SCÈNE VI BOUGUET, HERNERT
BOUGUET
Monsieur Hernert, précisément je vous cherchais. Je voulais me donner le plaisir très grand de vous serrer
la main. Le permettez- vous? (Edwige est sortie. Les deux
hommes se serrent la main.) Je me suis souvent demandé pourquoivous, l'auteur dramatique glorieux, l'auteur de tant de beaux poèmes, vous aviez tenu à faire ce beau geste et à vous eiïacer devant un homme si éloigné de vous. Elle ne manque pas de grandeur, cette fraternité des esprits d'élite qui ne se connaissent pas. Mais en quoi ai- je mérité, je ne dirai pas le sacrifice, mais l'honneur que vous m'avez fait?
HERNERT
Oh! c'est une vieille dette, une très vieille dette contractée il y a déjà plusieurs années. Vous dites que nous n'avons pas de point de contact, d'abord c'est faux. Vous savez que mes dernières œuvres sont des ouvrages de philosophie?
BOUGUET
C'est vrai, et ce sont de nobles œuvres. Votre réfutation de Kant est un morceau étonnant.
HERNERT
Oh! je ne suis encore qu'un débutant bien gauche, mais c'est à vous que je dois de les avoir écrites, ces deux dernières œuvres.
BOUGUET
A moi?
HERNERT
Oui. J'ai renoncé au théâtre, vous le savez. Je méprise presque maintenant la forme poétique et plastique. Je suis arrivé enfin à ne concevoir que la pensée abstraite. Cette métamorphose, je la dois à bien des événements, à une évolution naturelle, il se peut, mais c'est à vous surtout, et, en m' effaçant devant vous, j'acquittais une dette de reconnaissance dont vous ne pouvez deviner la poignante origine. Tout un drame
que personne ne connaît et que personne ne connaîtra jamais!
BOUGUET
Pourquoi ne le connaîtrais-] e pas? Si vraiment, à une époque de votre vie, j'ai été l'appoint que vous dites, le camarade inconnu dont vous parlez, pourquoi ne vous demanderais- je pas le premier cette confidence?
HERNERT, le regardant en face.
Après tout! Oui. c'est un émouvant miracle que celui auquel vous faisiez allusion tout à l'heure, la fraternité des esprits supérieurs, cette marche sourde en avant de mille têtes qui ne se connaissent pas et qui poursuivent, chacune dans leur sphère, la recherche des vérités. C'est un bataillon bien dispersé, mais, voyez, nous ne nous étions jamais parlé et, dès que nos deux regards se sont rencontrés, il semble que nous ayons deviné en nous des ascendances communes, des affinités qui font de nous deux êtres très proches et qui se sont peut-être toujours connus... C'est assez grand...
BOUGUET
Oui, c'est très grand... Alors, à quoi servirait' donc cette parenté mystérieuse si elle ne nous donnait pas le droit de brûler les étapes de l'amitié et de parvenir d'un coup à ce plan de confiance ou d'aveu que je réclame? Dans des domaines très proches, ceux de la recherche et de l'idée, nous sommes déjà de la famille.
HERNERT
Mais, moi, je suis le néophyte. Je suis le nouveau venu. Vous, vous avez toujours vécu dans les pensées; moi pas. Je suis parti des sens. Oui, j'ai été un sensuel jusqu'à trente ans; puis, après les sens, j'ai traversé
les sentiments... Aujourd'hui, je suis parvenu à ïar pensée et je me suis livré à elle ingénument... Ceux qui comprennent le mieux imaginent que j'ai traversé ces trois cerceaux successifs : les sens, les sentiments et les idées, par un encliainement tout naturel. Du tout, c'est à un grand à- coup que je le dus. Il fut simple. Il fut terrible. Personne ne le connaît. Vous,, vous pouvez savoir...
BOtKiUET
Dites... Je vous en conjure...
HERNERT
Depuis des années je cachais un amour tranquille et heureux... un amour sans pubhcité qui a pourtant alimenté dix ans de ma vie, dix ans!... Tout à coup, en un jour, en une soirée, dans les solitudes vertes de Normandie où je vivais, c'a été l'effondrement, la rupture la plus atroce, — les saletés révélées, le cri furieux de la haine... La désillusion se reportait sur tout mon passé et, dans la débâcle, cette femme a détruit jusqu'au souvenir, jusqu'aux images!... Ce fut abominable... Un soir, je suis sorti dans le jardin, un jardin comme celui-ci, tout mouillé de lune... je me suis traîné sous un chêne humide — je me souviens — pour mourir. J'ai appuyé le canon du revolver sur la place choisie. Je me suis étendu dans la position de la mort... et, alors, dans cette position, mes yeux se sont iîxés tout naturellement sur le ciel... C'est ce qui m'a sauvé. Je n'y ai pas vu Dieu, certes!... Mais, dans ce raccourcissement suprême de la volonté, au moment de l'effort sur le tremplin, j'ai vu là- haut, par une espèce de synthèse imagée que connaissent tous ceux qui ont failli mourir et qui interrogent le ciel, j'ai vu les flambeaux... les idées qui illuminent toute la conscience du monde que j'allais quitter!...