ACTE PREMIER
l'instant, savez- vous où je suis allé avec l'auto? Je me suis fait conduire au bureau militaire. Dans ma poche, depuis hier matin, je serre précieusement la réponse que l'autorité militaire m'a fait parvenir, réponse à une demande formulée par moi depuis une quinzaine de jours.
GINETTE
Et qui était?
PIERRE
Celle d'obtenir mon envoi volontaire en première ligne.
GINETTE, stupéfaite.
Qu'est-ce que vous dites là?
PIERRE
C'était facile. J'ai été soldat et je n'ai été versé dans mon service que par protection au moment de la mobilisation. Je n'ai que quarante-six ans après tout. Dans les tranchées, il y a des hommes de cinquante!
GINETTE
Et cette autorisation, vous...
PIERRE
Je l'ai là depuis hier matin. Elle me brûle! Croyezvous, je me sentais encore partagé par différents sentiments, je ruminais les vieux devoirs, comme s'il y en avait deux! Il n'y en a qu'un! Oui, oui! Je m'en rendais compte; mais au milieu de notre conversation de tout à l'heure, quand j'ai entendu votre cinglante ironie... car je vous poussais exprès, je vous aguichais pour voir jusqu'au fond de votre conscience, pour y lire ce cri de reproche que vous n'avez jamais osé me lancer en face... alors j'ai bondi comme sous un coup de cravache, je suis allé droit au bureau militaire...
Pierre, vous n'avez pas signé?
PIERRE
C'est tout comme! Je voulais voir si j'étais en règle : je le suis. Je n'ai plus que ma signature à mettre. Dans un quart d'heure, ce sera fait.
(Il est là, face à elle, souriant, radieux.) GINETTE
Mais votre femme, est-elleau courant... votre femme?
PIERRE
Jamais de la vie par exemple! Je n'ai mis personne au courant de mon travail de conscience.
GINETTE
Mais alors vous n'avez pas le droit. Vous devez connaître son opinion, peut-être son désaveu. Vous avez une fille! Réfléchissez.
PIERRE
C'est vous qui me parlez ainsi, tout à coup ? Ah ! je ne vous reconnais pas! Qu'est-ce que cette objection soudaine et timorée! Est-ce qu'ils n'ont pas tout sacrifié, eux, leur famille, leurs enfants, leur femme, comme je vais le faire, moi, le retardataire! Ce qui est bon pour les autres, n'est-il pas bon pour moi? Non, je ne suis pas au rancart, Ginette. J'en suis! Depuis que j'ai pris cette décision, je suis rempli d'enthousiasme, de joie. Je trichais avec vous, je vous présentais des objections, et à mesure que vous les détruisiez, au lieu de la déception que vous croyiez enfoncer en moi, c'était du bonheur, c'était de la joie que j'éprouvais!...
Pierre! je vous en conjure; Pierre, vous agissez sous l'empire d'une idée. Elle n'est peut-être pas juste... Il y a plusieurs devoirs, en effet. Je suis effrayée... vous m'épouvantez...
PIERRE
Et en outre, voyons, voyons, est-ce que ce n'était pas la seule solution? Il n'y. en avait pas d'autres! Vous parlez de devoir, mais vous ne pensez pas le premier mot de ce que vous dites! Est-ce que nous ne vivions pas tous deux dans une gêne insupportable; est-ce que cet amour que j'éprouvais pour vous n'était pas entre nous et ne pesait pas dans toute la maison de son poids de mensonge? Votre loyauté elle-même chancelait par moments I Avouez que vous aviez envie de partir quelquefois?...
GINETTE
Je regrette de ne l'avoir pas faitl Si j'avais su!
PIERRE
Non. C'est moi qui dois partir. C'est moi qui partirai et pour la plus belle des causes! La maison sera assainie derrière moi. Mais ce n'est là qu'un bien mince espoir en comparaison de celui qui m'anime, Ginette, ma chérie! Vous m'avez donné la force d'aller à la Patrie! Je vous dois tout! Rassurez -vous, votre amour n'est pas en cause. C'est fini. C'a été ma Jouvence, voilà tout. Maintenant,Tcorps et âme pour mon pays! Vous m'avez arraché à ma torpeur, j'ai vingt ans, vingt ans] au cœur, Ginette! Je vais me battre! Oh! soyez tranquille, je reviendrai, je reviendrai et j'aurai mérité, je vous le jure, d'être estimé de vous, Ginette!
Pierre, je suis en proie à une émotion effrayante, Pierre, il me semble à mon tour que je suis prise dans une espèce de vertige. Non, il ne faut pas que cela soit... Voyons, voyons, mon ami, de l'ordre, voyons,.
raisonnez... raisonnez... (pierre la regarde en aouriant.)Il y a
quelqu'un d'abord à qui il faut demander, à qui...
(Juste à ce oivineut, la porte s'ouTre. Cécile entre, suitie de Simone.)