MICHEL LÉVY FRÈRES, L1BRAIRES-ÉDITEURS
aUE YIVIEIf^E^ 2 BIS
— Reproductioii et traduction réaenrées. —
LES
Ei'arBiAienrf le navire , le àépmriB
i Mais que diable allait-il faire dans cette galère 7
Molière.
Dans les premiers jours du printemps de Tannée 18.., on pouvait lire rafQche suivante sur les murs des principales rues de Bordeaux :
« Le 1" mai, sans relard, le superbe navire la Caroline^ capitaine Sliarp, partira pour Maranhao et le Para (Brésil). La solidité et la marche supérieure de ce navire, l'habilelé bien connue de son capitaine, les chambres spacieuses destinées aux passagers, et les approvisionnements considérables de vivres auxquels MM. Jean Gavilan et Compagnie, armateurs, ont donné tous leurs soins, promettent une traversée sûre, rapide et agréable. »
s l'amazone
Et depuis deux mois les journaux de la capitale et ceux . de Bordeaux reproduisaient sans relâche la menteuse affiche, si bien que dans la dernière quinzaine d'avril, les passagers afQu^ient au bureau des armateurs de la Caroline.
Les armateurs de ce temps étaient les arbitres souverains des voyages transatlantiques : la vapeur et la concurrence n'avaient pas encore plié leurs instincts mercantiles, et si quelques-uns exerçaient leur monopole à prix modérés, d'autres, au contraire, profitaient à outrance des beaux jours commerciaux qui leur restaient. L'armateur de la Caroline était le plus âpre de tous.
Sur le quai , au premier étage d'une maison de triste apparence, dans une chambre mal éclairée, à une table chargée de papiers et de; livres de commerce, se tient ud petit homme propret et tout de noir habillé. Son crâne nu aux tempes clairsemées de cheveux blonds grisonnants, sa face pâle, son nez crochu, sa bouche sans lèvres, son menton frais rasé sortent de sa cravate blanche, comme une tête de vautour, reployée sur son col chauve, sort de son corps emplumé ; c'est l'armateur Jean Gavilan.
Certes, on ferait vainement Bordeaux et tous les ports de France avant de trouver trafiquant plus habile et plus rapace. Nul mieux que lui ne sait prendre le passager dans la glu de ses promesses et rançonner à prix inégaux tous ceux que ses réclames pompeuses et leur mauvaise étoile conduisent à son échoppe. Les plis de sa face, arrangés en sourires, se creusent plus ou moins, selon le chaland qui arrive, et s'il le croit riche, décidé à partir, son prix et sa politesse sont à la hausse. C'est mille francs pour le passager recommandé ou connu, à l'aspect duquel il se lève le bonnet à la main, la plume h l'oreille, et qu'il honore de sa tabatière en le faisant asseoir. Son na-
LkS .MÉTIS DE LA SAVANE 3
vire est si bon, les chambres si belles, le vin si généreux I Mais il baissera son tarif jusqu'à six cents francs pour l'inconnu qui ne vaut ni une chaise, ni une prise, et qui menace d'attendre un autre navire* Quant aux 'passagers d'enlre-pont, Basques et Galiciens émigrants, H. Gavilan les renvoie dans la pièce voisine, aux commis chargés d'écorchcr le menu gibier. Là, à côté de lui, sous son œil, dans une chambre étroite et basse, à vitres dépolies, huit ou dix scribes, pressés autour d'une longue table noire, se consument pour le patron à griffonner des connaissements de navire et à prendre l'argent, les nippes et les noRis des pauvres émigrants.
Or, le 30 avril, dans la matinée, deux femmes en deuil, faciles à reconnaître pour une mère et sa fille, entrèrent au bureau. L'une d'elles portait à la main une lettre à cachet volant qu'elle remit à l'armateur. Il la prit d'un air rogue, demi-poli, jeta aux deux étrangères, pardessus ses lunettes, un regard avide et inquisiteur, puis lut à demi-voix ce qui suit :
«Monsieur,
» Madame Cerny, qui vous remettra celte lettre, est la veuve d'un officier supérieur tombé dans la dernière révolution. L'inleuliûu de cette dame, que la mort de son mari laisse dans une situation difficile, est de se rendre au Brésil avec sa fille ; jo connais madame Cerny depuis longues années, et les débris de sa fortune sont déposés dans ma maison ; c'est à ces titres que je prends la liberté de vous demander pour elle des conditions avantageuses de passage à bord de votre navire la Caroline.
» Croyez, monsieur, etc.,
)} Michel, banquier. »
Jean Gavilan devint d'une politesse d'ancienne cour, lout en disant à ses visiteuses :
— Je suis désolé, madame, de ne pouvoir changer pour vous mes prix de passage ; mais j'ai des associés, et je ne puis prendre moins de mille francs par personne.
— On nous avait dit cependant, monsieur, que souvent vous faisiez une diminution, surtout lorsque plusieurs passagers se présentaient ensemble, et nous sommes trois en comptant une vieille servante que j'emmène.
— Vous avez été trompée, madame : mille francs pour les passagers de chambre , et quatre cents francs pour chaque domestique, cela ne change jamais. Désolé, madame...
— Cela suffit, monsieur. Quand part votre navire?
— Après-demain sans faute : et si vous voulez en croire un homme Lien désintéressé, car nous avons plus de passagers qne nous n'en pouvons prendre, vous arrêterez votre place aujourd'hui môme; demain je n'aurais plus de chambre à vous offrir.
Après quelques paroles échangées h voix basse avec sa fille, la passagère compta l'argent, se fit inscrire, et partit pour choisir une cabine sous la conduite d'un commis de l'armateur.
A peine avait-elle quitté le bureau, que la porte s'ouvrit de nouveau, et un monsieur, ressemblant traits pour traits à un commis voyageur en exportation, alla droit à M. Gavilan. C'était un homme de trente-cinq ans environ, assez grand , assez gros , haut en couleur, cheveux longs, favoris en côtelettes, moustaches noires : la tête des images pour remplacements militaires, ou des mannequins pour habits tout faits. Ses grosses mains sortaient comme des battoirs des manches d'un habit bleu à boutons de métal;
sa taille s'élalait sous un gilet brodé à fleurs voyantes, et £cs grands pieds épais, mal chaussés dans des boites neuves, sorlaieni d'un pantalon à raies écossaises, tendu comme un dessin de modes; en deux mots, un beau, bien commun, bien satisfait de lui-même.
— Je viens pour retenir un passage à bord de la Caroline. Combien est-ce? et quand part le navire?
— Monsieur, je finis de louer l'avant- dernière cabine mille francs la place, et le navire part après-demain sans retard.
— Ce qui veut dire pour moi, qui suis exportateur, que cela vaut six cents francs et que le navire part dans dix jours, du 8 au 13 mai.
Jean Gavilan se récria, levant, baissant, essuyant, puis replaçant ses lunetles, à travers une avalanche de paroles d'honneur et de plaintes concernant la cherté des vivres ; mais il ne gagna rien sur la ténacité de son client, qui rétorquait chaque argument par des p.iroles d'honneur en sens contraire, et finit par déclarer que si le prix de six cents francs ne convenait pas à l'armateur, il allait partir pour Nantes , où il trouverait des commerçants plus raisonnables.
Le marché fut conclu, l'argent versé, les noms pris, et M. Gavilan achevait son reçu lorsque la porte s'ouvrit encore.
— L'armateur du navire la Caroline? demanda le nouveau venu en retirant un chapeau de Panama que le commis estima à quarante piastres.
— C'est moi, monsieur, répondit l'armateur en examinant l'étranger.
C'était un homme de trente ans environ, de haute taille; sa parole brève, son allure assurée et quelque peu
dédaigneuse, annonçaient riiomme habitué à commander à d'autres, tandis que ses mains, ses pieds de haule race, son linge blanc et fin, sa mise sévère révélaient le gentleman de naissance et d'habitudes. Il portait entière une barbe noire, sur laquelle se dessinaient de longues moustaches; son front découvert, uni, blanc, et de grands yeux d'un bleu sombre, abrités par des sourcils noirs bien arqués, donnaient à sa physionomie un cachet de mélancolie pensante.
— Je voudrais, ditrélranger,une place à bord du navire.
— Monsieur, fit Jean Gavilan en prenant son plus cher sourire, vous êtes venu à temps, il n'y en a plus qu'une. Je viens de louer ravant-dernière à monsieur.
L'inconnu sourit, et dit en regardant fixement l'armateur :
— Je viens du bord ; j'y ai marqué une cabine qui n'est pas encore retenue, qui me convient et où je désire êlre seul. Je la prends à ce prix.
Le commis passager loucha l'armateur du coude. . Mais ce dernier^ sans se troubler et toujours le bonnet h la main, s'inclina en disant :
— Désolé, monsieur, désolé! mais pour une cabine entière, c'est douze cents francs. Nous sommes encombrés de passagers, et...
— Je n'ai, monsieur, ni le loisir ni la volonté de discuter avec vous le prix d'une place qui partout est de six cents francs. Voici mille francs pour voire cabine enlière: c'est oui ou non.
— Véritablement, monsieur, désolé do ne pouvoir faire cela pour vous, mais...
L'inconnu remit son chapeau et se dirigea vers la porte.
— Allons, alloDs! ces jeunes gens sont comme la poudre. Causons un peu, jeune homme.
Le passager ouvrit la porte sans répondre.
— C'est entendu! exclama l'armateur ; je liens à vous obliger, jeune homme, à vous obliger avant lout.
L'étranger revint au bureau j tira de son portefeuille les mille francs qu'il y avait déjà replacés, déclara se nommer Henri de Montfort, sans profession, et attendit un reçu.
Le commis, pendant ce temps, s'était rapproché de l'étranger.
— Le papa Gavilan ne donne pas ses coquilles, murmura-t-il en s'ad ressaut à lui d'un air d'intelligence amicale.
Le gentleman ne répondit rien.
— Vous avez, monsieur, un beau panama I
— Vous trouvez?
— Oui ; je vous en donne cent francs si vous voulez. Cela diminuera d'autant le prix de votre passage, qui est un peu cher.
— Je ne vends pas ce que je porte... Monsieur achète des habits? "
Mais Jean Gavilan, qui tout en écrivant toussait dp son mieux pour faire taire le commis dont il redoutait l'indiscrétion, intervint en présentant à M. de Montfort le reçu qu'il attendait.
Ce dernier le lut et le rendit à l'armateur, en disant :
— Veuillez y relater la condition de la cabine entière , monsieur.
•— Vous avez ma parole, jeune homme, la parole de Jean Gavilan ; cela vaut mieux que tous les chiffons dé papier du monde.
— Je ne le nie pas, monsieur; mais je désire que celle condition soit écrite.
L'armateur ajouta quelques mois au reçu , et le rendit , au jeune homme, qui salua et sortit. Le commis dit en riant :
— Il n'a pas confiance , mais vous l'avez refait malgré tout. Si j'aVais voulu cependant... mais je désirais seulement vous faire peur ; pourquoi ne m'aidiez-vous pas à lui acheter son panama, à ce jeune gaspilleur? El maintenant, cher monsieur Gaviîan, quand part le navire?
— Vous demanderez cela au capitaine, murmura l'armateur qui serrait l'argent sans faire attention à son passager.
— Bon ! murmura ce dernier en ouvrant la porte pour partir, si le navire ramène un seul Brésilien , je veux ne plus m'appeler Arthur-Hippolyte-Léoncc Vulgar.
— Allons, allons, dit l'armateur, vous avez le temps de faire vos affaires 5 Bordeaux, nous ne serons pas prêts avant le 4; mais gardez pour vous celle nouvelle ; on me reprocherait ma préférence, et personne ne se presserait pour s'inscrire ici.
•^ J'en étais sûr! s'écria le commis d'un air satisfait. On n'en conte pas aux vieux renards comme moi ; quant aux autres, les tromper est de bonne guerre ; et puis l'hôtelier fait ses affaires pendant que le passager se morfond ici. Je vous remercie, monsieur Gavilan ; et il ajouta à demi-voix : — Il est très-fort, ce petit homme.
L'armateur, de son côté, reprit son travail en murmurant : — Ce commis fera fortune au Brésil ; il faut le ménager ; et s'il veut, je l'intéresserai dans ma maison de Maranhao, car c'est un rusé compère.
Les trafiquants rapaces dont le but unique est l'ar-
gent, se font gloire de tromper, et apprécient tout homme selon son ardeur à leur propre vice. Ils ont , sympathie pour celui qui sait ruser comme eux, dédain , pour quiconque ne fait pas de son intelligence un pressoir à écus. Libre à eux. Ceux qui marchent dans la vie, dédaignant leurs calculs vils, ne s'imi)orlent pas plus de leurs sympathies que de leurs dédains !
Après avoir fait le compte des passagers inscrits, M. Gavilan trouva que le nombre de lits possédés par la Caro- Im était déjà dépassé de près d'un quart; de nouveaux voyageurs pouvaient se présenter encore : où les loger? Mais avant tout, l'armateur devait à ses iflti'rôls de ne refuser personne, dût-il plaôer à fond de cale les derniers venus. Il se leva pour aller à bord, après avoir recommandé à ses commis de ne traiter définitivement avec personne pendant son absence, mais de garder habilement, jusqu'à son retour, quiconque se présenterait pour prendre passage à bord.
En quelques minutes M. Gavilan fut arrivé. Le navire, un des plus grands du port de Bordeaux, élait mouillé le long du quai. On communiquait de la terre au bâiiment par une longue planche, garnie d'une corde à hauteur du genou , qui servait de parapet aux étrangers inexpérimentés. Au moment où M. Gavilan arrivait, quatre matelots, courbés sur une barrique d'huile, achevaient de la rouler à bord. Deux d'entre eux se rangèrent pour laisser passer l'armateur ; mais il resta sur le quai en disant : — Faites, faites, garçons; le travail avant tout.
— - Dis donc, Malcontent, murmura à voix basse un des matelots, le patron a l'air de s'être levé avec du soleil ; si ttt lui contais notre demande?
Le matelot interpellé tourna sa tôte fine, hâlée, risqua sur Tarmaleur un regard bâtif et se remit au travail en disant à demi-voix : — Dépêchons, les enfants : en double, la brise est bonne; je vas faire venter des écus.
En une seconde la barrique arriva sur le bord, et l'armateur passa.
— Où est le capitaine? dit-il en s' adressant à Malcontent, qui était maUre à bord du navire.
— Le capitaine déjeune à teire avec le second.
— Envoie-le chercher, garçon, et dis-lui de venir do suite.
Un moussé sauta sur la planche et courut à terre. M. Gavilan descendit sur le pont : le maître Ty suivit, retira son bonnet rouge, ôta de sa bouche sa chique éternelle, la jeta dans le fond de son bonnet et s'avança vers l'armateur.
— Monsieur Gavilan, dit-il avec cet air embarrassé et câlin que le matelot sait prendre à l'occasion, sauf votre respect, si vous avez du temps de reste, je voudrais bien vous parler.
— Parle, garçon, parle.
— C'est pour vous faire observer que le navire est chargé et que nous avons eu tout de môme une rude besogne. La cale est pleine. Les passagers aussi ont des bagages à plein, et ils ne sont pas généreux comme vous, monsieur Gavilan.
— Eh bien, quand tout sera prêt, le capitaine vous fera donner à chacun un quart de vin en supplément pour aujourd'hui.
— Ce n'est pas précisément du vin, sauf votre respect, mon commandant, que je viens demander, mais un peu plus de paye pour la campagne que nous allons faire. Il 7
a du mal à bord, et des maladies sur la cdte du Brésil. Une petite pièce de cent sous de plus par mois ne Vous ferait pas grand'chose, monsieur Gavilan, et nous donnerail juste la paye des matelots de la Ville-de-RiOj qui va partir pour Pernambuco. C'est un mauvais rafiau, comparé à votre navire, monsieur Gavilan, et les matelots de celte barque ne doivent pas être mieux payés que les vôtres.
— Bieii, bien, dit l'aitnateur, au retour nous verrons cela.
-- C'est que, voyez-vous, notre maître, le capitaine de la Ville-de-Rio n*a pas encore engagé tout son monde, ef, dame!...
— Au retour, je te Tat dit : les affaires ne vont pas, et on trouve autant de matelots qu'on en veut pour cinq piastres au mois, comme vous les avez.
— Comme cela, monsieur Gavilan, c*est voire dernier mol?
Le capitaine arrivait sur le quai, Tarmateur lui fit signé et l'appela, sans répondre au maître.
Ce dernier retourna vers les matelots qui Tattendaient autour de récoutille.
— Comme d'habitude, murmura Malcontent — en arrivant vers eux, — on trouverait plutôt du beurré dàilâ les fayols de la cambuse, qu'un centime à rogner sur ce vieux sac d'écus. Mais j'ai mon idée.
Et se penchant vers le matelot qui l'avait engagé à parler, il lui dit quelques mots à l'oreille; puis tous deux descendirent dans la cale.
Cependant le capitaine était arrivé à bord. C'était un vieux marin, aux cheveux blancs, qui tombaient par mèches inégales de son feutre noir rond, sans forme, et
bossue comme le plat h barbe de don Quichotte; à la figure rubiconde, percée de deux petits yeux vifs surmoQtés d'ëpais sourcils noirs, à la barbe rude, blanchâtre et longue de huit jours sans rasoir; sa tête sans col, tournait à Taise dans une cravate jadis noire, roulée en corde au-dessus de ses épaules; et sa large carwire, ses bras vigoureux aux mains hâlées et rudes se démenaient sans gène dans un vieil habit noir, qui comptait presque autant d'années que son possesseur; d%gilet, point; sa chemise, ouverte à la poitrine, descendait, mal tirée, dans un pantalon, qui avait dû être bleu du temps où les pantoufles qu'il couvrait à demi étaient [encore rouges. — Mais le goudron, le soleil, l'eau de la mer avaient passé sur les fraîches couleurs de Thomme comme des vêlements, et les fraîches couleurs avaient disparu sous les années et l'insouciance.
— Ma foi, monsieur Gavilan, dit le capitaine en sautant à bord, si vous m'aviez prévenu j'aurais fait une brasse de toilette; mais j'achève aujourd'hui mon chargement : je n*ai pas eu le temps de penser à autre chose.
— Des cérémonies entre nous, mon brave Sharp! dit Farmateur, — nous avons mieux à faire que cela tous deux. — Mais il faut que vous me tiriez d'un mauvais pas où je me suis mis par trop de bonté.
— Huml hum! fit le capitaine, comme si la bonté de M. Gavilan l'eût pris à la gorge.
— Oui, mon cher Sharp; imaginez que, pour condescendre à des recommandations qui m'ont été adressées, j'ai pris quelques passagers en trop, et je viens vous demander où nous les mettrons.
— N'est-ce que cela? dit le capitaine.
— Pas autre chose; mais c'est qu-il y eu a quaranli*
six à la chambre, et nous n'avons que lrenle*quatre lits de cabine.
— Hum! hum! fit le capitaine, comme cela vous avez eu celle semaine douze complaisances, — c'est beaucoup ; cela vous mènera tout droit en paradis, monsieur Gavilan ; mais comme je veux y aller avec vous, je vais vous donner un moyen. — Nous ferons un rouf sur le pont : les passagers qui ne seront pas logés autour du carré y trouveront place et seront aussi bien ; — cela gênera les matelots, mais vous leur donnerez une piastre de plus par mois et ils seront contents.
— Et les émigrants, où les mettrons-nous?
— Ah! reprit le capitaine, j'espère que vous n'allez pas encombrer le navire avec celle race; au dernier voyage, ceux que j'avais n'ont fait que se plaindre pendant toute la traversée. Pour le gain que cela donne, à votre place je n'en prendrais pas.
—Mon cher capitaine, vous ne savez pas ce qu'ils produisent, les émigrants ! Cela vaut mieux que les passagers; cela ne dépense rien à bord ; on les loge où on peut. On leur prête la planche du navire, rien de plus. Ils mangent à leurs frais, et on gagne encore sur les vivres qu'on leur achète.
— Oui, oui, reprit le capitaine; on m'a dit que vous aviez fait de la maison de votre père un bazar où, pour leur passage et leurs vivres de bord, les émigrants engagent leurs pauvres nippes. A vos souhaits, monsieur Gavilan; je n'ai rien à dire. Je ferai commencer le rouf aujourd'hui même, aOn de mettre à la voile dans trois jours.
— Vous parlez d'or, mon cher capitaine; faites comme vous Tentendrez, seulement ménagez mes écus, car ils lentdars à gagner; les passagers ne veulent pjus payer
i 4 L*AMAZONE
que six cents francs. Le métier d'armateur se gâte chaque jour.
Le capitaine reconduisit le vieillard et Taida à monter à la coupée, puis rentra dans sa cabine.
Le maître et le vieux matelot, qu'on désignait sous le nom de père Goudron, étaient le long du bJrd; tous deux «semblaient occupés à goudronner les haubans à côté de la planche qui unissait le navire à la terre.
En passant près d'eux, l'armateur dit au maître :
— Je penserai à ta demande, garçon. Je viens d'en causer avec le capitaine.
— Damel monsieur Gavilan, dit le matelot, vo«s êtes le maître.
L'armateur s'avança sur la planche; mais à peine y futil engagé d'un pas, qu'elle oscilla, comme si une de ses extrémités avait reposé sur une base incertaine. Par un mouvement naturel il se cramponna à la corde, parapet de ce pont mouvant qui vacillait sous ses pieds; mais la corde lui vint à la main, dénouée d'un bout, et l'armateur, perdant l'équilibre, tomba à l'eau par le travers en criant : Au secours !
— Ah , Dieu! M. Gavilan qui se noie, cria Malconlenl. Capitaine, M. Gavilan est à l'eau.
Les sept ou huit hommes d'équipage qui se4rouvaient h bord en ce moment sautèrent sur le bastingage du navire; le capitaine prit une gaffe et.se mit îi l'échelle, anxieux, fouillant l'eau du regard pour accrocher l'armateur aussitôt qu'il reparaîtrait à la stirface.
Mais l'armateur ne reparaissait pas. Quand un homme est sous l'eau, les secondes sont des années. L'inquiétude etrefifroi prenaient le capitaine et les matelots. Malcontenl et Goudron échangèrent un regard rapide, puis tous deux,
sans dire un mot, sautèrent dans Feau qui passait silen-. cieuse, jaune et presque dormante, à dix pieds au-dessous d'eux.
Quelques rares passants, attirés par le cri de M. Gavllan, le bruit de sa chute et de celle des deux matelots, regardaient la rivière avec cet empressement slupide de riiomme qui regrette un malheur, mais qui jouit d'un incident tombé dans sa promenade oisive. Le capitaine et les matelots attendaient toujours, cherchant du regard, tantôt le long du bord, tantôt entre les navires mouillés à côté d'eux.
Enfin, un des oisifs du quai poussa un cri en montrant du doigt Tarrière du navire, et tous les autres reprirent en chœur :
—Les voilà ! ils le tiennent! tandis que les passants, de plus en plus amassés , se précipitaient en criant : — Un noyé! un noyé!
Il était à demi noyé en effet, ce bon M. Gavilan. Malcontent et Goudron le remorquaient chacun d'un côlé, et, sans les quelques tressaillements de ses bras, on eût dit un cadavre. Les deux matelots s'accrochèrent à l'une des embarcations de la Caroline^ qui étalent amarrées a l'arrière du navire. Malcontent sauta dedans , pendant que l'autre coolinuaità soutenir l'armateur au-dessus de l'eau; puis, tous deux réunis, l'y enlevèrent et retendirent dans le bateau. Pendant ce temps, le capitaine et quelques matelots étaient descendus dans l'embarcation. Tous ensemble dressèrent le noyé au long du bord, contre les parois du navire; un des hommes restés sur le bâtiment se pencha jusqu'à lui par l'ouverture de l'échelle, et, saisissant le collet de son habit, hissa l'armateur sur le pont de la Carolim»
Avant môme qu'on eût procédé à la première des céré-
monies populaires usitées en cas de noyade, et qni consiste à inellre le patient la tête en bas, les pieds en haut, afin de le tuer tout à fait, M. Gavilan reprit ses sens. Il jeta d'abord autoer de lui un regard effaré, puis se remit presque aussitôt. Un matelot courut chez lui chercher des effets de rechange, et un quart d'heure après l'armateur réprenait le chemin de son dçmicile, sans s'expliquer trèsbien comment la corde lui avait manqué.
Vainement Malconlent et Goudron, témoins de l'événement, répétaient à l'envi que l'armateur, ayant fait un faux pas, avait manqué la corde et était tombé par-dessus, emporté par son propre poids, H. Gavilan croyait se rappeler que la planche avait oscillé sous ses pas, et que la corde lui était venue aux mains comme démarrée. Hais la planche était encore là fixe à sa place, et la corde bien tendue, solide, roide à danser dessus. Évidemment son imagination, troublée par le bain qu'il avait pris, rêvait tout cela. Il partit, promettant à l'équipage la piastre vainement demandée avant sa chute, remercia Malcontent et Goudron, et les engagea à venir prendre chez lui la récompense qu'ils méritaient.
Et les deux hommes échangèrent un nouveau regard rapide et silencieux.
Et le capitaine, qui avait écouté sans mot dire les récits de l'armateur et des deux marins, se pencha sur Malcontent et lui dit ; '
— Tu iras ce soir chez M. Gavilan, mon bon garçon, et tu payeras une soirée complète h l'équipage. Mais n'y reviens pas, car, foi de Sharp, la première fois que M, Gavilan tombe à l'eau ici, je te mets aux fers.
Le maître ne répondit rien ; il s'en fut aider aux mate* lots, qui achevaient d'arrimer daoa la cale les barils el lei
caisses restés sur le pont ; le capitaine monta sur la dunette el recommença sa promenade éternelle de surveillance, tout en mâchant et fumant un cigdre, son dixième depuis le matin.
Bientôt le charpentier du bord, aidé d'ouvriers envoyés par Tarmateur, commença le rouf. Une heure avant la nuit, le maître avertit le capitaine que tout était arrimé à bord. M. Sharp éteipit son cigare, le replaça dans le coin de sa bouche et descendit dans la cale inspecter toute chose. La revue terminée, il envoya Malrontent et Goudron chez M. Gavilan ; les autres matelots restèrent à espérer leur retour, impatients de profiler tous ensemble de la soirée annoncée.
Mais les deux ambassadeurs revinrent bientôt avec des figures vent debout qui firent secouer la tôle au mousse lui-môme, enfant de quinze ans, protégé par le maître et très-aimé des matelots. Ils allèrent droit à la chambre de M. Sharp.
— Capitaine, dit Malcontent, orateur du bord par naissance et par grade, voici ce qu'on nous a donné pour nous tous, — et le matelot montrait une pauvre vieille pièce de cinq francs, unique et solitaire. Quant à la haute paye d'une piastre par mois, l'armateur l'ajourne au retour, s'il est content; comme si, depuis le temps que nous naviguons avec vous, capitaine, nous n'avions pas toujours été de bons matelots, —je m'enjlatte.
M. Sharp chassa une bouffée de tabac épaisse et longue comme une fumée de locomotive, haussa les épaules, regarda un instant les deux hommes sans répondre, puis, menant la main dans le tiroir d'un secrétaire de bord devant lequel il était assis, prit cinquante francs et les donna à Malcontent, en disant :
48 l'amazoi^e
— Voici pour l'équipage. Mangez et buvez tant qu'il y en aura. Allez-y tous, même Poil de- Carotlc, — c'était le nom du mousse. — Ce soir, liberté de manœuvre ; le second et moi restons à bord. Demain, comme vous ne met bons h rien, vous vous reposerez, -^ et après-demain, branle-bas général de propreté h bord. Quant à la pave, je m'en charge. Allons, dérapez et dêbrouillez-vous !
— Merci , capitaine ! crièrent ensemble les quinze matelots.
Le mousse sauta d'un bond comme un chat sur le bastingage, et de là sur le quai sans toucher la planche. Une minute après, tout Téquipagc était à terre, le chapeau sur Tarrière de la tète, le nez au vent, les mains ballantes, marchant à pleines voiles vers l'enseigne du Matelot à jeun.
On n'a jamais pu savoir exactement tout £e qu'ils firent pendant cette soirée mémorable. Malcohlent et le mousse revinrent de concert au milieu de la nuit, et le jour les trouva dormant tous deux, l'un sur le pont, l'autre sur la dunette. La nuit et leur mémoire étaient si sombres, qu*en dépit de maintes recherches., ils n'avaient pu réussir à trouver le poste de devant, où dormait Téquipage. Deux autres, au contraire, s'y réveillèrent au petit jour, et chacun d'eux dans son propre hamac ; persoiine icibas, et les deux dormeurs moins que personne, n'a pu comprendre comment et pourquoi ils y étaient revcfius. Un cinquième rentra reconduit par sa femme. Quant aux autres, vers neuf heures, le lendemain, les gendarmes en ramenèrent quatre qui, depuis le matin, louvoyaient par les rues en courant des bordées trop bruyantes, et à midi, le capitaine envoya son second chercher à la geôle les six derniers^ qui devaient infailliblement s'y trouver,
et s'y trouvaient en effet. La police les y avait abrités provisoirement sous le futile prétexte, comme ils le disaient, d'avoir donné de l'air par des vitres cassées à une maison dont les habitantes ne voulaient pas les recevoir. Le second paya les vitres, déclara les matelots appartenir à la Caroline^ navire en partance, et ramena ses hommes silencieux, mornes, tout préoccupés des libations de h cuit.
Vers la fin du jour, chacun d'eux était remis, contait & son gré son histoire, et glosait des gendarmes, ce troublefôte indulgent du matelot. Et, à les croire, chaque homme avait mis en fuite des centaines de shakos qui les poursuivaient à cheval jusque dans le premier étage des cabarets où les batailles s'étaient données ; car c'est Tidée fixe du matelot d'avoir triomphé du gendarme et battu la patrouille nocturne: Et cependant tous à l'envi, gendarmes et patrouille, ferment des yeux paternels sur la gaielé bruyante de ces pauvres errants des mers, qui, pour une heure de joie, ont des mois entiers de dur labeur.
Le soir même, la Caroline mouilla au milieu du fleuve, afin d'empêcher les matelots de retourner désormais h terre, et le lendemain, dès l'aube, commença la toilette du navire. Trois journées y furent employées, ainsi qu'à Tachèvement du rouf. La dunette, le pont, l'avant, les miits, le carré, les cabines des passagers, tout fut gratté, lavé, frotté, brossé; les cuivres brillèrent d'un nouvel éclat; les fers furent peints, les haubans et les câbles goudronnés du haut en bas ; les murailles du navire et les embarcations réparées, repeintes, vernies à neuf. Pieds nus sur le pont, la gratte, le faubert ou le pinceau à la main, les matelots se multipliaient sous l'œil du capitaine ou du second, qui veillaient sans relâche.
Quelques passagers vinrent pendant ces jours reconnaître leurs cabines et s'informer du moment où il leur faudrait embarquer. Dédaignant les précautions mercantiles de l'armateur, capitaine et matelots répendaient : « Le 4 dans la journée ou le 5 au soir à Pauillac. » Et les passagers apportaient tour à tour leurs malles, leurs matelas, leurs meubles de bord. Puis chacun d'eux , le cœur serré à la vue de ce navire en désarroi qui allait l'emporter loin de. la patrie, retournait à Thôlel dormir ces nuits sans sommeil qui précèdent le jour du départ.
M. Gavilan, pendant ce temps, recruta trois nouveaux passagers et deux émigrants, qu'il rançonna aux plushauts prix; mais, redoutanl les réclamations des matelots, il ne reparut plus à bord. En ne venant que le dernier jour, au moment des apprêts du départ et quand le navire serait encombré de passagers, il espérait l'oubli de sa promesse.
Quand tout fut presque terminé, le capitaine alla porter ses adieux par la ville. Il était en grands habits de gala, chapeau, habit, gilet, pantalon noirs et splendidement neufs ; à la fois triste et joyeux comme un enfant qui part pour son dernier collège, car c'était sa dernière campagne ; après ce voyage, le brave *marin devait se reposer enfln de sa longue et dure carrière. Il ne revint que le lendemain au matin , laissant à son second la garde du navire et le soin d'oublier les ennuis du bord avec des chopes de bière et des pipes sans fin ; car nul mieux que le digne ^. Useless ne savait faire d'une pipe blanche une pipe noire, et trouver sans mot dire le fond d'un broc de bière.
Le 4 mai, la Caroline avait achevé sa toilette des grands jours. Elle s'étalait au milieu du fleuve avec ses peintures fraîches, ses mâts effilés, ses fins agrès. La sirène dorée
de sa proue luisait au soleil levant , coquette et parée comme une veuve qui reprend ses robes de bal. Ses embarcations dansaient au flot contre le bord; ses voiles dormaient au long des mâts, reployées comme des ailes d'oiseaux ; ses matelots se promenaient sur le pont, tous en habits de fête, avec le chapeau de paille au ruban noir imprimé , la chemise bleue au large col , la vareuse ouverte. Afin de fêter sa dernière traversée, le capitaine avait résolu de donner à bord un déjeuner d'adieux , auquel il avait prié l'armateur d'assister, ainsi que plusieurs notables et un conseiller municipal de Bordeaux. Vers onze heures, les canots de la Caroline allèrent à terre chercher les invités. Les passagers déjà arrivés furent priés, ainsi que les parents et amis qui les escortaient. La plupart acceptèrent, heureux de trouver une distraction à la monotonie des adieux prolongés ; un ou deux seulement, perdus dans une tristesse réelle, s'excusèrent, préférant la solitude du pont aux bruyants éclats d'un repas d'adieux.
La table était splendidement servie : le maître cook de la Caroline s'était surpassé lui-même. Le déjeuner fut digne de Lucullus; des flots de Champagne ciiculaient : la gaieté régnait : le capitaine portait la santé de M. le conseiller municipal; M. le conseiller buvait à la santé de l'armateur; Léonce-Arthur-Hippolyte Vulgar portait des toasts et buvait à la sanlé de tous ; et tous, invités et passagers, se gaudissaient ensemble et rêvaient à la splendide prébende que ce splendide festin promettait pour la traversée. Comme si l'affiche était le spectacle ! comme si les heures se suivaient en se ressemblant ! comme si les soleils d'été ne dérivaient pas jour par jour aux froides nuiu d'hiver!
22 L^AMi^ZONE
Et plus que personne M. Gavilan trionrtphait dans son avarice, car les heures fuyaient et sa promesse de hauie paye s*en allait par Toubli du long festin.
Hélas! hélas! le ver est dans le fruit superbe.
f Au dessert, Malconlent, suivi de ses matelots, parut, un bouquet de fleurs à la main. L'ombre de Banque suivant les huit rois apparut moins sinistre à Macbeth. Il venail, le digne matalot, s'associer à la gaieté générale et féliciter Tarmateur. Tous les convives , y compris M. Arlhur, firent silence un moment , et le mallre présenta son bouquet à M. Gavilan, en disant :
— Notre commandant, nous venons vous offrir ce bouquet pour vous remercier de la piastre de surplus.
Le capitaine souriait dans sa cravate ; quelques passagers savaient Thistoire de Técu de cinq francs, et Thisloirc redite à voix basse circulait de bouche en bouche ; on questionnait Malcontent, et M. Arthur s'épuisait à demander à l'armateur le récit d'une générosité si belle ; mais l'armateur, piétinapt sur ces charbons ardents, ne répondait pas. Eiïfin, le capitaine , qui voulait faire donner à ses matelots la piastre promise , raconta aux convives la chute de M. Gavilan et ses promesses i\ l'équipage. M. le conseiller applaudit, et ]e négociant^ forcé dans son retranchement , redoutant la suite de Tiiistoire , se leva eu disant d'un air digne :
— Maître, je vous l'ai dit, h compter de ce jour, chaque homme recevra une piastre de plus par mois. Il voulait continuer et faire un speech d'occasion , mais sa générosité forcée le suffoquait. U se ras^t et vida d'un seul trait son verre de Champagne. — Le désespoir altàre.
LES MËTIfc» DK LÀ SAVAN£ 23
Les matelots poussèrent trois hourras formidables en son honneur. Le conseiller et les convives le félicitèrent, et la vanité consolant Tavarice, Farmateur reprit ses sou* rires ; son regard portait encore un nuage, mais il se redressait déjà d'un aîr gonflé d'orgueil : comme un cheval, quittant le râtelier, jette encore un regard de cdté sur l'avoine qui reste , puis, redressant la tète, oubliant tout, hennit de joie devant sa bride aux rosettes rouges, et mâche à pleine bouche son mors argenté. Mais la roche Tarpéienne dort sous le Capitole ; c'est folie de piaffer par des routes inconnues. Sur un signe du capitaine, Malcon* tent prit cet air à la fois débonnaire et narquois qui va si bien aux vieux matelots :
— Mon commandant, dit-il, l'équipage vous souhaite «ne foule de prospérités et de beaux navires, et vous remercie, oh ! mais de bon cœur, et pour sa paye et pour les cinquante francs de pourboire que le capitaine nous a remis de votre part, et je vous promets, mon commandant, que nous avons bien bu h votre santé.
L'armateur n'écoutait plus Malcontent.
— Cinquante francs ! — H se tourna vers le capitaine. — Cinquante francs, monsieur? cinquante francs de ma part?
— Oh! mon Dieu, monsieur Gavilan, si cela vous gêne, reprit le capitaine, je les donnerai pour vous... Mais les matelots vous avaient tiré de l'eau, et...
— n valait mieux me laisser, monsieur, je me serais sauvé tout seul. Cinquante francs! La ville ne donne que quinze francs pour un noyé 1 Et se tournant vers Malcontent , il ajouta : — Mais je t'avais déjà donné cent sous pour cela 1 II fout les rendre alors.
L'éclat de rire, longtemps contenu, se fit bruyant, gô-
Si l'amazone
nèral , bomëriqae. M. le conseOIer lui-même riait comme un simple mortel, et, le Champagne aidant, chacun l'imiiait. M. Gavilan buvait à plein verre pour prendre contenance, roulait sons ses lunettes ses yeux effarés, et le vId et la honte lui montant à la face, il devenait pourpre, il devenait blême, tout en se versant rasade smr rasade.
Bientôt, cependant, chacun eut peur on pitié : il était homme à se venger, le petit M. Gavilan. M. le conseiller se leva ; on le suivit ; les uns montèrent sur la dunette, et se prirent à deviser des embellissements de Bordeaux ; les autres allumèrent des cigares en compagnie du capitaine, et chaque causeur trouvant un patient, les histoires intimes succédèrent à la gaieté générale.
Enfin , les horloges de la ville sonnèrent deux heures ; le capitaine donna Tordre d'appareiller. Les hommes se mirent au cabestan pour lever Tancre. Il y eut embrassade générale : passagers et parents, capitaine et armateur, conseiller et capitaine, chacun se dit à bientôt el au revoir I paroles humaines! Ceux qui ne partaient pas descendirent dans les canots et s'en furent, agitant les bras, les chapeaux et les mouchoirs. L'ancre fut dérapée, et le navire, entraîné par le courant, descendit lentement la rivière. Bordeaux et ses quais s'effacèrent peu à peu ; les champs de vignes succédèrent aux maisons. Les navires qui couvraient les eaux du fleuve devinrent plus rares. La brise arriva du travers ; le capitaine fit établir les voiles, et le bâtiment, glissant incliné sur les eaux de la Gironde, s'éloigna rapidement. La forêt de mâts qui encombre la rivière aux approches de la ville se confondit dans l'éloignement; un léger détpur du fleuve la cacha bientôt ; les hauts édifices et les maisons de Bordeaux, que chacun suivait d'un dernier regard» disparurent derrière les arbres
des rives. Alors chacun se sentant parti, quelques-uns pour toujours, tous pour longtemps, chacun fit silence et la tristesse descendit sur le navire comme ces nuages sombres qui moulent sur Thorizon, cachant le soleil, couvrant la terre de leur ombre soudaine et profonde.
Les passaffers. — Les Joies de la nier.
Adieu, adieu ! my native shore
Farewell awhile to him and thee, My native Land — Good Night !
Btbon.
Le navire descendait la rivière : chaque maison qui se perdait dans le lointain faisait germer parmi les passagers des souvenirs du passé; regrels, adieux suprêmes que le cœur jette à la patrie qui disparait. Les uns, penchés sur le bastingage, contemplaient à tous yeux ce riant tableau des bords de la Gironde, comme en parlant on suit du regard et du cœur le toit de sa' mère ; les autres regardaient sans voir, vivant ailleurs : dans leur passé mort ou dans l'avenir incertain I car, pauvres que nous sommes, l'homme n'a sur celle lerre que le présent rapide; il passe ici- bas les pieds baignant 'dans les heures disparues, le front perdu dans les rêves trompeurs d un destin qu'il ignore.
Le navire emportait, silencieux, passagers et matelots, et les coteaux, les villas, les villages fuyaient sur les rives ; et le fleuve s'ëlargissant toujours, le vent pressait la
â6 L*AMAZOME
course du navire. Bientôt des lumières, luisant à peine dans le jour qui mourait, apparurent sur les deux rivages, isolées, incertaines encore. Blaye, la ville et son fort, resplendirent dans Tombre. — Blaye I — Puis les fanaux du bord furent allumés à leur tour ; la nuit tomba, sans étoiles, prenant tout dans son linceul immense, les eaux et les rives ; et le bruit monotone de la marée montante, le sifflement du vent dans les voiles, troublèrent seuls le recueillement de la nuit.
Le repas du soir fut triste. Le capitaine était resté sur le pont pour surveiller la manœuvre. La marche d*un navire est toujours dangereuse en rivière, où la multiplicité des embarcations fait craindre les abordages. Le second, plus habitué aux émigrants qu'aux passagers, servait tout à contre-sens, M. Arthur distribuait ses sourires et ses bons mois à une passagère en falbalas qu'il avait prise à sa droite.
C'était une ex-marchande de modes, ex-moitié de jolie femme, ex-quart de vertu, qui s'en allait chercher fortune à l'étranger. Elle avait longtemps habité Paris, luxueusement; mais un jour, se trouvant fatiguée de sa vie bruyante, parce que la vie bruyante était fatiguée d'elle, elle s'en était retournée vers sa province. Puis, la vie de province et ses placides exigences n'avaient pas plu à la dame. Elle y consumait vainement les débris de sourires et de bijoux qui lui restaient de ses beaux jours disparus; et .voyant son automne s'en aller en hiver, voyant les adorateurs disparaître et les créanciers s'en venir, fatiguée d'isolement comme d'efforts perdus, elle allait essayer sur un autre hémisphère ses attraits sur le retour. En souvenir d'un opulent Brésilien qu'elle avait connu jadis, elle les rêvait tous, riches comme des nababs de l'Inde , et partait
confiante, prête à devenir, au gré du sort, la Pbryné, la modiste, ou Taclrice favorite de Rio-Janeiro, l'Eldorado de ses songes.
Elle était parée plus qu-une châsse de village. Ses faux cheveux , ses faux bijoux , ses rubans et sa soie voyante rayonnaient sur son visage, fatigué d'années et de peintures, comme un cadre élincelant sur un portrait d*nn autre siècle. Les amabilités de son voisin et chevalier servant allaient droit à son âme; elle souriait d'un air modeste, minaudait en chercliant des regards, et murmurait d'une voix grasseyaille des phrases estropiées de vaudeville antique. M. Arthur Vulgar et dame Fœdora-Sémira^ rais Milliner firent seuls, au milieu du silence général, les honneurs et les délices du repas.
Chacun se retira de bonne heure. Les uns furent rêver solitaires sur le pont, les autres chercher dans un sommeil rebelle Toubli de leurs regrets et de leurs souvenirs. Vers le milieu de la nuit, le navire jeta l'ancre devant Paulllac. Dès le' matin, tous les passagers descendirent à terre, fatigués de ce premier moment de bord, long comme des heures de pluie d'hiver. Chacun avait hâte de retrouver le rivage, de fouler encore une fois le sol de la pairie; presque tous restèrent à Pauillac jusqu'au moment du départ, allant sans but, sans rien faire : par l'église sans prier, par les rues sans voir, par les proiiienades sans se pronfiener ; errants comme doivent errer les âmes en peine qui reviennent sur la terre, mortes à la terre. Ainsi des amis qui vont se séparer pour toujours, restent ensemble sans rien dire, mais la main dans la main, ne pouvant pas se quitter.
Les passagers qui devaient s'embarquer à Pauillac arrivèrent tour à tour. Enfin, vers le milieu du jour, le capi-
taine ayant terminé les dernières affaires qui le retenaient encore, les canols ramenèrent les promeneurs. Le second fit rappel général : nul ne manquait. Le navire partit. La marée était bonne. Le vent fraîchissait d'instant en instant; Royan et la mer parurent bientôt. Tant que le jour permit de voir, chacun suivit des yeux la terre ; la tour de Cordouan apparut jusqu'au soir, rougeâtre sur les dunes jaunes et nues de Ja côle : pyramide d'Egypte sur les sables du désert. Puis son phare brilla seul dans la nuit sombre, dernier feu, dernier regard du rivagjc. Le pilote alors descendit dans son bateau, le vent prit sa voile blanche et l'emporta dansant à la vague. La lanterne pâle de son mât scintilla quelque temps sur les flots, puis disparut dans la sombre étendue, et avec elle se perdit le dernier penser de retour, lien suprême qui retenait encore le navire à la France. |
Lé lendemain, au réveil, rien, plus rien 1 des flots partout ! La mer troublée du golfe de Gascogne battait à courte lame les flancs du navire. Un bâtiment passait près de la Caroline. Les pavillons furent hissés, tricolores tous deux. C'était un bordelais revenant du Pérou. Les capitaines se reconnurent; ils échangèrent au porte-voix des saluls, qui se perdirent dans le bruit des flots. Au vent, toutes voiles dehors, quinze à vingt bâtiments courant en sens divers, rentrant ou sortant, sillonnaient la mer, pous- ! ses par la même brise et les mômes espoirs. A leurs formes ' on devinait leur origine. Il y en avait de toutes nations, anglais, français, hollandais, danois... ruche d'abeilles que celte Europe, dont les mouches sans nombre vont d'un pôle à l'autre, cherchant de l'or, toujours de l'or, pour leur soif insatiable !
C'est une triste chose que les premiers jours d'une tra-
versée. Le capitaine et les matelots, encore imbus des joies de la terre , vivent dans leurs souvenirs. Les passagers, huit sur dix, sont, à degrés inégaux, abattus sous le mal de mer, cetle souffrance étrange et capricieuse. Ceux que Thabilude ou le hasard de leur organisation exempte de souffrir, sont affadis eux-mômes par la vue des tortures de ceux qui les entourent, comme le seraient des hommes valides enfermés dans un hôpital. En outre, toutes ces individualités venues de points divers^ courant à des buis dilTérenls, s'ignorant entre elles, et cependant condamnées à vivre durant des semaines, des mois entiers, pressées les unes dans les autres, se regardent, s'attendent, s'essayent incertaines et sans se livrer. Ce n'est que lorsque le temps, Thabilude et les communs repas ont dissipé le premier brouillard, que le bien-être général se fait; et alors naissent et grandissent parfois, entre le ciel et Feau, quelques-unes de ces affections profondes qui ne s'en vont qu*avec la vie. Ainsi, quand on met en cage des oiseaux divers, ils se fuient, s'observent d'abord, puis se rapprochent jour à jour, et souvent quelques-uns se prennent entre eux d'amour, à ce point que, le départ de l'un brisant l'autre, les deux amants de volière languissent et meurent de vivre séparés. N'en déplaise à l'orgueil humain, il en est des oiseaux comme des passagers d'un navire.
Ceux de la Caroline n'échappèrent à aucune de ces fatalités communes à toutes les traversées. Presque tous furent malades. Et pendant la première semaine, on apercevait tous les jours quelque figure nouvelle qui surgissait un instant, pâle, défaite, attristée, pour s'enfoncer à nouveau dans ce tombeau double et mouvant, que chacun des deux ensevelis nomme sa chambre* Vm^ peu à peUf
chaque mourant ressuscitait, se risquait dans le salon commun, et à mesure qu'il reprenait force et courage, hasardait sur le pont ses pas débiles. Mais la mer fut longtemps houleuse; quelques-uns n'apparurent qu'au bout de dix jours.
D'autres, au contraire, faisaient conti'e l'Océan bon cœur, et, en dépit de leurs souffrances, se promenaient, s'agitaient et venaient à chaque repas tenter leur estomac, comme des convalescents qui s'essayent. Natures vivaces et résistantes qui triomphaient vite du mal de mer.
Quelques rares élus vivaient tranquilles comme les matelots mômes. De ce nombre était un des personnages que nous connaissons déjà, Henri de Montfort, et un autre passager plus jeune que lui, plus petit, mais qui lui ressemblait de tournure. Il avait la barbe et les cheveux blonds, les yeux bleus, le nez droit, la bouche fermement dessinée: i une tôte d'ancien Franc, fière et belliqueuse. On les voyait' se promener sur la dunette, soit ensemble, soit en com-l pagnie du capitaine. Tous trois plaignaient et alîégeaient| de leur mieux les misères de deux passagères qui, coramd eux, se tenaient constamment sur le pont : c'étaient le deux femmes que nous avons rencontrées chez l'arma! teur. La jeune fille n'était pas atteinte, mais elle souf frait à voir les tortures de sa mère qui se débattait, bri sée, sous des souffrances indicibles. Veuve depuis long jours déjà, mais courageuse et forte, la noble femme lut tait contre le mal physique, comme elle luttait contre douleur depuis des années. Dès le matin, elle montait si la dunette, vêtue de grand deuil, frôle, digne, pâlie ai peines de son veuvage et de sa souffrance : elle s'asseyail épuisée d'être montée, promenait sur son front blanc
mains plus blanches encore, et reprenant force à force de vouloir, elle relevait ses grands yeux noirs, qui révélaient l'énergie de son âme; puis sa bouche aux lèvres pâles, crispées sous la douleur, souriait aux soins de sa fille, enfant de seize ans, blonde et rose, qui tantôt essuyait le front de sa mère, tantôt arrangeait autour d'elle ses coussins d'appui.
La sympathie, cette fée douce qui va d'un cœur â l'autre, unissant les, amis qui s'ignorent, avait passé entre madame Cerny et les deux jeunes gens; ils vivaient presque toujours réunis près d'elle. Parfois ils aidaient les deux femmes â marcher sur ce pont mouvant où ils chancelaient comme elles : et, moins triste, la malade raillait sa souffrance, et ses guides souriaient à la voir sourire.
Puis, née de la sympathie à Tombre de l'habitude, l'amitié était venue, et avec le confiant abandon que les jeunes hommes ont toujours, surtout sous un regard de femme, tous deux s.'étaient fait connaître peu h peu. Leur histoire était courte. L'un, le plus âgé, s'appelait Henri de Montfort.
Il appartenait à une famille originaire de Bretagne. Il avait trente ans. Orphelin dès l'enfance, tombé aux mains d'un tuteur indifférent, il avait été mis au collège; après quoi il avait fait son droit comme tant d'autres, c'est-à-dire qu'il s'était promené de la Chaussée-d'Antin à la place de l'École, en gaspillant le plus qu'il pouvailde sa fortune, de son temps et de ses sens. Chemin faisant, sans savoir ni pourquoi, ni comment, un amour sérieux lui élait venu. Une amitié d'enfance qui dormait en lui insignifiante et méconnue, avait germé tout à coup et poussé en amour, comme ime sève au printemps. Jeune, ardent, débordant d'affection.
il avait aimé avec tout raffolement d*an premier amoor. La jeune fille qu'il aimait avait partagé sa flamme, comme OD dit dans les opéras-comiques. Elle le lui disait, du moins. Mais un soir le père avait apporté à sa fille un mari avec beaucoup d'écus. Alors, sachant compter, pensant que l'amour n'est qu'une chinïère , trouvant qu'une robe à vingt volants sied mieux qu'une jupe unie, elle s'était vendue avec accompagnement de notaire et de prêtre.
Pour oublier, il s'était jeté tête baissée dans la vie turbulente : roulant son âme et son corps de passion en passion : se ruant du tapis vert au souper nocturne, de la fête privée à la fête publique; portant son cœur inassouvi tantôt à la femme du monde et tantôt à la courtisane; effleurant tout sans pouvoir s'arrêter : l'orgie, le plaisir et l'amour.
Cotte bohème reprise après coup, bientôt l'avait fatigué comme un mauvais roman qu'on relit par ennui. Son âme s'y brisait, son cœur ne guérissait pas. Puis le hasard, ce railleur obstiné, lui faisait rencontrer partout celle qu'il aimait et méprisait à la fois. Trop fier pour devenir son amant , trop dégoûté pour continuer cette existence insipide, il résolut d'échapper brusquement â une vie qui le menait à la ruine, de déception en déception.
Que faire? 1830, tombé èur les siens, rendait les fonctions publiques pénibles à sa foi. Il avait tout métier en ennui, tout commerce en dédain. Il n'avait jamais su ni voulu calculer ce 'que peuvent produire des courbettes bien placées, ou des enseignes ou des prospectus menteurs. Il ne savait ni rançonner les pauvres, ni exploiter les riches, ni mentir à personne. Il se prit à voyager par l'Europe^ revenant vers Paris à courts intervallesi
Puis peu à peu, oubliant, mais trisie encore, trouvant plaisir à celte vie de voyages, il rêva T Amérique : — et il partait pour longtemps, allant devant lui.
Le plus jeune n'avait que vingt-quatre ans; la fièvre politique qui fermentait alors Tavait emporté dans un de ses accès, et, rêvant république, il avait pris part aux sanglants combats de Paris. Blessé, vaincu, proscrit, rejeté par sa famille, amie dévouée du pouvoir vainqueur, il fuyait sous un nom d'emprunt. A Bordeaux, il avait reconnu M. de Montfort, avec lequel il s'était jadis rencontré dans le monde; grâce à lui, il avait obtenu un passe-port, et il partait au hasard, fuyant sa patrie, sans autres ressources que sa jeunesse et quelques louis qui lui restaient. Dans son enthousiasme, échauffé par ses derniers combats, il racontait le cloître Saint-Merri et ces batailles furieuses, derniers tressaillements d'une révolution. Alors des luttes ardentes surgissaient entre le jeune républicain et le capitaine, partisan déclaré de la royauté nouvelle. Madame Cerny intervenait : veuve d'un lieutenant-colonel tombé dans son devoir sous la balle d'un enfant émeutier, mais victorieux, elle avait la voix haute pour les condamner tous deux et demander leur silence. D'un mot, d'un regard, sa fille apaisait la fougue du jeune homme; Montfort raillait le capitaine; la paix se faisait sincère, mais peu durable, et ainsi passaient les heures de bord pour quelques-uns des habitants de la Caroline.
A part deux missionnaires, qui montaient aussi sur la dunette et se mêlaient parfois à ces conversations intimes, les autres passagers s'unissaient rarement à ce groupe. Les hommes de Dieu lisaient à demi-voix leurs livres de prières, causaient ensemble de leurs saints projets, ou s'informaient auprès du capitaine des mœurs du Brésil.
Le devoir et la Toi les remplissaient tout entiers, et ils passaient aa milieu de tous, graves, modestes et doux, étrangers aux choses de èe monde, le cœur tourné vers le Dieu qu'ils allaient enseigner.
Quant aux autres passagers, la Caroline en emportait de toute espèce. Il y avait un frère en deuil de son frère, qui, assis à la table du carré, griffonnait sans cesrs des comptes de succession et calculait d'un air joyeusemcnl funèbre l'héritage qu'il allait recueillir à Pernambuco; et un oisif d'ambassade qui retournait à Rio, guindé, gourmé dans sa nullité satisfaite, empalé dans son faux-col, parlant par sentences et plaçant à contre-sens des vers de Molière, qu'il écorchait et ne comprenait pas; et trois jeunes Brésiliens, l'espoir de leur ville, qui revenaient tout fiers de savoir se vôtir h la façon de messieurs les clercs de leur coiffeur, et qui, pour acquérir si nobles manières, avaient répandu à pleines mains l'argent de leurs familles pendant cinq années, si bien qu'ils s'en retournaient vides d'écus et de science, eslropiant & la fois le français et la langue de leur patrie. Ils passaient leur vie de bord à jouer aux cartes dans le carré, ou faisaient cercle autour de dame Fœdora-Séniiramis. Les chatoyantes manières et les brillants atours de la passagère les avaient séduits ; et, gourmés dans leurs plus voyantes cravates, gloussant des compliments fades, ils tournaient autour d'elle comme des turkeys d'Asie qui font la roue.
Pendant les premiers jours, la belle Parisienne, ainsi que l'appelaient ces messieurs, n'avait paru qu'à peine; elle craignait' de céder en public à des souffrances, fatales à son visage; le hfile de la mer effrayait son teint, le mouvement du bateau dérangeait sa marche. Mais peu à peu.
reprenant haleine, elle s'était installée dans le carré, les mains armées d'une tapisserie à fleurs de soie voyantes, et là, tenant cour plénière, elle distribuait ses sourires et stimulait les fadeurs souffrantes de M. Vulgar. Mais le beau M. Vulgar était à la cape, comme disait le capitaine; vainement il buvait grog sur grog ; à tous instants il lui fallait rentrer dans sa cabine pour cacher ses spasmes et ses pâleurs montantes. Et alors il eût tout donné, tout, jusqu'à son béret basque, et sa veste de velours à boutons têtes de chien, pour se retrouver encore à quelque hôtel du Lion d'or, régissant la table d'hôte. Il se plaignait àfendre l'âme, oubliait ses projets séducteurs et restait sourd aux bienveillants appels de sa dame suzeraine. La mer est sans pitié ; elle se plaît à déranger les triomphateurs, et ni les chaînes de'Xerxès irrité, ni les soupirs des passagers conquérants ne calment les bonds de sa vague insensible et mouvante.
Le reste des passagers se composait de personnages vulgaires : aventuriers en quête d'or, qui partaient pour trouver sans travail, à l'étranger, une existence qui leur manquait dans la mère patrie; à peine y avait-il parmi eux un commerçant sérieux. Les uns s'en allaient enseigner, envers et contre tous, leur langue qu'ils défl-» garaient, ou de la musique incomprise, ou de la peinture échevelée, ou de l'allopathie non ratifiée par la Faculté; les autres partaient pour échanger des bijoux faux, du fer peint en acier, des étoffes passées de mode, contre les piastres ou le café du Brésil :
MiUe chemins^ un seul but.
Et tous, hommes et femme?, à jeun d'argent et de rcs-»
sources, allaient tenler sous d'autres cieux une occasion :
celle d'Europe étant devenue, dit le poêle,
Si boiteuse et si chauve à force de courir^ Qu*on ne peut à la nuque un instant la saisir.
Les premières semaines de la traversée s'écoulèreol monotones et favorables. Presque constamment le ciel fat d'un bleu d'azur, la brise fraîche et propice ; la mer soulevée par le vent courait en vagues blanchissantes , semblables à ces nuages entassés par flocons, qui bordent les horizons bleus aux matins des beaux soleils. Penché sous ses voiles gonflées, le navire tanguait à chaque lame; sous sa proue le flot bleuâtre se frangeait de nuages d'argent, et l'écume déferlait bruyante au long de ses bords; la Caroline courait rapide , ainsi que les alcyons qui suivaient son sillage, planant légers, sur les vagues ondulantes. Les traversées sont comme les nations : heureuses celles qui n'ont pas d'histoire!
De loin en loin, quand un navire passait signalé par les vigies , les oisifs du moment montaient sur la dunette ou passaient leur tête par-dessus le bastingage, regardant à tous yeux sans rierj voir. Quelque matelot de quart sur le pont guidait leur recherche inhabile; puis tous redescen- j daient, heureux d'avoir aperçu dans l'horizon une voile blanche perdue au lointain , comme une mouette sur les flots. Mais quand le bâtiment signalé courait dans les eaux du navire à distinguer sa coque ; quand des souffleurs passaient lançant par intervalles leurs trombes d'eau soudaines; quand un requin escortait silencieusement le vaisseau , sans se mouvoir aux crochets bardés de lard que | lui jetaient les matelots; quand des marsouins arrivaient plongeant et roulant par les vagues écumantes, comme i
des enfants qui jouent ; quand la dorade aux reflets de cuivre tournait sans se prendre autour du chiffon perOde qui traînait à l'arrière, alors il y avait fête générale à bord. Les missionnaires quittaient le bréviaire, les causeurs s'arrêtaient, les joueurs laissaient leurs caries, les rêveurs désertaient leurs rêves, les pauvres émigrants quittaient Favant, puis, tous confondus, s'en venaient contempler rëvénement Et dans toutes les bouches on entendait alors, ou sur les habitants des flots, ou sur le navire qui passait, et des questions, et des récits étranges, et des commentaires plus longs encore que ceux dont les traducteurs modernes ornent les classiques. Passe-temps monotones, jouets d'enfanls oisifs 1 Mais à regarder du haut d'une autre vie , qui donc ne joue pas ici-bas : l'enfant avec ses hochets, le passager des mers avec ses joies , le passager de cetle terre avec ses vanités?
Eics «almesy le devoir, le rei|uia«
Si vous n'avez jamais senti la frénésie
De voir la main qu'on veut par d'autres mains choisie,
Vous n'avez point aimé, vous n'avez point souffert. Victor Huqo.
Trois semaines s/étaient écoulées; le navire avait déjà •parcouru les trois quarts de sa route; encore quelques jours, et Maranhao devait apparaître. Mais, par trois degrés de latitude nord environ, les calmes survinrent : un
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iftaliil, le vetil cessa. La chaleur, tempérée jtisqii*àlbrs par lés brises de rOcéaii, deviot accablante. Le navire iie lïiàrcha pluà qu'à peine. Les voiles encore agitées soiis dès souffles passager^, secouées par les vagues, bàttireiit à bruits loui'ds au long des vergues ; puis bientôt les pennons des mâts retombèrent immobile^ ; l'Océan s^ùnit; les Voileé petidirent Inertes , flasque^ comnie des niembfes cassés. Caltiie plat, t^artdut'tiiië mei^ d'huilé, ùhé glace s'étendait, reflétant leis i'aptis d^uii soleil dévorant. Les débris qui tombaient du bord s'enfohçàient lentement sous léis ilôts, ou flottaient ihimobilés âU long du navire; pas ûnè voile, pas un nuage a Thorizon. Lé ciel, là iner, le bâtiment, tout était de plomb. Sans le soleil qui lîiarquaU les heures inflexibles, on eût pu croite qu'une lélhargie aVàit pris le mondé. Un ennui morose pësàît sur tous et sur chacun, lourd comme une chape de damné dans l'enfer de Dante.
Vainement, à l'instigalion du capitaine, les matelots essayaient tour à tour toutes les farces de bord» afin de rompre cette monotonie maladive; vainement Malcontent, toujours en quête de revenus, réussit à faire monter successivement SiùXit ]é% huneà (}uiltre Ml tlfiq passagers novices, que les matelots attachèrent et qui dui;pnt payer rançon pour leur délivrance : toutes ces joies retombaient sans écho : la Caroline s'ennuyait; le spleen, la tristesse^ la colère saisissaient chacun tour à tour. Le capitaine se plaignait de tout et gourmandait les matelots sans motif; nos passagers de la dunette disputaient comme dans un club politique; les émigrants se battaient à tout propos. Le jeu seul réussissait à vivre. Cette passion, la plus forte des passions humaines, galvanise ses adeptes jusqu'à la mort. Mais les joueurs eux-mêmes se querellaient et ve-
LES MÉTIS bi LA SAVANE 39
naient par intervalies» comme les autres, consumer leurs yeox^ à chercher des nuages et à consulter les flammes des mais, filtès cbmhie des mortes.
Vingt jours. Vingt éternités passèrent ainsi. La chaleur était pesante et morne. Pendant le jour, sur le pont, le soleil était de feu; sous le pont, dans le carré, on ne respirait pas. La nuit, les chambres étaient Comthe des gouffres elnbrasës. Montfort b'habitait plus sa cabihe et dormait sur la dunette, tandis que son ami Paul Desdichado, comme il se faisait appeler, l'estàit des heures entières enseveli daiil^ la solitude de sa chambre. Les deux jeunes gens cdntinh^ient à s'isoler autant que possible des autres passagers; mais, depuis quelques jours, leurs conversations semblaient moins longues, moins intimes. On eût dit que l'ennui était tombé sur leur amitié. Paul surtout se tenait à Tècart pendant des heures entières, sombre, silencieux, et quand il revenait se joindre à ses amis, c'était à peitae s'il prenait part aux conversations générales; des réflexions amëres lui échappaient comme montées malgré lui de son cœur à ses lèvres. t)es gaietés acres, mordantes, fcorrosives, le prenaient par intervalles, plus tristes encore que son silence. Son .visage pâlissait, ses jeux, rougis paf les Veilles, tantôt se fermaient à demi, conlnle épuisés, tantôt brillaient d'une flamme sinistre. Vainemetit ses amis s'informaient de son mal ; le capitaine étalait des principes politiques inouïs de restriction ; il restait sotird à ces attaques ou niait sa souffrance. La fllle de madame Cerny elle-même, qui avait sur le jeune homme un empire si absolu, que devaht elle il n'osait qu'à Prfne aborder ses théories politiques, Henriette, était impuissante à distraire cette douleur sourde. Il ne rc^- Sardait plus la jeune fille, et i^épondait à peine aux
douces railleries qu'elle lui adressait sur ses noires pen-
Un soir, ou plutdl une nuit, la plupart des hdtes de la Caroline s'étaient retirés dans leurs cabines, et le petit cercle du capitaine, comme on le nommait à bord, était seul resté dehors. La nuit était splendide : des milliers d'étoiles brillaient, et la lune inondait le navire de sa pâle clarté. On pouvait lire comme en plein joar. La fraîcheur de rOcéan montait peu à pea dans l'atmosphère, et de fois à autres on eût ait qu'un souffle de brise s'élevait par les airs, faible comme une haleine d'enfant endormi.
Montfort, assis sur la dunette, appuyé contre le mât d'artimon, contait une vieille légende mauresque, qu'il avait apprise à Se ville, et qui peut-être, disait-il, était un peu le Dernier Abencerrage, ce rêve enchanté par Chateaubriand. Les deux passagères , à demi couchées sur leurs matelas de bord, écoutaient silencieuses, et le capitaine, étendu sur les cages à poules, fumait sommeillant à moitié. Paul était assis près de lui, sombre comme d'ordinaire.
La légende retraçait les malheurs de Boabdil, et le conteur peignait le roi déchu tourmenté par ses souvenirs, se cachant un jour sous des habits de chrétien maudit et revenant errer autour de Grenade; regardant comme m mendiant par-dessus les murs, et voyant son cheval favori battu par un muletier de Castille ; puis morda par ses chiens, méconnu par celle qu'il aimait, mourant de faim et de douleur sur le seuil de l'Alhambra de ses pères. Sa voix , tour à tour mélancolique et passionnée comme son récit, remuait le cœur de la jeune fille, qui l'écoutait toute penchée, et plongeait ses regards émus dans les regards du jeune homme.
Quand Montfort eut fini, Paul dit d'une voix stridente i
LES METIS DE LA SAVANE . l\
— Ce roi Boabdil n'a jamais su que pleurer comme une femme ; je le trouve lâche à soulever le cœur.
Et, se levant brusquement, il descendit dans sa cabine. La jeune fille se tourna vers Montfort en disant :
— Il n'est plus aimable, votre ami ; qu'a-t-il donc?
— Si vous ne le savez pas, mademoiselle, comment voulez-vous que je le sache? répondit Montfort en souriant et d'une voix légèrement ironique.
— Suis-je donc fée, monsieur, pour lire dans les âmes? Puis elle ajouta à demi-voix et comme mentalement :
— Ahl si j'étais fée...
Et son regard rencontrant celui de Montfort fixé sur le sien, elle se leva confuse, se tourna vers sa mère pour cacher la rougeur qui lui montait au visage, et dit :
— Mère, descendons-nous? il est bien tard. Montfort s'était levé; le capitaine était endormi tout à
fait. Madame Cerny suivit sa fille sans mot dire; le jeune homme s'approcha pour conduire les deux femmes jusqu'à l'escalier qui descendait sur le pont du navire. A ce moment, la jeune mère se retourna vers lui brusquement, etluidità voix basse:
-- Monsieur de Montfort veut-il m'attendre ici? C'est un rendez-vous, ajoula-t-elle en souriant.
Et, en effet, une demi-heure après, elle reparaissait sur la dunette. Avec cet abandon tout-puissant que chaque femme, jeune ou vieille, sait prendre quand elle veut obtenir, madame Cerny saisit le bras du jeune homme et lui dit :
— La nuit est splendide. Voulez-vous faire quelques pas sur le pont? Je vous dérangerai peu, car vous ne dormez pas durant les nuits. De ma cabine, je vous entends vous promener sans cesse au-dessus de ma tête;
TOUS trou))lpz mon 8omme|], je veux troubler m Yeilles. Et en disant ces mots, sa voix se faisait douc^ comme une caresse, et elle s'appuyait davantage au brqs du jeune homme.
— Vous savez, madame, comb|pp j§ su^ toqjpprs heureux d'être pr*s de vous, e|...
— Oh! ne faites aupune phrasp» dit-elle; je ^is mes tempes bleuies. Vous n'êtes pas à \\x\ rende?- vous d'amour. Hais je suis mère, Montfort; je vous crois loyal cabalkro, comme vous dites. Voulez-vous m'écouter p\ me répondre? Aimez-vous ma fille?
— Madame, j'ai pour maden^oiselle votr§ fille une affection réelle, mais.. .
•— En d'autres termes, vqus ne l'aimez pas ; je le savais, mais j'avais besoin de vous l'entendre dire. î^h bien, ma fille vous aime, oq plutôt va vous aimer. Vous le devinez, car vous devinez ^put; et sans savoir pourquoi, sans but : par ennui, par une coquetterje d'homnae, comme nous avons nos coquetteries ^e fpmme, vous laissez voir à mon enfant tout ce que vous pouvez de votre cœur.
— Je puis yous assurer, madame, qu'aucpne pensée mauvaise n'a pénétré mon &me.
— Je n*ai pas dit que vous vouliez séduire ma fille, monsieur de Montfort, puisque je vqus qî di( : Je vous crois un loyal gentilhomme. Non. Mais vous vous faites aiiner. Et ienez, votre ami Paul a tout vu, comme vous, comme moi, et c'est la jalousie qui depuis quelques jours le rend si sombre.
— Mais, madame, reprit Montfort de plus gf) plus embarrassé, vous me supposez, sur ]a misanfhrapie (Ije mon ami, comme sur mademoiselle votre fille, ^ne infl^e^ce mystérieuse qu$ je u'ai pas.
— Soyez donc ce que vous êtes, Montforl : loyal et bon. Ne vous retranchez pas dans des modesties perfides. Vous avez aimé, vous avez souffert, vous avez pris Texpénence des choses du cœur : vous savez, en un mot. Pau| et ma fille sont des epfanls qui ne savpnt pas. Vous êtes jeune et riche, Montfort. Je suis une pauvre femme qui n'ai que ma fille et qiii suis seplp pour veiller sur elle. Mo^] mari est mort pour nos croyances communes. En son nom comme au mien, je suis venue ce soir, sans hésiter, sans réfléchir même, vous prier et vous demander secours.
Montfort s'arrêta, prit les m^^jps de madame Cerijy, jps porta à ses lèvfes î^vec une affectjon pleine de re^ppçt, et lui dit :
—Je fer?ii tout, tout ceqije vous voudrez, madame ; vous pouvez tout dpmander, comme si Dieu m'ayait fait votre frère. Je vous doupe ma parole d'honneur.
La pauvre mère sourit, laissa longtemps se^ mains apx mains qui les retenaient, et ne les relira qu'en disant :
— L£> iï|ère e\ la sœur Yfiijs remerciept, Montfort. ^*ai foi en vous, et je vais dormir heureuse.
Pais elle descendit auprès de sa fille.
Le jeune hflpfTje ^'éfendit sur le pont, et réfléchit longuement. Ce§ qflplqncs paroles l'avaient profondément ému, il résolut 4p ^irp tout ce qui él^it en lui pour détourner sur Pai]l les pensées 4P U jei|ne flljp. Coinme le 'ai avait dit fliadame Cerny, il s'était aperça de la préoccnpatiqn qu'il jetî^it dans l'esprit de pettq pnfanl;, et sans regarder dans )'fivefl|r, il s'était cpmplu (Jans cette pensée \ il s'abandonnait sans but à la satisfactiqn vaniteuse, mais douce, que toute créature humaine éprouve h se faire î^imer. Frappa t^utjennc dans ses plqs chères proyj^ncefii, '^tigiiè de souffrir, il ^'endormait à Tq^phre de peite ^Sç^
lion naissante, et son cœur dérivait à ce rêve, comme un malade las de veilles dérive au sommeil, oubliant peu à peu, mais souffrant encore.
Dès le lendemain, il commença d'éviter devant la jeune fille tous ces sujets d'entretien où l'âme se répand; où, cherchant les pensées d'un autre être, interrogeant les vibrations de son cœur, on s'efforce d'entraîner ses sjmpathies. Il évita de plonger par instants, comme il le faisait naguère, son regard doux et profond jusqu'au fond du cœur de celte enfant ingénue, qui palpitait sous le charme enivrant de se croire aimée. Il emprunta des livres au capitaine, apprit à faire le point et à commander la manœuvre ; il descendit par intervalles jouer dans le carré avec les traitants vulgaires qui se contestaient des centimes et se disputaient durant une heure pour un coup douteux, lui qui jadis avait joué sur une carte la moitié de sa fortune I II se fit peu à peu le rival de M. Vulgar, et se prit à déverser sur la marchande des soins et des éloges, si bien, que le malheureux commis faisait toilettes sur toilettes pour éclipser par ses attraits ce rival à la langue dorée. La modiste écoutait, incertaine encore, mais s'enivrant déjà de son tardif triomphe; peu importait à Montfort. Pendant ce temps la jeune fille oubliait jour à jour des rêves qui avaient failli troubler son cœur. Comme l'avait vu sa mère avec cette prescience, si grande parfois dans les cœurs de femme, qu'elle semble une seconde vue, l'enfant allait aimer ; mais elle n'aimait pas encore. L'ennui du bord, la monotonie de la mer lui avaient fait prendre garde aux idées romanesques et généreuses que Montfort répandait dans ses causeries intimes avec une sorte de complaisance. La tête du jeune homme, mélancolique et rêveuse, avait occupé ses pensers déjeune fiHe;
sa coquetterie d'enfant avait désiré subjuguer cet lK)mme, qui lui semblait grand parce qu'il avait souffert, et savait railler les passions dont il souffrait. L'oisiveté forcée de la mer, le désir de plaire, ce besoin d'affection qui monte aux cœurs de vingt ans, et les habiles causeries de Montfort faisaient germer dans son jeune cœur un amour naissant. Elle dédaignait Paul, qu'elle aimait cependant d'une affection véritable, et dont, en fille d'Eve qu'elle était, elle avait laissé croître l'amour à loisir.
La nouvelle conduite du jeune homme lui parut d'abord étrange : avec celle habileté féminine— qu'elles ont toutes, même celles qui sont encore ignorantes comme des anges, — elle railla ses ardeurs pour le jeu, ses compliments fades à la passagère en falbala, comme lui-même l'appelait. Mais il se défendit avec une politesse si enjouée, prétextant de la longueur des jours et de sa passion mal éteinte pour les caries, qu'elle crut s'être trompée, et bientôt son cœur commença d'oublier les parfums enivrants d'amour qu'il semait naguère sur sa route. Paul, rassuré jour à jour, presque constamment seul sur la dunette avec les deux passagères, oubliait ses jalousies sombres. Madame Cerny, qui avait compris toute la valeur de ce jeune homme aux passions fougueuses, mais au cœur loyal, l'accueillait comme un fils aimé^ et rêvait pour sa fille un avenir assuré sinon brillant. — Veuve, oubliée, tout entière au souvenir d'un mari qu'elle avait adoré, elle n'avait plus d'autre rêve ici-bas, que celui de voie son Henriette heureuse en ce monde. Dieu pourrait alors rappeler la mère. Mais elle avait hâte et son cœur saignait par intervalles, en pensant à sa santé fragile, à ses espoirs plus fragiles encore.
A quelques jours de la scène que nous venons de ra-
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conter, nu acddent de mer faillit briser tout h conp $(m espoir et sa vie.
Les calmes diraient depois plus de quipzc jours, et le capitaine, pour retremper le moral affaibli de ses passagers, leur avait proposé de prendre des bains de mer, (.a chaleur était extrême, T^nnui profond, et sa propositioi:i avait été accueillie avec enthousiasme. Sur Tun des Qdlé$ du navire il avait fait saspen(lre à àeuj vergues éten^qes au niveau de l'Océan une grande yoi|e dont le milieu tralpait enfoncé sous Teau par un boulet en fer. Celle imniense baigpoire de toile, dont les bords se relevaient de tous côtés maintenus par les Vergue^, s'étendajt le long du vaisseau sur un. espace de quinze à vingt pas envirqn ; chaque jour, matin et soir, les passagers descendaient pendant quelques heures s'ébattre dans l'Océan saiis craindre les 'dangers de la pleine mer. Déjà presqpe fou( le monde à bord, équipage et passagers, avait profité à plusieurs reprises du Frascati de h Cc^roline, ainsi qu'on nommait la voile, et chaque joijr qp attendait à bord l'heure du bain, comme on attend {'bpiire du paëdecin dans la chambre d'un malade.
Un §oir où la chaleur avait été plus forte encore gup (]e coutume , presque tous les passagers ce baignaient. Les dames, à une extrémité, en robes ordinaires pu en costumes de bains de mer ; les passagers, à l'autre bpjit o|| dans le centre, selon leur aiidace , car p^r le fP^U^U ^ voile entrait dans l'eau jusqu'à s\i^ ou sept pieds de^ ppfondeur. Paul enseignait tour à tour à la femme de l'un des passagers et à la (ille de madame Cerny les mouvements nécessaires pour nager, comme fait un mallre nageur aux bains de mer. Madame Cerny, un peu soiiffrante, regard^il sa fille du haut de la dunette , ^t raillait
LES MinS DK LA SAVANE i*^
ses essais craintifs. Le capitaine et Montfort attendaient le départ des premiers baigneurs pour les imiter à leur tour; le jeune hon^me, habillé pour le |)ain, était assis sjpr le bastingage, causant avec Malcontent et jouant avec une hachette de bord, qui servait à ce dernier pour ajpster une pièpe au |)ordage.
Le milieu de la voile, trop enfonpë dai|s Teau p^r la pression de^ baigneurs qui s'ajoutait outre mesure au poids du boulet, laissait du côté de la mer une large opyertuj*e sans rebord, et le capitaine venait de dire à Mqlcontent :
— Demain, tu reculeras les deux vergues, afin de jaisser moins de mou (i la voile. Les passagers peuvent toqiber h la mer par celte ouverture, et les requins nous rendre visite.
L'heure du dîner approchait, et quelques passagers avaiept déjà quitté Teau.
Tout à coup, la voix du niallre retentit :
— Un requin à bâbord !
Saisi d'effroi, c}iacun se rua vers l'éphelle. Lp mi^nsfre nageant presque à fleur d'eau, escorté de ses poissops pilotes, entrait par Touverture béante, fatal pomme je destin. Mademoiselle Cerny élajt à quelques pieds de Ijji : au cri du paarin , Pajul ^'élança vers la jeune fillp • niais déjà la t^le ronde et plaie du tigre des mers s'agitait choisissant sa proie.
Rapide comme la pepsée , Montfort, |a hache en main , bondit jju haut du bastingage à ja* tôle du monstre; mainieps presque à fleur d*eau par la voile qui je gênait, le requin agita sa nageoire fourchue pour se retourner et saisir cette proie nouvelle; mais il n'eut pas le temps d'achever le mouvement commencé , Montfort saisissant d'une main, pour se soutenir, le bord de la voile, de l'au-
tre leva sa hache, et d'an seul coup, renfonça tout entière dans la tête du monstre. Le requin fouetta l'eau qu'il fit jaillir jusque sur la dunette, recula, puis disparut sous les flots, entraînant avec lui le fer meurtrier. Son sang teignit la mer. Le jeune homme se pencha sur le bord de la voile pour le regarder encore, mais il avait déjà dispara dans les profondeurs de TOcéan, laissant aux eaax bleues une traînée sanglante, qui serpentait sous les flots.
Cependant quelques passagers montaient précipitamment l'échelle de salut; le reste se pressait au bas, s'écrasant les uns les autres pour monter, tous blêmes d'effroi.
Le bond de Montfort, son coup de hache, la fuite du requin , avaient été si rapides ; chacun était si occupé de lui-môme, qu'excepté le capitaine, madame Cerny et Malcontent, qui avaient tout regardé du haut de la dunette, personne n'avait vu la fuite du monstre, et ne croyait encore à sa disparition. Les bords de la voile l'avaient d'ailleurs caché à la plupart des baigneurs.
— Est-il parti? demanda Paul qui soutenait Henriette à demi évanouie.
— Oui, dit Montfort, et pour toujours.
Mais les passagers n'écoutaient même pas, ils continuaient à monter. Montfort aida Paul à faire franchir l'échelle à Henriette , et resta seul dans la voile. Au bout d'une minute, il remonta. Comme il arrivait sur le pont, le capitaine vint à lui et lui dit : —Mon cher ami, permettez-moi de vous remercier au nom de tout le navire.
— Il n'y a vraiment pas motif, reprit ce dernier ; le monstre s'enfuyait quand ja suis tombé à l'eau. C'est mademoiselle Cerny qui doit remercier Paul, car c'est lui qui l'a soustraite aux dents du requin.
Le capitaine s'écria : — Pensez-vous donc, jeune
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homme, que mes vieux yeux ne sachent plus rien voir? Mais Montfort, traversant ies passagers, rentra dans sa cabine pour changer de vêtements. La plupart des baigneurs rimitèrent. Le capitaine appela Malcontent, et lui* redisant la réponse du jeune homme, lui demanda si, lui aussi, n'avait pas vu le coup de hache. Pour toute réponse, le maître lui montra le sang qui tachait encore les bords de la voile au niveau de l'eau ; puis il ajouta à demivoix :
— Mais s'il a peur que mademoiselle ne le sache, c'est son affaire et pas la nôtre, capitaine.
Le vieux marin ne dit rien et remonta sur la dunette. Cependant les passagers s'étaient vêtus à la hâte pour revenir plus vite causer de l'événement qui les avait mis en déroute. M. Arthur Vulgar, qui le premier était remonté à Téchelle, et n'avait pas môme vu le requin, estimait sa longueur à quarante pieds au moins, et prétendait que ses yeux brillaient comme des escarboucles!
Bientôt, la cloche du dîner sonna, — chacun descendit; les passagers qui n'étaient pas encore sortis de leur cabine apparurent tour à tour. Pendant tout le repas, il ne fut question que du requin."
M. Arthur demanda à Montfort pourquoi il s'était jeté à l'eau si brusquement. —Votre chute , dit-il , m'a fait encore plus peur que tout, et je vous ai pris pour le requin.
Le jeune homme sourit avec un indicible dédain et se borna à répondre :
— J'ai eu presque aussi peur que vous, monsieur; seulement notre effroi s'est traduit de différentes manières, il m'a fait tomber à l'eau et vous a fait fuir.
Un ou deux passagers affirmaient avoir vu le bras du
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baignpur s'abattre ^vin le qxpnslre, ft prétepda^nt mèfne que le §ang avait jailli.
Mais le j^une et blond diploiqate qqi qcç|ipait le centre de la table» et dont les rares paroles faisaient oracle, dit d'un ton sentencieux :
— Je vous demande pardon, la chute de mpnsîeur a en effet effrayé le monstre, (jiii s'esj sauvé; rjeu de plus. Le seul homine qjî se soit montré plein de courage en cette circonstance est M. Desdichado, qui, bravement, a saisi mademoiselle Cerny et Ta entraînée vers Téchelle. fêtais parfaitement de sang-froid; j'ai tout vu.
Dans sa terreur, il avait failli se npyer au fond de la toile pour se sauver plus yite.
Le sanç monta au visage de Montfort ; ses sourcils se joignirent, contractés sur son front ; il redressa la télé, et il allait adresser au fat malencontreux pn sanglant démenti ; ipais, au moment piéipe, madame Cerny sortait de sa cabine, suivie de §a fille encore pâle d'effroi., Son front redeyiqt calme, il rpgard^ la pauy|'e naère en^ souriant, et dit avec un légep trpmbjemejit dans la voix, reste de s^ cojèrq éteinte :
— Oui, madame, cela est vraj, sans p}Qî( aipi Paul vptfQ fille était pciorte. . ,
Madj}jne Cerny regard^ le jeune homipe sans rien dire. Un soprjre erra sur ses lèvre^ pâles ; Ruis , reçagnant sa place à table, entre le capitaine et Paul, elle exprima à ce dernier, ei) qu^qlques paroles, J^ reconnaissance qu'elle éprouvait. La jeune fille se joignit à sa mère en rougissant. Le futi^f ambassadeur acquiesça de la tête, et chacun 3e prit à féliciter Paul. Mais celui-ci accueillit ces hommages sans rien dire ; il ne cessait de regarder Montfort, qui détournait la tête, et se inontrait empressé, pins
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mcor$ qffp de coutume , autour de dame SétpiFamis ,
dont il s'était fait le voisin. La belle Parisienne déclara qqe cp souvenir seul lui faisait venir la chair de pouUf et demanda qu'op n'en ouvrit plus la bouche de toute la soirée. Montfort joignit sa voix à la sieqne. Le jep|i:|e diplomate, qui craignait vagueipent de voir démpntir le mensonge qu'il se soupçonnait d'avoir fait , déclara q\]e c'était asçez de paroles pour un rpqujn qui s'était pnfui comme un lâche. Quplques cjiuseurs obstinés cpïîfi: nnèrent à célébrer à vqix basse ]a grandeur du pipnçtr^ etleur propre courage dans celte épreuve. MaisM. Arthiir ressaisit le sceptrç de la coT^versalion , çt, déclaranf que dès demain il se baignerait comifle d'habitude, i} se prit îj raconter des hislojfe§ c^p commis voy^^geurs ep p^fil, puj: séesdans la Vie et les qvmtures de Mandrin.
Le dîner fini, chacun retourna à ses occupa^oi|g favorites: les uns, au jeu ; les autres, au cigare; i)os {imis, à leurs entretiens. Montfort rentra un instant daps sf^ ca^inp pour laisser la conversation s'engager avan| de j*emonte^ sur le pont. Mais Paul le suivjt, et prei)ai|t les deux mains djB son ami ;
— Henri, lai dit-il, Henri, j'ai deviné ce que je ri'ai paç vu. C'est vous qui pou^ avez sauvés. Pourquoi vops taisezvous? Je vais tout raconter à jnadame Cerny et à sa fille,
— Enfant quQ yous êtes! dit Montfort, ne voyez-yqus donc pas qpe cette enfapt vops aime, que sa pière vous aiïïie, et qu'il est tout simple d'épouser son sauveur? Et véritablement, san§ yop3, j'arçiy^i? trqp tar(|.
-- Oh ! reprit le jeune honime, je comprend^ to^t maintenant. Tputl Monl(ort, yous avez tout deviné! Qh! mais j'éiais fou alors, et je doutajs (je vous! Et puis, je j'aime ^anl, que ma tète se perd.
— Eh bien, soyez sage aujourd'hui, et, sur voire àme , taisez-vous.
— Non, dit-il, je ne me tairai pas. Et il ouvrit la perle de la cabine ; mais Monlfort l'arrêta, lui expliqua si noblement qu'il n'aimait pas Henriette et n'en était pas aimé, que révéler ce qui s'était passé , c'était initier tout le monde à leurs secrets intimes , le forcer tôt ou tard à chercher querelle à ce fat menteur , et rendre mademoiselle Cerny la fable du navire; il fit tant et si bien, que le jeune homme consentit à garder le secret jusqu'à l'arrivée.
Les deux jeunes gens remontèrent sur le pont, auprès de madame Cerny et de sa fille. La veuve tendit une main à chacun d'eux. Henriette pria Monlfort de lui expliquer enfin pourquoi il s'était jeté à l'eau , si ce n'était pas pour frapper le requin, mais il répondit en riant :
— Monsieur l'ambassadeur ne l'a-t-il pas deviné? j'ai fait de la prose sans le savoir. Puis il parla d'autre chose. Madame Cerny vint à son aide, et la conversation prenant un autre cours , la jeune fille oublia ses questions , se tourna vers Paul, qui la regardait inquiet de sa pâleur, et lui tendit la main en disant :
— Mon sauveur, je vous remercie, et je remercie Dieu d'avoir été sauvée par vous.
Le jeune homme rougit de bonheur tout en regardant son ami, et celte soirée s'écoula pour lui délicieuse et rapide , comme le premier aveu d'un premier amour. Tandis que sa fille causait avec Paul, madame Cerny, prenant le bras de Monlfort, le conduisit au bout de la dunette, et là, s'appuyant tout entière sur son bras, avec des larmes dans les yeux et dans la voix , mais sans faire un geste, en regardant la mer, elle lui dit :
— Monlfort, je vous remercie pour mon enfant, car vous avez été son sauveur; pour la mère, car vous êtes pour elle plus qu'un frère par la nature ; vous êtes le frère de mon choix et de mon cœur.
Puis, afin de ne pas exciter la défiance de sa fille, elle passa la main sur ses yeux pleins de larmes, se retourna souriante et continua de se promener sur le pont, d'un air indifférent.
La soirée s'écoula sans autres incidents. Montfort s'endormit sur la dunette, heureux du plus grand bonheur de ce monde : du devoir accompli!
Le lendemain au matin , malgré la nuit, qui avait réchauffé les courages, 4)ersonne n'osa se baigner. Le diplomate prétexta la migraine, M. Arthur se leva trop tard. Paul, Montfort, le capitaine et deux ou trois passagers aguerris à la mer se baignèrent seuls, et il est probable que le bain du soir n'aurait pas eu plus de succès , mais le vent se chargea le jour même d'excuser désormais les trembleurs. Vers le milieu du jour, quelques nuages apparurent; un souffle de brise rida la mer; les vergues furent retirées, et la Caroline y toutes voiles dehors, glissa sur les flots, lente, incertaine encore, comme un malade qui se lève.
Deux mois après on lisait dans les journaux de Maranbao :
« M. le vicomte de Cinnamon , attaché à la légation de France, vient d'arriver d'Europe. Aussitôt son entrée dans nos murs, le président l'a envoyé féliciter, et il n'est plus question ici que de la belle conduite de ce jeune diplomate, qui, seul et au péril de ses jours, a sauvé les passagers d'un requin monstrueux. »
Si L*A9fAZ0NE
Et un peu plus t^rd, sur un autre hémisphîîre, les parents de M. Vulgar, son patron pt $es concitoyens se passaient de maip en fuain , comme un diamant noviyeaii, une longue et belliqueuse ëpllre de leur cours^geux ami; et chacun se p&niait d'effroi, puis d'orgueil, au récit de la bravoure victorieuse de son sublime flippolyte.
Les jugements d'ici-bas s'égarer)( parfois; il faqt savoir en souffrir et ne s'en étonner pas, puisque l'éloge ou le mépris sont choses hqmaines. Hais la copscience satisfaite, juge suprême, console les âmes froissées, car l'arrêt sans appel n'est pas de ce monde.