DIARD
Dommage, je regrette de ne pas être arrivé à temps, je n'aurais pas été fâché de la voir. Elle m'avait écrit, je ne lui avais même pas répondu.
JULIE
Tu devines pourquoi elle était accourue. Ah! ra n'a pas été long. A peine dans la ville le bruit s'est-il répandu que Ginette s'installait à la sous-préfecture, que celle-là est accourue t'apporter ses félicitations... préalablement roulées dans le venin public.
DUARD
Alors, ce sera donc toujours la même chose? Alors, la guerre, des années sanglantes, des années de dou leur atroces, rien n'a pu modifier la vieille petite âme provinciale et potinière? Non, ce serait trop désolant à penser. Je ne veux pas le croire, Julie!... Il faut avoir foi dans le renouveau de la France, du haut en bas de l'échelle sociale.
JULIE
L'âme humaine change-t-elle jamais?... La haine s'est fortifiée même assez confortablement, pendant que le sang des bons coulait!
Eh bien! il faut lui faire la guerre!... Il faut la forcer à renoncer, à demander grâce!... Ah! tu vas encore me trouver bien jeune, ma pauvre sœur! Mais je suis outré, outré, surtout de ce que j'appréhende personnellement... Est-ce qu'il n'y a pas des unions dont la beauté, dont la franchise doivent s'imposer, après des tragédies comme celles que nous venons de traverser?... Alors, l'amour, ça fait jaser encore ces vieilles pimbêches et murmurer les brodeuses de pantoufles de jadis?...
JULIE
L'esprit du mal ne s'éteint pas avec le sang des bons, te dis-je...
DUARD
Je ne veux pas le croire, je veux croire à plus de santé morale de la race, même chez ceux qui n'ont pas su se faire une âme nouvelle avec la guerre! Il ne devrait plus y avoir qu'une seule préoccupation chez nous, dans le pays : recréer la famille détruite, se précipiter dans le mariage comme dans un devoir... Un mariage, quelle chose sacrée, émouvante, maintenant! Comment oser en sourire! Ah! sapristi, pendant la guerre, l' avons-nous assez annoncé pourtant que ce règne de la vérité arriverait! Union sacrée des classes, des partis, des... (ii s-inten-ompt.) Taisons-nous, voilà Ginette. Laisse-moi lui parler, je ne l'ai pas vue seule depuis son arrivée.
(Ginette entre.)
JULIE
Eh bien! avez-vous arrangé le volet, ou prenez-vous a chambre d'à-côté?
GINETTE
Ma foi! j'ai pris la chambre bleue qui me convient fort bien. On y transporte ma malle en ce moment.