ACTE DEUXIEME
BLONDEL
C'est ta lâcheté, ce sont tes calculs, qui t'ont arrêté !
BOUGUET
Ma bonté! ma bonté seule!... mon désir du bien, ma confiance dans les forces vives de la nature, dans la puissance grandiose du temps qui répare, qui façonne, qui harmonise tout, (eiondei est assis. Bouguet
se met à ses genoux, du ^este malhabile d'un vieil homme qui n'a pas l'habitude dei génuflexions. Cet homme d'âge vient de le faire, presque
comme un enfant.) Regarde, ton vieil ami est à tes genoux. Regarde-moi à travers ta colère, Paul, ta légitime colère et tes souffrances de grand enfant douloureux. C'est ce qu'a eu de pur et de charmant notre amitié passée qui va nous sauver. Faisons appel à tout ce qu'il y a de meilleur en nous, de plus noble. Ne te laisse pas abattre. C'est vrai, il y a, d'une part, contre nous, les misères et les préjugés, mais il y a aussi pour nous sauver les radieuses vérités dans lesquelles nous avons confiance depuis tant d'années, qui nous guident et nous prodiguent l'effusion de leur lumière.
BLONDEL, jetaat des regards détournés sur ce maître à ses •;eBoux.
Ah! ta voix et ton éloquence, trop faite, de sédue-
teur! Oh! tes yeux aussi... les yeux de mon maître!
C'étaient plus que les yeux de mon ami, c'étaient ceux
qui m'auraient conduit au bout du monde sans ré-
. flexion... Mauvais conseiller, va!... Tentateur d'idées
BOUGUET, voyant l'ascendant qu'il reprend sur le disciple, et passionnément.
Oh! si jamais j'ai eu un peu d'empire sur toi, je t'adjure de m'écouter. Élève-toi, oui, élève-toi au-dessus des autres hommes, au-dessus de leur vulgarité. Ils
sont faibles; toi pas... Tu es de l'autre classe, toi, de la grande! Ne sois pas le jaloux qui se torture par un atavisme fatal... Refoule la bête héréditaire. Souffre, si tu veux, laisse-toi souffrir, mais que ton esprit vienne à ton secours. Élève-toi. Ne brise pas la vie devant l'accident. Sois comme le médecin en face de l'artère ouverte, bride-là. Qu'un acte oublié et si vain n'aille pas tout à coup stupidement anéantir nos trente ans de vie profonde, toute notre richesse intérieure, l'allégresse de l'œuvre accomplie. Pour dominer une alerte du cœur et de la chair, il ne te faut que le sang-froid de l'intelligence, et un peu de mépris... Parfaitement, du mépris!... Nous sommes d'un autre camp! Donnons le spectacle de deux hommes, deux scientifiques, qui mettent en pratique leurs propres idées. Qu'il y ait eu une fois cela dans la vie, sur la terre. Comme ce serait beau!... Devant la douleur faisons le miracle de nous élever au lieu de nous diminuer, de nous rapprocher dans le danger qui nous assiège!... Dis-moi que nous allons le faire!... Mon cher, mon excellent, mon meilleur ami!...
(Il le caresse presque,)
BLONDEL
Mais je ne suis supérieur à rien du tout, moi!... Je souffre en homme simple et droit et bon. Je souffre comme tout le monde!... Je suis un pauvre bougre sur lequel on a tiré!... Mon instinct crie en moi de toutes mes forces. La bête ancestrale? Ah! elle est bonne!... Si c'est avec des mots pareils que tu comptes expliquer ton ignominie ou ton cynisme! C'est fini, cela! Je ne te subis plus!
(Il se redresse.)
BOUGUET
Non, sauve-toi, au contraire, par l'acte réfléchi... par la raison pure. Raisonnons... raisonne... Tu admet-