ACTE TROISIÈME
que vous vous occupiez de philanthropie, d'oeuvres de soldats. Vous avez commencé à diriger des ouvroirs, des administrations de charité... Vous rentriez dans la vie publique par toutes les portes de la bienfaisance.
GINETTE
Chacun comprend la douleur et le devoir d'une manière différente. Chacun sa nature, Cécile! Ce n'est pas la mienne de pleurer ou de gémir. Oui, j'ai pu reprendre goût à vivre, à travailler simplement. C'est vrai, je suis bruyante, maladroite! Un trop -plein de santé, de convictions à dépenser!... Cela ne m'empêche pas de sentir très en profondeur. Seulement;, voyezvous, j'estime aussi qu'il ne faut pas se confiner en soi-même, se soumettre à ses sensations, mais au con traire, aller sainement son chemin droit devant soi.
CÉCILE
C'est plus commode! Eh bien! moi j'interviens, j'ordonne... Je ne vous supporte pas infidèle à sa mémoire... (Éclatant.) Ah! ça! mais comment avez-vous pu penser une seconde que je vous laisserais être heureuse dans la vie!
GINETTE
Ah! voilà le vrai mot lâché, le cri du cœur! Voilà le vrai mobile qui vous pousse!
CÉCILE
Celui-là aussi, je l'avoue! Alors, vous alliez, deux ans après, tranquillement vous marier, créer votre foyer à vous, ici, dans la même ville que moi, à deux pas de ma maison! Alors, nous allions nous rencontrer dans les rues, vous alliez triompher et prospérer, tandis que je m' éteindrais dans mon esseulement et ma tristesse! Vous seriez ici l'éternelle rivale triom-
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pliante officielle, l'étrangère venue s'installer chez lui^ respirant l'air que vous lui avez enlevé... prenant possession d'une ville où vous êtes entrée par la porte de la charité. Je ne veux pas de ce mariage qui m'offense, qui me mortifie dans mes sentiments les plus secrets! Je ne veux pas, vous dis-je, que vous soyez heureuse, je ne tolérerai pas que vous soyez deux! J'emploierai les moyens qu'il faut; mais je vous forcerai bien à rester sienne, murée dans le passé, comme je le suis, moi!... Pierre, Pierre!... Elle veut déjà se défaire de ta présence, quand moi, je n'en suis jamais lasse!
GINETTE
Ah! cette voix, cette voix, comme elle me fait mal F
(Elle éclate tout à coup en sanglots.)
CECILE, se rapprochant.
Vous allez connaître, Ginette, les longues heures de la solitude dans le souvenir, les longs soirs où on pleure toute seule, comme si la vieillesse était déjà là. Ginette, puissiez-vous connaître les nuits sans sommeil! Tous les jours, tous les jours, vous vous redirez : « Gomme il m'aimait, comme il m'aimait î » Tous les jours, vous rechercherez le bruit de sa voix...
(Elle parle doucement, maintenant, comme si elle voulait l'attirer i> elle, par la séduction des larmes.)
GINETTE, la tète dans «es coudes.
Cécile, Cécile!
CÉCILE
Rappelez-vous comme il était bon, comme il était confiant, cet homme!... Comme il est allé docilement à la mort, sur un petit signe de vous! Rappelez-vous son brave sourire, cette façon loyale qu'il avait de parler, de rire, de croire...