès de madame Cerny, qui s'obstina à ne pas danser. Les officiers anglais ne manquaient ni une contredanse ni une figure.

H semble que ce soit le propre de la nature humaine d'aimer surtout ce qu'elle ne peut pas faire. Les marins, par grâce d'état sans doute, ont trois passions dominantes : monter à chevaU danser et se marier. Les jeunes officiers dansaient donc sans repos. Déjà ils avaient épuisé trois

contredanses entières, lorsque, conlre tonte règle, on esclave annonça d'une voix vibrante :

—Leurs Seigneuries la baronne de Milliner et le major Abulre.

La marchande avait une toilette à faire ressusciter de dépit les incoyoAks de tous les temps. Elle portait un faux crêpe de Chine jaune, sur une robe ponceau plus. éclatante qu'un coucher de soleil ; faux cheveux sur faux cheveux, avec un océan de perles très-fausses; une chaîne sans fin et des baguQs par-dessus ses gants à tous les doigts. Sa figure était peinte comme pour la rampe d'un théâtre.

Le major la suivait, ainsi que suivent ces maris, aides de camp de leurs femmes : radieux, souriant à tout veoaQt; érigés en points perpétuels d'admirations matrimo-

L'entrée fut triomphale. L'orchestre fit silence. Le bal ÎQt interrompu, et la foule se précipita vers Tastre da jour, la belle Parisienne.

La dame accueillit tous ces hommages comme une ïeine ceux de son peuple , daigna venir s'asseoir près de Clémence et même causer quelques instants avec elle.

-" Vous ne m'avez pas reconnue, chère dame, dit-elle «D grasseyant. C'est que j'ai repris les titres de ma famille ; i« ne portais à bord que le nom de mon dernier mari.

Bientôt la contredanse la réclama. On fit cercle autour de l'élégante, et il était facile de voir aux visages de son cavalier et de ceux qui dansaient à son quadrille, la satis-' 'action qu'ils éprouvaient. Soit éducation chorégraphique de son enfance, soit tardif apprentissage dans les bals parisiens, la marchande dansait une danse — facile — à inouvements— faciles, — comme on en peut voir en certains bals très-publics.

Il est impossible de concevoir tout le succès qu'elle obtint à la seconde contredanse. Le hasard de son billet fit danser avec elle le président lui -même. Dès lors tout le monde, hommes et femmes, prirent leçon, et dès la fia de la même contredanse, de nombreux élèves rimitaienl à gestes incertains; cette soirée mémorable resta même si profondément gravée dans Tesprit de la population dansante, que .plusieurs années après, on trouvait encore dans la danse des Paraenses les vestiges évidents de cet enseignement par Texemple.

Cependant Montfort, assis près de Clémence, suivait des yeux les essors chorégraphigues de la baronne, et sa figure exprimait Télonnement railleur que lui causait son triomphe. Le président, qui, de par les billets de hasardj avait cru devoir danser avec Henriette , et n'avait pas trouvé dans la danse de mademoiselle Cerny le charme mouvementé de la marchande, se méprit àTadmiration du jeune homme et lui dit :

— Pourquoi ne dansez-vous pas, seigneur conde? Vous devez danser très-bien. Regaidezl la distinction de naissance se retrouve dans tout. Quelle différence entre la senhora baroneza et la jeune fille qui vient de danser avec moi! Dansez une contredanse avec la baronne. Je vous ferai vis-à-vis.

— Merci , senhor, dit Montfort d'une voix légèrement , sarcastique. J'admire comme vous. Mais s'il est dans nos

mœurs parisiennes de regarder parfois les baronezas danser, il est rare que nous leur servions de cavaliers!

— Eh bien ! dansez avec madame, et je vous ferai visà-vis avec la baronne:

Madame Cerny se leva en disant :

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— Je remercie monsieur le président^ mais je souffre trop de la chaleur pour danser.

Et prenant le bras de H. Herry» qui était à côté d'elle, elle le pria de lui faire voir le bal tout entier, tandis que sa fille dansait avec Paul» qui avait fini par se passer de billet. Montrorl et le commandant anglais suivirent Clémence.

Ils quittèrent le salon de danse et traversèrent ainsi une pièce encombrée de femmes et de jeunes filles, qui étaient assises côte à côte. On pouvait voir, à leur maintien roide, qae le nec plus ultra de leurs toilettes avait été recruté pour la fête. Toutes observaient entre elles un morne silence; les cavaliers venaient prendre les danseuses sans leur adresser la parole, mais le billet à la main. La mère ou le mari vériQaient l'exactitude du nom, et le couple sa rendait dans les salles de danse.

— Pauvres femmes I dit M. Merry à Clémence ; pauvres femmes! Elles ont pour toute distraction cinq ou six bals par an, et tons dans le goût de celui-ci. Elles vivent ainsi résignées, car Thabilude est tout. Une Française en mourrait.

De toute» parts, cependant, on faisait dans le salon de danse des observations sur ces étrangers qui osaient pénétrer dans les salles des dames.

^ Ces Européens se croient tout permis. Voyez! ils entrent dans le milieu de la pièce, regardant effrontément nos femmes, quand nous restons aux portes, nous, les pères ou les- maris.

Enfin ia rumeur devint si générale, que le maître de la maison, s'adressant à M. Merry, le pria à voix basse de dire à ses amis le Français et l'Anglais que leur présence dans le salon, sans femmes & leur bras, était contraire aux mœurs locales.

— Nous allons au jeu, répondit M. Merry. —Et il pénétra dans les pièces voisines.

— Suivez-moi» dit le Marseillais à ses deux protégés; siais surtout ne jouez pas.

— Une femme seule au bras d'un homme, sans danserl il n'y a que les Françaises pour se permettre ces inconvenances!— dit un des joueurs.

Les Européens qui suivaient entendirent le mot et regardèrent le mécontent. A sa toilette, on reconnaissait un des lions de la province : toute sa barbe était soigneusement rasée, ses cheveux très-courts, et il portait ses dents limées en crocs aigus comme des aiguilles, ce qui, avec les ongles longs, constituait le suprême de l'élégance da Parai

Il y a des insolences patriotiques qu'il ne faut pas entendre. Mpntfort passa. Dans le milieu de la salle, une table surtout était entourée de joueurs et de curieux. Les Européens s'approchèrent. — Le cercle s'ouvrit un peu devant une femme, et les deux hommes reconnurent le chef de police. On jouait à une sorte de trente et un mêlé de baccarat. Le mulâtre tenait la banque; il y avait sur la table des sommes considérables, de l'or, et surtout beaucoup de billets de banque brésiliens.

Le regardée Montfort et celui du docteur se croisèrent un instant. Sans avoir l'air de voir les Français, le jeune mulâtre continua de jouer. Il était assisté par deux messieurs d'un certain âge, bien vêtus, qui faisaient pour lui comme font les croupiers de maison de jeu, annonçant les coups et ramassant les gains ou payant. Des contestations incessantes avaient lieu entre les joueurs, d'une part, et le banquier aidé de ses deux amis ou associés. Le docteur répétait sans cesse r

— Ne mettez pas vos mains sur l'argent de vos enjeux, messieurs, ou je ne payerai pas.

— Que veut-il dire? demanda l'Anglais à M. Merry.

— Atlendez-moi ici pendant cinq minutes, reprit ce dernier, et vous verrez que le docteur a raison d*exiger cela. Moi, je reconduis madame Cerny, parce que fout le monde fume ici; à cette chaleur enfumée, une femme mourrait. Dans la salle de bal, c'est supportable.

Les deux étrangers regardèrent au hasard parmi les joueurs. Ils continuaient à ne rien comprendre aux paroles du banquier; mais tout à coup ils virent Tun des croupiers saisir la main d'un joueur placé près de lui et dire à voix haute :

— Ah I senhor Raimundo, je viens de vous voir retirer vîDgt mille reis de votre enjeu, au moment où le banquier a annoncé trente et un!

-Non!

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