ACTE TROISIEME
dis? Moi, je pleure toujours! Souffres-tu dans ton cœur, dans ta chair?
GINETTE
Non... pas ça!... ^'ous voulez me charger de plus de liens et de plus d'obligations que je n'en ai; pas la chair!... Je ne lui ai jamais appartenu. Comprendre sa pensée, prolonger l'affection pure, idéale, qu'il a daigné m'accorder, communier en lui, ah! cette fidélité-là, vous ne me l'apprendrez pas, Cécile!... Mais je n'ai eu ni l'honneur d'être sa femme, ni la lâcheté d'être sa maîtresse!
CÉCILE
Ajoutez donc le mot qui vous brûle les lèvres : « Et je ne l'aimais pas! »
GINETTE
Je l'adorais! J'ose le dire devant vous parce que je n'éprouvais pas cet amour auquel vous voulez me rabaisser. Je ne sais si je l'ai aimé autrefois, au sens ordinaire du mot, avant son départ pour le front... je n'en sais rien... Peut-être! Mais depuis ce moment-là, mon culte a grandi tous les jours... Maintenant, c'est ub vaste souvenir triste, mais plus apaisé, plus fortifié, comme il l'aurait souhaité lui-même.
CÉCILE
C'est ça, c'est ça... la chapelle du souvenir! On lui rend de petites visites, qui n'exigent d'abnégation d'aucune sorte! Oh! un mort vraiment bien facile à honorer! Et pourtant, la fidélité de ce souvenir-là, c'était encore trop lourd à supporter pour vous! Il n'y a pas deux ans qu'il est mort; il n"y a pas six mois que la paix est signée, déjà, vous ne pensez plus qu'à vous refaire une vie, un bonheur intime, partagé. Comment donc, à vous qui avez détruit le foyer, il vous en
faut un, maintenant! Et qui choisiss.ez-vous, vous,, l'héroïne, l'enrôleuse de héros?... Justement un de ceux qui ont vécu à l'abri du danger, de la tourmente! Mais ça vous est bien égal d'être conséquente avec vous-même!... Celui-là, vous ne l'avez pas poussé à la guerre autrefois! Qu'est-ce que ça vous faisait qu'il y fût ou non! Vous n'en souffriez guère...
GINETTE
Parce que je ne l'aimais pas!
CECILE
Ah! le mot terrible, effrayant!... 11 aurait passé pour sublime, autrefois!... Maintenant, de sang-froid, il donne le frisson!... Alors, celui que vous aimiez, celui qui a eu tout le courage et toute la beauté, c'en est fini de lui! Quelle part a été la sienne! Ah! je devrais triompher, car c'est une éclatante revanche que celle de vous découvrir maintenant si faible, si banale, si quelconque! Mais je ne peux pas; c'est plus fort que moi. J'ai envie de crier, comme s'il pouvait m' entendre: « Tu vois le peu qu'était cet amour-là... Et comme c'était bien moi la vérité! »
GINETTE
Votre accusation manque de contrôle... Je vivais cachée, confinée dans la retraite. Vous n'avez pas pu me juger.
CÉCILE
Oui, vous avez vécu cachée, c'est vrai, quoique avec un peu plus de courage ou moins d'humilité, vous n'eussiez pas eu besoin de vous réfugier dans l'amitié de ces gens-là. Vous viviez terrée chez la sœur, c'est vrai, mais rapidement, de cette intimité, vous passiez à un nouveau rôle... Vous avez toujours eu besoin d'actions publiques!... Nous avons appris