ACTE DEUXIÈME
MONSIEUR DE SAINT-ARROMAN
Cela fait combien de temps maintenant que vous êtes sans nouvelles?
GINETTE
Trente-quatre jours! Avez-vous lu la dernière carte? Elle était datée de Champagne. Bref, nous sommes toujours dans le même état d'esprit et au même point que lorsque le service des renseignements nous a répondu : pas de nouvelles!... Tenez, voilà la carte.
(M. et Mme de Saint-Arrouian et M. des Marais regardent la carte postale )
MADAME DE SAINT- ARROM AN, à Ginette, à part.
Je vous demande pardon d'avoir amené cette relation à nous...
Je ne connais pas ce monsieur, en effet.
MADAME DE SAINT-ARROMAN
Il a perdu son fils à la guerre, il y a six mois. Depuis lors, une forme aiguë de la curiosité le fait rôder autour du malheur des autres pour y retrouver le sien. C'est un excellent homme mais son insistance est presque maladive.
GINETTE
Oui... C'est un des innombrables guetteurs.
MADAME DE SAINT-ARROMAN
Je redoutais qu'il ne vous soit très agréable de le voir; il y en a qui évitent la vue de ce petit homme qui se promène le dos remonté comme s'il pleurait toujours.
MONSIEUR DE SAINT-ARROMAN, rendant la carte,
A ce moment, en tout cas, il avait l'air joyeux et bien en forme... Merci. Mais enfin l'état de Cécile?
MADAME DE SAINT-ARROMAN
Espère-t-elle, ou, au contraire, se laisse-t-elle aller?
GINETTE
En apparence, elle est très forte et très confiante : il ne lui échappe jamais que des paroles de certitude, mais l'anxiété de son œil et sa marche fébrile démentent toute tranquillité.
MONSIEUR DE SAINT-ARROMAN
Et VOUS personnellement, mademoiselle?
MONSIEUR DES MARAIS
Oui, vous! vous avez l'air perspicace... Pour mon pauvre fils, je sens que vous auriez deviné.
GINETTE
Moi! oh! j'ai la plus grande confiance. Elle ne repose sur rien, naturellement, que sur des intuitions, mais jo serais bien étonnée si l'avenir la démentait. J'ai la foi.
MADAME DE SAINT-ARROMAN
Vous ne croyez pas que notre pauvre Cécile ferait bien de reprendre un peu ses occupations à l'hôpital comme vous?
GINETTE
Mais je compte bien que d'ici peu elle va reprendre son service. En ce moment-ci d'ailleurs nous n'avons pas de grands blessés et l'on peut s'absenter l'après-midi; il n'y a qu'une dizaine de lits; seulement il faut nous attendre dans un mois, avec la grande attaque de Champagne, à une recrudescence d'occupation. D'ici là il est tout à fait salutaire que Cécile se soit reposée. Elle avait beaucoup travaillé depuis un an et demi, songez!