‹ L'Amazone [III] Les révoltés du ParaChapitre 7 sur 13 · I.*ci|i9atei|r, la J^piirM*) U 4errf · texte numérisé non relu

I.*ci|i9atei|r, la J^piirM*) U 4errf

Il toarne les regards aux bords qu'il 4 quittait

Et regrette trop tard les loisirs du rivage. Ah ! qu'il voudrait alors, au toit de ses aïeux, Pfès des objets chéris présents à ça mémoire, tloulant des jours obscurs sans péril et sans gloire, N'avoir jamais laissé son pays ni ses dieax !

Làmàrttni.

Un vent chaud, faible, humide, soufflant tantôt d'un bord, tantôt de Taptre, rempl^^ga pouf fa Caroline le calme absolu qui avait §i longtemps ^pcbainë ses voiles. Le navire fit quelques miljes en d^mi-route ; mais biept<l)t de grqs nuages noirâtres envahirent l'horizon > Pt i^es pluies tombant par ondées versèrent sur le vaisse^p toutes les par taractes du ciel ; chaque grain durait une lierre 911 dei^:i^

LES METIS DE hk SAVAPTE 55

et s'élojgpsit. Alorç les passagers remoptaiept mt le pont, rappelés par un rayon de çolejl ; mais aussitôt paraissait au vent quelque nuage grisâtre qui yenait| traçant audessous (}p lu| , dans le cjel et s^r la raer, une tratqép blanche comme une fftipée, et l)ientât 1^ pluie inqftdajt le navire par larges gouttes prêtes et chaudes.

La Caroline était dans le Poteau noir ou pot-au-noir^ car les matelots qui ont baptise cette partie de VOcëan, qe peuvent pas s'entepdrp sur TorthQgraphç du non^.

— Pot-an-noir^ disait le capitaine, parcp que ce ci^| ressemble au pot aq qoir d'un p§jn(re ; cloaque sombrp dans lequel vienneqt converger les vents généraux dp TÂtlantique, apportant dps puages de tqqs les points de rOcéan et les rouHnt par spirales infinies dans ce Y^§tp entonnoir.

— Poteau Twir, disait le second, parce que c'est le poteau fatal du carrefour, d'où les navires ne peuvent sortiri, retenu^ ps^f des charmes invisibles.

Et, à r^pppi dp son dire, il citait l'histoire d'un navire hollandais, Jiiif errant de 1^ mer, qui avait dormi autour dQ cepoteai) funpste, pepd^nt si longtemps, qu'une génération avait vécu e|; disparu à son bord ; pendant §i Ipngterpps, que le mousse, p^r^i d'Amsterdam enfant imber})e, avait ^té trouvé vieillard h la barbp blanc!)ip, seul vivapt encprp-

Depuis dp^]^ scmaipes epti^res, les plvijps et la disafui-: sioD se renouvelaient incessantes. Et ppndapt pe temps /of Caro/ine p'avpit p^s fpjt di:^ Ijeups pu bonne route; nul ne pouvait prévoir la fin de cps calpaes à pluies diluviennps. L'inquiétude prenait le capitaine ; ThamiditS qui |r(^gnait avait pourri plusieurs tonneaux 4e biscuit; les vivres de bord, que la parcimonie de l'armateur avait ménagés, avançaient rapidement; les provisions dps émigrants

étaient épuisées, et vingt bouches nouvelles retombaient à la charge du navire. Les passagers maugréaient, réduits au lard salé; et déjà le capitaine avait annoncé la mise à la ration, lorsque le vent fraîchit tout à coup, apporté par un nuage, et le navire reprit sa marche. La joie reparut au front de chacun. Le mal de mer, que ramenaient les flots déchaînés, en tempéra les excès chez quelques-uns; mais à l'Océan le calme est le pire de tous les maux, et la tempête fut la bienvenue. Elle dura peu d'ailleurs, ne brisa rien à bord, et rendit à la Caroline le vent qui Tavait quittée depuis si longtemps. Bientôt le capitaine annonça le passage de Téquateur pour le lendemain.

Halcontent, le maître, attendait ce moment, comme, enfant au collège, on attend son dimanche. Il avait combiné tout un appareil de poulies, de costumes et de plaisauteries ondoyantes, à faire mourir les matelots de joie et les passagers de souffrances.

Le soir même, vers cinq heures, on entendit un bruit ressemblant, à ne pas s'y méprendre, aux grondements répétés de la foudre. Trois matelots et trois caisses en bois, installés dans la grande hune, imitaient de leur mieux, les unes sous les autres, ce bruyant passe-temps de Jupiter.

Lorsque la foudre eut plus que suffisamment grondé au gré des auditeurs, la grêle, figurée par une pluie de haricots secs, tomba sur le pont, distribuée rudement par des matelots montés sur les vergues.

Enfin la grêle cessa & son tour, et une voix sonore, partant de la grande hune, héla le navire :

— Hol du navire?

— Ho I répondit le capitaine.

— Le nom du bâtiment?

— La Caroline.

— D'où venez-vous?

— De France.

— Où allez-vous?

— Au Brésil. Et vous?

Aussitôt, comme réponse, on vit descendre par Tétai du grand mât un postillon avec fouet, bottes, chapeau de cuir, culotte blanche , veste courte. Puis a,u bas de Tétai qui vient aboutir au mât de misaine, surgirent tout à coup, comme par enchantement, .un gros ours blanc, tenu en laisse par no meunier à la figure et aux vêtements enfarinés, au chef coiffé d'un immense bonnet de coton.

Le postillon arriva : aussitôt, entre lui, le meunier et l'ours, commença toute une série de saints, de cérémonies et d'embrassades à outrance. Mais Tours serra trop fort le postillon, qui se fâcha contre le îneunier. Une discussion parut s'élever entre les trois amis, pacifique d'abord, comme entre des plaideurs qui se contiennent, puis bien- % fortement assaisonnée d'injures, de gestes et de coups retentissants, saupoudrée sans cesse par la farine du meunier dont les poches semblaient intarissables.

E^nfin , le postillon réussit à faire entendre raison à ses deux interlocuteurs, car il enfourcha paisiblement Tours, c'est-à-dire un gigantesque matelot qui marchait à deux pattes, et démenait les deux autres avec des gestes de prédicateur.

Ainsi monté, il se rendit à l'arrière, escorté du meunier Qui distribuait sur sa route de la farine et des bons mots très-pimentés. Le capitaine était sur la dunette, entouré ^es passagers attirés par cette scène. Arrivée devant lui, ^burlesque ambassade s'arrêta respectueusement; Tours retomba à quatre pattes, le meunier interrompit sa farine, ^postillon descendit de sa monture, salua le capitaine et

lui remit une letlre écrite, dit-il, par le dieu Neplune en personne.

Le capitaine prit la lettre, elle portait en substance: que le dieu ayant appris la prochaine arrivée de la Caro- Une dans son royaume, annonçait au capitaine que, par égard pour lui, É. Sharp, vieil ami du dieu, il le recevrait bien , et viendrait le lendemain avec toute sa cour lui rendre visite. Et eil vrai dieu, qu'il était, Neptune appàrëmitient professait uii mépris souverain pouf nos lois humaines, car les formes dû langage *et de Tôrthographe étaient violées à chaque mol, de la plus outrageante façon.

M. Shai'p se souciait hiédiocretnerit des politesses de la divinîlê marlnel, aussi fépondit-îl au postillon :

— TU diras à ton dieu que je le dispense de sa visite. Il y a des daines à bord ; elles auraient peur d'un vieux laid comme lui : qd*il se borne à vous visiter vous autres.

— Mais, capitaine, hasarda Malcontent, — ou le postillôii, — si les passagers consenteiit. . .

— deux qui consentiront iront sur l'avant avec loi. Là, faites ce que votis voiidrez ; mais si vous jetez une goutte d'eau aux autres , foi de Sharp , je vous retranche tous de vin jùsqu*à Maranhao.

Les matelots connaissaient leur capitaine. Quand il avait dit non , Neptune en personne ne l'aurait pas fait changer d'avis. Le trio des ambassadeurs s'en retourna l'oreille basse.

Mais Jtf. Sliarp leur lit donner un quart de vin, comme indemnité pour leur joîe trompée , et la gaieté régna sur le pont jusqu'à Theure du coucher.

Dès le lendemain matin cependant, Malcontent, tenace comme un Ôreton qu'il était , vint de nouveau supplier le capitaine. Mais M. Sharp fut inflexible, et le maître gas-

pillait en Vain sa plus câline éloquence, iorsqtié M. Arthur parut sur la dunette, ti avait oui dire qu'on passait laligiie le jour métne, et venait prier le capitaine de la lui montrer.

Le vieux mariii se tourna vers Montfort et son ami, qui riaient à denii, et leur dit eii anglais :

— S'il ne mériterait pas le baptême t

Le maître comprit. Il se tourna vers le commis avec iiii air de respect parfait et lui dit :

— Si monsieur le comte veut...

t^ar une raillerie que le passager prenait pour des égards, Halcontent ne parlait jamais à M. Âi'ihur sans lui donner ce litre...

— Si monsieui* le comle veut, i*équipage possède urië lorgnette à cet effet, je la lui prêterai. Et puis, si mbnsieiir le comte daigne diriger une cérémonie qui se fait en Thonneur dé la ligne , les matelots seront heuteux d'ôlré présidés par un passager comme monsieur le comle.

Et, en parlant, il gardait respectueusement la main à son bonnet, coiiitne un soldat qui salue son oîficier.

Le commis hésitait. Il avait entendu vaguement parler du baptême et des supplices des passagers. Mais il voulait voir la ligne. l)*ailleurs, he présiderait-il pas la cérémonie if Qu'avait-îl a craindre? Une seule chose Tarrélait encore. Peut-être serait-iî obligé à débourser, et Jt. Arthur n'aimait pas â débourser. Mais le maître Connaissait son avarice» car le commis n'avait rien donné aux matelots pour l^arrimage de ses malles ^ ce que Malcontent ne lui avait pas pardontié. Il devina ce qui se passait dans l'esprit du vaniteux passager, et reprit d'une voix plUs respectueuse encore que la première fois :

*^ ^i monsieur le comte nous fait l'honneur d^agréer

notre supplique, selon les usages du code maritime, ce seront les autres passagers qui payeront le vin et la dépense ; monsieur le comte sera exempté de toute contribution, vu rhonneur qu'il nous fera.

M. Arthur accepta. — S'il y a besoin d'une reine... ajouta-t-il, en pensant à dame Fœdora, qu'il désirait associer à ses dignités. Mais le capitaine se hâta de Tinterrompre, en disant au maître :

— C'est assez, prépare ta cérémonie et laisse les autres passagers en repos.

— Oh! du moment où nous avons un président, tout ira bien, reprit Malcontent.

Il alla retrouver les matelots, et M. Arthur descendit au carré , gourmé dans une attitude pleine de réticences orgueilleuses. Il initia seulement dameFoedoraà sabonne fortune; la belle Parisienne répondit par un sourire. Mais elle jouait, et 'n'écouta même pas ce que son admirateur lui disait à voix basse.

Le maître, vêtu en Neptune, vint bientôt chercher M. Arthur. Les matelots le suivaient déguisés en tritons et en néréides, avec des perruques en étoupe, des cornes, du noir de fumée et de la couleur sur la figure et les vêtements. La cérémonie devait se passer sur le toit du rouf, de façon à ce que tout'le navire pût assister au spectacle.

Là, un fauteuil élevé était préparé au pied d'une sorte de dais ou de potence, sur le sommet de laquelle était un baquet de bord plein d'eau, et d'où pendait un morceau de toile à voile peint en bleu, qui figurait la voûte du ciel. M. Arthur ne vit que le trône, sans soupçonner cette nouvelle épée de Damoclés. Il s'assit. Aussitôt deux matelots amarrèrent aux bras et aux pieds du fauteuil, par-dessus le patient, deux fortes barres de bois pour Tempécher de

se relever. Mais le commis n'avait encore goûté qu'aux joies de l'espérance, el ne songeait pas à se soustraire aux honneurs qui l'attendaient. II se renversa sur le dos de sa chaise avec un air digne afin d'écouter Neptune, qui venait à lui la lôte ceinte d'un diadème de raisins des tropiques*, tenant son trident d'une main, et de l'autre caressant sa barbe d'étoupe.

— Je suis le dieu Neptune; voyageur, que veux- lu? M. Arthur ôla son béret rouge à gland tricolore, et répondit d'une voix de circonstance :

— Monsieur le dieu , je veux voir la ligne. Sur l'ordre de Neptune, le mousse, qui trébuchait dans les jupons goudronnés d'une jeune néréide, apporta une vieille lorgnette du bord, engluée de poix-résine, qu'il présenta au voyageur.

— Thétis, ma fille, dit le dieu, soutenez la lorgnette.

L'enfant prit la longue-vue, la tenant inclinée vers l'horizon, et d'une main il la soutint à la hauteur des yeux du passager, tandis que de l'autre il étendait et maintenait par le travers du verre un fll blanc, collé d'un bout à son index, et de l'autre à son pouce.

M. Arthur regarda, et se tournant vers les autres passagers, d'un air satisfait et capable, il s'écria : — Je la vois, je la vois parfaitement !

Le capitaine et quelques passagers sourirent en murmurant à demi-voix des épithètes qui n'étaient pas en l'honneur du crédule voyant. Mais parmi les spectateurs , tous trop éloignés pour avoir vu la manœuvre du mousse, plus d'un se promit de voir à son tour, et beaucoup en-

' On nomme ciinsi uae plante marine qui ressemble à des raisins jaunes et se rencontre en mer^ surtout entre les tropiques.

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vièreni à leur collègue Thonnèuf d'avoir VU le premier

ôette ligne vantée.

Aux grands succès, les grands revers, tandis que le commis rendait la lorgnette aU mousse , qiii le regardait sérieux comme un page de théâtre, le dieu Neplunese tourna vers les spectateurs.

— Mesdames et messieurs, dit-il, le vénérable père Sharp [et il porta la main à son diadème), eh nous faLsant sa demande de passage à travers llos États, nous a présenté vos passe-ports. Nos ministres les ont examinés, TOUS êtes tous en règle : mais les papiers de monsieur ne mentionnent pas son baptême; nul ne doit entrer dans mon royaume sans baptême, et il se retourna vers M. Arthur.

Ce dernier né riait plus. Il iie savait pas eticore ce que voulait le dieu; mais ses deux petits yeux railleurs qui luisaient comme des charbons sous leurs sourcils d'étoupe , M promettaient hialheur ; il essaya de se lever, ei se trouva soudé à sa chaise. Force lui fut de rester eo repos.

^ Neptune fit un pas vei^ lui, et s^a|)pilyant à deux mains sur son trident, dit d'une voix sépulcrale :

-^ Passager, vous sentez - vdus pur comihe Teau de la mer, pur comme i*étoile polaire, put* comme un fàubert neuf, digne du baptême?

Le jour se fit dans la cervelle épaisse du beau cùmniis, et il i^eprit d'une voix brève : i— Déliez-moi, Malcontent, je vous donnerai une piastre.

— - Après? murmura le matelot à Voix basse, ei levant la tête vers le ciel, il s'écria :

— Mon frère la Ploie, le passager demande le baptême, et mes ministres sont prêts.

A l'instauti comme par enchantement, le baquet âmàrrê

au sommet (la dais versa méthodiquement tout son contenu sur la tète de M. Arthur. Il fit un soubresaut formidable pour s'échapper, mais la chaise et les liens tenaient bon. Quand tout fut versé , aux éclats de rire des passar gers, Neptune reprit son air grave, et dit au patient, qui le regardait abruti et secouant Teau dont il était couvert : — Mes ministres vont te faire jurer les lois de mon royaume et te marquer de la poussière sacrée.

Et aussitôt les matelots défilèrent un à un devant le supplicié en murmurant une des phrases consacrées de la grande litanie du baptême.

— Jures4tt de ne jamais épouser la fiancée d'an matelot?

— Jures-tu? etc.

£t Qprès chaque question , chaque demandeur, armé d'un sac en papier rempli de suie pulvérisée, s'arfètsiit comme pour écouter le serment et lançait le contenu de son nouvel encensoir au visage du patient; si bien qu'& la fin de la cérémonie, sa figure et ses vêtements n'avaient plus couleur humaine. Le malheureux écumait et trépignait, ivre de fureur, d'eau et de poussière. Hais la chaise de tortpre était solide, et de nouvelles cérémonies allaient avoir )ieu en son honneur, lorsque le capitaine, sur les instances de madame Cerny, ordonna au maître de le di» livrer. Les barres transversales qui le retenaient furent enlevées, et l'infortuné voulut se lever. Horreur! lâchais^ ^ levait %vec lui. Un des matelots l'avait détachée de 1-éehafaudaga qui la fixait sur le rouf, et le siège et le dosr sier enduits de goudron adhéraient à sa personne, cornais un conteur ennuyeux dont on ne peut se délivrer. Enfin, tant bien que mal, il se sépara de celte dernière ennemie ^n lai laissant des lambeaux de véteme&ts» affieh^ déchi*

rées de son occupation présidentielle, et descendit du rouf sous les saluts railleurs des matelots.

Au pied de l'échelle se tenait le mousse toujours velu en jeune néréide :

Cet âge est sans pitié.

Il s'avança d'un air gracieux vers le noyé » et lui barra le passage en disant :

— Mon beau passager, vous êtes baptisé ; je vous demande en mariage.

Hais il n'eut que le temps de s'effacer contre un mât pour esquiver le châtiment que M. Arthur destinait à celte suprême injure.

L'enfant rejoignit en riant les matelots, qui préludaient déjà'par un intermède bachique aux mascarades sans fin de ce grand carnaval des mers. Le passager fut obligé de traverser les émigrants qui , pressés sur sa roule , riaient à perdre haleine ; il allait en tous sens, se heurtant à eux, sans retrouver son chemin , ébloui de poussière et de fureur; et les émigrants riaient plus fort, et le mallieureux étouffait de rage, regrettant trop tard et la terre, et la France, et ces tiôtels dont il était l'oi^ueil. Deux heures après, il reparut au dîner du bord, bruyant, radieux, gonflé de lui-même comme si le baptême n'avait point passé sur son front.

Les individualités vaniteuses, qui font métier de rechercher l'éclat et les bruyants triomphes, moissonnent bien souvent plus de honte que de gloire, plus d'affronts que d'honneurs. Mais les déconvenues glissent sur elles sans les abattre, et la honte n'a pas prise sur leurs âmes \ulgaires, phalènes stupides, qui volent à tous les feux,

éblouies de lumières, avides de clartés, brûlant leurs ailes affolées, retombant mutilées, mais remontant toujours vers ces feux trompeurs qui les attirent !

La Caroline cependant poursuivait sa course, et le capitaine espérait voir la terre le lendemain. Les passagers le pressaient de plus en plus de leurs questions oisives sur le jour de l'arrivée, la distance, etc. Mais, habitué depuis longs jours aux impatiences curieuses de ses hôtes, le vieux marin avait des phrases toutes faites qui répondaient à toutes les questions, et qu'il distribuait sans s'importer des demandes. Il ne communiquait ses espoirs qu'à ses passagers de prédilection.

Quand le soleil du lendemain se leva pour la Caroline^ on découvrit au lointain, par l'avant du navire, une large bande jaunâtre qui tranchait sur les flots bleus de l'Océan et embrassait tout un côté de l'horizon. Le capitaine descendit dans sa cabine, consulta ses cartes, ses calculs, et passa sur l'avant pour mieux examiner l'Océan. Bientôt il fit jeter le plomb de soude et monter yn matelot en vigie. Il était visiblement inquiet, et regardait sans cesse par sa longue-vue cet horizon jaune dont la Caroline se rapprochait toujours. Vainement il recherchait dans sa pensée ce que pouvait être cette lueur immense. Un reflet sous le soleil? mais le ciel était sans nuages, ce n'était pas un reflet du ciel. Un ras de marée? mais les ras de marée, si fréquents dans ces parages, n'ont cette couleur jaune que dans les eaux de l'Amazone.

Soudain, il se tourna vers son second et lui dit :

— C'est l'Amazone, il n'y a qu'elle qui puisse tracer sur l'Océan ce vaste sillage.

— C'est impossible, reprit le second ; nous devons être à deux degrés sud de la bouche du grand fleuve. Mon

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poiBt nous place par le Irayers (le Maranb^ , près d!a^ river.

— Et le mien aussi; mais, grftce d^n nuages , doos n'avons pas çl'observations flepuis plusieqrji jours ; l'estime et la montre se trompent. Ceci ne peut être que l'Amazone. D'ailleurs, qous allons le voir de suite : quapi) nous serons dans ces eaux blanches, Teau sefa doqc^.

Une heure s'éôoula ainsi, et la Caroline était entrie depuis quelques minutes dans la zone de mer qui occupait si fort le capitaine. Des deux côtés du navire, un flot terreux , jaune , avait remplacé le flot limpide et vert de l'Atlantique. Le capitaine fit tirer un seau d'esfu If^Iong du bord, et apporter un v^rre. |l goûta : l'eau ^vail le même goût que l'eau de mer ordinaire, fpais conl^U^it un limon jaune, qni, en quelques minutes, déposa au fond du verre une couche terreuse.

Une heure après , il recqmmença cette expérience : Teau étai| plus épaisse encore, et lui sembla moips salée, n)oin3 âpre que l'eau de mer ordinaire. Lq second et Malcontent, consultés, partagèrent cet avis. Enfin, an bout de trois à quatre heures, une troisième expérience donna de l'eau saumâtre seulement, et qu'à la rigueur on aurait pu boire. II n'y javait plus de doptes à conserver, le navire était dans les eaux de l'Amazone, c'est-à-dire hors de sa ropte, au nord, emporté sur Cayenne pu la Martinique W les courants du grand fleuve.

Le capitaine n'attendit pas plus longtemps : il fit porter au sud en côtoyant autant que possible les bords de^ flots bleus qu'on apercevait encore, de manière à ne pas s'écarter de la côte, et cependant à pe p^ s'en rapprocher trpp, dans la crainte (les bas-fonds, ()es courants e( de 1» prorproça.

Il ^vait déjà nayigaé dans cas parages, et savait qne lp9 flot^ fie VAipa^one» oendant ses grandes crues» arrivent comme une avalanche, entrent dans l'Océan jusqu'à vingt ou trente lieues, puis inclinent et dérivent peu à peu vers le nord-ouest, pour suivre les courants de l'Atlantique tq prolongeant la cdte d'Amérique jusqu'au^^ Antilles. Ainsi, — pour employer une comparaison sensible aux yeux» afin d'être compris , — ainsi , par les jours de grande pkiie, on peut voir, du haut des ponts, les eaux fangeuses des roisseau^ c|e Paris entrer dans la Seine, refouler ses flots, pi|i^ çqîvre spu courant général, tout en gardant longtemps encpr^ suc ses bords une homogénéité rapide, boueuse et noirâtre. TéUfs arrivent les eaux jaunes dq l'Amazone dans les flots |))eus de l'Atlantique.

Les voiles avaient été orientées pour courir dans cette direction, et le timonier, surveillé par le capitaine, gouvernait de fagon à nç pas s'écarter de la ligne bleuâtre qu'il avait à sa gauche , lorsque le matelot de vigie cria : a Une voile §oiis le vpqt I » Le capitaine fît porter dessus, et moins d'un quart d'heure après, une jangada de la c6lQ arriva dans les eaux de la Caroline. Elle courait au plus près , bondissant à chaque lame et penchée sous sa grande voile latine; elle arriva bientôt par le travers. Les passagers se pressaient sur le pont pour voir Tétrange radeau, première apparition d'un monde nouveau. Trois hommes étaient debout sur la jangada. Tous trois avaient le même costume, c'est-à-dire un pantalon rougefttre, qui commençait au nombril et s'arrêtait au milieu du mollet; leurs têtes et leurs corps bronzés étaient nus sous le soleil. Leurs pieds baignaient dans Teau de \^ mer qui passait à chaque vague §]ir les arbres ronds et lisses 4u radeau. I^'un était un mulâtre presque nègfe.

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Son cr&iie monstraenx et crépu, sa barbe aux poils rares, noirs, crépus également, ses yeux ronds à prunelle noire sur un blanc jaunâtre veiné de sang, son nez épaté, sa bouche à lèvres épaisses , son col court, ses larges épaules, toilt un corps athlétique , lui donnaient un air de beslialité brutale, répugnant et hideux. Les deux autres étalent des Indiens , comme l'indiquaient assez leurs figures larges, rouge d'acajou clair, leurs cheveux lisses, leur œil chinois petit, noir et perçant.

Un quatrième habitant de la jangada portant de plus que les autres une chemisette blanche et un chapeau de paille, sortit de la cabine en feuilles qui s'élevait au milieu du radeau. Il paraissait être le chef, sinon le maître des trois autres. C'était un blanc rougi au soleil, mais Jeune encore, blond roux, avec des yeux gris vifs, et une barbe entière. Quand son bateau fut près de la Caroline, à se faire entendre, il monta sur une planche placée devant sa cabine, à trois pieds au-dessus du niveau du radeau, et demanda en portugais si on' ne voulait pas lui vendre du vin.

Le capitaine lui dit d'attacher sa barque au navire et de monter à bord.

Un des matelots jeta une amarre; le mulâtre la prit, accosta la jangada, et l'homme à la chemiêe, saisissant les deux lire-vieille qui pendaient à l'échelle, sauta sur la lisse, et de là sur le pont.

A ce moment, la fille de madame Cerny se pencha à la mer du haut de la dunette pour voir de plus près le radeau, et son regard se croisa avec celui du mulâtre. Elle se sentit comme blessée , mordue par cet œil fauve , et se rejeta eu arrière en murmurant : — Oh! le vilain homme! il m'a fait peur.

Et pâlissante elle se rejeta en arrière brusquement, perdue d'effroi. Paul et sa mère furent obligés de la soutenir, car elle défaillait. Il y a parfois des pressentiments si étranges qu'ils sont comme une seconde vue, et que les hommes même les plus sceptiques s'abandonnent à y croire. Cependant , il en est des pressentiments comme des rêves, comme des prophéties, comme de tous les calcals vains que l'homme , être aveugle et plein d'orgueil , fait sur un avenir qu'il ignore. Si les événements que ses désirs ou ses terreurs prévoient, se réalisent apportés par le hasard, le charlatan monte au rang d'augure, le voyant se change en inspiré, le rêveur devient esprit sublime, et l'inutile Cassandre est saluée fille des rois, prophétesse et sacrée. C'est le succès qui fait les prophètes, comme il fait bien souvent les grands hommes d'ici-bas.

Madame Cerny et Paul rassurèrent la jeune fille, et l'image du mulâtre s'effaça bientôt de ses yeux, chassée par ces pensées d'arrivée que la venue du radeau faisait germer dans son esprit comme dans celui de tous les habitants de la Caroline. Elle se prit même à regarder de nouveau les habitants étranges de cette barque plus étrange encore, et peu à peu, ses yeux s'accoutumant à l'allure sauvage de ces hommes, elle regarda sans pâlir leurs têtes brunies et farouches. Le mulâtre, cependant, ramenait sans cesse sur elle son regard fauve, et une idée fixe semblait s'être emparée de cette tête inintelligente. Ainsi, quand un vautour vient planant sur les plaines, en îoôle de proies , si quelque agneau bondissant lui apparaît tout à coup, il tourne la tête , et des convoitises s'al- •oment dans ses prunelles rondes et brillantes.

En sautant sur le pont, le blanc de la jangada jeta de lous côtés un regard inquisiteur, salua les passagers qui

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Tentouraient » et tendit la main an capttaioe en $saBt, à

la façon brésilienne : . '

— Viva. Bonjour. Comment est votre seignenrie? -r Bien, reprit le capitaine. — Mais le vieux marin était embarrassé. Spn vocabulaire portugais n'était pas étendu; i peine i^vfiit-il quelques phrases ; moins ignorant du n^oins que la plupart d^s Français» qui ^nt et restent les plus iporants d^ tons le^ hommes quant ani^ langues vivantes. Il pri^ Tun des Brésiliens présents d'adresser ponr lai quelques questions h son visiteur; et tous trois descendirent daps sa cabine , au grand désappointement des pas* sagers, qui durent borner leur curiosité k la contepaplation de la jangada. Mais t)ientôt, à leur demande, l'un des deux Brésiliens restés snr le ppat interpella les habitants du radeau :

— D*oùéles-vous?

— Ou Para! répondit le mul&tre.

— Sommes-nous loin de la terre î *- Oui, à plus de quinze lieues.

— Que faisiez-vous en mer?

rr** Nous allions à Bailique par le large, quand le patron vous a aper<^u et est venu vers vous pour acheter du vin. -^ Et vous, vous aile:; & la Caymnef

— Non, au Para.

— Qu'étes-vous et qu'avez-vûus 1&, sous le toit de votre

— Du poisson salé et de la farine de manioc. Nous sommes pécheurs.

Un dialogue d'une nature semblable avait lieu dans la eablne du capitaine. Le vieux marin ne s'était pas trompé, il était dans les eaux de TAmazone par le travers de la grande bouche.

LES MÉTié i>È LA SAVANE ?i

Le ëSjplUline dëmanâa à l'étranger s'il connaissait ceà parages, et s'il voulait pour un bon prix le guider jusqu'ett vile de Salinas, à l'entrée de la bouche sud de l'Amazone, ôû se tiennent les pilotes chargés de conduire les navires au Para.

— Je suis inoi-même pilote de Sallnàs, répondit l'iiicoDQu, et je vous conduirai jusqu'au Para si vous voulez ; mais combien me donnerez-vous?

Le capitaine promit quarante piastres, et le marché fut conclu par l'organe du passager brésilien , qili traduisait pour les deux interlocuteurs.

Le nouveau pilote assura que si le vent continuait à souffler du nord-est, comme il soufflait en ce moment, le navire serait en pleine rivière avant deux jours. Puis il déjeuna avec les passagers, qui lui faisaient grand accueil, heureux de se savoir près du port, et de voir enfin ilh habitant de celte terre après laquelle ils couraient depuis tant de jours. Le capitaine fit apt)orter du vin extra. M. Arthur but à la santé de l'incontiu en lui débitant en français une tirade de questions et de compilmènts , dont ce dernier ne comprit pas Un mot, et la gaieté gêné* raie qui précède les arrivées s'empara des convives.

Le pilote cependant s'informait avec une curiosité persistante de la nature du changement du navire, et du nombre d'hommes qui étaient à bord. Les Brésiliens sa-^ tisûrent tant bien que mal à ses questions; bientôt il demanda la permission de renvoyer soil canot et ses hommes à l'Ile de Bailique pour vendre son poisson salé , et descendit à son bord afin de donner quelques ordres et de prendre des vêtements ; là il einidlena sous son toit lé mulâtre que îlbUS atone vu, et causa lùngUement avec lui à iToix basse; dans un dialéCie à la îoià iddien ^ poHugais

et créole français, sorte de patois usité par les Indiens et les métis qui errent sur les confins de la Guyane française et du Brésil. Il remonta à bord de la Caroline; le capitaine donna aux trois hommes une bouteille d'eau-de-vie et du lard salé; le mulâtre hissa la TOile rougeàtre de la jangada, largua l'amarre qui la retenait , et le frêle esquif partit en bondissant sur les cimes des vagues, léger sur l'eau comme un oiseau plongeur ; un quart d'heure après il avait disparu dans l'horizon qui miroitait soas le soleil en feu de l'équaleur.

Malcoutent le suivit longtemps des yeux, puis secoua la tête en disant :

— Tout cela n'est pas clair : Bailique est au nord, et le radeau court sud-ouest... Ce mulâtre et son patron le pilote ont des figures vent debout... Je vas communiquer mon impression à l'ancien.

Et s'approchant du capitaine, il lui dit :

— Capitaine, est-ce que Bailique a changé de place; la jangada court sud- ouest. Il a une tête qui ne me revient pas, voire pilote.

— Âhl ah! reprit M. Sharp, tu es toujours le même : tu te prends d'amitié ou de haine sans savoir pourquoi. C'est quelque brave pêcheur qui fait un peu de contrebande entre Cayenne et le Para.

Le maître s'en retourna en murmurant :

— Je vous aurai toujours averti, capitaine.

Le vieux marin réfléchit une seconde ; puis allant chercher le Brésilien qui lui avait servi d'interprète, il le pria do demander au pilote pourquoi son bateau allait du côté opposé à l'Ile de Bailique.

La question fut faite. Elle troubla visiblement l'étranger; mais il se remit presque aussitôt et répondit que ses

;ens, ne sachant pas, comme lui, se servir de la boussole, l'osaient point aller à Bailique par le large. — Ds ont ?ris peur, ajouta-t-il, et retournent en vue des lies de Bragança , pour de 1^ traverser la bouche du fleuve en Iroite ligne, et gagner Bailique en prolongeant Gurua et Uarineiro.

Le capitaine, auquel le passager traduisit celle réponse, regarda le pilote d'un air soupçonneux, puis descendit dans sa cabine vérifier sur la carte la possibilité de ces assertions. Tout était parfaitement naturel, et déjà il avait repris confiance dans l'inconnu, lorsque Montfort arriva vers lui en disant :

— Capitaine, je vous avertis que votre pilote n'est pas Brésilien. Je viens de causer avec lui en espagnol, et j'ai reconnu T Américain. Je lui ai demandé s'il n'était pas né aux États-Unis. Il a répondu que non en rougissant. Mais il est Anglo-Américain, j'en suis certain ; el son cigare qu'il mâche en fumant, la roue du gouvernail qu'il sculple avec son canif, sont là poumaltester le Yankee... Et puis, il m'a fait d'étranges questions sur la richesse de la cargaison, le nombre des matelots et passagers. Enfin cet homme a une figure fatale qui respire le crime... Croyezmoi, défiez- vous!

— Malconlent m'en a dit autant que vous, répondit le capitaine. Il parait que votre sympathie pour le maître, vu jusqu'à partager ses antipalhies. Je vous remercie, toute* fois, mon cher Montfort; je veillerai.

Puis, en disant ces mois, il serra cordialement la maia de son passager et remonta avec lui sur le pont.

Au bout de quelques minutes, il fit jeter le plomb de sonde, qui marqua cinq brasses.

— Oh ! oh I dit-il, nous approchons beaucoup de la terre I

Il prit son Brésilien à part et le pria de demander au pilote pourquoi il approchait si près de la côte.

Ce dernier répondit avec une aisance parfaite :

— Nous sommes en ce momept par le travers de Mexiana. Je vais prendre le canal qui sépare cette lie des Frescas , afin d'être à la nuit dans le grand chenal de Marajo, et demain nous doublerons la pointe de Magoari pour entrer en rivière. Ce n'est pas l'entrée ordinaire; mais le navire étant hors route et ne pouvant reprendre la pleine mer, qu'en perdant deux ou trois jours^ c'est le chemin le plus court.

Cette réponse était juste de tous points : le capitaine inclina la tête en signe d'approbation. Le navire cependant poursuivait sa route, et le vent fraîchissant d'instant en instant, le pilote annonça à ses compatriotes brésiliens que Mexiana serait en vue avant la fin du jour : en effet, vers quatre heures environ, un matelot cria terre par bâbord, et presque aussitôt terre par tribord. Tous les passagers se précipitèrent à l'avait pour mieux voir, et bientôt deux lignes de verdure apparurent aux yeux de tous. Par le mirage* elles semblaient danser au-dessus des flots et se perdre dans l'horizon resplendissant, comme de grands oiseaux volant à fleur d'eau. Mais bientôt les arbres j se détachèrent et prirent pied : puis grandirent» pressés comme des blés dans nos plaines : puis enfin la Caroline entra dans leur ombre, qui se projetait lointaine sur les flots de la mer : et le splendide spectacle d'une terre équatoriale se déroula sous les yeux éblouis des Européens.

A gauche, Frescas et ses llets s'élevaient sur les flots comme des montagnes de verdure; leurs hautes cimes apparaissaient dorées aux derniers rayons du soleil, tandis que leurs bases ensevelies dans une obscurité nais-

santé s'étendaient à l'infini, formant corps avec les om*bres noêmes qu'elles répandaient sur les flots. A droite, on découvrait la plage jaune de Mexiana qui fuyait vers le nord-est, baignée dans la mer et se perdant à l'horizon. Mais à l'entrée du canal vers lequel arrivait la Caroline^ la plage cessait, et la grande lie déroulait jusque sur l'Océan sa forêt vierge et sombre.

Le navire, porté par le vent et la marée montante, courait rangeant le rivage, et chacun mesurait du regard ces grands arbres séculaires, aux troncs droits, tantôt chargés de verdure, de fleurs et de lianes pendantes, tan* tôt nus, morts, dénudés par les vents. Tout à coup la forêt cessa; une échappée de soleil se fit éblouissante, et une prairie dont l'œil ne trouvait pas la fin s'oiïvrit devant le navire, <x)mme une oasis dans le désert : bientôt des arbres étendirent à nouveau leur grand rideau monotone. Puisla savane reprit, et un troupeau de bœufs roux, épars sur la plage, apparut subitement.

Quelques animaux se baignaient dans les flots de la mer; les uns nageaient en soufflant le long du rivage, les iiutres, à moitié dans Teau, levaient la télé et regardaient étonnés l'apparition qui troublait leur solitude. Mais la grande masse du troupeau était à terre, paissant à pas lents dans la prairie, ou couchée par les hautes herbes. Aussi loin qu'on pouvait voir, on voyait se dresser leurs têtes mouvantes s'étendant sur la plaine, comme un océan de vagues vivantes. D'hommes et de guides nulle part; rien que la savane peuplée d'animaux prenant dans la nuit tombante des formes étranges, colossales.

Et chacun regardait, silencieux, ce grand panorama de la nature équatoriale; dans le lointain, l'Océan luisant par lames d'or aux obliques rayons du soleil couchant;

mais y près de terre, se couvrant déjà d'ombres grandissantes, çà et là des lies de verdure, tantôt sombres, tantôt éclairées par d'obliques clartés ; une forêt profonde et solitaire ; des plaines sans fin peuplées de taureaux sauvages I et cette nature grandiose, décuplée sous les ombres de la nuit, apparut aux imaginations fatiguées de la mer, comme une terre fantastique peuplée d'êtres plus fantastiques encore.

Mais bientôt le soleil ne laissa plus sur Thorizon qu'une lueur pâlissante, qui se perdit comme un reflet de lointain incendie. Des étoiles solitaires apparurent dans les cieux. La nuit prit la terre et TOcéan ; les vivantes images qui saisissaient les yeux des passagers s'effacèrent dans l'ombre : la rêverie envahit les cœurs; chacun se reploya sur lui-même, pensif, en songeant à cette nature déserte, immense, silencieuse, qui s'ouvrait devant lui comme un abîme inconnu. L'avenir s'assombrit, le passé remonta. Un instant les misères humaines qui emportaient tous ces hommes loin de la terre natale, leur troublèrent le cœur comme des cendres tombant dans une eau dormante; puis peu à peu ces misères descendirent englouties, éteintes dans un passé disparu, et l'image de celle France, quittée pour toujours peut-être, se redora dans le lointain : souvenir enchanteur et perdu!

£i« fieaTC des Amazones* — Le earltet indien* Eie serpent à sonnettes* — L^amonr.

To be, or not lo he, that is the question : ■

To die; — tosleep; -

To sleep ! perchance to dream : — , • .

Shakspearb.

Avant de suivre la Caroline et ses passagers dans leur nouveau voyage, il est nécessaire, pour Tintelligence des récits qui vont suivre, d'expliquer, par une courte digression, l'hydrographie de l'Amazone et la partie de continent qu'elle arrose. Aussi bien, nous poursuivons ainsi en même temps notre but principal, qui est de faire connaître l'Amérique du Sud, cette terre promise, encore déserte, mal connue, qui dort en attendant son heure.

L'Amazone est le géant des fleuves. Elle a 1,200 lieues (4,800 kilomètres) de cours , de sa source à sa bouche. Sur sa route elle reçoit deux cents rivières, dont trente qui lui vomissent plus d'.eau que n'en vomit la Seine à l'Océan, onze fortes comme le Rhin, et six aussi grandes que l'Amazone elle-même. Elle sillonne, par ses propres flots ou par ceux de ses tributaires , 25 degrés en latitude sur 30 degrés en longitude , c'est-à-dire un périmètre de six- cents lieues sur sept cents lieues 1 C'est le plus grand système hydrographique du globe terrestre ; c'est le réseau le plus vaste, le plus complet, le plus facile de

routes naturelles, qui existe et ait existé jamais dans le monde connu.

Prenant sa source à cinquante lieues de Lima, presque en vue du Pacifique, elle traverse en sinuant T Amérique du Sud dans sa grande largeur, et va se jeter à TAllantique , sous l'équaleur, à quelques lieues de notre colonie de Cayenne. Sur sa roule, par elle-même ou par ses aflluenls, elle arrose en partie le Pérou, la Bolivie, le Brésil, TËquateur, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les Guyanes anglaise, hollandaise et française; cinq républiques, un empiro, et trois colonies européennes.

L'Amazone se déverse à la mer par deux grandes bouches que rile de Marajo ou Johannès , qui a cent quatrevingts lieues de tour, séparé Tune de l'autre.

La plus grande de fces deux bouches, la seule et véritable entrée du fleuve, la clef de toute l'Amérique du Sud, est la bouche nord ou de Macapa , qui jadis et pendant longs jours a appartenu à la France. C'est sur cette bouche , à cinquante lieues en rivière , sur la rive gauche du fleuve, qu'est située Macapa, la forteresse brésilienne choisie et commencée par les Français.

La seconde bouche, la plus large sans interruption d'Iles, mais de beaucoup la moins importante, est la bouche sud ou du Para, qui a toujours appartenu au Portugal ou au Brésil, sa colonie émancipée. C'est sur sa rive droite, à trente lieues en rivière, qu'est située la ville de Belem ou Para, capitale de la province de ce nom, le seul port brésilien ouvert sur l'Amazone au commerce étranger.

La bouche nord, celle qui est voisine de notre Guyane, vomit à la mer un volume d'eau si considérable, qu'à Tinverse de ce qui se passe pour tous les fleuves tributaires de l'Atlantique, les marées de l'Océan n'entrent pas dans

son lit. C'est le jQeuve, en quelque sorte, qui refoule la mer : en ce sens que, par le travers de la bouche de Macapa jusqu'à plusieurs lieues au large, en plein Océan, Teau reste douce, tandis que dans toutes les rivières qui se jettent à TAtlantique, parfois jusque très-loin dans, leur cours intérieur, Teau est salée ou tout au moins saumaire. Les marées de Tocéan Atlantique sont moins fortes, il est vrai, suf les rivages de l'Amérique que sur ceux de l'Europe; la mer ne marne que de huit à douze pieds sur la côte nord du Brésil et des Guyanes. Mais cependant ces marées y sont si puissantes encore, que le mouvement de recul, le contre-courant qu'elles impriment aux eaux de l'Amazone, court dans le grand fleuve jusqu'à Gurapa, à quatre-vingts lieues en rivière ; et que le temps d'arrêt, c'est-à-dire l'élévation des eaux qui s'amassent refoulées par la marée montante, se ressent à chaque marée jusqu'au-dessus d'Obidos, à cent quatre-vingt-dix lieues dans le fleuve. On peut comprendre , d'après ces données, l'importance de l'Amazone et la masse d'eau qu'elle apporte à l'Atlantique.

La bouche sud , la bouche portugaise, par laquelle on entre au Para, jette à la mer un volume d'eau beaucoup moindre, et rentre dans la condition ordinaire de tous les fleuves. Les marées de l'Océan y remontent régulièrement et complètement comme dans les autres rivières, envahissant son lit, refoulant les eaux douces et les remplaçant par de l'eau salée, puis saumâtre, jusqu'à quinze lieues environ dans l'intérieur. A raison de cette dissemblance et par suite d'intérêts locaux, quelques auteurs'ne reconnaissent même pas la bouche du Para comme une des bouches de TAmaxone. Mais cela est une erreur matérielle dont il est facile de se convaincre quand on regarde

attentivement le système hydrographique de ces contrées.

Les deox bouches de l'Amazone sont, comme toutes les entrées de rivières , encombrées par des alluvions de différentes natures : parcelles terrestres arrachées par le grand fleuve au continent américain. Ces alluvions sont de terre ou de sable, cachées ou non cachées, fixes on mouvantes.

Les bancs de terre pure ou de saille mélangé de vase, et découvrant à basse mer, sont devenus ou deviennest, sans exception, des lies plus ou moins recouvertes de végétation. Elles sont très- nombreuses et forment à là bouche de l'Amazone un immense delta demi-noyé, dont la fertilité est inouïe. Marajo est une de ces lies, et probablement la première formée de toutes, comme semble l'indiquer la configuration de son sol.

Les bancs de sable pur ou qui sont sans cesse recouverts par les flots de la mer «ont en général arides et sans aucune végétation; quelques-uns cependant, selon leur profondeur sous les eaux et leur composition , sont chargés de plantes et de hautes herbes. Parmi ces bancs, les uns sont perpétuellement recouverts par les eaux de la rivière; les autres découvrent à mer basse, laissant voif au milieu des flots jaunes et luisants de la mer amazonienne, de vastes plages grises ou jaunes, sombres ou éclatantes, selon le soleil, au-dessus desquelles viennent voltiger et s'abattre des oiseaux de toute espèce.

Les bancs mouvants qui se forment et disparaissent, apportés par une crue, remportés par une autre, sont rares à la bouche même du fleuve. Les bancs fixes, c'està-dire existant depuis longues années, se modifient par le temps, comme toutes les choses de ce monde, croissant ou décroissant, s'élevant ou s'abaissant, se déplaçant en

partie selon les courants qui les viennent heurter, mais gardant un aspect, une situation, une élévation générales qui les font reconnaître.

Dans les pays civilisés, des phares, des balisages, des signes quelconques indiquent au navigateur les écueils qu'il doit éviter ou la route qu'il faut suivre. Ainsi, aux États-Unis, par- exemple, on trouve des phares si multiples, si habilement placés, qu'il y a des rivières dans lesquelles on pourrait à la rigueur se passer de pilote; mais il n'en est pas ainsi dans l'Amazone. Par incurie, impuissance, ou plutôt par défiance soupçonneuse des étrangers, aucun travail humain n'enseigne aux navires l'entrée n) la navigation du grand fleuve. Pour toute cette bouche immense de rivière, ce delta gigantesque qui a quatrevingts lieues d'ouverture et des centaines d'Iles, on compte un phare, — un seul, — celui de Salinas; encore est-il situé sur la côte de l'Océan, hors la rivière; de telle sorte qu'en venant d'Europe, pour reconnaître ce phare il faut dépasser rentrée du fleuve.

Mais la navigation de l'Amazone et de ses affluents, de leurs sources à la bouche, est le moindre souci des nations èparses sur leurs rives. Aucune d'elles ne semble s'inquiéter en fait de cette voie toujours ouverte, la plus magnifique machine civilisatrice qui ait été donnée à l'homme par la Providence *. Pas plus au Brésil qu'aux républiques espagnoles, on ne trouve dans le "bassin de l'Amazone ni nn phare, ni un port, ni un quai, ni un mouillage : pas même un anneau pour accrocher son bateau. Partout,

• Le Brésil et le Pérou font en ce moment quelques eflforts pour la navigation du grand fleuve, et une ligne de vapeurs brésilio-péru- ^iens, partant de fiélem^ par(;ourt la rivière depuis la bouche jusqu'aux bas rameaux de la GordUière péruvienne.

partoot» la natare est là, telle que Dlea l'a créée; l'homme n'a rien planté; rien» pas méioe une penche pour le guider à travers l'œuvre de Dieu, et approprier à ses besoins ce monde splendide. Il s'est conslrait des maisons pour s'abriter, pour dormir à l'abri du soleil^ rien de plus. Et si, par uàe catastrophe, notre race blanche venait à disparaître du bassin de l'Amazone, cette occupation deux fois séculaire ne laisserait pas plus de traces que n'en laisse aujourd'hui la race indienne. Les jésuites qui, seuls, conunençaient à bâtir une civilisation réelle, ont du moins laissé des églises et des couvents, dont les mines éparses attestent leur passage à travers ce désert. Mais en fait de travaux pratiques, construits par les nations qui vivent sur les bords du fleuve depuis plus de deux cents ans, nous n'en connaissons qu'un seul : un fossé d'un quart de lieue, sans berges, sans maçonnerie, qui joint deux rivières Tune à l'autre auprès du Para : que tes Portugais qui l'ont construit ont décoré du nom de canal d'Igarapé-Mirim, et qui maimenant va se comblant, sans entretien, sous les alluvionsdu fleuve, se fermant jour k jour par la végétation de l'équateur*

L'exemple des Américains du Nord qui^ tout d'abord, aussitôt qu'ils arrivent dans un pays, et quel que soit leur petit nombre, construisent un hôtel, une église, un che- .min, n'a pas profité aux Américains du Sud. £t c'est surtout dans ces efforts pratiques de l'homme aux prises avec la nature vierge, que paraissent les dissemblances du génie des deux races.

Le Saxon du Nord, à peine tombé sur un sol, s'en empare et le façonne à ses besoins : bâtissant, défricbant, creusant ou nivelant sa route, élargissant son canal, s'installant largement lui et sa lignée» selon ce qu'il veut iaire.

Et Tannée n'est point écoulée, déjà la scierie marche, la mine est oa?erte, la céréale pousse, la forge est allamée; pais des planches, du blé, da fer, descendent jusqu'au marché voisin, par le fleuve ou par un railway fait à la hâte,

L'hamme du Sud émigré en commerçant colporteur et nomade, traînant avec lui quelques^pauvres marchandises d'Europe qu'il revend à prix excessifs; ou s'il se fixe et choisit une résidence, il campe sur un étroit espace, défriche à la hâte ce qu'il lui faut de terre pour vivre, et vit là : calme, insoucieux, péchant ou chassant, prenant la vie indienne sans s'inquiéter de la forêt qui l'envahit, de son ruisseau qui se ferme : toujours prêt à repartir, à changer de «teio, à porter ailleurs son humeur et son canot voyageurs.

Quels sont les motifs de cette dissemblance profonde? différence de race, ou de climat, ou de gouvernement, ou de ri(*ea5es naturelles, ou de besoins? Toutes ces causes y eonti'ibuent sans doute. Dans quelles proportions? nous ne savons, et d'ailleurs ce n'est ni notre lâche ni notre goôt de critiquer les uns pour vanter les autres; nous constatons, rien de plus. Le génie humain est comme la nature, varié, et c'est celte variété même qui fait le charme du voyage. Si on trouvait partout des gens prétentieux, guindés, cravatés, étriqués dans leurs vêtements noirs, vivant fiévreusement de bourse ou de chiffres alignés, à quoi servirait de quitter Paris et l'Europe? Et d'ailleurs, qui donc ici-bas pourrait dire, qu'il fait meilleur à vivre la vie anxieuse, avide du pionnier de Nord- Amérique, que le sommeil insouciant, calme, paresseux de r Américain du Sud?

Mais sans dénigrer les douces quiétudes des uns, sans

encenser les aUures fiévreuses des jaulres, on peut, du moins, chercher à prévoir Tavenir, en étudiant le présent

C'est le sort commun du monde que tôt ou tard la civilisation prend le désert, que le belliqueux absorbe le timide, que Taventureux avide envahit le tranquille insoucieux. De ritalie ^ THindoustan, d'Attila à Gengis-Ean, c'est l'histoire éternelle de Thumanité; c'est le sort de TAmérique du Sud d'être envahie tôt ou tard par rAraéricain du Nord:

Déjà le bassin de l'Amazone, et les splendeurs de sa terre, de son fleuve, de son climat, de sa végétation sans égale, ont tenté les convoitises de la race saxonne. Déjà ses émigrants descendent par groupes isolés sur cette terre promise. Les premiers efforts d'émigrations puissantes, ou d'occupation par force, n'ont pas réussi, mais d'autres réussiront tôt ou tard. Seules, des nationalités modernes peuvent conjprer cet avenir, arrêter les États-Unis et leur inondation croissante ; car la race indigène qui peuplait l'Amérique du Sud est une race fatalement condamnée, qui s'en va mourante au souffle de la race blanche. C'est une triste nécessité de l'émigration , mais c'est une nécessilé fatale. Partout où le blanc met un pied colonisateur et victorieux, la race indienne recule, s'efface et meurt. A la Louisiane, au Canada, aux Antilles, à Cayenne, aux Marquises, à Tahiti, sous la France; au Niagara, au Mississipi, aux Rocheuses, sous l'Amérique du Nord ou l'Angleterre; au Pérou, au Mexique, aux Antilles aussi, sous l'Espagne; au Brésil, sous le Portugal; à la Guyane, sous la Hollande ; partout l'Indien disparaît. Quant aux nègres et aux mulâtres, en Amérique, ils sont impossibles à former une nationalité. "*

Seule, la race blanche peut donc s'arrêter elle-même»

en opposant une digue à celle de ses nations dont elle redoute la puissance envahissante. Si l'Europe ne veut pas que rAméricaîn du Nord s'étale tôt ou tard sur les deux Amériques, deux barrières seules peuvent l'arrêter selon nous. La réunion des nationalités qui possèdent les diverses parties derAmérique du Sud, — ou des émigrations venues d'Europe, fortifiant nos colonies européennes, se ravivant jour à jour au souffle de la mère patrie, et s'élevant comme des digues entre les faiblesses de l'Amérique du Sud et les ardeurs de T Américain du Nord.

Mais la réunion des nationalités espagnole et portugaise qui peuplent l'Amérique du Sud, est difficile, sinon impossible. Déjà divisées de nations, de mœurs, d'intérêts, elles ne réussissent même pas à garder le repos intérieur. Des révolutions, des guerres vaines, absorbent la vitalité des unes; la vanité, passion fatale des faibles, éblouit les autres; et tous, divisés d'efforts, de moyens, de but, tendent tour à tour les mains vers leur puissant voisin. Un jour ou l'autre, ils le laisseront poser un pied fatal sur la terre conquise par leurs belliqueux ancêtres.

Ainsi, pour ne parler que du bassin de l'Amazone, une division étemelle , irréconciliable , règne entre les divers détenteurs de ce splendide réseau politique et commercial. Tous , plus ou moins , sont en querelles ouvertes ou latentes avec leurs proches voisins quant à leurs limites ; tous, plus ou moins , sont en discussion quant à la navigation de la rivière.

Les uns, les- cinq républiques, disent au Brésil : « Nous sommes assis sur le fleuve ou sur ses affluents, ce sont nos eaux qui le forment; nous avons le droit de suivre nos eaux jusqu'à la mer. L'Amazone est la seule route de l'Amérique intérieure : par nos provinces intérieures nous

86 l'amàzoke

avons droit à cette route. Nul ne peut prescrire contre nos droits ni tes confisquer à son profit. » Et ils ont raison.

Le Brésil dit : a Je possède la bouche, c'est-à-dire les clefs, et vous ne passerez pas, ou vous ne passerez qu'en payant les cinquante pour cent de mes tarifs commerciaux. y> Puis, divisant pour régner, il Iraite avec les uns, discute avec les autres, se f&che avec ceux-ci, fait silence amical avec ceux-là.

Et tous ceux qui sur ce monde font le papier d'hommes sérieux, comme disent les Espagnols : les hommes d*État, les publicistes, les diplomates élaborent lourdement des notes, griffonnent des mémoires et bâclent des arrangements, des protocoles, des traités, sans terminer à rien, sans avancer d'un pas la grande question ; et après les diplomates, sans plus de résultat, les coups de canon interviendront à leur tour; et la querelle ira fiinsi s'avivant d'année en année, jusqu'au jour où l'annexion nord-américaine passera, marée montante, sur les droits et les nationalités des uns comme des autres : étalant du pôle Nord au cap Horn, du Pacifique à l'Atlantique, son flot fédéral et républicain.

Quant aux émigrations que pourrait envoyer l'Europe, émigrations qui seules, selon nous, peuvent arrêter les Américains , ou du moins retarder leur heure, la vieille Europe s'importe bien de cela, vraiment ! N'a-t-elle pas ses guerres, ses mouvements, ses intérêts quotidiens? De temps à autre, à rares intervalles, elle élève sa grande voix pour arrêter ou suspendre une tentative, un envahissement ; elle galvanise quelque cadavre impuissant d'empire ou de république mulâtres, sur une Ile éloignée; puis elle fait silence et regarde ailleurs, occupée d'intérêts pkfê pressants pour elle.

LES MÉTIS DE LA SAYAiNE 87

Ces questions, ces convoitises , cet avenir transatlanti([oes sont encore au-dessous de son horizon politique. Le Texas, le Mexique, la Californie, la Havane, Nicaragua, ces aubes qui montent, éclairant déjà les deux Amériques, ont pu détourner un instant les regards de l'Europe ; mais elle ne verra et ne sera convaincue qu'au jour où le soleil américaii\, tout à fait monté, fera tant de lumière, qu'à son tour il éclipsera notre vieil astre pâlissant.

Aussi bien, peut-être l'Europe a-t-eile raison de ne pas voukHr s'importei'de ces choses. A quoi bon s'importer ? à quoi bon lutter si cela est le sort? L'«va<yxt9, le fatum, Vallah. N'est-ce pas le sort des villes, des peuples, des civilisations, de se déplacer? N'estrce pas la manche de l'humanité d'aller de l'orient vers l'occident? Ce ne sont pas quelques traités, quelques vains efforts ^ quelques grêles bâtons jetés dans les roues du diar humain, qui entraveront sa marche et l'empêcheront de suivre ses destinées I

Quoi qu'il en soit de l'avenir, cette chose insondable que chacun veut sonder , que la vieille Europe ait tort comme eut tort le vieux Priam de ne pas conjurer la Grèce qui s'agitait, et de n'écouter pas l'inutile Cassandre : ou qu'elle ait raison comme Montaigne de ne pas metlre dès la Saint- Jean sa robe d'hiver, sous prétexte qu'il fera froid vers la Noël prochaine, il n'importe aux héros de cette histoire. Nul d'eux et de nous peut-être ne vivra des années assez longues pour voir ces choses d'une autre époque ; et si nous passions toutes nos heures sur cette terre à faire le lit de nos neveux, qui donc nous ferait le nôtre, et qu'auraientrils à faire quand viendrait aussi leur temps? Et m^e, n'est-ce pas bien assez de préparer la vie du jour sans penser encore à l'hiver prochain? N'en déplaise au bon poëie, quoi qu'elle sdt perdu

d'heures chaudes à ses chants ou ses danses» la cigale, comme la fourmi , trouve toujours sa pâture d'hiver : un peu phis, un peu moins, puis la mort fatale et certaine au rebord de ce fossé traversé, qu'on nomme la vie !

Sans nous importer d'un avenir que nos faiblesses humaines ne peuvent ni conjurer ni connaître, jouissons donc de nos jours, jouissons des heures présentes, sans regarder plus loin. Certes, c'est ainsi que pensaient la plupart des passagers et l'équipage de la Caroline, car nul d'eux ne se préoccupait du sort futur de l'Amérique du Sud, ao moment où ils aperçurent enfin ce nouveau monde, terre promise à leurs rêves.

Nous ferons comme eux, et laissant de cdté ccrs hautes questions qui dorment , nous retournerons à l'histoire de la Caroline et de ses passagers.

Le navire vogua pendant quelque temps à travers les lies et les bancs de sable qui bordent la côte orientale de Marajo. Vers lé milieu de la nuit, la marée devenant contraire et emportant le bâtiment à contre-route , le pilote conseilla de jeter l'ancre. Les reflets rougeâtres du soleil levant trouvèrent la Caroline^ toutes voiles serrées» doucement bercée par le flot, et mouillée à quelques brasses d'une lie. Tout dormait à bord. A terre, on voyait un carbet d'Indien sans murs, avec son toit de feuilles jaunies, ses frêles baUveaux aux écorces tombées par place, ses hamacs suspendus. Devant la cabane , le sol était battu comme une aire de grange, sur un espace de trente pas environ, tandis que partout ailleurs la forêt s'élevait, pressant de toutes parts le carbet solitaire. La mer léchait à lames endormies le sable vaseux du rivage , et chaque vague venait agiter lentement des embarcations de fleuve à demi échouées sur la plage. Deux Indiens et nne In-

dienne accroupis dans la plus grande de ces barques, dont le fond apparaissait rempli de poissons, séparaient par lots les produits de leur pêche, pour les sécher au feu ou en extraire la vésicule . qui fait le grade ou colle de poisson. Bientôt rindienne se leva, hissa sur une des planches transversales du bateau sa hotte chargée dé poissons, et descendit dans Teau , qui lui montait au genou ; puis, ramenant sur son front une longue corde en écorce plate qui pendait à son panier, elle partit, courbée sous le fardeau, les mains appuyées à ses genoux, assurant chaque pas pour ne pas glisser dans la terre vaseuse du rivage. Arrivée sur le terrain sec et battu de son carbet, elle s'arrêta et fit glisser de son front la corde du panier, qui tomba lourdement à terre, répandant un flot de poissons aux écailles luisantes; puis, sans se retourner, elle entra dans la forêt.

Les deux hommeg, pendant ce temps, s'apprêtaient à fumer ; l'un coupait par morceaux réguliers son tawari, cepapier-écorce, fin comme une batiste, qui, sur toute l'Amazone, sert de papier à cigarette; l'autre, armé d'un couteau américain, coupait, à une carotte longue de quatre pieds, de fines rondelles de tabac, qu'il écrasait et défaisait ensuite dans sa main pour les disjoindre et les mettre dans l'état où se trouve le tabac à fumer chez les marchands européens. '

La femme reparut bientôt, portant*une charge de bois mort, et fit du feu devant le carbet.

Les habitants de la Caroline s'éveillaient cependant peu à peu. Le capitaine, Montfort, Paul et quelques passagers apparurent sur la dunette. La marée devait retenir le vaisseau pendant trois ou quatre heures encore; le capitaine leur proposa d'aller à terre pour se promener ; ils accepté-

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rent : un des canots du bord fut mis à Teau, et les voyageurs y prirent place avec trois matelots pour les condaire. Les deux Indiens fumaient gravement, assis sur le pont de la vigilinga, les jamfies pendantes à la mer, regardant le canot qui venait à eux.

— Vival dirent les passagers en passant près de leur bateau.

— Viml reprirent les deux hommes sans se déranger. Le canot toucha la plage ; les matelots enfoncèrent une

de leurs rames dans la vase du rivage pour y amarrer le canot : chacun mit pied à terre et se dirigea vers le carbct. Llndlenne attisait son feu, et disposait au-dessus, à trois pieds en Tair, des branches vertes arrangées en clairevoie, sur lesquelles elle étendait ses poissons pour les fumer. La venue des passagers de la Caroline ne lui fit même pas tourner la tête. L'un des Brésiliens l'interpella.

— Vim senJvora! dit-il. Voulez-lbus nous permettre d'entrer dans votre maison ?

, — La maison n'est pas à moi. Le seigneur est sur le bateau ; mais entrez, si cela vous plaît.

Conune elle achevait ces mots, trois enfants, dont le plus âgé pouvait avoir douze ans, et le plus jeune quatre, sortirent de la cabane complètement nus, et accoururent près de leur mère en frottant leurs yeux étonnés du soleil et des hôtes barbus qu'il amenait. L'Indienne leur dit d'aller chercher du bois. Ils partirent et disparurent presque aussitôt.

Les passagers entrèrent au carbet; cinq hamacs en coton grossier y rayonnaient , attachés d'un bout à un poteau commun, placé dans le centre de la case, et de l'autre, aux baUveaux qui soutenaient le toit. Chacun se prit à examiner cette habitation nouvelle pour lui.

Deux lisons jetés à terre sur des cendres entassées , accusant un feu construit de la veille et récemment dérangé, répandaient sous le toit une famée qui, tout d'abord, saisissait les yeux. Mais les passagers se remirent l)ea à peu et purent distinguer des filets et des engins de pêche qui pendaient du toit et s'entassaient à terre avec des pagaies de rameur de toutes dimensions ; puis des mats, des voiles, des cordages appuyés contre un des baliveaux; quelques vêtements d'tiomme et de femme étendus pôle-môle sur une corde : et, au pied du poteau qui servait de support aux hamacs, deux caisses en bois, ouvertes, laissant voir d'autres effets plus précieux, un peu de linge et un miroir cassé.

Du poisson séché exhalait dans un coin du carbet son odeur nauséabonde pour les odorats européens. De la colle de pwsson divisée par masses blanches, irrégulières, sèches et légèrement tireuses, était rangée sur des feuilles. Une hotte ronde, intérieurement entourée de feuilles vertes comme les paniers qui servent en France aux vendeurs de cerises, laissait voir sa farine de manioc jaune et grenelée. Près du feu, on voyait une marmite et un pot de terre plein de sel et de piments rouges , une poêle et trois ou quatre assiettes en faïence anglaise dormaient à terre, êbréchées , à demi remplies de poissons et de farine de manioc, reste oublié du souper de la veille. Une grande calebasse ronde pouvant contenir huit à dix litres d'eau était appuyée contre un tronc d'arbre à moitié brûlé, qui s'élevait à quelques pieds de terre sur le bord du carbet; une dame-jeanne vide et des couis gisaient renversés à terre à côté de la calebasse. C'était tout.

Las d'admirer, l'un des Brésiliens voulut s'asseoir, et eQtr'ouvrit un des hamacs; mais un cri d'enfant s'échappa,

et deux jeunes Indiens, dont l'un dormait encore, apparorent à ses yeux, enfoncés tous deux, les pieds à contresens, dans les plis du tissu. Une jeune Indienne entra tout à coup , regarda Tenfant pleurant , puis agita le hamac à mouvements doux et réguliers. Presque aussitôt cette musique incomprise et terrible, que tous, nous avons murmurée plus ou moins, s'apaisa : les cris bercés s'affaiblirent par saccades entrecoupées et cessèrent entièrement.

— Ces enfants sont vos frères? demanda l'un des Brésiliens qui faisait aux passagers les honneurs de sa patrie.

— Non , dit-elle ; la mère est là, faisant le feu ; je suis la sœur de la mère.

— Quel âge avez-vous?

— Qui sait? répondit-elle.

— Comment! vous ignorez voire âge? reprit Montforl. L'Indienne le regarda d'un air étonné et ne répondit

pas. ^

— Le seigneur vous demande si vous ignorçz votre âge? dit le jeune Brésilien.

— Mon âge? soixante ans, ou trente ans, je ne sais pas; mais il y a déjà bien des jours qu'Antonio le père est venu vivre ici.

Elle avait quinze ans à peine, assura le Brésilien, et paraissait en avoir vingt aux yeux des Européens. Mais Indiens et nègres ignorent toujours leur âge , et bien peu parmi eux se rendent compte du temps et de sa durée.

On voulut l'interroger encore ; mais quelques passagers riaient et regardaient, étonnés, cette belle fille demi-nue qui ne savait pas son âge. Une rougeur de dépit monta jusqu'à son front et se peignit sur ses traits fins et régaliers, pleins d'une douceur infinie. Elle baissa les yeux et secx)ua ses longs cheveux lisses qui, dénoués sur ses

épaules nues, vinrent couvrir son visage et sa poitrine; puis, se retournant sans répondre, elle rentra dans la forêt et disparut.

Quelques-uns des passagers, — peut-être afin de revoir la belle Indienne, — quien sabe, — voulurent se promener, et s'engagèrent dans les sentiers qui aboutissaient au carbet de différents côtés; mais ils revinrent presque aussitôt. Us avaient trouvé la terre détrempée, encombrée de racines, qui gênaient leur marche habituée aux chemins de France, et chacun, rêvant une route frayée, venait chercher une autre route que la sienne. Mais tous les senti ers étaient semblables, et le dernier visiteur revenu communiquait aux autres ses efforts malheureux, lorsqu'une voix d'enfant pleurante s'éleva du côté du rivage : Montfort, Paul et quelques passagers revinrent dans cette direction.

Les deux Indiennes étaient autour d'un enfant de cinq ans qui criait en leur montrant son bras. Tout à coup la plus âgée des deux femmes , celle qui faisait boucaner le poisson, la mère, se tourna vers l'un des pêcheurs de la vigilinga en criant :

— Pedro ! le fils Juan est mordu.

Les Européens arrivèrent près du petit blessé\ dont le bras enflait déjà, et se colorait de bleu à l'endroit de la blessure. La mère regardait son fils, et de grandes larmes s'amassaient silencieusement dans ses yeux. Enfin, elle prit l'enfant qui pleurait toujours, et le berçant dans ses bras en l'embrassant au front, elle le porta vers l'Indien, qui arrivait sur la plage. .

Le pêcheur du bateau examina la blessure qui se trahissait par deux gouttelettes de sang, et dit en regardant sa femme :

94 l'amazons

— C'est un cascavel. Le père lai-mème ne sait pas de retnëJe» le Mura seul sait guérir; le Mura est au Tapajoz. Femme, le fils va mourir I

Son compagnon du bateau arrivait à son tour. L'Indienne lui présenta son fils; il regarda la blessure une seconde et dit :

— C'est un cascavel.

Puis tous deux restèient debout, sans dire une parole, sans faire un geste qui tratiit la douleur. La mère s'était assise à terre, et pleurait par grosses larmes, silencieuses, ruisselantes, tout en regardant son enfant, qui criait et se tordait dans ses bras.

— Vous croyez qu'il en mourra? dit Montfort, qui cor templait, terrifié, le calme de ces hommes, cette douleur maternelle et cette mort.

— Oui, dit le plus jeune des Indiens, avant une heure.

— Pardieu ! reprit le jeune homme , il ne sera pas dit que j'aurai laissé mourir une créature humaine, sans avoir essayé de la sauver.

— Paul, dit-il, donnez-moi l'un des tisons de la cabane, et s'approchant de la mère, il lui dit :

— Je vais essayer de sauver votre enfant ; mais je vais le faire souffrir.

— Faites, dit la mère avec un regard incrédule; et tout en parlant, elle prit le bras de l'enfant et le fit voir à Montfort. Le bras gonflait et bleuissait à vue d'œil; on pouvait suivre les progrès du poison qui montait vers l'épaule et gonflait déjà le haut du bras.

Les deux hommes écoutaient et regardaient l'étranger sans mot dire.. Les passagers babillaient comme des oiseaux, proposaient vingt remèdes impraticables ou siupides, et pressaient le Brésilien pour les dire à lafflèr^

qui regardait tour à tour les bavards et Montfort. Le jeune Brésilien parla du docteur qui se trouvait à bord; les passagers applaudirent , et Fun d'eux partit avec un matelot pour aller chercher l'Hippocrate. Montfort regarda le na- «^ire mouillé à deux cents pas de là.

— Il ne sera plus temps, dit-il à demi- voix, et déchirant son mouchoir en deux pour en faire une bande, il se mit à genoux devant Tenfant, banda son bras au-dessus du coude, tira de la poche de sa veste un petit poignard malais à lame courte et tranchante, qui ne le quittait jamais, et fit à chaque piqûre une incision cruciale, de façon à ce que la blessure formât le centre de la croix ; après quoi il pressa de chaque côté les deux plaies pour faire sortir le poison. Cela fait, il parut hésiter, regarda pendant une seconde cette mère qui pleurait, cet enfant qui se débattait sous la douleur, et comme si des effrois de mort étaient montés malgré lui de son cœur à ses lèvres, il murmura :

To die; — to sleep; — perchance to dream.

Puis, soudain, comme réveillé par ces pensées, il reprit le bras du petit mourant, appliqua ses lèvres à l'une des blessures, et suça la plaie longuement, en s'interrompant par intervalles pour rejeter sa salive.

Vainement les passagers voulurent l'empêcher. Paul le conjurait de suspendre en disant : — Montfort, je vous supplie , au moins laissez-moi vous aider ; tandis que le jeune Brésilien haussait les épaules et le tirait par sa veste en disant : — Pour un Indien !

Sans rien écouter, sans répondre, il appliqua ses lèvres à la seconde blessure. Quand il jugea que le poison était

exprimé autant que possible, il redressa la tète pour respirer et regarda la mère. La pauvre Indienne releva ses yeux pleins de larmes, qui, pendant tout ce temps; n'avaient pas quitté son enfant, et son regard, croisant celui de Montfort, alla vers lui, doux et voilé, comme une* muette bénédiction. L'œil du jeune homme resplendit. Il prit des mains de Paul un des tisons enOammés, activa le feu et l'appliqua profondément sur la plaie. L'enfant se tordit et hurla sous la douleur ; mais la mère , désormais forte d'espoir et d'amour maternel, comprima ses mouvements ; et le jeune homme, prenant le second tison que lui présentait le Brésilien, brûla la seconde piqûre comme la première.

Lç docteur, comme il se faisait appeler, arriva en ce moment. C'était un malheureux qui avait étudié jadis dans la boutique d'un apothicaire de province, et qui, ne pouvant réussir en France à devenir pharmacien, allait exercer la médecine au Brésil.

Chacun lui fit place. Il regarda le blessé d'un air doctoral, et dit :

— Ce n'était pas la peine de brûler ainsi ce petit moricaud ; un peu d'ammoniaque aurait suffi. En France, on ne fait pas autrement pour les piqûres de vipères.

Mais le jeuife Brésilien, blessa dans son juste respect pour les serpents de sa patrie, lui dit avec vivacité :

— Monsieur Bleeder, vous parlez de ce que vous tk savez pas. La morsure du cascavel ordinaire tue en moins d'un jour, celle du cascavel noir en moins d'une heure, et on ne connaît pas de remède. Je doute même que le dévouement de M. de Montfort ait du succès jur cet enfant.

M. Bleeder murmura quelques mots de dénégation; mais , avant tout, il voulait ménager l'étranger, sur l'ap-

pui duquel il ëchafaudait sa future clientèle. Il se tut, flt boire à l'enfant quelques gouttes d'ammoniaque dans de l'eau» et recommanda de laisser le bras bandé pendant plusieurs jours. La mère contintait à bercer son fils sur ses genoux ; ses yeux erraient sans cesse du malade à Houtforty et chaque fois qu'ils se fixaient sur le jeune homme, son regard profond, indien, prenait une expression de douceur et de gratitude infinies. Bientôt elle se leva, rentra dans le carbet, et disparut derrière les hamacs.

Le plus jeune des deux Indiens resta quelques minutes en silence, s'approcha de Monlfort et lui dit en portugais :

— Et moi aussi, je suis. fils d'un Français ; ma mère était Indienne : j'ai oublié notre langue. Je me nomme Pedro ; je te remercie, et ce que lu voudras, je le ferai.

— Merci, mon ami.

— Et maintenant, reprit Pedro, je vais au serpent. Viens-tu, seigneur Français?

Montfort le suivit, ainsi que les passagers, auxquels le Brésilien expliqua que Tlndien allait tuer le serpent , qui devait être près du c£M*bet. Le médecin hésita; mais son futur protecteur marchait déjà; il fallait ensemencer l'avenir ; l'espoir du lucre raffermit son courage ; il suivit aussi. Au moment où ils partaient, le plus âgé des deux Indiens, celui qui, pendant ce temps, n'avait pas dit une parole ni fait un geste, s'approcha de Montfort.

— Comment te nommes-tu? lui dit-il.

— Henri, — reprit le jeune homme en souriant du flegme impassible de son interlocuteur. — Pourquoi veuxtu savoir mon nom ?

— Esta bomi — C'est bien, — reprit l'Indien ; puis il retourna à sa vigilinga.

98 l'amazonb

— Étrange nature! murmura Montfort; il a Fair insensible à tout, et cependant ses yeux ont pris une indicible expression en me demandant mon nom.

Mais déjà Pedro entrtit sous bois , guidé par Talnë de ses enfants » qui disait avoir entendu le serpent. Montfort les rejoignit.

Llndien s'était armé d'un sabre d'abatis tranchant comme un rasoir» et en avait donné deux semblables à Paul et au médecin» qui le suivaient. A peine sous bois, Tenfant dit à son père : — C'est là. Pedro mit une main sur sa bouche pour recommander le silence ; chacun s'arrêta immobile» retenant son haleine.

lis restèrent ainsi près d'une minute, écoutant sans rien entendre ; mais tout à coup l'Indien et son fils ae regardèrent, et le premier, se tournant vers les passagers, dit:

-* J'entends le serpent : il est là du côté de cette place éclairée par le soleil.

Et il s'avança dans la direction qu'il indiquait. Tout le monde le suivit, écoutant toujours, mais vainement, prenant chaque racine pour un reptile 9 regardant sous chaque pied, tremblant à tous pas. Enfin, Paul crut entendre un bruit incertain comme celui que ferait un homme en prononçant un 1: à l'infini, rapidement et à voix basse.

L'Indien s'arrêta bientôt, montra du doigt, au milieu de la clairière, une tache qui s'élevait noirâtre sur le sol chargé de feuilles mortes, et dit :

— C'est une mère; elle a ses petits. Je vais chercher mon fusil. Ne remuez pas, car elle s'élancerait sur vous.

Les passagers regardèrent sans oser avancer, et leurs yeux distinguèrent peu à peu une sorte de réseau jaunâtre, roulé, tacheté de plaques noires , immobile, luisant

an soleil ; puis le brait leur parut plus fort, et il leur seml)la voir au centre de la tache une queue noirâtre et aplatie qui s'agitait.

L'Indien revint presque aussitôt , fit huit ou dix pas en avant dès autres passagers, épaula son long fusil à pierre, ajusta longtemps et fit feu.

Le vent emporta rapidement la fumée» et le reptile apparut se tordant sur lui-même en tous sens au milieu de la clairière. Tout le monde se rapprocha. ♦

— Prenez garde, dit Tlndien en portugais, le serpent n'est pas mort.

En effet, en voyant tous ces hommes apparaître, le reptile releva sa tête plate, noire, luisante, ouvrit en sifflant sa gueule pâle armée de crochets aigus, et, se roulant par spirales rapides, arriva vers le docteur, qui était le plus avancé de tous. Puis, par un effort soudain, ramenant ses longs anneaux, il se dressa presque entier sur l'extrémité de son corps, dardant sa tête, prêt à s'élancer sur l'agresseur.

Frappé d'effroi devant ce reptile hideux qui portait la mort, le jeune homme resta comme soudé sur le sol.

— Fuist fuis ! criait l'Indien, qui rechargeait son fusil à l'abri d'un arbre.

Mais vainement; le malheureux n'entendait pas; la terreur le fascinait, et, l'œil effaré, fixe, la tête perdue, il regardait le mofistre.

Paul était à quelques pas de lui. N'écoutant que son courage, il s'élança dans le milieu de la clairière, entre le reptile et sa victime. Le serpent s'affaissa légèrement pour se ramasser contre ce nouvel ennemi. Mais le sabre de Paul arriva sur lui bomme un éclair. La tête retomba sur le sol, détachéOi ne tenant plus au tronc que par un lam-

beau de chair; le sang sortit à flots» et le corps» s'affais* sant sur lui-même, se roula dans des convulsions rapides, entraînant la tête qui suivait ses mouvements» comme | un débris de char brisé suit un cheval emporté; le tronc du reptile se débattit ainsi quelques secondes» en^nglantant la terre autour de lui» se heurtant aux racines et aui' branches mortes» agitant sa queue» qui bruissait sans' cesse. Enfin une convulsion dernière lé fit dresser une dernière fois» soulevant de terre sa tête pendante; la queue frémissante serpenta, sur le sol, puis tout resta là, masse inerte et sans vie.

Les passagers n'osaient pas encore avancer» mais Hndien leur donna l'exemple. M. Bleeder» revenu de sa terreur, s'approcha avec tout le monde. A côté du serpent, une pelole de cordes enlacées dans un inextricable réseau, vivante, ronde, grosse comme un petit œuf d'autruche, se contournait sur la terre. C'étaient les jeunes serpents à sonnettes, Tespoir du reptile mort. L'Indien coupa à plusieurs reprises et en tous sens cette boule compacte, dont les anneaux saignants, tranchés par parcelles» tombèrent en se tordant sur le sol. Puis, soulevant le serpent par la queue» il le traîna sur la plage située devant sa maison.

-— Il est mort» dit-il en passant devant son carbet.

— Le fils dort, répondit la mère.

L'Indien acheva de détacher la tête du reptile, la jeta dans l'Océan, et s'asseyant à terre, il se prit à retirer la peau du tronc. Mais M. Bleeder lui demanda les sonnettes du monstre» comme il nommait les écailles bruyantes de la queue. L'Indien les lui remit sans mot dire. Chacun des passagers les examina tour à tour en disant son mot ou son histoh-e. Paul» Montfort et le docteur allèrent visiter l'enfant, qui dormait enfoncé dans le hamac et silen-

LES MÉTIS DE LA SAVANE lOt

ciensement bercé par la jeune Indienne. La mère prit son fils et le montra à Montfort. Le bras était encore violet et enflé jusqu'à la ligature au-dessus du coude; mai3 Faction du poison était arrêtée; le blessé était sauvé.

Llndienne remit son enfant dans le hamac et suivit ses visiteurs, qui sortirent du carbet pour rejoindre leurs compagnons. Presque tous étaient fatigués de leurs émotions, et surtout pressés de les faire partager à leurs amis du navire; le soleil dardait déjà sur Thorizon des rayons obliques et brûlants; tout le monde remonta dans le canot.

Au moment où Montfort quittait le rivage pour embarquer, il se sentit retenu par sa veste et se retourna. C'était l'Indienne qui lut'tendait un petit pagarah ou panier en jonc sans couvercle, où se trouvaient quatre œufs, toute sa fortune.

— C'est la mère qui te le donne, dit-elle. Puis elle s'en retourna dans son carbet.

— Pauvre femme! dit Montfort, et il emporta le panier avec lui.

L'Indien cependant continuait d'écorcher le serpent, et le pécheur, assis dans la vigilinga, les jambes pendantes à la mer, impassible, silencieux, immobile comme auparavant, regardait s'éloigner le canot qui retournait à bord.

En mettant le pied sur la dunette, les voyageurs trouvèrent presque tous les passagers, qui les attendaient, curieux de nouvelles. L'alarme avait été répandue à bord par le messager qui était venu chercher le docteur; toutes les longues- vues du navire étaient depuis une heure mises en réquisition; mais chacun, et le capitaine tout le preïûier, s'épuisait en vains regards et en vaines conjectures, sans pouvoir rien démêler aux événements de la terre. M. Bleeder se fit l'orateur du voyage et raconta tout ce qui

s'était passé. Paul alla rassurer Henriette et madame Cerny, et conta le dévouement de Montfort; mais ce dernier l'interrompit en disant :

— Ce que j'ai fait est peu de chose : il n'y a nul danger lorsque la bouche et Testomac sont sans bjessure, et j'ai la bouche saine, ajouta-t-il en montrant ses dents blanches; mais vous ne dites^as, moucher Paul, que sans vous notre docteur était mort. Et il raconta le courageux coup de sabre du jeune homme.

Quelques passagers fêtaient approchés de lui pendant son récit, etenlre autres le blond diplomate, toujours paré, pomponne comme pour le bal.

Quand Montfort eut fini, M. le vicomte de Cinmnwih c'était son nom, dit :

— Mais c'est une Iliade, une Odyssée que ce petit voyage; et, d'honneur, je le raconterai dans mon rapport au ministre. Ces messieurs se sont tous conduits comme des héros.

Montfort se retourna, et, sans mot dire, regarda de la télé aux pieds le blond jeune homme, qui rougit sous ce regard dédaigneux, et dit à demi-voix :

— Monsieur de Montfort, vous m'avertirez quand vous aurez fini l'inspection de ma personne.

— Certainement, reprit co dernier d'une voix sarcastique; mais j'ai fini, monsieur Cinnamon, et je vous avertis qu'à la pensée des dangers que vous auriez pu courir votre cravate s*est troublée, et que vous feriez bien d'aller refaire votre nœud qui s'est mis de travers.

Le jeune monsieur à favoris blonds, toucha d'un geste involontaire le nœud de sa cravate, et, pivotant sur les talons de ses petits souliers, s'en fut porter ailleurs son esprit et sa figure fades.

— Montfort, dit madame Cerny, je vous en prie, laissez en paix ce monsieur ; vos yeux, en lui parlant, portaient un dédain si injurieux, que tout autre que lai vous eût demandé raison, rien que pour vos regards.

— Je n'aime pas les fats inutiles, reprit Montfort; mais je déteste les fats insolents.

Paul ajouta entre ses dents : — Et avant la fin de cette traversée, moi je me charge de lui donner une leçon de politesse.

Mais Henriette, qui avait deviné plutôt qu'entendu les paroles du jeune homme, le toucha légèrement de la main et dit :

— Et moi, je vous le défends!

— Et de quel droit, mademoiselle? fit Paul en souriant.

— Du droit, du droit, monsieur... Mais elle n'acheva pas et se tourna, rougissante, vers sa mère :

— Maman, fit-elle, défends-lui donc de provoquer le petit M. Cinnamon.

~ Mais, ma fille, reprit madame Cerny, je puis bien prier monsieur, comme je prie Montfort, de laisser en paix ce fat ridicule, mais je n*ai pas le droit de défendre !

— Voulez-vous me le défendre du droit d'une mère, madame? je jure de vous obéir en tout.

— Allez, allez, reprit-elle en souriant, vous êtes un prometteur; mais obéissez d'abord, et à terre nous verrons si ma fille veut que je sois votre mère.

La jeune fille rougit jusqu'au milieu de ses cheveux, tandis que Paul prenait la main de madame Cerny et la portait à ses lèvres en disant :

— Oh ! merci I madame, merci !

Puis, fou de joie, d'amour, d'espoir, il courut s'enfer-

mer dans sa cabine, tandis que Montfort, tirant un cigare de son étui» disait en riant :

— Et moi, je vais demander la main de dame Fœdora- Sémiramis Milliner, afin qu'il y ait deux noces en arrivant à terre.*

Sans répondre, madame Cemy essaya de sourire : le sourire mourut sur sa lèvre ; une pâleur légère passa snr son visage ; mais, se remettant aussitôt, elle dit à Montfort d'une voix légèrement tremblante, qu'elle essayait d'assurer et de rendre riante :

— Et moi, votre sœur, je vous conduirai à l'église.

— Comme vous me dites cela ! dit le jeune homme. On dirait que je suis sérieusement condamné à ce débris enrubanné.

— Aussi, dit-elle en souriant, vous ne me prévenez pas ; on ne voit pas marier son frère sans être ému. Et, prenant la main de sa fille, elle alla s'asseoir avec elle à sa place ordinaire, sous latente.

Monlfort reprit sa promenade accoutumée sur la dunette, mais sa marche rapide, son cigare qu'il mâchait en fumant, les bouffées de tabac épaisses et pressées qui sortaient de ses lèvres révélaient l'agitation de ses pensées.

Mystères sacrés du cœur, qui sondera jamais vos abîmes inflnis? D'où naît raffection? comment vient-elle et comment s'enfuit-elle? Pourquoi tantôt l'amitié devientelle amour, l'amour devient-il amitié? Pourquoi? pourquoi? Triste nature! triste vie! Aimer fatalement sans pouvoir s'en défendre, et ne pas même savoir pourquoi l'on aime! ne pas même savoir, quand où sent son cœur se prendre et s'affoler, pourquoi ce cœur se prend et s'affole ainsi I

Le cabanaire, — lies nieils vaque! ros de llarajo. Le majar. — Le molaire doetenr*

Si Dieu nous a tirés tous de la mcme fange, Certe il a dû pétrir dans «ne argile étrange Et sécher aux rayons d'un soleil irrité Cet être quel qu'il soit, ou l'aigle ou l'hirondoUe, Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile, Et qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté !

Â. DE Musset.

Nous laisserons un instant la Caroline et ses passagers, pour les habitants des lies et de la terre ferme amériricaine.

L'Amérique da Sud est, nous le croyons, le continent le plus riche et le plus fécond du globe. C'est une terre grandiose, nouvelle, déserte, inachevée peut-être, mais dont le jour viendra; et, pour employer les expressions de M. de Humboldt, « c'est là que le commerce et la civilisation du monde doivent se concentrer un jour. »

Là, tous les êlres animés naissent ou peuvent s'acclimater et vivre; là, tout se trouve, depuis le diamant jusqu'au fer; tout pousse sans labeur, depuis le blé jusqu'à la banane; tout circule sans peine par des milliers de fleuves comme par des artères et des veines. Là, les trois grandes familles humaines, le blanc, l'indien, le nègre, se rencontrent et se fondent déjà, modifiant notre race blanche, mais s'absorbant en elle. Richesses enfouies,

éléments féconds qui dorment ou se façonnent en silence, attendant leur temps I Mais Tamalgame primitif se fait jour à jour, prêt à coaguler toutes les races humaines : et tôt ou tard, au souffle de Dieu, de tous les points du ^lobe, les hommes descendront par millions vers cette terre promise !

Le jeune empire américain, comme il se désigne, le Brésil, occupe à lui seul une moitié de ce splendide désert. Il s'élend du nord au sud sur 30 degrés, et de Test à Touest suf 36: 900 lieues de long sur 1,100 lieues de large ! Si la Providence, qui lui a donné toutes les richesses naturelles d'ici-bas, lui avait donné des hommes, et à ces hommes l'industrieuse activité de la race saxonne, ce ne serait déjà plus le Brésil, mais bien la vieille Europe, qui serait tributaire du nouveau continent. Mais il en est peut-être de la civilisation comme il en est de la culture : quand le sol est trop riche, ou plutôt quand le laboureur avide a voulu forcer la terre pour récolter plus et jouir plus vite, la terre ne pousse que de l'herbe. Ce n'est qu'après des semailles nouvelles, faites par de nouveaux semeurs, que le champ calmé donne des fruits!

La plus vaste province du Brésil, à l'époque qui nous occupe, était le Para ; du nord au sud, elle comptait 320 lieues, et de l'est à l'ouest près de 700 lieues dans sa plus grande largeur *. En dépit des estimations infldèles des auteurs portugais ou autres, cette inamense étendue de territoire ne contenait pas 200,000 habitants, tous compris, blancs, nègres, indiens et métis de toutes

* Le Para est aujourd'hui divisé en deux provinces distinctes : le Para et TAmaione,

conteurs. Aujourd'hui même ce chiffre n'est pas dépassé. C'était, et c'est encore un vaste désert. Mais alors ce dé» sert était agité par une révolution qui, pendant plusieurs années, troubla les rares habitants de ces solitudes immenses.

Le Brésil, las de végéter colonie pressurée d'une nation déclinante, avait modifié ses lois. Ses planteurs, enfiévrés par le vent de liberté qui leur était venu d'Europe, enhardis par les circonstances, favorisés par la situation de la dynastie de Lisbonne, avaient suivi l'exemple de leurs voisins de l'Amérique du Nord. Hais les moyens et le but de l'émancipation des deux nations avaient difiërë selon le génie des deux races.

A la première atteinte portée à ses droits méconnus, le Saxon du Nord, sérieux amant de ses libertés, s'était dressé; et toute la colonie, se levant comme un seul homme, ses ch-artes d'une main, l'épée de l'autre, avait fait tête il la mère patrie, conquis l'arme au poing son indépendance nationale, et, lasse du joug, fondé sur un monde nouveau une république nouvelle.

Épnisff' d'impôts et de compression, le colon portugais, désireux de changement, avide de payer moins, avait accepté du sort un nouveau maître ! et, devenant nation par accident, s'élait donné une constitution libérale,' mais portant encore les langes et les lisières de son enfance.

La maison de Bragance s'était divisée. Dom Pedro avait pris la colonie américaine, et par lui le Brésil était devenu empire constitutionnel. Toutefois, si faible qu'il fut d'abord, ce changement ne s'était pas fait sans secousses. Pfernambuco et quelques villes avaient levé leurs têtes inquiètes. Des luttes étaient survenues. Puis,

comme la grande voix des masses, cette ¥oix tôt oa taid écoutée, avait parlé, les luttes s'étaient apaisées presque partout, le calme était revenuf et le changement s'opérait, lentement progressif.

Mais bientôt le Para reprit la lutte. C'était la pins arriérée des provinces du nouvel empire et la plus éloignée de la capitale, ce cerveau des idées et des changements politiques. Quelques têtes exaltées que la passion emportait, quelques âmes inquiètes qui rêvaient l'inconnu, quelques regreKeurs du passé, préparèrent le mouvement. Puis, ils appelèrent à eux toutes les ambitions inassouvies, tous les émigrants sans profession, tous les talents méconnus ou croyant l'être, toutes les affections ou les haines personnelles, tous les paresseux vulgaires avides de lucre sans travail ; et tous ces tourmentés de nos passions humaines avaient fait tous ensemble une rèvolalion.

Deux mobiles principaux guidaient surtout ces hommes ou leur servaient de bannière : les uns appelaient le retour d'un passé disparu ; les autres se promettaient pour le jeune empire une constitution qui n'allait pas à Sk taille, se levant, disaient-ils, pour la république et sa fougueuse expansion; mais bientôt tout s'étant confondu, chacun pressa le mouvement au gré de ses impatiences , de son courage ou de ses besoins; puis tous soulevèrent la tempête sans s'inquiéter s'ils périraient avec elle ; guidés par la haine plus encore que par Tespoir, voulant renverser d'abord, pour édifier plus tard le fantôme de leurs désirs inassouvis.

Et la révolution était venue, et les riches avaient fui vers Cayenne, et les pauvres se débattaient dans les commotions et la misère, attendant pour reparaître ou s'apai*

ser, le bras fort d'uo gCavernement régulier» ou la lassitude, cette mère du repos.

Ainsi, quand par la main du fondeur des métaux divers sont jetés dans le creuset en feu, les uns coulent de suite, les autres lentement, selon leur nature ou leur place dans le foyer commun; mais bientôt,^ tous, entraînés dans la masse en fusion, ne forment plus qu'une lave uniforme et liquide, prête à devenir, au souffle du basard, l'airain des batailles ou la cloche pacifique, aux accents de religion.

Le Para était donc en pleine guerre civile, mais une guerre civile selon les mœurs de TAmérique du Sud. Ge n'était pas une révolution à la façon de celles qui se font en Europe, — non.

Les blancs et les mulâtres seuls y avaient pris part ou en souffraient directement. Les nègres étaient restés esclaves comme avant; car, vainqueur ou vaincu, chacun avait soin de garder ses esclaves, tout en combattant les uns et les autres au nom de la liberté.

Quant aux Indiens sauvages , ils formaient , comme toujours, un monde à part. Fatigués de se voir appeler, déranger, troubler par l'un ou l'autre des deux partis: indifférents à ces luttes qui n'importaient ni à leurs passions ni à leur vie, ils se retiraient de plus en plus au désert, abandonnant les rives de l'Amazone et le voisinage de'Bélem , foyers de la guerre civile. Ils regardaient d'un même œil insouciant et dédaigneux le nègre qui restait esclave malgré l'orage, et ces blancs qui s'égorgeaient entre eux pour des mots sonores ; car les Indiens professent une philosophie incomprise des Européens, mais qui a sa grandeur sauvage. L'In4ien, c'est l'homme libre par excellence ; c'est lui qui vraiment a le culte de ht liberté;

140 l*kHJkZMS.

6'«sl lui qui sait la garder jusque mourir ; e'est lui qui? seul, selon le poëte :

,£8t Faillie ou Thiroudelle Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile^ Et qui n'a pour tout Inen qu'un mot : la liberté.

L'européen, dans son orgueil, dit : a Race stupide 6t eondajnnëe qui disparaît devant moi! » Qui, c'est une lace qui disparaît, comme disparaîtra )à nOIre.; c'est use race qui meurt se retirant de nous, préférant le désert à la civilisation, la mort à la servitude. Hais c'est la seule race bumaine qui comprenne vraiBient la liberté i

Gamme les Indiens étaient en grande majorité, le désert se faisait autour de Bëlem , capitale de la province. Les blancs guerroyaient seuls, entraînant dansleuis lattes les métis des trois races , qui gravitaient autour d'eux : des mamaiucosy produits des blancs et des Indiens; des mul&tres ou des ccrfum on co/res, produits des blancs et des nègres ; des curitocas, produits des -nègres et des Inâiens ; homme» servîtes et féroces pour la plupart, n'ayant que les défauts des races diverses dont ils sortaient; élémenl§ b&tards, qui, vivant dans un pays d'esclavage, n'^ talent ni libres, ni esclaves, ni civilisés, m sauvages, ionjours au service du plus fort ou du plus offrant ; sans pAè pour les vaincus, sans respect pour les vainqueurs.

La grande masse des révolutionnaires ou cabanas se composait de ces bommes. Les blancs qui tes guidaient redoutaient leurs soldats farouches, mais a'tn servaient cependant. A l'heure du combat, quiconque seprésefite une arme à la main est le bienvenu dana les rangs, et nui ne s'informe de sa race. Ge n'est qu'après la lutte quêtes ia^^lôs da sort reparaissent pour le partage.

Les METIS DB LA SAVANE iH

Âo moment où te Carolme arrivait aux rivages du Brésil, la révolution était dans toute sa force, et durait depuis longtemps déjà. La ville du Para ou Bélem avait été prise par, les révoltés; ils y avaient installé tant bien que mat un gouvernemeût débonnaire par étonnôment ou par impuissance, et la province allait se gouvernant d'ellemême : c'est-à-dire que ceux qui avaient la force de vivre respecté;^ se feisaient respecter; que ceux qui pouvaient piller, pillaient ; et qu'excepté daûs Bélem, de petits despotes, sorte de bandits locaux, s'élevaient partout, comme en Europe pendant les faiblesses guerroyantes du moyen âge. Les uns vivaient armés dans leurs sitlos ou habitations : les autres entretenaient de vivres et de tafia des espèces de bandes, qui rançonnaient les voyageurs et pillaient les sitios trop faibles pour se défendre.

Harajo ou Joannès, la grande lie, par sa position à ta bouche de fÂmazone et sa proximité de la capitale, était un centre de déprédations. Les vaqueiros qui Thabitaient, élevant dans leurs savanes des troupeaux immenses de chevaux et de bétes à cornes, étaient pour la plupart des métis de tontes races ; hommes durs à la fatigue^ féroces, vivant comme les bestiaux qu'ils gardent, prêts à tout, horoiis au bien ou à uu travail régulier.

L'un de ces hommes, d'origine indienne, mais presque blanc,- plus adroit, plus riche que les autres, possédant déjà au moment de la révolution plusieurs milliers de fêles de bétail, et par suite l'un des plus importants habitants de nie, avait acquis sur les vaqueiros de Marajo une influence presque absolue. Il ne s'était jamais prononcé directement ni pour ni contre le mouvement, se réservant de passer utilement au parti vainqueur. Comme il pouvait affamer Bélem en empêchant les vaqueiros d'y porter du

tlâ L*AMAZONË

bétail» et disposait d'uQ* grand nombre de serviteurs libres qui pillaient à son ombre, les révolutionnaires le ménageaient avec soin et les partisans de Tordre le flattaient pour garder son appui. Mais vivant et pillant entre deux eaux, le rusé major, comme on l'appelait, contiouait à troubler Teau pour la garder trouble, et rançonnait les deux partis à son profit. En peu de temps, il avait fait si bien , qu'au moment où commence cette bistoire il avait décuplé ses batteries et acheté ou pris deux ou trois fazendas de bétail sur la cdte de Marajo. Il vivait tantôt dans Tune, tantôt dans l'autre, et de là, planant sur toute la contrée, il lançait tour à tour sur les voyageurs, sur les babitants et sur les fazendas rivales, ses vaqueiros à gages. Désavouant, mais cachant les vainqueurs comme les vaincus, à chaque succès il prenait part léonine et profitait de tout, à Tabri de sa popularité croissante : sorte de condor gorgé, mais non repu, qui^ toujours en quête de proies» laissait les vautours vulgaires attaquer et tuer, et ne descendait de son rocher qu'au moment du festin.

La population de Salinas surtout, par sa situation en face de Marajo , redoutait le major ou lui obéissait; quelques-uns de ses pilotes étaient même à ses ordres. Tantôt il faisait de ces hommes des contrebandiers qui transportaient et vendaient pour lui , au Para , le produit de ses rapines. Tantôt il se servait d'eux pour faire échouer sur les bancs de Marajo les navires imprudents qui venaient à Bélem, et là ses vaqueiros pillaient pour son compte la proie naufragée. Mais il bornait ses pirateries aux navires portugais ou brésiliens, et, ne voulant se brouiller ni avec la France sa voisine, ni avec l'Angleterre aux croiseurs ioi' pitoyables , il respectait les pavillons de ces deux nations.

Le pilote inconnu que la Caroline avait pris à son bori

était un des pilotes du major. Comme l'avait dit Montfort,* c'était un Nord-Américain, émigrant, avide de boisson et de paresse, qui préférait vivre aux dépens d'un maître, sauf à faire tout métier pour ce maître : le bien ou le mal. n allait de Vacca, l'une des fazendasde son patron, à Salinas sa résidence , essayant en mer une jangada de Pernambuco, propre à la piraterie comme à la contrebande, lorsqu'il avait aperçu la Caroline. C'était une belle proie, mais trop forte et trop grande pour ce milan vulgaire. Toutefois il était venu regarder par habitude et afin d'essayer le hasard. Il était monté h bord ; en voyant le navire hors de sa route, chargé de vins et de marchandises, la soif lui était venue. Mais le pavillon français, qu'il savait respecté par le major, lui donnait des scrupules, et, avant de conduire à sa perte sur les bancs de Mexiana ou de Magoari le navire qu'il pilotait, il avait envoyé le mulâtre prendre les instructions de son chef, et, au besoin, réunir des chiens et des corbeaux pour la lutte et le festin. Il devait attendre des ordres aux lies Camelioes, situées contre Marajo, devant le carbet du pécheur Antonio. C'est là qu'au dernier chapitre nous avons laissé la Caroline^ où, sous prétexte de la marée et des courants, John l'avait retenue pendant une nuit entière, attendant le message de Vacca. Si le major consentait au pillage, rien ne lui était facile comme de faire échouer le navire sur les bancs de Magoari, à la pointe sud de Marajo ; une fois là, c'était aux vaqueiros à massacrer les matelots, puis piller la cargaison; et John buvait déjà par la pensée des Ilots de vin de France. Si le majoi*, au contraire, respectait le pavillon français, le pilote conduirait rapidement la Car rolvne jusqu'au Para, en gagnant honnêtement ses quarante piastres de pilotage!

1 1 4 l'amaionb

Quant au mul&tre envoyé par John sur la jangada, c'était le boucher favori du major, rhomme qu'il dbargeait d'exécuter ses vengeances ou de commettre des meurtres solitaires. Bandit sans scrupules, noir de forfaits, capable de tout» stupide d'ailleurs, doué d-une force hereuléenoe, dévoué à son maître <iomme le bouledogue, parce que le maître donne des os à ronger ; il allait à Satinas avec John, accomplir une de ses œuvres favorites de meurtre et d'incendie, lorsque le pilote avait aperçu la Carolme. Depuis longtemps cette nature bestiale était en proie^à une idée fixe; humilié d'être mulâtre cafuze, c'est-à-dire ayant deux sangs de nègre contre un sang de blanc, il voulait du moins avoir des enfants aussi blancs que les mulâtres ordinaires. Mais il ne trouvait pas de blanche qui consentit à vivre avec lui. Sur le pont du navire, il avait aperçu des femmes, et la beauté d'Henriette, son teint de lis, rendant à ce misérable ses idées paternelles, il avait jeté sur la jeune fille cet œil fixe, qui l'avait si fort effrayée.

Les Indiens de la jangada étaient deux pauvres mamalucos retenus de force par le major, pour ramer sur ses barques autour de Mar^jo.

Le mulâtre était donc retourné à Vacca, où se trouvait le major, pressé par ses convoitises personnelles et par les ordres de John, qui devait par tous moyens rester un jour entier à Gam^lioes. Il avait fait diligence, et le soir même de la rencontre, il arrivait à Vacca, situé à dix lieues de l'endroit où John et le navire attendaient. Mais le major venait de partir pour une fazenda nouvelle qu'il avait moitié achetée, moitié confisquée du côté de Chavès, c'està-dire à une autre extrémité de Marajo.

Jonathan, c'était le nom du mulâtre, laissa ia jangada à Vacca, prit un cheval pour suivre là plage de rite, pi

sert de grande route à ses habitants et partit pour rejoindre son maître. Le cheval qu'il montait pliait sous sa haute taille ; mais le bandit impatient le pressait des talons et de la pointe de son couteau, galopant à toute course sur le sable du rivage. Quant au major, il chevauchait par le mên^e chemin en compagnie d'iln de ses hôtes, blane^ mulâtre de troisième sang, qui depuis quelques jours était venu du Para, pour entraîner le fazender au parti du goa^» vernement.

Les deux amis suivaient la plage au pas de route, tandis qu'une dizaine de vaqueiros, arinés de mauvais fuisils à pierre^ les escortaient à distance, montés sur des petites vaches du pays, qui avaient peine à suivre les chevaux du major. A Taide de leurs éperons en fer, ou à la pointe de leurs longs couteaux, ils stimulaient la marche lente de leurs montures, et rattrapaient les chefs par des trots prolongés capables de démolir des centaures; mais, habitués à ces courses depuis Tenfance, les vaqueiros n'y pensaient pas.

La nuit, quoique sans lune, était claire et parsemée d'étoiles; sous les pieds des cavaliers, une plage de sable blanc, crevassée par intervalles, déroulait ses longs rubans, bordés d'un côté par la mer, unie comme une glace, et^ de l'autre, par un rideau monotone d'arbres clair-semés qui laissaient voir par intervalles la savane sans fin de la grande lie. Le major et son hôte discutaient h voix basse les conditions d'un marché que l'un avait l'intention de ne pas exécuter et l'autre de ne pas tenir, tandis que les vaqueiros abrégeaient les ennuis de leur course monotone par des histoires et des propos grossiers.

Les pas du cheval de Jonathan, qui résonnaient dans la nait, troublèrent les voyageurs^ et l'un des vaqueiros, a^->

pelé par son mallrc, partit à la découverte; il re?ini presque aussitôt escortant le mul&tre, qui, saluant son patron jusqu'à terre, déclara avoir à lui parler seul. Le major, en ce moment même, cherchait les moyens de se vendre plus cher en séduisant son acheteur; afin de témoigner sa confiance à son hâte et lui inspirer plus de respect pour sa personne, il résolut de Tinitier à la vengeance de Salinas, dont son farouche émissaire venait probablement lui rendre compte.

Aussi, sans répondre aux saints de Jonathan, lui dit-il :

— Quoi de neuf, Mal-Blanchi?... Tu peux parler tout haut, je n'ai pas de secrets pour mon compadre. Parle.

— Patron, John attend vos ordres à Camelioes ; il est à bord d'un navire comme pilote, prêt à s'échouer sur Magoari.

— Que me font les pilotages de John? n'as*tu que cela à me raconter? reprit le major.

Trompé dans son attente, il voulait rompre le discours du mulâtre pour ne pas initier le docteur à ses pirateries; mais il était trop tard, et Jonathan était trop stupide pour comprendre ses gestes et sa voix impatiente. Le docteur, d'ailleurs, était tout oreilles et voulait savoir; aussi rq[)rit-il :

— Conte toujours, Jonathan, conte 1 voyons... Et vous, compadre, laissez-le dire. Vous déflez-vous de moi? Si le navire appartient à ces chiens d'étrangers, je suis tout prêt à vous aider de mon mieux.

Jonathan reprit :

— John m'a dit de vous dire que le navire était richement chargé, mais que c*était un français, et qu'il n'osait pas l'échouer sans vous avertir. Moi, je vous dirai qu'il y a des belles blanches à bord, et qu'il y en a une bien

LES MÉTIS DE LA SAVANE Hl

blanche que je veux pour femme; cela me fera plaisir, patroD.

— Ah! ah ! reprit le major en riant, toujours ta même idée, mon pauvre Jonathan. Mais un vaisseau voyageant sous la foi des traités.. . Et il ajouta plus bas : Un français I cela ne se peut, quand toutes les richesses de Paris seraient à bord. Pars, et dis à John de laisser ce navire en repos.

Le docteur n'était pas de cet avis. Gomme beaucoup de ses compatriotes, il détestait les étrangers, et, se drapant sans cesse dans un patriotisme étroit et stupide, il ne laissait jamais échapper une occasion d'en parler mai ou de leur nuire. C'était d'ailleurs une nature mauvaise, avide, sensuelle, cruelle par instinct et par jalousie : ardente au mal comme d'autres le sont au bien, et pour nuire ne connaissant d'obstacles que sa lâcheté ou son intérêt : la position du major, forcé de ménager la France sa voisine, lai importait peu. Il reprit donc :

— Quoi, compadre, vous avez une occasion de dépouiller un de ces étrangers qui viennent ici voler notre or et s'en retournent ensuite dans leur Europe engraissés de notre travail, et vous laissez échapper cette occasion à cause de traités faits par le Portugal ! comme si le Brésil était obligé à les suivre, ne les ayant pas faits ! Compadre, compadre, vous êtes un riche et puissant fazender, mais vous n'êtes ni patriote, ni docteur.

— Et vous, docteur, vous n'êtes pas de Marajo : vous ne savez pas que si ces damnés Cayennais apprennent quelque chose, je verrai arriver ici un vaisseau chargé d'uniformes sombres, qui descendront à terre et brûleront mes fazendas. Ah! sans cela...

««^ Ohl reprit le docteur* si ce n'est que cela, il y a

t48 l'amasonb

moyen de tout arranger. Que John perde le navire etstove les passagers, nous les ferons reconduire à Cayenne; m vaqueiros pilleront la cargaison ; vous aurez honneur el profit, et nous aurons repris à ces Français maudits l'ar^ gent qu'ils nous venaient voler.

— Docteur,' docteur, vous raisonnez comme personne. Je ferai de mon fils un docteur comme vous ; mais je connais les Français, ce sont des diables incarnés; le capitaine n'abandonnera pas son navire tant qu'une planehc tiendra contre une autre ; il y aura combat^ tout cela fera grand bruit, et c'est moi qui payerai pour tous. Va, Jonathan, va : retourne, et dis à John que, sur i^ tête, il ne touche pas à une seule voile du vaisseau.

Le jeune Brésilien insista :

— L'affaire disparaîtra oubliée, au milieu de la révolution générale, disait-il; vous y gagnerez de bon vin, de belles étoffes, peut-être une femme à votre convenance, et vos hommes s'aguerriront ft combattre les Français.

Le major souriait, et des ehaleurs de ôonvoitise lui montaient au cœur. Hais il était lâche plus encore qu'avide; il résista.

— Va, dit-il & Jonathan qui attendait impassible, je ne veux pas.

Le mulâtre fle partit point.

—Le major est libre, dit-il, mais Jonathan aussi. Adieil. patron! je vais servir le vieux Ladrao; c'est un inattre plus hardi, qui ne refuse jamais lès grandes affaires.

Le vieux Ladrao était un autre bandit de haute volée, également installé sur Marajo, mais du côté de Bravés, c'est-à-dire à l'ouest de l'Ile, d'où il rançonnait les voyageurs de la rivière.

LES MÉTIS Dfc La savane 419

Le major avait besoin de Jonathan; Ladrao 6l&it» de toute ]a province, l'homme dont il avait le plus de peur. B réOêcbit une seconde pour n'avoir pas Fair de céder à la menace de son sicaire; puis, se tournatit vers lé jeune docteur :

-^ Vous tenez donc bien, lui dit-il, avoir piller cô pèiuvfé naviireT

— Peuh ! tepril ce dernier, tout étranger est Uii ennëi&l.

— Et toi, ajouta le major en regardant Jonathan, tu veux donc absolument ta blanche?

— Je la veux, dit le bandit.

— Eh bien, reprit le major, faites à vous deux ce qu'il vous plaira ; prenez mes hommes, prenez mes barques, arrangez-vous ; moi, je vais à Chavès pendant ce temps ; mais si lés Français me poursuivent un jour, foi d'AWre (c'était son nom), je vous livre tous les deux. Adieu, docteur!

Le jeune BrésilieR hésita une seconde ; la peur lui montait aussi. Mais îl réfléchit qu'il serait reparti depuis longtemps lorsque là justice, cette lente boiteuse, tomberait surMarajo.

— C'est dit, f eprit-ii : je vais toôî-môme aii navire ; je trouverai moyen de parler à votre piloté, et je verrai si ià cargaison et ses passagers valent la peine de noiis risquer,

— Il y a aussi une belle senhora toute couvetlé d'or él de bijoux, dit Jonathan. Dépêchons, docleiir, cela poiirrait nous échapper. John est rusé, mais oii peut le forcer à partir.

Le docteur et le major sourirent ; le fazender poursuivit sa roule vers Chavès, suivi de son état-major de bandits montés à bœuf, tandis que son compadre retournait vers Vacca en compagnie de Jonathan.

4dO l'amazone

A peine arrivé, il fit grande toilette, ce qui est le prélude obligé de tout Brésilien : prit la pins grande montaurie du major, quatre nègres esclaves, cinq Indiens tapuyas, et parut à toute vitesse vers les Camelioes. Le mulâtre le quitta pour aller à d'autres fazendas recruter des vaqneiros; et il fut convenu, entre le docteur et lui, que pendant la nuit suivante tous deux se trouveraient, avec leur monde, dans un bouquet de forêt situé à la pointe ouest de Marajo.

JLem rnses dl« pilote. — Eie dlocte«r el sa moBlarlc. Indleiis el Begres. - Lm Caroiin€ reprend mm aiarelie.

HAta-toi de jouir, maudit, «t sans relâche Biaiche et que le remords soit ton seul compagnon I Blarche et qu'en te yoTant, on dise : C'est ce lâcha.

ViCTOK Huao.

Tandis qu'une nuéede bandits, ameutés par des passions diverses, s'amassait ainsi sur Marajo afin de capturer la Caroline^ le navire était paisiblement à Tancre devant les Camelioes, attendant l'heure favorable pour continuer sa route vers le Para.

Vers neuf heures environ, la marée commençant à monter, le capitaine réveilla le pilote qui dormait ou feignait de dormir. John s*éveilla comme d'un profond sommeil , regardant de toute part avec un air étonné. M. Sharp le rappela à lui-même en lui montrant la marée; il regarda longuement la mer, le ciel, puis appela l'un

lies Brésiliens qui servaient d*interprètes entre le capitaine et lai :

— Senhor, dit-il» voulez- vous dire au capitaine qu'il est plus prudent d'attendre encore trois ou quatre heures? La marée sera demi-pleine alors ; il y aura six pieds d'eau de plus sur les bas-fonds de Magoari, et le navire pourra les doubler sans danger.

Le Brésilien traduisit la réponse.

— Ah 1 reprit le vieux marin, encore des retards. Puisque Vautre marée était mauvaise, celle-ci doit être bonne. Il dort, ce pilote ! Je suis persuadé que ce matin déjà nous pouvions partir avant le jour. Le vent avait fraîchi : avec , un peu de toile, nous aurions refoulé le courant et fait de la route. Obligez-moi, monsieur Cabelleireiro, de dire au pilote que la Caroline, malgré son fort tonnage, ne cale que douze pieds d'eau ; d'ailleurs, mieux vaut prendre un peu plus au large de Hagoari et proflter de cette brise.

Le Brésilien répéta ces observations.

— A la volonté du capitaine, reprit le pilote ; c'est par excès de prudence que je parle ainsi. S'il n'y avait que moi, je partirais, mais les t)ancs de Magoari sont mauvais et s'étendent fort loin ; trop de prudence ne nuit jamais. J'ai dit ma pensée au capitaine ; il veut partir, partons!

Quand un pilote dit cela, on ne part jamais. Il n'y a pas de capitaine au monde qui, dans des parages inconnus, veuille assumer sur lui la responsabilité d'un accident prévu par Thomme chargé de le guider. M. Sharp écouta la réponse, haussa les épaules, mais fit dire à John d'attendre le temps nécessaire, seulement de songer au vent qui soufflait et d'en profiler aussitôt que possible. Puis, allumant un cigare, il se promena sur la dunette d'un

121 l'amakonb

air bourra et mécontent, qui fit fnir à Tavant Tttn après l'antre tous les matelots de quart.

Le pilote, après s'être fait répéter les paroles du capitaine, dit au Brésilien : — Je suis aussi pressé d'arriver qu'un autre, mais c'est mon devoir de mener le navire sain et sauf au Para ; et, prenant le plomb de sonde, il se mit à sonder lui-même à l'avant du navire. Le sondage, qui ne donna que cinq brasses, calma le capitaine.

Quant à John, il reprit sa placé et son sotnmeil près de la grande écoutille. Au bout de deux heUfes environ, il se leva de lui-même, et se promena sur le pont pendant une demi-heure, regardant tour à toUr la mer et le ciel; puis, comme si le vent qui soufflait de plus fort en plus fort eût pressé sa décision, il descendit à la cabine du capitaine et lui fit comprendre qu'il pouvait appareiller.

^ Ah I dit M. Sharp eti français, il était temps, car j'allais te remuer un peu. La moitié de la marée est perdue, et dans ce chien de pays, ils ne vont tous qu'avec les marées.

Il donna Tordre du départ.

Les matelots se mirent aU cabestan pour lever l'ancre, et rétemelle chanson retentit sur le pont :

C^est le capitaine du Mexico,

' âM, ali, ato.

Qui donne à boire a ses matelQts^

Ali, ali^ alo^ A grands coups de barre d'anspect dans le dos^

Ali/ali, alo, 11 mange la Tiande, leur donne les os.

A la prédilection que les matelots ont pour cette romance inédite, il parait que nulle âtitre cadence ne

LES MET» Dl Lk SAVANE 4tS

ky&tm tim, complètement leurs efforts au <»bestan. Quoi qu'il en soit, le pilote, qui, pendant ce temps, se promenait sur Tarrière, ramassa le plomb de sonde et lé jeta à Feau, comme afin de consulter une dernière fois la hauteur de la marée avaut de partir. Le canot du bord qui avait servi pour aller à terre était amarr^ à l'endroit même où John sondait la mer; tout en retirant le plomb hors de Teau, le pilote largua l'amarre du canot : la corde, entraloée par le bateau même qu'elle retenait^ tourna autour de la balustrade, glissa le long du bord, et partit avec le canot qui s'éloigna, silencieusement emporté par le courant.

^ John alla vers le Brésilien, l'amena au capitaine^ et dit :

— Tout va bien, nous allons avoir doublé Magoâri avant la nuit : après-âemaiti matin nous terrons le ftft du Para.

M. Sharp acquiesça de la tète, et une conversation s'engagea tout amicale entre les trois hommes, sur les nécessités de la prudence dans ces parages pleins dô bas* fonds.

--* Mieux vaut perdre une heui*e ou deux que d'échouer une seule fois, disait le pilote avec une parfaite bonhomie^ et ses deux auditeurs, partageant son avis, le ftlioitaient de Sa prudence.

Les matelots cependant avaient déjà mis Fufte dès Âti-^ cres au bossoir, et le second, qui commandait la manœuvre, avait donné Tordre de lever la seconde, lorsque le capitaine dit, en mettant une main sur ses yeux pour les protéger du soleil :

— Qu'est-ce que cela? Un canot qui part en dérive! On dirait du grand canot du navire. Il jeta les yeux à l'endroit d'où le pilote l'avait largtiè. Rien...

494 l'amazonb

— Monsieur Useless, cria le capitaine, tiens bcm partout : le grand canot est en dérive. Allons, maître, leste, quatre hommes dans le youyou, et qu'on aille diercher le canot. — Quel est le calfat qui l'avait amarré?

Aucun des matelots ne répondit. Le youyou fut mis à la mer et partit. Le capitaine cependant se promenait sur le pont avec impatience : — Encore une heure de perdue, disait-il ; ils n'en finiront pas de rattraper ce raflau. En effet, le courant, très-fort en cet endroit, drossait le canot au large et l'emportait à vue d'œil, tandis que le youyoa filait sur les flots, enlevé par les vigoureux coups de rames des matelots. Mais, tout à coup, les regards de cbacan prirent une autre direction, attirés par un grand bateau chargé de monde, qui, rapide comme un cheval de course, doublait la pointe d'une des lies Camelioes, à deux cents pas de là.

Presque tous les passagers, qui étaient venus sur le pont afin de voir l'appareillage, se précipitèrent pour regarder; cela valait le coup d'œil, euisffet. Une barque, presque à fleur d'eau, longue, ayant à peu près la forme des gondoles vénitiennes, mais moins effilée, avançait à toute vitesse. D'un seul mouvement, neuf rameurs, nus, noirs ou cuivrés, plongeaient à la mer leurs larges pagaies en se penchant tous à intervalles égaux et rapides; le flot écumait à la proue, qui entrait dans l'eau à chaque coup des pagaies, et des deux côtés du canot les mouvements allaient pressés, baissant, montant, comme des pieds de chevaux qui viennent. A rarrière du bateau, une cabine haute cTe cinq pieds environ, peinte en vert clair, avec une bande blanche circulaire, tranchait sur le reste du canot, qui était noir, brillant et verni. Sur le toit de cette maison flottante un homme» vêtu de blanc et de noir^ avec un

chapeau de soie noir, était à demi couché sur le ventre, reposant sur une grande natte en feuille qui débordait du toit de la cabine; il dirigeait le gouvernail de la barque avec ses pieds, tout en fumant un cigare. Un long fouet, comme celui des postillons de diligence, reposait devant lui, laissant traîner dans Veau sa lanière de cuir.

En une minute l'embarcation fut auprès du navire. Le docteur, car c'était lui, se leva debout sur sa cabine; les rameurs se levèrent, et l'un d'eux, armé d'une longue gaffe, arrêta l'essor du canot contre le bordage de la Caroline,

Le jeune.et blanc mulfttre dta son chapeau avec assez de grâce, et dit en français :

— Bonjour, messieurs.

Le capitaine répondit par un bonjour semblable, et le jeune BrésUien reprit, toujours en français, avec un ton prétentieux et un accent très-prononcé :

— Votre seigneurie permet-elle à un docteur brésilien de lui payer une visite?

— Volontiers, reprit le capitaine ; et descendant de la dunette, il ouvrit lui-même la portière. Du haut de sa cabine, le jeune homme sauta légèrement sur le pdft, serra la main du capitaine avec une aisance parfaite, et fit aux passagers le plus aimable des saluts. C'était un homme de trente à quarante ans, ayant la peau presque blanche, des yeux noirs, de petites moustaches et de petits favoris noirs; vêtu comme un Parisien qui va dîner hors Paris : — chemise, gilet et pantalon blancs, habit noir. — Puis, comme le goût du pays reparaît toujours, il portait avec cela une cravate de soie rouge à fleurs bleues, des boutons en diamant à sa chemise, une chaîne de montre ridiculement énorme, chargée de grosses breloques en or ou

4S6 l'àmazonb

dorées» et des bottes vernies à tiges rouges; ses cheveuxt luisants de pommade , se bouclaient aux deux côtés de son front» comme si le coifieur vaiait d'y passer. M. Vulgar le regardait avec des yeux ronds d'admiration, et les trois Brésiliens» se pavanant dans l'élégance verai^ sëe de leur compatriote^ l'accablaient de questions et d'amitiés» tout en prenant les airs orgueilleux d'un maquignon qui montre un joli cheval.

Le youyou cependant ne revenait pas; le capitaine laissa son visiteur aux politesses de ses passagers » et prit sa longue-vue pour voir ses hommes qui n'avançaient qa'à peine. Le courant et ie grand canol qu'ils remorquaient paralysant leurs efforts» ils restaient presque stationnaires.

— Ils n'arriveront jamais I dit le capitainci

Le jeune Brésilien entendit» se dëtounia» prit la longaevue des mains de M. Sharp> examina le youyou et dit :

— Je vais envoyer mes esclaves et ma montarie à leur secours. Vos blancs ne sont pas capables de revenir seals; le courant qui les drosse est plus fort qu'eux.

Le vieux marin fronça les sourcils» humilié par rim" puissanft de ses matelots; mais le temps pressait» il accepta cette offre.

—Domingo, dit le Brésilien en portugais, va remorquer ces hommes.

Le nègre qui avait accosté et maintenait la montarie le long de la Carùliney à l'aide de sa gaffe» leva le croc et monta sur la cabine pour prendre le gouvernail : l'esquif vira de bord» les huit pagaies plongèrent dans l'eau d'un .seul coup» et la montarie, emportée par le courant, rejoignit bientôt le youyou .

Le Brésilien^ pendant ce temps» recevait les remette

LES MÉTIS BB LA SAVANE 4f7

menu duetiMlaine) éX ripondatt aox questioi» èrapresséeâ des passagers. M. Vulgar ne tarissail pas; il débordait d'admiration amicale pour ce monstenr si bien vêtu» et le conviait à nsstar snr la Cainoline pour venir avec enx jas« qu'au Para.

Moniforl restait à l'écart, causant avec ses amis ordinaires, anprès desquels il avait repris peu h peu ses habitadesy depnis l'amour déclaré et permis de Paul; tous deux avaient déjà échangé quelques réflexions demi-bien** veillantes sur la tenue d'apparat du jeune docteur. Madame Gemy et sa fille souriaient de leurs propos. Hais les rires de Paul et de la jeune fille étaient tout empreints de joie et de gaieté partagées; les railleries de Hontfort) au contraire, tombaient de ses lèvres, amères, sarcastiqucsi et les sourires de madame Gemy ressemblaient à des souffrances. Ges deux ftmes troublées luttaient valn^ntut contre leurs muettes pensées.

Le youyou lurriva ^ifin : on put distinguer les figures des matdols qui, brisés d'efforts, étaient assis dans le canot et ne ramaient plus. La montarie avançait rapidement, refoulant le courant. Quand elle fut à quelques brasses du navire, les Indiens cessèrent de ramer, les iiègres continuèrent seuls, jusqu'à ce que le canot fût au long du bord. La sueur inondait le front et le dos des nègres, tandis que les Indiens avaient l'air aussi reposé que s'ils sor^ talent du bansMic.

— Paresseux, dit le jeune Brésilien aux cinq Indiens, vous n'avez pas ramé; je vous mettrai tous aux ceps en revenant à Vacca.

Les coupaUes interpellés parurent n'avoir pas entendu ; ils restèrent assis, leurs pagaies à la main. Mais bientôt le plus &gé d'entre eux se leva, regarda les autres, et sou^

428 L*AMAZOftE

daîn tous les cinq sautèrent dans Teau comme un seul bomme, et ne repararent qu'au bout d'une minute entière, nageant comme des marsouins vers la plage de Marajo.

Le jeune Brésilien fraf^ du pied avec foreur» et se tournant vers sa montarie :

•— Arré ! cria-t-il. Domingo, prends mon fusil et tue.

Le nègre obéit, descendit dans la cabine, y prit un fasil à deux coups, Tarma et ajusta le plus rapproché des fuyards.

Les passagers de la Caroline poussèrent un cri d'effroi qui arrêta le nègre ; l'esclave regarda son maître.

— Tire donc, dit ce dernier.

Le nègre tira ; la balle frappa l'eau près de l'Indien, qui plongea ainsi que tous les autres.

— Tire, tire encore» hurla le docteur pourpre de colère.

Mais Paul, qui ne se contenait plus, arracha des mains d'un matelot un faubert avec lequel ce dernier nettoyait la dunette, et le lança de toute sa force à la tète de l'esclave.

La longue masse de cordes arriva sur le canon du fusil, s'y enroula d'un bout, et de l'autre fouetta le visage du nègre : l'arme tomba dans l'eau.

— Bruto I cria le mulâtre.

Paul cependant quitta l'extrémité de la dunette où il était, et s'avançant vers le jeune docteur, l'œil étincelant, la menace à la bouche :

— Si vous n'êtes pa^ satisfait , lui dit-il, je me nomme Paul **% et je suis à vos ordres.

Le jeune docteur le regarda d'un air étonné, puis le sourire se fit sur ses lèvres, et il dit au jeune homme :

— Vous êtes vifs vous autres Français ; mais vous ne savez pas ce que c'est que les Indiens : on ne les dompte que par la force. D'ailleurs, je ne voulais pas les faire

LES METlfl DE LA SAVANE 429

tuer» et j'avais dit à Domingo de les effrayer seulemeot. Paul s'en retourna au bout de la dunette sans rien dire; Montfort, qui l'avait suivi, craignant que dans son indignation il ne se portât à quelque violence » murmura entre ses dents :

— Féroce; Iftche et menteur.

Le docteur entendit; il regarda le jeune homme; un éclair de haine et de rage impuissante brilla dans son regard» mais s'éteignit aussitôt; et se tournant vers son nègre, qui regardait Teau, effrayé d'une perte dont il redoutait les conséquences ; ^

— Plonge» lui dit-il, et ne reviens pas sans mon fusil. Le nègre attaclia une corde à Tun des bancs, la prit

pour ne pas être entraîné au courant et plongea.

Quant aux Indiens, presque tous les passagers les suivirent du regard avec l'inlërét qui s'attache toujours à l'opprimé. Les cinq hommes gagnèrent rapidement la terre; leurs corps rougeâtres se dressèrent un à un sur la plage pendant quelques secondes , puis disparurent bientôt derrière les arbres qui bordaient le rivage.

Le nègre cependant revint à la surface de l'eau ; il n'avait pas le fusil. Il se reposa un instant et plongea de nouveau, mais sans plus de succès. Il recommença ainsi à cinq reprises. Enfin, las d'efforts inutiles, il remonta dans le canot; et dit à l'un des rameurs de le remplacer.

Le jeune mulfttre qui ne le quittait pas du regard, le vit; et tirant de sa poche deux ou trois gros sous brésiliens, les lança de toute sa force à la tète du nègre.

L'un des sous atteignit l'esclave au front, et quelques gouttes de sang coulèrent Jusque sur ses sourcils. Il poussa un cri de douleur étouffé ; mais, courbé sous la crainte , il S0 leva et se jeta à l'eau pour plonger encore. Sur un

130 l'AMA20N£ I

signe en mattre , les autres nèp^ se jetèrent ègateineiît, I ao^risqne d*étre emportés en pleine mer. 1

La colère, Tètonnement, le mépris, se lisaient snr les visages de tous les passagers. Les trois Brésiliens sartout avaient Tair honteux et désolé. Tous trois , quelque pea | qu'ils eussent travaillé en Europe, y avaient pulsê des Mées homaineset libérales; ils rougissaient de c«ite férocité froide et lâche. Paul était blanc de fureur mal contenue : Montforl contemplait le Jeune mulâtre d'un air à h fois méprisant et indigné. A la fin il se leva, regarda antour de lui, aperçut Malcontent , et lui dit deux mots à Yoreille. Le maitre descendit dans le carré et reparut presqne aussitôt, tenant à la main une bourse qu'il remit au passager. |

Les nègres cependant plongeaient toujours alternativement.

Montfort s'avança vers le docteur et lui dit d*ime voix haute, lente, dédaigneuse :

— Combien vaut votre ftlsîl ?

— C'est une arme de luxe ; je Taî payée cinquante mille reis.

— Et cela ferit en monnaie fhinçaîsc?

— Cent cinquante ft-ancs, reprit un des Brésiliens.

— Voici l'argent, et il remit cent cinquante francs an maître, qui les donna au mulâtre ; cessez de Uirt plonger ces hommes.

Le jeune docteur regarda Tor ; la vanité et l'avarîce luttèrent un instant sur son visage; mais les louîs s'étalaient jaunes et scintillants dans la main rude du matelot ; l'or triompha, il le prit, se tourna vers ses nègres et dît:

— C'est assez, ne plongez plus.

LEiS MÉTIS m LÀ SAVANE 431

Madame e!e«ii3F se pescha yen Monfarl el dil à deia»voix:

«— VoQs n'a¥^ pas eneore débarqué, et toi» vous êtes fait tous deux un ennemi mortel. Montfort, monf ami, vos froides colères vous tueront.

— Go moBS^r me dégoûte, reprit le Jeone homme ; Boos B6 partirons done pas? Et il aiia trouver h eapitaine.

Le Brésilien, cependant, avait compté l'or et s'était informé auprès de ses compatriotes de la valeur des pièces. BientM il dit au nègre qu'il avait blessé :

— Va à terre avec la montarie ; s'il y a des Indiens dans cette case, prends-les, et reviens de suite.

Pois se retournant vers les passagers qui restaient silencieux^ ne sachant plus que dire, il alla vers madame Milliner. La marchande trônait, selon sa coutume, toujours couverte de bijoux ; il se prit à lui faire des eompli- Hients sur sa parure et sa beauté, sans paraître remarquer la froideur croissante de ses compatriotes.

Bientôt rembareatlon revint ramenant les deux Indiens que BOUS connaissons.

L'un d*eux, en arrivant près du bord,* dit au jeune Brésiliett :•

— Patron, nous ne pouvons pas aller à Vacca ; j'ai un enfeQt malade, et demain il nous hnt pécher pour manger.

— Peu m'importe! j'ai besoin de toi, reprit celui-ci, et il se dirigea vers le capitaine pour prendre congé. Ce dernier le reçut froidement, et le laissa descendre sans le reconduire.

Au moment où le docteur arrivait h l'écheBe du bord pour passer sur le toit de sa montarie, il se retomma de

1^ l'amazokb *

Fair d'un homme qui oublie quelque chose, et remonta comme pour parler à ses compatriotes.

*- Vous allez au Para, leur dit4i ; voulez-vous me rendre un service?

— Volontiers, docteur, reprit Tun d'eux.

Mais au même moment, feignant d'apercevoir pour la première fois le pilote qui se tenait debout près du gouvernail, il reprit :

— Non, je vous remercie, je vous dérangerais. Voici le pilote, qui doit être de Salinas et y revenir, il fera ma commission et me rmidra réponse. Puis il alla vers Jobo, qui pendant toute cette scène n'avait pas dit une seule parole.

Avant de lui parler, il se retourna vers le capitaine en disant :

— Vous permettez, capitaine? je n'ai qu'un mol à dire.

— Faites, reprit ce dernier.

Alors se baissant à l'oreille de John, il lui dit en porlogais:

— Je viens de la part du major. Fais échouer cette nuit le navire sur la pointe de Magoari ; sauve-toi à la nage, et tu nous trouveras derrière les arbres qui bordent le rivage. Je te promets , en plus de ce que te donnera le major, une des pièces que je viens de recevoir.

— Esta bom senhor ! C'est bon, seigneur, dit le pflote. Le jeune Brésilien salua, jeta les yeux tout autour de lui, et, rencontrant le regard de Montfort qui le fixait d'une façon soupçonneuse, un indicible sourire de haine satisfaite se dessina sur ses lèvres épaisses et rougeâtres ; puis il quitta la dunette, et descendit dans sa montarie. Deui minutes après il avait doublé la pointe des Camelioes, et disparaissait aux yeux des hâtes de ta Caroline.

Tout le monde garda le silence pendant ce temps. Seul, le mallre dit entre ses dents:

— Foi de Malcontent, voilà un fier gueux ! Maisqa'a*t-il pu dire au pilote? Je suis sûr que ces deux oiseaux de malheur se connaissent.

Il appela le mousse :

— Je mets le pilote sous ta garde, dit-il, ouvre l'œil sur lui, et tu viendras me dire ce soir tout ce qu'il aura fait.

Puis U s'assit, coupa un morceau colossal de carotte à chiquer, roula le tout dans ses doigts, Fintroduisit dans sa bouche, et descendit pour aider au cabestan . ^

Quant au mousse, pendant une seconde il regarda le pilote d'un œil soupçonneux; puis, bientôt relevant sa tête éveillée, il partit sur l'avant, jouer aux dominos avec l'enfant d'un émîgrant, dont il avait fait son Parménion souflCre-caprices. Mails de minute en minute, tout en trichant de son mieux son jeune partenaire, l'enfant relevait la tête et ne perdait pas un des mouvements de Vennemi du maître.

Cependant, sur l'ordre du capitaine, l'ancre qui était à pic au moment où les matelots étaient partis à la recherche du canot, fut promptement dérapée, et le navire, emporté par le courant, glissa sur les flots en suivant le rivage de l'Ue. Chacun pendant quelque temps parla selon son cœur des événements dont il venait d'être témoin ; les Brésiliens cherchèrent à excuser leur compatriote. M. le vicomte de Cinnamon débita des sottises sentencieuses sur l'esclavage et les fatalités de l'obéissance humaine : M. Yulgar fit l'éloge des breloques du jeune docteur, et peu à peu tout le monde, oubliant l'aventure, se prit à suivre des yeux la câte de Marajo, qui passait

494 l'amazokë

devant le navire^ rapide et variée comme tin immense panorama.

Eic pilote. — Ei^oarafl^an. *— L'éckonaye.

Oà ! moa ûh, e'wfc l'amoar, e'Mt ramow inseBsé Qui t'a, jusqu'à ce point, craellement blessé. Ah ! mon malheureux fils, oui, faibles que nous sommes, G'«rt to^Joax* cet OMKir gui teameate las homiMs.

A. GasNsia.

la Caroline poursuivait sa route en côtoyant Marajo. Déjà les Camelioes s'étaient effacées confondues avec les rivages de la grande Ile. Le dernier des Hels de Frescas avait disparu ; excepté à bâbord, la pleine mer étendait partout son horizon sans Un. Le soleil de Féquateur, dardant ses rayons de feu, avait foit fuir presque tons les passagers. Il ne restait plus sur la dunette que te matdot du gouvernail^ le capitaine et Montfor{. Le pilote disait la sieste, au pied du mât à côté de la grande écoutiUe. C'était sa place favorite. Le chargement de la Caroline consistait surtout en vins, et les senteurs .vineuses qui montaient de la cale par cette ouverture béante, faisaient rêver à John des , boissons étemelles; dès le premier jour, il avait choisi cet endroit pour dormir ou s'étendre en savourant ses parfums bien-aimés: ainsi on voit par les rues de pauvres gourmands avides s'en venir aux devantures des restaurants: et là, courbés, plongeant leurs regards dans les cuisines fu-

mantes» asiHrant par bonfièes les chaudes odeurs de la vicUiaille en fusion, délecter leurs uarines et faire rêver leurs estomacs inassouvis.

Le capitaine se prcHnenait, tandis que Montfort» perdu dans ses rêveries inquiètes, ne sentant pas la chaleur, suivait d'un œil sans regard les sinuosités du rivage. H. Sharp vint près de lui, et le frappant à l'épaule :

— Êles-vous donc amoureux, lui dit-il, que vous êtes tout pensif? Vous ne voyez même pas cette uba d'indien qui glisse au long du rivage et nous bat main sur main. Ces passagers voyagent comme des malles, ils ne regardent rien!

Montfort tressaUlit et leva la tête tout frissonnant » comme on fait, quand un médecin brutal» auscultant votre douleur, frappe le mal de sa main exercée, mais rude, n regarda le capitaine, aftn de saisir sa pensée. Le vieux marin n'était venu à lui que pour distraire ses propres ennuis, et c'était par hasard qu'il avait mis le doigt , sur la plaie saignante du jeune homme. Le secret d'Henri n'était encore qu'à lui. Il chercha des yeux la uba; un seul Indien, assis à l'arrière, conduisait le frêle tronc d'ar* bres ; courbé comme un jockey en course, *il enfonçait dans la mer à coups pressés sa longue pagaie indienne ; et le canot avançait rapide, tout son avant hors des flots, filant au-dessus des eaux comme un oiseau rasant les ondes, l'arrière à fleur d'eau par le poids du rameur. Tout à coup, la uba se détacha du rivage et arriva droit, ainsi qu'une flèche, par le travers de la Caroline. Deux vigoureux coups de pagaie la mirent bord & bord. Mont-* fort reconnut Pedro, le père de l'enfant qu'il avait sauvé.

-^ Vous avez quitté le Brésilien? lui dit-il en espagnol.

— Si, senkor^ répondit l'Indien. Le père et n^i ne vou«

lions pas aller à Vacca. Derrière Camelioes nous avons saule à Teau et regagné le carbet à la nage. La femme m'a reproché de ne pas vous avoir averti que John était un pilotedu major. J'ai pris la uba et je suisvenu. Âdieu,senhor.

— Que voulez-vous dire?

Mais la voix de Montfort se perdit sans réponse. D'an coup de pagaie, Pedro avait fait virer la uba et s'en retournait.

Le jeune homme l'appela vainement ; il n'entendit pas ou ne voulut pas entendre.

L'Indien parle rarement sans intérêt personnel; si l'affection, ce qui est rare, le décide à donner un avis, il le donne toujours indirectement, d'un seul mot ; si on l'interroge pour savoir mieux, il s'enferme dans un silence absolu; et, système ou timidité, jamais' il ne consent à s'expliquer d'une façon précise.

Le capitaine demanda à son passager ce que lui voulait cet homme. Montfort le lui dit.

— Que veut dire cet imbécile? reprit M. Sharp ; j'ai entendu le Brésilien dire tout à l'heure que le major était un riche fazender de Marajo ; mais pourquoi aurait-il des pilotes à lui*?

— Soit; mais pourquoi cet homme vient-it tout exprès me dire ces trois mots ?

—• Ah I dit le capitaine, je ne comprends rien à rien dans ce chien de pays, où le soleil 4)rû1e conmie du feu» rien I ni aux hommes ni aux marées. Mais je surveille le pilote; d'ici au Para, je ne quitte plus la dunette. Et en disant ces mots, il se leva, demanda la mèche au maître et recommença sur le pont sa promenade éternelle.

Le maître arriva bientôt, ralluma le cigare du capitaine, s'en alla passer près de Montfort, et lui dit :

— Monsieur de Montfort, est-ce un mal de vous demander ce que vous a dit riodien?

— Tu vois donc tout, toi? dit Montfort. 11 m'a dit que le pilote appartenait au major, rien de plus. Sais-tu ce qu'il a voulu dire?

— - Non» dit le maître, mais je le saurai.

Il descendit, et Montfort se leva pour aller faire la sieste dans sa cabine; mais le sommeil est rebelle anx&mes agitées qui rimplorent : il n'y a que ceux qui ne pensent pas qui dorment à leur gré. Le sommeil ne vint point.

Le navire, cependant, continuait sa marche. Le pilote, qui n'avait plus besoin de l'arrêter, avait fait mettre toutes voiles dehors, et la Caroline marchait contre la marée. Le soleil déclinait, et ses derniers rayons éclairaient la pointe de Magoari ; quelques hauts bancs de sable apparaissaient par intervalles, jaunes et brillantSt au-dessus de la mer qui se brisait sur eux en vagues blanchissantes.

John calcula la distance qui le séparait des bancs où il voulait faire échouer la Caroline ; puis s'approchant avec un air indifférent du matelot qui tenait le gouvernail, il tira de la poche de sa chemise une corne de bœuf fermée par une rondelle de cuir : l'ouvrit, y prit une carotte de tabac, en coupa un large morceau : et remit tout dans sa corne où il saisit trés-habilemeut un autre morceau coupé à l'avance ; puis il introduisit la chique dans sa bouche et commença de mâcher à pleines dents, comme s'il avait savouré de l'ambroisie. Au bout de cinq minutes il jeta sa chique à la mer. Le matelot du gouvernail suivit d'un air de regret le tabac qui tombait.

— Peut-on gaspiller ainsi le bien du bon Dieu ! dit-il. Le pilote rouvrit sa corne et prit une autre chique.

1M l'amaconic

~ Mais c'est on milord rasie que ce pilote ! fit le matelot en regardant d'un œil carieux cet homme dont la corne était un débit entier de tabac, et se penchant vers kiijldit:

— Pilote, et moi?

Le pilote ouvrit sa corne, et coupa au matelot un large morceau, que celui-ci absorba tout entier.

John se leva et descendit sur le pont en disant entre ses dents:

— Q en aass^. Dans une petite heure le manacan fera son effet; mon homme sera gris plus que vingt Indiens tapuyas ; les dents lui claqueront comme dans la fièvre: il ne comprendra plus rien, et alors, d'un seul coup de barre Je lui ferai jeter le navire et sa cargaison sur la pointe de Marajo. En attendant, je vais voir & goûter an vin du Français; cela me donnera de la force pour nager tfuand le navire va s'échouer.

La nuit, qui, sous l'équaleur, se fait rapide, deseendail, prenant tout dans son ombre , et le pilote pensait n'être surveillé par personne ; d'ailleurs, il projetait ce bonhenr depuis le moment où il avait mis le pied sur le navire. Traversant les passagers, qui finissaient de dîner, il arriva près de l'ouverture au fond de laquelle dormait son seul amour; il s'assit au bord, les jambes pendantes, y laissa tomber son chapeau pour avoir un prétexte en cas de surprise, et descendit. A peine entré et dispaïu sous le pont qui le recouvrait, il t«Ma avec sa main le ventre d'une barrique et y enfonça tout entier le poinçon de son couteau; puis, vidant à ses pieds sa corne-tabatière, il la présenta au tonneau et la remplit jusqu'au bord.

C'était de la mauvaise piquette falsifiée que l'armateur envoyait au Brésil, n'ayant pu la vendre en France ; mais

^e parai délicieuse à l'ivrogne» ear à peine eut-il absorbé ce pimnier verre qu'il recommença la manoeuvre. Cda fini» il s'arrêta.

Déjà le vin surexcitait son cerveau, affaibli par ses liba* lions quotidiennes. Quand un homme est arrivé à un cef'* tain degré d'ivrognerie» il faut une barrique pour l'abattre» mais quelques gouttes suffisent pour l'étonner.

— John » John » dit-il en se parlant à lui-même » il ne faut pas te griser aujourd'hui» mon garçon ; tu as de la besogne.. . Allons» encore un dernier, et nous remonterons.

D remplit sa corne jusqu'au bord» but d'un seul trait i souffla une seconde en faisant claquer sa langue sur son palais» et chercha à tfttons un morceau de bois pour fer-* mer l'ouverture qu'il avait faite; mais il n'en trouva pas. Le vin qu'il entendait couler tombait comme un regret sur son cœur altéré.

— Allons» dit*il» elle en veut encore; mais c'est le dernier.

Et il se versa une quatrième corne.

De dernier en dernier» il but coup sur coup tant qu'il eut force pour boire ; si bien qu'au bout de dix minutes il roulait entre les tonneaux et s'endormait la tète en bas» les pieds en l'air» au milieu de ces barriques» objets de ses convoitises» de son crime et de son châtiment prochain.

Pendant que John se réduisait amsi à l'impuissance d'exécuter ses desseins, un événement naturel fréquent dans les parages de l'Amazone se chargea de les accomplir mieux encore que la plus perfide habileté humaine.

Tous les grands projets que l'homme enfante ici-bas sont détruits ou réussis bien souvent par le hasard seul» sans que nos efforts débiles aient droit à s'imputer le succès ou le revers. Nos vains espoirs mortelâ sont comme

440 L*AMA20NR

les grains de sable du désert : fanés sur le sol, ils y dorment dans rimpuissance du néant; ^udain un simoun imprévu se lève au lointain, et les espoirs et les sables» soulevés en tourbillons, s'accumulent ou se dispersent, selon le vent du hasard qui les porte. ^

Pendant que le pilote donnait au matelot le tabac destiné à l'affoler, le mousse était venu se promener sur la dunette pour exercer sa surveillance; la générosité da pilote lui avait semblé si belle, qu'il était allé la conter au maître. ^^ Retourne, lui avait dit celui-ci^ et ne le perds pas de vue, ou je te... — L'enfant retourna à son poste, mais i'I ne trouva plus personne ; il cbercha quelque temps, puis alla dire au maître que le pilote était perdu.

La nuit était venue; Malcoiitent, inquiet, monta sur la dunette afin de demander à l'homme de la barra s'il avait vu le Brésilien ; mais le matelot, appuyé sur une des poignées de sa roue, les yeux déjà perdus, le regarda sans lui répondre et se prit à remuer les dents.

— Que fais- tu là? dit le maître, en le secouant rudement.

Pour toute réponse, l'homme s'assit à terre; ses dents claquèrent encore plus fort, et il dit :

— Comme il pleut, comme il pleut! La pluie me frappe sur la tète et me fait mal.

Il n'y avait pas un nuage au ciel. Le maître regarda le matelot et prit la barre en disant :

— Ah! ah! il y a du nouveau.

Puis il appela le capitaine, qui causait avec ses passagers à l'autre extrémité de la dunette.

Malcontent lui montra du doigt le limonier qui tremblait toujours et tenait sa tôte à deux mains.

'^ Il est gris^ dit le capitaine ; le vin et le soleil I

— Je crois plutôt que c'est quelque diablerie brésilienne. — Savez-vous où est le pilote, capitaine?

— Non, qu'on le cherche!

Mais le pilote ne se retrouva pas. L'inquiétude prit le capitaiiiS. Point de pilote , et à quelques encablures An navire, la mer déferiait sur les bancs redoutés de Hagoari.

Il voulut faire parler le tremblenr, mais le trembleur ne l'entendit même pas, et recommença ses doléances sur la pluie qui lui battait la tète.

A ce moment, un matelot allant fermer l'écoutiHe pour la nuit, entendit dans la cale un ronflement sonore; il descendit pour éveiller le dormeur et trouva le pilote; mais John était tellement ivre, qu'il fallut deux hommes pour le tirer de là, et qu'il fut impossible d'obtenir de lui une seule parole.

Le capitaine appela son second. M. Useless n'avait qu'un talent, celui d'aimer le tabac et la bière, mais il avait beaucoup navigué et pouvait ouvrir un avis.

Les deux marins se prirent à discuter ensemble l'opportunité de jeter l'ancre ou de continuer la route par le large.

Cependant le vent avait cessé. Quelques brises déterre couraient encore par souffles incertains , débiles comme des haleines de mourants. Le navire, toutes voiles dehors, n'avançait plus qu'à peine. La chaleur était accablante. Vers l'ouest, derrière Harajo. masquées par des arbres, des lueurs, comme d'éclairs lointains, s'entr'ouvraient, incessantes et silencieuses. Passagers et matelots, tous suffoqués par la chaleur, appelaient la brise, sans l'espérer, car sous l'équateur, on appelle le froid comme à Paris le soleil. L'homme aime avant tout ce qu'il n'a pas !

Tout à coup , sans précurseur, un de ces grains terri-

44t l'am4Z0NB

Mes, C0BD16 il en passe à la bouche de l' Amazone et sur le fleuve même, s'abattit sur le navire.

Le capitaine , qui était descendu dans sa cabine pour délibérer avec son second, sauta sur la dunetle. On n'apercevait pas encore le nuage , caché qu'il étairpar les arbres de Marajo ; mais déjà le vent soufflait furieux , et h la clarté des étoiles on voyait la mer qui frémissait comme si la pluie eût fouetté ses vagues. La CanAim se coucha sous la rafale.

— La barre dessous ! File l'écoute de brigantine et de grand' voile! Largue les drisses des perroquets! Coupez, coupez I hurla le capitaine.- Et lui-même, donnant l'exemple, se précipita sur une manœuvre. Les voiles, brusquement détachées, battirent bruyantes au long des mâts. La mftture entière trembla sous leurs secousses. Déchi* rés du premier coup, les perroquets s'envolèrent par loques. La grande voile, enlevée comme un mouchoir, se plia sur elle-même, s'étendit en fouettant l'air à bruit de eanons lointains ; puis, arrachée par le vent, traversa la nuit oomme un éclair et disparut.

— Bon, dit le vieux Goudron, qui venait de dégager son écoute; le Gavilan peut acheter de la toile.

Le navire se redressa. L'ouragan continuait, plus furieux encore; mais il chassait au large, c'est-à-dire loin des bancs et de la côte; le maître, les yeux sur la voilure, laissait porter, et la CaroUm courait vers la pleine mer, vent arrière, à toute vitesse.

Le capitaine donna un coup d'œil au gouvernail ; il ; vit Malcontent, et, tranquille de ce côté, s'occupa des voiles.

— Haie bas le grand foc! à dégréer les perroquets ! En haut le monde!

LES MÉTIS DE LA SAVANE Hi

Les boromes obéirent. Les vergues des perrexitiets fo-* rent envoyées sur le pcmt ; les ralingaes de la grand'voile, qui gardaient encore quelques débris de toile, furent ra« massées.

Cependant, le vent faisait ftirie, mais toujours à sec et sans nuages. A la clarté de la nuit équatoriale, on décou-* vrait les bancs de Magoari , qui semblaient fuir dans le lointain. Le navire courait, emporté au large, hors du danger.

Mais brusquement, comme un coup de fouet de revers, le vent sauta de Toûest au sud, puis du sud à Test.

Le navire masqua en grand.'

— Amène les huniers ! Cargue la misaine ! Mouillez des deux bords ! Filez de la chaîne jusqu'au bout I A serrer les voiles I Au plus lot paré I

Une grappe de matelots passa dans les haubans, la mousse en tête, et s'étala sur les vergues.

— Patinez-vous, dit Malcontent entre ses dents, le mât de misaine va faire des allumettes!

Les deux antres descendirent à Team presque ensemble, et le brait des chaînes s^^va un instant, à travers la tempête.

— Les ancres tiennent-elles, monsieur?

— Non, capiftaine, nous chassons, dit te second .

La Carolim courait, emportée par la rafale, entraînant ses deux ancres.

— En bas tout le monde 1 hurla le caprtame, — en basl..«

Les hommes s'affalèrent au long des galhaubans jusque sur le pont.

Bientôt, à tribord, à bâbord, partout, à quelques bras-

ses, on vit l'eau qui battait blanche et écumante. On entendit le bruit d'un frôlement sec et rapide, mais le navire continua sa dérive; les arbres de Marajo apparurent dans l'ombre en montagnes noires, et commencèrent à défiler an long du bord; soudain un cboc terrible, unique, arrêta le bâtiment; ses mâts oscillèrent ainsi que des arbres secoués; chacun sentit le sol lui trembler sous les pieds; tout s'inclina brutalement sur le côté, puis tout resta là, tombé, mort.

La Caroline était échouée presque sur le banc que Jobo avait choisi pour son forfait nocturne'; soulevée par la tempête et portée par le courant, elle avait passé sans l'effleurer qu'à peine, par-dessus le premier banc de sable, traversé du môme effort un petit bras de mer qui régnait au milieu des bancs, et poursuivant sa course folle, s'était arrêtée enfin sur une dune où le flot l'avait braillement lancée.

Au choc que reçut le navire, en s'échouant, tous les passagers sortirent du carré, troublés et mouvants, comme des fourmis dont on fouille la demeure. Dès la première atteinte du grain qui était tombé sur la Carolm, ic capitaine avait prié ses hôtes^ tous, même ses amis, de lui laisser le pont libre, et tous étaient rentrés attendre dans l'effroi la fin de la tempête. L'échouage les fit apparaître. Les émigrants s'étaient réunis à eux, et parmi ces quatre-vingts personnes d'âges et de sexes divers, les uns criaient et questionnaient : c'était le grand nombre; d'autres pleuraient ou priaient à voix troublées; trois ou quatre au plus attendaient dans le silence. Le capitaine descendit et entra dans le carré. Tout le monde l'y suivit.

— Messieurs» le navire est échoué, dit-il > mais la

terre est à cent pas, il n'y a de dangers que pour le navire et ]a cargaison ; je réponds du salut de tous.

Les sanglots cessèrent : les questions reprirent» mul* tiplesy égoïstes, stupides.

— Gomment cela s'est-il fait? Aurons-pous nos malles? Gomment sortirons-nous?

 la un, M. Sharp réclama le silence pour répondre à tous à la fois :

— Vous ne vous sentez pas morts, n'est-ce pas? ni moi non plus. Le navire est à terre. Eh bien, dormez et attendez le jour.

Puis ilremootasur la dunette. L'orage recommença dans la mouvante fourmilière. Chacun plaça son mot, son regret ou sa question. Un Brésilien, dont la science géo* graphique confondait l'Afrique avec son propre continent, dit â*un air doctoral : — Le capitaine aurait dû prévoir cela : il y a des grains terribles sur toute notre côte, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'aux Antilies. Le diplomate s'apitoya sur le malheur qui aurait pu arriver pour son pays s*il avait péri avec ses dépêches. Madame Milliner demanda si ses malles ne couraient pas risque d'être mouillées ! Mais enfin, las de pleurs et de regrets, voyant la nuit s'avancer, chacun fut chercher dans le sommeil l'oubli d'un malheur accompli.

L'ouragan, cependant, croissait au lieu de diminuer ; * le vent bruissait dans les cordages ; la mer déferlait furieuse aux flancs du navire. Elle semblait vouloir reprendre sa proie. On apercevait dans l'ombre les arbres de Marajo qui courbaient sous la tempête, inclinés comme des blés dans les plaines; les éclairs luisaient plus brillants; le tonnerre grondait par bruits lointains qui se rapprochaient d'instant en instant. Enfin, la nuée parut,

4ii l'amazone "»

Boke : monta, couvrit tout : plus d'étoiles : la uoit d'un gouffre coupée par des éclairs pâles, sillonnés de feux en flèches brisées, qui lançaient la foudre. Puis les éclairs se firent perpétuels, éclairant tout : et avec eux le tonfaerre gronda sans trêve, à roulements tantôt sourds, tantôt éclatants^ sonores, résonnants par fracas.

Enfin la pluie arriva en larges gouttes cbaudes, frappant comme des gréions, fouettant inclinées sous le vent qui les chassait ; mais presque aussitôt le vent cessa, les gouttes tombèrent droit, si serrées, qu'elles se Confondaient en une nappe immense. Pendant un quart d'heure Torage inonda le pont de la Caroline; puis presque subitement tout cessa, la voûte étoilée reparut, la mer abattue par la pluie ne garda plus qu'un vague frémissement : la terre fit sHenee, et des souffles de brise frais et parfumés vinrent remplacer la tempête.

Aussitôt après Téchouage du navire, Montforl avait Ittivi le capitaine et était remonté sur la dunette pour Voir Forage. Il était resté là malgré la pluie, regardant la tner et le ciel, comme fasciné, sans plus penser à rien. Le grand désordre des éléments lui faisait oublier le désordre de son cœur : Thomme est si peu de chose devant les fureurs grandioses de la nature! D'ailleurs Monlfort aimait Torage; même en France, où les ouragans sont comme civilisés, il éprouvait pendant les tempêtes une sorte de joie qu'il ne pouvait pas définir : quand il voyait luire les éclairs avec des bruits de foudre, quand le vent battant la mer ou la campagne emportait par l'air des feuilles ou des écumes , quand la mouette marine passait luttant sous la rafale ; alors il sentait comme des frémissements de plaisir sillonner son corps ; il respirait à pleins poumons, à pleine vie, et des bonheurs étranges

LES MÉTI8 DE LA 8AVANE 447

Ini nsonlaient au cerveau. C*était, selon ses amisi un exoentriqae; un fou selon ses ennemis; one ftme troublée, aurait drt sa sœur.

Donc» tant qu'il y eut des éclairs au ciel, il resta là, s'abritant sous la biigantine qui pendait au long du màt. Au moment où l'orage finissait, il lui sembla entendre dans la nuit un galop lointain de chevaux^ qui dura quelques minutes en se rapprochant toujours, puis finit subitement. Il écouta longtemps, mais le bruit avait cessé : la mer qui clapotait au long du navire troublait seule le silence de la nuit. Il pensa s'être trompé, et, mouillé, saisi par le froid, il descendait dans sa cabine, lorsqu'à la clarté naissante de la lune, il aperçut madame Gemy qui montait sur la dunette.

Impuissante au sommeil, elle avait entendu comme lui et venait pour écouter mieux, lui dit-olie. Montfort, troublé, la salua sans parler, descendit quelques marches, puis, emporté par le tumulte de ses pensées, il remonta brusquement et arriva près d'elle.

La pauvre femme, agitée plus que lui, s'était assise sur un banc et le regardait descendre. Elle sentit son codur battre à se l)riser en le voyant revenir, mais elle attendit.

Il s'assit, el tous deux restèrent là silencieux. Les hommes sont si faibles, surtout les plus forts, devant la femme qu'ils aiment ou vont aimer. Et puis Montfort ne sentait pas bien encore ce qu'il avait dans l'âme. Il souf-^ frait avant tout. Le jour où elle l'avait appelé son frère» son ftme malade s'était émue; bientôt, comme René, il s'était demandé s'il n'aimait pas sa sœur? Et depuis la veille il se débattait avec lui*méme, perdu dans ses affections naissantes.

Quant à elle, pauvre femme, brisée à force de tristesse, mais aimant sa tiistesse même, et pouvant dire déjà comme l'Espagnole :

N'as-fu rien dans le cœur de m'avoir pris le mien?

elle luttait effrayée d'elle-même.

Ce fut elle qui rompit le silence :

— Pourquoi ne redescendez-vous pas, monsieur de Montfort? vous êtes mouillé.

— Je n*ai pas froid» répondit-il. Puis il ajouta : — Ainsi, vous me chassez ?

— Vous savez bien, Montfort, que je ne veux pas chasser le sauveur de mon enfant.

— Ahl lui dit-il brusquememl, pardonnez-moi. Puis, sans savoir ce qu'il disait lui-même, il ajouta :

— Je souffre, et je souffre par vous, Clémence!

Elle frissonna comme une sensilive en entendant son nom, et resta sans répondie.

Le silence recommença entre eux.

— Vous allez prendre froid vous-même, dit-il enfin. Son cœur désertait déjà Faveu commencé, et il n'osait

plus marcher dans cette amitié fiévreuse.

La faiblesse du jeune homme rendit à madame Cemy sa force chancelante, et sa coquetterie de femme lui revenant avec sa force, elle reprit d'une voix demi-railleuse :

— - Vous souffrez, mon ami ; le temps ne guérit donc pas, que l'image de celle qui vous a fait fuir trouble vos pensées, même à travers vos dangers de voyageur?

— Comme les femmes se souviennent mieux que nous ! dit Montfort.

— C'est vrai, dit-elle. Et cependant vous l'aimez tou* jours.

—Non, je ne veux plus aimer, reprit-il amèrement, et se courbant, il cacha sa t6te dans ses mains.

Le poison des souvenirs le torturait ; mais la glace était brisée ; et madame Cerny allait lui rejeter encore son passé, cendre éteinte, lorsque le capitaine parut sur la dunette. Ils se reculèrent Tun de Tautre.

Mais le vieux marin ne les voyait pas. Il était pâle et défait. Ses cheveux blancs tombaient en désordre, mouillés par la pluie comme ses vêtements. Il se pencha en dehors et regarda autour du navire qui gisait enfoncé dans la terre, presque appuyé contre une dune de sable. Une larme silencieuse tomba le long de ses joues.

La vue de cette douleur, une des plus sacrées qu'il y ait au monde, celle du marin perdant le dépôt confié, perdant son vaisseau , â| taire les angoisses des deux passagers. Madame Cerny se leva, et prenant le bras du capitaine :

— Nous faudra-t-il donc quitter le navire, capitaine? lui dit- elle de sa voix douce comme une plainte. La Caroline est-elle perdue sans ressource?

Le vieux marin tressaillit; mais se remettant presque aussitôt :

— Qui sait? dit-il, j'espère encore. Le navire est neuf; les grandes marées viennent dans trois jours. En tout cas, vous ne perdrez rien, madame.

— Ohl dit-elle, mes pauvres bagages m'importent bien peu. Et vous, Montforl?

— Moi? reprit le jeune homme, si je ne comprenais voire douleur, mon brave ami, je serais homme à me réjouir d'en avoir fini avec cette traversée, et dès demain je me mettrais en chasse sur Marajo. La chasse est la seule joie de ce monde qui ne laisse pas de souffrance.

450 l'amacomi

-^ Moi qui ne piii$ pas ebasser, reprit madiime Cerny, je vais dormir, si je peux, et demaiD, mon cher monsieur Sharp, nous vous aiderons tous, et nous ne partirons d'ici qu'avec vous.

Le vieux marin secoua la tète, prit la main qu'elle lui tendait, la regarda descendre jusqu'en bas de la dunette, et se tournant vers Montfort, lui dit :

— J'ai vu bien des passagères, mais c'est la plus belle nature que j'aie rencontrée. Si elle avait deux ou trois ans de moins, elle ferait votre affaire, Montfort. C'est une noble femme.

Puis il appela un matelot et lui dit de sonder du cAté de la mer.

- Montfort descendit dans sa cabine, brisé, saignant sons la brusque réflexion du capitaine. •

Que ceux qui n'ont jamais aimé, qui ont passé sur cetle terre sans tourments mais sans joie, sans brûlures mais sans soleil; lampes inallumées qui n'ont jamais reçu ni rendu la lumière ! que ceux-là raillent s'ils le veulent les muets tressailleiï^ents d'un amour combattu 1 libre à eux. Mais, mieux vaut souffrir de trop aimer que souflirir de n'aimer rien. La plus grande douleur c'est le néant. Le poëte a dit :

Doutei^ si vous Youlei, de l'être qui vous aime,

D^une femme ou d'un chien... mais non de l'amour même;

L'amour est tout... l'amour est la vie au soleil.

Que ceux qui ont aimé se souvienfienti Cette histoire est pour eux.

Eie liUMaMelrt »- l^e» Ibiui4it«« — Ea ••■rfe.

Le cheval, qui ne sent ni le mors ni 1» selle» Toujoars fuit, et toajoars son sang ruisselle.

Sa chair tombe en lambeaaz.

Hélas ! ?oici d^à qu'aux cavales ardentes, Qui le suivaient dressant leurs crinières pendantes,

Succèdent les corbeaux.

Victor Hueo.

Les premières lueurs du jour trouvèrent le navire complètement à sec sur un llet de sable vaseux, situé au milieu des bancs de Magoari. Tout autour de lui, on ne voyait que des llets semblables, ou une plage de sable, si bien qu'au premier abord on aurait pu se demander si le navire avait eu des ailes pour tomber ainsi au milieu de la terre ferme. A droite, Marajo, la grande lie, se terminait par un bouquet de forêt sombre , au pied de laquelle on apercevait le toit tombant d'un carbet abandonné. Devant le navire, tant qu'on pouvait voir, une plaine de sable jaune, dont Textrémité se dorait déjà sous le soleil naissant, siétendait, coupée par places de grandes flaques d'eau immobiles.

Des troncs et des branches d'arbres entassés en amas capricieux, selon les 'courants, brisaient la monotonie de cette terre. La plupart, à demi ensevelis dans le sol, étaient déjà couverts d'une couche de limon jaune; quelques-uns, apportés récemment par les flots, étaient noirs et luisants sous leurs écorces mouillées. Tout près du navire, l'un

d'eux charrié de la nuit, portait encore sa chevelure de feuilles vertes, qui Iratnait souillée sur la terre. Çàetlà, par les bancs, on voyait de loin en loin d'autres débris avec des feuilles vertes aussi, épaves vivantes apportées par l'ouragan de la nuit. On eût dit un immense cimetiëre d'arbres et de végétations tombés de tontes les époques, parmi lesquels le navire était venu prendre tombe. A gauche, à longues brasses; on voyait la mer dont les vagues monotones battaient les bancs à temps réglés. Un de ses bras, rapide, profond, mais étroit, passait entre h Caroline et Marajo, battant l'arrière du navire et une partie de tribord, tandis qu'à bâbord et par l'avant, il n'y avait que du sable et des flaques d'eau. Le navire ayant échoué à mer pleine, avait traversé ces bancs pour venir s'abattre sur leur dernier llet, au bord d'une eau profonde. Le capitaine était seul sur la dunette; sa figure portait les traces de sa nuit d'insomnie et de souffrances morales. Sur son ordre, un des matelots appela Malconlent. Le maître fumait tristement à demi couché sur le beaupré, en dehors du navire. Il vint au premier appel ; puis, tous deux, le capitaine et lui, descendirent à terre pour \isiler le bâtiment. La quille était enfoncée dans le sol, où elle avait creusé un large sillon ; mais le navire ne paraissait pas avoir souffert extérieurement. Tout un banc de coquillages, fruit des calmes de sa route, hérissait encore son bordage de cuivre, qui s'étalait verdâtre aux rayoflîî du soleil naissant. Au risque de tomber à la mer, les deux marins montèrent sur la petite dune ^e sable à laquelle le navire était appuyé par tribord. Partout où leur œil put voir, c'était môme chose. L'arrière du bâtiment qui arrivait jusqu'au-dessus de la mer profonde et avait dû heurter la dune, semblait également dans son état ordinaire

Le capitaine remonta à bord, descendit dans la cale, examina de tous côtés, suivi de son fidèle matelot ; il trouva quelques planches disjointes, des barriques défoncées, un désordre assez grand dans les malles des passagers, mais rien de grave. Il monta dans la grande hune et examina la mftture. L'un des mâts était fendu presque de bout en bout, mais cela était réparable , au moins pour quelques jours de mer, et sauf des avaries sans importance, la Caroline^ à première inspection, n'avait souffert qu'à peine. Quant à la .tirer de là, c'était autre chose; mais comme l'avait dit M. Sharp à madame Cemy, les grandes marées devaient venir dans trois jours; en allégeant le navire, on pourrait peut-être le remettre à flot et arriver sain et sauf au Para. >

Les passagers parurent peu à peu sur le pont, réveillés par leurs curiosités craintives; le capitaine rassura les premiers venus qui rassurèrent les autres plus encore par le spectacle de leur confiance que par les espoirs racontés du capitaine. Le calme revint peu à peu parmi tous ces hommes. Le soleil se levait resplendissant : les brises du matin soufflaient fraîches, et le bonheur de se sentir sur la terre ferme leur fit oublier le danger passé et les craintes futures.

Quelques-uns descendirent sur la plage en attendant la marée ; bientôt l'un des Brésiliens proposa d'aller se promener sur Marajo, et d'y chercher une habitation ou tout au moins des bœufs pour la nourriture générale pendant ces trois journées'd'attente. Le capitaine y consentit; le bruit de la promenade projetée se répandit sur le navire, et chacun voulut en être. Le grand canot fut descendu à terre, traîné jusqu'au bras de mer qui passait à l'avant, et la plupart des passagers descendirent*

454 l'amazonr

Les femmes elles-mêmes et les enfants voulurent è(ri de la partie. Madame Gerny, sa fille, la marehande, et deux ou trois autres, prirent place dans le canot avec Mont* fort, Paul, M. de Cinnamon et les Brésiliens. Le canot devait revenir chercher les retardataires aussitôt qu'il aurait déposé son premier envoi sur la plage de Marajo : cent pas à peine séparaient le navire de l'Ue.

Le bras de mer fut franchi en quelques minutes, et les passagers débarquèrent sur une plage de sable unie et blanche qui s'étendait jusqu'à la forêt. La plupart se pressèrent vers le carbet abandonné, tandis que le canot retournait prendre de nouveaux promeneurs.

Quelques-uns voulurent se hasarder sous la forêt, mais le sol était détrempé, et force leur fut de se promener sur le rivage ; Paul, Montfort et l'un des jeunes Brésiliens avaient emporté des fusils de chasse et quelques provisions pour ne pas être forcés de revenir à bord avant la nuit et chasser toute la journée en cherchant un troupeau. Après avoir conduit les dames jusqu'au carbet, où elles étaient da moins sur une terre sèche à l'abri du soleil, les trois jeunes hommes côtoyèrent quelque temps la forêt par le rivage, afin d'arriver à une savane qu'ils avaient aperçue du haut du navire, et qu'ils présumaient plus giboyeuse que la plage et hantée par des bestiaux.

Ils y arrivèrent en quelques minutes, suivis d'un des matelots et du domestique du capitaine, pour porter leurs provisions et le gibier. La savane s'étendait devant eux à perte de vue, comme plantée d'arbres rabougris très-espa* ces les uns des autres, mais qui, cependant, multii^iéspar l'espace, fermaient l'horizon. Il n'y avait de forêt que sur la partie de l'Ue située en face du navire, et une lisière de bois peu profonde, qui garnissait le rivage tout la long de la mer.

Marajo la grande lie a cent quatre-vingts lieues de tour; afin de ne pas s'égarer, et en cas de danger sur une terre qu'ils ne connaissaient pas» les chasseurs convinrent de ne pas se perdre de vue, puis ils se mirent en chasse.

Hs y étaient depuis une heure environ» et déjà tous trois avaient tiré ou tué bon nombre de bécassines et de sarcelles de prairie» lorsque Paul aperçut au lointain» à travers la savane, des chevaux qui passaient emportés à toute course; sur Tun d'eux il lui sembla distinguer une robe de femme pareille à celle que portait Henriette.

Hais les chevaux passaient comme un éclair; les arbres que la distance et l'espace rapprochaient l'un de l'autre lui masquaient la vue ; il sourit de son effroi; et» se disant que les yeux de son cœur avaient seuls vu l'apparition fantastique, il continua de chasser.

Bientôt cependant, troublé par son amour et ses Inquiétudes, il résolut de retourner auprès des dames, qui étaient restées sur le rivage, sauf à revenir plus tard; et, dans ce but, il se reploya sur ses compagnons pour les avertir. Le Brésilien, déjà fatigué de cette chasse difficile à travers les hautes herbes, revint avec lui, et tous deux envoyèrent les matelots avertir Montfort, qui avait préféré être seul. Henri aimait passionnément la chaise ; il se sentait le cœur allégé en marchant à travers la prairie, emporté par le désir de tuer: H remit son gibier aux porteurs, et les chargea de dire à ses amis qu'il continuerait à chasser encore pendant quelques heures. Seulement, dans la crainte de se perdre, il résolut de ne pas quitter l'étroite lisière de forêt qui côtoyait le rivage de Marajo. Les bécasses et les bécassines abondaient dans ille ; le soleil, la

poudre, et surtout ce bonheur féroce que tout chasseur éprouve en tuant, grisaient peu à peu le jeune homme. Déjà il avait abattu, depuis le départ de Paul, huit ou dix bécasses qu'il avait déposées au pied d'un arbre pour ne pas se charger, lorsqu'il aperçut, au bord de la lisière du bois qu'il suivait, un animal noirâtre ressemblant de loin à un grand chien de Terre-Neuve. Le chasseur coula précipitamment deux balles par-dessus ses charges de plomb, et, marchant d'arbre en arbre, il arriva ainsi à quinze pas de l'animal.

Le Tamandua bandeira ou fourmilier tamanoir, car c'en était un, balayait le sol de la prairie avec sa longue queue à longs crins plats et gris, et fouillait une petite butte de terre de son museau pointu qu'il relevait par intervalles, comme un chien qui évente. Les fourmis abondaient, et le tamanoir était en plein repas. Montfort l'ajusta et fit feu de son premier coup. La charge, balle et plomb, porta en plein corps, mais l'animal ne bougea pas ; il tourna la tête lentement, dérangea quelque peu ses pattes de devant aux longs ongles blanchâtres; rien de plus. Le fourmilier est plus dur à tuer qu'un sanglier. Le chasseur, étonné, se rapprocha et fit feu de son second coup, à six pas. Cette fois, l'animal roula sur le sol, mais silencieusement. Montfort s'approcha; le blessé était à terre sur le dos, remuant sa queue, étendant à mouvements lents ses longues pattes osseuses, maigres, noires, qu'il agitait comme des bras de télégraphe. Son museau effilé était souillé de ' terre et de fourmis écrasées. Sqs grands ongles, longs de quatre & cinq pouces, demi-crochus, se reployaient comme des doigts qui veulent étreindre. L'Européen regarda quelques secondes celte bête massive aux poils rudes et gris, qui se débattait dans une silencieuse

agonie; puis, ému de pitié, il voulut l'achever, et, dans ce but, proBtanl d'un moment où l'animal présentait le côté du crâne, il lui porta un vigoureux coup de crosse. Le tamanoir tourna la tête comme s'il n'avait rien reçu ; le chasseur redoubla, mais en vain : alors, voulant étouffer sa victime pour en finir, Montfort appuya la crosse de son fusil sur le cou du mourant et pressa de toute sa vigueur. Le fourmilier releva ses longues pattes de devant, étreignit le fusil et le ramena contre sa poitrine avec tant de force, que le jeune homme fut obligé de se baisser pour ne pas lâcher son arme. Il essaya de la lui arracher, tirant en tous sens, l'animal ne lâcha pas ; le fusil semblait rivé entre ses pattes. Quand le tamanoir a saisi quelque chose, être animé ou non, il faut couper ses membres pour les disjoindre. Le tigre lui-même périt dans cette étreinte. . Enfin, las d'efibrts, craignant de briser son fusil, le jeune homme tira son poignard malais et se baissa pour tuer le fourmilier. La lame aiguë pénétra dans la gorge, un flot de s^g Jaillit jusque sur le chasseur : l'animal remua sa longue queue : ses pattes de derrière s'étendirent, sa tète se pencha lentement en arrière : puis une écume sanglante souilla les bords de sa gueule, et tout fut fini. Montfort voulut alors retirer son fusil; impossible. Il s'y prit de toutes manières, essayant tout, force, patience, adresse; faisant levier, mettant un genou sur sa victime, et à deux mains cherchant à disjoindre ses pattes; tout fut inutile. La crosse de son fusil était comme dans un étau sans vis. Montfort ne pouvait pas traîner l'animal jusqu'au navire; c'était à peine si, dans ses efforts pour reprendre son fusil, il pouvait déranger le corps de quelques pieds. 11 essaya de couper les pattes avec son poignard, mais la lame glissait sans mordre sur ces os durs comme du

fer; une journée enlière n'aurait pas sulfi h ce travail.

Enfln, & bout de ressources, à la fois maugréant et riant de sa mésaventure, il se décidait à retourner à bord chercher Taide du maître serrurier de la Caroline^ lorsqu'il se sentit subitement pris par une corde qui l'étranglait. Il porta ses mains à son cou pour se dégager, mais il n'en eut pas le temps. Déjà il était à terre et se sentait étouffer; il perdit connaissance entièrement. Une sensation de froid le ranima : il jeta les yeux autour de lui, et aperçut le jeune mnlfttre de la montarie qui prenait de l'eau dans un coui et la lui jetait à la figure, par gouttes. Il voulut se lever : ses bras et ses jambes étaient attachés, et il se tH appuyé contre l'arbre même au pied duquel gisait le tamanoir. Debout autour de lui, quinze ou vingt bandils à demi nus, les uns noirs, les autres presque rouges, armés la plupart de longs couteaux de boucher et d'un fusil à pierre passé en bandoulière, le regardaient en silence. Celui qui l'avait pris au laço ou plutôt au nœud coulant tenait encore la lanière de cuir qui lui avait servi.

Montfort se crut d'abord le jouet d'un cauchemar affreux. Mais la voix du mulfttre lui fit comprendre sa situation.

— Enfin, vous revenez donc à vous, mon beau monsieur. Ce n'est pas sans peine, voici deux tasses pleines que je vous jette au visage. Ah I ah ! Carneiro sait mettre les cravates.

Montfort garda le silence.

— Vous êtes plus prudent qu'à bord, il parait, monsieur l'homme aux louis d'or. Mais cela vous coûtera

'^.T... cher cette fois. Voyons! quoique féroce et Iftche

ç^ y ne vous dites, je ne veux pas vous faire souffirir ; finis-

& vite. Vous êtes mon prisonnier ou celui du major, ce

LES MÉTIS DE Là SAVANE 159

qui est tout nn. Vous devez être riche; combien voulezvous donner pour être reconduit sain et sauf au Para?

Montfort ne répondit pas : encore troublé par Tétran* glement qu'il avait subi, il se reployait sur lui-môme pour réfléchir.

— Êtes-vous devenu muet, beau coq qui chantiez si haut hier? Dépêchez! car cela est sérieux, je vous jure. Combien voulez-vous donner pour être reconduit au Para?

— Rien» dit entln Montfort. Je suis Français, illégalement prisonnier, je ne donnerai rien.

— Véritablement ! dit le mulâtre. Ah ! je vous préviens que vos amis de la CaroUne sont probablement prisonniers comme vous à Theure qu'il est ; qu'ils ne peuvent vous être d'aucun secours, pas plus que le navire qui sera tout à rheure la proie des hommes que vous voyez là. Je vous préviens, en outre, que je n'ai pas le temps de marchander avec vous, et que si vous ne voulez pas vous racheter, je vais simplement vous casser la tête d'un coup de pistolet.

Et il montra à Honlfort deux pistolets à pierres à demi cachés dans les plis de sa ceinture.

*- Ce n'est pas au prisonnier à faire un prix, dit Montfort.

— Ah! ahl vous vous radoucissez, monsieur; vous l'avez dit, je suis féroce. Mais il n'y a rien de tel que de s'entendre. Eh bien, vous me ferez sur votre banquier au Brésil une traite de deux contos de reis. Gela fait six mille francs de votre monnaie, et, de plus, vous signerez pour mon ami le major et pour moi une déclaration portant que nous vous avons délivré des mains des pirates et trèsbien traité.

— Vraiment! dit Montfort, que l'espoir* et le courage reprenaient peu à peu h mesure qu'il voyait une possibilité coûteuse, mais simple, de se tirer d'affaire. -- Vraiment!

— Oui ; oh I le major tient absolument à celte formalKé.

— Et vous croyez que je signerai cela pour des forbans de votre espèce? Non, mille fois non. Faites de moi ce qui vous plaira. A partir de ce moment, je ne répondrai môme plus.

— Oh! nous avons des moyens pour faire parler les muets ; et, s*approchant de l'un des vaqueiros, il lui dit en portugais :

— Tu vas pendre le prisonnier par les poignets jusqu'à ce qu'il demande grâce.

• —Lâche!

— Ah! tu entends le portugais!

— Oui! reprit Montfort à bout de fureur, oui! lâche mulâtre, fils d'esclave! oui, j'entends, et si l'un de tes sicaires me touche...

Mais la raison lui revenant, il n'acheva pas. Au mot de mulâtre, le docteur avait pâli, et, se tournant vers les vaqueiros, il leur dit d'une voix brève :

— Cet étranger ne veut pas donner d'argent, et cependant il en a; Carneiro, attache-lui le laço : suspends-le par les poignets ! de suite!

Puis, se tournant vers Montfort : — Tu vas voir, lui dit-il entre ses dents, ce que le mulâtre fait des blancs.

Le vaqueiro regarda l'Européen et se prépara à l'attacher ; mais une idée bizarre lui passant par le cerveau, il s'arrêta, et, se tournant vers le jeune Brésilien :

— Patron, dit-il, vous voulez forcer cet homme à payer rançon? Voulez-vous me le prêter?

— Qu'en veux-tu faire? dit le mulâtre.

— Oh l un jeu de la prairie. Nous allons lui faire dresser nn cheval. Et il se prit à rire.

Le jeu devait être atroce, car tous les autres bandits poussèrent des hurlements de joie et applaudirent à Tidée de leur camarade.

Ce dernier laissa passer les premiers élans du bonheur général, puis il reprit :

— Nous avons là, sous bois, avec nos chevaux, ce cheval que nous avons pris au laço en venant. Vous l'avez vu, patron! C'est la béte la plus indomptée de Marajo. Nous attacherons le prisonnier dessus, et nous lui ferons faire une course. Voulez-vous nous le prêter pour cela, patron?

— Oui! oui! dirent tous les bandits, nous ne pouvons pas piller le navire avant la nuit; nous avons encore toute la journée à attendre... Une course ! une course!

Ua haine satisfaite éclaira le visage du jeune docteur : il se tourna vers le prisonnier :

— Tu entends, ils vont te faire faire une course à cheval, et c'est le mulâtre, fils d'esclave, qui te tiendra rétrier.

Montfort ne répondit pas. Presque aussitôt, celui que le docteur avait appelé Carneiro, et qui était un curiboca, grand et athlétique, prit le jeune homme, le chargea sur son épaule comme un ballot, et suivit la lisière de la forêt. Tous les ajatres le précédaient, le jeune Brésilien en tête.

Aussitôt en route, Montfort dit en espagnol au vaqueiro qui le portait :

— Je te donnerai cent mille reis, si tu veux me détacher les bras.

— Je ne te comprends pas, dit l'homme qui avait bien

i^i L*AMAZOMK

entendu son captif parler de cent mille reis, mais sans s'expliquer pourquoi.

Montfort répéta sa promesse. Le vaqueiro rèflichit quelques secondes. A la fin, il dit au prisonnier, tout en marchant :

— Où est ton argent?

-^ A bord, dit Montfort.

— Eh bien , reprit Thomme, s'il est & bord, je n'ai pas besoin de toi pour le prendre, puisque cette nuit nous prendrons le navire. Ces étrangers i^ont brutes!

Après avoir fait cent pas environ, toute la troupe pénétra sous bois par une sorte d'entrée naturelle, et se trouva tout à coup dans une vaste clairière sans arbres, fermée de tous côtés par la forêt. Là, à l'ombre d'acacias à larges gousses, quinze à vingt chevaux étaient attachés par des , longes en cuir.

Le porteur de Montfort se baissa, les vaqueiros firent glisser le prisonnier jusqu'à terre et l'accotèrent contre un des arbres auquel le cheval sauvage était attaché. La victime put contempler à loisir le prochain instrument de son supplice. C'était un cheval bai, aux muscles saillants et nerveux, à la crinière longue et en désordre. Vaincu, mais non dompté, l'animal avait les yeux en feu, les narines rouges et fumantes ; sa queue balayait ses flancs à battements furieux ; son corps, couvert d'écume mal se* chée, tremblait, frémissant de frayeur farouche. II était attaché des quatre jambes et de la tête parades courroies, qui se tendaient par intervalles sous ses bonds comprimés.

Sur un signe du Brésilien, deux vaqueiros apportèrent Montfort et retendirent sur le dos de l'animal, la tête pendante contre son cou, les jambes et les pieds traînant

LES MÉTIS P£ Ik SAVANE 163

sur la croupe; puis imméâiateineut iU comiuduoèrent à rattacher daus cette position à Taide d'une grande cour*« roie» qu'ils roulèrent comme une sangle redoublée au» tour du prisonnier et du cheval. L'animal bennisjsait de fureur et se soulevait sous ses liens; mais chacun de ses élans s'éteignait impuissant dans les lanières qui le retenaient.

Quand les métis bourreaux eurent achevé leur besogne, à travers des éclate de rire et des railleries sur les joies prochaines de leur victime, un nègre s'approcha de lui. Moutfort reconnut l'esclave delà veille, celui-là même que le docteur avait frappé. Le nègre se c^fba sur le cheval, tout près de la tôte du prisonnier, toucha la courroie qui attachait ses mains, et fit semblant de la resserrer. Puis au moment même Montfort sentit une pression contre sa cuisse, et entendit l'esclave lui dire entre ses dents, sans presque ouvrir la bouche :

* —Le Français a son poignard ! ses bras sont mal attachés. Je ferai fuir le cheval. Que le Français attende et se venge !

Le Brésilien cependant s'irritait de ce retard.

— Finiras-tu bientôt? dit^^il à son nègre. — Gametro, va donc aider à ce maladroit, qu'il finisse!

Le bandit interpellé s'approcha, et Montfort sentit se resserrer de nouveau la courroie de ses mains, que l'ei* clave avait déjà relâchée. Le métis regarda le nègre avee défiance, mais ce dernier dit tranquillement :

— C'est celte lanière même que je resserrais quand tu es venu.

Puis, serrant la courroie comme elle l'était d'abord, il fit, concurremment avec le vaqueiro, Tinspection des au^ très liens. Quelques-uns des métis, pendant ce temps, montèrent ù cheval et se dispersèrent dans la clairière.

C'était une petite savane entourée de bois» couverte dlierbes rares et brûlées par le soleil, sans un seul arbre, large de cinq cent pas environ, sur un quart de lieue en profondeur ; sorte de champ de course naturel enserré par une forêt. Les vaqueiros allèrent occuper les côtés intérieurs de la clairière, pour jouir du spectacle et stimuler, au besoin, la course du cheval sauvage.

Quand le métis et le nègre eurent fini Tinspection des liens du prisonnier, le mulâtre s'approcha de lui, et, le sourire à la bouche, les yeux brillants de rage satisfaite, il dit en se Baissant sur sa victime :

— Le fils d'esclave sait se venger... Qu'en penses-tu, blanc, fils de blanc, étranger maudit?

Montfort ne répondit pas, — à quoi bon? — Le docteur reprit :

— Tu vas courir une heure : une heure entière attaché au cheval, et sous le fouet de mes vachers, — et chaj que jour je te ferai courir ainsi jusqu'à ce que tu aies signé pour l'argent et pour la lettre... Va, blanc, tu es l'esclave du mulâtre!

Puis, sautant sur son cheval, dont un nègre tenait la bride, il s'en alla prendre place à quelques pas de là, à l'entrée de la clairière, pour fermer l'unique issue de cet hippodrome improvisé ; partout ailleurs, la forôl, c'està-dire un réseau d'arbres pressés les uns contre les autres et enlacés par des lianes, formait une muraille infranchissable où le cheval ne pouvait pas s'engager.

Le nègre tenta encore de s'approcher du prisonnier; mais son maître l'appela : — Viens ici, lui dit-il. Toi et Guinéa vous allez rester tous deux à côté de moi pour prendre le cheval au laço s'il veut fuir par ici.

Le nègre obéit.

Sar Tordre du mulâtre, trois vaqueiros et Cameiro commencèrent à détacher ranimai» qui s'agitait, furieux de ses liens et de sa monture. Ils délièrent d'abord les courroies du col. Le cheval, libre de la tête, voulut mordre son fardeau : Montfort sentit à son front Thaleine humide et chande ; mais les dents se heurtèrent sans rien étreindre: la bouche n'atteignit pas jusqu'au prisonnier. Les métis prirent ensuite leurs longs couteaux de boucher ^ toujours pendus à leurs pantalons, et chacun d'eux trancha d'un seul coup les quatre courroies qui retenaient l'animal.

Le cheval se sentant Ubre bondit sur lui-même des quatre pieds, resta une demi-seconde immobile, les naseaux fumants; puis, lançant dans le vide une ruade furieuse qui secoua douloureusement le supplicié, il partit comme une flèche vers l'extrémité de la prairie. Les vaqueiros, armés de laços, sautèrent sur leurs chevaux, et se dirigèrent vers le centre de la clairière pour suivre l'animal, l'obliger à courir sans cesse, et arrêter sa course au gré du mulâtre.

Le cheval, lancé de toute sa vitesse, arriva bientôt au bord le plus éloigné de la savane ; il trouva la forêt et vit un homme qui arrivait sur lui ; il se cabra, flt volte-face et courut dans une autre direction ; mais, là encore, il rencontra nn nouveau vaqueiro et une nouvelle muraille de branches serrées. A trois ou quatre reprises il essaya ainsi de franchir ce cercle incessant de forêt et d'ennemis, prenant toujours pour but de sa course effarée le point le plus extrême de son champ de liberté. Enfin, las d'efforts inutiles, l'intelligent animal revint vers le milieu de la clairière, et là, grattant la terre de ses sabots impatients, tantôt ruant, tantôt se dressant droit sur ses pieds de der-

iM L*AMA20NË

rière» il essaya de rejeter son viyant fardeau. Chaque bond de ranimai décuplait là souffrance de Montfort ; son corps gonOé se tordail en*vain sons les liens qui rëlreignaient; les muscles de son cou lai semblaient se tendre à rompre ; sa tète, secouée et pendante, lui pesait comme du plomb.

Quelques vaqueiros arrivèrent bientôt sur le cheval pour Texciter à la course. L'animal, redoutant le laço terrible qui naguère l'avait fait prisonnier, baissa la tète entre ses jambed, reprit son élan furieux, et se dirigea en droite ligne vers Tunique issue de la savane. Au moment où il partait ainsi à fond de course, le docteur s'avança pour l'effrayer et lui faire prendre une autre direction; mais il fut subitement entraîné lui-même par un élan impétueux de sa monture, qui l'emporta pendant quelques secondes sans qu'il pût Farrèter, ni s'expliquer ce mouvement soudain ^

Un des nègres avait piqué silencieusement le cheval de son maître, pour rendre libre l'ouverture de la savane. Puis au moment où l'étalon sauvage arrivait sur eux, les deux esclaves s'effacèrent comme effrayés à son aspect, et dégagèrent l'entrée* Le cheval , trouvant enfin une issue, s'élança la tête basse, rapide Comme une flèche, et disparut datîs la prairie.

Le Brésilien^ qui avait dompté sa monture, se mit à sa poursuite, suivi de totts les^vaqueîros. Vainement : le noble atiimal, aigttilloilné par la peur et courant en ligne droite, distança prômptement ses ennemis.

Bientôt le brttit de son galop rapide troubla seul la savane: mais Montfort ne pouvait pas se rendre compte dé sa situation nouvelle* Depuis plusieurs minutes déjà il ne vivait plus en quelque sorte. îl sentait par toute la tête une douleur lourde^ intense ; il entendait battre ses tem-

pes; les oreilles lai bourdonfiaicnt comme si elles ôlaient remplies de sang ; le soleil qui dardait sur loi ses rayoBs dévorants Tébloiiissait ; vainement il fermait les yeux, il voyait autour de lui la terre tournel*, et sentait sa raison s'abîmer dans le vertige et la douleuri Les objets tM» qui Fentourmënt se copl|fidaient dans son cerveau avec ses pensées ; les images de ceux qu'il aimait se pressaient devant ses yeux sans regard, et toute tine cohorte de Ogures .demi-effacées passait devant lui s'absOrbant Ttine dans l'autre, mêlées et confondues, prenant des formes transparentes, étranges, fantastiques : le cauchemar d'un demi^sommeil !

Il lui sembla courir ainsi longtemps, lorsque tout à coup une sensation de fraîcheur le rappela à lui-même. Il sentit l'eau baigner son front et remplir sa bouche desséchée ; puis il se crut étouffé par l'eau même, et l'instinct de la conservation prenant le dessus, il releva sa tête endolorie ; alors il se trouva respirer à l'aise, et s'efforça de se maintenir ainsi, la tête élevée. Bientôt il lui sembla que ses liens se distendaient ; il parvint à appuyer sa tête sur le cou de son cheval, et ses idées revenant peu à peu, il se vit au milieu des eaux.

Il s'y trouvait en effet; l'animal, poursuivant son galop furieux, avait traversé rapidement plusieurs lieues de savanes et était arrivé sur les bords légèrement escarpés du Gambu, un des grands fleuves de Marajo. Lancé à toute course, il s'était jeté dans la rivière, emportant toujours son cavalier fatal. Le fleuve était large, mais peu profond, et le cheval le traversait en droite ligne potir gagner l'autre rive, nageant par intervalles, trouvant pied le plus souvent. Chaque fois que la protondeur des eaux robligeait à nager de nouveau, il plongeait, et son fardeau

468 l'amazonk

vivant plongeant avec loi, Hontfort sentait Feau passer

sur son visage.

Au bout de cinq minutes, qui parurent un siècle an captif» le cheval prit terre. Hors de l'eau, le prisonnier le sentit se secouer et faire sur le rivage deux ou trois bonds incertains pour rejeter le fard^ qui l'irritait, puis tout à coup s'arrèler, aspirer l'air à pleins poumons,-et reprendre sa course effarée & travers la prairie.

Mais le bain qu'il venait de prendre avait rafraîchi le cerveau de Montfort, et rendu de la souplesse à son cor()s endolori. Il se sentit vivre, et peu à peu le souvenir lui revenant, tous les événements dont il avait été la victime passèrent devant ses yeux, se déroulant rapides comme un écran qu'on laisse tomber. Il vit le tamanoir, le mulâtre et ses vaqueiros; il entendit à nouveau leurs insultes grossières ; il se sentit attacher une seconde fois sur le cheval sauvage. Un instant son esprit hésita, se croyant le jouet d'un rêve affreux ; mais le galop du cheval qui le secouait toujours, ses membres qu'il voulut remuer et sentit comprimés de toutes parts, le pénétrèrent de réalités.

Son premier regard vivant fut pour ses ennemis. La force lui revenait, et avec la force, les pensées de vengeance. Il regarda de tous côtés. Rien que la savans immense et solitaire, sans arbres désormais, sans forêt autour de lui. Il écouta ; le galop de son cheval étouffé sons les herbes séchées raisonnait seul à temps égaux. Il se souvint du nègre qui lui avait parlé de poignard et de mains détachées, mais il se rappela aussitôt le métis qui avait resserré ses liens. Il essaya cependant, et il lui sembla que ses poignets tournaient sous les courroies qui l'enlaçaient. L'eau avait assoupli le cuir et desserré tous ses liens. Il tendit ses muscles et les sentit retenus eDCoirei

mais se pouvant mouvoir. Alors, avec une force décuplée par Tespoir, il agita ses épaules et vit peu à peu ses liens glisser au long de ses bras. Il put s'étendre presque entièrement sur le cou de son cheval et se redresser à demi. Toutes ses pensées lui revinrent, claires, nettes, précises.

Il comprit sa situation et s'efforça de détacher ses mains. Mais des douleurs aiguës , cuisantes , qui redoublaient à chaque effort, lui déchiraient les poignets; il dompta la douleur, et tendit de npuveau les muscles de ses bras ; ses mains sorlhent enOn libres d'enlraves Mais longtemps attachés, ses bras pendaient inertes. Un désespoir profond s'empara de lui, il crut ses poignets cassés ; bientôt le sang qui circulait librement lui rendit l'espoir en lui faisant sentir sa force. Il appuya ses deux mains aux hanches de son cheval et se redressa tout entier.

Alors il regarda la prairie , se comprit libre , et jeta un rugissement de joie. Le cheval, cependant, étonné des agitations de son fardeau, courait plus fort; le cri de Monlfort le fit bondir sur lui-môme. Sans tenir compte des mouvements de sa moulure, le cavalier resta ainsi quelque temps haletant, mais dressé, se tenant d'une main à la crinière, et reprenant haleine.

. La prairie à travers laquelle il était emporté était baignée par intervalles de flaques d'eau pleines de hautes herbes. Il attendit que son cheval fût engagé à travers l'une d'elles; puis, au moment où l'animal ralentit sa course, modéré par l'eau et les herbes, il prit son poignard et coupa les liens à portée de son bras. Mais la lame tranchante atteignit légèrement le cheval, qui se dressa, hennissant de douleur et d'effroi; Montfort, détaché, tomba; ses jambes, toujours enlacées l'une à l'autre, et encore empêtrées dans les quelques liens qui l'attachaient à sa

monture , le retinrent à la croupe de l'animal ; pendant une seconde sa tète et ses épaules traînèrent dans les herbes.

Un brusque mouvement du cheval le détacha tout à fait; il se sentit à terre, dans la vase, brisé, rompu, mais libre. Il se souleva sur les bras , et se ^ucha dans Teau pour se recueillir un peu. Puis il détacha ses jambes et voulut se lever afin de sortir du marais; mais ses jambes, engourdies et douloureuses, ployèrent sous lui; il retomba. Ses mains, en touchant le sol, heurtèrent son poignard, qui lui avait échappé en tombant de cheval. Il le saisit, comme dans la douleur on saisit la main d'un ami fidèle, s'essaya de nouveau à marcher, trébucha quelque peu et finit par gagner la terre ferme. Là il s'assit, et revit par la pensée Clémence, Paul, le navire, la vengeance : alors un bonheur immense s'empara de son âme. Car nos joies humaines sont en raison de nos souffrances , et dans ce triste monde , Dieu du moins nous a fait ce bonheur, que nos malheurs passent et que nos doux souvenirs vivent seuls au-dessus de nos misères effacées. Débris naufragés, tari nantesy perdus comme des atomes sur Timmensité des sombres vagues , mais que l'œil cependant suit du regard et de la pensée, exclusifs, seuls surnageant et seuls regardés.

SaveE-Tous ce qaa c*Mt qos d'avoir «ne m^re 7 En avez-vous eu une, tous ? Savez-voas ce qo^ c*est qne d'être enfant, pauvre enfant, faible, ou, misérable, affamé, aeul au monde, et 4e sentir que tous avez auprès de vous, autour de yoBs, au-dessus de tous, marchant quand vous marchez, s'arrétant quand vous vous arrêtez, souriant quand tous pleurez, une femme?... Non, on ne sait pas encore que c'est une femme, un ange, qui est là, qui tous regarde , qui Tons apprend à parler , qui tous apprend à aimer, qui réchauffe vos doigts dasn ses mains, TOtre corps dans ses genoux, TOtre âme dans son cœur I qui tous donne son lait quand tous êtes x>etit, son pain quand voae êtes grand, sa vie toujours, à qui tous dites ma mère et qui tous dit mon enflant d*ttne manière si douce, que ces deux mots-là réjouissent Dieu.

Victor Huqo.

Pendant que ces événements se passaient pour Montfort et l'emportaient ainsi loin du navire, les autres passagers do bâtiment échoué étaient, à différents degrés, exposés à des dangers et des douleurs non moins grands.

Ainsi que nous l'avons vu dans un des chapitres précé* dents, le docteur et le cafuze Jonathan s'étaient donné rendez-vous pour la nuit tnème à la pointe de Marajo, en face le banc de Magoari.

Le docteur, après avoir quitté la Caroline^ était revenu à Vacca, altéré de haine et de vengeance ; il avait ramassai

à la b&te tout ce qu'il avait trouvé d'esclaves ou de clients du major; puis, comme le trajet de Vacca à Magoari est presque aussi court et plus agréable par eau que par terre, et qu'il pouvait avoir besoin de bateaux dans son expédition 9 il avait pris deux montaries et s'était embarqué. Mais la tempête qui avait jeté le navire sur les bancs avait soufflé contre lui également ; un de ses bateaux avait échoué et l'autre n'était rentré qu'à grand'peine à Vacca. Ardent à son œuvre de pillage, le docteur, à peine de retour, prit des chevaux dans le campo palissade du major et $e mit en route, suivi des vaqueiros. Mais la nuit était avancée, et malgré sa diligence, il n'arriva autour de Magoari que longtemps après l'aube. Ne sachant pas si Jonathan se trouvait à son poste pour le seconder, incertain de Técbouage même du navire, il campa avec ses chevaux dans la savane fermée que nous avons vue au chapitre précédent, et envoya deux ou trois de ses sicaires en éclaireurs; c'était l'un d'eux qui, attiré par les coups de feu de Montfort, avait suivi le chasseur, l'avait pris au laço et appelé toute la bande dont nous avons vu les ébats féroces.

Jonathan, au contraire, avait été exact au rendez-vous, et la nuit même , malgré l'orage , il arrivait à son poste, suivi de cinq bandits comme lui; c'était le galop de leurs chevaux que Montfort et madame Cerny avaient entendu pendant la nuit. En dépit de ses efforts, le cafuze n'avait pas réussi à rassembler plus de monde : non que les vaqueiros de Marajo eussent pris des scrupules pour piller un navire, mais parce qu'ils n'avaient pas conGance en Jonathan et n'osaient point attaquer le pavillon français sans le major lui-même.

Les prudents bandits, se sentant en petit nombre, avaient soigneusement caché leurs montures dans le bois

LES MÉTIS ÛE LA SAVAN^ 473

qui formait la pointe de Magoari» et s'en étaient venus à pied jusqu'au rivage en se glissant à travers la forêt. Là» ils avaient découvert le navire échoué ; mais, trop faibles pour attaquer, ils avaient attendu Tarrivée du docteur.

Toute la nait s'était passée pour eux dans cette attente. Aulnatin, les vaqueiros ne voyant venir ni leurs alliés, ni John, s'étaient décidés à aller à Vacca savoir les causes de ce retard. Déjà même ils avaient quitté leur poste d'observation sur le rivage devant le navire et s'étaient réunis en dehors du bois du côté de la savane : leurs chevaux étaient sellés et ils n'attendaient plus pour partir que le retour de Jonathan, qui était allé une dernière fois espionner ce qui se faisait à bord du navire naufragé.

Le cafuze ne quittait qu'à regret cette plage où se trouvait sa future, comme il désignait Henriette. Se sentant près de la blanche, plein de désirset nesachantpas, comme le renard de la fable, consoler ses convoitises avec son esprit, il attendait, espérant toujours, — l'espérance est une prometteuse, qui, sans choisir, allaite et vivifie toutes nos passions humaines , — les bonnes comme les mauvaises. C'était d'ailleurs un bon parti que Jonathan ; il avait sa mère et un esclave pour le servir, une case à lui, et dans cette case un plein sac de monnaies de toutes nations ; trente têtes de bétail et dix chevaux, marqués à son chiffre, foulaient l'herbe de son campo.

Les beautés capresses ou mamalucas de Marajo le regardaient d'un œil favorable. Confiant dans son argent, — car l'argent allume l'amour en Amérique comme en Europe, — satisfait de sa personne , fier de sa force, plus fier encore de la crainte qu'il inspirait, le mulâtre comptait sur l'agrément de la jeune fille. Les blanches du Para le refusaient, mais celles. d'Europe pouvaient avoir plus

de goût. On croit si vite à ce qu'on désire I Amolli par l'amour et les riants espoirs d'une postérité presque blanche, l'esprit de Jonathan penchait peti à peu à la conciliation; il avait passé la nuit à ruminer ses avantages et roulait mille projets dans sa tête. Héler le navire, aller à bord et vendre au capitaine le secret du complot moyennant li* vraison de sa future, certes, cela valait mieux que la violence et l'attente à la nuit suivante ! L'issue de toute bataille est douteuse ; et le succès même pouvait lui faire germer des rivaux ! Quelques heures encore de ses vaniteuses pensées, quelques instants peut-être, et madame Cerny et sa fille allaient entendre l'exposé des avantages et la solennelle demande de Jonathan lui-même!

Mais au moment où le bandit, perdu dans un océan de projets contraires, oubliait ses compagnons et contemplait le navire échoué, les passagers descendirent pour débarquer,, ainsi que nous l'avons raconté précédemment. Jonathan vit d'un œil dilaté de joie arriver Henriette, sa mère, la marchande. Il se cacha avec soin dans les lianfô touffues qui bordaient la forêt et regard^* Il vit les chas^ seurs, seuls armés de fusils, laisser bientôt les autres passagers et se diriger vers la prairie. Délivré de cette crainte, Jonathan alla rejoindre ses compagnons pour combiner avec eux les moyens de capturer la jeune fille. A la vue de sa proie désarmée, facile à saisir, le naturel du bandit reprenait le dessus. Que de projets vertueux, conçus dans l'impuissance du désir, retombent mort- nés au premier rayon de succès et de réalité 1

A sa vue, les vaqueiros se confondirent en invectives sur la longue attente qu'il leur avait fait subir. Mais, sans s'émouvoir, Jonathan mit un doigt sur sa bouche pour leur recommander le silence, et prenant sa monture, il la

LES MÉTIS DÉ hk SAVANE 175

fit rentrer sons bois. Ses acolytes rimitërent. En se re« trouvant dans la forêt, l'un des chevaux, impatient de* sa longue attente, leva la tète et commença de hennir. Mais les deux mains du bandit prirent sa bouche comme dans un étau, et le cri commencé s'éteignit dans un vagisse^ ment comprimé. Aussitôt, et silencieusement, les quatre hommes soulevèrent les peaux de bœuf qui leur servaient de selles , et prenant chacun une courroie de cuir fine et mince qui s'y trouvait enroulée, attachèrent à liens juxta* posés les bouches de leurs montures. Tranquille de ce côté, Jonathan leur expliqua rapidement que plusieurs passagers étaient débarqués ; que parmi eux il y avait des femmes, dont une qu'il voulait pour lui, et une autre couverte de bijoux pour laquelle le major donnerait certainement huit ou dix tètes de bétail.

— Et les autres passagers ? reprit l'un des bandits, vieux vaqueiro soupçonneux et rusé.

— Ils sont sans armes, dit le mulâtre; les trois seuls hommes qui ont des fusils sont partis d'un autre côté.

— S'il y a des fusils, l'Écorcheur (c'était le nom que les vaqueiros donnaient à Jonathan), s'il y a des fusils, je n'en suis pas. Les armes de ces démons d'Européens portent loin et une balle va vite.

Une courte mais vive discussion s'éleva entre le cafuze et ses complices, sur l'opportunité de cette tentative, et les bandits subalternes refusaient leur coopération, lorsqu'un coup de fusil, premier feu de la chasse des passagers, retentit dans la savane; les métis regardèrent et virent les trois chasseurs qui se dispersaient sur la prairie, en pre^^ nant une direction opposée au navire.

— Tu as raison, murmura le vieux vaqueiro, j'irai I Les autres acquiescèrent de la tête. Puis, après avoir at-

476 ^'amazone

taché leurs chevaux afin de les empocher de s'écarter dans la savane et de les retrouver pour la fuite, tous six, armés de laços, s'enfoncèrent sous la forêt, guidés par Jonathan. Le bois n'avait qu'une centaine de mètres eii profondeur. Tantôt se baissant entre les lianes, tantôt s'ouvrant un chemin à l'aide de leurs longs couteaux tranchants, ils arrivèrent rapidement du côté de la forêt qui regardait la mer. Là, le mulâtre les arrôUi pour désigner les deux femmes qu'il s'agissait d'enlever.

Les passagers, au nombre de soixante environ, étaient dispersés autour du carbet abandonné. Les uns cherchaient sur le rivage des coquilles de mer charriées jusque-là par les grandes marées, les autres regardaient d'un œil curieux cette nature équatoriale dont ils foulaient le sol pour la première fois. Les femmes étaient dans la cabane.

Jonathan fit signe à ses compagnons, et tous ensemble, sans quitter le bois qui les protégeait aux regards, se glissèrent du côté du carbet. Silencieux et les pieds nus, passant comme des ombres, ensevelis dans les ténèbres de la forêt, les bandils arrivèrent bienlôL Madame Cerny, sa fille, dame Milliner, une éraigrante et quelques-uns des passagers examinaient curieusement les murs de feuille de la cabane déserte.

Tout à coup, dans l'ombre du bois dont les premiers arbres touchaient au carbet, la jeune fille aperçut le corps rougeâlre du métis, qui attendait, immobile, l'instant de fondre sur sa proie. Encore éblouie des rayons du soleil qu'elle venait de subir pour traverser la plage, elle ne comprenait pas ce qu'elle voyait; son œil et sa pensée hésitaient indécis. Mais tout à coup cetle forme incertaine se détacha de l'arbre par un bond de tigre et la saisit à la taille.

Frappée de terreur, elle voulut repousser le bandit et crier. La voix expira dans son gosier, et ses bras, impuissants à se détacher de l'étreinte qui Tenlaçait, heurtèrent vainement la poitrine du métis. Elle se sentit enlever de terre, et seulement alors elle reconnut le mulâtre à ses cheveux crépus.

Si muet et si soudain qu'eût été le bond de Jonathan, madame Cemy Tentendit et se précipita au secours de sa fille, en criant : « Henriette ! Henriette! » Mais le bandit la repoussa rudement; elle tomba meurtrie sur le seuil du carbet.

Pendant ce temps les autres vaqueiros se jetèrent sur madame Milliner, qui, folle d'effroi, s'étreignait à l'émigrante en criant au secours; deux des bandits l'arrachèrent brutalement des bras auxquels elle se retenait, tandis que les trois autres faisaient face à Témigrante et aux passagers. Puis l'un d'eux, celui-là même qui avait si peur des coups de fusil, l'enleva à deux bras malgré ses cris et sa défense, et s'enfonça dans la forêt.

Jonathan fuyait déjà tenant d'un bras Henriette évanouie, et de l'autre protégeant contre les lianes la figure et le corps de la jeune fille. Agiles commodes panthères, habitués à ces courses sous bois, les vaqueû'os avaient déjà rejoint leurs chevaux avant que les passagers accourus aux cris des victimes eussent fait vingt pas dans la forêt.

Tous hésitaient d'ailleurs à pénétrer dans ce dédale obscur peuplé de brigands farouches. La plupart, au premier cri d'alarme, s'étaient reployés vers le canot en criant ; seuls, madame Cerny, l'émigrante et l'un des missionnaires réussirent à traverser le bois sur les traces des bandits ; mais déjà les six hommes étaient en selle et partaient

avec leurs victimes. En arrivant sur la lisière de la savane, madame Cerny les aperçut fuyant à toute bride, chargés de leurs précieux fardeaux : en deux minutes ils eurent disparu à tous les regards. Jamais plus hardi forfait ne fat accompli plus imprévu» plus subit, plus impuni.

La pauvre mère voulut courir dans la direction où elle voyait s*éloigqer les bandits, qui emportaient les deux femmes ; mais ses regards se troublèrent, et au bout de quelques secondes, ses yeux erraient sans se reconnaître sur cet horizon uniforme d'arbres rabougris etclair*semés; elle ne distinguait même plus la partie de la savane par où sa fille avait disparu. Alors, désolée, elle s'a£^issa sur elle-même, sans pleurer, sans crier, muette de douleur. Le prêtre et Témigrante qui l'avaient suivie, et qui déjà, comme elle, ne pouvaient plus rien reconnaître dans ce lointain monotone et borné, s'approchèrent d'elle pour l'arracher du moins à cette morne prostration. Mais, se relevant tout à coup comme par un ressort, elle jeta un cri perçant, unique, aigu, et tomba droite, ainsi qu'tfne morte, au]( bras de ses consolateurs.

Les autres passagers cependant arrivaient peu à peu, l'un après l'autre, selon leur lâcheté. Chacun s'empressa autour de la malheureuse mère; M. Vulgar et le prêtre la transportèrent à grand'peine, et toujours évanouie, jusqu'au bord de la mer ; mais vainement ils inondèrent d'eau son front et son visage; la commotion avait été trop forte, elle resta ainsi près d'un quart d'heure, et ce ne fut qu'à bord, où le canot la transporta, que sa vieille servante parvint à lui faire recouvrer ses sens — et sa douleur !

Elle ouvrit enfin des yeux égarés; puis, se rappelant tout, elle prit les mains du capitaine :

— Mon bon monsieur Sharp, lai dit-elle, est-ce que vous ne m'aiderez pas?

— Si, madame, oh! certainement si! reprit-il, et je TOUS jure, foi de marin, que tout ce que le vieux Sharp pourra faire, il le fera. Je vais aviser avec mon second et le maître. Restez avec ces messieurs, dit-il, en montrant les deux prêtres ; ils savent consoler.

Pédant une heure, les missionnaires furent pour elle ce qu'ils sont au désert ! ces apâtres sublimes d'un monde incrédule, qui, à travers les mers, la faim et le martyre, vont chercher des âmes pour leur foi ! Mais il est des douleurs qui ne se consolent pas en ce monde, et la mèt-e du Christ elle-même ne répondit que par des larmes aux paroles divines des disciples de son fils.

Tous les passagers, cependant, étaient retournés à bord, inquiets plus encore qu'attristés. Ils se communiquaient les uns aux autres leurs terreurs effarées et apprenaient à ceux qui n'étaient pas descendus à terre le double enlèvement qui venait d'avoir lieu, cherchant des auditeurs jusqu'au fond de leurs cabines, arrêtant jusqu'au mousse pour lui conter l'aventure. Car riioramc est ainsi fait, qu'il aime à redire les tristes événements : il n'a pas hâte d'annoncer les nouvelles heureuses: mais vienne un malheur! il le colporte à tire-d'aile. On dirait qu'il jouit à faire des douleurs pour les regarder •— comme au théâtre.

Paul, cependant, fatigué, inquiet, et surtout amoureux, était revenu sur la plage suivi" du Brésilien. Il la trouva déserte. L'un des matelots quile suivaient héla le navire, et le canot du bord se détacha pour venir prendre les chasseurs. L'homme qui amenait l'embarcation leur raconta brièvement le rapt des deux passagères. Le jeune Brésilien fit des ah Deoê et des hélas, plus qu'un malin*

greux d'église; Paul écouta le matelot les yeux fixes sans dire un mot; mais, en arrivant près du bord» il sauta comme un fou sur le pont et de là dans le carré. Son arrivée fut une commotion nouvelle pour madame Ceroy, mais déjà la noble femme avait repris courage. Pâle et les yeux brillants, elle se leva.

— Paul, lui dit-elle sans s'inquiéter des oreilles qui Técoutaient, vous savez tout, n'est-ce pas? Si vous êtes toujours mon fils, voyez le capitaine et agissez.

Le Brésilien entrait à son tour ; en le voyant arriver seul, Clémence lui dit :

— Montfort n'est-il pas avec vous?

— Non, madame, reprit ce dernier; il est resté à chasser. Puis il débita ses condoléances de rigueur sur le malheur arrivé à mademoiselle Cerny.

Paul alla retrouver le capitaine, qui discutait avec le maître et son second les moyens de délivrance à tenter pour les deux passagères. M, Sharp était d'avis d'envoyer au Para le grand canot avec quatre matelots et le pilote, pour.demander justice aux autorités locales et secours aa consignataire du navire. M. Useless n'avait point d'avis. Malcontent voulait prendre tous ceux qui voudraient venir, descendre dans la prairie, aller jusqu'à la première fazenda, la brûler et chamrer l'Ile entière, comme il disait. Paul était de l'avis du maître ; mais il aimait assez pour dompter sa colère; il réfléchit une seconde, et se rangea au projet du capitaine.

Malcontent sortit afm de faire préparer toutes choses pour cette course. Tandis qu'il donnait les ordres nécessaires, la femme de l'émigrant, qui avait assisté à l'enlèvement, lui dit :

— Savez-vous, maître, qui a enlevé mademoiselle Cerny?

C'est le nègre aux gros yeux qui élâit dans le radeau, cela vient de me revenir à la pensée, tout à l*lieure. Ce fut une lueur pour Malcontent.

— Ah I dit-il, ce gueux de pilote ! Je vais le faire parler. Mais prévenons d'abord le capitaine ; et il rentrS dans la cabine.

M. Sharp donna Tordre d'amener le pilote ; mais John fat introuvable.

— C'est donc la profession sociale de ce faichien de manquer toujours, disait le maître irrité, tout en fouil^ lant, suivi de ses matelots, le pont, le rouf, les cabines, la cale, le navire entier.

Cependant, au moment du débarquement des passagers, tout le monde avait vu le pilote étendu mort-ivre à côté de la grande écoutille. Il devait être à bord du navire. Enfin, à force de chercher, on trouva son chapeau de paille dans Tofflce du carré, sur la plaadie du sabord d'arrière. Un matelot se pencha par le sabord, et vit le pilote gisant étendu au pied du gouvernail. La mer, qui commençait à monter et venait jusqu'au pied du navire, baignait déjà le corps.

Deux matelots descendirent et le rapportèrent sur le pont. Il ne donnait aucun signe dévie. Sa tête était meurtrie, couverte de sang et de vase ; il avait la cuisse fracturée en deux endroits. M. Bleeder le saigna; il revint peu à pou h la vie, mais il était hors d'état de parler, et ne comprenait pas ce qui se passait autour de lui. Le capitaine le fit coucher à l'avant, dans le cadre d'un matelot.

Nul ne put comprendre l'événement arrivé à John, et ce fut seulement au bout de quelques jours, quand il raconta lui-même son malheur, que tout fut expliqué. Le bruit qu'avaient fait les passagers pour débarquer avait réveillé le dormeur. Il s'était levé sans que personne fit

atlenlion à lui, et voyant le navire échoué à Tendrwl même où il se proposait de le faire naufrager, il s'était cra Fauteur de l'échouage. — L'esprit encore troublé par les libations de la soirée, il avait, été cherclier ses vôlemenls l)our se jeter à Teau et s*enfair. En entrant au carré h cet tlTel, il aperçut dans roffice une bouteille de vin débouchée sur une planche. La chambre était déserte ; John voulut consoler son départ; mais, au moment môme de relie dernière visite à son seul amour, le maitre d'hôtel revint. Troublé, désireux de fuir, la tête avinée, comptant tomber dans la mer au bas du navire, il se jeta sans re* garder par le sabord ouvert C'était au pied môme de ce sabord que les matelots venaient de le ramasser.

John couché, Malcontent, sur Tordre du capitaine, s'occupa de nouveau du grand canot, tout en grommelant entre ses dents :

— Ils ont beau dine, le vieux di le jeune, mieux vaudrait chavirer toute cette lie maudite. Il y ti deux jours dici au Para, et nous n'avons môme plus ce gueux de ])ilote pour nous conduire.

Mais, en pensant au pilote, une idée soudaine surgit au cerveau du maître, qui rentra précipitamment dans la cabine de M. Sharp, et lui dit:

^ Capitaine , l'Indien de Camelioes a dit que le pilote était au major; Camelioes est à quelques heures d'ici, pas plus. Si on allait jusque-là, et de là chez le major lui-même? Moi, je me charge de Vamurer, le major, et je l'amène ici pieds et poings liés, lui et toute sa cassine.

M. Sharp et Paul se regardèrent. Il y avait du bon dans ridée du maître. M. Vulgar lui-môme, qui était venu donner son avis, abandonna son projet pour celui de Mal-

LES MET» DE LA. SAVAiNE 483

eontenl, et cependant le projet de M. Vulgar était splondide! la tête farcie à contre-sens de lectures indiennes du Nord-Amérique, il voulait qu'on suivit la trace des chevaux à travers la prairie» les fleuves» les marais, Marajo tout entière.

En quelques minutes le canot fut prêt pour cette course, et Paul, le maître, quatre matelots et un émigrant y prirent place, bien armés, prêts h tout; le capitaine leur recommanda de n'employer la force qu*à la dernière extrémité, et de ramener rindien à bord avant d'aller à la fazenda du major. Malcontent écouta religieusement et partit, tout en se promettant à lui-même de faire exactement le contraire. La voile fut hissée, et l'embarcatioa, filant sur Veau, perdit bientôt de vue le navire échoué.

Le maître l'avait dit, quatre heures après» le canot abordait devant le sitio de l'Indien. Les pêcheurs étaient assis sur le rivage à la façon des Turcs, et rapiéçaient leurs filets : ils ne se dérangèrent pas.

-^ Ah ! dit le nialtre en arrivant près d'eux, je ne sais pas quatre mots de portugais. C'est égal, abordons franchement. £t frappant brusquement sur l'épaule de l'Indien, qui leva la tête sans dire un mot, il }ui dit en français:

— Dis donc, pauvre vieux, veux-tu nous mener chez le major?

L'Indien le regarda, sourit, et reprit son travail. Paul, qui savait quelques phrases, d'espagnol, essaya de se faire comprendre. Mais vainement il répétait sans cesse les mots de conduire, major, argent, etc. Il n'y a, dit-on, surdité si profonde, que celle de la volonté. Aucun des deux hommes nç comprit.

484 i/amazonr

Paul murmura à demi-voix : — Ah! si seulement Henri était là! Mais qui sait s'il n'est pas aussi prisonnier, mon Henri !

Au nom d'Henri, le plus âgé des Indiens releva la fête en disant:

— Prisioneiro Henri?

— Si, senhor, dit Malcontent à tout hasard.

— Esta bom, reprit l^Indien. Je vais.

Les deux hommes se levèrent, conduisirent leurs visiteurs jusqu'au carbet, firent asseoir Paul et le maître, laissant debout, sans les regarder, l'émigrant et les ma* telots.

— Assahi ! dît le vieil Indien, et la jeune fille que nous avons vue dans l'un des chapitres précédents parut, portant un grand vase plein d'assahl, qu'elle posa devant Paul avec un coui*.

Les deux Indiens, cependant, s'assirent dans les autres hamacs, en face l'un de l'autre; un des enfants apporta à chacun d'eux une pipe tout allumée, puis un grand coui d'assahi, et les deux hommes se mirent à causer gravement, lentement, à voix basse, sans se préoccuper en aucune façon de leurs hôtes.

Cela dura ainsi près d'un quart d'heure.

Enfin, ils se levèrent. Le plus âgé se tourna vers l'une des Indiennes qui, en regardant les étrangers, berçait triomphante le jeune enfant que Montfort avait sauvé.

— Nous partons, dit-il.

— Pour toujours?

— Oiy.

* Pour rinteHigencc des mois et des termes employés dans ce récit, voir le prologue, c'est-à-dire, Huit jours sous VÈquateur,

Les deux femmes se mirenl à détacher les hamacs. Les liommesy pendant ce temps, appelèrent les matelots cl rémigrant, leur mirent sur les bras les engins de pèche, les voiles, les mftts, etc., puis, leur montrant la vîgilinga que nous connaissons, leur firent signe d*y porter leur fardeau.

— Faites tout ce qu'ils voudront, dit le maître à ses matelols.

Les Indiens firent signe à Paul et au maître d'enlever les. hamacs; eux-mêmes prirent leurs fusils et leurs caisses : puis tous ensemble se dirigèrent vers la vigilinga. Là ils jetèrent leurs charges sous le toit de feuilles, qui s'élevait à l'arjière du bateau. Les deu^ Indiennes et les enfants, suivis d'un mauvais petit chien qui ne cessait de japper, arrivèrent presque aussitôt, portant dans des hottes le grude et le poisson salé, les pots, les assiettes, et un panier de farine. Chacun d'eux posa son fardeau dans la vigilinga et y entra lui-même. L'un des hommes prit le chien, qui ne pouvait pas montt r, et le mit sur le toit du bateau, tandis que le plus âgé des Indiens examinait le canot des Européens.

— Esta melhor, il est meilleur, dit-il enfin à son compagnon.

Alors ils prirent par le bras les quatre matelots et l'émigrant, et les firent monter dans la vigilinga ; puis, faisant signe à Paul et au maître d'entrer flans le canot, ils y montèrent eux-mêmes. L'un d'eux hissa et borda la voile, tandis que l'autre prenait le gouvernail ; l'embarcation s'éloigna rapidement du rivage.

— Eh bien, et mes matelots? et l'autre canot? dit Malcontent en interpellant en français l'Indien du gouvernail.

186 L*AMAZ02fE

<— Esta boni, c'est boni fit ce déhiier avec un gesle passablement dédaigneux pour le maître.

— Oh, oh I je ne pars pas sans mes matelots; et puis ce vieux ne comprend rien de rien» il nous dirige du côté du navire; le major doit demeurer de l'autre côté de Camelioes, c'est par là qu'est repartie la montarie du docteur. Je vais prendre la barre et aller chercher mes hommes.

Paul modéra l'impatience de Malcontent.

— Laissons-les faire, dit-il ; d'ailleurs voici leur bateau qui démarre. Quanta aller à la case du major, attendons, maître! le capitaine a peut-être raison.

Malcontent se calma.

Le canot courait presque vent arrière. En quelques minutes il doubla l'une des poiitles de Tlle à la toucher. Paul perdit de vue la vigilinga. Tout à coup, comme l'embarcation passait devant un endroit où les arbres qui bordaient la plage étaient plus serrés que de coutume et formaient un bois, l'Indien du gouvernail, le vieil Antonio, appela son compagnon et lui dit d'amener la voile; puis, d'un coup de barre il fit entrer le canot dans une petite anse naturelle qui s'engageait jusque sous le bois. Les branches frappèrent le visage des Européens; mais sans s'occuper d'eux, le vieil Indien sauta sur le rivage, regarda dans le bois et imita le cri d'une mouette blessée; puis il s'assit à terre?

Quelques minutes après, un Indien complélemenlQU, armé d'un sabre d'abalis, arriva au canot, comme s'il surgissait du sol, et un dialogue rapide s'établit entrd^te nouveau venu et celui qui l'avait appelé.

Il sembla aux Européens que cet homme racontait au vieil Antonio une série d'événements, car la colère et la

LES MKÏiS UK LA SAVANE 487

joie brillèrent tour h tourdans ses yeux expressifs. Quanil son interlocuteur eut fini de parler, il se recueillit quel ques secondes, et parut donner ses ordres, qui furent écoutés avec respect. Aussitôt après, Tlndien du bois rentra dans la forêt ; Antonio remonta dans le canot. S;i figure avait une expression de triomphe et de joie inaccoutumée. L'embarcation reprit sa course et Paul entendit bientôt le galop de plusieurs chevaux ; mais le son passa sur la mer porté par une brise, et disparut aussit(3l dans le bruit des flots.

— Cavallos! dit Paul à l'Indien, et il prépara .son fasii, ainsi que le maître.

— Amigos ! fit le vieil Antonio. Puis il ajouta en portugais : — Henri libre, — et il se prit à rire silencieusement.

Paul et le maître ne comprirent pas et craignirent qno les deux hommes ayant appris que Montfort n'était pas prisonnier, ne voulussent plus les accompagner. Mais il n'en était rien.

En quelques paroles le vieil Indien initia probablement son compagnon aux motifs de la satisfaction qui brillait dans ses yeux, car Pedro se mit à rire silencieusement.

— Si tous ces moricauds ne se ressemblaient pas, dit le maître à Paul, je jurerais que l'Indien que nous venons de voir apparaître comme un calfat sortant par l'écoulille, est un des fuyards de la montarie du Brésilien.

Le canot cependant avait repris le large, et dans le lointain on voyait la vigilinga qui arrivait lentement. Les deux Indiens, habitués à la navigation de cette côte, tantôt rasaient la terre pour entrer dans un courant, tantôt, au contraire, s'éloignaient du rivage. Par moments, l'embarcation penchait sur l'eau à chavirer. Profitant de tout,

le vieil Anloûio, selon le vent qui soufflait par brises inégales, bordait ou choquait l'écoute ponr presser encore la course du canot. Tous deux consultaient la mer, le vent, rhorizon, et leurs yeux noirs, perçants, pleins de vie et d'intelligence, semblaient briller d'un désir indicible d'arriver.

Avant la fin du jour les quatre hommes étaient à bord de la Caroline. Paul expliqua rapidement au capitaine et à madame Cerny ce qui s'élait passé, tandis que le maître faisait interroger les Indiens par l'un des Brésiliens.

Mais ni l'un ni l'autre ne voulurent répondre.

— Alors, pourquoi êtes-vous venus ici? leur dit le jeune Brésilien avec impatience.

— Ce n'est pas pour des Portugais comme toi, dit enfin l'Indien ; c'est pour l'étranger blanc, qui a guéri Juan, le lils. L'étranger était prisonnier! je suis venu.

— Qui t'a dit queMontfort fût prisonnier?

— • Que t'importe? tu n'es pas son ami; tu ne le cherches pas.

— Tu ne veux pas conduire ces étrangers à la fazenda du major?

— Que t'importe? conduis-les, toi! C'est un homme de ta terre, méchant comme toi, qui a fait Je mal.

— Brute, dit le jeune Brésilien.

Mais l'Indien reprit d'une voix calme:

— Antonio n'est pas brute; il aime le blanc Henri ; il ne s'importe pas des autres. Cette nuit, le blanc reviendra. Le vieil Antonio ira avec lui si le blanc lèvent. Portugais, dis cela à tous, car Antonio ne répondra plus.

Et les deux hommes allèrent s'asseoir à l'extrémité de la dunette où ils se mirent à fumer sans s'occuper de personne.

Le capitaine, Paul et quelques passagers se consultèrent sur la marche à suivre. Le jour touchait à son déclin, les Indiens ne voulaient rien faire avant le retour de Montforty et le capitaine connaissait l'obstination de leur race. On résolut d'attendre patiemment l'arrivée du jeune homme.

Bientôt la vigilinga parut, amenant les matelots et la famille des deux Indiens. Ces derniers descendirent dans leur bateau. Les Brésiliens voulaient les retenir à bord, mais le capitaine s'y opposa.

— A quoi bon ? dit-il. Us sont venus librement, et nous n'obtiendrons rien d'eux par la violence.

A peine dans leur canot, les deux hommes s'en furent à l'arriére et s'étendirent sur les planches, tandis que les femmes allumaient du feu sur une grande écaille de tortue pleine de terre,, et préparaient tout pour le souper.

Cependant le bruit de l'emprisonnement de Montfort» colporté par le Brésilien interprète, se répandit sur le navire et arriva rapidement jusqu'à madame Cerny. La malheureuse femme, en voyant Paul revenir sans sa flilr, forcée d'ajourner ses espoirs et de rester face à face avec ses transes maternelles, s'était retirée dans sa chambre pour pleurer sans être troublée. Mais le bruit des voix des passagers pénétrait dans sa cabine par les claires-voies, et le nom de Montfort, répété dans le carré à plusieurs reprises, arriva jusqu'à ses oreilles. Elle écouta.

M. Vulgar racontait d'une voix effarée les réponses de l'Indien, son silence obstiné, et la captivité de Montfort.

— Lui aussi ! murmura-t-elle. Enlevés ensemble. Oh ! je veux savoir ! et , dans l'emportement de ses douleurs , elle monta sur la dunette et pria Paul de la conduire jusque dans le bateau des Indiens.

t9Q L'AflfAZONB

~ A quoi boD ! lui dii-il : ils ne vous compr^droDt pas ; Yous ailes souffrir, et voiià tout.

-^ Paul » je le désire. Il me semble qae je saurai faire parler ces hommes. Je sois mère et voos n'éte&«* que mon fils» lui dit-elle en lai prenant le bras«

Madame Cerny parlait l'italien comme une Florentine, et, depuis son arrivée à bord, elle étudiait chaque jour le portugais» Elle descendit dans le grand canot, et de là monta sur la vigilingai en priant Paul de la laisser seule.

Les deux Indiens se soulevèrent devant cette blanche aux yeux fatigués de larmes, vêtue de deuil, pâle, digne.

Les Indiennes laissèrent le feu de l'avant et vinrent près d'elle. Il y a id-bas, entre toutes les mères, une communion d'amour maternel qui les unit pour le salut de leurs enfants !

— Amigos, dit la veuve aux deux hommes, je suis mère ; ditos-moi où est ma fille.

Les Indiens ne répondirent pas. Cependant le plus jeune, Pedro, était visiblement ému.

— Amigos , repiit-ell6 de cette voix douce et caressante qui, chaque fois qu'elle parlait, faisait tressaillir Montfort jusqu'au fond du coeur, — amigos I pourquoi ne voulez*vous pas dire & la mère où est sa fille ?

-^ Tu es femme d'Henri ? dit enfin le vieil Indien.

— Non» répondit^elle m rougissant à travers sa douleur.

— Je ne sais rien, reprit Antonio.

— Pai , dit l'Indienne en portugais : esta fcrmosa a branca. -^ Père, la blanche est belle : die est amie du blanc. Elle ne trahira pas^

Pendant une diemi-minute, Tlndien regarda madanne Cerny jusqu'au fond des yeux ; enfin il lui dit :

— Femme, que veux-tu d'Anlouio? Parle avec des paroles brèves, je le comprendrai.

— La mère demande sa Qlle.

— Mes hommes ont vu passer dans la prairie deux femmes à cheval» emmenées par des vaqaeiros. Elles al laient vers Vacca : par là, fit-il en montrant le nord. Je ne sais rien de plus.

— Etlui,Montfort?

— Qui est Montfort ? Est-ce Henri?

— Oui^ Henri I dit-elle si bas que l'Indien seul put l'entendre.

— Henri est parla, fit Antonio en indiquant le couchant.

— Ils ne sont donc pas captifs ensemble? murmurat-elle. Et pour une seconde , la mèi^e s'effaçant devant lu femme, un éclair, une lueur de joie douloureuse passa dans le regard de Clémence.

— Non, reprit l'Indien. C'est le fils de nègre qui Ta pris. Ils Tout attaché sur un cheval pour le faire souffrir. Mes hommes courent dans la prairie. Tu le reverras bientôt

— Pourras-tu sauver ma fille ?

— Si le blanc veut, nous irons. Le major a peur des guerriers de ta nation. Mais ne dis rien sur ton canot. Il y a des Portugais, les hommes qui ont pris la fille sont Portugais aussi : nation mauvaise, qui fait souffrir les In-

: diens. Pour le blanc, ferme la bouche.

Puis il s'étendit à nouveau dans son bateau. L'Indienne conduisit madame Cerny à J'avaot de la vigilinga, où son fils dormait bercé dans un hamac en filet. Elle prit l'enfant et le montra à la blanche. ' — Il est sauvé, dit-elle ; ta fille aussi sera sauvée. An-

tonio le pore est puissant. Il raimc, parce que tu aimes le blanc. Va, minha senhora, dors d'un heureux sommeil

— Oh! je vous remercie, dit Clémence; vous êtes bonne comme un ange.

Puis des larmes sans sanglots vinrent mouiller ses yeux. Elle prit Tenfant et l'embrassa au front en regardant la mère, après quoi elle appela Paul, qui l'attendait sur le banc de sable , et l'Indienne Taida pour descendre près de lui.

Avant de remonter à bord, Paul lui dit :

— Avéz-vous réussi, mère?

— Oui, lui dit-elle ; et quand elle eut raconté au jeune homme tout ce que lui avaient dit les Indiens, elle ajouta: — Les paroles de cette pauvre Indienne sont bien peu de chose, mais elles m'ont rendu confiance.

Tous deux remontèrent sur le pont. Paul , sur l'invitation de madame Cerny, entra dans la cabine de M. Sharp pour lui répéter sans témoins les paroles d'Antonio. Mais le jeune homme avait gardé toutes ses craintes ; le sort de son ami ajoutait encore à ses douleurs. Le capitaine voulut lui faire reprendre confiance.

— Je ne puis, dit-il; j'ai de tristes pressentiments. Comme les femmes sont heureuses ! Quatre mots d'un pauvre Indien ont suffi pour rendre l'espoir à la mère d'Henriette !

— C'est vrai, reprit le vieux ma! in ; mais Dieu a bien fait de les faire ainsi ; car elles aiment tant , quand elles aiment, qu'elles mourraient sous des douleurs sans espoir. Croyez-moi, mon cher enfant, faites comme elle : espérez.

Le» pris«BBi«rc« ci le» Taqoeirc». — Ei^ajoapa el l'aMoor eu eafaïc JoBathaB* — Eie« servKeoni en

Un regard offensé, voas le savez, madame. Change deux yeux d*azur en deux éclairs de flamme.

A. DB Musset.

Tandis que des défenseurs nouveaux couraient le désert pour Montfort, suscités par la main ignorante d'un pauvre enfant sauvé, les deux passagères enlevées» par les bandits marchaient à leur destinée à travers des émotions et des chemins divers.

Jonathan , ainsi que nous l'avons vu, n'avait voulu laisser à personne le soin d'emporter la blanche qu'il convoitait, n était monté à cheval sans quitter la jeune fille, la soutenant d'un seul bras, comme une enfant porte sa poupée ; puis, d'un coup de couteau , tranchant la courroie qui retenait sa monture, il était parti à travers la prairie, suivi des bandits gardiens de madame Miiliner.

Henriette était toujours évanouie ; la marchande poussait des cris perçant^ , mais infructueux.

Sans s'occuper d'autre chose que de fuir avec leurs proies , les vaqueiros , pressant leurs chevaux de la bride et des talons, s'étaient rapidement mis hors de portée des autres passagers de la Caroline. Alors seulement, ralentissant leur course à travers la savanci ils avaient enlevé

i 94 l'amazOx\£

les courroies qui attachaient les bouches de leurs montures et réglé leur fuile.

La marchande, comprenant enfin la fatigante inutililc de ses cris, avait cessé de crier et se bornait à cribler d'invectives son ravisseur impassible. Le vieuxVaqueiro n'écoutait même pas ; quand les frêles efforts que sa victime faisait pour échapper lui devenaient importuns, il la serrait légèrement contre lui-même, pour lui montrer qu'il Tétoufferait s'il lui plaisait, comme fait un jeune chat jouant avec une proie vivante ; mais il cessait presque aussitôt la pression de son bras tout-puissant. Madame Milliner essaya des prières; tout ce qu'elle savait de phrases touchantes, elle les débita, grossies de larmes, au bandit silencieux. Soit que les sanglots suppliants de la passagère aient eu plus d'empire sur le vieux vaqueiro, soit plutôt qu'il voulût adoucir la douleur d'une femme destinée à son maître, il fit de son mieux pour la rassurer, et lui répéta à plusieurs reprises :

— Senhora branca, nous ne voulons pas vous faire de mal. Nous allons chez le major.

Bientôt, quoique sans comprendre les paroles du bandit, la marchande se rassura et prit son sort en patience. Elle s'installa du moins, mal qu'elle put au bras de son ravisseur, afin d'être moins secouée par le trot du cheval. Et, — ceci n'est qu'une supposition, — il nous parait probable que son imagination, splendidement ornée de romans et d'aventures merveilleuses, finit par rêver au bout de renlèvemcnl un prince brésilien et des palais, car la figure de dame Sémiramis se rasséréna peu à peu ; son regai'd s'arrêta, calmé, si*r son sauvage cavalier, et on put voir comme des épanouissements d'espérance passer sur son visage rajeuni.

Quant à mademoiselle Cerny, son évanouissement prolongé inquiétait Jonathan ; il y avait plusieurs minutes que les bandits poursuivaient leur course, et la jeune fille ne donnait pas signe de vie. Il cliercha du regard à travers la savane un endroit où Therbe plus verte lui annonçait un marais, et appelant Tun des vaqueiros qui le suivaient, il dirigea son cheval de ce côté. Là il fit arrêter son compagnon et loi confia son précieux dépôt en le chargeant d'étendre la jeune fille à terre, Lui-même descendit de cheval, prit de Teau dans ses larges mains el aspergea doucement le visage de la Manche. Henriette revint presque aussitôt à elle-même, et voyant Taffreuse figure du mulâtre agenouillé au-dessus d*elfe, elle referma las yeux en poussant un cri plaintif. Jonathan recommença son aspersion^ en murmurant les plus douces paroles qu'il put trouver, et chaque fois que le regard effrayé de la jeune fille rencontrait le sien, il souriait de son meilleur sourire, en montrant ses dents blanches, qui s'étalaient brillantes de Tune à l'autre de ses deux oreilles.

Henriette, revenue pou à peu à sa situation, se prit à pleurer par sanglots en demandant sa mère. Vainement Jonathan prenait les poses les plus respectueuses et jurait de ses tendresses indicibles, l'enfant continuait de pleurer sans rien entendre. Enfin, après l'avoir suppliée longtemps en vain, Jonathan fit signe à l'autre vaqueiro,^et tous deux prenant rapidement la jeune fille, la replacèrent sur le cheval du mulâtre; puis, pendant que son compagnon la maintenait assise sur la selle, il remonta lui-môme et repartit. Sentant l'inutilité d'une lutte, et craignant d'irriter les bandits, Henriette ne fit pas d'efforts pour résister. Bientôt à bout de douleur et d'effroi, elle se caUna et réfiëchit. Elle comprit à la voix de Jonathan et aux prëcau*

lions qu'il prenait autour d'elle, qu'il n'en voulait pas à | ses jours; puis sentant sa force féminine sur cette nature hideuse, mais inclinée devant elle, elle attendit Tavenir avec moins d'effroi, confiante dans les efforts certains de ses amis de la Caroline.

Quant à Jonathan, il multipliait ses soins ; évitant les flaques d'eau qui pouvaient souiller la robe traînante de sa prisonnière ; l'aidant par intervalles à ramener sur son visage le capuchon qu'elle portait au moment de l'enlèvement, et qu'il lui avait soigneusement conservé; choisissant la route de son cheval et le forçant à garder le pas relevé, pour éviter les secousses du |rot; il avait pour elle autant d'égards qu'en dut avoir au temps Jadis Bois-Guilbert enlevant Rebecca. Au bout d'une demi-heure déroute environ, croyant s'apercevoir que l'allure sauvage de son compagnon de route, çafuze comme lui, effrayait la blanche, il lui donna l'ordre de marcher derrière lui. Puis, comme il voulait déposer la jeune fille dans sa case, à l'abri des poursuites des passagers et des tentatives possibles du major lui-même, il enjoignit bientôt à cet homme de rejoindre les vaqueiros qui conduisaient l'autre passagère, et de leur dire qu'il irait les retrouver à Vacca, où ces derniers menaient madame Milliner. Le vaqueiro, désireux de partager la récompense qu'il attendait du major pour son expédition fructueuse, pressa la course de son cheval, et rejoignit bientôt les bandits qui emmenaient la marchande.

Jonathan poursuivit sa route seul avec Henriette, et se dirigea vers son ajoupa, situé à quelques lieues de la fazenda du major, dans Tintérieur de llle.

Après trois heures de course environ, il arriva enfin sur Tan des affluents du Cambu, celte même rivière où nous

avons vu Monlfort emporté par son cheval. Pendant quelque temps il côtoya le fleuve qui coulait à travers la savane, tantôt bordé de roseaux» tantôt caché sous des mi* mosas et des bananiers abandonnés. Des chevaux demisauvages qui appartenaient au major erraient librement autour de la rivière, paissant l'herbe épaisse de ses rives. De loin en loin, on voyait sur les deux bords du fleuve, couchés ou marchant dans les roseaux, des troupeaux de bêtes à cornes, petites, rouges, qui regardaient passer le mulâtre sans s'inquiéter. Enfin, Jonathan dirigea son che« val vers un bosquet d'arbres plus toufl'u que les autres, et qui s'étendait sur la savane, entouré de toutes parts d'un marais plein de grandes herbes. Aux bords du marais, le cafuze donna un coup de sifflet aigu et prolongé ; puis, lançant son cheval dans l'eau, il arriva rapidement sur la terre haute, au pied des arbres. Bientôt la jeune fille vit arriver une barque plate, large, couverte d'un toit de feuilles encore vertes, et conduite par un jeune nègre.

Le canot toucha la terre, et l'esclave vint recevoir la jeune fille deâ mains de Jonathan. Puis ce dernier descendit de cheval, prit dans la montarie deux ou trois bananes et les apporta à mademoiselle Cerny, qui s'était assise, brisée de sa douleur et de sa longue course sous le soleil. Elle les prit et, dans la soif qui la dévorait, porta l'une d'elles à ses lèvres. Mais elle la rejeta presque aussitôt, dégoûtée par l'amertume de l'écorce que, dans son ignorance, elle n'avait point enlevée. Le mulâtre sourit, et retirant lui-même la peau d'une banane, il lui présenta un morceau dépouillé. La chair pâteuse et sucrée du fruit tropical calma la soif de la jeune fille et lai rendit un peu de force.

Le nègre, pendant ce temps, avait retiré la selle et la

bride du cheval, de son maître, et porlë le tout dans la montarie. L'animal rentra dans Teau, se prit à boire i longs traits, puis disparut dans les hautes herbes. Le mu lâtre, toujours respectueux, ût monter sa prisonnière dans le canot en lui faisant signe de s'asseoir sur des feuilles de palmier amoncelées sous le toit; puis lui-môme se mil nu gouvernail, tandis que son nègre, prenant la pagaie, poussa le bateau vers le milieu du fleuve, où Teau coulait lilne d'herbes et de roseaux.

Presque aussitôt Tajoupa de Jonathan apparut de laul;'* côté de la rivière, à moitié enseveli dans un bois de baiî iniers, aux larges feuilles soyeuses et vertes. La monta; î s'arrêta au pied d'une peiite plage soigneusement découverte d'herbes; le mulâtre aida la jeune fille à descendre, et la conduisit jusqu'à sa case.

C'était une maison de nègre, haute de dix à douze pieds environ, en feuilles jaunies, ressemblant au toit de chaume d'une chaumière de Beauce; située sur un petit monticule au milieu de la savane, elle était protégée, d'un côté, par des bananiers, de l'autre, par un bois d'acacias naturels ; on apercevait sur les derrières un grand champ de manioc étendant ses tiges grêles, et quelques ananas, à moitié mûrs, qui sortaient du sol, sous leurs feuilles vertes. Des troncs d'arbres encore debout, brûlés à trois pieds de terre, s'élevaient sur le devant de Tajoupa, chargés de brides et de selles de cheval en peaux de bœuf; quelques peaux entières, étendues sur le sol par des piquets fichés en terre, séchaient au soleil. Une palissade faite d'arbres coupés et juxtaposés entourait le bois de bananiers et un assez grand espace de terre défrichée. On voyait courir dans cet enclos quelques poules maigres, petites, aux plumes comme frisées, qui picoraient tristement la terre nue, ou dormaient

à Tombre des arbres. Cà et là, autour de la cabane, des écailles de tortues et des ossements de bestiaux gisaient h terre, débris de festins oubliés, blanchis par le temps.

Le mulâlre fit signe à la jeune fille d'entrisr dans sa cabane dont la porte était ouverte; elle entra. Un hamac en coton régnait d*un bout à Tautre de la chambre ; il n'y avait pas d'autres meubles. Deux ou trois fusils à pierre et des couteaux de vaqueiro pendaient aux murs de feuilles de Tajoupa. Une caisse peinte en vert, soigneusement fermée au cadenas, était à terre au pied du hamac. Par une porte en paille entr'ouverte, on voyait dans une pièce voisine, à terre et pêle-mêle, des plats et des pots de faïence, placés sans ordre autour d'un feu mal éleint; celte partie de la cabane, au contraire de la première, était sans murs, reposant sur des baliveaux auxquels trois ou quatre hamacs étaient accrochés.

Jonathan montra silencieusement à la jeune fille le hamac en'fX)ton. Elle s'assit.

— La case est à la blanche, dit le mulâtre, La maison de Jonathan n'est pas belle , mais bientôt nous partirons pour le Para, et la blanche aura une belle case et de belles jupes en soie, et des gros colliers à grains d'or, car Jonathan a de l'argent.

Et le cafuze, prenant dans un des murs de la cabane une clef qui y était cachée, ouvrit le coffre, et sortit un grand sac en cuir; puis, tout en dardant sur la blanche un regard plein d'orgueil, il fit ruisseler devant ses pieds, à bruits métalliques, un flot de pièces de toutes natiais. Jupiter, inondant Danaé, versait sa pluie d'or à bruits ïï^oins tentateurs. La jeune fille resta silencieuse. Alors le mulâtre prit au milieurdes pièces un papier blanc, soigueusement plié ; il en tira deux ou trois colliers de grains

SOO l'amazone

d'or ronds façonnés au Porlugal, et les jeta dans le hamac à côté d'Henriette.

— C'est le présent d'amour de Jonathan , lai dit-il , et il s'avança vers elle, comme pour se faire remercier du gage de son affection. Mais mademoiselle Gerny se leva, dédaigneuse, et fit un pas vers l'entrée de la cabane.

— N'aie pas peur, n'aie pas peur, petite blanche , reprit le mulâtre ; Jonathan ne veut pas t'offenser. Puis il ajouta entre ses dents : — Ces blanches sont fières. Et il resserra son or et ses colliers en grommelant à demi-voix les désappointements de son cœur.

Après quoi il lui fit signe de s'asseoir de nouveau dans le hamac. Elle revint. Presque aussitôt le nègre apporta devant elle une espèce d'escabeau en bois, sur lequel était un grand plat fêlé, contenant un poulet élique froid et à demi brûlé, entouré de morceaux de viande grillés.

— Pourquoi la femme ne vient- elle point servir la blanche? Ne m'a-t-elle pas entendu revenir? dit Jonathan à son nègre.

— La mère du senhor est sous les bananiers.

— Dis-lui de venir.

Une négresse entre deux âges, aux cheveux crépus, aux yeux brillants, noirs comme l'ébëne, n'ayant pour tout vêtement qu'une jupe de coton rougeâtre qui commençait à la ceinture et Unissait au-dessous du genou, entra presque aussitôt.

— Pourquoi n'es-tu pas vêtue pour recevoir la blanche? lui dit le cafuze, et pourquoi ne viens - tu pas la servir? La blanche de Jonathan est maîtresse dans la case de Jonathan. Habille-toi et reviens, je le veux.

La négresse répondit simplement :

— J'y vais, et sortit.

Le nègre, pendant ee temps, apporta de la farine de manioc sur un plat , une fourchette en fer à manche d'os et un couteau.

-^ Mange, minha branca, dit Jonathan en prenant un doux sourire; et coupant le poulet en deux parties, il en mit une moitié devant elle, et s'assit à terre à ses pieds.

Henriette, terrifiée d'abord, reprenait courage peu à peu ; et se disîinl qu'elle se tuerait plutôt que d'apparte* nir à ce monstre, dont elle devinait l'amour, elle résolut cependant de lui échapper par son amour même. Si jeune qu'elle soit, toute femme devine vite les secrets d'un cœur plein d'elle, et puise dans son pouvoir même des ressources infinies. Décidée à la lutte , et prenant son courage dans la passion de Jonathan , elle lui fit signe de s'éloigner d'elle pour la laisser manger. Le mulâtre prit la moitié du poulet qu'il avait coupé, remplit de farine une assiette, et fut s'asseoir à terre en face d'elle, mais à distance. La jeune fille mangea quelques bribes du poulet.

La négresse revint bientôt en robe blanche et décolletée , avec de grosses boucles d'oreilles d'or ou de cuivre doré, un collier et des bracelets de grains d'or, les bras et les pieds nus.

Elle se plaça debout auprès d'Henriette , et la regarda de cet air gourmé que prend la gouvernante d'un vieux garçon en voyant arriver chez son maître une femme quelle qu'elle soit, et surtout une femme jeune et belle.

Rassurée par la présence de la négresse, et voulant essayer de se faire entendre, Henriette se tourna vers elle et lui dit en italien :

— De l'eau, s'il vous plaît.

La négresse fit signe qu'elle ne comprenait pas.

30B l'amazonc

— N*cntcnd8-lii pas que la blanche vent de l'eau? dit le mulâtre. Va chercher de l'eau, et sers le flacon de vin et le gobelet d'argent pour la femme de Jonathan.

La négresse ouvrit la caisse verte, y prit le gobelet et le flacon , ie mit sur Tescabeau, et demanda de Teau au nôgre, qui apporta bientôt une calebasse pleine et un coui; puis elle versa à boire à la jeune flUe ; mais en lui tendant le coui, elle fit tomber à dessein une partie de son contenu sur les genoux d'Henriette, qui se leva vivement pour secouer l'eau.

Jonathan se dressa de terre l'œil farouche, et venant vers sa mère, il la frappa au visage d'tm revers de main, en disant :

— Je te battrai à te tuer, si tu ne la sers pas comme elle voudra. Souviens-toi ! tu vas lui donner tes colliers et tes bracelets d'or ; c'est la blanche et non toi qui doit les porter, car tu es la servante»

La négresse, sans mot dire, détacha ses bracelets, et les tendit à la jeune fille. Celle-ci les refasa en disant ;

-«-6ardez*les, madame, je n*en veux pas. Elle ne savait pas encore la nature des liens qui unissaient le mulâtre à cotte femme, mais elle devinait l'humiliation de la servanle offensée et ne voulait pas se faire une ennemie. La négresse remit ses bracelets ; Jonathan lui dit durement :

-«*- Serre-les dans le coffre; si la blanche n'en veut pas aujourd'hui, elle en voudra demain.

La négresse obéit, puis elle enleva tout ce qui avait sei'vi au repas, et sortit de la chambre. Le mulâtre se leva et se rapprocha d'Henriette. Bfais la jeune fille quitta le luimac comme la première fois, et prenant un gestç iia^ pôrieux, lui dit en italien :

— Je veux dormir, laisse-moi sfule.

— C'est Vrai, dit-il sans comprendre; Jonathan est souillé de la poussière de la savane, Jonathan va s*habil« 1er.

Il ferma soigneusement les deux portes de la chambre, [irit le coffre vert et sortit. La pièce n'était plus éclairée que par de faibles rayons de lumière, qui passaient à travers les feuilles mal jointes des murs et du toit de Tajoupa, mais on y voyait assez pour distinguer toute chose.

Henriette s'étendit un peu dans le hamac, puis se sen* tvA épuisée de fatigue, et craignant de s'endormir, elle promena ses yeux autour d'elle pour chasser le sommeil ; apercevant un des grands couteaux de vaqueiro qui pendait dans sa gaîne de cuir, accroché à Tune des parois de la cabane, elle se leva, le prit et le mit à côté d'elle dans le hamac. Le courage de la jeune fille grandissait d'inslant en instant. Les situations font naître la force chez les uns, la faiblesse chez les autres ; et l'enfant timide qui n'avait jamais quitté sa mère, qui naguère encore tremblait d'effroi devant un chien passant près d'elle, puisait dans son isolement le courage de lutter au besoin contre ce p;éant monstrueux.

A demi étendue dans le hamac, elle rêvait aux moyeni^ d'échapper au mulâtre ou de faire avertir ses amis, lorsque la porte s'ouvrit à nouveau, et Jonathan entra.

Il portait un habit, un gilet de satin et un pantalon noirs splendidement neufs, une chemise blanche brodée, une cravate blanche à grands bouts pendants et brodés. Iq flot de pommade odorante coulait de ses cheveux jusque sur son front. Ses grands pieds sans bas, plus larges encore que ceux de M. Vulgar, se tourmentaient de douleur dans des souliers vernis à larges rosettes. U avait, sous ces vêtements somptueux, un air vainqueur à

rendre jaloux tous les garçons de noces des barrières, de Belleville à Bercy. En toute antre occasion , la jeune et moqueuse enfant du vieux faubourg eût accueilli sa venue par un immense éclat de rire; mais il n'y avait point à rire, vraiment.

Le mulâtre ferma la porte avec soin, et s'approcha du hamac en disant :

— Maintenant, belle blanche, je suis digne de toi, — laisse-moi te parler d'amour, et il s'assit sur l'escabeau.

Elle comprit ses paroles à ses yeux plus encore qu'à sa voix, et se dressa hautaine.

— Va-t'en! lui dit-elle.

— Pourquoi? fit le mulâtre, dont la figure prit un étonnement; maintenant, ne suis-je pas vêtu comme un blanc et digne de toi, blanche? Écoute-moi.

Et en disant ces mots il se rapprocha de la jeune fille à la toucher.

Mais elle fit un bond de gazelle effarée et passa de l'autre côté du hamac ; puis , plongeant le bras dans les plis du tissu , elle saisit le couteau qu'elle y avait mis , et se tournant vers le cafuze , en lui montrant son arme , elle lui dit :

— Si tu approches, je te tue... Va-t'en !...

Il la regarda quelques secondes, étonné de son peu de succès, puis lui dit d'une voix qui s'assourdissait peu à t peu sous le dépit et la colère :

— Alors tu refuses l'amour de Jonathan !... Tu veux tuer Jonathan qui t'a donné des colliers, sa case, et sa mère pour esclave I

— Va-t'en I... va-t'en! lui dit-elle brièvement : puis sentant la terreur la gagner, frissonnant sous ce regard fauve qui s'injectait de sang, elle recula jusqu'au mur de

la cabane en présentant toujours au bandit la pointe de son arme.

Il la regarda et parut hésiter à se jeter sur elle, mais Tarme était là, brillante, et la jeune fille, grandie sous Teffroi, semblait prête à s'en servir. Jonathan était féroce, mais lâche.

— Ah ! dit-il à la fin, branca d'o demonio, Jonathan se conduit avec toi comme un parfait blanc, — et lu fais mépris de son amour ! — Jonathan va te traiter comme une esclave rebelle, et tu seras la femme de Jonathan.

H ferma la porte et sortit. La jeune fille essaya d'ouvrir l'entrée qui donnait dans la parlie ouverte de la case, afin d'implorer l'appui de la négresse, mais la porte était fermée extérieurement. Presque aussitôt le mulâtre rentra, il avait ôté son habit et ses souliers pour avoir les mouvements libres et tenait à la main l'infernal laço.

En le voyant entrer, Henriette, folle d'effroi, s'accula de nouveau contre le mur de la cabane, en lui présentant toujours l'arme qui l'avait effrayé ; sans s'occuper d'elle, le cafuze rassembla soigneusement les lanières de son laço, tout en répétant sans cesse :

— Espéra, espéra, branca d'o demonio. Attends, attends, blanche du démon.

Mais, au même moment, l'une des portes de la chambre s'ouvrit, et la négresse, encore parée de sa robe blanche, parut sur le seuil de la cabane.

— Hors d'ici, femme ! dit le mulâtre d'une voix farouche.

La jeune fille se précipita vers cette lueur de salut ; mais la négresse la repoussa si durement qu'elle serait tombée, sans les cordes du hamac auxquelles elle réussit à se retenir.

La mégère , sans regarder Heïirietle , s'avança bravement en face de son fils, et lui dit :

— Pendant que JonathanT perd ici son temps et se fait dédaigner par la blanche, les vaqueiros pillent le navire, et Jonathan n*aura rien, ni bétail, ni pièces d'or, ni colliers de France.

Le mulâtre, sans quitter son laço, regarda sa mère.

La négresse reprit d'une voix vibrante :

*— Le flls est-il devenu insensé, qu'il laisse perdre tout cela pour une blanche son esclave? Qu'il aille au navire échoué ; sa mère, pendant ce temps , donnera le parica à la jeune fille , et quand Jonathan reviendra cette nuit les mains chargées d'or et de butin , il trouvera la blanche pleine d'amour pour luL Le parica vaut mieux que le laçol

Le cafuze laissa tomber ses lanières tout en disant, avec cette mobilité de passion qu'ont les gens de couleur :

— La femme a raison, le parica vaut mieux, et ce docteur rapace, et Carneirô, et les autres, ne laisseraient rien à Jonathan. J'y vais. Femme, parle à la jeune fille, dispose-la pour ton fils, fais-lui boire le philtre d'amour, et je te rendrai tes oolliers d'or. Le vaisseau français doit en avoir à plein, pour donner à la blanche.

Puis» sortant rapidement, il donna l'ordre au nègre de prendre un cheval, quitta les restes de ses vêtements de fiancé, et se^dirigea vers le campo pour presser la saisie du cheval. Dans un grand champ palissade, de cent mètres carrés environ, et situé derrière les maniocs, quatre ou cinq chevaux couraient efiarés, poursuivis par le nègre, qui ne tarda pas à prendre au laço le cheval de tête, et l'amena tout frémissant au mulâtre. En une minute, l'animal fut sellé et bridé. Jonathan rentra prendre son cou-

teau qu'il avait laissé dans la cabane ; il regarda Henriette pendant une seconde. La jeune iille, à sa vue» se leva du hamac; mais il repartit en disant :

— Je serai ici avant le jour. La mère a raison.

Il sauta en selle, et. pressant le cheval sous ses talons nerveux, disparut bientôt à travers la savane, courant vers Yacca, la fazenda du major*

Le bruit du galop de son cheval s'était effacé depuis longtemps déjà, et la jeune fille écoutait toujours, doutant encore du brusque départ du mulâtre. La poi te cept ndant était ouverte. Enfin, elle se leva et sortit ; mais la négresse arriva vers elle.

— Blanche, lui dit-elle, tu dédaignes le fils de la négresse, et tu veux fuir. Sauve-toi si tu veux.' Je ne me donnerai pas la peine de t'enfermer. Où pourrais-tu allei? Reste ici et attends. Jonathan est un des riches de File après le major. Il vaut bien les blancs.

Henriette ne comprit qu'imparfaitement les paroles de la vieille femme et ne répondit pas. Elle voulut faire quelques pas et gagner l'ombre des bananiers ; mais elle sentit ses jambes manquer sous elle, et fut obligée de s'appuyer sur un des troncs d'arbres brûlés qui environnaient l'ajoupa. Le soleil et l'épuisement lui donnaient le vertige. Alors chancelante , les yeux perdus, brisée de fatigues et d'érïft)tions, la jeune fille rentra dans la cabane et se prit à pleurer. Va, pleure, pauvre enfant 1 les larmes sont les rosées des souffrances. Heureux ceux qui peuvent pleurer I

La négresse, cependant, allait et venait dans la case, comme si l'étrangère n'avait pas été là. Au bout d'une heure environ, elle arriva près de la jeune fille, qui s'était assoupie sous ses douleurs, et lui présenta une tasse en disant :

— La blanche veut-elle du café avec du sucre? Elle puisera du courage dans cette boisson.

Henriette prit la coupe et but La négresse la regarda boire en silence, reprit la tasse, et retourna dans le taudis voisin de la pièce où reposait sa victime ; et si l'enfant, distraite par ses pensées, avait pu écouter, elle aurait entendu la mère de Jonathan murmurer :

— Dors, blanche maudite, dors ! j'ai broyé de mes mains le parica, et j'en ai mis double dose ; et cette nuit tu te réveilleras affolée d'amour, sans reconnaître personne; et le fils reviendra, et quand par toi lui sera né cet enfant blanc l'objet de ses rêves, la vieille Thérésa sait d'autres breuvages qui te feront sortir d'ici, mais morte! La mère de Jonathan n'a pas besoin de la blanche, pour élever le fils de son fils !

Elle parla longtemps à voix sourde et grommelante; car c'est le propre des vieilles négresses, de conter ainsi tout ce qui les occupe, en de longs monologues qu'elles murmurent en travaillant ; on dirait qu'elles ont besoin des échos de leur voix pour suivre les pensées qui germent dans leur esprit endormi.

Bientôt la jeune fille sentit le sommeil lui venir, sans qu'elle pensât même à s'en défendre, et son âme, partant joyeuse pour le pays des songes, s'en alla retrouver Paul, sa mère et tous ceux qu'elle aimait. Le parica bienfaisant et perfide agissait déjà sur cette frêle nature, palpitante de jeunesse et d'amour virginal.

Jonathan, cependant, courait vers Vacca de toute l'haleine de sa monture ; il voulait partager le prix de la blanche que menaient ses compagnons, et l'espoir du lucre irritant ses impatiences, il broyait son cheval sous lui, et le cheval dévorait la savane. Henriette était déjà

LES JtfÉTîS DE LÀ SAVANE 209

bien loin de ses pensées ; le cafuze, et surtout le nègre, sont ainsi faits qu'ils suivent rarement plus d'une passion à la fois; mais quand cette passion les saisit, ils oublient tout, et poursuivent son accomplissement sans s'inquiéter des moyens. Le but pour eux, rien que le but 1 II y a du taureau ou du bélier dans cette nature aux gros yeux ronds, au crâne épais, qui ne se bat qu'à coups de tête, qui ne pousse à la fois qu'une idée, et qui la suit fixe, unique, absolue, jusqu'au hasard d'une idée nouvelle : comme une planche garde en elle un clou cassé faisant rouille, inarrachable sans un clou nouveau pour chasser Tancien.

L'idée du lucre avait chassé l'idée d'amour, et le bandit marchait si vite qu'il arriva à Vacca longtemps avant la nuit. Le major n'était pas revenu ; madame Milliner et ses ravisseurs n'étaient pas encore arrivés à la fazènda. Jonathan respira.

La marchande, cependant, ne tarda pas à paraître. Elle fit une entrée triomphale. On vit s'arrêler devant la fizenda une grande monlarie à voiles, et l'un des vaqueil'os porta respectueusement la dame dîms la varanda même du major. La passagère ne paraissait pas avoir souffert de la route, et le calme de ses traits annonçait plus d'espoir que de crainte, plus d'orgueil satisfait que cic pudeur offensée. En effet, subjugués par ses grands airs (le châtelaine de comptoir, éblouis par son luxe de marchande de modes, les vaqueiros, sauf l'enlèvement, l'avaient traitée en souveraine. Ainsi que nous l'avons vu au commencement de ce chapitre, les bandits avaient tout d'abord fui dans la savane avec leur proie ; mais après une heure de course, pleinement rassurés sur le succès de leur fuite, séparés de Jonullian, ils avaient pris le bord de la mer cl

s'étaient arrêtés au sitio de l'un d'eux, situé en face de rile de Maçadas. Là, ils avaient offert des fruits et de la farine à leur prisonnière, l'avaient fait embarquer dans une montarie à voiles, et, laissant leurs chevaux à la garde de la savane > ils étaient montés avec elle dans le bateau.

La marchande arrivait donc à Vacca, la chevelure et les vêtements quelque peu dérangés par la course , mais reposée, attifée comme à l'instant de son enlèvement. En arrivant dans la varanda du major, les vaqueiros la firent asseoir dans un hamac; la dame, avisant sur une table un morceau de miroir oublié par une mulâtresse, le prit et répara le désordre de ses cheveux et de ses collerettes; puis elle demanda fièrement à parler au maître de la fazenda , à ce major vers lequel on la conduisait par force.

Un vieux nègre de Cayenne , sachant parler le créole français, arriva bientôt près d'elle, amené par un des vaqueiros, et prit respectueusement ses ordres, en lui disant que le major n'était pas encore revenu , mais qu'au nom de son maître, il plaçait la case à la disposition de sa seigneurie. La galanterie du major et son amour pour les Françaises étaient clioses connues : de plus, l'esclave ne pouvait trop vénérer une blanche aussi bien vêtue. Il offrit de lui faire préparer à manger. Elle accepta.

Comme cela se pratiquait et se pratique encore sur Marajo, le major avait tout un peuple de serviteurs et d'esclaves à sa fazoncla de Vacca. A peine l'arrivée de la passagère fut-elle connue dans toutes les parties de l'habitation» que des mulâtresses et des négresses, suivies d'un monde de négrillons de toutes teintes, s'empressèrent autour d'elle. Deux esclaves traînèrent devant elle une lourde table, qu'ils chargèrent de tout ce qu'on put trouver dans

LES MÉTIS DE LA SAVANE âH

la maison da major. Chacun apporta quelque chose à boire ou à manger : des viandes, des confitares, des fruits^ (lu tafia» de Tassahi, etc. Hommes et femmes, tous s'empressaient pour servir cette belle blanche aux airs superbes, couverte de soie, de bijoux et de boucles d'oreilles. Accroupies à terre comme des Orientaux prenant le café, toutes les femmes de la fazenda étaient là » regardant la dame avec des yeux ronds d'admiration, épiant ses moindres gestes, buvant ses paroles, s'extasiant sur cette princesse errante qui avait la main si couverte de bagues, qui ne mangeait pas avec ses doig<s et souriait avec tant de grâce. Sa toilette était bien quelque peu fanée par le voyage et sa figure par les automnes : la main blanche était osseuse et vulgaire : les gestes prétentieux; les sourires creusaient des rides : la chaîne d'or était du cuivre; mais les gens de couleur n'y regardent pas de si près, et là-bas tout ce qui reluit est de l'or. L'habit fai't l'homme : avec du galon, de la dorure et de la morgue, on mène en laisse un peuple entier d'admirateurs, et s'il poussait à l'idée d'un tambour-major de traverser certaines villes d'Amérique en grande tenue de parade, l'homme à la canne aurait plus de succès qu'Alexandre le Grand faisant entrée solennelle à Babylone.

La marchande était affamée, mais elle se remettait peu à peu ; la grasse chère qu'elle faisait lui rendait ses forces. Les admirations qui se lisaient dans les yeux de la négraille empressée autour d'elle lui montaient à la léte comme des fumées d'encens. Elle oubliait ses terreurs, ses fatigues, sa course en s'enivrant peu à peu de contentements et de légitimes espoirs. Son visage rayonnait de scintilles de vanité, de fulgurations d'orgueil, et par intervalles elle laissait tombei* sur ses admirateurs un re-

gard lout chargé de protection débonnaire et de félicité triompiiale : un de ces regards comme on en voit tomber da hautde ceslocati d'exposition publique, qui promènent an bois les subventionnées de l*amour.

Jonathan vint joindre ses admirations à celles de ses camarades; et en voyant la dame, il regrettait de n*avoir point choisi de préférence celle belle blanche aux allures de princesse, qui certes eût écoulé sans s'irriter le respectueux amour du riche cafuze. Mais la dame était sous la protection du major, et si hardi qu'il fût, Jonathan n'osait pas la soustraire à son maître. La passagère était désormais à l'abri des convoitises, eu tout au moins des atteintes de tons les chacals vulgaires qui lui faisaient cortège.

Le mulâtre, las d'admirer vainement et d'espérer le major, reporta sa pensée sur le navire échoué. Il avait appris en arrivant le départ du docteur pour Magoari. La crainte d'arriver trop tard s'empara de lui soudainement Il communiqua ses frayeurs aux autres vaqueiros, qui attendaient comme lui l'arrivée du fazender; et tous ensemble, altérés de pillage, prirent des chevaux dans le campo et partirent en hâte, entraînant encore avec eux quatre autres serviteurs ou esclaves du major. Ainsi on voit souvent, scus le ciel du Sud-Amérique, une nuée de corbeaux-urubus attendant, perchés sur la cime d'un arbre, l'instant où le chasseur va dépecer la proie qu'il rapporte; mais tout à coup Tun d'eux, le plus haut placé, aperçoit au lointain une proie nouvelle, ou plus rouge ou plus prête : il part, las d'attendre, oubliant le gibier qu'il guettait ; aussitôt toute la meule ailée s'envole et suit à grand bruit d'ailes, se pressant éperdue vers le but nouveau qui luit à ses appétits impatients.

Eia prairie. — Le relour. — Ciéiuence.

Ouvre les yenx, dirais-je, oh, ma seule lumière l Laisse-moi, l.iisse-iroi lire dms^tâ pacpièro

Ma vie et ton amour :

Ton regard languissant est plus ch^r à mon âme Que le premier rayon de la céleste flamme

Aux yeux privés du jour.

A. DE Lamabtine.

Au moment où des passions diverses entraînaient dan& un tourbillon rapide les habitants de Marajo et les passagers de la Caroline y Monlforl, ainsi que nous l'avons vu, gisait sur la prairie, meurtri, mais libre. — En reprenant ses souvenirs de la journée, les paroles du docteur mulâtre lui revinrent à la mémoire.

a Le navire, avait dit le misérable, sera cette nuit même la proie de mes gens, et déjà ses passagers sont ou vont êlre prisqpniers. »

Clémence, Paul, Henriette aux mains de ces bandits!

Il se leva et chercha sa route. Le capitaine lui avait montré, le matin même, le point de Tlle où le navire était échoué ; il regarda le soleil qui déclinait , et se plaçant pour ravoir à sa gauche, il marcha vers le sud-est, certain de ne se tromper qu'à peine. Il sentait ses reins comme brisés, ses jambes endolories, sa tête brûlante, mais il marchait cependant, domptant la douleur, soutenu par le désir de retrouver ses amis et de les secourir.

JM i l'amazonè

Il se rappelait l'instant où les vaqueiros l'avaient attaché; c'était vers dix heures du matin environ, et le déclin du soleil au moment présent indiquait deux heures après midi. Le cheval^n'avait pas dû marcher en droite ligne vers un des points cardinaux du désert; c'étaient trois ou quatre heures de course, dix, quinze lieues peut-être? mais Montfort avait confiance en sa force, et sentant grandir ses craintes, il hâtait sa marche. Cependant la savane monotone et solitaire lui semblait sans fin, il marchait ainsi depuis plus d'une heure et n'apercevait pas encore le fleuve qu'il avait dû traverser; sentant sa fatigue, il craignait de tomber avant d'arriver. Depuis longtemps il avait devant lui une sorte de colline , îlet d'arbres et de verdure qui dominait presque toute la prafirie; il précipita sa course et gravit la hauteur pour regarder sa route*

A mesure qu'il montait, ses yeux découvraient Thorizon sans bornes qui s'ouvrait devant lui, si vaste et si désert qu'il lui parut impossible à franchir. Il vit le fleuve suivant un large chemin de verdure à travers les herbes séchées et grisâtres de la savane , déroulant dans la prairie ses longs replis jaunes et tortueux qui miroitaient sous le soleil. On eût dit un long serpent roulant dans l'herbe par anneaux infinis, son corps ondulant aux écailles luisantes. Il vit à sa gauche et devant lui, dans le lointain, comme un champ mal planté d'arbres malvenus, qui couvraient l'espace à perte de vue : c'était par là qu'il avait dû venir! C'était par là qu'était Clémence! Puis il se retourna, et partout ailleurs il découvrit une plaine d'herbes fanées, grisâtres, brûlées par le soleil, mouchetées de plaques de verdure, comme des naufrages sur cet océan gris. De loin en loin, à larges espaces, une touffe de bois élevée, rare, unique et grêle dans la vaste

étendue, s'élevait sombre et fermant un point de l'horizon : son âme attristée les q]^ pour des ifs solitaires, marquant des tombeaux sur un champ de sépulture. Le soleil, brillant encore dans toute sa force, baignait sous sa lumière éclatante celte nature silencieuse et morne. Quelques oiseaux, des vautours noirs glissaient silencieusement dans les airs, montant vers le ciel par spirales infinies ! Rien de plus! De maisons, d'êtres humains, de traces de rhomme , nulle part 1 II sentit ses espoirs brisés , son cœur triste comme une tombe.

Ah I c'est que le désert aussi a ses heures sombres. Et celai qui s'y volt tombé, qui se voit là, sans guide, sans appui , sans personne , perdu dans l'immensité, seul sous la main de Dieu, celui-là se sent alors si misérable, que les désespoirs lui montent au cœur par bouffées, et qu'il faut avoir l'âme forte pour marcher encore et suivre sa route. Ceux-là qui railleront peut-être en lisant ces lignes, il faudrait les y voir I il faudrait les voir, accablés sous un soleil de feu , plongeant à tous yeux dans le désert sans fin ; écoutant sans rien entendre, rien que son propre bruit qui retombe sans échos ; rien, riep qu'uQ linpeul immense à plis sans issue!

Durant une minute, une minute entière, la désespérance le prit. Mais Clémence était là, captive peut-être, enchalpëe, balbutiant son nom, insultée par le bourreau même qui l'avait saisi lui-même, L'amour et la vengeance firent monter à ses tempes un vertige de sang; le courage lui revint. U descendit la colline en bon^i^sant; puis le sang-froid de la fureur prenant sa nature énergique, il régla ses pas et reprit sa marche à travers le prairie.

Cependant son pas lourd dévorait en vain la plaine ; U lai semblait n'avancer qu'à peine et marcher sous lui. le

soleil déclinait. L'impalience le brûlait, et par intervalles il fouillait du regard l'horizon de la savane en disant comme Richard :

A horse^ a horse^ mj kingdom for a borse.

« Un cheval, un cheval ! mon royaume pour un cheval 1 »

Et il se prenait à regretter sa monture indomptée, a Si je l'avais gardée» se disait-il, au lieu de me détacher sans penser à rien ! »

Car Thomme fut ainsi créé, que nulle joie pour luin*est parfaite, et que tôt ou tard son bonheur même, quel qu'il soit, fait germer dans son âme ou des regrets ou des tristesses. Impuissance d'assouvissement, débilité de nature, aspiration d*un monde meilleur? qui sait?

Enfin le fleuve apparut avec ses rives chargées de végétation. Mais les hautes herbes cachaient le cours de la rivière, et Montfort ne voulait pas se mettre à la nage, sans savoir et comme à l'aventure. Cependant, voyant les roseaux se prolonger toujours, il cherchait un endroit moins touffu pour entrer dans le marais et regarder, lorsqu'il entendit une voix qui criait en portugais :

— Senhor Henri, espère! Je vais à toi I

Il regarda dans les herbes sans rien découvrir, mit la main à son poignard et attendit.

Presque aussitôt l'avant d'une pirogue indienne , passant à travers les liges des roseaux , arriva en face de lui, conduite par un Indien. .

Il faut avoir passé par la solitude perdue de la savane pour savoir la joie que fait au cœur la vue d'un homme et sa voix libératrice.

— Entre dans la uba, dit l'Indien. Antonio le chef m'a envoyé vers loi.

Sans comprendre parfaitement ces paroles , Montfort comprit un ami, fit quelques pas à travers le marais et monta dans la pirogue.

— Si le senhor veut, dit l'Indien, là est la nourriture : et il montra au jeune homme, au fond du canot, un amas de feuilles qui recouvrait à demi du poisson salé et des bananes.

Mais, dominé par ridée d'arriver, Montfort lui dit en espagnol :

— Sais-tu où est Magoari, et veux-tu m'y conduire?

— Si, senhor.

— Alors, partons; je mangerai en route.

— Le senhor tient le temps : il n'est pas bon d'arriver avant la nuit pleine. *

— Viens-tu donc du navire? Sais-tu si d'autres comme moi ont été pris?

— Si, senhor, deux femmes.

— Quelles? quelles? Sais-tu?

— Une qui est vieille et porte de JJor : une qui est jenne.

Montfort ne chercha pas quelles pouvaient être les deux prisonnières; mais, appliquant tour à tour ces désignations à Qémence, il la comprit libre et respira. Alors seulement la curiosité lui vint.

— Qui t'envoie? dit-il à l'Indien.

— Antonio , le chef. Six comme moi te cherchent à cette heure. Je t'ai trouvé, je vais avertir les autres. Toi, mange.

— Partons, partons de suite, dit Montfort ; et il ajouta à demi-voix : — Je veux la voir et me sentir près d'elle.

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L'agitation flii jeune homme fit sourire l'Indien, qui reprit :

— N'aie pas crainte. Antonio veille. Tes ennemis ne sont qu'Urubus et fils d'Urubus : mange et dors en paix.

— Qu'est-ce que les Urubus? dit Montfort. L'Indien lé regarda d'un œil étonné; puis, crachant

à terre avec mépris : ^

— Les Urubus sofit les nègres. Vois-tu pas qu'ils sont noirs comme les corbeaux et qu'ils ont leur odeur?

Il fit silence une seconde; puis ses yeux devinrent brillants, ses sourcils se rejoignirent, et il ajouta :

— Les corbeaux puants ont insulté les Mundurucus. Un Urubu noir a tiré sur eux. Un faux blanc, flls d'Urubu, fils d'esclave, a fait ramer le chef. Les MutidurucUS s'appellent par la prairie. Blanc ♦ ami d'Anlohio, affile ton couteau ! le sang des corbeaux ftugira lasavânë.

Et l'Indien, les narines ouvertes, Tteil dilaté par la colère, semblait plonger dans l'horizon pour chercher des ennemis. Mais il reprit presque instantanément sa froide apparence, et, faisant signe à Montfort de rester dans le canot, il sauta su^ le rivage, s'avança de quelques pas, puis s'assit à terre au bord des herbes séchées.

Là , tirant du sac en filet qu'il portait à son dos un morceau de roseau creux, il le déboucha, y prit une pierre à fusil et un petit morceau de fer, posa sur la terre son roseau-briquet plein de vieux chiffons à demi brûlés, et battit le briquet au-dessus. Le feu prit d'un seul coup. Alors il secoua son bambou au-dessus des herbes sëchées qui partout formaient sur le sol, comme un lit de copeaux grisâtre, et, s'inclinant sur les parcelles enflammées, il souffla à pleins poumons. Le feu brilla, puis une flamme claire, subite, rapide, monta vers le ciel d'un seul jet et

s'étendit grandissante, embrasant tout autour d'elle. En une minute, Tincendie avait pris vingt pieds de savane et courait sur les herbes sèches en répandant des flots de fumée.

L'Indien revint vers la uba et dit h Montfort :

— Blanc, tu peux dormir; le Mundurucu ramera. D'autres vont venir : le feu parle.

Et en disant ces mots, il poussa le canot à travers les roseaux, laissant l'incendie courir en pétillant sur la prairie.

L'embarcation se dirigeait vers le milieu de la rivière; mais avant d'arriver aux grandes eaux qui coulaient librement et sans herbes, l'Indien prit sur la gauche Un chemin frayé dans les roseaux.

— Pourquoi ne vas-tu pas dans le milieu du fleuve? dit Montfort, nous irions plift vite.

— Les Urubus ont des yeux «ar la rivière, reprit l'Indien.

Et il continua sa route à travers les roseaux en pion* géant sa pagaie dans l'eau pleine d'herbes foulées. De loin en loin quelques canards, des sarcelles, des aigreUes s'envolaient à leur approche ou glissaient silencieusement , sous les roseaux. Montfort voulut adresser de nouvelles questions à son guide, mais ce dernier lui dit :

— Prends patience; Les voix s'entendent loin sur les eaux.

Ils marchèrent ainsi pendant une demi-heure en silence. Après quoi lindien ramena de nouveau son canot vers la rive. Avant d'arriver, il descendit dans le marais, et^ se baissant au milieu des roseaux, regarda la prairie de tous côtés. Cette inspection rapide le rassura, car il se leva, /^ descendit à terre et mit une seconde fois le feu aux herbes

sèches. Les flammes s'élendirent rapidement comme la première fois, et vomirent bientôt des tourbillons de fumée. Alors seulement il revint à la uba et lui fit reprendre sa marche silencieuse à travers les herbes.

Au bout d'une autre demi-heure, il recommença le même manège. Mais à peine fut-il au rivage, qu'au lieu de se relever comme il avait fait les autres fois et de mettre le feu, il plaça son oreille à terre et recula dans le marais en rampant sur le ventre.

Montfort comprit un danger et regarda la savane; mais les joncs l'entouraient de tous côtés, et il ne pouvait voir qu'en face de lui, sur un horizon borné. '

L'Indien glissait comme un serpent ; sa tête dressée sortait seule des herbes, auxquelles il se cramponnait tour à tour de chaque main, afin d'avancer. Il arriva bientôt contre la uba. Là, se sentant à f ouvert, il se redressa et regarda la traînée de son corps sur les herbes du marais. Sa trace l'effraya, car il reprit son chemin et redressa les roseaux depuis la rive jusqu'au canot, en revenant à reculons. Puis, entrant dans la uba, il dit à voix basse à Montfort : — Cavallos, des chevaux !

— Ami ou ennemi? reprit le jeune homme.

— Nous verrons. — J'ai mon sabre. Les Urubus sont lâches. As-tu une arme?

Montfort montra son poignard. On entendit bientôt des galops distincts, et quelques minutes après, une cinquantaine de chevaux sauvages, qui couraient comme emportés par une terreur folle, passèrent sur ;ia rive sans cavaliers.

— C'est le tigre, dit l'Indien : ne t'importe pas. Partons. Presque aussitôt, un tigre noir parut au -^lessus des

herbes sèches; il allait par bonds; sa peau lustrée brilla

au soleil ; il passa comme un éclair et disparut , suivant toujours ses proies vivantes.

L'Indien retourna à terre , mit le feu et revint vers le canot.

— Maintenant, dit-il , les Mundurucus savent; ils vont au navire.

— Et sur le navire, savent-ils? dit Montfort.

— Si le vieux est là, oui. Les blancs ne savent pas parler dans la prairie.

Le silence se rétablit entre les deux voyageurs, et la uba reprit sa marche. Ils allaient ainsi depuis plus d'une heure, et le soleil allait disparaître sous Thorizon, lorsque le guide Qt signe qu'il entendait quelque chose et se rapprocha du rivage, tout en restant dans les joncs.

Un bruit de chevaux , mais moins fort que le premier, se fit entendre, et Montfort aperçut presque aussitôt deux vaqueiros qui , penchés sur le cou de leurs montures, couraient à toute bride en suivant le fleuve.

— Regarde, dit l'Indien à vdx basse, les corbeaux vont au navire.

Et il dirigea de nouveau le canot vers le milieu de la rivière; mais un nouveau bruit traversa l'air. Il attendit et regarda. Un mulâtre à cheval passa comme un éclair, cherchant sans doute à rejoindre ses compagnons.

— Marchons vite, dit l'Indien, il va passer au gué. Montfort prit une pagaie qui se trouvait au fond de la

uba, et imitant les mouvements de son guide, l'aida de son mieux. Le canot glissa plus rapide, et se trouva bientôt dans le chemin tracé par les bestiaux. L'Indien, se retournant alors silencieusement, fit voir à l'Européen les deux premiers mulâtres qui achevaient de traverser le fleuve, et dont les chevaux avaient déjà pris terre sur l'autre rive.

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Les bandits oe perdirent pas de temps : à peine sortis de Teau, ils repartirent et disparurent presque auéilôt derrière les roseaux, dans la direction de la mer.

Un sourire infernal de joie brilla dans le regard deTlndien. Il pagaya vivement pendant une minute, puis se leva tout à coup :

— Donne-moi ton poignard, dit-il.

— Que veux-tu faire? reprit Montfort en le lui tendant.

— Regarde.

Et, saulantde la uba, le Mundurucu se jeta dans le fleuve, plongea , et ne reparut que sur l'autre rive. La rivière, assez large en cet endroit, n'offrait qu'un étroit espace d'eau sans herbe, et Montfort, caché par les roseaux, pouvait entendre et voir, sans être vu. .

Son guide arriva bientôt à la partie d'herbes foulées qui bordait le rivage sur lequel avaient disparu les deux vaqueiros. Là, il se dressa tout à coup, et presqiie aussitôt Montfort entendit une voix s'élever. C'était le mulâtre en retard qui, forcé de fairS un long chemin dans le marais avant de traverser le fleuve, arrivait seulement au bord des flots sans herbes, et demandait à l'Indien si les eaSx étaient profondes au milieu du fleuve.

— Si, reprit l'Indien.

— Alors, fils d'Arara, dit le mulâtre, traverse à la nage et viens guider mon cheval.

— Suis-je ton esclave?

— Tu ne veux pas I Tout à l'heure je te battrai comme un esclave. Je suis blanc, et tu n'es qu'un sauvage sans baptême.

— Tu n'es pas blanc, dit l'Indien; tes cheveux ne sont pas lisses...

LliS METIS DE LA SAYAxNE 223

L'injiire était sanglante, car le mulâtre cria d'une voix irritie :

— Arrél je vaisà toi. *

Un bruit de cheval bondissant dans Teau arriva jusqu'il Hontforty qui presque aussitôt vit cheval et cavalier ti^averser le fleuve et prendre terre en face de l'Indien.

Ce dernier cependant n'avait pas quitté sa place; son corps rougeâtre et nu se dessinait immobile sur le fond vert des roseaux. Il était dans l'eau jusqu'au-dessus des chevilles, et tenait sa main droite derrière son dos afin de cacher son poignard.

A peine sur la rive, le mulâtre poussa son cheval vers lui, et, tirant son long couteau de vaqueiro, le brandit en l'air en criant :

— Le fils d'esclave va te marquer, arara sauvage 1 Montfort frémit pour son guide ; mais, rapide comme la

pensée, l'Indien s'effaça, saisit au poignet le bras qui s'abattait sur lui, et s'élançant à son ennemi, lui plongea le poignard dans la gorge. Puis, laissant son arme dans la plaie, il saisit le mulâtre aux cheveux et l'arracha de cheval. Les bras et les jambes du blessé battirent l'air, sa main laissa tomber le couteau, et son corps, entraîné par son ennemi, glissa sur la croupe du cheval et tomba sur la terre.

— Ne le lue pas 1 ne le tue pas ! cria Montfort à son guide.

Mais, sans répondre, l'Indien, en deux ou trois bonds, comme un tigre,nraîna le corps à travers les herbes jusqu'à la rivière; là, il se baissa, arracha son poignard de la gorge du mourant, puis, poussant du pied sa victime pour la faire prendre au courant, il la regarda dériver au

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flot. La lêle s'enfonça presque aussitôt, puis le corps. Une large lâche de sang monta sur les eaux et disparut en s'ëtendant. Le flAive reprit sa calme surface, et, continuant de couler, ensevelit le cadavre dans son mouvant linceul. L'Indien revint à la rive, ramassa froidement le couteau du mulâtre, et prit son cheval, qui paissait dans les roseaux, comme si la mort n'avait point passé sur son maître. L'animal se laissa faire ; l'homme le fit entrer dans les hautes herbes en face du canot ; là il attacha la bride à une poignée de joncs qu'il réunit par un nœud; puis, plongeant dans le fleuve, il ne sortit de l'eau qu'au bord de la uba, tenant d'une main le poignard et le couteau. Il jeta ses armes au fond du. canot, et, se dressant à deux bras sur une des parois de la uba , il y entra d'un seul bond.

— Les Mundurucus ont le premier sang, dit-il en regardant Montfort; tes amis seront sauvés.

Le jeune homme, cependant, sentait la sueur couler de son front. Il avait vu des combats , des duels d'Europe, il s'était battu lui-mfme; mais cette lutte sans pitié, où le vainqueur achève le vaincu , sans mômé avoir souci du cadavre; le sang-froid de cet homme, cette mort soudaine, inachevée peut-être, toute celte scène l'avait glacé d'horreur. Sa nature et ses habitudes européennes n'étaient pas encore façonnées aux drames du désert, et l'Indien lui fit horreur. Il réfléchit cependant,» et à mesure que le calme revint dans son esprit, cette juste haine pour de lâches tyrans, celte audace chevaleresque, ce courage calme, lui apparurent sous un joui* meilleur et plus juste. Mais la nuit descendait rapide ; déjà Montfort ne distinguait plus qu'à peine les deux rives du fleuve, qui se confondaient l'une dans l'autre. L'Indien s'était assis

dans la uba et regardait atlentivement le couteau ravi à sa Tictime.

— Ne partons-nous pas? lui dit enfln le jeune homme,

— Attends encore. Nous quittons le fleuve ici. Il ne faut pas courir la savane avant la nuil noire.

Ils attendirent ainsi pendant quelques minutes. Montfort regardait son guide et cherchait à lire sur son visage, qui restait impassible , comme si rien ne s'était passée et des flots de pensées diverses agitaient Tesprit du jeune homme. Mais il vit tout à coup l'Indien lever la tête, écouter, puis imiter à s'y méprendre le cri plaintif et monotone d'une mouette marine. Un cri semblable lui répondit de l'autre rive , et Montfort aperçut bientôt aux dernières lueurs du crépuscule une forme humaine qui surgissait dans les roseaux près du cheval que l'Indien avait attaché. Puis la forme plongea et n'apparut à nouveau qu'au bord du canot.

— D'où viens-tu? dit le guide de Montfort en s'adressant au nouveau venu.

— De la savane aux arbres. La prairie est sûre. Les ennemis sont autour du navire. Il y a des chevaux à ta case.

— Les Mundurucus ont le sang d'un ennemi. J'ai tué un Urubu.

— C'est bon. Un corbeau de moins court sur la prairie. Partons.

{It, en achevant ces mots, il plongea de nouveau et disparut dans la rivière.

D'un seul coup de pagaie puissant et prolongé, le guide de Montfort fit traverser le fleuve à la uba. A peine au bord des roseaux de l'autre rive, il descendit dans le mais.

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rais et fit signe à TEuropéen de le suivre. Puis, faisant entrer le canot jusqu'au milieu des herbes du rivage, il l'y cacha soigneusement et rentra dans le fleuve, marchant dans Teau , afin de ne point laisser de trace. Mootfort le suivait pas à pas. Quand tous deux furent arrives au chemin frayé sur lequel le mulâtre avait trouvé la mort, ils se dirigèrent vers la savane.

Là ils trouvèrent l'autre Indien, tenant par la bride le cheval du vaqueiro.

— Que le blanc monte, dit-il.

Mais au moment où ce dernier se préparait à sauter en selle, son guide lui mit la main sur l'épaule :

— Quille ton vêlement blanc, dit-il; les Urubus ont des yeux.

Montfort obéit«

Mais en voyant la peau blanche (Je TE^uropéeDi l'Indien qui tenait le cheval reprit :

— Le blanc est trqp blanc ; il faut teindre le vétpment. Et prenant la chemise du jeune homme, — son vêlement

de chasse, — il alla au fleuve et la rapporta couverte de boue, littéralement teinte ep couleur sombre.

Le costume était de rigueur ; Montfort le mit en souriant et refoula ses répulsions saiis les exprimer h ses guides. Il monta à cheval, et les trois hommes côtoyèrent encore quelque lemp§ la rivière. Pienlôt on entendit au lointain un cri lent et prolongé.

— Le coro est à la case , dit l'un des Indiens. Et de suite il répondit par un cri semblable.

Puis tous deijx se mirent au pas de course, en longeant toujours le fleuve. Montfort, pour les suivre, fut obligé de faire prendre le trot à son cheval.

Bientôt il aperçut un carbet d'Indien, sans murs; un toit seulement, sous lequel étaient une femme et trois enfants. La femme pilait du riz dans un tronc d'arbre creusé ; elle ne quitta pas son travail à l'arrivée des voyageurs. Ses enfants jouaient autour du feu , dont ils dérangeaient les lisons pour se jeter Tun à Tautre des poignées de cendres brûlantes.

— Ta es venu? dit Tlndienne.

— Je suis venu. Le coro est ici?

— Il y est

Et les deux Indiens, faisant signe h Montfort de l'attendre, entrèrent sous le carbet. L'un d'eux reparut quelques minutes après avec un coui plein de tafia, qu'il tendit au jeune homme.

L'Européen y trempa ses lèvres; mais la liqueur infernale lui brûla la bouche et la gorge comme de l'eau -devie poivrée de cabaret, et il rendit le coui à son guide.

L'Indien le regarda ébahi :

— Le senhor ne sait pas boire, dit-il ; Feau ardente est très-bonne.

Et d- un seul trait il avala le contenu du coui, c'est-à-dire cinq à six petits verres à liqueur.

Puis , faisant claquer sa langue à son palais comme un expert gourmet dégustateur en fonctions, il alla remplir à nouveau son coui.

Deux Indiens arrivèrent bientôt avec trois clievaux. Le maître du carbet tendit Je coui à l'un des hommes, qui but scrupuleusement la moitié du tafia, et tendit le reste à son compagnon : ce dernier but à son tour et lança le coui sur des feuilles amoncelées dans un coin du carbet.

Après quoi, l'un d'eux tira un morceau de tabac du sac

en filet qui pendait à son dos. Il en coupa ce qu'il fallait à tous trois et le partagea. Chacun d'eux roula sa part dans une cigarette en tawari sans se presser, avec un soin religieux. L'un des enfants présenta silencieusement et tour à tour à chaque fumeur un tison enflammé, et tous, sautant à cheval, partirent avec Montfort au grand trot de leurs chevaux.

Pendant près de deux heures, ils coururent ainsi par la savane sans échanger une parole, sans hésiter, sans s'arrêter, comme l'aigle ou l'hirondelle. Enfin, le plus âgé des trois, celui qui avait servi de guide à Montfort, s'arrêta brusquement.

— Les feux des Urubus! dit-il à voix basse. Les corbeaux veillent encore; laissons les chevaux.

A force de regarder, Montfort finit par découvrir au lointain quelques lueurs qui brillaient en face de lui dans la prairie.

Tous ensemble descendirent. L'un des Indiens prit le cheval de Montfort et le piqua à la croupe avec la pointe de son sabre. L'animal bondit sous la douleur et partit au galop dans la direction des feux qu'on voyait à l'horizon.

— Les corbeaux vont chercher, en le voyant courir à vide, dit l'Indien, et il se prit à rire ainsi que ses compagnons.

Ils ôtèrent ensuite les brides des trois autres chevaux et les roulèrent soigneusement au cou de chaque animal. Les chevaux s'éloignèrent doucement sur la prairie. De selle, aucun des Indiens n'en avait. Les enfants du désert dédaignent tout ce qui peut gêner leur sauvage allure.

Sans perdre de temps, les quatre hommes continuèrent leur marche dans la savane , à pied , toujours en silence. Mais, sur l'observation de l'Indien qui avait servi de guide

à Montfort» ses deux compagnons se divisèrent : l'un marcha à quinze pas en avant, et l'autre en arrière à même distance. Ils allaient dans la direction des feux. Quand ils s'en furent rapprochés à trois ou quatre cents mètres environ , rindien de tète prit sur la gauche en décrivant un cercle autour des feux des vaqneiros. Des bruits de voix confuses arrivaient par intervalles jusqu'à Montfort ; mais il ne pouvait distinguer aucune forme humaine, et bientôt même la lumière disparut entièrement pour ses guides et pour lui :

— Ils sont dans le campo, dit le guide au jeune homme. Nous allons tourner. ^

Bientôt la lisière de forêt qui bordait le rivage de Marajo parut en face des voyageurs, et l'Indien fit signe au blanc de le suivre sous bois. Ils entrèrent; une atmosphère humide et chaude remplaça l'air vif de la savane, et l'obscurité se fit si profonde, que Montfort ne voyait même pas l'Indien qui le précédait, quoique marchant près de lui, pas sur pas. A peine sous bois, l'homme qui était derrière l'Européen passa devant lui et toucha son compagnon à l'épaule.

Tous trois s'arrêtèrent. L'un des Indiens imita le cri susurrant d'une cigale qu'on saisit par les ailes; le guide de tête se replia sur eux aussitôt. Une conversation rapide et brève, faite à voix si basse que Montfort entendait à peine, s'engagea en langue indienne entre les trois enfants du désert. Au bout d'une minute environ, le plus âgé, le guide Coati, comme le nommaient ses comij^guons, dit à l'oreille de Montfort :

— Quitte tes souliers, prépare ton poignard : nous marchons à ta vengeance.

Et, se baissant aux pieds de Montfort, il l'aida rapide-

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