ACTE TROISIÈME
hélas! celles-là plus que tout autre! L'esprit des morts doit vivre parmi nous et nous aider à une vie plus haute... Là est la vérité, voyez-vous! Et j'étais folle de ne pas m' apercevoir que tout mon amour est vécu... Cécile, merci de -m'avoir remise dans le chemin lumineux... Cécile, je le jure, j'en prends l'engagement, je resterai fille... mais par exemple, fille courageuse et fervente... Je travaillerai, je lutterai... humblement... Je me rendrai utile aux malheureux... je les aiderai. Là où je vais, déjà les ruines se relèvent... des fabriques, des ateliers fonctionnent. Je me mêlerai au peuple... je...
DUARD
Ah! je suis vaincu! Que vous importe mon déchirement!... Il compterait pour si peu!... (Désignant Ginelle.)
Contre vous, Ginette, on ne lutte pas!...
(Il s'appuie à un meuble.)
GINETTE
Mon ami, il y a une grande route ouverte devant moi!... Je ne peux pas ne pas la prendre!...
CÉCILE, avec émotion, à Ginette.
Ginette, à votre départ, vous avez donné des raisons singulièrement plus hautes que celles que j'attendais de vous... Vous avez compris le devoir de certains êtres, qui se sont enchaînés à ceux qui moururent! Merci. Parlons net. Puis-je savoir où vous comptez vous rendre?...
GINETTE
Oui, à Roubaix, mon pays. (Avec hésitation.) Mais, auparavant, je ferai un détour... Auparavant, j'ai un pèlerinage à accomplir... J'hésitais, je n'osais pas, je n'ai jamais osé... Encore maintenant, Cécile, je ne m'y rendrai qu'avec votre consentement...
CÉCILE
Qu'avec mon...
(Elles ce pénùlrent du regard.)
Je désire aller respectueusement embrasser une terre sacrée et puiser là l'inspiration de ma vie. Cette émotion si attendue, désirée si ardemment, je vous demande de me la consentir vous-même. Je suis sûre que vous ne m'en voudrez pas, lorsque vous viendrez à votre tour, là-bas, et que vous retrouverez la trace de mes genoux et les fleurs que j'y aurai laissées!
CÉCILE, éclatant, sous le poids de l'émotion, el lui tendant tout à coup les bras.
Viens, toil
GINETTE s'y précipite.
Ah! Cécile... Merci, merci... Vous me pardonnez
donc, enfin! (eIIcs pleurent sur l'épaule l'une de Vautre.) Je
savais bien que vous ne m'auriez pas laissée partir sans celftl
(On entend >oe rumeur an dehors.)
CÉCILE, s'essuyant les yeux.
Qu'est-ce que c'est?... Ne crie-t-on pas?... Ah! non, ce sont des gens qui passent.
DUARD
On chante! Ce sont les gars qui s'en reviennent, ils chantent en regardant nos fenêtres. Ils s'imaginent qu'il y a derrière les fenêtres autant de joie que dans leur cœurl
GINETTE
Oui... Ce sont les gars, qui, la fête finie, retournent chacun chez soi... Ils se rendent en masse à la gare, un peu ivres du passé... qu'on vient de remuer...
DUARD, de la fenêtre.
Soir de fête... soir de bonheur! hélas!...
GINETTE
Écoutez... cette sonnerie?... C'est le clairon... le clairon de tout à l'heure!... Ce qu'il joue là, c'est pour moi. « Quand je passerai sous vos fenêtres, m'avait-il
dit, mademoiselle... «. (EUe ouvre brusquement la f»nétre, le bruit redouble, elle parle.") Je vieUS... je vicnS... je VOUS
accompagne...
DUARD, treisaiUant.
Ginette! Ginette!
GINETTE
A quoi bon attendre des faiblesses ou des larmes!... Tout de suite! Je vais me mêler à eux... à la foule... Quel plus beau départ pourrais-je souhaiter?... Me mêler à la poussière de leurs pas rythmés, comme s'ils reformaient leurs rangs, comme ils sont partis autrefois vers la Victoire et vers la Mort!... Ils m'entraîneront dans leur cohue, jusqu'au quai de la gare!... Écoutez le clairon... Que c'est beau! Comme il parle!... Comme tout revit là dedans... Adieu, vous autres! Adieu!...
DUARD
Ginette! Ah! que je vous regrette... que je vous regrette! Il y aura ici un pauvre homme très malheureux...
GINETTE
Non... courageux, comme les autres... comme ceux qui n'ont pas payé leur tribut à la grande noblesse! Je vous en supplie, élevons nos âmes, élevons-les... Nous vivons un moment déchirant, mais sublime...
CÉCILE, au moment où Ginette a gagné la porte à i-eciiluns et où elle va franchir le seuil.
Val val... Ah! je comprends maintenant que tu n'étais pas seulement la jeunesse... mais l'idéal! Je doutais de toi. Maintenant je crois. J'ai confiance. Tu as mis tes actes en règle. Va, va, là-bas! Tu en es digne !... Tu n'es pas de celles qui doivent profiter du bonheur, mais de celles qui devront l'inspirer comme tu as inspiré le sacrifice!... Sois forte et vaillante, mon enfant, toi qui es encore jeune!... Moi, non plus, je n'ai plus de bonheur ... Je reste seule, finie, impuissante... mais que sur la terre il y ait enfin tout le grand bonheur des autres!... Ils l'auront bien gagné!... (Ginetto ouvre la
porte. On entend toujours le clairon et le bruit rylhmé de la loule et
des ehants militaires.) Et dis-lui, là-bas... dis-lui bien que je lui ai pardonné, comme à toi... à cause de ça... de ça, qui a passé... et qui a tout emporté!
(Ginette ditparaît par la porte grande ouverte.)