‹ L'Amazone [III] Les révoltés du ParaChapitre 3 sur 13 · SI · texte numérisé non relu

SI

— Vous vous trompez.

— Je vous ai vu. Remettez l'argent!

— Je ne remettrai rien, cela ne vous regarde pas.

— Vous faites toujours cela; vous êtes un ladrao.

— C'est vous qui êtes un ladrao : tous vos billets sont faux.

— Refusez-les.

— Vous iv'en avez pas d'autres.

— Ne jouez pas.

— C'est ce que je vais faire, dit le joueur.

— Bien, mais rendez les vingt mille reis.

— Nonf -Si!

La querelle s'échauffait, et les Européens s'attendaient à voir les denx adversaires en arriver aux coups dans la salle même. Le jeu cependant n'était pas interrompu; seulement on entendait quelques chuchotements parmi les joueurs. Enfin un d'entre eux, qui se trouvait en face du délinquant pris en flagrant délit, intervint dans la querelle en disant :

— Je vous ai vu, Raimundo, ne criez pas ainsi; les étrangers nous régardent; rendez les vingt mille reis.

-^ Et moi je l'ai vu aussi, reprit un autre.

«— C'est bon. Voilà le billet, dit le joueur en jetant sur la table un papier froissé, qui était encore dans sa main ; mais aussi pourquoi leurs billets sont- ils faux?

•^ Eh bien, que vous importe à vous comme & moi? reprit le dernier témoin en parlant à demi- voix; vous éles collecteur d'impôts, moi caissier; l'État nous les reprend: nous ne les gardons pas, ces billets !

Les deux hommes se remirent à jouer comme avant l'accident.

— Ah I je comprends maintenant, dit Tofficier anglais en se tournant vers M. Merry, qui était revenu dans la salle après avoir reconduit madame Gerny à sa place. Mais retournons dans le bal.

— Attendez, attendez 1 dit le Marseillais, je connais mes salons de jeu. Je vais vous montrer quelques illustrations de notre temps.

Nul dans la ville n'était capable de se faire cicérone comme M. Merry. Ne s'occupant plus d'affaires que pour tuer le temps en quelque sorte, le négociant passait une partie de sa vie dans la maison de jeu du Para, dont il connaissait tous les habitués, c'est-à-dire presque toute la «ociété de Bélem. Ses habitudes excentriques se prêtaient

LES REVOLTAS DtJ t»AIlA 349

d'ailleurs à ce genre dlexistence. Il ne se levait jamais qu'à deux heures de l'après-midi , courait par la ville» cherchant des nouvelles pour sa consommation du soir, puis avant dîner, allait méthodiquement causer une heure dans la loja d'une marchande, qui, disait-on, lai avait jadis été chère, et lui vendait encore quelques menues bagatelles de fantaisie. De là il partait enfin pour la maison de jeu, où, sans jouer jamais, il contait, à la joie de tous et avec de l'esprit pour tous, un monde d'histoires de tous les temps et de tous les pays. A l'entendre^ il avait toujours été témoin des événements qu'il racontait : si bien que, pour le croire, il eût fallu le regarder comme un sorcier doué d'ubiquité universelle et d'une vie plus longue qne celle de nos premiers parents. Mais» à part cela» ses histoires étalent réelles, presque toujours exactes de point en point; et comme le gai Marseillais se savait bien informé, il croyait devoir ajouter à tous ses récits la phrase sacramentelle : -^ Je l'ai vu! — Quelques mauvais plaisants assuraient même qu'un jour, en contant un épisode de la naissance de son père, il avait ajouté : — J'y étais ! — En espérance, lui avait dit son interlocuteur, — et le méridional, sans se déconcerterj avait répondu : — Sans doute, — puis continué son récit.

On jouait dans trois salles qui étaient remplies de monde. Les Européens et M. Merry rencontrèrent beaucoup de connaissances.

M. Sharp, d'abord, qui Causait avec un capitaine an* glais, et paraissait ne s'entendre que médiocrement avec son interlocuteur.

H. de Cinnamon, regardant sa boutonnière à laquelle pendaient, sans savoir pourquoi, cinq ou six croix enfilées dans une chaînette d'or.

Ml Bleeder, qui d'an œil envieasement avide contemplail l'or et les joueurs.

M. Useless buvant de la bière» dans un coin, tout seul et fumant.

Le Marseillais salua encore quelques personnes qa'il nomma successivement à ses amis :

— Voici le senhor Alfaiate, mon tailleur, un Allemand; le juge de droit; — M. Ladrao, le vendeur de taQa de suif et d'oignons, qui fait le coin de notre rue, un Portugais. — Son Excellence le commandant des armes; — M. Sapateiro, le plus habile cordonnier de la ville, etc.

Gnq ou six hommes vêtus avec une demi-négligence campagnarde causaient ensemble dans un coin retiré du salon. M. Merry alla vers eux, et faisant les présentations:

— Des fazenders et des senhors d'Engenhes, du Moju et d'Igarape-Mirim, mes amis, et de bons amis, dit le Marseillais.

Les Brésiliens s'inclinèrent, et le plus âgé d'entre eux s'avançant vers les étrangers leur tendit une main largement ouverte, en disant en portugais :

— Tout étranger est un hôte. Les senhors sont les bienvenus au Brésil.

— Voici de bonnes et loyales figures, dit Montfort.

— Oh! oui, reprit M. Merry; ceux-là sont s^ussi loyaux, aussi hospitaliers que les autres le sont peu. Mais il fat interrompu au milieu de son éloge par un monsieur presque mulâtre, qui s'avança en disant :

— Le juge des orphelins salue leurs seigneuries.

— Vival dit le négociant français. — Et il ajouta d'une voix légèrement ironique : — Votre seigneurie a trouvé le. temps de venir ici? Mercure» cependant, n'était jadis ni

LES RÉVOLTÉS DU PAl^A 221

mieux ni plus occupé, que le seigneur juge ne l'est aujourd'hui.

Les Européens regardèrent étonnés le magistrat auquel s'adressait cet ëlrange compliment, mais ignorant de Mercure et de sa profession favorite, le magistrat reprit en se redressant :

— Eu creyo isso^ je le crois. Ma besogne est rude, messieurs; il est mort beaucoup de monde ici depuis quelques années. Je me dois à leurs enfants. Un seul juge des orphelins pour une ville qui compte vingt-cinq mille ftmes, c'est trop de travail!

— Oui, dit M. Merry aussitôt que son interlocuteur fut reparti; et, la preuve, c'est qu'il gagne un argent fou à ce métier, et passe toutes ses nuits à la maison de jeu.

— Comment cela? dit l'Anglais.

— Voici. De par la loi brésilienne, il y a un juge des orphelins, qui est le tuteur légal de tous les enfants dont le père est mort. C'est une belle institution; mais, comme tant d'autres, elle dérive ici. Généralement, tout juge des orphelins s'enrichit en peu d'années aux dépens de ses pupilles. Quelques consuls des puissances étrangères ne veulent pas reconnaître leur juridiction sur les enfants de leurs nationaux. Le Brésil résiste, prétendant que tout individu né sur son sol est Brésilien avant tout. 11 est à souhaiter, dans l'intérêt des enfants, que la France et l'Angleterre maintiennent leur droit. Mais passons.

Voici le major de Marajo jouant au voltiirète, c'està-dire à î'hombre. Regardez l'un des hommes avec lesquels il joue : c'est le colonel Algoz, un parent du Brésilien de

la dernière nuit. Il a commis tant de cruautés à S m,

dont il était gouverneur, que les habitants de cette ville ne prononcent pas son nom sans frémir. Sa femme,

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encore plus féroce que lui, exerçait surtout ses fureurs de toute nature sur les jeunes Indiennes.

Examinez celui qui joue h côté du colonel : c'est un médecin membre de l'assemblée provinciale, très-aimable homme et très hospitalier; mais il a la manie du mariage: il est trigame. Une de ses épouses habite le Para avec lui; les deux autres ^nt, Tune à la ville de la 9« .••.» Tautre à Pernambuco.

L'un de ceux qui le regardent est un collecteur d*impôts« L'année dernière, afin de régulariser une union, qui date de plusieurs années, il a eu l'idée de demander une dispense pour épouser sa propre sœur. A ces fins, il s'est adressé à l'évèque. Monseigneur a refusé : le collecteur a pris le parti de se passer publiquement de la dispense.

À votre droite, ce gros petit homme à moitié mulâtre est un ancien lieutenant de navire négrier. Il s'est fait avocat, afin de continuer son commerce sur terre. C'est lui qui cherche les esclaves volés ou fugitifs et les ramène à leurs propriétaires. On dit, et je le crois, qu'il fait très-souvent comme ces bohémiens de grandes villes, qui volent les chiens pour les ramener et recevoir la ré* -compense.

Celui qui est assis là-bas, nous regardant avec un air rogue, sollicite en ce moment un haut emploi dans les finances et va l'obtenir. Il a passé quelque temps en prison pour fabrication de billets de banque, mais, comme sous les verrous, il a su écouler ses produits, il a racheté sa liberté. La fabrication des billets est une industrie trèssuivie sur notre hémisphère, et de plus le Portugal nous en exporte chaque année de fabriqués à l'avance.

«-Mais, dit Montfort, où sontdoncles honnêtes gens, ici?

— Ah! reprit M. M^rry, ceux-là, je ne vous les désigna

pas : le vice senl est curieux à voir. La vertu I cela se pratique, mais ne se montre point. Les honnêtes gens» ici» ce sont les négociants de la ville» d'abord : la plupart étrangers; et puis les fazenders» les seigneurs d'Engenhes, les planteurs de cacao» qui vivent le plus souvent dans Tintërieur, faisant travailler leurs esclaves et leurs Indiens. Ceux-1^, c'est le vrai Brésil, le Brésil de l'avenir. Nous sommes en 18... Tôt ou tard ils prendront enQn l'influence quMls doivent avoir dans ce pays; tôt ou tard les populations se lasseront enfin de travailler, de souffrir, de payer des impôts pour nourrir une armée d'employés oisifs et vexatoires.

-*- Eh bien, reprit Hontfort, j'en ai assez vu , commandant; et vous? Je vais me mettre aux ordres de ces dames.

— Ohl moi, dit l'Anglais, j'en ai trop vu. Je retourne à mon brick; demain matin je mets à la voile. Et si vous m'en croyez, vous partirez avec moi.

— Je le voudrais. Je ne puis» dit Hontfort» madame Gemy veut aller à Maranhao. J'y ai de l'argent en dépdt. Le navire français qui nous a amenés repart dans quinze jours au plus tard. Nous l'attendrons.

— Enfin I je vous laisserai du moins sous la protection do consul d'Angleterre.

Les Européens retournèrent auprès des dames. En arrivant dans la salle» ils aperçurent le chef de police qui avait quitté le jeu et se promenait» allant et venant avec affectation de madame Gemy à sa fille. Il donnait le bras aa demi-mul&tre que M. Herry avait désigné comme un ancien lieutenant de négrier. Tous deux regardaient les deux Françaises avec une telle fixité» que Montfort et le commandant s'en aperçurent.

— Ce drôle est par trop insolent 1 dit Montfort, qui était assis à quelques pas des dames.

— Oui, reprit l'Anglais ; mais que voulez-vous faire? ils sont chez eux. Et puis, laissez donc cet homme, il est venimeux. On s'empoi^nne à toucher certains reptiles.

— C'est vrai. Cependant s'il repasse et regarde encore madame Cerny avec ses airs insolents, je le corrige.

— Que ferez-vous? Voulez- vous le frapper? Une scène ne n^ènerait à rien; et si des coups de poing sont dans nos mœurs de Londres, ils ne sont pas dans les vôtres.

— Non ! Mais avez-vous quelquefois vu des enfants prendre un chat par la peau du dos et le jeter en l'air pour voir s'il retombera sur les pattes? Eh bien 1 vrai Dieu ! la fenêtre est proche; il ne pèse pas cent livres, j'ai des gants; je verrai si ce docteur est un chat.

Et les yeux brillants du jeune homme, sa bouche contractée, sa figure pâlissante annonçaient sa colère contenue.

L'Anglais dit flegmatiquement : — Comme cela, c'est autre chose; et puis, si vous le voulez, mon ami, faites. Je vous aiderai au besoin ; mais prévenez-le d'abord.

Le docteur repassa encore, et cette fois il s'arrêta devant les deux femmes en jetant sur elles des regards plas insolents que jamais. Il semblait désigner Clémence à son interlocuteur, qui riait en l'examinant.

Montfort se leva, et lentement s'approcha du chef de police. Le commandant le suivit Sans saluer, le jeune homme appuya le bout de ses doigts sur le bras du docteur.

— Senhor, lui dit-il à voix basse, dans mon pays, je vous aurais déjà mis mon gant à la figure pour la façon dont

LES RiVOLTÉS DU PARA S85

TOUS regardez ces dames; ici, je vous préviens que si vous continuez, je vous jetterai par la fenêtre.

— Senhor... reprit le docleur en cherchant une réponse qu'il ne trouvait pas... je...

Hais, au même moment, Clémence arriva. EUe avait deviné, et prenant le bras do Montfort :

— Je suis fatiguée d'être assise, Henri, lui dit-elle, promenez-moi.

— Permettez, madame, je suis à vous; j'attends une réponse de monsieur.

— Et moi j'ai besoin de votre bras tout de suite; je vous emmène.

Elle saisit le bras de Montfort et se plaça entre lui et le docteur en disant :

— Est-ce vous, commandant, qui me le faites si peu gracieux? On nous croirait mariés depuis des années.

Le commandant s'excusa. Montfort ne répondit pas. Le docteur profita de ce colloque pour se perdre au milieu des danseurs.

— Vous ne vous corrigerez donc jamais, Henri? dit madame Gemy.

— Non, reprit le jeune homme. Jamais. Quand un homme, quel qu'il soit, regarde insolemment une femme que j'aime, je corrige cet homme.

— Alors, je vous emmène, dit-elle; et appelant sa fille qui se reposait assise auprès de Paul, elle quitta le bal.

Quant au docteur, il rentra dans la salle de jeu, toujours suivi du chasseur d'esclaves. En se remettant à jouer, il se pencha à l'oreille de son acolyte :

— Je compte sur vous, lui dit-il. Cette dernière insolence me décide. Deux contos de reis pour les deux blanches.

-*- C'est entendu» reprit le négrier. Je commence dès demain. Le brick anglais sera parti.

Le surlendemain, en effet, à la quatrième page du journal 0 Diario do gram Para^ parmi les annonces et sous la rubrique : Esclaves fugitifs : on lisait :

<c Deux esclaves blanches, filles d'un mulâtre blanc, Domingo, et d'une mulâtresse également blanche, Maximiana, esclaves du couvent de San-Antonio, ont dispara de la fazendadeCapim. — D^tiolion; l'une est blanche, avec des cheveux noirs ; l'autre, blanche aussi, mais les cheveux blonds : mère et fille se disant Européennes. Cent mille reis de récompense à qui les ramènera auxmoioes de San-Antonio, leurs légitimes propriétaires, d

Etes engrenhes da Moja et d'Israrape-MIrlBi. — l4i chasse aux pl|r«^i>*« ^ ^^* eabanos et IMneendIe»

• IjOTBqa'aprèfl pea de jours si vite réTolas, Da nombre des vivants Dieu m'aura retranchée,

Qaelqoe vierge viendra qui, de tes maax toachée. T'offrira les bonheurs que je t'aurais voulus ;

Tu lui prodigueras des trésors d*amour tendre» Toh accent sera doux pour qu'elle aime à l'entendre. Oabubk.

Dans la matinée du lendemain, madame Cerny et ses compatriotes se rendirent à bord du brick anglais, qui devait metlre à la voile vers neuf heures du matin, dès le commencement de la marée. Un départ est toujours triste; rhomme est, avant tout, un être d'habitude ; ce qu'il a

lait hier, il souhaite le faire encore, et presque toujours, à rinstaut de la séparation, un regret quelconque prend & ceux qui se quittent : sentiment passager d'ailleurs, et qui ne détruit ni les dégodts de la veille, ni les satisfactioDs réciproques du lendemain! car il faut n'avoir jamais perdu de vue la lueur de son foyer pour ne pas savoir ({u'en voyage, comme dans la vie, si on plaît à quelquesuns, fatalement on déplaît à beaucoup.

Mais Hontfort et ses amis gardaient aux Anglais une

reconnaissance trop réelle pour ne pas voir leur départ

avec regret. Us avaient trouvé chez eux secours efficace

et loyal, communauté de mœurs, de civilisation, d'idées

généreuses; ils ne partageaient pas ces vaines rancunes

de souvenirs historiques, qui n'ont raison d'être que par

leur existence même : subsistant encore comme ces troncs

. pourris, oubliés par le temps, qui persistent à rester de-

I bout. Le commandant aimait ses amis de fraîche date.

I S'il avait libéré Montfort et les siens, le Français, à son

tour, l'avait sauvé, lui et ses matelots, des mains du

major Algoz. Ds n'oubliaient rien, ni les uns ni les

autres.

La séparation fut donc réellement triste des deux cdtés^ Au moment du départ, on échangea des cartes, des adresses, des promesses de se retrouver à Paris ou à Londres : vains projets ébauchés en voyage, qui s'ensevelis* sent sous les soucis quotidiens de la vie, et ne ressuscitent qu'au choc d'un hasard ou d'une rencontre bénie.

A l'heure dite, le brick déploya ses voiles et prit le large

du fleuve, tandis que Montfort et ses amis retournaient au

rivage en compagnie du consul anglais et de M. Sharp,

qui avait voulu s'associer à leur reconnaissance.

Les Européens, seuls désormais, songèrent à pdsser les

dix jours qui les séparaient de Tépoque probable du départ de la Caroline.

Le meilleur médecin de Bélem/ le docteur Salvador, avait conseillé à madame Gemy de sortir le moins possible par les rues du Para, à cause d'une épidémie de petite vérole qui ravageait la basse ville. Monifort, à peine renais de ses blessures, avait besoin de repos. M. Merry les engagea à passer quelques jours dans i'engenhe d'un de ses amis retiré dans le Moju.

— C'est un des fazenders que vous avez vus au bal, dit le Marseillais, Tun des hommes les plus honorables de ce pays. Des étrangers, des Français surtout, seront une bonne fortune pour lui. L'existence sur les habitations est si large, que vous ne sauriez le gêner, et que la dépense que vous lui causerez ne vaut même pas la peine d*ôtre comptée. Vous verrez ainsi la vie des fazenders brésiliens. Elle diffère autant de la vie des villes, que les planteurs qui la mènent diffèrent de leurs compatriotes citadins.

Hais vainement M. Merry insistait pour décider Clémence; elle se reîfusait à un séjour dans l'intérieur et chez des étrangers. Un incident vint la décider tout & coup.

L'une des mulâtresses de la femme du directeur de la douane était l'amie du négrier, que le chef de police avait pris pour agent de ses projets contre les Européennes. Celte femme apprit, pendant la nuit même du bal, les intentions du Brésilien, et dès le matin, elle racontait toute chose à sa maîtresse.

Selon l'expression pittoresque des femmes de couleur dans nos colonies : une blanche, quelle qu'elle soit, a toujours une bonté dans le cœur. La jeune Brésilienne résolut de sauver cette Française, qui était venue au bal pour

Tamonr d'elle ; mais, n'osant pas prévenir les Européens, elle prit un moyen détourné.

Son père et sa mère, fazenders du Moju, étaient venus en ville pour assister à son bal. La jeune femme alla trouver sa mère et lui conta ses craintes. Les deux Brésiliennes se prirent à former différents projets qu'elles rejetèrent snccessivement : façonnées envers leurs maris & une soumission passive qui louche à l'esclavage, craintives et cepeadant bienfaisantes, elles voulaient sauver les Françaises sans se compromettre, et surtout sans confier à personne un secret qui pouvait les perdre.

Enfin elles résolurent d'emmener les deux Européennes hors ville, à l'engenhe de la famille. Une fois sous le toit de l'hospitalier fazender, elles savaient que ce dernier ne souffrirait aucune tentative contre ses hôtes, et que d'ailleurs le chef de police n'oserait rien tenter. Par tous moyens et au besoin par un aveu, elles décideraient les Françaises à rester à l'engenhe jusqu'au départ de leur navire. Au dernier moment, les nègres de l'habitation les conduiraient à bord, et de cette manière les projets des deux docteurs seraient réduits à l'impuissance.

Sous prétexte d'aller voir les toilettes des Européennes pour en commander de semblables, la senhora Âlfandcga et sa mère sortirent ensemble et arrivèrent chez les Françaises. La jeune Brésilienne remercia vivement madame Gerny de sa présence au bal, et ajouta qu'elle était venue pour inviter les Européens à visiter leur engenhe, située à deux marées de la ville.

Madame Cerny hésitait incertaine, lorsque Paul et Montfort rentrèrent en compagnie du Marseillais. Le fazender, dont M. Merry avait parlé à ses compatriotes, était précisément le père de la jeune Brésilienne. Le né-

gociant joignit ses prières à celles des deux femmes, et, ponr décider les Européens, il alla chercher le fazender lui-môme. Ce dernier revint presque anssitdt, insista avec ardeur auprès des Français, et les décida enfin à venir à son habitation.

— Vous n'avez plus rien à voir au Para, dit-il. Nous partons ce soir à six heures. Jemmène déjà un de vos compatriotes qui m'a fait remettre une lettre de recommandation et qui a été blessé à Marajo. Vous ferez une petite colonie française, comme à bord. Ma montarie est trop petite pour vous prendre tous, mais j'ai ici une cob^ta qui pourrait contenir deux cents personnes. Nous y dormirons à Taise cette nuit, et demain dans la journée nous arriverons encore à temps pour la chasse aux pigeons. Mariquinha, ma fille, viendra avec nous, et nous ferons en sorte que vous regrettiez la ddade le moins possible.

Le soir, en effet, le petit navire du fazender, avec ses grandes chambres élevées sur l'eau, ses hauts mftts , ses longues rames et son équipage nègre, quittait Bëlem, emmenant les quatre hôtes de M. Merry et M. Vulgar, qui, descendu à terre le matin seulement , était à demi mort sous les soins de M. Bleeder. Depuis l'accès de courage du commis, à Marajo, Montfort et ses amis avaient modifié leurs sentiments à son égard, et ils retrouvèrent avec joie leur ancien compagnon de traversée.

La soirée passa rapidement. Le bateau marchait poussé par le vent et la marée. Pendant la nuit, les femmes reposèrent, dans les chambres de la coberta, sur des matelas de $uma uma^ qui est une soie végétale douce au toucher, plus fine que la soie, blanche et luisante comme elle. Les hommes dormirent sur le pont, dans des hamacs suspendus aux mâts du petit navire.

LES ftÉTOLTÉS DU PARA 231

Le lendemain» dans la matinée» ils arrivèrent & Thabitation du Brésilien.

M. Vulgar, qui ne pouvait encore se lever qu'à peine, fat installé dans une chambre spacieuse donnant sur le fleuve, et confié aux soins d'une mulâtresse» un peu docteur» un peu bonne femme» qui se chargea de sa guérison.

Le fazender accomplit le devoir obligé de tout propriélaire, en faisant visiter son engenhe aux Européens.

Ds virent d'abord la maison du maître» avec ses grandes salles nues , ses varandas spacieuses » ses hamacs suspendus» son jardin étroit où quelques pauvres fleurs d'Europe à grands frais apportées, à grands frais cultivées» se meurent de soleil, de fourmis et de regrets de la froidure natale; puis l'engenhe même et le moulin à sucre; les cannes écrasées comme un marc de pressoir; les cuves de cuivre apportées d'Europe et fabriquant pour l'Europe de la mélasse, du tafia, du rhum ; l'olaria où se façonnent des tuiles» des faïences, des poteries; le four enfumé où les coquilles de mer deviennent de la chaux à grand'peine et à force de feu, de soins et de bras ; les cases à nègres avec leurs toits» leurs murs de paille» leurs sols couverts de uattes, pauvres demeures de ce pauvre être qui ne possède ici-bas — rien — pas même lui l Ah ! quoi qu'on dise, que l'esclavage soit ou ne soit pas la nécessité fatale des sols tropicaux» au-dessus des nécessités humaines» audessus de tous les calculs vils, il y a des droits imprescriptibles et sacrés. Une créature qui pense et qui parle» n'est pas une bête de somme I La pensée avant la matière I Fétemelle justice avant l'intérêt sordide ! la loi divine avant la loi humaine l

Des cases à nègres, les Européens passèrent dans les champs cultivés autour de l'engenhe. Us découvrirent une

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vaste plaine enserrée de tous côtés par la forêt lointaine, parsemée d'arbres et de cultares. On voyait s'élever pèlemêle des cocotiers grêles avec leurs cocos entalssés sous lesj feuilles comme une couronne sous une chevelure verte; des citronniers, des manguiers, des cacaoyers, des oraogers aux fruits d'or ; des caféiers aux grains rouges, des maniocs verdoyants et pressés; et puis, à fleur de terre, des ananas presque ensevelis dans leurs feuilles sombres, des rizières, des mais à la pâle verdure, des champs de cannes qui ressemblaient de loin à nos blés verts.

Les Brésiliennes, cependant, s'étaient emparées des Françaises pour leur montrer les penetralia de rhabitation : les chambres des femmes avec les caisses vertes pleines de bijoux, de toilettes, d'étoffes ; les hamacs tissés par les négresses, les broderies des mulâtresses, les coais peints du Tocantins, les images coloriées venues de France, les saints de cire arrivés de Quito, les fleurs en ailes d'insectes qui brillent à reflets de cuivre, les guirlandes de plumes aux vives couleurs : riens charmants de l'existence féminine qui font sourire les frères, les maris, et nous tous tristes occupés d'affaires, que nous proclamons sérieuses! comme si la mort, cette moissonneuse brutale, ne devait pas tôt ou tard casser aussi bien les poupées des unes qae les hochets des autres !

Vers quatre heures environ , le fazender dit à ses hôtes :

— Si vous désirez tuer des pigeons, l'heure de la passée approche. Choisissez chacun deux ou trois fusils, messieurs, et partons.

Paul, Montfort et les Brésiliens sortirent en compagnie des dames, traversèrent les cours et jardins intérieurs de l'engenhe et arrivèrent sur les cultures qui entouraient

I LES RÉVOLTiS DU PARA S33

de tons cdtés rhabitation, entourées elles-mêmes par une épaisse forêt. Vers le sud; la rivière coulait roulant ses eaux limoneuses : au milieu de son lit, on voyait une lie couverte d'arbustes dont les troncs baignaient dans les flots. La plaine, ainsi que nous l'avons dit, était parsemée d'arbres à fruits, isolés ou en bouquets, plantés au hasard par h main hâtée des premiers colons.

— Voilà votre terrain et vos abris de chasse, dit le Brésilien. II suffit de se placer sous un de ces arbres. De là, on a en vue, à portée de fusil, trois ou quatre arbres. Les tourterelles arrivent de tous les côtés de l'horizon, et se perchent au hasard. Placez- vous à votre choix, messieurs. Emmenez vos chargeurs et ne vous occupez pas de ramasser les morts. Les nègres iront les chercher.

— Eh bien , dit Paul, en désignant du geste un bosquet d'arbres plus épais que les autres, voulez-vous venir là? noas y tiendrons tous.

— Allez, dit Montfort ; moi, j'aime la chasse pour la chasse. Je vais seul, à moins que vous ne vouliez m'assister, madame? dit-il en se tournant vers Clémence.

— Non! non! monsieur. Vous voulez être seul, allez. Vous étiez né pour faire un pionnier du Nord-Amérique.

Les chasseurs se placèrent.

On attendit ainsi pendant dix minutes environ, sans rien voir. Des colibris passaient en bourdonnant, rapides comme des flèches. Des jacus jaunes, des pics nuancés de rouge, des cotingas aux ailes bleues, voletaient d'un arbre à l'autre. A plus rares intervalles, des araras, des perroquets traversaient lentement le lointain des airs, tandis que des bandes vagabondes de perruches criardes passaient en lonrbillonnant, comme des neiges emportées dans une rafale.

Enfin quelques pigeons arrivèrent, planant dans le ciel. Ils étaient gros comme nos perdrix en septembre. Les premiers se perchèrent sur les arbres les plus élevés de la prairie» et Paul voulut quitter son abri pour aller vers uo grand palmier, qui paraissait attirer surtout les oiseaux voyageurs. Mais le Brésilien le retint.

— Attendez, dit-il, ce sont les éclaireurs. Avant une minute la troupe va venir. Vous n'avez pas. besoin de vous déranger.

En effet, presque aussitôt, de tous les points de Thorizon, les pigeons arrivèrent isolément. Ils planaient un instant dans les airs au-dessus de la forêt, puis chacun d'eux se reposait sur un arbre, à son caprice, restait là quelques minutes comme pour choisir son asile nocturne, et enfin, traversant le fleuve à tire-d'aile, allait se perdre dans les arbres de la petite lie.

Paul et les fazenders ne cessaient de tirer. Les nègres ne suffisaient pas à charger les six fusils que les chasseurs avaient pour eux trois, et au bout d'une demi-heure, quarante ou cinquante pigeons étaient entassés auprès des dames. Les oiseaux cependant arrivaient toujours el de tous côtés ; les explosions des armes à feu ne paraissaient pas les déranger. Ils recherchaient surtout les hautes cimes. Le pigeon frappé à Tune de ces places n'arrivait pas jusqu'à terre, tombant de branche en branche, sans être déjà remplacé par un autre. Par instant, les chasseurs en avaient dix, quinze, perchés apportée de fusil.

Quant à Monlfort, il abattit d'abord quelques pigeons. Mais, las de ce tir de braconnier, il quitta son poste et se plaça sur les bords du fleuve, de façon à tirer les oiseaux au vol, au moment où ils traversaient la rivière.

Les nègres le suivirent en silence, mais étonnés. Ils ne

LES RivOLTés DU PARA 235

comprenaient pas ce blanc aux allures étranges* qui en dix coups avait tué dix pigeons, et qui, las de son bonheur, allait tirer au vol, quand il pouvait tirer au repos.

Les races primitives, et que nous appelons sauvages, sont ainsi organisées : elles jouissent du présent et ne cher^ chent point au delà. L'Européen, blasé de jouissances, ne joait plus : il cherche ; et sur sa route inquiète, s'il trouvait rÉden des premiers pères, il n'y resterait que le temps de s'en lasser pour chercher ailleurs. Qui d'eux ou de nous sont les plus heureux d'ici-bas ?

Fatiguées de voir cette boucherie, les dames quittèrent leur abri pour errer par le préau. -^ Allons voir ce que fait M. de Montfort, dit l'une des Brésiliennes.

Elles découvrirent bientôt le Français, qui ne tirait que les oiseaux passant au vol et à toutes ailes ; il tuait presque atout coup, et les pigeons, tombant à l'eau, dérivaient perdus au courant du fleuve.

— Ah! c'est bien lui, se dit Clémence : nature insa-*' tiable , cherchant toujours l'obstacle ! triomphant et se lassant de son triomphe 1 Mais je l'aime, et l'aime ainsi !

Les Brésiliennes gourmandërent le jeune homme sur l'inutilité de ses coups de fusil. Il ne se défendit même pas et répondit simplement ;

— Je ne sais pas tirer au repos, senhoras.

— Triste plaisir, dit Clémence. Les autres, du moins, chassent pour manger; mais vous, cruel par goût, vous tuez pour tuer, —comme le tigre.

— Voulez- vous rentrer? lui dit-il. Vous savez bien que j'aime mieux une heure près de vous, que toutes les chasses du monde.

Elle ne répondit pas.

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Cependant les pigeons passaient moins nombreux; llle était comble d'oiseaux, et on entendait sortir des arbres un bruit d'ailes et de roucoulements confus, comme ces bruits lointains de foule, qui montent des grandes villes. Fourmilières d'hommes, de fourmis ou d*oiseaux! plus ou moins de bruits, plus ou moins d'années !

Montfort, fatigué de tirer, aperçut deux petites tourterelles qui volaient dansles airs par cercles rapides, au-dessus de sa tétc : il ajusta, le coup partit, et l'un des oiseaux tomba aux pieds de madame Cerny.

Elle le ramassa. C'était une tourterelle à collier, différente des autres, grise et blanche comme une cendre fine.

— Vous êtes féroce, Henri, dit-elle. N'avez-vous pas assez de tuer ceux qui vont seuls? Que deviendra l'autre?

— Oh ! dit le jeune homme en riant, regardez, voici déjà qu'il oublie.

Le pigeon, en effet, continua pendant quelques secondes à promener dans l'air ses cercles rapides, puis tout à coup, s'abattant vers Tlle, il disparut au milieu des arbres.

Clémence prit le bras de Montfort et rentra pensive.

— Qu'avez-vous? lui dit-il; il y a autour de vous, ce soir, comme une atmosphère de tristesse qui désenivre.

— Je pense à ce pauvre isolé que vous venez de faire, et comme il a vite oublié. Oublierez-vous ainsi quand je serai morte?

— Toujours ces idées, toujours des effrois d'avenir. Si vous saviez, Clémence, comme vous me brisez le cœur en parlant ainsi!

— Eh bien ! lui dit-elle d'une voix émue et en s'appuyaut plus fort à son bras, à compter de ce jour, Henri,

je ne tous en parlerai plus. Mais laissez-moi vous adresser une prière. Voulez-vous?

-— Je veux tout ce que vous voulez!

— Vous m'aimez profondément, Henri, je le crois : et, pant à moi, vous le savez bien, l'affection que je vous porte est devenue toute ma vie. Cependant J'ai peur, et je ne sais pourquoi des pressentiments sinistres m'agitent. L'idéequ'un jour vous en aimerez une autre, comme vous m'aimez, — plusencore peut-être, si la réalité vient sacrer Tos amours I L'idée de reposer sur cette terre étrangère, seule... seule, car il ine semble que seule je mourrai, cette idée m'obsède. Je vous afflige, mon ami ; mais c'est la dernière fois. Promettez-moi, si je meurs, que pendant un an, un deuil d'épouse, vous ne quitterez pas cette terre. Je serai consolée vous sachant près de moi pour toute une année.

Montfort ne pleurait jamais; mais il y eut dans la voix de madame Cerny, au moment où elle prononça ces paroles, une tristesse si convaincue, que le jeune homme sentit des larmes troubler ses yeux. Il saisit la main de Clémence et lui dit :

— Au nom de notre amour, je vous lé jurel

— Et maintenant, reprit-elle d'une voix rassurée, parlons d'autre chose.

Le fazender, qui arriva vers eux et leur expliqua les mœurs des oiseaux qu'on venait de chasser, changea bientôt le cours de leurs pensées.

Les pigeons passent ainsi tous les jours, à la même heure et toute l'année, disait-il, plus ou moins nombreux, selon la saison. Presque tous les oiseaux de cette contrée ont coutume d'aller ainsi dormir chaque soir, sur les lies du fleuve. Chaque espèce se réunit séparément, et il y a des

lies qui, soir et matin, sont littéralement rouges d'araras, ou vertes de perroquets et de perruches. Mais pourquoi choisissent-ils une île, et jamais la terre ferme? pourquoi toujours vont-ils dormir loin des forêts où pendant le jour, Ils vont chercher leur pâture? pourquoi ici viennent-ils d*abord reposer sur les arbres de mon préau? je ne sais.

— Ils ont leurs motifs comme nous, dit Montfort, dont! l'âme, encore empreinte des effrois de Clémence, errait sur de sombres pensées. Pourquoi, par intervalles, lui aussi, émigrant par milliers, l'homme est-il précipité vers une terre nouvelle, guerroyant jadis, pacifique aujourd'hui? Pourquoi va-t-il s'agglomérant dans des villes et sur tel point plutôt qu'ailleurs? Générations d'êtres qul| tombent dans l'éternité, s'effaçant Tune l'aulre, sans laisser plus de trace au sable des âges qu'un navire aux flots de l'Océan. Mais d'où viennent ces êtres? où vont-ils? Qui les fait? qui les pousse? où tombent-ils? Pourguoi la vie? pourquoi la mort? Ah ! savoir ! savoir pour en finir! ou pour se courber, enfant calmé sous la main de son père*

Le lendemain le fazender conduisit ses hôtes à tiae pêcherie située de l'autre côté de la rivière. Pendant la nuit les nègres avaient, à marée pleine, fermé rentrée d'un petit lac qui, à mer basse, ne gardait que quelques pieds d'eau; les poissons amenés par le flot, et reicnus dans un étroit espace, se trouvèrent si nombreux qu'en moins d'une heure les esclaves eurent apporté sur la grève un flot de poissons de tontes espèces.

Les Européens ne pouvaient se lasser d'admirer ce monde presque inconnu, où Thomme, avec un travail d'une heure, récolte, par culture, chasse ou pêche, de quoi vivre une semaine entière ; ce sol où tout pousse : où le colon, au lieu d'être réduit à forcer la nature, n'a

besoin qae de combattre sa fécondité ; où vanille, cacao, noix tonkas, fèves tonkin, caoutchouc et mille produits divers couvrent la terre , sans semailles, sans culture' et sans récoltes ; ces plaines coupées de canaux naturels qui 86 croisent en tous sens comme les rues d'une ville I Naiture inouïe, qui ne se rêve même pas, et qui, tôt ou tard, verra les races humaines couvrir son sol béni par le soleil I

Les Brésiliens faisaient tous leurs efforts pour distraire leurs hOtes, Inventant chaque jour une distraction nou^ Telle, entourant les Européens de soins affectueux et divers : promenades nocturnes sur l'eau, musique, danses, pèches, chasses de toute sorte. Tantôt les nègres, avec quelques petits chiens, suivant à voix, forçaient un daim à quitter ces lies étroites pour traverser les canaux sous le plomb du chasseur; tantôt les esclaves foulaient une lie comme des rabatteurs, poussant devant eux des hoccos, des cojubis aux plumes noires, des toucans au long bec jaune et au corps bariolé, des inambus au vol de bécasse, qui s'élevaient dans les airs en criant; ou des veados de toute taille qui ressemblent, les uns à nos daims, les autres à DOS chevreuils; des pacas grosses comme des loutres, des agoutis aux bonds de lapins, etc., qui traversaient l'eau Ua nage, effarés et fuyant sur llle voisine. I Les Français passèrent ainsi huit jours qui s*enfuirent comme un songe. La beauté monotone, mais grandiose delà nature qui les entourait; le calme de cette vie des champs, qui est la véritable existence humaine; Thospilaliié attentive du fa2;ender, tout les réconciliait avec le Brésil et leur faisait oublier les dangers de Marajo et de Bèlem. Mais, inquiétude ou fatalité terrestre, l'homme lie peut pas tenir dans le bonheur : les uns en sortent par

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ennui, chassés par eux-mêmes; les antres sont saisis par les malheurs de cette vie, et chacun Iralne ici-bas sa plaie humaine, secrète on visible à tous.

Madame Cerny et ses amis ne pouvaient ni ne devaient, selon les lois sociales, abuser trop longtemps de Tbospitalité du fazender. Ils parlèrent de retourner au Para. Hais la jeune Brésilienne et sa mère, qui, d'ailleurs, se prenaient, chaque jour davantage, d'une affection sympathique pour Clémence, la supplièrent de rester quelques jours encore. Les deux Français étaient, pour le fazender, des compagnons de chasse infatigables, et, comme H. Merry Tavail dit, leur présence était une bonne fortune pour leur hôte. Sans se faire prier bien longtemps, ils promirent de rester à Tengenhede Fen^um, jusqu'à la veille du départ de la Caroline. Le fazender envoya un canot et deux nègres à la ville, afin de savoir l'époque précise à laquelle le navire français devait mettre à la voile. La jeune fèname chargea secrètement l'un des esclaves de s'informer des bruits de Bélem, et surtout de voir de sa part la mulâtresse qui l'avait renseignée.

Le canot revint le lendemain matin, rapportant une lettre de M. Merry pour les Français. La Caroline ne devait pas être prête avant une semaine entière, et, d'après certains bruits qui couraient en ville et sur lesquels le Marseillais ne s'expliquait pas d'ailleurs, il conseillait à ses compatriotes de rester le plus longtemps possible à Tengenhe de son ami le brigadeiro, comme il l'appelait.

Mariquinha apprit par son esclave que, loin d'abandonner ses projets contre les blanches, le négrier avait tout préparé pour les faire saisir aussitôt leur retour. L'un des moines de San-Antonio, gagné à prix d'argent, prêtait les mains à tout. Le directeur de la douane loi-

même» circonvenu par le chef de police, devait aller prendre sa femme le lendemain et t&cher de faire revenir les Européennes à la ville.

Habituée à dissimuler par nécessité de sa vie de demiservitude, la jeune Brésilienne garda le silence même visà-vis de sa mère; seulement, afin de déjouer les projets criminels de son mari, elle résolut de quitter Thabitation pendant la journée du lendemain.. Avec cette habileté, qui, comme un apanage de leur faiblesse apparente, semble innée chez toutes les femmes, elle décida le fazender à conduire les Européens à Fengenhe d'une sœur de sa mère; Une marée presque entière séparait cette habitation de la leur, et la jeune femme, connaissant la paresse nonchalante de son mari, savait bien qu'il ne se donnerait pas la peine de venir jusque-là : même pour accomplir une perfidie.

Tout le voyage fut décidé, préparé, réglé par elle, sans ([oe personne, hormis Tesclave peut-être, pût soupçonner la part qu'elle y prenait Hais les esclaves de Ventura adoraient Mariquinha; jamais elle ne revenait de la ville sans rapporter un mouchoir, un collier de grains d'or de Portugal pour les négresses et du tabac de Borba pour les nègres. L'esclave messager ne trahirait jamais la jeune femme I

D n'y a que la tombe qui sache garder le secret mieux qu'un nègre, et la reconnaissance est la vertu essentielle de sa race. Fidèle à son amour comme à sa haine, il est toujours muet lorsqu'il le faut. Généralement ces qualités, grandes et sérieuses, manquent à l'Indien , et c'est le côié faible de cette race intelligente, souvent dévouée JQsqu'à la mort. La nature inquiète, mobile, capricieuse de ce sauvage enfant des forêts américaines, oublie vite

S43 l'amazonë

le bien comme le mal. Il est trop vagabond pour garder rien. Le nègre, être sédentaire, se reploie sur lui même, vivant avec ses pensées et les remichant, en quelque sorte» comme un bœuf qui rumine.

La jeune Brésilienne était donc certaine que Tcsclave garderait son secret; cependant, par surcroît de prudence, elle le fit désigner pour ramei* sar le bateau qai devait les conduire.

Le lendemain, deux heures avant le jour, afin d'éviter la chaleur, la plus grande montarie de Tengenbe, montée par doQ2e rameurs, emmenait les Européens, le fazender et sa fille. La mère de la jeune femme resta sur l'habitation avec son fils.

La barque descendit lentement te Moju. Elle avait à lutter contre la marée montante, qui refoulait les flots de la rivière. Mais le Moju est large et tortueux ; les marées n*y ont pas autant de force que dans les autres petits canaux qui (Sillonnent l^mmense delta des bouches de l'Amazone. La montarie arriva avant le jour k rentrée de ce fameux canal qui, joignant le Tucumanduba au Mojo, permet ainsi d'aller de Bélem jusque dans le Tocantios, à plus de vingt lieues dans Tintérieur, toujours par canaux, et en évitant les dangereux coups de vent du bas Amazone.

La marée portait, refoulant les eaux du fleuve, et ce fossé d*un quart de lieue de long sur vingt-cinq pieds de large, fut vite parcouru. Les voyageurs étaient étendus sur des nattes, sur le toit de la montarie, jouissant de la fraîcheur parfumée de leur roule, lorsque le nègre pilote fit observer au fazender une lueur rougeâtre, qui apparaissait dans le ciel au-dessus des arbres de la forêt et dans la direction de la petite ville d*Igarapé-Mirim.

— C'est le feu, dit le lazender. Ne vous effrayez pas, messieurs, ajouta-t^il eu riant. A cette heure, un incendie se voit de loin. C'est quelque campine des bords de TAma* zone, à laquelle on met le feu pour rafraîchir le pâturage. C'est notre coutume américaine.

L'esclave secoua la tête sans rien dire,

La barque cependant avait quitté le canal creusé de main d'homme, et courait de toute la vitesse de ses rameurs et de la marée montante, dans des eaux plus larges et plus profondes. L'engenhe était encore éloignée de deux lieues à peine, et les Européens ne se lassaient pas d'admirer aux deux côtés du fleuve cette végétation dense comme un mur de verdure, lorsque Henriette, qui avait la tête tournée vers l'avant de la montarie, appela l'attention générale, en disant :

— Voyez donc ce tronc d'arbre, qui flotte là-bas au milieu de cette place éclairée par le soleil naissant. Il y a deux corbeaux qui volent autour comme pour s'y reposer.

Les voyageurs se levèrent afin de mieux voir. Le tronc d'arbre était le cadavre d'un nègre. Les esclaves cessèrent de ramer pour ne pas être emportés à passer sur le corps. La montarie arriva dans ses eaux; les corbeaux urubus volèrent un peu plus haut dans l'air, mais sans cesser d'escorter leur proie future. Le cadavre, emporté par la marée montante, glissait rapidement, tantôt paraissant presque entier à fleur des eaux jaunes de la rivière, tantôt ne laissant voir que le haut du corps. Dans QD des mouvements inertes que lui imprimait le flot, les Européens découvrirent à la poitrine un trou de balle, qui avait dû occasionner la mort. Le fazender donna l'ordre de continuer la route.

— Senhor, dit Montfort, les corbeaux vont manger ce

cadavre. Si on renterrait? la terre du rivage parait facile à remuer. Vos nègres avec leurs pagaies auraient fini en quelques minutes.

— Peuhl reprit le fazender, ce n'est qu'un nègre. Et puis il serait déterré cette nuit. Que les urubus on les mucurras le mangent, peu importe!

Mais madame Cemy se pencha vers la jeune Brésilienne. — Ma bonne Mariquinha, lui dit-elle à voix basse, pries; votre père pour moi. Que ce cadavre ne reste pas ainsi sans sépulture.

La jeune femme sourit d'un air étonné. Mais elle dit an fazender :

— Paï! la senhora désire que vous le fassiez enterrer.

— Je suis aux ordres de madame, fit le Brésilien en s'inclinant, et d'un geste il arrêta ses nègres, qui avaient déjà repris leurs pagaies pour s'éloigner :

— Àmerico, dit-il, prends ce corps; regarde où il est frappé, afin de prévenir le promoteur public; clescends à terre avec deux nègres et enterre-le : ou plutôt, attends.

Et se tournant vers madame Cemy :

— Votre seigneurie désire seulement que le cadavre ne soit pas mangé par les vautours, dit-il ; je vais lui faire mettre un morceau de fer au col, et il ira ainsi au fond de l'eau. C'est la manière d'enterrer à la mer.

Clémence fil un signe d'assentiment.

Deux des nègres prirent la tête du cadavre. Ses épaules apparurent. Elles étaient comme hachées de coups de couteau. Ils attachèrent à son corps en travers un morceau de fer de quelques livres ; le cadavre disparut aussitôt sous les eaux.

La barque repartit*.

— D est aux poissons maintenant, dit le fazender. Minha senhora, sur notre sol, le nègre passe tôt ou tard par les Tautours, les poissons ou les fourmis.

— Parbleu ! reprit Montfort, croyez-vous, cher hôte, qne, pour ayoir une gaine de bois, le blanc d'Europe s'envole dans les airs, comme Notre-Seigneur?

Mais il vit une contraction douloureuse sur la figure de madame Cemy, et, changeant aussitôt de conversation, il montra au fazender une petite plaine naturelle qui s'étendait sur la droite de la rivière.

Cinq ou six bœufs y paissaient, ayant de l'eau jusqu'aux jarrets.

Le fazender jeta sur la savane un regard rapide; pois se tournant vers son pilote ;

— Le Portugais de Jararaca est-il devenu fou, dit-il, pour laisser ainsi son bétail sur la campine? Quand la marée va remplir tout à fait, ses bétes vont être emportées dans le canal et se noyer. Il faudra l'avertir en passant.

Le pilote secoua la tête comme au moment où il avait montré la lueur d'incendie à son maître.

-> Eh bien, dit le fazender, pourquoi prends-tu ta figure de trépassé?

— Les vaches du Portugais sont seules par la prairie I les cadavres courent le canal! le feu est dans le ciel!

— Vous savez qu'Americo est le sorcier de l'engenhe, dit le fazender en riant ; mais ce n'est pas un gai sorcier. Ce maudit noir est toujours ainsi, — le contraire de tout le monde. Parce que ce matin je me sens joyeux...

11 n'acheva même pas s^ phrase commencée. Le fleuve CD cet endroit s'élargissait brusquement, formant comme

^16 l'àiuzonip

un petit lac qui ouvrit tout à coup une perspective nouvelle aux regaWs des voyageurs.

Sur la rive droite» à cent pas, on voyait quatre ou cinq pans de murs à demi couverts de poutres noircies, dont quelques-unes brûlaient encore. Des fumées s'élevaient, montant vers le ciel, par lentes spirales. Sur la grève quatre ou cinq chiens gris et des porcs blanchâtres étaient ameutés côte à côte, au milieu de lambeaux sanglants qu'ils dévoraient. Une bande d'urubus grouillait à terre comme une fourmilière noire, où à chaque instant de nouveaux corbeaux, venant du haut du ciel, arrivaient prendre place.

On n'apercevait sur la grève déserte aucune créature humaine. Rien que des débris d'incendie, des chiens, des pourceaux et une nuée de vautours. La forêt, solitaire et muette, fermait l'horizon. A côté de la maison fumante, des citronniers, des orangers, chargés de fleurs et de fruits, protégeaient de leur ombre quelques plantes d'Europe à demi ensevelies dans la verdure. Des colibris, des oiseauxmouches, de grands papillons bleus volaient d'une fleura l'autre : les rayons du soleil levant inondaient de lumière et ces débris et cette nature souriante.

Le fazender laissa tomber ses bras au long de son corps et murmura :

*— Jararaca a brftlé !

Mais presque aussitôt, se tournant vers les nègres qui regardaient, sans remuer, ce spectacle de désolation :

»— Vite, vite à la grève! On ne voit personne, et les urubus sont là.

Les pagaies plongèrent à l'eau, et bientôt le montarie heurta le rivage.

La troupe de vautours s'enleva dans l'air, et le bruit de

leon ailes retentit comme un coup de canon lointain. Les chiens levèrent la tête et se prirent à fuir en hurlant. Les pourceaux continuèrent leur festin

Plus de trente cadavres, nègres ou mul&tres, étaient étendus sur le rivage» demi-nus : la plupart déjà étaient en partie mangés, et sur le sol on voyait de tous cOtés des lambeaux de chairs sanglantes.

Les blancs, d'instinct, prirent leurs fusils : Hontfort, moitié de gré, moitié de force, fit rentrer les femmes dans l'intérieur de la montarie, et resta en dehors, prêt à tout.

JPaul et le fazender sautèrent sur le rivage, suivis des esclaves. Avançant à pas cherchés pour ne pas fouler ces débris humains, les deux blancs allèrent jusqu'aux murs fumants de Tbabitation, tandis que les nègres restaient ao milieu des cadavres. Dans les pays habités par des races diverses, chaque famille humaine, à l'heure de la mort, recherche sa race : comme des soldats, au lendemain d'une bataille, cherchent parmi les morts les uniformes du régiment.

Des débris fumants encombraient le sol, mais le feu s'éteignait; les poutres, les solives, les portes semblaient ne pas vouloir brûler. Les feuilles des toits et leurs menus supports seuls étaient consumés, car presque tous les bois de l'Amérique du Sud sont si denses, qu'ils ne brûlent ni ne surnagent

Les blancs traversèrent une cour sur laquelle étaient situés des hangars déserts, dont il ne restait plus que les poutres et les murs, et arrivèrent à la demeure du maître ; ils voulurent pénétrer par les portes ouvertes et noircies; mais la chaleur enfumée qui sortait de l'intérieur ne leur permit pas d'entrer. Ils firent le tour : de vivants, personne! mais sur le derrière de l'habitation cinq corps de

femmes et d'enfants blancs gisaient à terre, à moitié brûlés sous une solive encore enflammée. Â quelques pas de là, deux cadavres d'hommes étaient cloués à des manguiers à côté Tun de Vautre. Les meurtriers avaient dû crucifier leurs victimes, vivantes encore, car les figures des deux blancs étaient contractées affreusement. Leurs corps et les arbres voisins portaient des traces de balles, comme si on avait fait de ce lieu funèbre un polygone à exercice; à côté des cadavres, aux arbres, les traces des résines qui avaient coulé au long des troncs, accusaient les places où les torches avaient éclairé les cibles vivantes des assassins.

Le crime datait de la nuit même. Le fazender reconnut les cadavres du seigneur de Tengenhe et de son fils. Les corps à demi consumés étaient ceux de sa femme et de ses jeunes enfants.

— Pauvres gens ! dit le Brésilien en regardant les cadavres. Ils ont payé pour tous; Les cabanes ont passé par ici. Le Portugais de Jararaca avait commis bien des vols, et par lui bien des Indiens ont couché dans la geôle. Mais leur vengeance est affreuse. Fasse le ciel qu'ils se bornent à ces meurtres...

Puis, saisi d'une terreur soudaine :

— S'ils allaient à Ventura! dit-il. Je ne leur ai jamais fait de mal ; mais les cabanes, une fois déchaînés, ne connaissent personne.

Et, blême d'épouvante, il saisit le bras de Paul en l'entraînant vers le rivage :

— Partons, partons, dit-il ; il n'y a plus rien à faire ici; la mort n'attend pas et Ventura est loin.

Les deux hommes regagnèrent précipitamment le canot. Les esclaves s'embarquèrent derrière eux.

— Tous soDt morts, dit le fazender en rentrant dans rintérienr de la montarie, où les femmes attendaient impatiemment son retour, en regardant par les fenêtres de la chambre.

— Et ma tante? dit la jeune Brésilienne, allons vers elle.

— Ta tante! après ta mère! après ton frère! dit le fazender... Qui sait?

Le silence se fit sur l'embarcation. On n'entendait que les pagaies des esclaves, qui frappaient l'eau à coups pressés. Mais la marée monte formidable à travers les petits canaux du bas Amazone. La barque n'avançait qu'à peine, tandis que les débris d'arbres et de végétations charriés par le fleuve passaient au long du bord emportés à toute vitesse.

Les esclaves ramaient depuis plusieurs minutes, et l'babitation était toujours en vue. Les blancs de la montarie ne pouvaient détacher leurs yeux de ce hideux spectacle. Henriette et Mariquinha pleuraient : le fazender excitait ses nègres, qui pagayaient sans relftche.

Enfin, un détour du fleuve cacha aux voyageurs ce qui restait de Jararaca. L'embarcation s'enfonça dans le canal bordé de forêts par lequel elle était venue, faisant route à peine : mais au bout d'une heure environ ia marée contraire arriva par derrière, remontant le Tucumanduba: les flots du Hoju reculèrent à leur tour, et la montarie, emportée par ses douze pagaies, avança rapidement Elle arriva bientôt en vue d'une espèce de petit lac, qu'elle avait à franchir avant d'arriver au canal creusé de main d'homme, qui conduit au Moju.

Là, comme à un carrefour de forêt, aboutissaient sept ou huit routes ou canaux divers, entre autres un chenal qui mène à la ville d'Igarapé-Mirim. Par ce chenal, presque

S80 l'amazone

en face d*eux, venait une grande barque cbargëe d*bommes armés de longs fusils et de sabres d'abatis,

La n)ontarie du fazender, lancée à toute vitesse, tra« versa le carrefour comme un éclair, et poursuivant sa route, entra bientôt dans l'étroit canal qui mène au Moju. A cent pas devant elle, une barque pleine d'hommes armés comme l'autre, descendait au flot Forcer le passage était impossible; il y a juste place pour deux bateaux sur le canal Le fazender donna l'ordre de rétrograder pour fuir par l'une des routes du carrefour; mais une barque lancée ne s'arrête pas comme un cheval : emportée par le courant et par son propre essor, la montarie perdit trois ou quatre minutes à rompre sa marche pour revenir en sens contraire; les bandits, arrivant par le bras dlgarapé- Mirim, débouchèrent à leur tour à l'entrée du canal Les Européens étaient pris entre deux ennemis, sans fuite possible. Le fazender donna l'ordre de laisser courir au flot.

Il y eut un mouvement marqué parmi les hommes des deux embarcations ^ et les blancs virent avec effroi des corps demi-nus, de couleurs diverses, les uns rouge&lres, les autres presque noirs ou tatoués, s'agiter sur les canots en les désignant du geste.

Cinq ou six coups de feu partirent successivement du bateau le plus éloigné : les balles sifflèrent autour des Européens assis sur le toit de la montarie, et l'une d'elles frappa la cabine avec ce bruit sec d'une balle qui rencontre une planche. Monfort entendit : d'un bond il sauta sur le pont du canot, et de là dans la chambre où se trouvaient les dames. Mais la cabine était en bois d'itauba : la balle n'avait pas pénétré.

Les deux barques arrivèrent rapidement à la montarie

LES BÉVOLTÉS DU PARA âol

dn fezendcr. Les Européens purent distinguer tous les traits de ces hommes à faces sinistres, farouclios, variés comme une mêlée de Mtes fauves. O^ielquos-uns vomissaient des imprécations et faisaient des gestes menaçants : tous fixaient sur les blancs des regards de vautours qui tiennent une proie.

Mais alors, sur le toit de la première barque, se dressa tout à coup Un homme vêtu d'un pantalon et d*une chemise, avec des pistolets à sa ceinture. C'était le chef de Texpéditlon, sans doute, car il cria d^une voix enrouée par la fatigue, mais forte encore :

— Que nul ne tire! Le blanc protégeait la vieille. Quelques voix murmurèrent des paroles grossières.

Cependant il y eut comme un temps d'arrêt; le chef voulût CD profiter :

— Celui-^i n'est pas un Portugais» dit-il; il est Brésilien comme nous. Laissons-le et entrons dans le Mqju. Les engenbes n'y manquent pas.

Mais un bandit cria :

^ Non, non I c'est un fazender. A mort I à mort comme les autres 1

Vingt voit répétèrent le cri sfttïglant; sans s'irrltôr, lô chef se tourna vers les plus bruyants de sa bande et dit :

— - Le premier qui louchera au vieux, je le tue* Le vieux a protégé là vieille. Quant aux autres blancs, tire2 A vous voulez. Je ne les connais pas.

Mais le fazender, qui jusqu'alors était resté silendeuX, leva son chapeau en l'air, pour faire signe qu'il voulait parler, et se tourna vers le chef en disant :

— Les blancs sont mes hôtes; tue-moi d*abord si tu les veux tuer.

SoS L*AMAZON£

— Eh bien, qu'on ne tue personne : le blanc est Tami de la vieille, nul n'y touchera.

La voix du chef se perdit dans une explosion de murmures sinistres. Il y avait trop de fureurs amoncelées parmi ces hommes, trop de sang dans l'air. La lutte suprême, c'est-à-dire la mort, était imminente pour les captifs, lorsqu'une voix partie de l'un des canots .fit dériver tout à coup la colère de cette foule impressionnable et mobile.

— 11 y a des senhoras dans la cabine !

Aussitôt les cris recommencèrent sur les deux barques.

— As femeasi as femeas! Fais sortir les femmes, vieux, on ne te tuera pas.

— Je vais voir pour tous, dit le chef, et faisant signe aux nègres d'approcher sa montarie de celle des blancs, Il sauta dans leur barque. Cinq de ses compagnons le suivirent, et tous voulurent monter; mais il repoussa du pied son propre canot, et se tourna vers le fazender en disant:

— Vivaobrigadeiro!

Seulement alors, le Brésilien reconnut le bandit qui venait de le protéger. C'était un Indien métis dont il avait longtemps secouru la marraine, veuve d'un Péruvien réfugié.

Cet homme, cependant, étendit la main sur la porte de la cabine où étaient les femmes : Montfort l'arrêta.

— Tue, dit-il en espagnol, mais ne touche pas aux femmes.

— Le blanc est Espagnol, reprit le bandit, en regardant le jeune homme. Moi aussi, je suis Espagnol du Pérou.

— Vaya pues. Les Espagnols sont tous caballeros, qui savent respecter les senhoritas.

— Et moi aussi je suis caballero. Nul ne touchera une femme que choisi par elle. Combien sont-elles?

— Trois, dit Hontfort.

— C'est bon.

Aussitôt, s'élançant sur le toit de la monlarie» il commanda le silence à ses soldats :

— Amigos, dit-il, il n'y a pas de senhoras pour tous. Nous sommes Tapuyos, mais caballeros. La chaleur est forte; il y a encore de l'eau de feu à la irille : retournons àlgarapé-Mirim. Les femmes choisiront. Cette nuit seulement nous irons brûler dans le Moju.

I — Bien dit, bien dit I crièrent d'une seule voix les ban- ; dits. Esclaves, tournez vers Igarapé-Mirim. j Les nègres rameurs des cabanon firent faire volte-face I aax deux barques, qui reprirent le chemin de la petite I ville. Le canot du fazender; sur lequel le chef était resté,

suivait bord à bord. Les bandits l'attachèrent à l'une de

leurs embarcations.

— Branco, dit le métis, tu ne reconnais pas l'afilhado de la vieille Carlota?

— Non, reprit le fazender d'une voix presque sévère. Carlota était une bonne vieille ; tci, tu veux \oler ma fille*

— C'est ta fille qui est là, la belle Muriquinha?

— Si, — ma fille et deux senhoras de France.

— Dis à ta fille de me choisir, et nul autre n'osera même la regarder. Tu viens de l'engenhe de ta sœur? Astu vu Jararaca? Les Tapuyos savent se venger!

— Malheureux î reprit le fuzen^ler, dont les souvenirs se reportaient peu à pou sur l'adolescence du bandit, qui l'a rendu ainsi, loi l'afilhado de. la vieille?

— J'ai fait un mort, dit le jeune homme d'une voix

95i l'amazoHë

s6mbre; tàoHjè me suis sauvé dans les bois, falrénni des cabanos, et je suis uft chef. Les Porlugais ont tu si je savais luer.

Quand lu venais à Ventura conduisant la vieille, tu ne parlais pas de tuer, alors!

— Tu ne sais donc rien, toi? reprtt lé iliétls avec iite fureur contenue. Carlota prospérait. Un jour, tin Portugais mauëit est venu au cacoal. Il a montré à fet tieiWe un gfand peigne d'écaille. La vieille l'a acheté trente lûilte reis sans payer, —à intérêts. Au bout de six itrois, îl â demandé deux cent mille reis. La vieille tii moi ne les avions. Alors je Fai prié ; mais il a ri en disant : m le ferai vendre. » n y a deux mois, il a fait vendre et est venu chasser la vieille, lui-même. Je Taipriô encore ; il a ri encore. Alors je Tai tué, et me voilà.

L'Indien, en proie à ses souvenirs, garda le silence; puis, tirant de son sac en ûlet^ une carolte de tabac, il eni coupa quelques parcelles, fit une cigarette, battit le bri*' qaet et se prit à fumer par bouffées épaisses. !

Cependant les canots continu^ieut leur route vers Iga^ rapè-Mirim; ils passèrent successivement devant deux engenbes qui brûlaient encore et paraissaie&t désertes. Enfin les premières maisons de la petite ville apparurent Leur vue sembla porter la joie parmi les cabanos, car un grand bruit s'éleva sur les canots, tandis que le chef, qui était dans la montarie du fazender, disait à ce dernier :

— Pais rester les femmes dans la cabine. Je vais à terre. Mes hommes te garderont. Ils sont du Tocantins commej moi, et empêcheront que tu ne sois tué. i

Il sauta sur un des bancs de son canot. Ses compagnons restèrent à bord, nonchalamment assis sur le toit de la montarie.

LES RÉVOLTÉS DtJ t»ARA 255

Moûlfôrt profita de cet ifiètâût de répit potrr entrer rapidement dans la chambre où étaient les trois fetntneâ.

Madame Cerny et Mariquintia avaient tout entendu; mais élleà tje disaient rien, et cherctiaient à calmer les frajeury d'Henriette, qui ne comprenait que le danger de îûort.

Aa moment où Montfort entra, Clémence ié précipita wslui en disant à voix basse t

— Henri, vous me tuerez d*abord, n'est'-ce pas?

— Oui, dit-il. Mais calmez^vous, et surtout ne paraiàse2l pas en dehors.

! Là barque Cependant était arrivée detant la ville. Sa Jietite église à demi gothique, ses maisons blanches, sé- JKirées par des bananiers aux reflets de soie, ses toits vouges, brillaient au soleil. Près de la plage, sous desmanjlDiers, une vingtaine de bandits Aimaient en se berçant ém de» hamacs; ils se levèrent en voyant arriver les tDibarcations.

' Les cabanos des deu^ canots sautèrent sur la grève; quand les gardiens des blancs eurent vu débarquer le femier de leurs camarades, l'un d'eux, se tournant vers le pizender, dit :

j — Le blaûc a du tafia \ qu'il en dotihè, et nods te protégerons. Les autres vont boire à terre. Le fazender leur, fit donner une bouteille de tafla.

— Plus! dit le Tapùyo, et, portant la bouteille à ses K?res, 11 en but environ la moitié d'un seul trait Puis, tout en reprenant haleitie :

— Donne un frasque pour chaque homme.

— Je n'ai que trois frasques à bord, répondit le fazender.

— Donne-les.

958 L'AMAïOlfi;

daines» et surtout devant les mulâtresses de. l'engenlM, avec des moustaches relevées et des dirs de blesaë» ^ sa* duire tous les cœurs.

Ces allures martiales avaient fait U couqudte du jeuqe fazender. Il s'en remit de tout au |)ellique«x Français, M. Yulgar se montra digne de cette canHapoe^ En vrai Parisien, il s'occupa tout d'abord de faire barricader i^ portes et )es fenêtres de 1^ maison d'habitation, Qt partir le jeune bomme au secours de son p^re, arma les esclaves tant bien que mal, revêtit Tuniforme da fa^^nder. et pré* para tout pour une lutte probable. Gn attendant, il dDopait h ses troupes les premières notions militaires.

Ventura comptait trois cents nègres; le fa«;ender laissa au commis Tuniforme et les fonctions qu'il remplissait d'ailleurs h merveille, et envoya un nègre au Para pour avertir les autorités.

Mais vers le milieu du jour» on vit arriver la goélette de la douane ^vec le directeur et une quarantaine de doua* niers parfaitement armést Une vague rumeur de désordres accomplis dans le Tocantins et le Umoeiro, au-dessus d'Igarapé-Mirim, avait circulé en ville ; les révolutions sont comme les orages, ou entend leur foudre avant de les voir, et de si loiuj que nul ne comprend comment le bruit a pu venir, le chef de la douane, sans abandonner ses projets, mais afin d'éviter une surprise, av^it pris la g<>ëlette aveç.tQu^ ses douaniers pour venir obercher Mariquinha et les Européennes.

Le fa^nder raconta h son gendre les événements dont il levait été témoin s puis il engagea^ vivement les Français et même sa femme à profiter de la goélette pour retourner en ville. Les trois mille hommes de la garnison ré" pckndaieut de leur salut. Quant à lui, sûr de sea nègres,

décidé à se battre pour sauver Ventura, c'est-à-dire toute sa fortune, il pria seulement le directeur de décider le président à envoyer immédiatçnaent des troupes contre les

Hariquinha n'essaya même pas de combattre ce projet; elle se promit seulement de veiller sur ses protégées. La femme du fazender resta sur Thabitation.

"-^ Ha ioeur m'écrit que les révoltés sont à peine cinq ou six cents; les petits planteurs de toutes les engenhes du Hoju vont venir se réfugier ici. Vous restez, je reste, dit-elle à son mari.

Les Européens essayèrent de décider le fazender h venir avec eux en ville; mais le Brésilien résista avec opiniâtreté. — Je connais les révoltés, dit-il; ils sauront que je suis décidé à me défendre, ils ne viendront môme pas lû'attaquer. Les cabanes n'opèrent que par surprise. Si vous étiez seuls, messieurs, je vous prierais de rester; vous avez charge de dames, il faut partir.

M. Vulgar eut un instant d'hésitation ; mais la vanité et l'amour du lucre l'emportèrent sur ses craintes. Tout le monde l'appelait commandant, tout se faisait par ses ordres. Il voyait jour à conclure avec le fazender upe forte affaire de sucres et à lui vendre en môme temps, pour ses nègres, des cotonnades qu'il apportait dç France. Il resta,

La goélette de la douape, emmenant Montfort et m amis avec Mariquinhai repartit . immédiatement pour

Bèlem.

260 l'amazonb

Eie coiiweiit de San-Antonlo et la Eiéproserle.

Eh quoi ! Mathai^ d'an prêtre «st«e là le langage?

La goëlelte, contrariée par les vents et les marées contraires, n'arriva que le lendemain en vue de la capitale du Para. Les cloches des églises et couvents de la ville sonnaient à toute volée : la population entière était dans lesrues.

Les voyageurs dt'-barquèrcnt. Une procession passait sur la place du Palais, se dirigeant vers la cathédrale. Afin de rassurer les habitants, le président de la province et le >icaire général, qui remplissait les fonctions de révoque absent, avaient ordonné celte cérémonie, d'ailleurs trèsfréquente au Para.

Les Eaiopéens, pour regagner leur domicile au centre de la ville, durent attendre le passage de là procession. Ils virent défiler successivement : les petits enfanis, habillés en anges avec des vêlements boursouflés comme des nuages, et conduits par des bedeaux; les moines avec leurs bannières; les images des saints portées à dos d'Indiens; la sainte croix; le clergé des diverses églises escortant le curé, placé sous un dais magnifique, et suivi d'un bataillon de troupe ; puis toutes les autorités de la ville, en habit noir; et enfln, fermant la marche, an flot de femmes

tapuyas et mulâtresses, pieds nus, sans linge, en robes de soie, avec les cbeveux hérissés de fleurs et le col chargé de colliers d'or.

Le directeur de la douane demanda aux Européens la permission de se joindre à la procession, et enira dévotement, avec elle, dans la cathédrale du Para. Sa femme et les Français partirent vers la maison, que Montfort avait louée pour madame Cemy. La jeune Brésilienne était résolue à rester constamment avec les Européens, jusqu'au départ de leur navire.

Nous suivrons momentanément sa seigneurie le senhor

Après avoir fait, dans les diverses églises et par les rues, les stations d'usage, la procession rentra au couvent de San-Antonio, d'où elle était partie. A la porte, l'un des moines, celui qui portait l'image du saint de son ordre, donna sa bannière à un bedeau de suite, et, s'avançant vers le chef de la douane :

— Arré, dit-il, amigo Alfandega;je vous ai vu avec deox jolies senhoras; sont-ce mes deux esclaves?

' — Si, frère Simao, dit le Brésilien; vous voyez que je suis de parole.

— Esta bom. Entrez au couvent, je vous amène d'à Cobra. Nous allons causer affaires et liqueurs frsinçaises. Le navire de ces étrangers a apporté du nectar que je veux vous f^ire goûter. Entrez.

En achevant ces mots, le moine partit à la recherche du chef de poUce, et revint bientôt avec lui et le docteur Eiequias, qui, ayant entendu le fret parler Uqueurs, s'èlait invité et suivait son futur amphitryon.

Hais, avant de raconter les actes de ces divers person-

l^^ges, il est nécessaire d'exp1iqi)er en quelque^ piots et le coviTenj; (Je San-Antonio çt le o^oinç $im^o, T^n de ses habitants.

A l'extrémité de la vijle, sur \iqe petite place, s'élève UA çlrfire sombre, solitaire, toujoqrs (ermé, doni l'église seule est oqverte ^ (eus. Les murs spnt noircis par la ^lain du ternps ; il n'y a de fepôires qu'à peine, et grillées; H pcirtç e^t basse, guicfeetée,. Parfois, q\]m^ m nioiqa çort, on aperçoit sq^js le porche, enlr'puvert dft Ipngs corridors voûtés, des dalles humides et yej^\ç^, 46? iKa{^ qui suiptent de vétusté.

Par derrière, attenant au cloître, est un jardiq, le plus vaste de la ville. On voit s'élever par-dessus ses murs des têtes de manguiers, d'orangers, de cocotiers; des lianes parasites courent d'un arbre à l'autre, e\ retombent jusqu'en dehors.

C'est le couvent de San-Antonio. Les missiopnaîres qui arrivent d'Europe pour catéchiser les Indiens vont, de droit, loger dans ce couvent, ils disent que le jardin est si encombré de plantes sauvages, qu'on n'y pénètre plus; que dans l'intérieur, de tous côtés, les murs s'écroulent; que la pluie tombe dans les salles; qu'il n'y a d'habitables, que les chambres des moines et les caveaux souterrains du cloUre. Dans ces oaveanx, disent-ils, sont encore debout, scellés aux murailles, tous les instruments des supplices inquisitoriaux , et quelques ossements de suppliciés que les sépulcres n'ont pas su garder.

Que de cris ont repenti jadis sous ees vofttes ftinèhres! que de victimes indiennes ont passé vivantes par ce porche béant et ne sont pas revenues) Les massacres des Cortez et des Pizarre ont soulevé dans l'histoire une juste rèprobatioa; quelqu^runs oeRcpclapt ont eu ppur excuse.

sippD pour pardon, la fatalUé de la conquête et l'enivremeot d'un triomptie sanglant, Mais on ignore les froide» cruautés exercées par les Portugais, sur les Indiensdu bas Amazone et des Guyaues; sur celle race d'homn^es I^os-r pitaliëre et douce, au visage et à 1^^ voix de femme, qui semble vivre pour dormir; son dépeuplement par masses aûn d'Isoler \a Guyane française; renlëvement sysléman iique des enfants; l'enlèvemçnt brutal des femmes ; loulei ces iniquités silencieuses accomplies dans le secret de la colcnisalion portugaise, et recouvertes du manteau relin gieux ou politique,

A l'éternel honneur du jeune Brésil, les supplices Jnfli-» gés ^ux Indiens de son empire ont presque partout cessé de pos jours. Longtemps avant l'époque à laquelle sa p$m\ cette histoire, rédiflce inquisitorial, miné par la charité chrétienne, avait croulé sous les idées françaises. U liharté religieuse montait rayonnante :. n'ayant plaa désormais raison d'être, les enrôlés de TËglise militante^ les moines, se dispersaient. Les couventsrcasernes d-ua ^atre âge voyaient fuir leurs soldats.

Les Indiens de l'Amazone, profltant du choc européen» OûQimençoient à vivre moins opprimés; ils étaient bîMi encore traqués dans les bois comme des bètQS fauves, et forcés de travailler pour un maître au nom de la oivilisa-t tion; mais tous ces attentats à la liberté humaine dimi-^ Quaient de jour en joqr, réprimés par la métropole, et déjà, du moins, le crime ne s'exerçait plus au nom de la religion, et pour faire confesser aux torturés le Dieu des miséricordes.

Le progrès n'est l'œuvre ni d^une génération ni d'un jour.

Les vieux Tapuyos, effarés des supplices de leurs pères,

se signaient encore, en passant devant le sombre édifice; mais déjà les jeunes souriaient en le montrant au doigt, comme les enfants d'aujourd'hui sourient de Téchafand politique et du croque-mitaine des grands-pères.

Hôtes solitaires du vieux couvent, six moines cependant étaient restés : débris vivants, blottis dans des débris, accolés à leurs vieilles murailles, comme ces oiseaux nocturnes que le j )ut naissant trouve voletant dans les ruines; vivanl là sous prétexte d'aller convertir les Indiens infidèles, refusant de reconnaître l'autorité ecclésiastique, dormant ou mendiant durant le jour, la nuit vaguant par la ville de débauche en débauche.

Lepr niaîtro, Hp fait, car, pour la forme, ils avaient un supérieur, était le frei Simao, le plus tartufe et le plus capable de tous ; c'était lui qui savait le mieux exploiter les cendres de la terreur religieuse, cendres éteintes, mais chaudes encore ; c'était lui qu'on rencontrait le plus souvent dans les rues, pieds nus, la besace au dos, allant de porte en porte prendre les aumônes demi-forcées des fidèles; c*était lui qui chaque année, le vendredi saint, donnait, au nom du Dieu martyr et pardonnant, le signal souvent homicide de la chasse aux juifs; c'était lui qui rappelait ses frères à l'ordre, lorsque le récit d'une nuit de scandale se colportait trop bruyamment par la ville; c'était lui qui vendait les denrées et les esclaves de la fazenda, car son ordre mendiant, en dépit de la règle, possédait une métairie et des nè^ras; c'était lui, en un mot, qui pour le couvent, se débrouillait^ comme disentj les mat( lots.

Gros, trapu, le col court, la figure pourpre, la barbCi forte, les lèvres épaisses, de gros yeux saillants et ronds, la voix lourde; tout, daus sa léle et son allure, annonçait

les passions cupides et bestiales. Moyennant récompense honnête, on loi faisait tout faire : pour se procurer largent nécessaire à ses passions, il eût vendu son cloître, son âme et son Dieu. Il avait prêté le nom du couvent, pour faire saisir et poursuivre les deux Françaises, comme ses esclaves.

Le moine Simao introduisit ses trois invités dans Tinteneur du couvent et les fit monter jusqu'à son appartement. En entrant, il jeta tout d'abord son lourd ^x)stume de procession sur une table et resta vêtu simplement d'un caleçon et d'une cbemise.

— Quelle cbose insipide que ces processions! dit-il; aussi, je fais toujours préparer dans ma chambre des liqueurs pour le retour. Servez-vous, messieurs ; il y en a pour tous.

En effet, une grande table noire, qui peut-être avait servi jadis aux scribes inquisitoriaux, étaft chargée de bouteilles à étiquettes impossibles. On retrouvait là tous les^ noms du vieux temps : le cent sept ans , le parfait amour, la crème de vanille brûlée au vm de Champagne, etc., c'est-à-dire, à l'étranger, un peu d'eau- de vie française avariée avec plus ou moins de sucre et de poivre; car les exportateurs ont peu de scrupules quant à la qualité des objets exportés. Mais les étiquettes des bou^ teilles étaient si belles, que les liqueurs avaient dû coûter an frère, au moins toutes les aumônes d'une journée pleine.

Les palais pimentés des invités furent satisfaits et s'humectèrent à plusieurs reprises; mais, tout en buvant, le moine dit au directeur:

— Parlons un peu de nos petites esclaves, senhor Alfan-

dega. Elles sont jolies, et l'une d'elles est très-jeune I

8W ï-'amasçomb

-^ ]goautez*moi, reprit le chef de (^ doaap^, Cùi^m j'ai de mauvaises Dou^elles, je ne )es ^\$m qvie le plu$ tard poaiible; il faut les dire, cependant, Nou^ avonç à nous occuper d'autre çho^ qye d^ ces Européeu^, E;t M. AUau- 4ôg«i raconta les meurtres d'IgasTap^lHiriu^ ôt tea dangers coarns par son beau-père.

Mais qe fut ^ peine s'il réussit ^ obtenir T^tl^otiau de ses auditeurs jusqu'à la fin de son répit,

rr^ Vous exagérez les oli(«e#, dit le pr0roiôr 1§ fJheCde police : parce que trois ou quatre engeubes W^i brûlées, à vous entendre, on croirait la cidade prise, Les cabanes pe tuent que des Portugais. Laissops-lea faire pendant quelques jours. Nous ayons ici soixante soldats allemands» quand il en sera temps, on les enverra dans )e Tuo^man-^ duba, et tout rentrera dans Tordre. N'est-ce pas votr^ avjs. messieurs?

— r Sans ddbte, reprit le docteur Exequias, bonne polir tique ! Nous aurons de cette facen saigna d'étrangefis et de révoltés.

Et le moine dit h son tour : -r* Ce que vous nous ra^ contez là, mon cher Àlfandega, est de rhistoire ancienne.. Nous connaissons cela d'hier : c'est trës4riste pour ceux qui sont morts; mais nous sommes bien portants. Votre beau-père n'a pas même été touché, et, entre noua, quani) on vous priverait un peu de votre beaurpère, où serait le mal? Revenons donc à nos esclaves.

Le directeur de la douane était, comme Basile renvoyé pour fièvre, ébahi, ne sachant plus qui avait raison de luimême ou de ses auditeurs; cependant il reprit :

— Je vous ai amené les Européens; mais, oroyez-inri, le moment est mal choisi, pour nous mettre encore ces querelles sur les bras. Laissons.ces étrangera.

LES RÉYOLfÉSl pu PARA Hl

«« Le soleil de 1^ route vous » troublé tç corves^n, dit le mm, Parce qu'il y a des cabanes à IgarapënHirim» vous voulus quQ A*dt CûbR renûqca i^ S£^ vengeance, et moi h âenn hérétiques françaises que je veux rs^n^^ner à la vrç^i^ foî, Vous rêvez, ^mop pauvre Mfaqdega^

r--îîon, mais dqna Miriquipl^^ et mxi beaurpèrfj» sept pri^ d'une telle affection pour oes Puropé^s» qu'Us m'intéressent un peu, et je croyais,,.

-TT li\\ ! ypili ce qu'il fallait dire tout (J'abord, reprit le cl^ef de, police, C'çst fort bieu, Maiç vqus r^e, ppuve^ pan espérer que, pour votre feçau-père, j'oublierai les insultes que j'ai reçues ; non, non, cela ne sera pas. Je me vengerai d'abord sur les femmes; elles subiront, jusqu'à réclamation des consuls, toutes les ignominies de l'esclavage; l§ moine en fera ce qu'il voudra et les enverra travailler à la fazenda. Quant aux hommes, si je pouvais les faife soigner par mon amiExequias, ajouta-t-il en souriant, j^ donnerais cent mille reis par corps.

— Pourquoi non! reprit ce dernier; des étrangers! envoyez-les-moi, et je vous promets de faire quelque chose pour vous, d'à Cobra.

— Parbleu, reprit le chef de police, une idée ! Vous êtes médecin en chef de la Léproserie; vous pouvez faire un certificat de lèpre et les garder là pour l'éternité, commç dirait le moine.

r- Je vous ferai tous les certificats que vous voudrez; mais je ne me charge pas de faire prendre les Français.

— Les Anglais sont partis; je suis chef de police, je m'en charge, moi, et dès demain ! et ea plein jour I

rr- Doucement, doucement, mesaieursi, dit le moine, pas de scandale. Il est inutile de faire du bruit ; laissons ces me^sieqr^, et revenons à mes deux blanches.

268 L*AMAZONB

— Oh ! vos deux blanches ! reprit le chef de police; $i le docteur me promet de garder les hommes enfermés comme lépreux, ma vengeance est complète, et peu m'importe le reste. Prenez-les; mais je ne paye plus rien.

— Il m'importe, à moi! reprit le moine. Mon cher d'à Cobra, vous avez promis et vous m'avez dérangé. Le docteur des nègres et moi nous avons déjà fait faire des actes.

— Voyons, reprit lesenhor Alfimdega, ma femme tient à ses blanches. Combien avez vous déboursé, frai Simao?

— Je n'en sais rien encore; mais là n'est pas la question,

— Si; dites vos dépenses, et je vous les rembourse : ou je vous les joue, tenez !

— D'à Cobra les abandonne- t-il? dit le moine.

— Cela dépend de M. Exequias; s'il me fait un certificat et me promçt de garder malgré tout les hommes à la Léproserie, je suis vengé. Faites ce que vous voudrez des femmes I

— Je vous le promets; seulement l'arrestation ne me regarde pns, dit le médecin.

— El le docteur des nègres I et vos promesses 1 reprit le frei.

Le docteur fil un geste d'indifférence.

— Bah I dit M. Âlfandega, le docteur des nègres n'est pas là ; les absents ont tort. Vous le rembourserez sur ce que vous allez me gagner.

— Moi ! dit le moine, je ne lui donnerai pas seulemeflt une pataca. Mais j'ai été dérangé, je veux cloquante miU^ reis Je vous les joue en partie liée, et je me réserve de parler à la plus jeune des Européennes : comme dona Mari-

LES RÉYOLTiS DU PARA 369

quinha est son amie, vous m'aiderez , Alfandega; sinon, j'agis contre vos blanches. Toilà mes conditions.

— C'est entendu. Je venx bien vous aider; mais Mariqninfaaest rosée, sons son apparence indolente.

»BahI vons ne savez rien faire, vons autres maris. A-t-elIe toujoars pour confesseur, le padre de Nazareth ?

— Oui ! le padre vient chez moi. Je ne veux pas que ma femme reste seule à l'église.

— C'est bon , c'est demain dimanche. Jouons, je n'ai plas besoin de vous.

Et le moine alla chercher des cartes, tandis que le chef de police et le docteur Exequias réglaient leurs conditions contre les Européens.

En revenant, le frei Simao entendit le docteur d'à Cobra parler encore d'arrestation en plein jour :

— C'est mauvais, tout cela, mon cher ami, dit-il. Vous voulez les prendre, n'est-ce pas? eh bien, point de violence : cela fait du scandale : le consul arrive. Inventez un piège, une surprise. Connaissez-vous quelque Français? faites-lui écrire une lettre. Qu'il prie ses compatriotes de venir le visiter! Que sais-je?

— Il n'} a pas de Français à la Léproserie, dit M. Exequias; mais, j'y pense, vous, frei, qui écnvez le français à merveille, fabriquez-nous une lettre.

— Ah ! toujours moi! reprit le moine : j'arrange tout dans cette ville. Cependant, écoutez, je veux bien encore. Ce sera pour le couvent! Je vous fais une lettre, et je vous la joue au voltarete, à vous d'à Cobra et au directeur, contre cent mille reis, argent sur table. Est-ce convenu ?

— Faites d'abord la lettre.

— Âh ! c'est mal, docteur, vous n'avez pas confiance. Hais vous payerez; cela m'est égal.

i7a L'ARfA»>N«

Le moi«e %'miif et de sa plus belle mm écri?U la lettie suivante, qu'il reoQHimeqçft ii âeui^ reprises* Elle é&ait ainsi coQgya i

^ Wespiem^

« On vient de m'apprendre qi^e 4eu)|: de mes compatriotes étaient récemment arrivé^ au Para. Retenu depuis des années dans la maison de sanlé de cette vi]]e p^r une longue et cruelle maladie : près de mourir^ j'éprouverais un bonheur supi ôme à entendre de vive yoix des nouvelles de notre commune patrie. La route est bien courte d'ici ^ Bélem ! J'espère que vous ne refuserez; pas Ja dernière prière d'un mourant. »

Le frei lut la lettre à voix haute en ajoutant ;

— Signez cela du premier pom de Français que vous trouverez dans vos archives de police; envoyé? la porter, avec réponse, par un des esclaves de la l,éproserie, et vo§ hommes viendront. Avec deux pfiots du cœur, on prend les Français comme on veut, Et maiptenaut jouoD§.

-fT ^\i bien j, et vps t)lanches? dit le obef de police.

r- Le directeur me les paye ; sa femme ne veut pas que nous en fassions des esclaves. Gela oe voua regarde plus, Moi, j'ai mon projet, Vous, voua ave« votre lettre, Jo.uons!

Le senhor Mfandega, pendant ce temps, avait préparé la table et les cartes. On joua; le moine gagna partie et revanche. Le chef de police, tout entier à ses projets de vengeance, sortit avec M. Exequias, tandis que le direo teur et le frei Simao continuaient une partie acharnée, te moine finit par gagner un oonto de reis : son adversaire voulait continuer^ mais le frei leva la sésffice en objectant

LES RÉTQ|4TtS DV PARA 97(

ses dffairest ^t reconduisit son joueur omugr^aot, jusqu'à la porte da couvent.

Une bpure après, il était chez le directeur H)irilwl du la senhora Alfandega, et le $oir m^me, Mariqqinhf^» mandée chez elle en toute hâte, confessait ion intimitâ ayeiî des catljoUques hérétiques de France, et çowme pénitence recevait Toidre de conduire dle^înéme, dè^ le lendemain matiUi ses armies le$ Frangai^es» k la meâsedtt couvent de San-Antonio.

Mariquinha était bonn/B et dévouée, habile mi^ choses de cette vie; mais, avant tout, elle était timorée de religion, jusqu'à Taberration. Pour «elle, son cQpfcsseur était un juge sans appel, ayant pouvoir absolu pour effacer Ott non ses péchés, pour lui octroyer ou non ses joie^ ou. ses supplices futurs; quand il parlait des hérétiques, des flammes de l'enfer, Mariquinha perdait la tête, et, pour Tapaiser, elle se M elle-même attachée §ur up bûcher,

Elle promit' tout ce que voulait son confesseur.

D'ailleurs, elle allait dans une église; là on ne pouvait pas saisir ses amies qu'elle ne quitterait pas, et une messe entendue au couvent, en la sauvant elle-même, pouvait convertir les deux hérétiques; car, aux yeux des ardents catholiques du Portugal, nous sommes des hérétiques, non moins que les Turcs ou les protestants !

Le lendemain, dès l'aube, Mariquinha était chez les Françaises et leur proposait de les oonduire à la messe au couvent de San- Antonio, où se trouvaient toutes les images et les bannières des processions. Madame Cemy et sa fflle acceptèrent la proposition de la jeune femme. C'était un dimanche , et ce jour-là elles ne manquaient jamais la messe en France; heureuses de pouvoir y aller au Para, peu leur importait, la cathédrale ou le couvent.

27S l'amazone

Sur le conseil de la jeune Brésilienne, madame Gemy envoya chercher Paul el Montfort, parce qu'il n'est pas d'usage à Bélem qu'une femme sorte seule, même pour aller à l'église. Les deux jeunes gens étaient dans la maison de M. Merry : ils s'y étaient installés sur son invitation première, malgré Tabsenee momentanée du Marseillais, qui avait été passer deux jours chez un ami, à trois lieues de la ville. Ils arrivèrent aussitôt et se firent les cavaliers des trois femmes, jusqu'au couvent, situé à l'autre extrémité de Bélem.

Sur la route, en vue de l'église, ils furent accostés par un nègre, qui leur demanda s'ils n'étaient pas les deux senhores francezes qui habitaient chez M. Merry. Montfort répondit affirmativement : l'esclave lui dit alors que, ne les ayant pas trouvés à leur casa, il les cherchait pour leur donner une lettre d'un Français; et il leur remit en effet un grand pli avec une adresse à la Brésilienne.

<c Ao illustrissimo senhor, etc. »

C'était la lettre du moine. Seulement il y avait au bas une signature illisible, puis ces mots ajoutés par une autre écriture et en portugais : « La présente lettre servira de billet d'introduction. — Signé : 0 Doutor Exequus, w^ decm en chef. ».

Montfort lut la lettre et la tendit à Paul, en lui demandant s'il voulait aller voir ce malade avec lui.

— Sans doute, reprit le jeune homme. Les désirs des mourants sont sacrés, et nous pouvons satisfaire ceux de celui-ci à si peu de frais!

— C'est mon avis, dit Montfort, et il* demanda au nègre si la maison de santé dans laquelle était leur compatriote

se tronvait loin de la ville et s'il pourrait les y conduire le jour même.

— Si, senhor, répondit l'esclave; il y a pour deux heures de route à pied, une heure à peine à cheval.

— Et tu pourrais nous procurer deux chevaux?

— Pourquoi non, senhor? Avec de l'argent, on trouve tout dans la cidade.

Montfort demanda à Paul s'il voulait y aller à cheval. Le jeune homme consentit.

Suivis de l'esclave, tous deux rejoignirent les trois femmes, qui marchaient lentement devant eux, en attendant la fin de leur colloque avec le nègre. Monlfort leur raconta brièvement la lettre du Français, et l'envie qu'ils avaient d'y aller dans la journée même.

— Alors allez-y de suite, dit Mariquinha ignorante de la lettre et du projet du docteur; dans le jour il fait trop chaud pour sortir. Conduisez-nous jusqu'à la porte de l'église; mes mulâtresses y sont, elles nous reconduiront. Vous serez de retour dans trois heures, et vous reviendrez déjeuner à la douane avec ces dames, que je garderai.

— Vous avez raison, senhora, dit Montfort. Et se tournant vers madame Cerny :

— Vous n'avez pas besoin de nous pour prier, lui ditil; nous n'allions à l'église que pour vous : une bonne action vaut bien une messe. Nous permettez-vous, mesdames?

— Allez, dit madame Cerny, vous êtes un pécheur.endurci ; pour ce que vous feriez à l'église^ mieux vaut cent fois aller consoler ce pauvrie malade.

Montfort appela l'esclave et lui demanda s'il pouvait

S74 l'ama20Ne

lui pfiMîtirer led detit chévaiix de suite et \e% loi amener sur la place même du couvent, où il Tattendrait. -M- Si, genhôr, dit le nègre, aVèe de Tàrgent.

— Tletis, prêûdà c6 loui», cela vaut vltigt patacaô; pars et rêvions vilOi Td garderas le reste.

— * Merci, senlîor, reprit le ïiègre; et 11 |)ârtit.

— C'est singulier, dit Montfort, il me semble que j'ai déjà vu quelque part Celte figure de moricàud; mais ils se ressemblent tous, et je crois recontiaiire tous ceux que je vois.

Les blancs arrivèrent à l'église dtt cbuvent. La messe allait commencer; l'église était déjà pleine. Dans le mîlieU) en face l'autel, les Brésiliennes blanches, en cheveux, mais en grande toilette, étaient accroupies à terre, sur les dalles nues» plongées en apparence dans une dévotion profonde. Derrière elles, les femmes tapuyas et mulâtresses, accroupies à terre comme leurs maîtresses, couvraient te sol : on voyait s'agiter par Itistants, à l'âtrlvée de l'une d'elles, leurs têtes noirâtres surmontées de hauts peignes d'écailte» Les hommes étaient debout des dent côtés, regardant parmi les mulâtresses, et s'occnpant fort peu de la messe qui commençait.

Au moment où les Européennes entrèi^nt dans l'église, un sûisse-bedeau, tout de rouge vétn, vint vers elles et leur dit d'un air irrité :

«- Quittez vos chapeaux» On n'entre pas ainsi dans une

Puis il ajouta entre ses dents :

'^ Ces Françaises hérétiques se croient tout permis. — Que dit-il? demanda madame^ Cerny à Mariquinha. -^ B vous dit de quitter vos chapeaux. C'est la cou-

LES Rj^btli» DU PARA 8tk

tame f d^ ebère ddfiie ; les fetnmes votti toujours lèîft nue, et ce bedeau croit qfie t(mi gafdes tôtre eolffitife par manque 4e reniecl) mate je, tais lui parler.

Mariquinha prit un billet de mille r6i$ (lî^s trottai) dans nue bodne qu'elle portait pendante à fta tseiûture, et le mit «n âilenoe itens la ittàin dtt âuto^e.

— C'e^t bien, reprit d'to fiiir bourrti le foneticmnaire calmé; qu'elles passent, mais ne se mettent pas dans lé milieo àa Tégflise. Ge «mi des Mraiigères^ elles peurent rester arec les esctetes.

Sans s'inquiéter des paroles du suisse, la jeune Brësi* lienne,, suivie des deux Françaises, traversa les rangs pressés des femmes de couleur, qui totftes se dérangèrent sur son passage, et fut se placer à terre au milieu des blanches comme elle.

Paul et Montfort retournèrent sur la place, afin d'y attendre le nègre. Nous les laisserons suivre leur destinée^ pour revenir aux deux Européennes et à Mariquinha.

La messe dura près d'une heure. Le trei Simao était sur les marches de l'autel, assistant le prêtre. Avant la &n du saiùt sacrifice, il quitta l'autel pour reparaître bientôt à la porte extérieure de l'église.

La mesSe finie, Mariquinha se dirigea Vers la chapelle du saint du couvent, située sur Tun des côtés intérieurs du temple. Là elle pria pendant quelques minutes. Clémence et sa fille l'attendaient debout.

L'église, cependant, était devenue déserté. Presque tous les fidèles étaient Sortis peu à peu. Le tnoine, ennuyé d'attendre vainement les blanches en dehors, rentra et aperçut la Brésilienne et ses compagnes devant la chapelle du saint.

— Elles se font prendre d'elles-mêmes, mnrmnra-t-il» en s'avançant vers les trois femmes.

Puis, touchant Mariqoinba à l'épaule, sans, attendre la fin de sa prière :

— Viva, minha senhora ! c'est félicité pour le couvent de voir ici votre seigneurie ; mais les portj^ vont fermer.

— Je pars, senhor frei, dit la jeune Brésilienne d'une voix troublée.

— C'est plus court par ici, reprit le moine ; et, tout en appuyant la main sur un ressort caché dans les rainures en pierre de la chapelle, il feignit de pousser du pied une porte donnant sur une grande salle.

Le moine fit signe aux deux Françaises de passer. Hariquinha, pressentant une perfidie, voulut sauver ses amies et dit au moine :

— Merci, padre, nous sortons par la grande porte. Mais déjà, sur l'invitation du frei, les deux Européennes

avaient frauchi le seuil et s'avançaient dans la salle. Derrière elles, la porte de l'église se referma en tombant lourdement. Aussitôt, sans laisser à la Brésilienne le temps de revenir de son effroi, le moine, resté dans l'église seul avec elle, lui dit avec un geste menaçant :

— Vous fréquentiez des hérétiques, ma fille 1 La colère du Seigneur allait s'appesantir sur vous et les vôtres; mais l'Église veille sur ses enfants.

— Oh ! frei, je vous supplie, murmura Mariquinha en courbant la télé.

Il y eut tant de prière, de douleur résignée, dans la voix de la jeune femme, que le moine en eut comme pitié et reprit moins durement :

— Allez, ma fille; si vos amies écoutent les conseils

dn sopërienr, demain elles vous seront rendues. Gardez le silence et partez en paix.

En achevant ces mots, il conduisit la jeune femme jusqn'au seuil de rëglise, et sortant lui-même, rentra dans le couvent par la porte extérieure.

Mariquinba, courbée d'angoisses, chercha des yeux Paul et Montfort ; ils n'étaient plus là. Quant à ses femmes, elles l'attendaient nonchalamment appuyées au portail de l'église. Elle s'achemina vers sa demeure. De grosses larmes coulaient silencieuses au long de ses joues; mais elle marchait cependant au milieu de la place, droite et fière, à quelques pas en avant de ses mulâtresses.

A l'angle de la première rue, deux Indiennes se te* naient deboat : l'une d'elles portait à son dos un enfant de trois oa quatre ans tout nu, pâle et maladif; l'autre, jeune et belle de cette beauté limpide qui est l'auréole des vierges, quitta sa compagne et s'avança vers la BrésilieoDe :

— Les blanches de l'autre terre ne sont-elles plus avec toi,8enhora?

— Non, dit Hariquinha.

^ Les blanches savent guérir, et l'enfant de ma sœur souffre. — Où sont-elles?

— Dieu le sait.

*- Prisonnières de ces moines ! Parle sans crainjte ^ Siirtha branca. Les flUes mundurucus ne savent pas trahir.

La douleur oppressait Mariquinha; elle poussa un sanglot demi -étouffé; mais la fierté de sa race reprenant le dessus, elle dit à demi- voix à l'Indienne :

— Les affaires des blancs ne sont pas affaires des Ta-

STB L'amazone

La jeiinte fine sotirit dëdaigneudeimént et rejoignit ^ compagne. Quelques minute^ après» les deux fetnmes descendaient dans une p^lilc montarie attachée au rivage, déposaient soigneusement l'enfant malingre au fond da canot sur des feuilles de bananier, et, saisissant chacune tiné pagaie, prenaient atidaeieusementle lar^ du Detive, pour descendre la rivière dans la direction de la tkier.

La Jedne Brésilleflne regagna ^ demeure.

Le moine, pendaht ce temps, était rentré dan^ Ttutëfiettr du eouvent/ Il se dirigea rapidement vers la salle (lui lut gardait les deujt Buropéentie», et i^*avahça rm elles, en disant en français !

— Veuillez m'etcttser, medame^. La porte de l'église est à ressort de votre cOté; elle is'est refermée maigri moi; la senhora Alfandega et moi-même n^avcms pu tons suivre.

L'ejtcuse était trop grossière pour tromper Clémence; mais, ne comprenant pas les projets du frei, elle attefidait; aussi reprit-elle simplement t

— Je vous remercie, senhor ; veuillez nous indiquer la porte de sortie : Mariquinha doit nous attendre.

— Oui, madame, dit le moine, qui fléchit la tète mal« gré lui, devant le calme hautain de madame Cernj^

Il passa devant elle en lui faisant signe de le suivre. Après avoir traversé trois grandes salleis désertes pareilles à la première, les deux femmes et leur guide arrivèrent j enfin dans une chambre en désordre : deux hamacs dans | Fun desquels un autre moine était assis, trois ou quatre chaises en canne, une table noire et quelques vêlements miisérabies étendus sur une corde en travers, composaient tout le mobilier de la pièce.

A peine les Européennes eurent-elles pénétré dans

cette chambre mal éclairée par une fenêtre à barreaux et à moitié mi^rée» quei l^ frei, levant eofia te masque, ferma la porte derrière elles et leur dit :

T^ Asseyeirvou^, senhoras, J'ai à vou^ parler-

QéRiewce re&ta debout en disant : -r- 4'écoqtei monsieur; mais, tant que Mariquinba ne sera pa3 ici» jç m répondrai même point ^ vos questions.

^ Quel est voire confesç^ur en cette ville? di^ Iç moine,

Clémence ne répondit pa$.

-* Vous n'en avez même point! %ï\ bien ! passe ençorç pour TOUS, madame I mai^ cette enfant ne peut ainsi rester privée des con^ils dç notre sacerdoce.

Et, se tournant ver$ Henriette, qqi regards^it 1q frei saps comprendre ses paroles, il lui dit :

— Suivez-moi, mon enfant,

Clémence saisit le bras de sa fille et reprit :

— Ma fille ne me quitte jamais, et, comme toutes deux nous avons un directeur, je vous remercie, monsieur.

Hais le moine, prenant une des mains d'Henriette, chercha à l'entraîner vers une porte enlr'ouverte et placée en face de Tlssoe par laquelle ils étaient entrés.

*- Vous me brisez la main, monsieur, dit la jeune flUe, qui se rapproeha de sa mère.

-*- Àh t vous aussi vous résistez, hérétique et fille d'hé« rétique ! La religion sait punir les rebelles.

Et, 6ù tournant vers Tautre frei, qui, jasqu'alers impasi ùble dana le hamaeit aAmblait étranger h tout oe qui sa pattait ;

—Mon frère, lui dit-il, vous enfermerez la senhora dana cette chambre, tandis que je conduirai la jeune fille dans une ceUule, La sainteté du lieu, tût ou tard, les fera tou^ cher par la grâce.

Le moine se leva.

D'un bras, aémence étreignit étroitement Henriette en disant :

— Ma fille, monsienr, ne me quittera que par la violence, et si l'un de vous fait un pas pour approcher de nous, j'appelle au secours.

— Ces murs sont épais, dit le moine en riant. Il n'importe. Obéissez, madame! croyez-moi. Vous êtes catholique, et vous savez les devoirs des prêtres de notre foi. Nous avons charge d'âmes. Obéissez I

Hais à ce moment le visage de madame Cerny s'éclaira d^une joie soudaine, et sans quitter sa fille, elle se précipita du côté de la porte, par laquelle le freî avait vouIa| entraîner Henriette.

Sur le seuil se tenait un des missionnaires français qui» arrivé par la Caroline, avait été logé d;ms le couvent de San-Ântonio avant de partir pour les missions.

Le frei poussa une sorte de rugissement étouffé et s'avança vers le missionnaire en criant :

— Que venez- vous faire ici? Nous espionner encore jusque dans nos cellules?

— Je suis le directeur spirituel de ces dames, dit lei missionnaire, et je viens vous dire qu'elles n'ont besoin de personne.

— Ah! vous êtes leur confesseur! Eh bien! vous pouvez les confesser à votre aise, et surtout les engager à se soumettre : car, cette nuit, je reviendrai. Frei Euzebio» sortons.

Et aussitôt, avant que le missionnaire et les femmes aient eu le temps de songer à fuir, les deux freis se dirigèrent vers la porte, qu'ils refermèrent.

Aussitôt après le départ des moines, les captifs essayèrent d'oavrir l'uoe ou Taatre des deux portes de la chambre; mais ils reconnurent dé suite l'inutilité de leurs efforts. Quant à la fenêtre, située à quinze pieds de terre et grillée, ils n'y pouvaient penser. Le prêtre européen engagea madame Cerny à la patience en lui disant que, dans la journée, son frère en Dieu, l'autre missionnaire de la Caroline^ devait rentrer djdus leur commune cellule, située au-dessus de celle où ils se trouvaient; que de là il entendrait sûrement l'appel qu'il lui adresserait alors. Car il n'était lui-même descendu qu'en reconnaissant la voix de Clémence.

Peu à peu rassurées par les- paroles du missionnaire et leur espoir dans leurs amis, les deux femmes attendirent leur délivrance avec moins d'anxiété.

Hais tandis que Clémence et sa fille subissaient ainsi les odieuses atteintes du frei Simao, Paul et Montfort couraient, sans le savoir, à des dangers plus terribles sinon plus réels.

Ainsi que nous l'avons vu, tous deux étaient restés sur la petite place du couvent, attendant le nègre. Montfort ne s'était pas trompé, il connaissait l'esclave ; c'était un des nègres du chef de police.

Aussitôt après avoir reçu l'argent des Français, il courut redire leur décision à son maître.

— C'est bien, fit le docteur, fais seller mon cheval, et De mène de chevaux aux deux Français que dans un quart d'heure au plus tôt. Tu les conduiras toi-même.

L'esclave s'inclina et sortit. Vingt minutes après, il revenait sur la place du couvent avec deux chevaux de main.

— Tu vas nous enseigner la route, dit Montfort,

— Je conduirai les senhores, reprit l'esclave.

— Coimnentl tu p'as pas de cheval?

m Un esclave sait courir; j'irai aussi vite que les chevaui.

En achevant ees mots, i) prit, en courant, par la rue qui mène vers Nazareth. Les deux cavaliers suivirent au trot de leurs montures.

Ils traversèrent ainsi les estrades ou boulevards extérieurs qui environnent la ville, grandes avenues spacieuses plantées d'arbres et bordées par les maisons de campa^e des habitants de Para. Bientôt ils entrèrent sons bois, par une route étroite et boueuse. Le nègre courait toujours devant eux. Enfin, au bout d'une heure de route, sans avoir eu le loisir d'échanger une parole avec leur guide silencieux, les Européens arrivèrent devant une espèce de hameau de cases en bois mal bâties , au milieu duquel s'élevait une maison ressemblant à une prisop. Un cheval fumant de sueur était attaché à la porte.

— C'est là, dit le nègre. Que les blancs regardent où je vais attacher leurs chevaux^ afin de les trouver poijr revenir. Je ne serai plus là.

Eq ajoutant ces mots, il regarda fixement Ifoplfort; puis, prenant Jes deux chevaux, il les conduisit derrière un petit bosquet d'arbres placé sur le bord d^ la rcitite qu'ils venaient de suivre ; de 1?^, revenç^nt vers les PWpéeps, il frappa à l'entrée Clfi 1^ mai^fl principal^.

La pçtrte s'ouvrit: le nègre se rangea pour ]$dss^r pas^ serl^Wat^çs.

' -T- Je çuiç sûr d'avoir déjà vu cet homme4à, dit Montfort.

-r-r ParbJeu, reprit Paul, je reconnais la cicatrice de son front : c'est le nègre que le docteur a frappé si brutale- .ment sur la côle de Marajo, à bord de la (k^toline.

Mais ils Q^ureot pas le temps d'éobapger d'autres paroles. Une sorte d'homme à moitié habillé eo soldat, à la figure bour^uQ^ç, léanipa, rpuge&tre, ^n V(\m^ et aux pieds gonflés, up lépreux eQfin^ ce tç(\%(t dciboDt. c^tre la por(e en les priant d'en(rer.

Sa voix busse, voilée, §^pç tipibre, sortait çqïPD!t.e cl'ftftç gorgfi ^ans palais, qui ï\ç doppe plp^ Içs spns.

Dans une cour vaste, plantée de manguiers, étaient qus^rs^te qm cingqante hommes deipi-pos, presque tçus Dègr^, cpnbocas oq piulâtrçs, ^ 1^ face léonine coo^mf) celui quj était prés d'eu^t, Ym\ terue, m^s r^gwd; Içs yps , le ffqnt gonflé , roqgçàtres et p&les par plaques; le^i autres, avec des hoursoufluresi çt des plaies hideuses, le^ jambes rouges, le front,' le nez et les lèvres tuméfléSt Les prenr^iers allaient et venaient sans paraître souffrir; raltilude des seconds, §an.s indiquer la douleur, révélait une décrépitude f^j^tale et procbainepieut mortelle, Quelques-uns même, assis par terre, se^iblaiept ne pouvoir se soulever qu'ê^ peine, Tous jjetèrept §ur les W^nç§ des regards atones,^ et se prirent à p^rlcir entre eux à VQi)(

Paul et Montfor^ n'avaient jamais vu d^ lépreu](^ il^ ignoraient môme que l'Amérique du Sua m inf^tée. dQ cette incurable maladie ^

^ Voilà de vilaiua maladesi, dU Montfort h Paul; pais.

1 Le cadre de ces récits ne coippQrte paa de cléts^Ui ^r différents essais de médication tentés contre la lèpre dans VAni?rique du Sud et réussis jusqa^à certain de^ré; sans quoi, nous avons par devers nous toute une série de notes circojastanciées a^r divers ippyens curatifs^ fructueusement employés dans le bassin de TAmazone contre cette bonrUile maladie.

S84 l'amàzonb

se tournant vers l'homme qui avait ouvert la porte, il lai présenta sa lettre en disant :

— Quelle est la maladie de ces malheureux ?

— Ce sont des gafos comme moi, dit l'homme,

— Éh bien, reprit Montfort en français et en regardant son compagnon, j'aimerais mieux mourir autrement que gafo. Plus je regarde ces hommes, plus ils me semblent horribles.

Le lépreux, cependant, ferma la porte sans faire entrer le nègre, qui avait disparu; puis, faisant signe aux Européens de le suivre, il traversa lentement la cour et arriva devant une petite porte basse, qu'il ouvrit; dix ou douze marches humides, descendant en terre, apparurent aux Européens. Leur guide descendit.

' Au bas de ces marches était une seconde porte, épaisse et cintrée ; le lépreux l'ouvrit comme la première et avec là même clef. Les Français entrèrent et découvrirent une grande cave murée de toutes parts, demi-obscure, éclairée seulement par un soupirail fermé de barreaux en fer; dans le milieu était une table noirâtre, et au fond, dans chaque encoignure, on distinguait vaguement un hamac suspendu. Le guid^ tit passer devant lui les deux blancs; puis, au lieu de continuer sa route avec eux , il resta sur le seuil de la salle :

— Le docteur va parler aux étrangers, murraura-t-il à demi-voix. Et, sans attendre une réponse, il referma la porte.

— Que veut dire cela? dit Montfort; où sommes-nous, et où est le malade? Pourquoi nous enferme-t-on? -

— C'est peut-être la règle de la maison , reprit Paul. En disant ces mots, il alla vers la porte; elle était bien

fermée. Hais à ce moment, sur un des côtés de la cave» à dix pieds de terre environ , une trappe en fer glissa sur des ramures, et une voix bien cormue des Français, la voix du docteur d'à Cobra, dit ironiquement :

— Viva, messieurs! Que pensez-^vous de ce nouveau séjour? Il D*y a plus d'Anglais aujourd'hui.

Les prisonniers restèrent silencieux. Le docteur reprit :

— Vous ne savez peut-être pas encore très-bien où vous êtes, messieurs? Je veux vous le dire : vous êtes dans le cachot mortuaire de la Léproserie.

Montfort fit un geste d'horreur.

— Âh ! vous n'êtes plus insolents , messieurs. Mais abrégeons: je respire un mauvais air au-dessus de votre cachot C'est ici qu'on met tour à tour, ou. ensemble, les lépreux récalcitrants et les lépreux morts. On vous dit riches, messieurs, et on ajoute que vous avez à Maranhao une somme considérable; je veux cette somme d'abord : réfléchissez. Je vous avertis seulement que si vous restez ici quelques jours, vous deviendrez lépreux. Cela se gagne. En outre, vos belles fiancées pourront être compromises : le frei Slmaoleur veut du bien et le couvent de San-Anto- Dio n'a pas bonne réputation. Le gardien qui vous jettera vos vivres par cette trappe écoutera vos propositions et m'en fera part.

L'ouverture se referma, et les deux jeunes gens retombèrent de nouveau dans la solitude silencieuse de leur cachot Paul tremblait. Montfort élail si pâle qu'on eût pu le croire mort, et il sentait battre son cœur à l'entendre.

n se tourna vers Paul :

— Il y a un Dieu ! n'est-ce pas? dit-il. Et en prononçant ces mots, il se prit le front à deux mains et resta ainsi

S86 i'AMAXONK

pendant un« minute accablé, la tâte perdue, a'appayant k la table pour w pas tomber.

Paul ratFouva le premier la parole.

•^ Mieux valait mourir h liaraio» ctitriL

§4 voix rappela Mûntfort k lui-même ;

— Mourir, h mort u'est rieu« ]{ais, U vie d'uoi l^pnH» avant de mourir!

Et au jour douteux du soupirail, regardant la taUe qui ét^it couverte de taches noirâtres, comité de sang répandu jadis :

— Ne touche pas à cette table, dit-il en prenant Paul par le bras : elle donne la lèpre I mais^ ajouta-t-il à demivoix, ces murs la donnent aussi : ce sol, cet air, tout est lèpre ici !

Et dans un accès de colère impuissante, le jeune homme enleva de terre la table à laquelle il venait de s'appuyer et la lança contre les parois du cachot. La table rebondit et . retomba par terre, brisée de deux de ses pieds.

Paul pleurait silencieusement Le souvenir d'Henriette, le cachot et les paroles de Montfort, dont il connaissait le courage, avaient brisé celte nature fougueuse, mais qui se laissait facilement abattre par les revers.

Cette douleur rendit à Montfort son énergie lucide. D fit le tour du cachot. Il ne vit que des murs, qui laissaient suinter de tous côtés une humidité verdâtre. Le sol était boueux par places. H mesura la hauteur du soupirail et de la trappe. Plus il regardait, plus 11 lui semblait difficile de s'échapper.

Cependant il revint vers Paul, et Fembrassant étroitement :

— Ne désespère pas, va, lui dit«il. Je vais essayer quant h l'argent, et lui en foire abandon. Ensuite nous verrons.

Paul, lai aussi, avait enfin réussi à dompter ta douleur.

— L'argent ne servira de rien , reprit-^iL n te prendra et nous manquera de parole. Hais qu'«^t41 v<ni1u dire en parlant du couvent et de nos fiancées?

— Je ne sais^ dit Mootfort. Ne dierchoos pas» Rivons à fuir d'abord.

Et tes deux jeunes hommes errant dans leur cachot se prirent à examiner tout, en agitant des projets de fuite» qu'ils repoussaient tour à tour comme impraticables. Mais subitement le jour de la cave s'obscurcit presque entièrement, et en jetant les yeux vers la fenêtre, ils entrevirent un homme qui leur faisait signe de venir près de lui.

Ils reconnurent leur guide, et vinrent au bas du soupirail :

— Voici la clef, dit letiègre; — les chevaux sont là. Et les Européens entendirent tomber quelque chose sur

la terre humide. L'esclave disparut.

Paul trouva le premier la clef libératrice, et se précipita sur la porte pour l'essayer.

C'était bien la clef du cachot.

Hais Monifort l'arrêta.

— Réfléchissons d'abord, dit-il, et en silence.

taul relira la clef et revint vers son ami ; le hasard était pour eux, car au même moment la trappe se rouvrit, et \b dt)cieur parut de nouveau :

— Je pars, messieurs, dit-il; je ne reviendrai que demain. Demain peut-être il sera trop tard pour vous et surtout pour les dames. Avei-vous réfléchi?

— Oui, dit Monifort; écoutez bien : Sur mon Dieu,- sur mon honneur, je vous jure de ne pas quitter cette lefre ^ sans vengeance.

— Bien, bien, messieurs. Propos de prisonniers àla première heure. Moi je vous souhaite bonne nuit. Il y a un lépreux de mort, tout à Theure vous aurez sa compagnie.

La trappe glissa de nouveau, et le silence recommença.

— Attends encore, dit Henri à voix basse. Le galop d'un cheval résonna bientôt.

— Maintenant, dit Montfort, essayons; mais d'abord as-tu une arme?

— Non.

•^ Arrachons tout à fait deux des pieds de cette table.

Ils se mirent à l'œuvre et ouvrirent successivement les deux portes.

La cour apparut resplendissante de soleil. Cette lumière subite éblouit les captifs, et pendant quelques secondes ils restèrent sans rien distinguer.

Mais, à force de volonté, la vue leur revint promptement, et ils aperçurent les lépreux qui les regardaient eD s'agitant. Les plus ingambes se dirigeaient déjà vers eux. Leurs figures hideuses étaient menaçantes en général.

— Vite à la porte, dit Monfort à Paul. Mais ne courons pas.

Ils traversèrent la cour côte à cdte : sur leur passage, les lépreux se levaient de toutes parts et les suivaient en proférant des menaces et des ijijures. Sans leur répondre, les fugitifs arrivèrent devant la porte d'entrée de la Léproserie. Celte porte était fermée. Ils essuyèrent leur clef, mais elle n'entrait même pas dans la serrure.

Les lépreux cependant se rapprochaient toujours, formant le cercle autour des étrangers^ et criant de leurs voix à demi mangées par la lèpre :

^ Estrangeiros I estrangeirosi au cachot! on ne doit pas sortir d'ici. A mort les étrangers qui fuient!

D'instant en instant la cour de la Léproserie semblait ?omir de nouveaux lépreux : comme d'une cour des Miracles, de tous les cabanons, par toutes les issues, des malingreux accouraient à pas inégaux : ils étaient déjà plus de quarante, et leur foule s'accroissait toujours derrière les deux fugitifs. Ainsi que des chiens autour d'un sanglier à la bauge, ils se pressaient hurlant la mort, sans oser avancer, mais comprenant leur force multiple, prêts à suivre celui d'entre eux qui donnerait le premier coup de dent.

Paul et Montfort, après avoir vainement essayé la clef, mesuraient des yeux la hauteur des murs et cherchaient une autre sortie, dans cette cour peuplée d'ennemis. Lisse comme un mur de prison, la muraille avait quinze pieds de haut, et de tous côtés on ne voyait que des portes basses, qui n'annonçaient pas d'issue extérieure : cependant le cercle des lépreux se resserrait, et les plus hardis étaient à quatre pas des Européens.

— Il faut en finir, dit Montfort à Paul. Regarde la porte. On voit du jour à travers les planches. Brise un battant. Je vais faire face à ces maudits.

En achevant ces mots, il se retourna vers les lépreux et fit un pas à leur rencontre, tenant d'une main son poi' gnard, et de l'autre le pied de la table pris dans le cachot.

Presque toujours un homme de courage, qui se retourne contre une foule menaçante, fait reculer cette foule : en outre, et quoi qu'on dise, il y a dans le blanc une royauté de race, qui agit toute-puissante sur les autres races humaines.

Le croissant vivant des lépreux s'ouvrit devant l'Euro-

péen, et tes plus avancés se retournèrent pour fuir, entraînant les autres.

Montfort revint vers Paul. Le jeune honune s'épuisait d'efforts inutiles pour enfoncer la porte.

— Je ne puis, dit-il, cherchons une autre issue. Sans répondre, Henri passa le pied de table qu'il avait

à la main entre le bas de la porte et le seuil, afin de faire levier.

— Essayons maintenant et ensemble, dit-il.

Paul appuya Tépaule contre l'un des battants, tandis que Montfort s'efforçait de le soulever. La porte céda, et, du choc, s'ouvrit toute grande devant les fugitifs.

— Et maintenant, aux chevaux! dit Henri.

Tous deux s'élancèrent du côté du bouquet d'arbres qui abritait leurs montures, cachées par le nègre. Les chevaux étaient là toujours attachés, gardant cette immobilité passive du cheval de louage, résigné à tout.

Les lépreux cependant étaient amassés devant la porte de leur demeure; mais la crainte enchaînait désormais tous ces marqués de la mort, métis ou nègres de toutes races. Les plus hardis osaient à peine franchir le seuil et cherchaient des pierres : aucun d'eux n'avançait en dehors; seulement, lorsque les fugitifs, courant vers Bélem, passèrent à toute bride devant la Léproserie, ils entendirent une explosion de menaces furieuses, et quelques cailloux, lancés par des mains débiles, roulèrent jusqu'aux pieds des chevaux sans les atteindre. C'était Timpuissant adieu de leurs ennemis.

— Que leur avions-nous fait? dit Paul à Montfort aussitôt qu'ils eurent perdu de vue la Léproserie, et que la roule encombrée de racines les obligea de suspendre le galop de leurs montures.

— Rien, reprit ce dernier; Ùenvie seule, je crois, les a fait Dous poursuivre. L'espèce humaine est méchante. Ces hommes ne peuvent ou n'osent s'échapper; notre fuite excite leur fureur.

C'était vrai. Les lépreux n'avaient d'autre motif de haine contre les Européens que leur qualité d'étranger, et surtout leur fuite réussie. N'élait-ce pas assez pour soulever leurs colères haineuses? Tant d'hommes sont ainsi faits, qu'ils souffrent moins de leur fortune contraire que du bonheur d'autrui : ce n'est ni la mansarde nue, ni le pain de leur détresse, qui leur sont amers; c'est le bonheur des autres, et surtout de ceux qui, la veille encore, souffraient à côté d'eux. Que de misérables sur leurs grabats, de condamnés dans leurs cachots, de malades d'hôpital ont déploré jusqu'à la fureur la fortune favorable de leurs voisins* L'envie I c'est le grand vice de l'homme!

Aatonto* »^ JLm rm^înhské ^ l<e cliàiliuMt.

Oh } «i j'étaû rardbange

ie bala)rftig in sol au Veut d« ma eolftfa

Les nouveaux BalUiâuuirs que le monde tolère*

HÉaÉsit>PB Mobbàv.

Tandis que Montfort et Paul fuyaient de la Léproserie, aussi vile que le permettaient la route et la lente allure de leurs chevaux, madame Cerny et sa ûlle, prisonnières des moines de San-Antonio, attendaient leur délivrance avec une anxiété croissante. Elles avaient espéré tour à

tour en Hariquinha d'abord» puis en leurs amis, et enfin dans le missionnaire qui, tôt ou tard, devait revenir au couvent Mais les heures sonnaient lentement aux horloges de la ville, et nul ne venait, ni ami ni ennemi. Déjà le crépuscule envahissant la cour du couvent, Clémence se rappelait les menaces du moine.

La lettre que Montfort avait reçue, ce départ à cheval, la haine du chef de police, tout lui revenait à la mémoire, et lui faisait trouver plus menaçant encore le silence pro* longé de sa prison. Le missionnaire ne réussissait plus à calmer les frayeurs des deux femmes.

De deux côtés cependant, suscités par des motifs divers, des défenseurs marchaient pour les secourir, et la captivité des deux Françaises devait précipiter une révolution qui, de jour en jour, devenait plus imminente. Mais, avant de raconter les incidents qui font l'objet de ce chapitre, il est nécessaire d'expliquer la situation des différents personnages qui vont figurer dans ce récit.

On se souvient qu'au moment où Mariquinha, désolée, quittait la place du couvent, une Indienne vint aborder la jeune femme pour savoir où se trouvaient les deux blanches. Cette Indienne était la fille d'Antonio, qui venait d'arriver en ville avec sa sœur, la jeune mère de Tenfant sauvé par Montfort sur la côte de Marajo.

Depuis la piqûre du serpent à sonnettes, le petit Indien était languissant et se plaignait sans cesse. Sa mère, persuadée que ce blanc, qui avait sauvé son enfant d'une mort certaine, saurait aussi guérir sa souiTrance, était venue à Bélem pour lui montrer son fils. Mais elle avait compris l'afifection réciproque de Clémence et de Montfort, et, femme qu'elle était, elle préférait s'adresser d'abord à une femme comme elle.

Les pleurs de Mariquinha et le souvenir des antiques supplices subis jadis dans le couvent effrayèrent les Indiennes, sur le sort possible de leurs amies les vraies blanches, comme elles appelaient les deux Européennes. Elles retournèrent en toute hâte auprès du vieil Antonio leur père, afin de lui raconter la captivité de leurs amies du grand canot.

Le chef avait, à deux lieues de Bélem, une sorte de camp où il habitait provisoirement, avec une cinquantaine d'Indiens de sa tribu, associés à son sort. Ainsi que Doas l'avons vu dans Fun des chapitres précédents, les aalorités du Para avaient réuni une expédition, dans le but de détruire un mucambo situé près de la ville. Les Mundarucus; depuis nombre d'années, ont en quelque sorte le monopole de la chasse au nègre marron : tous ceux des environs de Bélem avaient élé convoqués à cet effet. Le vieil Antonio était allé à cette chasse comme les autres. Son âge et son titre d'ancien chef l'avaient appelé naturellement au commandement de tous les hommes de sa tribu : une fois à leur tête, et après la destruction du mucambo, ii avait facilement décidé ses nouveaux soldats à quitter avec lui le Para, où ils avaient à souffrir l'insolente oppression des blancs, pour retourner tous ensemble vers la terre des ancêtres, située à cinquante lieues de Bélem.

Cependant, avant son départ, il voulait se venger de quelques Portugais, dont lui-même et plusieurs des siens avaient subi les exactions. La haine contre le Portugais est un des sentiments les plus vivaces, et Tune des idées fixes de tous les Indiens de l'Amazone. Haine motivée, réfléchie, qui se transmet de génération en génération ; si les pères ont été jadis suppliciés de toutes manières par

S94 L'AMAZONft

]es premiers émissaires du Portugal» aujourd'hui les (Ils sont spoliés toujours, incarcérés souvent par les vendeurs portugais, qui sur toute la partie brésilienne du fleuve, font métier d'exploiter les Indiens et les passants.

Les cabanos, débris sans cesse renaissant des pre* miers révoltés de la province : composé d'hommes de toutes races, mais surtout de métis jetés par leurs passions en dehors de la vie du désert, comme de la vie des villes; assemblage éminemment révolutionnaire; ramassis de mécontents, de bandits, de mulâtres fugitifs, d'Indiens persécutés, les cabanos, disons-nous, s'étaient de nouveau réunis dans les fleuves Acara, Moju et Tucumanduba. Ils avaient, nous l'avons vu, pris Igarapé-Hirim et brûlé toutes les engenhes qu'ils avaient pu surprendre. Puis, leur audace grandissant avec leur nombre et leur succès, ils voulaient, comme autrefois, s'emparer de Bélem par force ou par surprise,

Antonio le savait, car les chefs des révoltés, informés de la présence des Hundurucus près«du Para, essayaient d'entraîner avec eux cette nation belliqueuse, la plus respectée de l'Amazone. Dans ce but, ils avaient fait appel à la haine commune que tous les Indiens nourrissent contre les Portugais, et envoyé deux émissaires au camp des Mundurucus, pour les décider à marcher sur Bélem et s'entendre avec eux pour l'heure de l'attaque.

Mais la qualité distinctive de cette tribu, et surtout d'Antonio, était l'esprit d'équité. Sa nation avait toujours été l'amie fidèle des blancs, même contre les antres tribus indiennes ; il lui répugnait de faire alliance avec un ramassis de métis contre les anciens alliés de sa tribu, quelqueparjuresqu'ilsaientétéd'ailFeurs envers elle. Enfln^ il ne confondait pas dans une haine commune les PortU'*

gais et les Brésiliens. S'il voulait se venger des premiers,

ainsi que presque tous les Indiens, il n'avait pour les autres

ni haine ni affection. Équité ou nonchalance, le Brésilien

moderne laisse en partie à l'Indien sa liberté chérie; ni

comme lui sur le même sol, c'est un planteur qui le plus

souvent se contente de faire travailler ses nègres, ou qui»

prenant lui aussi la vie indienne, végète misérablement dans

les bourgades du fleuve. L'Indien ne s'inquiète pas de lui.

Antonio hésitait donc à s'unir à l'un ou l'autre parti.

N'ayant qu'un désir, retourner au pays natal après s'être

vengé des Portugais, il attendait l'heure du combat pour

; prendre ses victimes à travers les combattants : les mes*

sagers des cabanes, las du silence obstiné du rusé sau-

; vagè, devaient repartir dans la nuit même pour Igarapé^

; Mirim, principale résidence de leurs chefs.

L'arrivée de ses fllles, qui lui racontèrent de nouvelles

exactions commises par les légistes de la ville, et l'annonce

■ de l'emprisonnement des blanches dans le couvent de

San-Ântonio, le décidèrent brusquement à prendre parti

dans la querelle.

Les cabanes messagers avaient une petite montarie à voile et à rames avec six rameurs; ils pouvaient facilement arriver à Igarapé-Hlrim à l'entrée de la nuit, et ramener les bandes des révoltés dès le lendemain matin. Quand riDdien veut une chose^ il la veut de suite, et ne s'inquiète de rien sinon de satisfaire son caprice. Antonio fit partir les messagers sur l'heure, en plein jour, bien qu'ils eussent à passer devant Bélem, et les chargea de dire au chef des cabanes que dans la matinée du lendemain il entrerait en ville par Nazareth, avant l'aube, afin de surprendre la caserne de police, dont il détestait surtout les soldats, presque tous nègres ou mulftlres*

J.es messagers partirent.

Fidèle à ses habitudes de stratégie indienne, le chef chargea Pedro de condaire pendant la nuit le gros des Mundurucus aux approches de la ville, à un endroit qu'il désigna, et lui-même se dirigea sur Bëlem avec dix de ses hommes, afin de préparer tout pour la surprise du lendemain. La caserne de police touche presque au couvent de San-Antonio, et il avait le projet de délivrer en même . temps les deux blanches, qui pouvaient rendre la santé à l'enfant de sa fille.

Il prit par terre afin d'avancer plus vite, et vers cinq heures environ il arrivait à l'entrée de Bélem, dans le faubourg de Nazareth, où les cabanes avaient des ramifications, et où lui-même connaissait quelques Indiens de tribus alliées à la sienne, quoique fixés au Para.

A l'entrée de la ville, hors du bois, il dispersa ses hommes et leur donna l'ordre de se rendre aux environs de la caserne par des chemins divers, d'y compter les soldats, et d'examiner enfin tout ce qui se passerait dans l'intérieur du couvent.

Tandis que le hasard déterminait ainsi le mouvement définitif des révoltés, le moine Simao poursuivait froidement les préparatifs de son crime.

En sortant du couvent il avait été trouver le chef de police, pour lui demander des soldats, afin de faire enfermer le missionnaire, qui gênait ses projets.

Le jeune docteur était trop heureux de sa vengeance satisfaite, pour refuser quelque chose à son ami le frei. II offrit de lui donner des hommes sur l'heure. Mais, fidèle à ses habitudes ténébreuses, le moine ne voulait pas introduire en plein jour des soldats dans le couvent.

~ J'attendrai la nuit, dit-ih

— Comme il vous plaira, frei Simao, reprit le docteur ; alors Élites une chose. J'ai plusieurs amis et des mulâtresses à ma roçinha, où je pars dans quelques minutes. Donnez vos ordres, pour ce soir, aux soldats qui sont en bas, et venez avec moi, nous jouerons : cette nuit vous irez convertir vos blanches.

— C'est dit, reprit le moine. Et, faisant venir Tofficier qui commandait le poste de la maison de police, il lui ordonna d'entrer au couvent à la nuit tombante, d'y demander de sa part le frei Eusebio; puis, par un moyen quelconque, même par la force, de séparer le missionnaire héréliquedes deux étrangères, qu'il s'obslinait à soustraire à la vraie foi.

— Emmenez-le où vous voudrez, dit le moine en finissant; mais vous laisserez les deux femmes captives dans la cellule du frei Eusebio, où elles sont en ce moment; et quand tout sera fini, vous me ferez prévenir à la roçà du docteur.

L'ofQcier s'inclina et promit d'obéir.

Le chef de police et le moine partirent de compagnie pour la roçinha, sorte de petite maison de campagne située hors ville et que tout Brésilien aisé possède à Bélem.

Cependant Paul et Montfort, échappés de la Léproserie, s'acheminaient vers la ville. Après avoir marché pendant un quart d'heure environ, ils arrivèrent à une sorte de carrefour auquel aboutissaient quatre routes diverses. Tous les chemins qui environnent Bélem sont d'anciens sentiers dludiens ou de bêtes fauves, mal tracés sous la forêt, tortueux, déviant sans cesse pour éviter un pli du sol, se ressemblant entre eux. Les Européens, qui, le matin, avaient suivi le nègre sans penser au retour, hésitèrent sur la roule à prendre.

— - Les chevaux sont du Para, laissons*Ies nous guider, dit Montfort à Paul ; leur instinct vaut mieux que nos sup* positions, ou des souvenirs incertains.

Hais vainement les cavaliers présentèrent successive-> ment les chevaux aux deux' routes, qui seules pouvaient se diriger vers Bélem ; il leur fallut pousser leurs paresseuses montures dans Tune comme dans l'autre pour les faire avancer. Enfin, les chevaux parurent regarder plus volon- . tiers un chemin que l'autre. Les doux jeunes gens dirigèrent leur course par cette route aussi vite que possible, lis marchèrent ainsi longtemps, tantôt croyant reconnaître les racines dû chemin ou les arbres de la forêt, tantôt, au contraire, ne retrouvant rien. Â la fin, en passant devant une cabane abandonnée, que certainement ils n'avaient pas rencontrée sur leur route du matin, ils découvrirent leur erreur. Ne sachant pas le chemin qu'ils suivaient, ayant dépassé de beaucoup le temps qu'ils savaient être nécessaire pour retrouver Bélem, ils prirent le parti de retourner sur leurs pas, afin de prendre la roule qu'ils avaient laissée pour l'autre.

Hais le mauvais état de ces sentiers, mal frayés et sans entretien, la fatigue croissante de leurs maigres montures, et surtout la chaleur accablante qui régnait sous la forêt, les contraignirent à s'arrêter cinq ou six fois, et à mettre ainsi plus de cinq heures pour accomplir un trajet qui d'ordinaire exige une heure à peine.

Ils n'arrivèrent à Bélem que deux heures environ avant la chute du jour. Les paroles menaçantes du chef de police ne laissaient aucune trêve h leurs inquiétudes. Craignant d'être reconnus, moins pour eux que pour les deux femmes qu'ils avaient à secourir, Ils mirent pied à terre avant d'entrer en ville, laissant les chevaux à la garde de leur

instinct, et gagnèrent en toute hâte la demeure de madame Gerny. La maison était fermée^ et les esclaves, inlerpellës» répondirent que depuis le matin ils attendaient leur mal« tresse et la supposaient chez la senhora Âlfandega. Les deux jeunes gens se séparèrent; Paul alla chez M. Merry prendre des armes ; Montfort courut chez Mariquinha.

Un mul&tre esclave vint ouvrir au blanc la demeure de . la jeune Brésilienne, et, tout en lui déclarant que sa mal.« tresse était chez elle, il ajouta qu'il avait défense de laisser pénétrer un senhor, quel qu'il fût, auprès de la senhora. Mais, sans même daigner répondre, Montfort écarta Tcsclave, qui s'inclina, et pénétra dans l'appartement de Mariquinha.

La Brésilienne, entourée de ses femmes qui travaillaient assises à terre, se berçait an hamac et [paraissait ensevelie dans une atonie profonde. En voyant entrer le jeune homme elle renvoya ses femmes, et raconta fldèlement ce qui s'était passé, tout en suppliant Montfort, pour l'amour de Dieu, de ses deux amies et d'elle-même, de respecter la volonté du moine de San-Antonio, et d'at* tendre an lendemain avant d'agir.

Montfort lui dit simplement :

— Minha senhora, dans une heure, madame Gerny et sa fille seront sorties du couvent, ou Paul et moi nous serons morts.

Puis, sans attendre une réponse, il partit au-devant de Paul. Ce dernier arrivait suivi de M. Merry, revenu cîn ville depuis une heure. Le Marseillais lui-même, quoique ennemi systématique des mesures violentes, avait compris les dangers des deux femmes, et venait loyalement aider les efforts de ses compatriotes.

Tons ensemble se dirigèrent rapidement vers le couvent

dOQ I.*AMAZONE

de San-ÂDtûDio. H. Merry laissa les Européens à l'angle de la place, et s'en vint seul frapper à la porte du cloître, aûn de ne pas éveiller les craintes du moine, qui lai viendrait ouvrir.

Il frappa à trois reprises sans obtenir de réponse. Enfin le guichet grillé de la porte s*oavrit, et le frère Eusebio lui-même demanda doucement au visiteur ce qu'il désirait, pour troubler ainsi la solitude des moines de San- Antonio.

— Je veux parler an supérieur pour affaire urgente, dit le Marseillais.

— Le supérieur est à la fazenda; je le supplée; que mon frère dise ce qu'il désire.

Le Marseillais, avant tout, voulait entrer dans la place, afin d'en faciliter l'entrée à ses compatriotes. Aussi reprit-il amicalement :

— C'est très-long, frei, et je ne puis parler que secrètement ; faites-moi la faveur d'ouvrir.

— Je n'ai même pas la clef, dit le frei; que le senhor parle par le guichet, nul ne peut entendre.

M. Merry insista^ mais le moine finit par lui déclarer, toujours à voix doucereuse, qu'il ne pouvait ouvrir, et que, le Français s'obstinant à ne pas dire l'objet de sa visite, il était inutile de prolonger Tentrelien; puis, en dépit des prières et des menaces du Marseillais, dont le sang s'était échauffé peu à peu, il referma le guichet.

Vainement le négociant frappa de nouveau et à coups pressés contre la porte; rien ne s'ouvrit; le couvent semblait dormir. Seulement, le bruit appela aux fenêtres toute la population des maisons qui donnaient sur la place, et M. Merry, comprenant le danger de sa bruyante station» prit le parii de rejoindre ses amis.

— La porte ne s'ouvrira plus, dit-il en arrivant près d'eux; la forcer est imprudent et impossible. Cependant l'évèque n'est pas là, et il n'y a pas d'autre moyen pour délivrer ces dames que celui de. pénétrer dans le couvent. Faisons le tour du jardin ; les rues de ce côlé sont désertes, et nous trouverons peut-être un moyen d'entrer par escalade ou autrement.

Les trois blancs traversèrent la place de San-Antonio, suivirent une sorte de quai étroit, qui règne entre la rivière et le mur du jardin du couvent. La nuit était tombée, et, au laeiirs douteuses du crépuscule, ils allaient mesurant des yeux la hauteur de ces murs unis, qui ne leur semblaient franchissables qu'à l'aide d'échelle.

Ils arrivèrent ainsi à une extrémité de la muraille, sur une petite place bornée d'un c6lé par le jardin du couvent, et de l'autre par la caserne de police. Là, à l'angle du mur, ils se trouvèrent en face d'un homme demi-nu, qui leur dit à voix basse en portugais : >

— Ne viens pas sur la place. Silence !

I Montfort, qui marchait le premier, porta la main à son

couteau de chasse, mais il reconnut Antonio, et, faisant

signe à ses compagnons de reculer, il rétrograda lui-

même, suivi de l'Indien silencieux.

Le chef jeta sur le quai désert un regard rapide et dit :

— Mon fils fait du bruit comme l'anta. Les moines enlèveront leur proie.

— Sais- tu donc où sont les blanches? dit Henri.

— Oui; quand tu as frappé, la robe noire de ta nation, t'a appelé, en même temps qu'elles. Les oreilles des blaucs sont fermées.

— Peux- tu nous faire entrer dans le couvent?

— Attends. Deux jeunes hommes regardent pour le chef.

Monlfort avait trop souvent éprouvé la sagacilé de rindien pour douter de lui : il se tourna vers ses compagnons :

-— Antonio est notre providence sur cette terre de malheur, dit-il, attendons.

Paul et M. Merry flrent un geste d'assentiment. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi : bientôt les blancs crurent entendre dans le jardin du couvent un frôlement léger, comme le bruit du vent dans les feuilles , puis ils virent glisser le long du mur, à quelques pas, une forme rougeâtre qui arriva jusqu'à terre sans bruit et s'avança vers eux.

— Les blanches sont enfermées sur la grande cour avec la robe noire, dit le nouveau venu à voix basse.

Monlfort reconnut le jeune Indien qui à Marajo avait incendié la fazenda du major.

Antonio sembla réfléchir; puis, se tournant vers les Européens.

— Les blancs veulent-ils entrer dans le couvent?

— Oui, reprit Montfort. Mais comment?

— A quoi servent les lianes? Si le blanc ne sait pas monter, mes hommes ouvriront la porte du jardin.

— C'est vrai, dit M. Merry, il y a sur la rue de l'autre côté de la place, une petite porte vermoulue qui ne résistera point : partons !

— • La caserne a une sentinelle, reprit le chef. Passons sans bruit.

En achevant ces paroles, il dit à voix basse à l'Indien de rentrer dans le jardin du couvent pour ouvrir la porte aux Européens.

Quelques lianes flexibles comme des cordes, si ténues qu'elles paraissaient incapables de porter un homme» tom«* baient du haut du mur du jardin et traînaient jusqu'à terre; le jeune Mundurucu en prit trois, qu'il réunit dans ses mains; puis, en quelques efforts, il atteignit le haut du mur et disparut presque aussitôt.

Les blancs, précédés d'Antonio, traversèrent la place de la caserne en se glissant un à un le long du mur du cloître ; ils arrivèrent ainsi en vue de la petite porte dont M. Merry avait parlé.

Hais un cri plaintif comme celui d'un enfant qui souffre, traversa l'espace, s'êlevant du jardin. Le chef s'arrêta. Le cri retentit de nouveau, plus prolongé que le premier.

— Il y a un ennemi, dit Antonio. Préparez vos armes, le chef va voir seul.

En achevant ces mots, il alla jusqu'à la porte en rasant la muraille ; mais il revint presque aussitôt :

— Des soldats de police sont dans le jardin, veux-tu les tuer?

— Oui, s'il le faut, dit Montfort; entrons.

Le jeune homme sentait sa colère déborder, et, désormais dominé par la fureur, il eût brûlé le monde entier plutôt que d'attendre ou de reculer encore.

Il avança, précédant l'Indien et ses compagnons qui suivirent. La porte était ouverte ; de grands arbres couvraient le sol d'une ombre profonde. Il entra. Un bruit de voix guida ses pas à travers des buissons de citronniers enlacés de plantes parasites, et il arriva ainsi jusque devant le cloître même ; la lune éclairait en plein de sa pâle lumière quatre soldats de police adossés à la maison, et un officier causant avec un moine.

Les Européens, cachés par les broussailles et ensevelis dans Forobre projetée par les arbres da jardin, arrivèrent à quelques pas des soldats sans être aperçus, et Montfort reconnut le mulâtre qui Tavait arrêté chez le promoteur public. • i

— M. Merry, toujours temporisateur et par système ami des mesures pacifiques, prit la main d'Henri et lui dit à voix basse :

— Du calme; laissez-moi parler d'abord.

-^ Faites ; mais pas plus d'une minute.

Le Marseillais, entrant dans Tespace éclairé par la lune, en dehors des broussailles, s'avança vers les Brésiliens. Les deux Européens le suivirent. Le Mundumcu resta dans l'ombre, mais les blancs entendirent un cri aigu qui traversa Tair comme un appel de mort.

Le moine aperçut le premier Içs Européens; il vint audevant d'eux, et d'une voix doucereuse :

— Que désirent les senhores? dit-il; le supérieur est absent, et je suis en affaires avec des soldats de sa seigneurie le chef de police.

— J'ai cependant à vous parler, frei, afln d'éviter des | choses fatales à la sainteté du cloître. I

— Je suis à vous, mon frère, dit le moine d'une voix i hypocrite. Maïs, se tournant vers l'offlcier brésilien : j

— Entrez dans le couvent, lui dit-il à voix basse, et | faites vite. I

Puis il ajouta tout haut : — Les senhores me réclament : { je suis tout à eux; attendez-moi, mon frère.

L'officier donna Tordre à ses hommes de le suivre et se dirigea vers une porte entr'ouverte, qui donnait dans l'intérieur du couvent.

Mais Montfort, devinant les paroles du moine, vint se

placer sur le seuil môme de cette porte ; là, tirant son couteau de chasse caché sous ses habits, il se tourna vers l'officier en disant en espagnol :

— Malheur au premier qui passe !

L'officier mulâtre et les soldats reculèrent, Henri fit un pas vers eux, puis à voix haute :

— Trêve de perfidies, messieurs, et trêve de paroles ! Vous retenez ici prisonnières deux femmes nos fiancées. Où sont ces femmes?

— La colère égare mon frère, dit le frei. Le couvent de San-Antonio n'est pas une prison ; de saints moines ne sont pas des geôliers.

— Moine, reprit durement Montfort, oui ou non, voulez-vous nous conduire? Je vous préviens d'abord-, que peu m'importe votre habit, et que, si vous refusez, vous sentirez mon poignard.

Le moine joignit les mains en levant les yeux vers le ciel, et, se tournant vers l'officier qui restait impassible :

— Les soldats du Brésil sauront défendre la sainte foi, dit-il.

i Hais, sans hésiter, les dents serrées par la fureur, Montfort fit un pas sur le frei :

— Pour la dernière fois, moine, veux-tu nous conduire ? L'officier et les soldats étaient toujours muets. Le frei

Eusebio, car c'était lui, jeta sur eux, puis sur l'Européen, un regard rapide.

— Je vais, dit-il; mon- frère est dur pour un religieux sans défense.

— Je t'ai dit trêve de paroles ! Marche devant I

Mais à ce moment, l'officier brésilien intervint enfin.

— J'ai Tordre de laisser deux femmes prisonnières dans ce couvent, dit^l d'une voix hésitante.

Montfort, qui déjà suivait le frère, se retourna vers lui.

— Eh bien, essîiye, toi aussi, et suis-moi. Mais, sur mon honneur, le premier de vous qui seulement s'approchera d'elles, moine ou soldat, je le tue. Moine, passe devant !

Le frei, suivi de Montfort, puis de Paul, entra dans le couvent. L'officier voulut les suivre ; M. Merry l'arrêta.

Le Marseillais aimait la paix par habitude, mais il était brave à l'occasion.

— Vous reslereï ici avec moi, lui dit-il, et vous attendrez le retour de ces messieurs.

— Et de quel droit le senhor Merry donne-t-il des ordres à un officier du Brésil?

— Du droit de la raison, carisslmo amigo, reprit le Français en montrant au mulâtre un canon de pistolet, qu'il dirigeait contre lui, tout en souriant d'un air amical.

L'officier policial recula d'un pas, et les soldats qui étaient derrière lui firent un mouvement en arrière.

A ce moment, un cri aigu retentit dans le jardin à quelques pas des Brésiliens, et huit ou dix hommes nus, le couteau à la main, bondirent sur l'officier et les soldats. M. Merry reconnut Antonio et ses Mundurucus.

Les sauvages avaient tout calculé d'avance : leurs mouvements, le partage des victimes, les coups qu'ils devaient porter. Chaque homme avait sur lui deux Indiens qui, froidement, sans crier, le terrassèrent en l'étranglant. Vainement M. Merry voulut s'élancer pour sauver l'officier, le couteau d'Antonio entra dans la gorge de son ennemi , et la voix du vaincu s'éteignit dans un flot de sang.

Le MarseiUais se retourna vers les soldats, mais la féro-

cité des agresseurs âv^it déjà rendu sa pitié inutile : les quatre policiaux n'étaient plus que des cadavres.

: Sans s'inquiéter du Français, qui allait de Tun à l'autre avec un air consterné, les sauvages déshabillèrent froidement leurs victimes , qui s'agitaient encore dans les convulsions de l'agonie ; puis , le chef donnant Texemple , quatre d'entre eux se revêtirent des pantalons, des vestes et shakos des soldats , sans daigner prendre aux Uiorts le

i reste de leurs vêtements.

; Ânssitôt après, sur Tordre d'Antonio, les Indiens cache» rcQt les cadavres dans les broussailles du jardin.

Cependant Montfort et Paul , précédés du moine qu'ils suivaient pas sur pas, arrivèrent à la salle dans laquelle le missionnaire et les femmes étaient enfermés : ils reconnurent la voix du prêtre qui exhortait madame Gerny h la patience. Le moine ouvrit la porte lentement; mais»

' avant de la tirer à lui» il fit signe aux Européens de passer les premiers :

-- Va devant, lui dit Montfort, et souviens-toi de mes

I paroles.

La porte s'ouvrit : le frei entra, et, en même temps que lui, les deux Européens.

La joie des captives délivrées n'a pas besoin d'être racontée; mais, sans perdre un temps précieux, Montfort se tourna vers le moine, qui, muet de frayeur, restait debout dans la chambre :

— Maintenant, lui dit-il, conduisez-nous de suite, par la porte du couvent, sur la grande place. ,

Le frei Eusebio, suivi des Européens, arriva bientôt à la porte extérieure du cloître et l'ouvrit en disant :

— Que les bénédictions du ciel vous accompagnent, mes frères!

— Vous allez sortir avec nous, dit Montfort.

— Mais, moij frère... reprit le moine.

— Point de paroles ! Sortez, fermez la porte et donnezmoi la clef.

Le moine obéit en silence.

— Attendez là, dit le jeune homme. i Puis, entraînant ses amis à quelques pas sur la place :

— Le mieux, leur dit-il à voix basse, est de conduire l ces dames dans la maison du consul anglais. Elles y seront aussi en sûreté, qu'on peut l'êlre en ce pays. Paul, 1 vous savez le chemin; le consulat est à deux pas, allez-y de suite. Je rentre dans le couvent pour prendre M. Merry. i

— Henri! Henri 1 lui dit Clémence; il y a de la fureur dans votre voix. Venez, ou promettez-moi de ne pas frapper ce moine.

— Je vous le promets, dit Montfort. Et, en disant ces mots, il embrassa la main que Clémence lui tendait.

— Henri, dit Paul, veux -lu que je revienne vers toi?

— Non; reste auprès d'elles. Puis il se pencha à son oreille et lui dit'à voix basse : — Ne les quitte pas , quoi qu'il arrive, et ne t'inquiète point si je reviens tard.

Les Européens traversèrent rapidement la place, qui était déserte, et se dirigèrent vers la maison du consul d'Angleterre.

Montfort revint au frei, qui l'attendait toujours devant la porte du (iouvent :

— Rentrons, lui dit-il, et menez-moi vers M. Merry. Le moine obéit, tout en disant à l'Européen :

-« Je vous supplie» senhor; ol^st le frei Simao qui a

tout fait Je ne suis pour rien dans l'offense faite à vos dames.

— Est-ce que vous valez une vengeance? lui dit Montfort avec mépris. Conduis-moi vers le jardin de ton couvent.

Le frère guida silencieusement le jeune homme à travers les corridors du cloître, jusqu'au jardin.

Antonio et quatre de ses Indiens l'attendaient, couverts des dépouilles de leurs victimes : à la clarté incertaine de la lune, Montfort les prit pour les soldats, et, s'adressant à M. Merry :

— Où est Antonio? lui dit-il.

Le Marseillais montra les Indiens en silence. Cette scène d'horreur semblait l'avoir paralysé.

Mais les sauvages se prirent à rire tous ensemble, de ce rire enfantin qui les saisit parfois; seul, le chef, gardant sa gravité, dit à Montfort avec emphase.

— Les blancs sont sans yeux. Les Mundurucus sont une grande nation!

Henri comprit tout.

Le moine, effaré, jetait des yeux perdus tantôt sur les Indiens, tantôt sur les Européens.

Antonio alla vers lui, et, sans dire ufi mot, lui jeta brusquement les deux mains autour du col, comme pour l'étrangler :

— Ne le tue pas , cria Montfort en se dirigeant vers le frei, qui se débattait sous l'Indien.

— Les morts sont silencieux, reprit le chef.

— Bàillonne-le et attache-le.

— Tu le veux , dit Antonio. C'est ton ennemi , je te le donne.

Et, en achevant ces mots, il lâcha le moine^ qui à demi

suffoqué sous cette pression terrible, ne pouvait articuler une parole.

— Je n'ai que faire de lui, reprit Montfort; mais il criera! si tu le laisses libre.

— C'est vrai, reprit le chef. Et, dénouant la corde qui ceignait les reins du frei, il lui attacha les deux mains, puis, le traînant à demi, se dirigea vers un des arbres du jardin.

Le frei, cependant, suppliait Montfort t

— Au nom de Dieu, senhor, disait-il, au nom de notre commune religion , ne me laissez pas aux mains de ces hommes sans baptême. Ils me tueront.

Henri demeura impassible. Le Mundurucu attacha le moine à un arbre, puis se tournant vers ses Indiens '

«^ Coco , prends une des banderoles des fusils et bâillonne-le.

L'homme obéit, et les plaintes de frei fiusebio ne sortirent plus qu'à demi étouffées.

Montfort, cependant, racontait, à M. Merry la délivrance des prisonnières. Mais le chef l'interrompit brusquement en lui mettant une main sur l'épaule :

*— Antonio veut parler à son fils seul.

Henri s'enfonça de quelques pas avec lui dans le jardin.

— Écoute, dit Flndien : demain la ville brûlera, bien des hommes seront préparés pour les vautours. Va dans une maison sûre avec tes femmes. Pedro et les filles iront I avec toi. Si tu veux le sang d'un ennemi, parle, Antonio le prendra pour toi.

La voix du chef fit remonter subitement au cœur du jeune homme toutes ses pensées de vengeance.

— Les blancs se vengent aussi, dit-il. Veux-tu me conduire à la case du chef de police? Je l'ai juré.

Antonio regarda TEuropéen, et sa figure prit une expression indicible d'affection satisfaite.

— Mon fils est un homme , dit-il. Demain Antonio le guidera lui-même dans le sentier de la vengeance.

— Non, reprit Monlfort, — ce soir, — de suite.

— Partons, dit le Mundurucu. Mes jeunes hommes suivront leur chef.

Henri revint vers M. Merry et lui dit :

*- Je vous quitte, faites-moi Famitié de ne pas aller chez le consul anglais avant une heui% ou deux. Si ces dames ne me voyaient pas revenir avec vous, mon absence les effrayerait, et elles ont eu part suffisante d'émotions pour aujourd'hui.

— Où donc voulez-vous aller? dit le Marseillais. —Excusez-moi, mon cher hôte, vous le saurez demain $

ce soir, c'est mon secret et celui d'Antonio.

M. Merry partit; mais, comme lui-même l'a raconté bien des fois depuis ce jour, il partit à contre-cœur, et sa curiosité fut excitée à tel point, qu'il se fût engagé, — chose horrible I — à garder le silence un jour tout entier pour savoir le secret de son compatriote.

Antonio, précédé de ses hommes, qui marchaient isolément, sortit du couvent avec Montfort. Le moine, solidement attaché à son arbre, resta seul vivant dans le jardin désert.

Le chef, cependant, envoya un Indien à la découverte, en le chargeant de s'informer, dans la maison même du chef fie police, de l'endroit où le docteur d'à Cobra devait passer la soirée. Puis , afin d'attendre le retour de son émissaire, il offrit au blanc de le conduire du côté de Nazareth, dans la partie de la ville habitée surtout par des Indiens.

Décidé à la vengeance, résolu d'en finir avec son ennemi la nuit même, Montfort accepta tout. Le chef lui fit traverser presque entièrement Bélem. Plus ils approchaient du faubourg de Nazareth, plus la ville prenait comme un aspect sinistre. Des Indiens isolés ou allant par groupes de trois ou quatre hommes , passaient silencieusement par les rues, en jetant sur les lojas portugaises des regards menaçants; des Indiennes demi-nues, assises sur le devant des maisons, causaient entre elles à voix basse, et suivaient des yeux avec des rires moqueurs les blancs qui passaient. La tempête du lendemain était déjà dans l'air. Ainsi aux veilles fiévreuses de nos discordes civiles, on voit ruisseler par nos rues des hommes à faces sinistres ; des figures fauves, qui ne paraissent qu'aux heures fatales 1 effraies de malheur, mouettes d'orage vomies pour le mal et présageant la tempête.

Antonio conduisit le jeune homme dans une grande case située près de l'église de Nazareth, où se trouvaient réunis quelques Indiens de sa nation , et entre autres la famille du chef.

Le messager envoyé aux nouvelles revint bientôt, annonçant que le docteur d'à Cobra était à sa roçinha, en compagnie de quelques amis et du moine Simao.

Montfort partit avec les Mundurucus : le chef et quatre d'entre eux étaient toujours à demi vêtus des uniformes des soldats de police. Tous ensemble arrivèrent bientôt devant la roçinha du docteur. '

La maison, à demi cachée derrière des manguiers épais, resplendissait de lumière. Un grand jardin, mal planté, entouré de pieux irrégulièrement fichés en terre, environnait la maison.

— Attends» dit Antonio au jeune homme. Et^ sans se

donner la peine dé chercher la porte, le chef arracha da sol un des pieux qui formaient la palissade et pénétra dans le jardin. Les Indiens restèrent à cdté de TËaropéen.

Le Mandumcu revint quelques minutes après :

— Ils sont six, dit-ily mangeant et sans armes. Viens» j'entrerai avec toi.

— Non, je veux entrer seul. Je ne veux que le docteur. Si les autres interviennent» tu viendras.

— Ton ennemi est à toL Fais selon la coutume de ta tribu.

Montfort traversa le jardin et arriva sans être vu devant une maison bien éclairée, dont toutes les portes ouvertes laissaient voir l'intérieur. Dans une grande salle nue, trois femmes mamalucas et mulâtresses se berçaient aux hamacs en riant avec des éclats de voix. Dans une pièce voisine et communiquant à la première, six hommes à peine vêtus étaient assis à une table servie et buvaient. Le repas touchait à sa fin, car les convives ne mangeaient plus. On voyait çà et là sur une nappe grossière, des plats en faïence bleuâtre, qui gardaient encore des restes de poissons et de viandes mal préparés. • Quatre ou cinq grands frasques * portugais vides attestaient les libations des convives, et les taches bleuâtres de la nappe indiquaient la qualité du vin.

Deux nègres silencieux se tenaient immobiles au fond de la pièce.

Un homme à la face violacée avait la parole; Thistoire qu'il contait devait être plaisante, car ses auditeurs riaient,

1 Le frasque portugais est géuéralement de forme carrée, de verre noir^ et conUent deux litres.

31 4 L'kMAtom

et, selon lotite apparence, la joie des mtîlâtfesses voisiner provenait de son récit. Montfort reconnut trois des con?ives : le docteur d'abord, qui paraissait moins aviné que les autres, puis le promoteur public, l'aide de camp dû président, et deux cadets brésiliens.

Henri s'approcha davantage , et les paroles ârrttèf ent distinctes à son oreille. Le frei Simao, cat c'était lui, contait à ses auditeurs les charmes des deux Françaises et ses espoirs nocturnes.

Monlfort s'assura de son (îouteati dé chasse bottclé à sa ceinture, sous sa veste, et sortant de sa poche un pistolet à deut coups, il entra dans la salle par lapotte, qtii était ouverte et de plain-pied sur le jardin.

Le moine se tut en voyant venir urt Inconnu, et les autres convives regardèrent le jeune homme avéC des yeut étonnés. Mais le chef de police devint livide.

Henri s'avança lentement : il était pâle, les cheveux en désordre; son regard rayonnait d'un éclat sinistre ; ses lèvres étaient serrées : tout son visage respirait une fureur froide et implacable. L'ange des ténèbres était en lui. Il étendit un bras menaçant vers les convives :

— Écoute, lui dit-il, et vous qui êtes avec lui, écoutez aussi. Ce matin, dans le cachot des lépreux, je t'ai juré sur mon honneur de ne pas quitter ta terre sans vengeance. En France, nos paroles sont sacrées. Tu vas mourir. Si tu as un Dieu, prie.

Et le jeune homme arma lentement son pistolet, puis attendit.

Les mulâtresses de la salle voisine arrivèrent curieusement et se prirent à regarder sans entrer^

Le frei se leva de table le premief et courut vers la porte.

Les autres conviés du chef de policei hébétés de vin bleu» regardèrent Montfort avec de gros yeux fixes, quicompre- DaieDt peu à. peu» et» peu h peu» s*effaraient de crainte. Deu prirent bientôt le parti de suivre le moinç» les deux autres restèrent assis.

Mais Je docleur glissa de sa chaise jusqu'à terre , et tomba sur les genoux en levant les mains vers son ennemi : ses lèvres balbutiaient d'effroi , et il murmura en portugais :

— Grâce» grâce, Franceze I grâce au nom de votre nation» au nom de votre roi ! Je suis catholique comme vous ; grâce» au nom de notre Sauveur; grâce I je te servirai; je serai ton esclave. Tu prendras tous mes reis, ma maison, tout; grâce!

Demi^renversé en arrière» le dos accoté â son siège» parlant à paroles coupées» le mulâtre supplia ainsi Mont* ibrt pendant une minute presque entière.

Ce dernier l'interrompit enfin :

— Ne vois-tu point que le temps passe ? Prie donc avant de mourir.

Mais» si loin que la colère emporte, si juste que soit le châtiment, nul à qui reste une âme» ne tue froidement son ennemi» s'il supplie sans te défendre.

Henri chercha des yeuit une arme, pour la jeter au mulâtre.

A 06 moment le moine rentra, la figure renversée, en criant :

-- DeosI DeosI ai de mimi -^ Dieu! Dieu! ahl malheureux que je suis I

Puis il se jeta sur une chaise et continua de crier en pleurant. Ceux qui avaient essayé de fuir rentrèrent derrière lui.

Quelques Mundnrucus, éclairés par la lune» appararent en dehors près de la maison; le docteur aperçut des uoiformes de soldats ; l'espoir reparut dans ses yeux, et il se redressa à demi en criant : — Au secours ! à l'assassin! à l'assassin!

Sans entrer» les sauvages arrivèrent jusqu'à la porte de la salle, et restèrent là impassibles. Leurs corps rouges et nus , çà et là vêtus d'un lambeau d'uniforme , parurent éclairés par les lampes du festin. Le misérable perdit de nouveau l'espoir, et recommença ses prières.

Montfort s'était retourné aux cris du moine ; il aperçut les Indiens qui portaient leurs longs sabres d'abatis attachés autour de leurs reins :

— Antonio, dit-il, donne-moi deux sabres.

Le chef prit deux sabres à ses honmies et les tendit silencieusement au Français. ,

Le jeune homme les prit et lui remit son pistolet; puis, revenant au docteur qui était toujours à terre, mais silencieux, il lui jeta l'un des sabres en disant :

— Tiens, misérable, lève-toi et défends-toi!

— Piedadel senhor, piedade! je ne sais pas me battre.

— Défends-toi, te dis-je, ou je te livre aux Indiens.

— Non, non ; grâce ! grâce !

Tout en disant ces mots, le misérable s'était à demi relevé, comme pour se rapprocher du blanc et l'implorer mieux ; tout à coup, ainsi qu'un reptile qui se dresse, il fut debout et se rua sur Montfort lo sabre en avant.

Mais si perfide que fût le bond du mulâtre, Henri eut le temps de se jeter de cdté, tout en présentant la pointe de son arme à son ennemi. L'élan du docteur était désespéré, furieux ; sa poitrine à demi nue rencontra le sabre, et la lame tranchante y entra profondémenti II recula en poos^

lES RÉVOLTÉS DU PARA 317

santnncri de douleur. Monttbrt retira vivement son arme pour se remettre en défense ; mais le docteur, roulant des jeux égarés» laissa tomber son sabre et s'affaissa sur luimême.

Aussitôt, comme s'ils n'attendaient que ce signal, les Indiens entrèrent par bonds dans la salle, et se précipitèrent sur les autres convives , qui suivaient silencieux la latte du docteur et de l'étranger.

Le moine fut frappé te premier; l'un des Indiens, armé d'une demi-pique d'abordage qu'il avait gardée de Marajo, le cloua contre la muraille. Les autres furent tués à coups de sabre par les Indiens.

Monlfort cependant regardait son ennemi, qui se tordait en gémissant ; mais les cris des autres victimes détournèrent son attention , et il aperçut, à une extrémité de la salle, le nègre du chef de police, celui-là môme qui l'avait tiré de la Léproserie. L'esclave, assailli par Antonio, avait déjà reçu plusieurs coups de sabre, et, tombé sur les genoux, levait ses bras au-dessus de sa tète pour retarder la mort. Le jeune homme fut près de lui d'un seul pas, et, saisissant le bras du chef, qui se baissait cherchant des yeux Tendroit mortel :

— Ne le tue pas, cria-t-il, c'est mon esclave 1

— C'est bon, reprit l'Indien; et il laissa le nègre à terre; puis, altéré de sang, il chercha des yeux dans la salle de nouvelles victimes.

Monlfort aida l'esclave à se relever. Le malheureux avait le dos et les épaules couverts de blessures. Henri le fit entrer dans la pièce voisine, où les mulâtresses, gardées à vue par deux Indiens, se tenaient éperdues de terreur; il les appela, en leur disant de soigner le nègre, qu'il fit asseoir dans un hamac.

318 L*AMAZONB

^ Ce n'est qu'un noir, dit Tune des femmes; cela ne vaut pas.

L'Européen haussa les épaules et lui dît sévèrement :

— Obéis I viens soigner cet homme.

Les trois femmes entourèrent le blessé» et se mirent à laver, puis à panser ses blessures.

Henri rentra dans la salle. Le docteur respirait encore et le reconnut; les Indiens n'avaient pas voulu toucher à la proie du blanc. Mais la main defla mort était sur le misérable ; ses yeux étaient éteints à demi , et une écume sanglante sortait de sa bouche enlr'ouverte.

Quant aux autres, tous étaient morts. Les cadavres gisaient sur le plancher de la salle et le sang sortait encore de leurs blessures béantes : le sol, les murs, la nappe du festin, tout était taché de sang. Les Indiens, cependant, assis autour de la table sur les chaises de leurs victimes, buvaient froidement les restes du vin contenu dans les frasques.

Montfort sortit ; le chef vint le retrouver.

— Que mon fils dorme en paix, dit-il, ses ennemis sont morts. Deux de mes hommes vont te conduire en ville. Cette nuit, Pedro le fils, et les filles iront rejoindre tes femmes.

Le jeune homme revint à pas lents à la demeure du consul anglais. Il entra dans la salle.

La curiosité de M. Merry n'avait pas su résister, et il était venu au consulat en compagnie de M. Sharp, afin de savoir si Montfort était de retour. Les Européens étaient dans une inquiétude croissante sur le jeune homme : ils connaissaient sa nature froidement fougueuse, passionnée avec réflexion , capable d'affronter la ville entière pour accomplir une résolution prise.

En le voyant arriver, pâle, la figure défaite, avec du sang sur ses vêlements, ils le crurent blessé, et se précipitèrent à sa rencontre. Mats Montfort les rassura.

— Henri, lui dit Clémence, presque sévèrement, vous m'aviez promis de laisser en paix ces moines. Qu*avezvous fait?

— J*ai tenu ma parole, dit-il; Paul a. dû vous dire que j'avais promis au doôteur de le retrouver. Je Tai retrouvé. Mais je vous supplie, Clémence, ne parlons plus de cet homme, et ne me regardez pas ainsi de vos grands yeux sévères, vous savez bien que je ne suis pas un assassin.

Madame Cerny se tut et lui tendit la main. Mais M. Merry et le consul insistèrent pour tout savoir, dans Tintérét général.

— Des bruits sinistres courent par la ville, dit le consul On prétend que, cette nuit même, les cabanes vont attaquer Bélem. L'assemblée provinciale est réunie. Les troupes sont consignées dans les casernes. Toute la ville est en rumeur. Déjà quelques Brésiliens ont été chercher asile sur les bâtiments de la rade. Alfandega et sa femme m'ont fait demander de les recevoir cette nuit. Que font vos amis les Indiens? D'où venez- vous avec eux?

Montfort raconta brièvement ce qui s'était passé, depuis son départ du couvent. M. Merry sortit avec le consul, afin d'engager les Anglais et les Français de la ville à se réfugier au consulat. M. Sharp partit à bord pour veiller sur son navire, qui déjà renfloué, mais mouillé près de terre, était exposé à tous les dangers d'une surprise.

lie Me die U ville, — Le diépArt. — Ea meri.

LaiMez-moi seul, allez! je yeux sentir aussi Ce qa'il tient de donleur dans une heure infinie ; Homme de désespoir, mon coite est l'agonie, Mon autel à moi, c'est ici.

Lama&txnb,

Les Européens passèrent la nuit sur pied, dans la maison du consul anglais.

Pedro, le gendre du chef, et les deux Indiennes arrivèrent avant le jour. Les blancs les accablèrent de questions diverses pour connaître les résolutions d'Antonio et de ses Mundurucus ; mais l'Indien et les deux femmes se bornèrent à répondre :

— Le chef nous a dit : « Allez avec les^blancs de Tautrc terre, et empêchez qu'il leur soit rien fait. » Nous sommes venus.

M. Merry était au supplice, moins par la crainte d'une révolution que par l'idée de pouvoir savoir et de ne savoir pas : à force de prières, il décida Clémence à interroger les Indiennes. Mais elle ne fut pas plus heureuse que les autres , et tout ce que les Européens tentèrent pour apprendre, échoua devant la muette gravité des sauvages.

Le matin avant le jour, on entendit quelques coups de feu isolés, et on aperçut une lueur immense, qui paraissait provenir de la caserne des soldats de police. Mais le feu dura peu de temps, et les Européens ignorèrent la cause

de l'incendie, quoique supposant avec raison que les Indiens n'y étaient pas étrangers. Le consul, dans l'intérêt de ses protégés, leur avait défendu de quitter sa demeure, ^oi qu'il arrivât, et malgré les appels, qui ne pouvaient inanquer de lui être adressés de la part des autorités de

ville.

Tous les étrangers, qui n'avaient pas été chercher un ïïefuge à bord des navires sur rade étaient venus pendant lannit, on arrivèrent dans la matinée, à la demeure du consul anglais ; quelques Brésiliens vinrent également se îéfugier à l'abri de son pavillon. Dès six heures du matin, Hifl jour, la maison consulaire renfermait plus de deux icents personnes de tout âge et de tout sexe. Le consul jdislribua aux hommes valides les armes qull possédait, et on attendit ainsi les événements.

' Vers huit heures, des coups de feu répétés retentirent dans la direction de la place de la Poudre, et bientôt un ^de de camp du président arriva à pied, tout essoufflé, prévenir le consul d'Angleterre que les Indiens s'étaient (révoliés ^ Nazareti) , et que les cabanos, montés sur une vingtaine de barques, arrivaient par le Guama. Son Excel- BQce demandait par lettre au consul, s'il ne voulait pas lûloriser ses nationaux à s'armer, et le priait d'engager ^ amis les Français à défendre l'ordre contre les in-

Tandis que le consul d'Angleterre écrivait une réponse ^Q président, l'aide de camp racontait aux Européens les premiers incidents de la lutte engagée. La terreur avait tent sa vanité provinciale, et il exposa avec sincérité la situation terrible de sa ville, attaquée par trois ennemis œuts, les cabanos, les Indiens de Nazareth, et les lundarucus leurs alliés.

322 l'amazonb

Les Munduracus avaient commencé seuls, sans s'in< guiéler si les Indiens de Nazareth et les cabanos les sai« vaient ou non. i

Le hasard avait appris à l'aide de camp lenr féroce attaque* Aux premières lueurs du jour, un soldat de police était venu, tout sanglant, dire au président le meurtre de ses camarades et Tincendie de sa caserne. Cet homme, échappé par miracle à la fureur impitoyable des sauvages^, ftvait assisté à toutes les péripéties de la lutte et les avag fdnsi racontées :

« Vers quatre heures du matin, il était de garde à ta porte de sa caserne, lorsque deux Indiens, à demi couverte d'uniformes, l'avaient assailli brusquement, renversé el laissé pour mort d'un coup de sabre à la tête. Mais la fraîcheur de la nuit et le sang même qu'il perdait Tavaienl rappelé à lui, et il avait vu les Indiens entrer un à UQ dans la caserne, par la porte qu'il était chargé de garder.

ï> Le pauvre Tapuya n'était pas du régiment d'Auvergne : «r- comprenant une mort certaine s'il parlait, il avaii simulé la mort.

)) Les Indiens, au nombre de cinquante environ, diversement armés, presque tous nus, avaient disparu dans le^ profondeurs du bâtiment. Dix ou douze au plus étaient restés à la porte extérieure, en sentinelles.

p Bientôt il avait entendu des cris dans la caserne» crû de mort ^i de détresse; et puis quelques soldats échappés aux sauvages étaient venus pour fuir; mais la porte était étroite et les fugitifs ne se présentaient qu'un à un. Les Indiens en attente les avaient égorgés sans pitié.

» Enfin les cris de l'intérieur avaient cessé, et il avait vu ressortir les meurtriers, tous vêtus d'uniformes de po*

LES RÉYOLTÉâ DtJ PARA 323

ice, armés des armes de leurs victimes. QuelqueS-tins

rentre eux étaient montés sur le toit du bfttitoent et f

iTaient mis le feu de différents côtés. Puis tous ensemble!

traient entouré à distance la casertie Incendiée, et, à 1&

benr des flamilies, il avait reconnu qilel(|ueâ-uns de èé»

amarades blessés, fuyant par les portes ou leè fenêtres,

Ms tombant sous les coups des incendiaires.

r> Le toit ayant brûlé tout entier, le feu slvait Cessé. Les

t vingt hommes qui habitaient la caserne aVec lui

lent tous tués sans doute, car aucun soldat ne sortait

rmais. Les meurtriers prirent le chemin du faubourg

Nazareth. Alors seulement, libre dé fuir, mais chance-

Il de sang perdu, de brûlures et de frayeur, il était terni,

kol bien que mal, jusqu'au palais raconter la mort de ses

les.»

' Les nouvelles des cabanes étaient moins affreuses, noiaM pas sinistres encore. Un transfuge de leur camp d'Igarapô* ïirim était venu dans la nuit, annoncer leur arrivée pro*

aine. Douze à quinze cents hommes de toutes raées, ss de pillage, vivant depuis plusieurs jours ùùm lé

lenrlre et dans l'ivresse, devaient patrtif par la marée de

tnuit pour entrer dans la ville avant huit heures du mar* Et, en effet, leurs premières barques arrivaient devant Guama. Au moment où il parlait, les cabanos peut-être Niellaient pied à terre devant Tarsenal, dans la ville mômel Enfin, le faubourg de Nazareth, contenant environ trois ttnls Indiens, était en pleine révolte, et tous les cabarefers portugais de celle partie de la ville avaient été tués* îïais lès Indiens, trouvant les lojas abondamment garnies ^eiaQa, s'étaient mis à boire, selon leur coutume, et laiî^ saient de ce côté quelque répit & la cité.

Pour résister à tous ces ennemis, le président avait, est vraiy trois mille hommes de garnison ; mais dans c nombre la garde nationale était comprise pour cinq cenl Hommes; et comme les Indiens la composaient presqu seuls, on ne pouvait compter sur elle. Quant aux troi cents officiers blancs qui la commandaient, ils étaient dis perses par la ville : et, d'ailleurs, ajoutait Faide de camp ce n'est pas leur métier de se battre contre des sauvages ils ne quitteront pas leurs maisons.

Restaient les deux mille cinq cents soldats ; mais cem de la police, les plus belliqueux de tous, étaient morts Les autres, réunis sur les places de la Poudre et du Palais, ne restaient en armes que par crainte, et, selon toute apparence, au premier choc des révoltés, ils se débande raient pour se ranger parmi eux. Déjà leurs chefs môme, perdaient la tête, et le commandant des armes, saisi d'effroi, était venu se réfugier dans le palais présidentiel. L'unique espoir était dans les soldats allemands engagés au service du BrésiL^,,.^,^^'^

Et la peur prenant le malheureux officier, il disait aux Français :

— Revenez avec moi au palais, senbores. Le seul nom de votre nalion suffira pour donner du courage aux sol-| dats et effrayer les révoltés. Venez, nous vous payerons' bien, et, pour ma part, je regretterai toute ma vie de vouSj avoir fait arrêter.

Paul et Montfort écoutèrent, sans répondre, les terreurs et les tardifs regrets de leur ennemi repentant. i

Mais, sur ces entrefaites, le consul rentra avec sa lellre : | en substance, l'Anglais y déclarait à Son Excellence, i comme consul d'Angleterre, et au nom de tous les élran- [ gers résidant au Para, dont il se constituait le représentant: i

Qu'étrangers à la ville et au Brésil, ni lui ni aucun des siens ne pouvaient se mêler aux querelles intérieures de ses habitants;

Qa*en conséquence, il refusait, pour lui comme pour eux, toute participation directe ou indirecte à la lutte engagée, son devoir étant de rester neutre;

Qu'au nom de Sa Majesté Britannique et comme conséquence de la neutralité gardée parses nationaux, il protestait, dés aujourd'hui, déclarant le Brésil tout entier responsable des dommages, qui pourraient résulter de la lutte ;

Qu'au no'm de l'humanité il déplorait, d'ailleurs, le combat engagé et faisait les vœux les plus sincères pour la pacification de la province. y

L'aide de camp partit avec cette lettre. Vingt minutes

après, le président lui-même arriva.

I II venait, au nom de l'assemblée provinciale, et en son

i nom, proposer aux étrangers de prendre du service à dix

mille reis de paye par homme et par jour, et aux deux

Français en particulier de se mettre à la tête de toutes ses

troupes, et notamment des soixante Allemands, qui occu-

I paient la caserne de la Mercé, près la douane.

Le consul fut inflexible. Les deux Français, pressentant i les demandes du président, s'étaient retirés dans le jardin I aussitôt après son arrivée, afin de n'avoir pas à refuser.

Mais Son Excellence vint les y chercher et réitéra ses , prières en y joignant des offres positives d'argent, que son

aide de camp n'avait fait qu'indiquer.

Ils refusèrent : vainement le président insista, pria,

leur prit la main avec des paroles amies, parla de leur

donner un conto de reis, puis augmenta la somme, et finit

par la doubler, comme un maquignon qui marchande un

cheval.

396 l'àmazonb

Montfort lai dit :

— Le senbor président s*abiise ; ce n'est pas la emitume des Français de se battre pour de l'argent ; Votre Excellence perd ici un temps précieux. Sa querelle n*est pas la nôtre.

Et, en effet» qu'importait cette lutte aux deux Européens? que leur importait la chute ou le triomphe des uns comme des autres? Ils aimaient les Mundnrucus, qui, par deux fois, les avaient sauvés; mais leur froide férocité les faisait frémir, et leurs alliés, les cabanes, leur inspiraient une horreur profonde. Quant aux autres, — les autorités de la ville et les loglstes portugais, — que leur importait cette société, vermoulue avant de naître, qui avait tous les vices de FEurope sans ses vertus?

Étrangers à ces hommes, à leurs mœurs, à leurs passions féroces ou viles, leur préférence ne savait, de dégoût, où se poser : sur ces macaques de civilisation qui allaient mourir, ou sur ces fléaux vivants, qui venaient les écraserT Et, s'il leur eût fallu, de par force, prendre parti dans la bataille, condottieri dédaigneux, ils eussent joué toat d'abord à croix ou pile, le choix de leurs alliés.

Les heures cependant tombaient lentement : comme elles tombent, quand on entend les clameurs du combat sans se battre. Des coups de fasil, tantôt solitaires, Uniôt par masses confases, retentissaient à bruits sinistres. Les cloches des églises sonnaient des glas lugubres. De loin en loin, des cris isolés traversaient l'air, cris de mort ou de triomphe, cris sanglants qui donnaient la fièvre aux uns, le tremblement aux autres.

Montfort et Paul avaient la fièvre. Chauds encore des luttes sanglantes de la patrie, ils ne savaient pas, comme le disait Henri, entendre ainsi la poudre sans en respirer.

Os erraient par la maison consulaire, du jardin aux salles» inquiets, tournant sur eux-mêmes, comme des fauves en cage. M. Merry aussi voulait voir et savoir. Enfin, impatience et curiosité, tous trois, d*un commun accord, résolurent d'aller voir, et, après avoir prévenu le consul, ils s'en allèrent par la ville. .

Des coups de Ifeu retentissaient sans trêve du côté de la place de la Mercê et du palais du président En certains endroits, et surtout au-dessus du faubourg de Nazareth, surgissaient dans l'air des flammes ou des fumées subites. Les EnropëenS pénétrèrent au centre de la ville. Les mai^ sons étaient fermées et les rues désertes.

Us allèrent vers Nazareth, et bientôt ils virent subitement, à l'angle d'une rue, des cadavres de blancs étendus sur la terre; une maison de loja portugaise brûlait lentei&ent; et près de là, sur une place, des Indiens demi-nus^ ivres à tomber, dansaient au son des guitares et des tambours de basque.

L'aide de camp avait raison; de ce côté la lutte était finie. Antonio et ses amis de Nazareth avaient tiré des policiaux, pois des Portugais la sanglante vengeance qu'ils Volaient prendre : désormais tout entiers à l'eau de feu, ils OQbliaient dans l'ivresse et leurs alliés les cabanes et lenrs colères éteintes.

Au palais du président, les coups de feu isolés qui reten<> essaient révêlaient une lutte faible, mais persistante. Les Européens se dirigèrent de ce côté. Deux ou trois Brésiliens qui fuyaient les engagèrent h ne pas avancer davan- %, et leur donnèrent quelques nouvelles.

Les cabanes avaient débarqué sur la place même du palais, et de là ils s'étaient répandus dans les maisons, où ils faisaient main basse sur les habitants, comme dans

une ville prise d'assaut. Le président et ses aides de camp venaient d'être tués; le malaeureux chef de la province avait vainement voulu empêcher les troupes de se disperser à l'arrivée des révoltés.' Au prenner coup de feu, quelques soldats belliqueux avaient déchargé leurs fusils en l'air; mais la plupart s'étaient sauvés dans toutes les directions, jetant par les rues uniformes et fusils, puis se joignant aux cabanes, qui grossissaient ainsi d'instant en instant. Alors le président avait voulu haranguer les révoltés; mais saisi, ballotté au milieu de la foule, il avait été tué presque aussitôt. L'assemblée provinciale ne siégeait plus, et on racontait les morts isolées d'une partie de ses représentants.

Les Européens renoncèrent à s'engager davantage de ce côté, et tournèrent vers la place de la Mercê. Les coups de feu avaient à peu près cessé, et ils traversèrent celle partie de la ville sans rencontrer de révoltés. Mais subitement, de la grande rue de la Cadeia, déboucha sur la place une colonne de cabanes , nombreuse et pressée comme des mouches amoncelées. Les révoltés se dirigé' rent en désordre vers une caserne placée près de la douane.

— C'est là que sont les Allemands, dit M. Merry à ses compatriotes. La lutte sera sérieuse.

En effet, à peine arrivés au milieu de la place, les cabanes tirèrent trente ou quarante coups de fusil dont les balles frappèrent contre les murs du bâtiment. Aussildt, de toutes les issues de la caserne attaquée, des coups de feii bien dirigés partirent, et quinze ou vingt révoltés toiii' bèrent. Leur foule hurlante se rua, comme des moulons effarés, dans les rues adjacentes, et cinq ou six fuyards passèrent en courant devant les Européens.

— Voyez, dit M. Merry, il y a soixante Allemands dans

le (inartel : s'ils le veulent, ils tiendront tête à la ville enlière.

Quelques coups isolés, tirés tantôt des angles de la p]ac(% tantôt de la caserne, annonçaient la continuation de la lutte. Quelques balles vinrent sifQcr aux oreilles des Earopêens.

— La mort est une vieille aveugle, dit M. Merry à ses compatriotes. Parlons.

Tous trois en avaient assez, d'ailleurs, de ce triste spectacle d'hommes s égorgeant, comme des Lêles fauves dans un cirque, pour un peu d'or, de vin ou de liberté : pour an prétexte ou pour un autre. •

lîs rentrèrent. Le consul anglais avait coloré leur départ é'an prétexte plausible, et leur absence avait à peine été remarquée. M. Merry se donna la joie de raconter comme à visu tout ce qu'il avait entendu ou supposé; mais Tarri\ée subite de M. Sharp retira la parole au Marseillais. Le brave capitaine venait annoncer à ses passagers que s'ils voulaient partir le soir même, il avait pris ses dispositions pour mettre à la voile pendant la marée prochaine.

Les Français ne pouvaient croire à cette heureuse nouvelle. La veille au soir encore, le capitaine parlait de deux jours d'attente au moins; mais M. Sharp déclara de nouveau qu'il était prêt à partir.

— Les bruits d'hier et les meurtres d'aujourd'hui sont venus changer mes projets, dit-il. Avant tout, il me paraît prodent de ne pas. rester ici. J'ai trouvé quarante passagers pour Maranhao. Les voies d'eau de la Caroline sont aveuglées. J'ai pris du lest et fait mon eau celte nuit même. D'ici à deux heures, j'aurai prévenu tout mon monde, réglé toute chose avec M. Merry. Si, à la nuit tom-

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bante» vous voulez embarquer, à sept heures je serai sons voile,

La Caroline devant repartir bientôt, les Français n'avaient porté à terre que quelques effets à leur usage. Us jugèrent prudent de les abandonner» la maison de M. Merry et la leur étant de l'autre côté de la place de la Mercii c'est-à-dire dans le quartier occupé par les révoltés.

Le reste de la journée se passa en adieux et en lettres d'adieux. Montfort écrivit au fazender, Clémence à Hariquinha, qui n'était pas venue à la maison consulaire. H. Sharp retourna à son bord. M. Merry fit quelques épl« très pour France, où il avait toujours etplusquejamai» l'intention de retourner. L'Anglais chargea le capitaine d'une lettre pour un b&timent de guerre anglais qui devait se trouver à Maranhao. Le consul était d'ailleurs assez calme sur les suites de la révolution, quant à ses m* tionaux. Lors de la première invasion de la ville par Ibs cabanes, sa maison avait été respectée par tous les partis, et il se sentait en état d'imposer encore aux révoltés.

Enfin, vers le soir, le maître Halcontent, avec six matelots, vint prévenir les Français que le grand canot de la Caroline était à quai, pour conduire les passagers à bord. Les marins avaient l'air aussi calme que si le Para n'eût pas été en révolution; on les vit arriver, marchant comme ils marchent à l'étranger, tenant toute la rue, le chapeau sur l'arrière, toisant les hommes» reluquant les cabarets et les femmes.

Le maître en tète» ils venaient de se promener à travers toute la ville.

Les coups de feu avaient presque entièrement cessé; les révoltés s'étaient installés souvent de force, parfois de gré, dans les maisons de la basse ville; leurs postes avanoés

donnaient la main aux Indiens de Nazareth : sans les cadavres des Portugais qui jonchaient la cité, quelques mai* sons qui fumaient encore, et la solitude morne des mes qu'ils n'occupaient pas, on eût pu croire, au bruit de leurs pitares et de leurs chants d'ivresse, que la moitié de la ville se préparait pour une nuit de fête.

Le consul, fidèle à ses devoirs, resta au consulat. M. Merry voulut accompagner ses compatriotes jusqu'au navire. Montfort pria Pedro de venir à bord. Avant de quitter l'Indien à jamais, pensait-il, le jeune homme voulait loi donner, pour Antonio et pour lui, quelques armes à leur fantaisie. Clémence et sa fille chargèrent M. Merry de distribuer wsu, deux Indiennes une partie des vêtements restés à leur demeure.

Tous ensemble partirent enfin et s'embarquèrent pour aller retrouver la Caroline mouillée au large du fleuve, à plus d'un kilomètre de la ville. La nuit était venue, pleine. Des nuages noirâtres, lentement chassés par le vent, voilaient par instants la clarté de la lune équatoriale. M. Merry félicitait ses amis des dangers multiples auxquels la Providence les avait soustraits, et, plaisantant les deux couples futurs, leur présageait dans l'avenir toutes les joies de la famille et des ampurs permis. Le canot, ballotté par les flots, tanguait aux lames, montant et s'abaissant.

Tout à coup, du côté de la Hercê, des coups de feu résonnèrent, tirés sans ordre. La caserne était attaquée de nouveau, sans doute, car, bientôt après, on entendit une décharge régulière, puis deux ou trois coups solitaires, les derniers de la lutte.

Montfort, assis près de madame Gerny, derrière elle, entendit quelques bruits, comme de balles qui sifflenL II détourna la tète pour regarder derrière lui, vers la viU&

En se retoarnant, il ne vit plus Clémence; d'un regard ri fouilla le fleuve; sous la lune voilée, les flots déferlaient sombres : une forme confuse s'engloutissait contre le canot, dans le fond d*une vague.

Il se jeta à Teau en poussant un cri, qui s'éteignit dans les flots. Le fleuve avait h peine huil pieds de profondeur : il rencontra le fond presque aussitôt, et ses mains tendues | labourèrent le sol. D'un effort il remonta à la surface et regarda : il vit le canot, emporté par le courant, à vingt mètres de lui, puis rien que des flots. A travers l'eau, dans ses oreilles, il entendit vaguement les cris des matelots qui s'efl^orçaient d'arrêter. Il plongea de nouveau : de nouveau ses mains ne heurtèrent que le sol. Cette fois il resta sous l'eau deux minutes, changeant de direction, les | yeux vainement ouverts, les mains tendues, crispées, cherchant...

Gomme il remontait pour respirer et voir, il sentit au- 1 dessus de sa tête une étoffe flottante qu'il saisit; c'était la j robe de Clémence et Clémence elle-même.

D'un bras il Tétreignit à la taille; puis, plaçant sa tête sous cette tête penchée, qui retombait au flot, il nagea vers le rivage.

Un de ses pieds rencontra le fond, et ses mouvements étaient si violents, qu'il s'aperçut plus tard que deux de ses doigts s'y étaient dénudés. Il ne le sentit même pas. Enfln, ce flot mouvant qu'il refoulait ne lui monta plus qu'aux épaules. Il marcha, traînant son aimée, soutenant sa tête au-dessus des eaux.

Le désespoir décuple les forces. En trois minutes il fut sur le quai. En face de lui, un rayon de lumière sortait d'une loja mal fermée. Il courut et frappa. La porte ne s'ouvrit pas au gré de sa frayeur impatiente; il l'enfonça

de l'épaule, entra sans regarder, sans parler, et posa le corps sur le comptoir.

Là, se courbant avidement, il la regarda, se disant qu'elle ne pouvait être noyée si vite; mais au sommet du front, un trou sanglant révélait le passage d'une balle.

Monlfort prit à deux mains cette tôle adorée qui ne respirait plus et l'embrassa sur les lèvres. C'était le premier, c^était le dernier baiser; puis il s'assit près de sa morte, les yeux nxes. Il a dit depuis que tout un jour, — vingtquatre heures, — il était resté sans parler, sans manger, sans comprendre rien, sinon qu'elle était morle.

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