‹ L'Amazone; Les flambeaux. Pref. de l'auteurChapitre 11 sur 263 · XVI PREFACE · texte numérisé non relu

XVI PREFACE

élever la voix. L'Amazone n'est qu'une petite porte ouverte sur l'espace, voilà tout. Ce n'est qu'un pâle début, mais il m'a semblé qu'il devenait nécessaire et salubre dans une époque comme celle que nous traversons. La veille de la représentation, je faisais paraître dans un quotidien l'avant-propos suivant :

« J'accueille avec plaisir l'occasion qui m'est offerte d'expliquer pourquoi je me suis permis de porter, pour la première fois, à la scène, un peu de cette grande vérité qui étreint un pays entier, mais que le théâtre n'avait pas encore abordée de front.

Après un recul de plus de deux ans, la guerre peut enfin entrer dans l'art comme elle est entrée dans l'histoire. Que, par toutes les portes ouvertes, elle s'engouffre dans la cité! Déjà le poème, le livre, l'image en furent avides. Seul, le théâtre s'est tenu à l'écart. C'est un tort ! Je dis plus : tout écrivain chargé de représenter son époque qui n'aura pas tenu compte de l'immense événement, de sa répercussion sociale, du bouleversement qu'il apporte dans le domaine des âmes, aura failli à sa tâche; cette tâche simple et fondamentale a été, de tout temps, de peindre, à mesure qu'on avance dans la réalité, le monde extérieur et intérieur, tel qu'il se déroule à nos regards. Alors, aujourd'hui? Aujourd'hui?... Ah! qui pourrait, qui oserait rester muet devant une France pareille, devant la passion sublime de l'humanité!...

PRÉFACE XVH

Comprenons-nous bien. Il s'agit d'art. Je ne parle pas des spectacles occasionnels qui purent avoir leur intérêt et leur raison d'être. Il ne s'agit plus Je rendre puérilement à nos admirables soldats un hommage dont ils sont lassés, ni d'exalter chez le civil un patriotisme, d'emphase plus ou moins vulgaire, qu'il n'écoute même plus; de telles entreprises sont périmées. Je réprouve également tous les simulacres d'uniformes militaires qui, à mon avis, profanent la grande tragédie qui se joue actuellement et dont les morts, même au sein de la terre, n'ont pas cessé d'être les acteurs sublimes. Cette tragédie-là ne supporte pas son simulacre... Mais nous n'avons pas besoin de lui pour faire tenir dans nos œuvres l'esprit des vivants, l'esprit des morts, tout l'avenir, l'âme d'un pays! Notre domaine, à nous, autears, c'est la conscience humaine. Ce domaine, la guerre vient de lui donner subitement des proportions si gigantesques et d'en bouleverser avec une telle ampleur les faces, les plans, les aspects que, devant une pareille évolution, le poète épris de réalité commettrait quelque lâcheté à ne point s'emparer de sa plume. Il est utile, il est nécessaire qu'un aussi grand sujet pénètre et inspire l'art le plus vivant, le plus direct et le plus intérieur qui soit, je veux dire l'art dramatique. Mais, par exemple, on ne peut y toucher qu'avec une grande franchise et une totale indépendance d'esprit. Il faut répudier toute fausse éloquence; aucun de ces faciles appels au patriotisme de théâtre; rien qui ne soit de la vérité stricte

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et profonde, comme avant qu'il y ait eu la guerre, — rien surtout qui ne soit de l'art selon ses lois éternelles, ses lois de construction indifférentes aux circonstances. Le temps est venu où nous pouvons peindre et rendre l'extraordinaire, tragique et merveilleuse époque qu'il nous est donné de traverser. Si formidable que soit le sujet, il ne s'agit aucunement encore une fois de modifier les assises essentielles de l'art dramatique; elles demeurent les mêmes, nous devons nous y subordonner entièrement. 11 faut se pencher sur une autre réalité que celle d'hier, voilà tout. Comme toujours, nous devons porter à la scène les êtres les plus représentatifs de notre époque au fur et à mesure qu'elle se modifie. Tel est notre devoir de contemporains, et. c'est aussi ce que l'avenir réclamera de nous ainsi que nous le réclamons du passé... En art, il n'y a de types éternels que ceux qui font tenir leur infini dans une stricte réalité. L'auteur dramatique n'est pas à proprement parler un moraliste, c'est-à-dire qu'il n'a point à défigurer la vérité, même au profit des plus belles causes. N'est-ce pas suffisant qu'il puisse demeurer un poète ou un devin du cœur? Aussi modèlera-t-il des êtres ressemblants, authentiques, tout en les choisissant parmi les plus expressifs de son temps, de même que les conflits, imaginés ou reproduits par lui, devront être exacts, mais allégoriques et généraux le plus possible. Notre plus haute recherche, notre ambition la meilleure tiennent tout entières dans ce dilemme. L Amazone qui sera représentée demain soir est

PHEFACE XIX

donc comme mes pièces précédentes une « pièce de consciences ». Les états d'àme que j'y ai portés sont issus de la guerre, inspirés par elle. On pouriM suivre comme d'habitude une anecdote rif^oureusement plausible et même véridique; mais ceux qui voudront bien réfléchir un peu n'auront pas de peine à démêler que chaque personnage, sous ses simples apparences a des prolongements qu'il ser;i aisé de suivre, à la réflexion. C'est la réalité de la guerre envisagée sans artifice et abordée, si j'ose dire, de p!ain-pied. Ce sont trois petits actes qui décrivent le précipité chimique du formidable événement, ses répercussions sur une famille, sur l'amour, sur certaines forces tumultueuses de l'àme. Dans cette très simple et très normale aventure bourgeoise, le public distinguera que le personnage central, FAîhazone, représente l'idéal sous les traits de la jeunesse qui a soulevé, arraché l'homme à son foyer et entraîné le monde. Dans l'autre personnage de femme, j'ai voulu représenter l'humanité douloureuse et déchirée, partagée entre ses devoirs et ses instincts. Je demeure persuadé que la vraie foule d uloureuse et pensive écoulera les sanglots ou les rires de nos personnages nouveaux avec autant d'attention qu'elle écoutait les sanglots et les rires de nos personnages précédents, et peut-être, ajoutera-t-elle, sans déplaisir, aux longs défilés de nos héroïnes d'autrefois, ce type récent de femme que la guerre a engendré, cette amazone qui représente la femme nouvelle, une femme d'aujourd'hui, personnage peut-être mo-

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