ACTE DEUXIEME
J'ai vu là-haut accrochée, je puis du-e, d étoile ea étoile, au lieu et place de la divinité, toute la pensée humaine... comme si, désagrégée mais jamais perdue, elle vivait réellement au-dessus de nous, et formait un grand nimbe universel, qui nous emporterait vers des fins de clarté ou de sérénité... Ma main s'est attai'dée longtemps, longtemps, indéfiniment... Le doigt sur la gâchette mollissait. Dès ce regard suprême j'avais été happé par le ciel de l'homme — l'autre, non! — J'ai voulu atteindre le connaissable avant de partir pour l'inconnu! Dès lors, je me suis acheminé comme vous, comme tant d'autres, vers de plus nombreux infinis... La chair n'a plus compté : ma douleur se perdait dans l'universel esprit!
BOUGUET
Oui, la pensée est le refuge des âmes qui ont vécu ! L'idée est tout. Voilà!... Ah! la bienfaisante certitude!,.- (Sojj osU s'aniiïje étrangement.)
HERNERT
Oui, n'est-ce pas? L'idée est devant. Elle éclaire le monde entier dans sa marche. Les flambeaux sont ià qui précèdent. Dès qu'on s'est penché sur toutes les possibilités immenses de l'esprit, on voit que l'idée précède l'acte. Alors, que deviennent la terreur, l'amour, la douleur? Des résidus, des déchets de l'âme en marche ou de la pensée universelle... On ne sent plus l'amputation qui vous est faite d'une partie de soi-même... Alors, de toute mon énergie, la mort que j'espérais, dont j'avais soif, je l'ai repoussée comme une formule insignifiante et je me suis précipité sur des livres. J'étais un ignorant. Les premiers qui me soient tombés sous la main, ce furent les vôtres. Vos recherches sur la vie, votre philosophie... Oh! qu'ils sont beaux dans leur sécheresse et dans leur volonté aride. Votre dernier, Évolution et Matière,
m'a empoigné comme un flot. De ce jour, je suis arrivé à vivre et à agir par des énergies immortelles... C'est cela, vivre! La fatalité qui a failli .m'écraser n'est qu'un point de vue bien mesquin et, au-dessus de la fatalité, il y a la majestueuse liberté de la pensée... Je vous dois infiniment, Bouguet!... comme je dois ma vie et mon courage à la pure contemplation d'un ciel, un soir, sous le chêne d'un petit village. L'âme suprême a consolé mon âme d'homme.
BOUGUET, avec une grande émotion.
Comme c'est étrange que vous parliez ainsi... comme c'est curieux, cette confession, aujourd'hui!... Et comme je suis ému... effrayé... Vous ne pouvez pas savoir à quel point!...
HERNERT
Pourquoi?
BOUGUET, lui saisissant toul à coup nei-veuseraenl le bras.
Pourquoi?... Parce que... j'ai cinquante- cinq ans, mon ami... Dès l'âge de quinze ans, je vivais dans ce troisième cycle dont vous parliez : la pensée, la recherche... Et voici que je fais peut-être le chemin inverse de celui que vous avez fait!
HERNERT
C'est-à-dire?...
BOUGUET
Oui, parti de la pensée, après être passé par les sentiments, j'en arrive peut-être aux sens... dont vous venez!... Quelle affreuse contradiction!... Et quel échange!...
HERNERT
Est-ce possible?...
BOUGUET
Pendant que vous parliez, j'écoutais votre histoire