MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VITIENRE^ 2 BIS
«» lUpradncItoB «t tndnetioii lé w rtéw. —
LES
La Cmr^Mine reprenil la mer. — Les paléinvlerfl. —
Le ilsrr« et le eerf.
Suivrons>nous le chasseur sur les monts escarpés 7 La biche le regarde, elle pleure et supplie.
Sa bruyère l'attend, ses faons sont nouveau -nés. Il se baisse, il l'égorgé, il jette à la curée, Sur les chiens en sueur, son ccsur encor Tirant.
A. DB Musset.
La Caroline était sauvée : toul; entiers au bonheur de se trouver vivants , avec leurs bagages , à quelques jours du port, passagers et matelots se félicitaient à Tenvi. Leur bâtiment, mouillé en grandes eaux, à quelques brasses du banc de sable sur lequel il avait dormi si longtemps, flottait de nouveau sur les flots de TAtlaptique. Aux derniers i*ayons du soleil qui noyait dans TOcéan son disque enflammé, on voyait le navire osciller lentement sur la mer, penchant d'un bord à l'autre sa coque noire, ses fins agrès, ses mâts élancés , — vivant , enfin 1 L'équipage courait sur les vergues ; les passagers arpentaient ce pont ressuscité , essayant leur marche et leur vie revenues i comme
â L*AMAZONE
un convalescent qui se relève essaye par sa chambre ses pas incertains; tous, joyeux de se sentir bercés de nouveau par la vag\ie ondulaQte ; béiussant confine un amoQi retrouvé ce mouvement monotone , ce roulis qu'ils détestaient naguère, qui naguère encore ne leur inspirait que des nausées et des regrets de la terre.
Les effrois disparus se noyèrent dans le passé : Tavenir se redora de rayons d'espérance, plus brillant, plus empourpré que jamais : tout désormais, amour, richesse, bonheur, tout leur sembla facile ; car l'homme marche sur cette terre, ne voyant que le pas qu'il fait, oubliant ses malheurs, incertain de l'avenir, et toute lueur de joie qui passe dans sa nuit profonde, éblouit ses yeux débiles.
Déjà la nuit montait rapide, et le capitaine, n'osant point naviguer par l'obscurité, i travers ces bancs qui lui avaient été si redoutables, résolut d'attendre le jour pour doubler la pointe de Magoari et entrer dans la rivière. En attendant, il fit demander à Antonio, le chef indien qui avait sauvé son navire du pillage et de la destruction, s'il pourrait piloter la Caroline jusqu'à Bélem.
M. Sharp était déjà venu au Para, mais il dô connaissait pas assez le fleuve pour s'y avenlurer sans pilote. Le chef, au contraire, était pêcher de la cale, et avait navigué dan» tou3 ces parages.
Antonio savait, ob effet» la rivière mieui^ que personita au monde, et depuis longues années il allait sans cesse de Marajo au Para vendre du caoutchouc ou de la cdle de poisson. Nul pilote do Salinas n'était en état de guider aussi sûrement le navire ; mais, fidèle à ses habitudes de circonspection indienne, ne connaissant pas le mécanisme du navire français et de son gouvernail» le chef écouta si-
lencieasement la doniancle que te capitai&e lui fit adresser par le jeune Brésilien, qui servait d'ÎRlerprèle eutre ses coiapatriote^^ ei les Français. Pais , profitaRl du reste de crëp^sclde qui Vëçleiirait çocore, il regi^rda lontguaiaeDl la voilure, 1^ roue du gQUveri:^!!» legouveroaiilui-iaèœe; fit j|ouer la roue , $'inforfna du tirant d'eau : et > péaéiré enfiu de ce qu'il avait à faire p«our conduire le vaisseau qu'on voulait lui confier, il alla vers le caiÂtaiue et lui dit:
-* Le Mundurucu «ièuera le canot des blancs. Gomme salaire, les blancs, donneront à Antonio les armes prêtées pour le combat » et du tafia.
Le Brésilien répéta au capitaine les paroles du chef.
— Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon vieux sauveur, dit M. Sharp ; et il fit un signe d'acquiescement à l'Indieii.
Ce dernier redescendit à bord de sa vîgilinga, et reparut bienlôt sur le pont de la Caroline, avec son sabre d'abatis et son sac en filet. Puiîs il s'étendit au pied de la roue du gouvernail. Le capitaine lui fit expliquer qu'il pouvait passer sa nuit, soit dans un lit , soit à bord de son canot s'il le désirait, parce qu'il ne lèverait l'ancre qu'au matin, et que d'ailleurs un matelot prendrait la barre sous ses ordres, à lui, Antonio.
Mais l'Indien répondit simplement :
— Antonio est pilote , Antonio veillera jusqu'à Bélem. Et il se recoucha à sou poste. Le Brésilien voulut de
nouveau lui expliquer les paroles du- capitaine, mais ce dernier lui dit :
— Laisscns-le faire, j'ai remarqué que cela était toujours ce qu'il y avait de mieux avec les Indiens ; je lui en-
i l'amazone
verrai à souper à son poste » et oo dort mieax sur le pont que dans une cabine.
Aux premières lueurs du jour, les ancres furent levées, et le navire, s'ëloignant rapidement des bancs de Magoari, ne tarda pas à prendre le large et à entrer en rivière. La vigilinga du chef, montée par Pedro et les femmes, leva l'ancre également, et suivit la côte de Marajo à travers les bancs de Magoari.
Bientôt les passagers perdirent de vue les rivages de la grande Ue, et se trouvèrent comme en plein Océan. On ne voyait de terre nulle part, la mer était haute et forte. Quelques-uns se crurent de nouveau perdus sur l'Atlantique ; ils s'informèrent avec inquiétude des côtes disparues. M. Sharp les rassura en leur expliquant la largeur immense de la rivière dans laquelle ils entraient , et surtout en leur montrant les mouettes blanches, les mauves gris&tres, tes frégates aux ailes noires qui passaient fréquentes dans l'horizon du navire, indices certains d*une terre voisine.
Après quelques heures de route, le capitaine donna l'ordre de pomper, afin de s'assurer de l'état de la Caroline. Cette opération avait déjà été faite à plusieurs reprises pendant la nuit : le navire prenait beaucoup d'eau; mais en naviguant, et sous l'effort incessant des lames, ce pouvait être pire encore.
Plusieurs matelots se relayèrent pendant plus de trois heures, et la pompe ne réussit pas à étancher l'eau de la cale. Selon toute apparence, quelques bordages, ébranlés par le choc qu'avait reçu la Caroliney s'étaient disjoints et laissaient entrer l'eau par des fissures multiples, qu'on ne pouvait découvrir : le capitaine donna TorJre de pomper constamment.
LES REVOLTES Dt PARA 5
Antonio le pilote comprit ces craintes» et, dérogeant à son tnutisme indien en faveur des cheveux blancs de M. Sharp , il lui fit expliquer par le Brésilien interprète, qu'à la marée suivante il entrerait dans le canal naturel de Yigia. Une fois dans ce chenal, le na^vire, protégé de la haute mer et dérivant doucement à la marée dans des eaux calmes, aurait moins à soufirir sous l'effort des lames. De là, suivant la côte , et désormais abrité par les nombreuses lies qui parsèment la rivière aux approches du Para, la Caroline gagnerait facilement le port. Il fallait connaître le fleuve comme un fermier connaît son champ, pour se hasarder à travers ces passages ; mais Antonio avait l'œil sûr, et le capilaine , confiant dans une sagacité naturelle dont le chef lui avait donné tant de preuves , le laissa faire selon sa prudente volonté.
La côte du Brésil apparut bientôt, baignée dans le soleil et la mer. On aperçut au milieu des flots, comme détachée et nageant dans les airs, une ligne verdâtre qui grandit peu à peu, qui, peu à peu, sembla prendre pied; puis on put reconnaître et distinguer des arbres, et les passagers découvrirent une forêt épaisse, étagëo, formant une masse verdoyante, à base inondée, qui s'élevait par un plan incliné jusqu'à quarante pieds de hauteur environ. On ne voyait de terre nulle part, rien que de l'eau et des cimes d'arbres : ni troncs, ni branches, ni lianes, ni fleurs, ni variétés de végétation : partout c'était même verdure régulière, inclinée, pâle, aux feuilles pressées comme dans une oseraie. De loin en loin, à rares intervalles, quelques taches blanches qui se détachaient, lis isolés, sur le fond vert de la forêt, diapraient seules la monotonie de cette vaste étendue.
Le navire, cependant, courait assez près de la terre
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pour ittstinguer des arbres, et les passagers tegai^daient, étonnés» tette végëtatimi luxuriante, mais uniforme ainsi qu'une étoffe unte^ qui ue res^tnUait ni à la végétation de l'Europe, ni à cielte de Marajo et des lies qu'ils avaient (tdut d'abord aperçues eu arrivàht sur la cdte d'Amérique. Les exclamations et la v^ix du capitaine leur apprirent bientét la nature d'arbres qu'ils avaient sous les yeux.
^-*- le tes reconnais, disait-51 ; regardez, voici les mangliers» ou palétuviers > ce triste et monotone rideau qui borde tout le nord d^ l'Amérique du Sud; ces taches Manches que vous apercevez, ce scmt des aigrettes perchées sur leurs cimes. Si le mvlre passait plus près de terre, vous les verriez s'envoler ut¥è à une.
Ces arbres qui apparaissent inotidés, ce sont de jeunes palétuviers ; comme nous sommes à marée haute, vous ne découvrez que ceux qW ont plus de dix pieds de hauteur; le premier plan^est sous les eaux, on ne les voit tous q«tt'à mer basse : ceux qui sont en avant sortant de terre, ils naissent; il y en a ainsi de tout âge, de toute grandeur, depuis des allumettes verdoyantes jusqu'à des arbres élevés comine des chênes. Ils marchent sur la mer comme m batailton> «dlant par rangs de taille. Les petits, c'est-àdire les jeunes, naissent dans l'eau, à l'extrémité du rivage, en mer basse : ils vont ea avant, envahissant incessammetit ie domaine des (lots, amassant entre leurs tiges serrées, la vase délitée que charrie le fleuve, el avançant ainsi toujours par rejetons, tant qu'ils trouvent terre et soleil, fis ont à peine deuK heures sur vingt-quatre à respirer tiudessus des flots, mais cela leur suffit pour m)Ure : et ils croissent et ils avancent si vite, que si, de loin en loin, un caprice de la mer ou du fleuve ne venait brusquement leur reprendre ee sol qu'ils ont conquis heure par heure,
eti qnelcfues siècles ils auraient gagné des centaines de lieaes sur TOcëan et bouché toutes tes mières.
Mais il semble que la PfX)Vklence leur ait dît comme aux flots de la mer :
Tu n'iras pas plus loin.
Ils vont Jdrmant, conquérant lentement une lef rtt nouvelle : hoUandais-vëgétaux de la cdte amazontetme ! pnis tdut à coup une forlé marée, une crue violente fortpe un courant furieux qui emporte avec lui, par parceltes, ce sol boueux, liquéfié à nouveau. Le fleuve et l'Océan reprennent à peu près leur rivage, et les palétuviers sont emportés, ou, s'abaissant sous les* flots, meurent étouflîés sans air et sans lumière. Si vivace que soit une chose icibâs, créature ou végétal, il lui faut part quelconque au soleiU à peine de mourir !
Malgré tout, la ci^te d'Amérique va gagnant toujours 9ÊT rOcéan, à raison des alluvions incessantes et de la quantité prodigieuse de débris végétaux que charrient ses fleuves. Dans le nord surtout, et à la bouche de T Amazone, la terre envahit la mer dans des proportions immenses.
— Cela tfest pas nouveau, dit M. de Cinnanwn. En Europe, un fuit semblable se passe sur la Méditerranée. Le continent a envahi la mer, et l'histoire nous apprend q«e saint Louis s'est embarqué pour la Terre sainte à Aigues-Mortes, qui, aujourd'hui, se trouve à plus d'une lieue dans l'intérieur des terres. L'envahissement de vos palétuviers n'a donc rien d'extraordinaire. Votre Amérique du Sud fait comme la Méditmraaée, en avançanl siècle à siècle sur l'Océan. Vous abusez de notre ignorance européenne, mon cher capitaine. Mais nous savons notre histoire et noire géographie.
8 i/amazone
Quelques passagers regardèrent avec admiration l'éblouissant savant ; mais M. Sharp reprit :
— Si vous saviez l'histoire de votre continent, vous sauriez que cela se passe également sur certains points de notre cdte atlantique et ailleurs, et vous sauriez aussi que sur d'autres cdtes, c*est l'Océan qui envahit. Ces révolutions progressives de rivages se passent sur tous les points du globe où l'eau et la terre sont en présence ; car rien n'est immuable dans la nature ; rien, monsieur, si ce n'est la fatuité humaine. Mais les révolutions terrestres et les changements qui s'opèrent dans le bassin de l'Amazone et sur les côtes des Guy ânes ne ressemblent en rien à ceux de l'Europe. Là, on voit des Ijeues entières de plage se former ou disparaître en un jour, apportées ou emportées par une marée, par une crue du fleuve. Un seul ras de marée, en une seule demi-nuit, apporte parfois huit ou dix pieds de vase dans une rade ou un golfe de plusieurs lieues d'étendue, et le comble ^ ; en un an, une forêt de palétuviers recouvre de bout en bout ce nouveau terrain, et un nouveau rivage est formé. Mais c'est le contraire qui se passe le plus souvent. Une prororoca, une crue du fleuve enlève en un seul jour, en quelques heures, des lieues entières de rivage, et l'eau roule tout à coup, là où s'élevait la veille une forêt aux arbres pressés. Avez-vous cela aussi en Europe, où vous n'avez ni palétuviers, ni ras de marée boueux et invincibles?
> Dans le courant de Tannée 1855, toute la rade de Gayenne a été ainsi comblée de vase par un ras de marée, à ce point que les navires mouillés dans la rade ne pouvaient pas sortir. Mais, en deux jours, par suite du mouvement régulier des courants de rOcéan et de la rivière de Gayenne, la rade avait repris sa profondeur primitive; Gayenne, cependant, est encore à cent lieues de la bouche de l'Amazone.
Le faty à fin de science, ne savait que répondre au ca* pitaine; aussi se contenta-t-il de dire d'un air doctoral :
— Il faut que celle terre soit mauvaise et que ces arbres n'aient pas grandes racines pour être ainsi enlevés au premier choc de la mer ou du fleuve; les terres d'Europe tiennent mieux que cela, et les arbres sont autre chose que de mauvais bois blanc sans force.
Mais son observation ignorante ne lui réussit pas plus que son étalage scientifique.
M. Sharp connaissait à fond son Amérique du Sud, et les palétuviers, avec leur végétation prodigieuse, le péné< traient d'admiration ; aussi répondit-il de suite :
— C'est en quoi vous vous trompez de tout point, mon cher monsieur ; vous n'êtes pas heureux, ce matin. La terre d'alluvion de l'Amazone est la meilleure du monde, et le bois de palétuvier est un bois propre à tout ; l'une de ses deux variétés, le palétuvier rouge, est lourd et résistant comme du fer. Quand je vais de Cayçnne aux Antilles, je porte toujours à la Martinique un chargement de palétuvier, et chaque fois je réalise un beau bénéfice. C'est le meilleur bois de chauffage du monde.
Quant aux racines, peu d'arbres en ont autant que lui; et si vous pouviez descendre à terre à marée basse, vous verriez, avec plus d'étonnement encore que vous ne voyez leur verdure, les racines inextricables qu'ils étendent sur le sol boueux du rivage. C'est comme un filet à mailles pressées, à brins inégaux, couvrant partout la terre; un enlacement superposé de serpents de toutes grosseurs qui se croisent en tous sens, tantôt luisants, lisses, noirs, et tantôt recouverts d'une vase jaune.
Là, sur ces racines, sous celte verdure épaisse, au-
< ï/AWAiïONï:
desstis de cette vase, règne, à basse mer, une dhalieur pesante, hunride, in9nïe : on dirait une serre cliatiffe> quoique sous le climat en feu de i'équateur.
— Oh! ohl dit M. Bleeder, sous ces artires on doit très*-biefn guérir des rhumatismes. J'essayerai de ce remède.
— Cela ^st possible, dit M. Sharp , uaais vous y prendrez les fièvres. Et puis il vous faudra vous établir sur îà côte de TAllantique , car vous toe treuverez pas de mangliers dans Tintérieur. Ils ne croissent que sûr la mer, Maiâ là , vous aurez de l'espace à héberger autant de maladies que vous en rêvez pour la santé de votre bourse ; car il y a de ces arbres sur une étendue considérable. Partout où va le flot de la mer, ils vont. Partout où il y a sol arrosé par la marée , ils cramponnent le^r végétatioh envahissante, et il est des contrées, comme celle qu'on désigne sous le nom de territoire contesté , par exemple , entre rOyapoc et rAmazone, où on trouve jusqu'à quatre Mettes de palétuviers en profondeur dans les terres. Mais ils cessent invariablement là où cesse la marée salée. II faut l'eau de la mer à leur végétation , comme il faut à votre zèle, monsieur Bleeder, l'or du malade. Ils meurent en eau <}0uce. Et c'est pour cela qu'on ft^en tmuve pas sur la grande bouche dé l'Amazone, ni même jusqu'au cap Nord. Au-dessus de Vigia, que hous allons découvrir bientôt, il n'y en a plus un seul.
M. Sharp parlait encore et continuait à expliquer à ses passagers quelques-unes des étrangetés équatoriaies qui passaient sous leurs yeux, lorsqu'un spectacle tout nouveau et plus vivant s'oflftit aux regards élonwés des hôtes de la Caroline.
Ainsi que nous l'avons dit au commencement de ce
chapitre , \e fiaviro , engagé dans la secondte bouclie de rAmazone , courait vers te Para, en prolongeant de trèsprès la rive droite du fleuve. Emportée par le courant de la marée montante , et par une brise légère ()ùi gonfluit ses voiles déployées , la Carolim glissait silencieusement sur les vagues. Tout à coup, un peu & Tavant du vaisseau, les passagers de la dunette, en regardant les palétuviers que leur expliquait le capitaine , virent partit de leur rideau moBolone un cerf rouge dont la tête el le éos sortaient des flots à mouvements rapides. L'animal cherchait à couper le fleuve en droite ligne comifie pour s'avancer au large et gagner la pleine rivière ; mais le courant l'emportait dans. la même direction que le navire, dont il se rapprochait cependant par une ligne diagonale; peu à peu sa tète aux bois grisâtres et chargés d'andouillers, qui tout d'abord s'était présentée de face aux yeux des passa*gers, n'apparut plus que de profil, entraînée par les flots de la marée montante. Dans cette situation nouvelle, il devait apercevoir le navire, don( il se rapprochait de plus en plus, et chacun s'attendait à le voir rétrograder vers la forêt, puis disparaître à nouveau dans les palétuviers. Hais sa crainte des hommes, cette terreur innée qui vit au sein de toutes les créatures animées, était étoufiée en lui par une cause inconnue , qui l'entraînait loin du rivage : car il avançait toujours, et on eût dit qu'il faisait effort pour venh* à la rencontre du navire, tant il nageait directement dans ses eaux.
Le motif de sa terreur se révéla bientôt. Les palétuviers s'entr'ouvrirent à nouveau, comme de grands blés verts s'enir'ouvrent pour un lièvre qui sort,»et on vit^ppariUre à fleur des eaux une tête large et rougeâtre, qui sortait ainsi qu'une boute son>bre des Hots jaunes et miroitafits
du fleuve. Chacun regardait en silence , s'attendant aux abûiemenls d'une meute hurlante» espérant les bruits d'une fanfare de chasse éclatante et sonore ; car, si perdu qu'il se trouve par des terres lointaines, l'homme pense toujours aux spectacles de la patrie : cherchant dans tout ce qu'il voit des souvenirs de son enfance , se rappelant son passé ineffaçable , évoquant partout le fantôme adoré de la terre natale I Mais le son du cor ne retentit pas dans la forêt solitaire, et la voix légèrement effrayée de l'un des Brésiliens cria :.
— Un tigre l un tigre !
Le tyran des forêts américaines parut hésiter une seconde à la vue du navire qui passait en face de lui, à deux cents mètres à peine.
Hais tout à coup la vue du cerf réveilla son appétit féroce : il bondit sur les vagues comme s'il avait touché terre ; son corps sortit de l'eau , passé le ventre , et , sans plus s'inquiéter du bâtiment , il s'élança dans la direction de sa proie. Le cerf nageait toujours vers la pleine mer, se rapprochant de plus en plus du navire par une ligne diagonale de nage , que le courant lui faisait suivre malgré lui. Quelques minutes encore, et, s'il ne changeait pas de direction, il devait se rencontrer fatalement avec la Caroline^ à s'y heurter en plein travers.
Quant au tigre, se pressant vers sa proie de toute la force élastique de ses membres, il bondissait sur les flots plutôt qu'il ne nageait : car c'est le propre de la race féline de posséder une telle force nerveuse , qu'elle peut aller sur l'eau par demi-bonds, comme une pierre qui riCDche. Quand on parcourt les solitudes américaines, on voit bien souvent le tigre ou le jaguar, l'oti^, comme le nomment les Indiens, traversant le fleuve silencieux, fen-
dant le courant en droite ligne » sortant des eaux presque entier ; puis montant au rivage » et fuyant à grands bonds sur la boue liquide des plages amazoniennes, comme un cheval au galop sur la terre gazonnée d'un hippodrome d'Europe.
Les mouvements rapides de l'on^a la rapprochaient à vue d'œil de sa proie, qui faisait effort et nageait de toute sa vitesse ; le monstre avançait comme avec des ailes ; le cerf semblait à l'ancre y tant son féroce ennemi le gagnait de course : cependant il glissait sur les flots, emporté par le courant et la terreur, arrivant droit au navire. Il n'en était plus qu'à quelques mètres à peiné : déjà du haut.de la dunette, on pouvait entendre l'essoufflement régulier de l'animal : à fleur d'eau on distinguait ses bois noirâtres et lisses, sa tête, son œil effaré, sa bouche, qui baignaient par intervalles aux lames agitées du fleuve.
Ce spectacle nouveau avait mis la confusion à bord. Le capitaine avait donné l'ordre à deux matelots de lancer à la mer une embarcation pour essayer de prendre le cerf ; parmi les passagers, un ou deux étaient descendus précipitamment pour charger des fusils ; les autres se pressaient sur la dunette , reculant d'effroi à chaque bond du jaguar, dont on pouvait déjà distinguer jusqu'au zébrage de la tête. Vainement le capitaine les rassurait en leur expliquant que l'animal ne pouvait pas sauter -à bord, et que le cerf occupait seul sa férocité affamée. A mesure qu'il se rapprochait du navire , on voyait se retirer pour descendre au carré quelque figure craintive; et & un bond plus fort qui fit sortir de l'eau le corps tout entier du monstre, ce fut une déroute générale, qui ne laissa sur la dunette que deux ou trois passagers , le capitaine et le pilote.
1 4 l'ahIazoIse
Les roatefots m finissaient pas de dètadiier tes atmarrad âa can(^ ; les lireurs, -— se pressant lentement peiit-étre^ •^ ne revenaient pas. Quant à Antonio, calme & son gm* vemail , il regardait la mâture pour ne pas voir le ïcerf qnf se rapprochait toujours et, par un effort suprême de faite, allait réussir à passer devant le navire îsans se heurter à ses parois. Mais par instants la tête tlo i^\o\e s'abaissait sur le fleuve co^mme malgré lai , fascinée par sa pa^ion de chasse , la plus forte , et on pourrait dire là seule passion de l'Indien ; et ^rs on voyait son œil noir, ardent, aigu, darder du cerf au tigre ma regard rapide, comme s'il enviait le sort du monstre chasseur.
Enfin l'animal arriva bord à bord du navire ; il faillit passer sous le beaupré : un coup de barre donné à propos par le pilote fit dévier légèrement la ligne du vaisseau , et les pieds, puis les bois du fugitif heurtèrent les flancs de ia Cwrolint. Le tigre n'était plus qu'à vingt mètres de sa proie ; encore deux ou trois bonds, et il atteignait sa vic« time, qui, impuissante à se retenir aux parois glissantes du vaisseau, dérivait déjà vers l'arrière.
C'en était trop pour l'Indien 1 Deux tentations coup sur coup] Lâchant la roue du gouvernail, il se rua, rapide comme la pensée, sur un des matelots qui préparaietu le canot de chasse, arracha le poignard pendant à sa ceinture; puis, mettant un pied sur la rampe de fer qui bor^dait la dunette, il bondit à la mer en face du tigre.
Le monstre s'arrêta court, comme un pairUer au galop qui rencontre nne bête inattendue; puis, faisant brusquement volte-face, il recommença de nager et de bondit* en droite ligne vers les palétuviers. Presque aussitôt la tête de l'Indien sortit des flots à quelques pieds du ligi% : mais l'animal fuyait à toute nage. Antonio comprit l'inutilité
LES RÉVOLTÉS h\] PARA H
d'une ponntiile, et plongeant de nouveau, il ne reparut à la surface des eaux qu'à côté du cerf, qui, délivré ÙB, Bavire, continuait à nager vers le large.
Le capitaine cependant, en voyant son pilote âis{>andtre par-dessus le bord, s'était tout d^abord élancé à k barre du gouvernail, puis, appelant un matelot pout le remplaeer, il était retourné & son poste de curieux. H vH l'Indien arriver près du cerf le poignard à la knain et nager, appuyé d'une main sur le dos de l'animal : il crut qu'il ftllait le frapper.
— Ne le tue pas, ne le tue pas, cria M. Sharp. Et gourmandatit les matelots qui avaienft enfin détaché le canot, il les lit se presser pour rejoindre Antonio, et amener le cerf, désormais trop éloigné du rivage pour échapper à leur poursuite.
Le canot descevidit enfm h la mer avec un des matelots, embarqua une lame, puis reprit aussitôt son équilibre smr les vagues mouvantes ; du haut du pont le second matelot se jeta À l'eau, à côté de l'embarcation, pour ne point perdre de temps h descendre à la corde, et le canot s'éloH ^ant de toute la vitesse des deux rameurs, rejoignit lé cerf. Antonio nageait doucement h côté de l'animal, attendant Tarrivée des hommes, sans dire une parde aux matelots. Il saisit Tamarre qui avait servi à attacher le ca-, not, et traînait au courant, à Tarrière de l'embarcation, avança vers la léle du cerf, le prit par un de gfes bois, et l'attacha solidement au canot. L'animal effaré, soufflant, épuisé de fi'ayeur, nageait toujours sans se défendre. Antonio remonta dans l'embarcation, se mit au gouvernail, et dirigea le canot vers le navire. Les deux matelots avaient repris les rames et nageaient de leur mieux : la Caroline^ portée par le courant plus que par ses voiles,
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avançait lentement : en quelques minutes Tembarcation rejoignit le navire.
Les passagers, revenus de leur terreur, avaient de nouveau fait apparition sur la dunette pour jouir du spectacle de cette chasse. Antonio et les matelots attachèrent les jambes du cerf, d'autres hommes le hissèrent jusque sur le pont, et chacun put contempler à loisir le timide animal, qui regardait d'un œil effare cette foule de visiteurs étranges.
Le pilote t;ependant était remonté sur la dunette et, comme s'il revenait d'une promenade à l'autre bout du navire, avait repris la roue du gouvernail et continuait à conduire la Caroline.
Mais bientôt la marée cessa de monter, les eaux du fleuve coulèrent vers l'Océan, un courant rapide s'établit, et le vent n'étant pas assez fort pour permettre au bâtiment de refouler le courant de la rivière, ni même de louvoyer utilement, le capitaine fit jeter l'ancre.
Vers le milieu du jour, la brise s'éleva, et le navire reprit sa marche en courant des bordées. Bientôt, à mesure que la Caroline entrait de plus en plus en rivière, l'eau saumâtre remplaçant l'eau de la mer, la végétation des palétuviers s'éclaircit progressivement; d'autres arbres, des palmiers, des mangubeiras, et surtout de grands roseaux mucus-mucus s'élevèrent par intervalles, rompant la monotonie réguUëre du dôme de verdure des mangliers.
Enfin vers le soir Vigia apparut enserrée par la forêt, et comme ensevelie dans la végétation luxuriante du rivage.
On voyait à peine quelques maisons se dessiner blanches et rouges, sous les rayons du soleil couchant. Mais si petite que cette ville parût tout d'abord aux yeux, c'était
une ville, un port, le Brésil enfin ; la bonne nouvelle se répandit à bord, comme une lumière, allant de Tun à l'autre par toutes les bouches : connue de tous à la fois, chacun s'empressa sur le pont pour mieux voir. Les blessés eux-mêmes, ceux qui pouvaient marcher se traînèrent en dehors ; ceux qui ne pouvaient que se soulever sur leur lit de souffrance, regardant à tous yeux comme les autres, tendirent leurs tètes vers les hublots ouverts.
La joie vint éclairer tous les fronts. Les blessés se crurent guéris ; les valides se crurent arrivés. Tous ces hommes, habitués à des villes, semblaient se retrouver en retrouvant des maisons : des maisons, c'est-à-dire des hommes vivant de leur vie, une civilisation quelconque, un monde enfin ayant un peu de leur monde européen. C'étaient les premières qu'ils voyaient depuis l'Europe ; elles prirent à leurs yeux des semblants de la terre natale, et la ville brésilienne apparut à tous comme un paradis retrouvé.
Vl|^ia. — La eonlrebande. — H"** Cerny.
Je t'aime et de la vie ensemble si tu veux Nous passerons l'orage :
On a plus de courage ., Et moins dore est la rame à qui rament à deux.
Le navire jeta l'ancre devant Vigia, la ville, comme on la nomme. Presque aussitôt trois barques se détachant du
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rivage arrivèrent autour de la Carolim ti s'informèrent de la nationalité et du nom du vaisseau.
L'un des Brésiliens répondit à ces demandes, et les visi^ teurs des barques parurent três-élonnés de trouver un bâtin^nt français.
— Depuis plusieurs jours, dit Tun d'eux, nous attendons un américain, et nous vous avions pris pour ÏUl. Avezvous donc à bord des marchandises pour la contrebande, que vous venez mouiller dans le canal de Vigia?
M. Sharp, auquel on traduisit ces paroles, désabusa le nouveau venu de ses espoirs mal fondés, et lui fit expliquer pourquoi il avait pris cette route, à la suite de son naufrage sur Magoari.
— Il n*y a rien à faire ici, dit Tun des visiteurs : le navire ne fait pas de contrebande, rentrons en ville.
Les trois bateaux virèrent de bord pour retourner vers la terre. Mais un des Brésiliens, passager de la Caroline^ avait un parent qui habitait Vigia au moment où le jeune homme était parti pour FEurope. Il s'informa de lui.
— Le senhor Hospedage est toujours à Vigia, dit le contrebandier, et sa famille comme son commerce sont en prospérité.
— Dites-lui que son parent, M. Cabellerario de Maranhao, est abord de ce bâlimentet ne tardera pas à l'aller visiter.
Les canots retotirnèrent au rivage. Le capitaine pria le Brésilien d'acheter des vivres frais pour le navire, qui en était privé depuis si longtemps, et chargea M. Useless d'accompagner le jeune homme jusqu'à terre. Mais une demi4ieure s'écoula en préparatifs avant le dèpari du canot. La plupart des passagers voyaient visiter Vigia, et
LES RRVt)LTiS DU PARA' 19
il fallut ftUendre les toilettes de chacun. Enfin^ j^esque tous étaient prêts, et déjà les moins attardés descendaient dans te canot, lorsqu'une mbntarie peinte dans te goût de celle que le docteur brésilien montait sur la côte de Marajo, quitta le rivage et s'avança vers la Caroline.
Le navire était mouillé devant la vilte, à deux portées de feu de ses premières maisons ; la montarte fut au long du bord en quelques minutes, et un homme entre deux âges, vêtu comme un notaire parisien qui part pour un acte matrimonial ou mortuaire, mais au teint bruni, à la figure ouverte et respirant une cordialité bienveillante, demanda en portugais la permission de monter à bord.
Le Brésilien reconnut son parent à la voix plutôt qu'à la figure, et, se levant du canot où il était assis, il aida M. Hospedage à monter sur le. pont de la Caroline^ et le présenta au capitaine. Après toutes les inutilités d'usage . que les hommes civilisés ont coutume de se débiter entre eux à toute rencontre, et sans penser un mot de ce qu'ils se disent, le capitaine s'informa auprès de son visiteur s'il ne serait pas possible d'acheter des vivres frais pour le navire :
— Cela est difficile, reprit le Brésilien ; Vigia n'est pas grand, et c'est h peine si vous trouverez quelques poules maigres; mais la marée est presque pleine; attendez: tout à l'heure vous aurez du poisson frais.
— Je ne refuse pas le poisson, dit le capitaine, et encore moins celui de l'Amazone que tout autre, car c'est le meilleur poisson du monde; mais ne trouverais-je pas à acheter un bœuf, une vache ou môme un taureau, peu m'importe ! Il y a trois mois bientôt que nous n'avons vu de viande fraîche : quelle qu'elle soit, les passagers comme l'équipage la trouveront toujours bonne.
— Impossible, capitaine, il n*y a pas de campine ' autour de Vigia, et, par suite, nous n'avons pas de bestiaux. J'ai une vache, et c'est la seule qu'il y ait de ce côté de la rivière à plus de vingt lieues autour de la ville.
— Et des moutons?
Le Brésilien secoua la tête.
— Au moins, vous avez bien quelques cochons? Indiquez-moi où je puis m'adresser pour en trouver deux ou trois.
M. Hospedage se prit à sourire :
— J'aime mieux vous dire la vérité, capitaine, dit-il. Vous la sauriez aussi bien que moi après deux heures de recherches, et je vous aurai évité de chercher. Vous ne trouverez rien. Tout ce que vous pouvez espérer ici, c'est une douzaine de poules et trois ou quatre douzaines d'oeufs.
— Que voulez-vous que je fasse de douze poules et de cinquante œufs pour cent bouches affamées? De quoi vivez-vous donc ici? Vigia contient, dit-on, six mille habitants?
— Je vous l'ai dit, capitaine, vous aurez du poisson, pourvu que la marée ne le tourne pas.
— Comment? que la marée ne le tourne pas?
— Oui, si le poisson a été pris à la fin de la marée dernière, et s'il n'arrive pas ici avant la fin de celle-ci, il sera probablement gâté. La viande se conserve tout un jour, mais le poisson tourne en quelques heures, corrompu par la chaleur orageuse du pays.
1 On nomme campine un espace défriché de main d'homme ou par nature, mais oii il y a de Therbe^ c'est-à-dire un pâturage pour les bestiaux.
— Eb bien, et quand le poisson est gâté, que mangezvous?
— Nous avons du poisson salé, du piraruca du haut Amazone, ou du gurijuba, de la pescada fumée.
M. Sharp fît une grimace significative, et dit à son visiteur : — Eh bien, mon cher monsieur, quels que soient les charmes de votre patrie, il n'est pas probable que j'aille m'y retirer jamais, sur mes vieux jours.
Mais le jeune Brésilien se hâta de dire :
— Le Brésil n'est pas partout ainsi, capitaine, et si vous alliez ailleurs, vous verriez au contraire une abondance prodigieuse et qui dépasse de beaucoup celle d'Europe. Au Para, vous jugerez; je suis même certain que mon parent est trop modeste sur les ressources de sa ville, et que s'il voulait chercher un peu, il trouverait pour vous.
Mais M. Hospedage reprit :
— Mon jeune parent, vous êtes comme tous mes compatriotes; la vanité patriotique avant tout : mais comme je suis de ceux qui croient qu'on ne se corrige qu'en se regardant, et que, d'ailleurs, nous avons assez d'autres qualités et une terre assez riche pour avouer franchement nos insuffisances, j'ai pris coutume de dire à tous et partout la vérité. Or, la vérité au Para, comme dans presque tout le Brésil, est qu'on y vit mal et par notre faute. Ainsi, à Vigia, ici, c'est-à-dire à six lieues de Marajo, qui nourrit deux cent mille bestiaux, nous mangeons de la viande sept ou huit fois par an, aux fêtes publiques ou au mariage de l'un de nous : lorsque, avec une campine d'un kilomètre carré, que la ville pourrait faire établir à moins de cinq cents pataquès ^ une fois payées, nous aurions du
^ La pataquô brcsilfemic vaut 1 franc de notre monnaie.
ât L^AMAZONE
bétail à n^en savoin que iaiF^. Mais c'est notre rkbesse même qui fait notreincurie, et à tous navires qui passent, nous courons aelaeter des conserves d'Europe, h prix excessifs, quand il nous suffirait de nous baisser à terre pour avoir dix fois ce que produit l'tlurope. Il en est de mAme au Para, et vous ne le verrez que trop par vous- B»éflie. Au surplus, si vous voulez envoyer deux de vos hommes en ville, je vais vous donner un esclave pour les conduire, mais ils ne trouveront que du poisson saI6«
— - Je vous remercie, monsieiiir, dit le capitaine. J'accepte votre offret et si vous permettez, mes hommes iront même dans la campagne; ils y seroint peut-être plus heureux que dans la ville même ; nous ne repartons qu'à la marée montante, ce qui nous donne sept heures à rester devant Vigia.
— A vos souhaits, capitaine, mais il n^ a d'habitation que dans la ville. Ici, tout le monde est pécheur ou contrebandier. Autour de Vigia, on ne trouve que la forêt déserte et le fleuve; c'est-à-dire, quand nous le voulons, du gilNer et du poisson. Et puisque vous restez ici pendant toute la marée, permettez-moi de vous convier à souper, ainsi que ces messieurs, j'ai quelques heures devant moi, cela suffit pour préparer tout de mon mieux, et je vous ai dit tant de mal de notre pauvre pays, que je veux du moins vous prouver qu'avec un peu d'efforts, on y pourrait bien vivre.
M. Sharp refusa, prétextant de la quantité de ses passagers, de ses blessés à soigner, et de toutes ces raisons banales que chacun sait trouver pour colorer iin refus; mais M. Hospedage était le fils d'un de ces vieux plai^teurs portugais, riches et magnifiques, qui jadis se vantaient à bon droit de n'avoir point d'hôtels dans la colonie, parce
que leur hosiiitaUté remplaçait les h6iels, ot qui, en eflet, se faisaient nn devoir de garder joar et nuit porte au^epie et table servie. Pour tout héritage, son père ne lui avait guère laissé que se& idées généreuses, et le fila se sentant ù l'étroit dans les débris d'une fortune qui ne suffisait pas à ses larges iastincts, avait quitté Pernambuto, sa ville natale» et s*en était venu vivre à Vigia. Des étrangers qui passaient par sa i^ésidence solitaire, des Français surtout, car les Brésiliens aiment la France, étaient nue hcmne fortune pour son hospitalité rajeunie. Il insista vivement» pria ses compatriotes de joindre leurs prières aux siennes, et fit si bien, que le capitaine lui promit d'aller souper chez lui avec ceux de ses passagers qui voudraient le suivre. M. Hospedage demanda la permission de retourner à terre pour donner quelques ordres; puis, prenant à bord de sa montarie une partie des passagers, il revint vers la ville, suivi de près par le canot du navire.
 peine débarqué, il ordonna à un esclave de conduire M. Useless par les quelques rues de Vigia, et de faire tous efforts afin de leur procurer des vivres. Puis, laissant pour un instant ses visiteurs à la garde de ses compatriotes, il alla jusqu'à sa maison, afin d'envoyer rapidement des chasseurs dans le bois et des pécheurs au fleuve ; mais il revint presque aussitôt, et conduisit lui-même ses hôtes par la ville.
— Il nous reste à peine deux heures de soleil, dit-il aux Européens , mais cela suffit, hélas ! pour voir les débris de Vigia. Â part les ruines de nos deux églises, vous ne trouverez que des maisons nues et misérables, envahies par la forêt.
Et, en effet, les passagers surpris entrèrent bientôt dans les ruines d'une église qui avait dâ être magnifique.
ii l'amazone
Des restes d'ogives, de trèfles, de sculptures, de constructions gothiques, révélaient la richesse et le goût des constructeurs; mais cela était misère que voir, dans quelle dégradation le temps et Fincurie avaient laissé tomber le pieux édiflce. Un pan de toiture respecté par les vents couvrait encore la place où s'élevait Tautel ; partout ailleurs, la végétation équatoriale avait envahi la demeure du Seigneur; de hauts arbres, pressés comme dans la forêt, croissaient librement au milieu de la nef ; des lianes pendantes s'enroulaient comme des lierres autour des arceaux demi-écroulés ; à travers leurs feuilles vertes on distinguait vaguement des rosaces entrevues, vestiges d'un passé disparu. Les murs tombaient de toutes parts ; des débris d'autels, de statues, jonchaient en dedans les côtés du temple, presque ensevelis sous les feuilles ou les décombres; et sur le sol, à travers ces débris, des dalles funèbres, encore couvertes d'inscriptions effacées, enseignaient les sépultures des jésuites, fondateurs ou lévites du temple.
Aucune révolution, aucun désastre, aucun tremblement de terre, n'avaient bouleversé cependant l'église en ruine. Non; l'oubli des hommes puis quelques années seulement avaient passé sur elle : et la pluie, les vents, la végétation, minant tous ensemble le travail des religieux d'un autre âge, le pieux édifice, déserté par les fils dés conquérants, s'effaçait sous l'œuvre incessante et destructive de la nature.
Quelques passagers pénétrèrent à grand'pelne sous les débris du toit qui abritaient le sanctuaire ; aussitôt on vit s'envoler, par vols effarés et circulaires, des centaines d'oiseaux nocturnes et de grandes chauves-souris rouges, seuls hôtes désormais du temple abandonné*
Attristés à la vue de ces ruines , les passagers aliërent visiter ]a seconde église. C'était même chose : presque partout elle tombait en ruine, ainsi que la première; seule, une pauvre chapelle reconstruite, ou plutôt conservée à la hâte, à peine crépie comme une batellerie passagère, restait debout et servait d'église à la ville. Quelques ornements fanés, isolés, misérables, paraient un autel plus misérable encore ; et puis, partout, on ne voyait que des murs blancs ou la terre nue, sous un toit grêle, qui, de toute part, laissait filtrer tour à tour le soleil, les vents, la pluie. A côté de la chapelle, sous des restes d'arceaux réparés, on avait construit pour le prêtre une obscure demeure, avec un triste enclos plein de décombres, où quelques poules chétives picoraient dans les herbes. Des chemises et des vêtements incertains, étalés sur un mur en ruine, séchaient dans un coin, aux obliques rayons du soleil couchant. Cela était tout, tout ce qui restait des deux temples de Vigia : de ces deux églises que les Portugais de l'ancien temps vantaient à bon droit comme des monuments de la foi, de la puissance, de la civilisation, apportées par eux dans l'Amérique du Sud.
— Nous n'avons rien autre chose à vous montrer dans la ville, dit M. Hospedage à ses hôtes; partout ailleurs vous ne verrez que des maisons en ruine, encombrées de poissons salés ou de marchandises de contrebande. Venez à ma demeure ; elle est, comme toutes les autres, misérable et nue, mais vous y trouverez, en attendant le souper, un verre de porto, quelques fruits demi- sauvages, et toute l'hospitalité que peut donner un pauvre pêcheur.
Les passagers suivirent leur hôte, en regardant sur leur route tout ce qu'on pouvait voir dé cette pauvre bour-
gûda M. Hospedagc demeurait à rexir^ité de Vigia. Ils tFaveFsërent la ville tout entière par sa grande rue, c^està-4ire par un cheiuin inégal, non pavé, couvert d'herbe»^ aveo un seçtiery étroit et boueux, frayé dans le milieu : unique artère coupée par une ()ouzaine de rues transversales! plus pauvres eiicere que ta rue principale ; puis trois ou quatre places donnant sur le fleuve, spacieuses, mais couv£^les de bautesi herbes. Tout cela, des deux côtés, était bordé par des maisons sans étage, pressées comme celles dHme vieille ville, aux murs blancs, aux toits e» paille eu en tuiles rondes et rouges, aux portes mat closes ou masquées par des nattes en paille tressée, aux fenêtres basses fermées par des grillages en bois serrés plus que des guichets de couvents, et s'entr*ouvrent en tabatières.
Personne dans tes rues, personne sur les places. Çà et là devant une porte, quelques enfants grouillaient tout nus, rouges par naissance, rouges par soleil, jouant lenlement et sans bruit sur la terre humide ; puis de tous côtés des chiens maigres, chélifs, grisâtres et galeux, rôdaient tristement de case en case, cherchant pâture d'un œil inquiet, ou disputant aux yautours noirs des lambeaux de poissons pourris.
De loin en loin, aux maisons, sur le passage des Européens, une porte s'ouvrait, une natte s'écartait, une fenêtre à tabatière se soulevait, et alors apparaissaient au soleil ks têtes en désordre d'un essaim de femmes à demi vêtues. Les unes, ^ les blanches, étaient pâles, étiolées, jaunâtres, avec de grands yeux éteints, et des cheveux noirs, éclatants, dénoués, qui ruisselaient sur leurs épaules maigres ; les autres, — négresses, mulâtresses, capresses^ mamalucas, curibocas, étaient rouges, jaunes ou noires, fortes, massives, aux lèvres épaisses, aux petits yeux, aux cheveux
courts mal peignés, aux épaules charnues. Toutes, eonfen-* dues ensemble, contemplaient une seconde ces Mancs qui passaient en les regardant, puié ôonftiscs^ refermaient en hâte leurs trappes entr'oHvertes ; et par les pichets, par les nattes obscures^ on entendait des cri^ et des rities honores i|ai s'édiappaient, comme des bruits d'ots^u9L en^* fermés dont on secoue la volière^
Les pass^agers alrivérent enfin à la démeurede leur bdte.
«^ Messieurs» dit H. Hospedage avant de hiP& enlt^ sc» visiteurs, la case n'est ni grande ni riche, maûs telle qu'elle est^ avec ses pauvres habitants^ elle est à la dispo^ sition de vos sdgneuries.
Au milieu d'une salle vaste^ propre et maintenue très-^ fraîche, {^àoe aulc fenêtres et aux portes hermétiquement ' fermées, une grande table d'acajou, ovale, faite d'un sevd morceau^ et pouvant servir à quinine personnes à k fois, portait quelques frasques ^ de viu de Porto^ ées veirnes de toute dimension, et un panfer plein de mangues dorées.
Les p^sagers, encouragés par les façons hospitalières de leur bêle, et séduits par la vue des mangues^ goùtèrepi tous au fruit tropical. Les uns mordaient à même eomme des singes sur des noix, les autres essayaient d'entever la peau avec les couteaux ou leurs doigts, et les Brésiliens riaient de bon coeur à r^arder les Irimaoes des preAiiers, qui ne trouvaient qu'amertume^ «t rébahissemeni des seconds en voyant couler le jus du fruit. €ar, chez luî^ rEuropéen raille sans mesiire les mœurs, les allures et les ignorances de quiconque ne vit pas à sa mrode; lâuis nul, plus que lui, ne prête aux rires quaud il s'en vic^t sur un autre hémisphère ; et il n'y a pas spedade ptfls bouffon
1 ÎA frasque porCogaië vaut denz Vkr^,
que celai d'un Européen qui débarque sans guide en pays transatlantique, se heurtant à toute chose» trébuchant à chaque pas, et dénigrant à chaque chute tout ce que ne comprennent pas ses sens ébahis.
M. ,Hospedage coupa quelques mangues pour ses hâtes, qui goûtèrent enfin à la chair parfumée de la pèche tropicale; mais bien peu recommencèrent répreuve. L'odeur et le goût de térébenthine qui s'exhalaient du fruit les dégoûtèrent presque tous, et il n'y eut que deux ou trois audacieux qui tentèrent un second, mais désolant es* sai. Ils ne savaient pas qu'au bout de trois mois d'habitation sous les tropiques, tous, peut-être, aimeraient ce fruit dédaigné, autant et plus que leurs fruits européens, car il en est toujours ainsi, malgré la répugnance invincible que la mangue cause tout d'abord.
Cependant la plupart des passagers, sur les invitations de leur hâte, oubliaient le goût des mangues avec du vin de Porto, lorsque la porte s'ouvrit brusquement, et un monsieur à tète bien peignée, à face bien rasée, à faux-col bien sûpsté, à vêtements strictement compassés, — un parfumeur anglais en voyage, s'efforçant à se donner des airs de quelque chose, empesé de morgue et de mutisme, — entra dans la salle, le chapeau sur la tète.
— Le seigneur chef de police ! murmura M. Hospedage, et aussitôt à toutes révérences, il s'avança vers le nouveau venu : puis à paroles et k voix humbles, il le pria de s'asseoir et de prendre avec ses hôtes un verre de Porto.
Mais le rigide magistrat était irrité apparemment; car, sans daigner répondre aux prévenances de son compatriote, il lui dit sévèrement :
— Vous avez donc oublié votre devoir et mes fonctions, que vous ne m'avez pas tout d'abord averti de l'arrivée
du navire? De quel droit faites-vous débarquer des étrangers sans que j'aie visité leurs passe-ports, leur vaisseau, leur patente? Suis-je ou non le chef général de la police? Reconduisez de suite ces étrangers à leur bord.
M. Hospedage murmura quelques mots d'excuse, et se tourna d'un air désappointé vers ses hôtes. Le jeune Brésilien chercha vainement à venir au secours de son fautif purent : le superbe fonctionnaire ne daigna même pas lui répondre. Tout ce que les prières de M. Hospedage purent obtenir de l'incorruptible magistrat, fut une promesse de se rendre de suite au navire pour vérifier les papiers de bord, et s'informer officiellement des motifs de Tarrivée du navire à Vigia.
Le jeune Brésilien traduisit aux passagers les injonctions du difficultueux personnage , et leur expliqua les peines encourues par leur hôte, pour avoir reçu des étrangers sans la visite préalable du chef de police, qui, à Vigia, représentait à la fois la commission sanitaire, la douane et l'autorité administrative et militaire.
Chacun se leva pour retourner à bord : les uns se consolèrent en remplissant un dernier verre ; les autres murmurèrent à demi-voix contre le rigorisme inhospitalier de cette autorité à plusieurs branches. M. de Ciunamon le comparant, assez peu révérencieusement, au valet d'Harpagon, tour à tour cocher et cuisinier, demanda si ce monsieur avait un uniforme spécial pour chacune de ses fonctions; mais, les Brésiliens donnant l'exemple, tout le monde sortit et suivit l'autorité dans la direction du navire.
Une barque ramée par six Indiens vêtus d'une espèce d'uniforme gros-bleu à lisérés verts, sale, rapiécé, troué et tombant de vétusté, conduisit monseigneur le chef de
police de Vigia à ]3ord de la CaroHne. M. Hospedage ainsi que ses passageris allèrent chercher pins loin la montarie et le eanot pour retourner au navire.
La barque policiale arriva le long dn bord. Le Brésilien monta et s'informa du capitaine auprès du premier mate* lot qu'il rencontra sur le pont.
M. Sharp apparut presque aussitôt, et demanda , en français y au nouveau venu quel était l'objet de sa visite.
— Je isttis le chef de police de la ville, et voici mes sol«dats, dit le visiteur en montrant ses six rameurs; je viens examiner vos papiers de bord et savoir quel motif vous a fait entrer à Vigia.
Mais tout cela était trop de portugais pour le capitaine ; il fit signe au chef de police qu'il ne le comprenait pas, et l'eamiena dans la chambre de Montfort. Les Brésiliens qui, d'ordinaire, lui servaient d'interprètes, étaient les uns à terre , et le troisième ttop blessé pour supporter les fatigues d'une oonversatloh.
Là, le magistrat répéta sa phrase s^r un ton plus impérieux encore que la première fois ; mais il était tombé sur un mauvais jour ; le capitaine avait son humeur vent débout, et, comme il le disait lui-même, il n'était pns abordable par ce vent-là. M. Sharp connaissait d^ailleurs le Para et la valeur des rodomontades exigeatrtes dfe ses fonctionnaires. Aussi , dès que Montfort eût répété scrupuleusement ïes paroles de son interlocutetir, le capitaine toisa l'arrogant visiteur -avec un regard si malveillant, que ce dernier, visiblement troublé, regarda vers la porte, de Tair effaré d'un écolier fanfaronnant qui voit entrer le magisier.
L'examen terminé, M. Sharp se tourna vers Montfort, et lui dit en épelant chaque parole :
— Dites à ce inoricaud que je De montrerai mes papiers qu'à mon consul; qne je suis entré à Vigià, parée que j'avais une voie d'eau, et que cela m'a fait plaiisir^ et que s'ii n'est pas content , je le débarquerai sans ^labs par-dessus le bord, lui, ses soldats et toute sa vilte.
Montfort se prit à sourire et ne répéta que 4a piiômière partie des paroles de M. Sharp; mais ce dernier devinant la restriction de son traducteur, insista sur la portion ène^ gique de sa réponse.
— €'est la meilleure manière de tue dëbairasser de ses exigences, dit-il. Si vous lui parler doucement, il vou^ dra visiter le navire depuis la grande hune jusqu'à la eale> et me créera des difficultés sans nombre au Para.
Montfort ob^t en partie» et, mitigeant la réponse de H. Sharp, il se borna à dire que le capitaine ne reconnais^ sait pas les pouvoirs du chef de police, et se refusait post^ tivement à lui rendre des comptes.
Mais, sans entendre le français, le magistrat avait compris, aux regards et à la voix du capitaine, le respect mé* diocre qu'on avait pour son autorité ; aussi reprit41 d'un ton complètement radouci :
— le ne demande pas à voir tous les papiers du navire. Je veux seulement savoir l'état de sanlé d* passagers et de l'équipage, avant de les laisser se promener à terre. Puis, ajouta-t-il en clignant des yeux d'une manière expressive, comme je suis chargé de la police, si le ea« pitaine a quelques marchandises sujettes & droits élevés, nous pourrons nous entendre à cet égard; M. Hospedage s'occupe de pèche et de colle de poisson, je sais bien mieux que lui la vente des marchandises qui passent en contrebande.
Montfort traduisit âd^ement les paroles du Brésilien,
'M l'amazone
tout en ajoutant : — Je ne sais pas ce qa'il veut dire, el je ne comprends pas quelle corrélation il peut y avoir entre la police et les marchandises de contrebande, si ce n'est que l'une doit arrêter les autres ; mais voilà ce qu'il dit.
— Je comprends bien, moi, dit le capitaine : c*est qu'à ses fonctions médicales et policiales, il joint celle de contrebandier, et tout simplement il vient à bord pouf voir si je ne veux pas faire avec lui un peu de commerce. Répétez-lui ce que je vais dire, et voiis allez voir :
— Je compte aller souper à terre dans quelques heures, et là, si le chef de police veut, nous causerons affaires. Je reste la moitié de la nuit devant Vigia; nous avons du temps à nous pour le débarquement, et la nuit vaut mieux que le jour. J'ai beaucoup de marchandises; — et il ajouta à voix basse : — mais je ne peux pas parler librement à bord de ce navire, on entend tout.
Montfort répéta.
Le chef de police sourit d'un air d'intelligence amicale, puis il ajouta :
— C'est bon. Vous me promettez la préférence. Je vais faire dire à vos passagers qu'ils ont libre pratique, puis nous irons chez M. Hospedagc, qui parle très-bien français, et là nous ferons notre marché.
— Voyez-vous? dit M. Sharp aussitôt que Montfort lui eut traduit les paroles de l'autorité : ce doit être le premier contrebandier de la ville, et s*il a de l'argent, je vais profiter de mon passage à Vigia pour faire avec lui une petite affaire nocturne. Ces gueux-là ont voulu nous piller à Marajo : quand je les volerais un peu à Vigia, .il n'y aurait pas grand mal.
Sans attendre la réponse du capitaine, le contrebandiermagistrat se dirigea vers le pont pour envoyer son canot à
terre prévenir les passagers; mais, à ce moment même, M. Hospedage arrivait au long du bord avec tous ses hôtes : le chef de police se pencha en dehors du bastingage et dit à voix haute :
— Les papiers du navire sont en règle. Je les ai tous visités : la santé est parfaite à bord; les passagers peuvent se promener à terre en pleine liberté, et moi-même et le capitaine nous irons vous rejoindre tout à Theure. Nous aurons besoin de vos services, mon cher monsieur Hospedage.
Les deux barques, virant de bord, retournèrent à terre, tandis que le magistrat revenait auprès de M. Sharp. Quant à ce dernier, pendant ce temps, il disait à Montfort :
— Je ne veux pas, mon cher passager, vous ennuyer de mon commerce. Je vais garder sur le pont ma pratique de contrebande, et quand M. Useless sera revenu j'irai à terre. Restez en paix et guérissez- vous.
£t aussitôt faisant signe à son futur client de le suivre, il le conduisit à sa chambre, et se fit apporter des liqueurs, afin de patienter jusqu'à l'arrivée de son second. Toutes les nations se comprennent quand il s'agit de boire l'eaude-vie française; et l'entente cordiale.la plus sincère régna bientôt entre les deux amis, malgré leUrs intentions tout d'abord hostiles, leurs projets de vols réciproques et les luttes mercantiles qui ne pouvaient manquer de surgir au moment du traité. MaisJes amitiés commerciales sont d'autant plus vives qu'elles sont plus soudaines et plus exposées : il faut se hâter d'en jouir; puis c'est un moyen si vieux, mais si séduisant, pour se tromper l'un l'autre, que se faire tout d'abord politesse amicale !
Quant à Montfort, il ne fil rien pour empêcher le départ du capitaine et de son client. Depuis plusieurs heures
H l'amaêône
déjà, le Ue^sé s'agitait sur son lit de souffrance» hésitant à se lever, retena seulement par la crainte de retarder «a guérison. La journée allait finir, et mackime Cerny, qui avait passé presque tout le jour précédent à son chevet» n'avait pas reparu près de lui : le malade souffrait bien pins de c^te absence que de ses blessures oubliées, et le capitaine pouvait empêcher ClèsûéVice de revenir; aussi le vit-il s'tioigner avec cette satisfaction thtiette que ressent un annant, quand il voit partir enSn un vi^teuf qui lui trouble un rendez-vous d'amour.
Mais le départ de M. Sharp ne fit pas entrer madame Gemy. Vainement, pour lui révéler sa solitude anxieuse, Montfort agitait bruyamment dans sa chambre tous les meubles placés à portée de ses mains débiles; vainement il appelait à voix haute quiconque passait dans le carré, demandant sans cesse quelque chose; tous les appelés s'empressaient pour lui donner les objets de s^ demandes, tous entraient dans ^ cabine, tons y restaient tour à tour des minutes entières longues comme des heures : tous, excepté celle que son cœiir appelait.
C'était à dessein que Clémence n'avait pas répara dans la chambre du malade. Non moins que Mont*fort, — plus que lui peut-être, — :• car, plus que lui, elle avait besoin d'affection, elle eût désiré rester et vivre dans cette chambre; là, seule, au dvevet de son blessé, elle s'enivrait à loisir des projets insensés 4e bonheur qu'il murmurait à son oreille. Mais le baume d'Antonio avait, comme par miracle, fermé toutes les blessures ; le danger était passé. Décidée qu'elle était à lutter contre Taffection même qui la dominait, madame Cerny ne voulait plus désormais ni encourager la passion du jeune homme, ni laisser grandir la sienne.
LES RBVQLTés DU PARA 95
QémeBce était une aoble aature, flèFe et résolue jiisr qu'au sacrifice. Elle avait une ou deux années de plus qu'Henri; elle ne pouvait lui apporter en dot que sa pauvreté, sa fille déjà feoime» et les désiUusioBS d'une &nie frappée par le raalbe.ur. Sentant ses années trop lourdes pour ce jeune bOiSUBe aux passions encof<e exaltées, elle ue voulait pas lui imposer une ehal&e qui, tôt ou tard, lui pouvait devenir pesante. Elle se disait qu'un jour peutêtre, ce cœur vagaboed regretterait une union contractée dans une heure de (plie passagère : et, ne voulant pas profiler de la lièvre passionnée qui les emportait tous deux, pour lui surtout, pour son bonheur, pour son avenir> elle se refusait à son amour !
En outre, poussant jusqu'à l'égarement le culte du passé, elle regardait comme une désertion d'oublier les morts par les vivants, se reprochait l'épuisement de ses tristesses de veuve, et frémissait de laisser re^vre sou eoBur une seconde fois.
Enfin» a'enivrant outre raison d'amour maternel, elle se répétait sans trêve qu'elle devait à sa fille de garder son veuvage, et s'accusait comme d'ui^ crime de toute affection étrangère.
Tour à. tour aveuglée par des délicatesses chimériques, ou des devoirs exagérés, elle se roidissait contre son amour, luttait contre tous les vœux de son âme, et repoussait, insensée, le légitime bonheur qu'elle pouvait donner et prendre. Étrange nature que la nature humaine I On dirait que tous ceux qui ont du cœur ici-bas sont condamnés à souffrir par leur cœur même, comme on souffre d'un vice, d'un malheur ou d'une blessure; et que plus on en a, plus on en souffre! N'y aurait-il donc que ceux qui ont oublié d'en avoir en naissant, ou qui l'ont
arraché d'eux comme on arrache une épine, qui puissent vivre sans douleurs morales?
Saintement élevée par sa mère, sainte femme, morte avant l'âge, madame Gemy avait élé mariée, toute jeune, à un officier des gardes du corps; et, jusqu'à sa mort, elle n'avait jamais quitté son mari. Au moment de la guerre d'Espagne, elle l'avait suivi et attendu dans une petite ville des Pyrénées; toute sa vie heureuse s'était écoulée entre ses affections d'épouse et de mère. Quand sa fille lui était venue, elle l'avait élevée puis enseignée comme sa mère avait fait pour elle, sans aides. Henriette était fille unique, son père et sa mère l'adoraient et ne vivaient que pour cette enfant. Lorsque la mort de M. Cerny avait brisé le cœur de la femme et de la mère, triste jusqu'à mourir, mais soutenue par son amour maternel, elle avait fait face à sa douleur. Pendant près de trois années, elle avait existé, en quelque sorte, à force d'amour pour sa fille : vivant de privations incessantes, afin de ménager plus longtemps ' ses faibles ressources : habitant un entre-sol obscur : passant des mois entiers chez des parents égoïstes qui froissaient ses orgueils d'épouse. Mais, malgré tout, son pauvre pécule allait s'épuisant jour à jour ; l'aumône de centimes que l'État lui servait comme veuve d'officier ne suffisait même plus à son pain quotidien. Elle avait appris à peindre dans sa jeunesse. Elle fit des portraits et des fleurs, qui en valaient bien d'autres; beaucoup d'anciens amis lui promirent secours; quelquesuns la firent travailler : bien peu la payèrent Elle ne gagnait même pas ses porcelaines et ses pinceaux. Alors elle avait voulu renvoyer sa servante pour vivre plus restreinte encore; mais la vieille servante avait élevé la jeune fille, et marguerite n'avait pas voulu quitter sa maltresse adorée :
— Je n'ai pas besoin de gages , madame Clémence » comme elle continuait d'appeler madame Cerny : je resterai près de vous. Si vous me renvoyez, je reviendrai tous les jours m'asseoir sur la porte ; il faudra faire mettre en prison la vieille Marguerite.
Clémence l'avait gardée. Mais la, situation de ces deux êtres qui vivaient de rien , pour cacher à la jeune fille leurs angoisses maternelles, devenait plus précaire chaque jour. Trop flère et trop panvre pour se faire payer les portraits qui lui étaient dus, ne pouvant plus vivre à Paris, même de sa vie solitaire, elle s'était résolue enfin à se retirer dans un obscur village de Bretagne. Il lui en coûtait d'abandonner par ce départ les espoirs brillants qu'elle nourrissait toujours pour sa fille. Mais la nécessité parlait, et déjà elle préparait tout pour sa vie nouvelle, lorsqu'elle reçut une lettre d'un frère de son mari^qui avait fait fortune au Brésil , y était resté, avait appris, par hasard, les misères de sa belle-sœur, et l'appelait près de lui avec sa nièce.
La France n'avait plus d'attraits pour elle ; longtemps elle s'était bercée des espoirs d'une restauration réparatrice. Ses espoirs «'envolaient avec les années. La fortune bruyante des nouveaux venus froissait sa douleur de veuve et ses croyances politiques. Elle frémissait impuissante , en entendant encenser, honorer, décorer du nom de héros les révoltés de la rue , les meurtriers de son époux. Le Brésil, récemment prôné en Europe, était représenté^ comme un pays splendide ; autant valait l'exil au Brésil que l'exil en Bretagne ; son mari lui avait parlé bien des fois de son frère lointain , marié , mais sans enfants. La lettre était amicale et pressante. Elle partit. Solitaire toujours ^ depuis ses années de veuvage et de
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mjilti6ttr$| eU6 avait rencontré Montfort, sur ce navire Qui les emportait tous deux vers la terre étrangère. Le jeuoQ homme partageait sa foi politique, ses instincts de race et d'éducation première. Il avait, par instants, dans le regard et Tatlitude, des similitudes étranges avec un de ses frères mort en AUemagnei depuis 1830. Elle s'était prise pour lui d'une sympathie fraternelle, dont il lui avait paru digne, surtout lorsqu'il s'était fait oublier par sa Sile. Depuis la mort de son mari , c'était le premier être avec lequel elle se trouvait sur tous points en communauté de sentiments. La solitude et l'oisiveté du bord lui firent l'étudier en quelque sorte jour à jour. Ses actions répondaient aux pensées qu'il exprimait. C'était à ses yeux une noble nature, qui ne se démentait pas.
Veuve, trisie, mais jeune encore, tourmentée d'un bc«soin inné d'affection , et voyant l'affection de sa fille pâlir & son naissant amour, elle s'était complue dans cette amitié; puis y du jour où Mon (fort avait sauvé Henriette, elle avait dérivé plus vite à une amitié plus vive, mais sans ^'inquiéter encore, sans soupçonner son cœur. Les paroles railleuses du jeune homme, à propos de mariage avec madame Milliner, et son propre trouble lui avaient tout à coup révélé son amour.
L'absence de Montrort, son retour, ses défaillances secourues avaient avivé leur affection mutuelle. Tant que les faiblesses du blessé avaient mis sa vie en danger, elle était restée; mais se$ blossurcs se fermaient, et la vie lui revenait heure à heure, en quelque sorte ; à l'étreinte de 3es mains, qui pressaient les siennes sans cesse, elle pouvait juger de ses forces renaissantes : et en même temps, sentant chanceler son propre courage, sentant tomber une i une toutes les résistances de son àmoi elle ne voulait
LES RÉVOl.f i» PU PARA 39
plus passer ainsi près de lai des heures solitaires* qui en« Sevraient jusqu'à folie leur passion croissante.
Prenant une résolution décisive, — - elle le croyait du moins, — elle avait prié le missionnaire de la remplacer auprès du malade, puis elle était montée sur h dunette, où Paul et sa fîlle oubliaient tout dans les heures ou-* blieuses de leur bonheur. Elle a¥ait passé près d*6ux quelques heures, causant avec une volubilité fébrile, pour tromper ses enfants et se tromper elle-même sur le désordre de son coaur. Mais bientôt, lasse de dissimuler ses émotions intérieures, et voulant se trouver seule avec elle-même, elle était descendue dans sa chambre, afin de reposer un peu, dit-elle.
Là, à genoux devant son lit de bord, elle cacha sa tète dans ses mains, et commença de prier avec ferveur, de« mandant à Dieu la force nécessaire poUr oublier et vaincre. Dieu ne lui fll pas cette grâce : la prière, ce baume immortel, qui seul, dit-on, peut apaiser les âmes troublées^ fut impuissante à calmer son cœur. Elle resta à genoux, rêveuse, courbée sous le poids de son amour combattu : mais la prière effacée mourut peu à peu siir ses lèvres comme dans son àme. Longtemps elle demeura ainsi.
Au mon)ent où le navire arrivait devant Yigia et où chacun des passagers s'apprêtait pour aller visiter la ville brésilienne, sa fille, inquiète de ne point voir paraître sa mère, descendit dans leur chambre commune, au risque de troubler son repos. La jeune fille la trouva demi-pleurante, tellement perdue dans les pensées qui Tobsédaient, qu'elle ne Tentendit même pas venir. Effrayée d'une tristesse qui lui parut d'autant plus étrange qu'elle contractait avec ses propres joies d'amour^ Henriette se jeta au
cou de sa mère, en lui demandant la cause de ses larmes. S'efforçant de sourire pour cacher à sa fille Tétat de son coeufy madame Cemy embrassa longuement son enfant et finit par lui dire :
— Ne te trouble point. Ce n'est rien. Je pensais à ton père.
Hais soudain* ce demi-mensonge et ce souvenir jui remontèrent au cœur comme un blasphème : elle se prit à pleurer plus fort. Les caresses de sa fille, qui la consola doucement et à douces paroles» comme savent faire les femmes, la rappelèrent peu à peu à elle-même, et, réparant à la hâte le désordre de ses cheveux et de son visage, elle s'apprêtait à monter sur le pont, afin de voir la ville, lorsqu'avec Télovirderie égoïste de son jeune bonheur, Henriette lui dit tout à coup.
— Tu ne sais pas, mère : maintenant que je te vois calmée, je suis presque heureuse de te voir pleurer au souvenir de mon père.
— Pourquoi? dit-elle.
— Oh l parce que tout à l'heure, comme nous causions en f attendant, M. Desdichado et moi, il m'a dit que M. de Montfort avait pour toi une amitié bien grande, car, pendant son délire, il ne faisait que parler de toi. Et il a ajouté en riant : « Il ne faut pas dire cela à votre mère, mais il compte vous servir de père. » Je n'ai rien dit, mais j'étais bien sûre, moi, que tu ne pensais pas à lui.
Madame Cerny, sentant monter la rougeur jusqu'à son front, détourna là tête, afin de cacher à sa fille le trouble que lui dansaient ces paroles, et feignit de chercher quelque chose sur son lit, comme si elle n'avait pas entendu. Mais au même moment la porte de sa cabine, qu'Henriette avait déjà enlr'ouverte pour sortir, s'ouvrit lout entière,
et Montfort apparut, pâle comme un linceul» chancelant, s'appuyant aux parois de la chambre pour ne pas tomber.
Aussitôt après le départ de Clémence, qui avait prié le missionnaire de la remplacer près de lui, le jeune homme avait renvoyé son nouveau garde-malade, sous prétexte qu'il ne pouvait dormir que dans la solitude, mais en réalité pour se recueillir dans son amour*
Quand on aime, il y a des heures, et ce sont les plus douces de cette vie, des heures où on sent son âme si remplie, qu'on désire être seul pour penser mieux, pour mieux voir avec les yeux du cœur ; et alors on s'enferme, comme on s'enferme afin de relire un poète aimé. Il avait ainsi attendu calmement pendant quelque temps, puis il avait essayé d'indiquer à Clémence la solitude où il se trouvait, K Quand elle me saura seul, pensait-il, elle reviendra plus vite. » Mais Clémence ne revenait pas. Toute la journée il avait espéré son retour avec la triple impatience de son caractère, de sa souffrance et de son amour. Enfin, vers le soir, il avait vu partir les passagers ; mais il avait su par Paul que madame Cerny n'était pas allée à terre : au moment où le capitaine quittait sa chambre avec son client de contrebande, il avait entendu la jeune fille entrer dans la cabine de sa mère ; et démêlant un bruit de pleurs étouffés, exalté par sa passion fébrile, inspiré par un vague pressentiment, il s'était levé pour aller lui-même chercher celle qu'il aimait. Le sang qu'il avait perdu le laissait dans une faiblesse extrême, les tempes lui battaient douloureusement, et, par intervalles, il n'y voyait plus. Mais la fièvre qui l'avait pris^ comme elle prend tout le monde, à toute souffrance, sous ces climats en feu, la fièvre lui servait de forces. Il s'était soulevé de son lit de douleur, s'était habillé comme il avait pu, à dix reprises;
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puis* sans réfléchir, d*aQ seul effort, ainsi qu'un monrafkt qui se relève, il était arrivé jusqu'à la porte de madame Gemy, située à quelques cabines de la sienne. Là, il avait entendu son nom prononcé par Henriette, il avait entendu ses dernières paroles, et, sans calculer autre chose que son amour en péril, il avait poussé la porte entr*ouverte et il entrait.
Pftle, la tète égarée, il resta une seconde sans ilen dire ; pois, domptant sa faiblesse et regardant la jeune fille, qui recula étonnée, presque effrayée de cette apparition subite, il lui dit d'une voix grave :
•^ Paul a dit vrai, mademoiselle : j'aime madame votre mère ; je serais le plus malheureux des hommes si elle ne me permettait pas de l'aimer.
Et il resta debout, quoique sentant ses genoux se dëro« ber sous lui,'mais attendant une réponse de madame Gemy.
Quant à elle, troublée jusqu'au fond de l'âme, et, en le revoyant ainsi, oubliant tout, et son passé, ses résolutions, ses pleurs, sa fille même, elle s'élança vers lui en disant :
— Henri, Henri, vous allez tomber; reposez-vous et taisez-vous I
Puis, soutenant le jeune homme qui allait tomber en effet, aidée d'Henriette silencieuse, elle le fit asseoir sur le banc qui entourait la table du carré.
Le bruit de cette scène fit arriver Paul, le missionnaire et l'un des passagers, qui seuls étaient restés sur le navire, et n'avaient pas voulu aller à Vigia. Moifitfort, à bout de forces^ s'était évanoui ; le missionnaire le porta sur son lit : la blessure de son bras était ouverte de nouveau, et, à l'incohérence des j)aroles qu'il murmura lorsqu'il eut repris ses sens, il était évident que le délire s'était emparé delui^
Cependant, au bout de quelques minutes, revenu à luimême, il se rappela vaguement ce qui s'était passé, et ridée d'avoir offensé madame Cerny s'empara de scm esprit en idée fixe : bientôt il pria Paul d'aller porter des excuses de sa pari; mais le missionnaire, laissant le blessé aux bras de son ami, et lui remettant le baume d'ucuuba donné par Antonio, se chargea de ce Soin en disant :
— Galmez-vous , monsieur de Hontfort, moi Je vais parler à madame Cerny.
Et rentrant dans le carré où la veuve et sa fille se tenaient silencieuses, il les pria de venir causer avec lui quelques instants sur le pont.
Là, désormais certain que ses paroles ne pouvaient pas parvenir jusqu'à Toreille Inquiète du blessé, il dit à la veuve :
— Il ne m'appartient pas, madame, de sonder vos résolutions; mais j'ai soigné beaucoup de malades en ma vie, et mon devoir est de vous dire que l'état de M. de Môntfort est plus grave qu'il ne le parait être, non par ses blessures mêmes, mais par la flèvro violente qu'elles déterminent chez lui. Je crois que vous seule, madame, le pouvez guérir par voire présence et vos paroles. Comme prêtre d'un Dieu de charité, je vous conseille de lui donner encore vos soins.
Madame Cerny se tourna vers sa fille , qui écoutait silencieuse les paroles du missionnaire.
— Henriette, lui dit-elle, je n'oublie rien; mais il t'a sauvée deux fois.
— Mère , je n'ai pas le droit de t'empêcher de guérir M. de Montfort, puisque son salut l'exige et que monsieur lui-môme te le conseille!...
Et il y avait dans sa voix, en disant ces paroles, tout un flot de reproches et d'amertume dissimulés. Le missionnaire le comprit; aussi» sans laisser à Clémence le temps de répondre, il se tourna vers la jeune fille et lui dit :
— Vous êtes bi^n jeune, mademoiselle, pour connaître les devoirs de cette vie. Quand vous aurez passé par la douleur; quand vous saurez,. vous ausâi, ce qu'on souffre aux blessures du cœur, vous comprendrez que, pour tous et toujours, le premier de tous les devoirs, c'est la charité.
Puis s'adressant à madame Cerny :
— Faut-il annoncer votre visite à notre malade , madame, ou faut-il le faire espérer?
— Je rentre avec vous, monsieur ; vous avez raison : c'est un devoir, je le remplirai tout entier; pour le reste, que la volonté de Dieu s'accomplisse !
Et en achevant ces mots, elle entra dans la chambre de Montfort. Paul, inquiet de la faiblesse fébrile de son ami, lui prodiguait vainement des paroles et des secours impuissants; le blessé n'écoutait rien : il répétait machinalement et à demi-voix les paroles qu'il avait entendues dans la bouche d'Henriette, sans se rendre compte d'autre chose que des dangers de son amour. La voix de Clémence, qui entrait dans sa cabine et remplaçait Paul , le rendit à lui-môme comme par miracle.
Quant à elle, comprenant la vérité des paroles du missionnaire à l'éclair de joie qui parut dans les yeux du jeune homme, elle s'approcha de lui sans hésiter, et prenant la main qu'il n'osait lui tendre, elle se baissa jusqu'à son chevet et liii dit à voix basse :
— Calmez-vous, Henri, car je vous aime.
Puis se retournant vers Paul, qui restait dans la chambre, incertain de ce qu'il devait faire :
LES RÉVOLTÉS DU PARA i5
— Vous ëles presqae mon fils, lui dit-elle : Henriette en ce moment doute de sa mère ; voas qui savez, comme moi, ce que nous devons à votre ami, faites-lai comprendre qu'avant tout je dois le sauver.
Paul alla retrouver sa fiancée sur le pont , le missionnaire s'en fut visiter les autres blessés. Elle resta seule près de Montfort.
Mje ■•ap«r île M. Hospedlagre. — Le coiieerl du ebef fie ipollee^ — La eoulenvre électrique. — Arrivée
Entrez, on vous attend :
A ces mots , mais trop tard reconnaissant ma faute , Je le suis en tremblant dans une chambre haute...
Sentant encore le chou dont ils furent nourris.
BOILBAV.
La nuit était déjà tombée depuis quelque temps» et^ en compagnie de son client contrebandier, le capitaine avait enfin , à force de grogs, trouvé le dernier mot de la bouteille d'eau-de-vie qu'il s'était fait servir, lorsque M. Useless rentra. Selon les prédictions de M. Hospedage, le lieutenant n'avait rien trouvé par la ville. Maison par maison, il avait visité toutes les rues. Vainement il avait offert des prix doubles et triples de ceux d'Europe; la plus belle*ville du monde, elle non plus, ne peut donner que ce qu'elle a , et les habitants de Vigia ne pouvaient offrir que du poisson salé. I^a morue et le lard de la Caroline valaient
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mieux que la pescada fnmée ou le piraruûu fétide ({n'on loi présentait comme unique ressource ; tout ce que le lieutenant avait pu récolter de vivres frais consistait eti une douzaine d'œufs et quatre poules maigres» ache^^ tées à prix d'argent et de prières exagérés. Le capitaine fit d'autant plus volontiers contre disette bon cceur» qu'il espérait en l'hospitalité de M. Hospedage ; cependant il recommanda au lieutenant de faire guetter par un homme de vigie la rentrée des bateaux pécheurs qui ne pouvaient tarder ; puis il partit à terre pour traiter de contrebande avec le chef de police.
En attendant l'heure du banquet annoncé , les passa*' gers s'étaient répandus par la ville, en quête de distrao tionsy leur hôte les ayant laissés pour fieûre en sort» de les mieux recevoir.
Le plus grand nombre, les esprits encore empreints des dangers de Marajo , n'osaient pas séparer leurs frayeurs réunies, et erraient par les rues, s'arrétant partout : regardant sans voir par les fenêtres on les portes ouvertes à la brise du soir : contemplant le fleuve, qui baissait d'instant en instant, et laissait à découvert une grève boueuse : suivant curieusement autour des aiiyres le vo) ondulant des mouches à feu, dont les lueni^s pâles et scintillantes com^ mençaient d'éclairer les feuilles. Quelques chiens errants les suivaient inquiets et silencieux , fuyant par moments aux pierres que les enfants leur lançaient en dépit des frayeurs maternelles; et tous allaient devant eux, tournant sur eux-n)êmes, sans but, marchant ensemble à l'a^ venture, mais sans se quitter, défiants, la tête en l'air, ainsi que des moutons qui vaguent effarés, sans pâturage et sans berger.
Quelques-uns cependant, plus hardis, se séparèrent i^
LES RÉTOLTÉS hV PA^A 47
groupe, et châctsn d*eax, satvant la péfltô de son fttne, de son instinct ou de son métier, s'efforça de taer les heures d'attente.
Sous la conduite du jeune Brésilien, le seul missionnaire descendu & terre alla visiter le curé de là ville; tûm le curé n'était pas au presbytère; sa gouvernante indienne , qui gardait la maison en compagnie de trois ou quatre enfants demi-blancs et demi-Indiens, les conduisit i travers la ville, jusque dans le fond d'une loja portugaise, où ils trouvèrent enSn le senhor padre de Vigia, jouant aux cartes, en compagnie de deut Brésiliens et d'un frasque de tafia. Après quelques paroles échangées de part et d'autre, le padré offrit à ses visiteurs de partager les joies de la soirée; mais le missionnaire s'y étant refusé absolument, tous ensemble retournèrent à la maison de M* Hospedage.
Quant à H. Bleeder et à ses acolytes ordinaires, iin peintre et un musicien, ils étaient partis pour la maison d'école ; mais le maître était absent : la mulâtresse qui gardait l'école réussit à faire comprendre aux visiteurs que le docteur^ domme elle l'appelait, joignant à ses fonc* tions de maître d'école la profession de pécheur, était parti depuis deux mois, pour faire du poisson salé, digis la haute rivière : qu'il ne reviendrait qu'au moment des crues, c'est-à-dire en janvier, son habitude constante étant de ne faire classe lui-même que durant dteUx mois de l'année. -^ Et pendant son absence, ajoutà-t-elle en se rengorgeant comme un hôtelier d'auberge qui s'annonce à ses voyageurs, — c'est moi qui tiens l'école.
Trois ou quatre aventureux, affamés d'avérttdres amoureuses, se risquèrent à pénétrer dans une case où ils aper" curent un easaim de femmes, (itA riaient en se berçant
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dans des hamacs à la lueur douteuse d'une lampe placée par terre. Toutes fumaient dans de longues pipes au fourneau étroit, à demi vêtues d'une chemise blanche avec un jupon noirâtre, la tête, les bras et les pieds nus, les cheveux en désordre, mal retenus par un grand peigne en écaille haut de six à dix pouces, ns entrèrent, et Time des Indiennes tapuyas, la maltresse de la case, à la face large, aux petits yeux et aux cheveux noirs, aux épaules charnues, mais comme dorées, sans taille, à la voix douce et argentine, leur flt signe de se reposer dans les hamacs, en murmurant Téternel bonjour portugais : Viva «ewhoresy etc.
L'un d'eux, ne sachant pas s'asseoir dans ce filet mouvant, tomba par terre aux éclats de rire de ses hôtesses; un autre, pour se donner assurance et maintien, se prit à caresser les enfants, qui jouaient tout nus sur la terre nue ; un troisième risqua quelques mots de portugais ou d'espagnol, qui retombèrent incompris, puis alluma un cigare en faisant dé doux yeux à défaut de douces paroles.
Mais les erifants s'échappaient d'un air effrayé et boudeur ; les femmes riaient entre elles à gorge pleine pour chaque parole estropiée que risquaient leurs visiteurs. Au bout de quelques minutes d'efforts inutiles pour se faire comprendre, ils partirent chercher ailleurs meilleure hospitalité. Toujours bien accueillis, mais sans entente cordiale, ils firent ainsi deux ou trois essais de conversation ; puis, fatigués d'insuccès, finirent par rejoindre le gros des passagers, sans tenter davantage des visites infructueuses.
Las de promenade et d'oisiveté , tous les promeneurs étaient revenus à la maison de M. Hospedage , après une heure ou deux de course par la ville. Ils y trouvèrent le capitaine, qui, grâce à leur hôte brésilieni servant d'inter-
prête au chef de police » avait déjà terminé tontes ses affaires , et se prélassait dans un hamac en attendant leur retour.
M. Hospeidage annonça à ses hôtes que ie chef de police commandant supérieur civil et militaire de Vigia, le senbor Joao-José-Miguel-Raimundo Vaidoso de Tolice, voulant faire honneur aux passagers du navire français , donnerait chez lui le souper que lui-même comptait offrir à ses hôtes, et qu'à cet effet sa seigneurie avait fait prendre le gibier et le poisson , que ses esclaves à lui avaient été chercher.
— Je le regrette, ajouta le Brésilien d'un air soumis ; j'avais fait de mon mieux pour traiter mes hôtes à l'européenne, et madame Hospedage avait joint ses efforts aux miens. Mais j'ai dû obéir à l'injonction de l'autorité supérieure.
Les passagers quittèrent la maison de l'hospitalier habitant, avec un triste pressentiment de leur sort nouveau. Sa case soignée, garnie de nattes, aux murs nus, mais propres; sa varanda donnant sur une cour plantée d'orangers et de citronniers en fleur ; son salon confortablement rempli de meubles d'acajou du pays, à fonds de cannes tressées, éclairé par des lampes et des bougies de France ; l'air accueillant de leur hôle, de sa femme et de ses enfants, douce famille, doucement élevée, aux allures dignes, dont l'attitude révélait encore l'opulence antique, sans rougeur de leur présent plus modeste : tout leur faisait regret, car tout respirait chez lui cette hospitalité simple et vraie, complète, offerte à pleines mains, à plein cœur, qu'on trouve dans les deux Amériques, surtout dans les républiques espagnoles, et que beaucoup d'Américams exercent comme un sacerdoce.
Us arrivèrent à la boutique da chef de p(rii6e« VotgaeiU leux magistrat leur montra d'abord en détail toute m maison. Il leur fallut tout parcourir, depuis le magasin^ où des amas de colle de poisson et de poisson salé répandaient leur odeur nauséabonde, jusqu'à la Idja où l'un des fils de sa seigneurie vendait à fausse mesure du tafia et des étoffes frelatés, aux administrés de son père ; jusqu'au sa* Ion, grande pièce carrelée de carreaux plats, peinte en bteo jusqu'à hauteur de poitrine» puis en blanc jusqu'au toit, avec une large bande jaune pour séparer les deux peintures.
L'un des passagers, attardé en suivant, ouvrit par mègarde la porte de l'espèce de dortoir commun de la senbora Vaidoso et dé ses filles : il aperçut ces dames déjà habil^ lées pour la fête, et achevant de se contempler devant quelques débris de miroir collés aux murailles. Cinq ou six hamacs serrés les uns contre les autres eùcombmenX la pièce, ainsi que des nippes de toute blancheur et de toute qualité, qui séchaient sur des cordes en travers. Pour plancher, la terre nue; pour plafond, les tuiles; pour tous meubles, les éternelles caisses en bois vert, ouvertes çà et là, et laissant apercevoir.un paquet de vô^ tements en désordre. Un escabeau boiteux supportai! pêle-mêle quelques objets de toilette graisseux, ëbréchés par le temps et l'usage ; puis toute une apothicairerie de pommades françaises. Le visiteur effaré réferma la porte en haie et rejoignit les autres passagers.
Une grande table carrée, couverte d'une nappe blanche et entourée de bancs de bois fixés dans le sol, était préparée dans la varanda. Des couis en terre, remplis d'une huile rance, armiès de longues mèches en coton tourné, servaient de lampes, jetairt au*dessus d^ la salle leiM'S clartés douteuses.
A la place âe chaque convive on voyait deux asiieUea» on couteau el une cuiller (de foarclieltes rarement» le couteau \es remplace ; de serviettes jamais, la nappe com* mune y supplée toujours).
— Si j'avais été prévenu de la visite de vos seigneuriesi dit le senhor Vaidoso en montrant la table à ses convives» j*eusse envoyé au Para et vous aurais fait servir toutes conserves d'Europe ; mais le temps m'a manqué.
Enfin le souper commença.
Le chef de police fit les honneurs des dons forcés de M. Hospedage, avec l'aplomb imperturbable d'une auto^ rilé brésilienne villageoise, sans même adresser à ce der« nier une parole de remerctment ni de souvenir. La femme et la famille féminine n'étaient pas du banquet ; les iem* mes ne mangent pas avec les hommes : quelques esclaves à peine velus et les soldats rameurs servaient les con« vives.
Pour pain, auprès de chaque assiette, k même la table, sur la nappe, chacun atait son petit tas de farine de ma^ nioc; de la farina d'agua^ c'est-à-dire de petits grains jaunes, gros comme des graines de chènevis, durs à casser les dents et d'un goût insipide. Aux deux bouts de la table, quatre plats-gamelles étalaient quatre tas de riz cuit à Teau, et de mingao, c'est-à-dire de farine détrempée dans une eau graisseuse.
Gomme boisson, le porto régnait solitaire; non pas ce porto que rêve tout Anglais en voyage, limpide et doré plus qu'un flacon de l'Olympe, mais du porlo fort, épais, chargé de marc et d'alcool : du vin bleu de Portugal.
Une soupe au poisson, c'est-à-dire quelques morceaux de poisson demi-cuits, nageant dans une eau pimentée, Qt tout d'abord tressaillir le palais bronzé de M. Sharp
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lui-même. Vinrent ensuite et simultanément de grandes huîtres cuites, ou plutôt enfumées sur leurs écailles, de Yanta ou du tapir rôti, à la chair rouge, dure et sèche, d'une viande de trentième catégorie, puis cmq ou six squelettes de poulets baignés dans une sauce au tucupi, qui ferait tousser le plus intrépide buveur d'une barrière parisienne. Le festin se termina, par de la mélasse calcinée, dite confiture d'orange ou de citron.
Vainement les passagers se ruaient, avec un courage et un appétit dignes d'un meilleur sort, du poisson à l'anta, et de l'anta aux poulets. A chaque bouchée, on pouvait voir les têtes des plus intrépides se redresser frissonnantes et apaiser à gorgées d'eau leurs bouches emportées. L'un d'eux, un homéopathe, sans doute, voulut goûter à des piments qui étalaient devant lui, sur une assiette, leurs peaux rouges et lisses : il en prit un et mordit à même, comme un enfant dans un fruit. Il crut avoir mordu sur un charbon ardent ; et en effet, au bout de quelques minutes, ses lèvres étaient gonflées, ainsi qu'après une brûlure.
Les Brésiliens cependant savouraient avec orgueil et plaisir le souper de sa seigneurie, et sa seigneurie semblait manger pour plusieurs jours. En compagnie du curé, qu'il avait pris à sa droite, il plongeait indifféremment ses mains ou son couteau dans les plats de riz et de mingao, puis dans son assiette et dans sa bouche qu'il gardait toujours pleines à la fois, de poisson, de viande et de poulet. Par intervalles, il essuyait ses doigts aux rebords de la nappe, saisissait une pincée de farine, et la lançait à sa bouche avec une dextérité de jongleur. Il engloutit ainsi tout ce qu'il put contenir, se pressant plus qu'un sanglier domestique ; après quoi, il essuya longuement sa bouche
LES RÉVOLTÉS DU PARik 53
au même rebord de 1^ nappe, el se leva pour porler les santés.
Il but d'abord à la longue vie de Sa Majesté le roi des Français; ce à quoi le capitaine riposta par un toast à l'empereur du Brésil. Puis, s'adressant à chacun des passagers, il but avec chacun d'eux un petit verre de porto à la santé de chacun d'eux ; et il fit sa ronde si complète, qu'à la fin du repas, le capitaine ayant gravement proposé un toast aux droits de douane, parce qu'ils font vivre les contrebandiers, le digne magistrat, confondant ses devoirs et sa profession, s'écria d'une voix de Stentor : Vive la contrebande! et raconta des histoires à mettre en course tous les douaniers du Brésil, de TAmazone à la Plata.
Mais si grande que fût la loquacité que lui inspiraient le porto et l'eau-de-vie de M. Hospedage, le contrebandier-magistrat n'avait nullement perdu la mémoire. Aussi, lorsqu'un des désappointés passagers se leva de table pour demander au capitaine de retourner à bord, sa seigneurie commanda le silence avec un geste imposant d'autorité, et annonça aux Européens qu'ayant improvisé un concert à la façon de ceux de l'Europe, il allait conduire ses hôtes au salon.
Bon gré mal gré, mélomanes ou non, repus ou non repus, il (allut suivre sa seigneurie. Tout* était préparé pour la réception, et la vaniteuse autorité avait fait réunir le ban et l'arrière-ban des musiciens deVigia. Dans le salon, brûlait sur l'appui de la fenêtre une lampe en cuivre, jetant par trois becs trois lumières fumeuses, et, à travers un nuage plus épais que celui d'une tabagie moderne, les passagers de la Caroline aperçurent tout d'abord une blanche douteuse, madame la chef de police, qui attendait les invités en ^compagniç de ses quatre filles. Elle était
Splendidement ôouterte d'une robe de soie coulent gôfg^ô de pigeon, en cheveux, avec tant de bijonxet de. chaînes an col, aux bras, aux mains, c(u*elle avait l'air d'avoir emprunté l'échoppe ambulante d'un marchand de chaînes de sûreté. Elle n'ouvrit pas la bouche, oscilla seulement le buste à l'entrée de chaque visitétir, puis alla s'asseoir à l'extrémité de la pièce, derrière les musiciens, et ne quitta pins sa place de toute la soirée.
Ses quatre filles, vêtues de blanc, mais sans bijoux, se tenaient debout à côté de l'orchestre, et ne levaient ni les yeux nî la tête. des partitions musicales qu'elles tenaient à la main. Cinq guitares, quatre flûtes et trois violons étaient perchés sur des musiciens, perchés euxmêmes sur des tabourets empruntés à l'église : attendant en silence et dans une attitude respectueuse l'ordre de l'autorité.
Tout d'abord, sa seigneurie alla s'asseoir sur un haut fauteuil situé contre un des murs de Son salon, audessous de son portrait, où elle était représentée en grand costume : encadrée d'une large bande de bois peinte en bleu, regardant de face d'un air théâtral, une main sur la garde de son sabre, et l'autre étendue comme un orateur qui va parler. Quand tout le monde fut entré et placé, les uns assis, presque tous debout, le senhor Vaidoso fit signé de fermer portes et fenêtres pour ne laisser fuir aucun son ; puis, se tournant vers le plus âgé des violons, qui paraissait cumuler les. fonctions de chef d'orchestre et de premier virtuose, il ordonna de commencer.
Le concert commença :
Qmmquam memimse horret
indpiam. C'était da français : la MarBeillaUe. Les quatre
filles chantaient : les violons, flûles et guitares allaient à l'unisson, chacun de son côté, chacun son essai de MarseiUam; sans s'interrompre, si ce n'est les flûtes et les voix pour reprendre baleine. Les chanteuses m passèrent ni un vers, ni une note. C'était atroce, inouï, infernal : et le musicien incompris, passager de la Caroline^ avoua plus tard que, même aux heures les plus désordonnées de son imagination musicale, il n'avait jamai» rêvé bruit aussi complet.,
M. le chef de police marquait la mesure de k tête et du pied ; M, le curé témoignait de sa satisfaction en fai* sant à ses deux oreilles des parabruits avec ses mains : la Marseillaise finie, le magistrat donna l'exemple des applaudissements, et adressa tant à ses filles qu'aux mu« siciens quelques éloges, qui provoquëjrent presque immédiatement l'exécution d'un nouveau morceau.
Ce fut une romance portugaise interminable* M« de Cinnamon compta les couplets jusqu'au onzième, aptes quoi la précipitation des exécutants l'empêcha de compter ; mais il estima le tout à environ deux douzaines. Les jeune» musiciennes la chantèrent à voix aiguës et variées, qui, jointes au bruit des instruments, ne laissèrent devi^ ner ni l'âir, ni même les paroles. Mais, en iaitde musique, la bonne comme la mauvaise, ne suffit*il pas d'entendre? Comprendre est du luxe.
La romance, sans nul doute, était mélancolique, car la senhora Vaidoso pleurait à plein mouchoir, et sa sei^ gneurie elle-même, l'impassible commandant, était vi« sîblement émue. Toutefois le morceau fini, l'admiration paternelle dessécha la sensibilité de l'auditeur, et le glorieux père des quatre Malibran de Yigia joignit ses bravos att& bi*avûs frénétiques de ses administrés. H, le padr»
était violet à force de crier en trépignant, des pieds comme des mains. L'une des guitares, dans son enthousiasme — politique, — applaudit vivement en regardant l'autorité. Enfin quelques passagers, emportés par l'exemple, ou pour régler la note du souper, offrirent impudemment des éloges, des bravos et bon nombre de gestes satisfaits.
Les jeunes cantatrices s'épanouirent comme des pivoinesf et fredonnèrent à demi-voix un nouveau supplice. Les instruments tressaillirent sur leurs tabourets, et, sous le coup d'un triomphe aussi complet, le concert allait recommencer plus fort. Mais le capitaine était à bout de patience. Il regarda ses passagers. Trois ou quatre k peine faisaient encore bonne .contenance; la plupart étaient dans un état digne de pitié. Baignés de sueur et d'ennui, sous les souffrances croissantes d'un festin pimenté, d'un concert impitoyable et du manque d'air par quarante degrés de chaleur, dans la fumée d'une lampe nauséabonde, ils restaient là comme des attachés pour la torture.
Interrompant les préludes de la mélodie nouvelle qui se préparait, M. Sharp, à voix haute, chargea M. Hospedage de dire au chef de police, que l'heure de la marée étant arrivée, il était forcé de retourner à bord et d'emmener ses passagers.
Le magistrat connaissait parfaitement les heures de la marée, qui ne montait pas encore ; il se récria sur les exigences du capitaine ; mais ce dernier, sans même attendre une réponse, ouvrit brusquement la porte du salon, et^ ne s'arrêta que dans la rue.
Vainement sa seigneurie fronça des sourcils olympiens, et se plaignit amèrement d'un procédé tout à fait impoli, disait-elle, inouï jusqu'alors, envers le commandant supé-
rieur de Vigia, d'une ville brésilienne comptant plus de six mille habitants! Dame Vaidoso s'éventa avec son mouchoir pour cacher la rougeur qui montait à ses joues; les guitares s'agitèrent ébahies sur leurs tabourets, et les jeunes musiciennes jetèrent sur les passagers auditeurs des regards chargés de muettes prières.
Mais le départ de M. Sharp fut contagieux comme un mauvais exemple. Parmi tous ceux que leur heureuse étoile avait placés près de la porte de sortie, ce fut un sauve qui peut successif, mais général : bientôt il ne resta de patients que les infortunés qui, traqués de l'autre côté du salon, n'osèrent pas traverser à découvert le champ de souffrance déserté par les heureux fuyards.
Une fois hors d'atteinte, M. Shai*p se tourna vers ceux qui l'avaient suivi :
— Messieurs, dit-il, quoi que j'aie fait pour nous délivrer, la marée m'oblige à séjourner encore deux heures devant Vigia. Que ceux qui veulent rester, restent ; moi, j'en ai trop, du souper, de la musique et de sa seigneurie. Jeretourneà bord.
Mais nul de ceux qui avaient eu le courage de fuir n'était tenté de rentrer.
Quant aux captifs, par place ou par patriotisme exagéré, le dépit de l'amphitryon les délivra bientôt. Sa seigneurie, froissée dans tous ses orgueils, se leva : puis, sans vouloir écouter, ni les consolations du padre, ni les excuses des Brésiliens, qui s'offraient à ramener le capitaine, elle se retira dans ses appartements. Alors chacun composa sa révérence, son sourire, son petit mensonge de gratitude, et prit congé de la senhora, qui s'éventait toujours, toujours assise et silencieuse. Dix minutes après, tout le monde était ù bord, et ceux qui, à terre, avaient
ik{^)iattdi, imiangé, remercié avec le plus d'effusion, ceax«là surtout se prirent à railler sans pardon et le souper, et le concert, et les toilettes, et la ville entière.
Les rires retentissaient encore sur la dunette de la CaroUfiê, et i^aeun faisait de son mieux de l'esprit aux dépens de ses hdtes, lorsque le canot de M. Hospedage, resté à terre avec les Brésiliens, arriva contre le bord. Le négociant, appelant quelques matelots, commença de faire charger sur la Caroline une vache et plusieurs cages pleines de poules, de canards, etc. Vainement le capitaine hésitait à accepter dès ofitandes d'autant plus magnifiques qu'elles composaient toute la basse-cour de l'hospitalier habitant. Les Brésiliens firent comprendre à M. Sharp, qiie ce serait faire injure à leur compatriote de ne pas agréer ses présents, et M. Hospedage lui dit :
•*- C'est une vieille coutume brésilienne de fournir à ses hâtes le repas qui suit le départ ; mon père n'y man« quait jamais, et il appelait cela nourrir le souvenir. Je n'ai pas pu vous recevoir à terre, laissez-moi du moins faire comme mon père faisait, aux jours d'autrefois.
M. Sharp accepta. Sur les instances du capitaine et des passagers, le négociant consentit à venir jusqu'au Para reconduire son parent. Il retourna à terre avertir de son voyage impromptu, et revint presque aussitôt à bord. Ses esclaves attachèrent son bateau à l'arrière du navire, et bientôt, la Caroline leva ses ancres et fut emportée lentement par les flots de la mer montante. La ville disparut i dans l'ombre ; les pâles lumières qui ça et là brillaient à ses maisons effacées rayonnèrent quelques instants; mais un brusque détour du canal les cacha bientôt ; et pour chacun désormais, ces maisons, ces hommes, cette ville qu'ils avaient désirée» comme on désire Taurore par une
LES ^ÈVQlfm ^V PARA S9
puit da tempête : tout cela ne fut plus rien pour m% 1 rien qu'un songe effacé! qu'un souvenir! cette ombré dçs réalités passées, qui seule survit quelquefois aux choses de ce mondai
Le vaisseau, cependant, glissait sur les eaux, emporté parle courant et par une brise légère qui, dans ces parages, se lève toujours avec la mer montante. Le canal de Vigia sinuait comme un sentier de chamois; et, dans Tobscurité de la nuit, on découvrait à peine par l'arrière un étroit espace de flots qui reflétaient les étoiles du ciel; partout ailleurs, à bâbord, à tribord, à Tavant, on ne voyait que les arbres des rives qui passaient rapides aux deux côtés du navire, et semblaient devoir à tous instants se prendre dans les cordages. Mais Antonio veillait : le capitaine, comme les passagers, confiants dans rœil exercé du pilote, voyaient sans crainte leur vaisseau courir à travers la forêt, et, sous la joie générale d'une prochaine arrivée, des bruits de voix et de rires sonores troublaient le morne silence de la nature équatoriale»
Le calme du désert ne dura pas longtemps ; on entendit tout à coup au lointain quelques bruits, comme des cla-' meurs étouffées, qui traversèrent l'espace et cessèrent presque aussitôt. Mais le bruit recommença, et on put distinguer des hurlements continuels, formidables, comme si le concert de Vigla se répétait au loin. M. Hospe4age apprit aux Européens que ces cris rauques, le bruit le plus fréquent des forêts américaines, provenaient des guaribes ou singes hurleurs, dont une bande errait probablement sur les bords du canal de Vigia. £n effet, à un détour du ûeuve, les cris devinrent subitement si rapprochés qu'ils semblaient partir du navire même ; les passa* gers entendirent un bruit de feuilles secouées. C'étaient
les guaribes qui fayaient, courant sur les branches des arbres, aussi vite que le comportent leurs paresseuses allures, et sans cesser leurs cris discordants. La Caroline s'ëloignant rapide, les hurlements s'effacèrent bientôt dans le silence de la nuit.
Le navire marcha pendant toute la marée ; mais il fut forcé de s'arrêter lorsque le perdant commença; et, au matin, quand Taube fit lever les passagers, la Caroline^ mouillée à Feutrée du canal» avait devant elle le fleiive étendant son horizon infini, ejt sur le côté, la forêt bordée, tant que la vue pouVait s'étendre, d'un banc de sable uni.
Près d'eux, sur la plage, une montarie était échouée, et cinq Indiens fumaient, accroupis auprès d'un feu, tandis que des femmes indiennes assises autour d'un filet de pêche, en réparaient les mailles brisées.
Leurs corps rouges se dessinaient éclairés à la fois par les premières clartés du jour et par les lueurs des flammes du foyer. Les femmes avaient un jupon; les hommes étaient nus, sauf une corde légère qui ceignait leurs reins. Aucun des pêcheurs ne semblait s'inquiéter du bâtiment qui était venu troubler leur solitude. *
Quand le long filet, garni par en haut de morceaux de bois de balsa légers comme des lièges, et par en bas de balles de plomb attachées ensemble, fut réparé à leur gré, les hommes se levèrent. Deux d'entre eux allèrent prendre chacun une longue perche de bois attachée aux deux extrémités du filet ; puis l'un des pêcheurs, entrant dans l'eau, avança ainsi cent pas environ : quand le flot lui vint à hauteur des épaules, il se tourna et commença de marcher en se maintenant toujours k même distance du rivage, tandis que son compagnon côtoyait la plage par un pied d'eau seulement.
Pendant ce temps, les autres Indiens étaient montés dans la roontarle : d'un coup de pagaye, ils se dirigèrent en dehors du filet ; et, pendant que Tun d'eux conduisait le bateau lentement, sur une ligne parallèle aux pécheurs, les autres battaient l'eau à l'aide de longues gaules, pour empêcher les poissons de fuir de leur côté, c'est-à-dire vers le large.
Cependant les Indiens qui promenaient le fllet avan* çaient lentement, en droite ligne. Quand ils eurent ainsi marché pendant dix minutes environ, celui qui était le plus avancé dans l'eau revint vers le rivage, toujours escorté de la montarie, et se rapprocha peu à peu de son compagnon. Les deux pêcheurs, et, avec eux, les deux extrémités du filet se réunirent. Les trois hommes dû canot se joignirent aux deux autres, et tous les cinq commencèrent à tirer le filet à la plage. Les femmes de la troupe, entrant dans l'eau à leur tour, prirent les gaules, battirent les flots pour empêcher les poissons de s'échapper en se raaant dans la vase, et bientôt, dans toute la partie du fleuve enserrée par le filet, on vit s'élancer ou nager à fleur d'eau,<des poissons qui luisaient comme des éclairs aux rayons du soleil levant.
Le cercle se rétrécit peu à peu ; les poissons parurent plus nombreux, plus agités, à mesure qu'ils manquaient d'espace dans la prison mouvante qui se resserrait sur eux. Les cinq hommes ne suffisaient plus à tirer cette masse pesante de corps pressés. Les femmes vinrent à leur aide, et tons ensemble faisant un dernier effort, les passagers purent contempler sur la plage une masse de poissons de toute espèce et de toute grosseur, que M. Hospedage estima à deux cents livres au moins.
Aussitôt les femmes prirent un à un les plus gros et les
jetèrent au loin vers le milieu du banc de sable, tandis que les hommes maintenaient le filet. Quand il ne resta plus que des poissons de petite taille, qu'on apercevait sautillants k travers les mailles, les Indiens retournèrent à leur feu, tandis que les femmes, s'asseyant à terre à moitié dans Teau, secouaient sur le sol an flot de menu poisson à faire la joie d'un pêcheur européen. Elles nettoyèrent activement le filet, arrachant les branches et les débris de végétation qui y étaient accrochés, renouant les cordes brisées, rajustant les plombs, réparant tout. Les hommes cependant fumaient, silencieusement accroupis sur le sable autour du feu.
Quand tout fut prêt, de nouveau, les femmes se portèrent un peu plus loin, sur une autre partie du rivage, à quelques brasses seulement du navire. Les Indiens alors se levèrent lentement, et la pêche recommença de la même manière. Mais tout à coup celui des pécheurs qui était le plus avancé dans l'eau, et dont on n'apercevait que la tête au-dessus des flots, poussa un cri de détresse. Sa tète disparut un instant pour reparaître un peu plus au large, & quelques pas de la perche d)i filet, qu'on voyait surnager en dérive à la surface des eaux.
Les femmes, l'autre pécheur et les Indiens de la montarie regardaient silencieux, mais sans avancer, leur camarade qui paraissait se débattre à grand'peine contre un ennemi sous-marin. Il s'engloutit de nouveau pendant une minute environ ; minute de terreur pour les passagers qui contemplaient cette scène du haut du navire; minute d'attente impassible et muette pour les Indiens. Il reparut enfin à la surface, nageant à mouvements débiles : et se rapprochant du rivage, il réussit à se lever dans les flots, qui montaient encore jusqu'à ses genoux : son corps rou-*
LfiS RÉVOLTÉS DU PARA 63
ge&lre se dressa un moment au-dessus des eaux jaunes de la rivière. Mais il retomba presque aussitôt» vaincu par la douleur ou par une force supérieure, qui l'attirait au fond du fleuve. Il se roula dans Feau, sans direction, comme un cadavre qu'un flot puissant roule sur une grève, et, à ce moment, les passagers aperçurent avec horreur un serpent noir passant lentement à fleur d'eau, tantôt sur son corps, tantôt sur ses jambes» qui frémis-* saient par mouvements convulsifs.
-^ C'est un puraquéf une couleuvre électrique! cria M. Hospedage.
Aussitôt le maître, Malcontent, qui regardait cette scène sans comprendre le danger que couf ait l'Indien, tant Ta* pathie de ses compagnons était absolue, se jeta du haut du navire dans l'eau profonde où la Caroline était mouU* lée. En une seule brasse il fut au rivage*, et en trois bonds près du naufragé, sur lequel le serpent continuait à promener lentement son corps noir.
Là, il se baissa et voulut saisir le reptile par le milieu du corps pour l'arracher de sa proie ; mais , en le touchant , il sentit aux coudes et aux genoux une commotion instantanée, douloureuse, cooune celle d'une dé* charge de machine électrique, qui le fit reculer malgré lui.
A la vue de ce nouvel ennemi, le reptile, abandonnant sa première proie, se roula jusqu'au maître d'un mouve« ment rapide, et, arrivant sur lui, enroula autour de ses jambes son corps visqueux et noir.
La secousse électrique fut terrible, car Malecmtent poussa un cri de douleur, sauta en l'air comme s'il eût marché sur du feu et tomba dans l'eau. Aussitôt l'animal^ quittant les pieds de sa victime, monta sur son corps, qui, par le
pea de profondeur des flots, était à demi découvert, et commença de passer sur lui lentement. Le maître se releva à moitié, et de ses deux mains s'efforça d'écarter le reptile; mais l'oppression qu'il éprouvait était si forte, les secousses si répétées, que ses bras retombèrent inertes le long de son corps, et que, se sentant étouffé sous des étreintes incessantes, il n'eut plus assez de force pour chasser son ennemi.
Du haut de la Caroline^ les matelots avaient vu la chute du maître; trois ou quatre s'ébranlèrent pour le secourir. Le mousse, plus agile que les autres, arriva près de lui au moment où, brisé par les commotions électriques. Malcontent ne se débattait plus qu'à peine sous le serpent. Sans hésiter, sans calculer sa force ni le danger, l'enfant saisit à deux mains la couleuvre et la lança vers la haute plage du côté du feu. Il ressentit une commotion violente, sans se rendre compte de la cause de sa douleur momentanée ; mais, soit que ses muscles fussent moins fortement atteints par le fluide électrique, soit que le serpent fatigué fût à bout d'électricité, l'enfant ne parut pas s'inquiéter de cette secousse. Avec la vivacité de son âge et de son affection, il souleva la tête du maître, qui commençait à revenir à lui, et déjà il le traînait hors de l'eau, lorsque deux matelots arrivèrent à son aide. Tous trois ensemble enlevèrent le malade, qui avait la tête perdue et pouvait à peine proférer des sons inarticulés, tant il avait d'oppression.
De la dunette du navire, M. Hospedage leur cria de
rétendre dans l'eau, de lui en faire avaler quelques
gouttes, puis de laver à grand flot le derrière de sa tête
et ses tempes ; ils obéirent, et, en effet, au bout de quel-
. ques minutes, Malcontent respira plus librement; bientôt
il fut en état de se lever et de faire quelques pas sur le rivage avec Taide des matelots.
Quant à Flndien délivré par l'arrivée du maîlre, après être resté quelques seconde^ immobile, étendu comme un mort, il se souleva, et parvint à s'asseoir sur le rivage, toujours dans Teau. EnOn il se mit sur les genoux d'abord, puis se dressant péniblement, il marcha du côté du feu. Mais sa faiblesse était si grande, que, bien que séparé du foyer par une distance de quelques pas à peine, il trébucha et fut obligé de s'asseoir de nouveau.
L'un des matelots descendus s'avança vers lui; mais l'Indien fit un geste de refus, et, après un repos de deux ou trois minutes, il se releva et arriva jusqu'au feu, auprès duquel il s'étendit comme pour dormir.
Aucun de ses compagnons ne s'inquiéta de lui, ni pour lui offrir assistance, ni pour s'informer de son état.
Ils regardèrent sans se déranger et d'un œil indifférent les blancs s'empresser autour de leur blessé, puis l'Indien gagner le feu à grand'peine ; et avant que Malcontent et ses hommes fussent remontés à bord, toute la troupe avait de nouveau repris le filet, et la pêche recommençait comme si un des leurs, fils, père, frère peut-être, n'avait pas failli périr! ^
Tandis que le maître, soutenu parles matelots, essayait sur le rivage ses pas encore débiles, le mousse, rassuré désormais sur le sort de son protecteur, chercha des yeux le reptile qui avait failli causer sa mort. Il l'aperçut se roulant lentement sur le sable sec du rivage et cherchant Veau qu'il semblait ne pas voir; l'enfant prit une des branches enflammées qui brûlaient au feu des Indiens, et, s'approchant du serpent, il lui asséna sur la tête un coup 'de toute sa force. Mais il ressentit au bras, en frappant le
reptile, une secousse telle, qu'elle lui fit tomber le b&ton des mains. Quant au puraqué, il reploya son corps noir, long comme celui d'une grosse anguille de nos climats, se tordit sur lui-même h mouvements pressés, et resta sur le sol immobile, sans vie apparente. L'enfant laissa le reptile et rejoignit le navire.
Après que Malcontent eut largement satisfait à la curiosité des passagers, en leur expliquant les sensations douloureuses qu'il venait de subir, M. Hospedage, à son tour, initia les Européens aux étrangetés de l'anguille ou couleuvre électrique.
— Dans le bas Amazone, dit-il, le puraqué est un danger véritable pour les baigneurs imprudents qui n'ont pas une longue pratique de ces contrées : au Para méme^ devant la ville, tous les ans deux ou trois baigneurs périssent suffoqués sous les atteintes de ces couljenvres.
— Mais alors comment ose-t-on se baigner en pleine eau? dirent quelques passagers d'une seule voix.
— Ah I reprit M. Sharp, comment se baigne-t-on à la mer par les requins, au RhAne par les courants, à la Loire par les sables mouvants? comment ose-t-on chasser, naviguer, monter à cheval, voyager par les accidents qui surviennent? S'il fallait toujours et partout tout craindre , rhomm^ resterait au fond de ia. demeure, torpille végétale.
D'ailleurs, sous l'équateur, le bain est une seconde vie; puis toutes les plages ne sont pas infestées de couleuvres électriques; toutes les couleuvres ne viennent pas attaquer les baigneurs : c'est seulement quand elles ont des petits et qu'on approche de leurs nichées, qu'elles se défendent à leur manière en paralysant l'agresseur à coups d'électricité.
~ C'est vrai, dit le Brésilien : les Indiens prétendent même qu'un moyen certain de se préserver d'elles est de porter un anneau d'or, parce qu'alors on peut les prendre impunément sans ressentir de secousse électrique. Quoi qu'il en soit, il est d'ordinaire facile de se délivrer de leurs étreintes, car elles sont rarement açssi grosses que celle que vous venez de voir. En général elles ont la taille de vos petites couleuvres de France. On assure cependant que dans les grands lacs et les .savanes noyées qui régnent derrière les Gnyanes, sur les affluents orientaux du Rio Branco, on en rencontre de monstrueuses, ayant quinze à vingt pieds de long sur huit à dix pouces de diamètre. Celles-là ne se meuvent qu'à peine, et restent à la même place des semaines entières. Le courant d'électricité qu'elles dégagent est si fort, dit-on, qu'elles paralysent au passage, les oiseaux et les quadrupèdes que le hasard fait arriver près d'elles, de telle sorte qu'elles n'ont qu'à se rouler d'un pas, pour saisir leur proie frappée d'inertie.
•*- J'ai entendu parler de ces énormes couleuvres, re* prit M. Sharp; mais je crois que l'imagination fantastique des Indiens leur a donné des proportions et une force exagérées ; cependant cette propriété de paralyser les ani-» maux de petite taille qui passent dans leur atmosphère électrique, expliquerait d'une façon plausible les serpents fascinateurs, cette assertion si ridiculisée des voyageurs antiques. De toute manière , il faut que ces animaux in** spirent aux Indiens une horreur mortelle, car vous aves vu que pas un n'a porté secours à son camarade au moment où la couleuvre l'entraînait en pleine eau.
— Oh ! dit M. Hospedage en souriant, ce n'était pas la terreur des couleuvres électriques qui enchaînait les Indiens tout à l'heure ; c'était leur insouciance superit^-»
lieuse. Beaucoup d'entre eux pensent qu'on ne doit pas sauver un homme qui se noie. En outre, ceux qui sont là sur ce banc sont des Muras , si je ne me trompe , et les Muras sont de tous les Indiens de l'Amérique du Sud les plus paresseux, les plus lâches et les plus voleurs. Comme vous le pouvez voir, ils ont les cheveux légèrement frisés, le teint brun, les lèvres épaisses; on dirait, et je le crois, qu'ils ont eu originairement du sang de nègre, qui s'est perpétué dans leurs veines. Toutes les autres nations indiennes les traitent comme des parias, comme les Sioux de la prairie dans l'Amérique du Nord. Il est même des tribus qui font gloire et métier de les chasser. Demandez à votre pilote, qui, aux peintures effacées de son corps, me parait être un Mundurucu ou un Parintintintin ?
Et se tournant vers Antonio qui , couché près de la barre de son gouvernail, fumait gravement une immense pipe en porcelaine que M. Sharp lui avait donnée :
— Ne sont -ce pas des Muras, ces hommes? — Si, dit le chef sans se déranger. Et crachant à terre avec mépris, il étendit le bras en disant :
-— Muras! nation de femmes! un seul Mundurucu fait fuir une tribu de Muras.
M. Hospedage traduisit les paroles du chef, et les pas«sagers se prirent à rire de sa forfanterie belliqueuse. Le capitaine , en ce moment^ donna Tordre à l'un des matelots d'aller à terre et d'acheter aux Indiens du poisson frais pour tout l'équipage.
— Emportez un couteau ou une vingtaine d'aiguilles, dit le Brésilien, car ils ne connaissent pas l'argent, et pour ce prix, prenez autant de poisson que vous en pourrez emporter.
Les matelots descendirent sur la plage avec M. Blecdcr,
qui voulait voir de près la couleuvre éleclrique. Le marché fut conclu. M. Bleeder et les hommes revinrent bien* tôt, les uns avec un sac plein de poisson, Tautre rapportant triomphalement la couleuvre. Il l'avait trouvée vivante encore, et pour l'achever sans la mutiler, il lui avait arrosé la tête avec de l'acide nitrique. Elle mesurait quatre pieds de long sur deux pouces de diamètre.
Chacun, occupé à contempler le reptile mort, paraphrasait de son mieux et embellissait déjà les explications de M. Hospedage sur les propriétés électriques des puraqués, lorsqu'une vigilinga parut au large, louvoyant vers la terre pour avancer contre le courant. Au moment où elle se trouva à l'extrémité d'une bordée qui la rapprochait du navire à portée de voix, Antonio se leva tout à coup et poussa un cri guttural aigu et prolongé. Un cri semblable partit de la vigilinga et arriva jusqu'à la Caroline^ porté par la brise du large. C'était le canot du chef, qui, monté par Pedro, continuait sa route vers le Para.
Mais le cri qui avait détourné Fattention des passagers produisit sur les Indiens de la plage un tout antre effet. C'était un cri de Mundurucu. Sans examiner si l'ennemi juré de leur race venait ou non vers eux, s'il était seul ou suivi, les Muras qui mangeaient, autour du feu, des poissons qu'ils faisaient brûler un à. un sur les charbons ardents, se levèrent tous ensemble, la tète dressée, prêts à fair : inquiets, effarés comme des daims qui, par la clairière , entendent tout à coup les abois lointains d'une meute de chasse. Puis, quand Pedro , pour répondre au chef, poussa de son côté le cri de sa tribu, les cinq hommes, abandonnant tout, poisson, filet, femmes, canot, s'enfuirent précipitamment vers la forêt.
— Vois! dit Antonio en regardant le capitaine et lui
70 l'amacone
montrant du geste les Indiens qui foyaient» Antonio ne ment jamais.
Le Mundurucu avait compris les rires dduteursdes pas-^ sagers, et» selon toute apparence, il n*avait poussa ce cri de ralliement que pour montrer à ses aUi6s blancs la ler^ reur que sa tribu inspirait aux autres nations.
Quant aux femmes des Muras» elles n'ayaient pas interrompu leur travail et continuaient à faire fumer le produit de leur pèche. Au bout de quelques minutes» Tune d'elles fit entendre un cri doux et léger comme celui d'une hirondelle qui s'envole » et bientôt les passagers virent sortir de la forêt les cinq fugitifs» qui revinrent tour à tour s'asseoir autour du foyer et reprendre leur repas in*terrompu.
Les terreurs des Muras défrayèrent longtemps les conversations des passagers ; mais le capitaine, que l'exemple de la vigilinga enhardissait à faire route» fit demander à Antonio s'il ne voulait pas essayer de lutter aussi contre le courant du fleuve.
Sans répondre» le chef lui montra sa vigilinga qui perdait plutôt qu'elle ne gagnait de route.
~ Il a toujours raison, dit M. Sharp, et dans mon im-^ patience européenne» je fatiguerais mon navire qui fait de l'eau comme une éponge, sans avancer d'une encablure.
En effet» pour remonter le grand fleuve près de sa bouche» il faut patiemment attendre le moment où la marée commence à monter : alors seulement l'Océan et la rivière luttant l'un contre l'autre à forces égales, le courant diminue et permet aux navires de profiter du vent. Dans le cas contraire» il faut rester à Tancre jusqu'à l'instant où la marée montante forme victorieusement son contre-cou-' rant qui» jusque bien au-dessus du Para» chasse avec une
LES RÉYOtTéK OU PARA 71
violence excesisive. Une fois en pleine rivière , à quatrevingts lianes de la mer, les marées s'arrêtent , mais les venls généraux qui remontent le fleuve» permettent aux navires de refouler le courant.
Le chef ne perdit pas une seconde. Dès que l'instant lui parut favorable, il alla au capitaine et, le touchant & Tépaule, lui montra silencieusement la rivière.
Désormais habitué aux habitudes de son pilote, H. Sharp comprit et donna Tordre d'appareiller. Le navire reprit sa marche, et de nouveau perdit de vue la côte : le reste du jour et toute la nuit s'écoulèrent dans les alternatives d'une navigation monotone, et d'ancrages pins monotones encore , assez éloignés du rivage pour ne laisser distinguer d'un côté qu'une masse verte , et de l'autre l'uniforme étendue des flots. Le lendemain, les passagers découvrirent par l'avant des lies de verdure qui apparurent à leurs yeux comme un autre rivage. Peu à peu, la Caroline , suivant sa route , se rapprocha des lies à les distinguer les unes des autres. Enfin, elle entra dans le dédale qui encombre la rivière aux approches du Para.
Dès lors, quand le soleil de trois heures déclina sur l'horizon et que la nature, délivrée de ses rayons en feu, sembla s'éveiller pour respirer les brises du soir, des^ myriades d'oiseaux commencèrent à traverser la rivière audessus des lies : la vallée de l'Amazone est comme un immense jardin-volière tout plein de fleurs et d'oiseaux.
D'instant en instant, on vit passer tantôt ensemble, tantôt tour à tour, des bandes, de canards noirs qui allaient perdus dans les hauteurs des airs ; des troupes de jaburus npirs ou blancs aux grandes ailes» aux longues pattes étendues, au vol de cigognes; des araras rouges ou bleus, luisants sous le soleil i allant deux à deux» en jetant par
inlervalles leur cri grave et discordant ; des perroquets jaunes ou verts, aux reflets de feuilles, passant par couples pressés et criards ; des aigrettes blanches aux ailes allongées d'un cygne lointain , allant solitaires , de plage en plage, rasant les flots; puis, sans cesse, des vols sautillants de perruches vertes frangées de jaune , de blanc, de bleu, traversant l'espace avec des gazouillements aigus, tourbillonnant sans route fixe par bandes vagabondes, comme des passereaux de nos plaines attroupés pour l'hiver.
Par moments, au lointain, une barque d'Indien silencieuse se détachait, alcyon voyageur, sur tes flots de la rivière. Sa voile rougeâtre et basse, ou la branche verte qui lui servait de voile, passait éclairée sous les rayons empourprés du soleil et disparaissait derrière une lie. Le fleuve charriait lentement ses eaux jaunes par lames miroitantes, morceaux de glàcé^àgités au soleil : un essaim d'Iles de verdure diaprait les flots sous ses touffes isolées : de grands poissons aux écailles argentées, aux reflets d'or ou de nacre passaient en se jouant à la surface des flots.
Quand le navire rasait une île, les passagers étonnés découvraient un amas confus d'arbres de toutes espèces, de toutes tailles, de toutes feuilles : des palmiers aux gerbes retombantes, qui pendent comme des chevelures . des caoutchouquiers au clair feuillage, des andirobas, des castanheiros, etc., tout chargés de branches, de fruits, de lianes torses, d'excroissances parasites aux larges feuilles, aux larges fleurs : entrelacés comme des serpents : verts, de ce vert éternel que vivifie l'équateur, de ce vert sans poussière, tantôt sombre avec des reflets de velours, tantôt scintillant sous le soleil, comme une coupe de cristal.
LES RÉVOLTÉS DU PÀRi^ 73
Le soleil, éblouissant et splendide, dorait de ses rayons inclinés ce fleuve, ces oiseaux, ces lies : la chaleur était tombée : le vent du soir montait, les voiles gonflées de la Carolim rabattaient sur le pont du navire son souffle rafraîchissant : à tout instant des brises imprégnées des senteurs de la terre enveloppaient le navire d'une effluve embaumée ; et chacun se sentant vivre, s'enivrant de parfums, d'air et de lumière, regardait, silencieux, cette nature luxuriante, qui germait l'espérance comme un amour naissant.
Tout à coup, au détour d'uâe lie, dans le lointain, une ville apparut, baignée de verdure, à demi masquée par des mâts de navire, inondée de clartés. Ses hauts clochers, ses cocotiers, ses bananiers verts, ses maisons rouges et blanches resplendissaient au soleil comme un foyer de lumière. C'était Bélem, le Para, le portl Jamais ville féerique des contes orientaux n'apparut au voyageur ébloui, plus brillante d'espoirs, de lumière et de splendeur équatoriale.
Dépari d'Antonio. — H. Merrj, le eorres|^ndani de lu CaroHnem — - Ei« eommlssion sanitaire*
Aimer, boire et chasser, Toilà la vie humaine... . • L'amour de ton cœur s'appelle d'un beau nom :
La liberté «
Oui, la liberté meurt sur le fumier des villes. Oui, vous qui la plantez sur vos guerres civiles, Vous la semez en vain même sur vos tombeaux.
A. DE Musset*
La Caroline quitta bientôt les lies et entra dans un large canal où, n'étant plus, abritée du vent qui soufflait
favorable à son entrée» elle poursuivit sa marche à pleines voiles. A voir sa coque inclinée, toute à la bande, et Técume jaune qui déferlait à ses flancs, on eût dit qu'elle devinait les justes impatiences de ceux qu'elle portait.
Bientôt elle rangea par bâbord le fort du Para qui s'écroule sur un Uet en avant de la ville : — l'imprenable for^teresse, comme disent les Paraenses, qui, à elle seule, arrêterait TEurope entière, — et que l'avant bien poussé d'un chaland de charbonnier ferait effondrer; dont les murs lézardés, tombent, comme si le fer d'une escadre alliée avait labouré ses murailles, et qui toujours garde des blessés dans ses murs : elle qui cependant n'a jamais servi qu'au coup de canon du matin et du soir ou à fêter des fêtes. *
Mais le feu de ses propres canons et rimpéritie de ses artilleurs valent pour elle comme pour eux le feu des combats ; et on raconte par la ville, qu'il ne se canonno jamais une fêle d'empereur, une arrivée de président, une cérémonie poudrifère quelconque, sans des bras emportés et un canon qui éclate !
La forteresse s'effaça bientôt dans la brume du soir, et la Caroline jeta l'ancre aVant le Para à l'autre bout de la baie, qui règne devant la ville. C'est là que tout bâtiment de commerce doit attendre tour à tour la médecine, la police, la douane, exposé à tous les venls, sans lazaret, sans communication môme de vivres avec la t^rre, espérant le bon plaisir des autorités brésiliennes 1 La nuit était tombée presque entièrement, et les lumières de Bélem révélaient seules son voisinage.
Le navire n'avait pas encore achevé d'éviter au flof, quand le chef quitta son gouvernail, alla jusque dans le carré chercher l'un des jeunes Brésiliens, et le conduisant
aa capilaine, réclama les armes et le tafia stipulés pour son pilotage.
— N'es-tu donc pas bien à bord, dit H. Sharp, que tu veux partir? — Je te donnerai tout demain matin. Il faut attendre les visites d'usage. ,
-*- Antonio a promis de te conduire à Bélem, dit le pilote, tu es à Bélem. — Anionio veut débarquer.
— Attends jusqu'à demain, repnt M. Sharp, j'ai besoin de toi à bord pour justifier d'un pilote.
— C'est bon, dit l'Indien.
Mais au lieu de rejoindre le gouvernail au pied duquel il dormait d'ordinaire, il s'en fut à l'avant ; là il poussa à deux reprises un cri prolongé, et attendit. Un cri semblable lui répondit : aux lueurs douteuses du crépuscule et des étoiles naissantes, une voile parut entre la ville et le navire; aussitôt on entendit le bruit d'un corps qui tombe à l'eau, et le matelot de quart jeta par la nuit ce cri terrible, ce cri que tout homme qui l'a entendu, entend toute sa vie.
— Un homme à la mer !
Passagers et matelots s'empressèrent sur les bastingages, et le capitaine donna l'ordre d'anner un canot; mais la voix railleuse du mousse cria :
— Ce n'est pas la peine, capitaine ; c'est le pilote qui s'est jeté à l'eau et va vers son bateau. Voici sa tête qui sort des flots du côté de sa vigilinga.
C'était l'Indien, en effet, qui n'avait pas voulu attendre jusqu'au lendemain, et rejoignait tranquillement son canot à la nage.
Les passagers étaient dans l'ébahissemeiit à la vue de cet homme, qui se jetait à l'eau plutôt que de rester une nuit de plus à bord d'un navire où il avait vécu d*une vie
heureuse : — la plus heureuse de toute son existence indienne, — selon eux, les passagers.
Llndien n'a qu'un amour au monde, sa liberté : mais une liberté complète, absolue, sans limites : non point notre liberté à nous, mesquine, bornée, égalitaire, despotique et sanglante : impatiente d'un seul maître, patiente de plusieurs : enchaînée à tous muscles par des préjugés, des lois, des contrats, des besoins, des' vanités stupides; mailles noueuses qui tiennent l'homme civilisé comme dans un filet : linceul immense dont les plis l'étouffent. L'Indien, c'est la
.... Cavale^ indomptable et rebelle.
Sans frein d^acier ni rênes d'or.
Vierge de liberté, qui ne reconnaît rien, qui n'accepte rien, qui ne se soumet à rien, qu'à son caprice. Nous avons vu des Indiens abandonner le salaire d'une année entière, et tout ce qu'ils possédaient en ce monde, pour partir quelques heures plus vite.
Plusieurs passagers, déjà vêtus de la tète aux pieds et
la face rayonnante, vinrent demander au capitaine s'if ne
pouvait pas les faire conduire à terre immédiatement.
Les uns désiraient dormir en ville, disaient-ils, les autres avaient affaire.
M. Sharp se prit à rire, et sans égards pour ces velléités de débarquement, leur dit :
— À moins que vous ne fassiez toilette pour moi, Sharp» âgé de soixante-cinq ans dont quarante-cinq passés à la mer, et possesseur du teint que vous voyez, je vous engage, mes chers messieurs, à quitter vos cravates séductrices, car vous n'irez pas à terre aujourd'hui. Ah! ah! vous n'avez donc jamais mis le pied au Brésil! Et la santé, et
]a douane» et les permis de débarquement ! Si vous êtes en ville, demain soir à cette heure, vous serez heureux.
Le désappointement fut grand à bord. Excepté quelques habitués des voyages, la plupart des passagers ignoraient toutes les barrières administratives, qui arrêtent un homme, à son arrivée sur une terre dite dfyilisée : ces mors rouilles, que les Américains du Nord ont su ne pas prendre, qu'il faut mâcher pendant des vingt-quatre heures! à trois pas du rivage ! quand on arrive ayant soif de la terre, fatigué, malade, pleurant parfois depuis des années après la patrie et sa mère absentes ! et qu'on les devine, qu'on les sent là près de soi, sans pouvoir les étreindre! Tout cela : parce qu'un jour un médecin sans malades inventa les quarantaines, ou parce que c'est l'heure qui plaît au douanier chef pour fermer boutique I
Mais on eût dit que le hasard, qui semble se réjouir à déjouer nos vains calculs, voulait railler la vieille expé* rience du capitaine et donner raison aux impatiences ignorantes des novices voyageurs. M. Sharp avait à peine achevé sa phrase et ses sourires narquois, qu'on entendit une barque à rames arriver dans les eaux de la Caroline.
Autant qu'on pouvait voir à la clarté nocturne du ciel équatorial, le canot portait trois ou quatre visiteurs. Il avançait lentement : ses six rameurs laissaient, après chaque effort, flotter leurs avirons à fleur d'eau, comme pour retarder leur marche et faire des ricochets sur les vagues. Hais cela est de suprême élégance, et les embarcations de guerre brésiliennes n'y manquent jamais 1 Un drapeau jaune à l'avant, et un autre jaunâtre, jadis vert, à l'arrière, annonçaientla médecine^ la sant^ officielle duPara.
— Ho ! ho ! du navire ! cria une voix éminemment française et marseillaise.
-« Arré ! vous filez comme si la Canebière tout entière vous contemplait. Nous avons quitté Bélem comme vous passiez devant le fortin, et vous êtes déjà mouillés. Quoi de nouveau dans notre France?
Sans attendre une réponse, Tun des visiteurs nocturnes se hissa de deux mains vigoureuses aux cordes de Té* chelle et sauta sur le pont du navire .
— Eh mais! c'est le bon vivant Sharp, dit la même voix; et aussitôt, à la lueur du fanal de bord, on vit sauter au cou du capitaine un homme de moyenne taille, la tête nue sous des cheveux d'un blanc d'argent, la barbe entière, non moins blanche et court taillée.
De petits yeux verts, qui brillaient comme des escarboucles au-dessous d'un front découvert , et un nez bien arqué, donnaient à sa physionomie un air François t*% h la fois railleur et sympathique : tandis que le teint quelque peu rouge de son visage annonçait l'habitant d'un chaud climat et l'homme qui sait se faire bien vivre; décoré d'ailleurs, ayant un peu l'alhire et la toilette brève, propre sans luxe, d'un officier en demi-solde.
— Arré ! ne reconnaissez-vous plus l'ami Merry, le correspondant de ce vieux pingre Gavilan ? A propos , est-il mort, à la fin? Je voudrais hériter de lui, rien que pour gaspiller l'argent qu'il entasse depuis un siècle.
Et sans laisser à M. Sharp le temps de respirer ni de répondre, le sémillant Marseillais lui adressa, coup sur coup, cinq ou six questions analogues; puis, l'entraînant rapidement à l'extrémité du navire, il lui dit à voix basse :
— Vite, faites sortir du Champagne ; si vous n'en avez pas, faites mettre du sirop dans de l'eau de Seltz; leurs palais n'y sentiront rien. J'avais à vous parler avant tout le monde : j'ai promis un souper à votre bord aux doc-
t6urs de la santé, afln de vous les amener ce soir même ; pendant qa'ils seront à table, nous causerons.
— C'est d'autant plus facile» dit M. Sharp, que nous n'avons pas encore dîné , parce que les cuisiniers sont en rumeur pour composer un festin extra, le festin d'arrivée.
Le capitaine et M. Merry revinrent aux docteurs qui , après grands pourparlers à la vue de l'échelle glissante qu'il leur fallait franchir, arrivaient seulement sur le pont de la Caroline.
— Messieurs, dit M. Merry en' portugais, je vous présente M. Sharp, un vieil ami, qui a le navire le mieux approvisionné de toute la France.
Et se retournant vers les passagers, il reprit en français :
— Sa seigneurie le docteur Ëxequias , chirurgien en chef des troupes de la province , médecin de l'hôpital civil, directeur du service de santé, la lumière médicale du Para, et auquel nombre infini de mortels doivent d'avoir été délivrés de leurs maux. — Le docteur Salvador, mon ami, second chef du service de santé.
Les deux docteurs tendirent la main à m! Sharp, et sa seigneurie Ëxequias lui demanda comment on se portait en France.
Le capitaine saisit cette occasion pour lui parler des blessés qu'il avait à bord. Mais ces messieurs restèrent très-indifférents à cette annonce, et M. Merry faisant vivement signe à M. Sharp de ne pas insister, on com* mença des deux côtés à commenter la chaleur, la beauté de la nuit, etc.. Malgré tout, la conversation languissait, aussi froide que décousue de part et d'autre, lorsque le maître d'hôtel vint tirer tout le monde d'embarras en annonçant que le dîner était servi.
Les doctears s'excusëreDt d'y prendre part; mais quelques instances triomphèrent aisément de leurs faibles résistances. On passa sur la danette, où, depuis l'entrée en rivière» les habitants de la Caroline avaient coutume de prendre leurs repas , afin de ménager le repos des blessés ; et , tout en montant , M. Merry dit rapidement au capitaine :
— Empêchez vos passagers de parler des malades que vous avez à bord , et faites signer la patente avant la fin du repas : sans cela» vous n'aurez pas la libre pratique.
M. Sharp prit à part deux ou trois passagers et les chargea de recommander aux autres, dans Fintérèt général, un silence absolu quant aux blessés. Le dîner commença, froid tout d'abord , puis s'anima peu à peu à la joyeuse humeur du MarseiUais , et surtout aux fumées du banquet. Pour fondre les glaces d'une première rencontre, rien n'est tel que cette chaleur amicale qui monte de l'estomac au cœur des convives : le premier traité d'alliance fait entre des nations dut être ébauché dans un commun repas.
Au milieu de la bonne humeur générale qui commençait à poindre, M. Sharp ne perdait pas de vue les recommandations de son correspondant. Aussi, dès le cornmencement, h un instant où M. Merry, s'adressant au capitaine, lui disait de sa plus belle voix marseillaise :
— Votre cuisine d'Europe ne sent que l'eau, cher ami; passez-moi le piment.
M. Sharp se tourna vers le maître d'hôtel et lui dit :
— Je suis certain que vous n'avez pas de piment frais. Leste, prenez la patente de santé qui est dans ma cabine ; apportez-la-moi, et faites descendre trois hommes dans le petit canot pour aller à terre chercher du malagueta.
— Et, vrai Dieu! dit M. Merry, vous avez une heureuse idée. Un dîner sans piment frais, c'est comme de l*ayoli sans ail. Cela n'est pas possible. Je vous en aurais voulu toute ma vie.
Les deux docteurs ne s'opposèrent pas aux projets du capitaine. Dans tous les pays du monde, la médecine, dit-on, professe le culte des bons repas. Ils offrirent seulement leur canot pour cette course. Mais M. Sharp avait de bonnes raisons pour ne pas l'accepter. La patente de santé fut apportée ; les docteurs la visèrent sans même la regarder, et vingt minutes après , le canot de la Caroline rapportait une collection de piments rouges, qui achevèrent d'épanouir les gourmands Esculapes.
Cependant le festin croissait en bruit et en gaieté , le cuisinier semblait avoir réveillé pour ce dernier repas ses talents endormis pendant toute la traversée. Le vin de la Caroline était abondant : M. Exequias lui-môme daigna descendre des hauteurs de sa morgue scientifique, et causer comme un mortel ordinaire. M. Merry profila de la conversation générale pour faire signe au capitaine , et s'excusant sur les exigences des affaires, il quitta la table, suivi de M. Sharp, qui le conduisît à sa cabine.
— Ils ont un bon repas , du Champagne et des cigares de la Havane, toutes choses qu'ils ne sont pas habitués à consommer outre mesure. Cela nous donne une grande heure, dit le Marseillais en s'asseyant, causons.
— Mais d'abord, exclama le capitaine, pourquoi m'avoir défendu de parler des blessés et fait signer ma patente au milieu du repas?
— Parce que sa seigneurie Exequias , comme tous ses collègues, a tellement peur du choléra d'Europe, que, lorsqu'il trouve un malade à bord d'un navire, quelle que soit
sa souffjrance, enrouement ou jambe cassée, si le malade est alité, il ordonne une quarantaine de trois jours. C'est son système invariable, et je vous ai fait presser dans la crainte d'une indiscrétion possible. En outre , ladite seigneurie n'a pas la gratitude de réstomac. En vue d'un repas, elle est disposée à tout faire ; le dîner pris, elle y regar4e davantage. L'espèce humaine est très-variée dans ses humeurs. Il est des gens qu'il ne faut jamais invoquer à jeun ; il en est d'autres, au contraire, qui après un banquet sont de toute insensibilité. M. Exequias a la digestion comme la gratitude, également mauvaises.
Mais notre patente est signée , laissons nos docteurs pour nous occuper de choses sérieuses. Et d'abord, procédons par ordre. Quelles nouvelles de France?
— Ohl dit le capitaine, rien de neuf. La révolution que vous savez. Puis des émeutes, révolutions avortées ; des compressions, révolutions semées ; beaucoup d'otiblieax du passé et de vainqueurs du lendemain ; quelques regretteurs taquins, quelques valets vexatoires ; un peu plus de désordre; beaucoup plus de misère; ni plus ni moins de liberté. Somme toute , si je n'avais aidé à nos glorieuses de 1830, je né verrais pas grand changement dans la boutique gouvernementale ; et il y a des jours où je me demande ce que nous avons gagné, à chasser ce vieux et noble roi. Mais, vous savez, je suis juilletin !
— Bien. Nous, c'est autre chose. Nous avons eu une révolution, et nous avons depuis huit jours une restauration. Je vous conterai cela quand nous aurons le temps : ce qui vous importe aujourd'hui, c'est que ladite restauration vient de nommer pour chef de police un jeune docteur mulâtre, qui est le plus rusé misérable de toute la province. Ce docteur, à ce qu'il parait, arrive de MarajOé
n a été insulte à votre borJ , et ne vcal rien moins que confisquer votre navire et faire emprisonner, puis juger, vous et vos passagers , pour avoir fait de la contrebande, incendié une habitation et massacré des Brésiliens sur la côte de Marajo. Qu'y a-t-il de fondé dans tout cela? je Tignore. Vous allez me le dire. Les bruits les plus contradictoires circulent en ville à propos de vous. Les uns vous disent perdus ; les autres, repartis pour France. Les ims vous font meurtriers , les autres victimes. J'ai appris ce matin, par une de vos passagères, qui se donne ici des airs de princesse égarée, votre naufrage et son enlèvement : et ce soir une mulâtresse que j'ai libérée jadis,' et qui est protégée par le docteur, est venue tout effarée me conter la fureur du nouveau chef de police. Dites-moi la vérité, afin que nous avisions; car, malgré vos sourires, la situation est grave, très-grave.
Le capitaine raconta longuement à son correspondant ses aventures sur la côte de Marajo; puis il ajouta : — Vous comprenez maintenant que les projets furibonds de votre docteur ne m'effrayent pas ; j'ai quatre-vingts témoins de tout ce que je viens de vous raconter ; et à moins de violer de la façon la plus inouïe le droit des nations, loin d'être accusé, on nous donnera la juste indemnité ;i Jaquelle je prétends. A cette fin, j'ai déjà rédigé une plainte pour la remettre au consul.
Mais M. Merry secoua la tète. C'était un homme qui, au Para, vivait en bonne intelligence avec tout le monde, grâce à la gaieté polie de son caractère; mais, positif en affaires, sérieux à l'occasion» il connaissait les Brésiliens. Aussi reprit-il :
— D'abord, il n'y a point de consul. L'agent consulaire que nous avions est en voyage à Cayenne; n'espérez
donc pas sa protection. Quant à votre ennemi dédaigné, le président a une confiance aveugle en lui et le laissera
faire tout ce qu'il voudra, surtout contre des étrangers. Je connais le docteur Juan d'à Cobra, c'est son nom ; il est capable de tout. Vos témoins seront récusés tous en masse, comme intéressés, et on produira contre vous cinq ou six des misérables que vous avez mis en déroute. Ah ! si vous étiez Anglais, ou s'il y avait un navire de guerre sur rade, tout s'arrangerait, et vous auriez votre indemnité. Mais il n'y a dans le port que des navires de commerce, et le gouvernement français, par je ne sais quelle bonté chevaleresque, a pris des habitudes de longanimité dont nous, ses nationaux, nous souffrons. Les Anglais, au contraire» ont, pour se faire respecter, des manières agissantes, qui, seules, imposent le respect sur notre hémisphère. Malgré votre bon droit, je vous le répète, vous êtes en danger ici. M. Sharp connaissait trop bien Bélem pour ne pas comprendre, lui aussi, les objections de son correspondant. Aussi reprit-il moins rassuré :
— Danger ou non, que puis-je faire, et que conseillezvous?
— Vous voulez un avis? eh bien, coûte que coûte, à votre place, cette nuit même, je débarquerais ce que j'ai de passagers pour le Para, et, sans bruit, je repartirais comme je suis venu. Dans huit jours, vous serez à Maranhao. C'est votre première destination. Là, vous ferez votre plainte, vous vendrez votre cargaison, et vous laisserez crier ici nos Paraenses, qui jetteront, ainsi que moimême, feu et flamme contre vous.
— Quant à cela, dit M. Sharp, impossible. Mon navire est hor3 (Tétait de tenir la mer; il fait de l'eau à ne pas même rester au mouillage.
— Eh bien , alors^ dit M. Merry, puisqu'il faut vivre ici, gagnons du temps et voyons venir nos ennemis. II peut arriver un navire de guerre, et alors tout ira bien.
Mais le capitaine voulait remettre au président la plainte qu'il avait libellée. C'est le faible de toutes les paternités en ce monde de tenir à leurs produits quels qu'ils soient, bons ou mauvais, enfants ou prose, et de les défendre à outrance.
Les deux amis discutèrent longtemps les avantages et les inconvénients d'une plainte ou d'une attente indéfinie ; comme dans toutes les discussions passées, présentes et futures, ils ne réussirent qu'à se confirmer l'un et l'autre dans leur opinion réciproque. Un des passagers, qui vint les avertir que les docteurs murmuraient de leur absence prolongée, put seul les mettre d'accord. Us se levèrent, et il fut convenu seulement que, crainte de surprise, personne ne débarquerait avant le retour de M. Merry, qui, le soir même, devait prendre des informations nouvelles.
Les deux docleurs murmuraient en effet, et il ne fallut rien moins qu'une dernière bouteille entamée pour les rasséréner un peu. M. Sharp, libre de sa patente, voulut obtenir de ses conviés au moins une visite à ses blessés. Il insista, parlant de la grave situation de quelques-uns d'entre eux. Mais l'idée seule d'un malade sérieux abord, fit lever M. Exequiaà ; il sortit de la tente en disant assez vivement :
— Cela est suffisant, capitaine; votre insistance me ferait croire à une épidémie, et je serais forcé de revenir sur la libre pratique que nous vous avons donnée. Envoyezmoi vos malades demain séparément, je me ferai un devoir de les soigner. Quant à ce soir, je suis réclamé par les
exigences impérieuses de mon service, je n'ai le temps de visiter personne.
PuiSy précipitamment et prenant à peine congé de ses hôtes, il descendit dans le canot, suivi du docteur Salva* dor, qui se confondait en remerclments. Le correspondant du navire resta avec ses compatriotes.
Le canot s'éloigna et disparut presque aussitôt dans l'ombre ; mais on entendit, apportée par la brise et glissant sur les flots, la voix de M. Salvador qui demandait à son collègue :
— S'il ne voulait pas profiter de l'occasion pour visiter le trois-mâts anglais qui attendait depuis la veille au soir.
Le timbre sec de M. Exequias s'éleva, disant :
— Non, non; qu'il attende à demain. J'ai rendez-vous à la maison de jeu à huit heures précises. Ces rameurs n'avancent pas. Ramez donc plus fort^ brutos !
• Et des bruits, comme de coups appliqués* de droite et de gauche, puis de rames qui battirent l'eau plus pressées, traversèrent la nuit. Les mouvemepts cadencés des avirons troublèrent encore quelques instants le silence du fleuve, mais tout s'effaça bientôt dans le lointain silencieux.
— Voilà de charitables docteurs, dit M. Sharp en se tournant vers ses passagers. M. Merry reprit :
— Ne vous plaignez pas. Si vous connaissiez comme moi le docteur Exequias, vous l'auriez regardé avec effroi. Vous ne savez donc pas qu'on cite comme immortels les malades échappés h ses soins ; qu'il y a tout un carré du cimetière si plein de ses morts», que les habitants du Para lui ont donné son nom, et que littéralement il ne trouve plus h soigner ici que ses victimes de la troupe et de l'hô-
pitaU — ou des esclaves hors d'âge et des étrajQgers? C'està-dire» ne vous en déplaise^ deux choses dont les habitants de ce pays sont toujours heureux d'être délivrés, les uns parce qu'ils ne servent plus, les autres parce qu'on les déteste.
— Comment conserve-t-D, malgré cela, tous les postes qu'il occupe ?
— Ah I c'est qu'il est enfant de la province, et que c'«st la première condition pour occuper ces postes. Tous les autres docteurs, et il y en a de très-capables ici, ne sont pas comme lui des flis de la ville; ce sont des étrangers! M. Exequias, dit-on, n'est même pas docteur. Il a étudié h Hambourg aux frais de la province, et de là il est revenu directement au Para ; puis il a fait de la médecine aux dépens de ses clients, Mais cela suffit : il est Paraense.
— Et M. Salvador?
— Ohl celui-là, c'est autre chose. C'est le meilleur médecin de la ville ; charitable et désintéressé, comme le sont ici tous ses confrères. Mais il n'est pas de Bélem. Il est du Céara, la province voisine, il ne peut pas devenir docteur en chef. C'est la loi ; et, ce qui est plus que la loi, c'est dans les mœurs du pays. M. Salvador aurait de grand cœur visité vos blessés» mais il a eu peur de son chef, qui le ferait destituer sans pitié, s'il osait lui désobéir.
M. Sharp haussa les épaules et garda le silence. Bientôt on entendit un nouveau bruit d'avirons, et la barque de la sauté revint à bord ramenant le docteur Salvador, qui monta sur le pont en disant au capitaine :
— J'ai réfléchi que cela consolerait vos malades pour la nuit, de voir un médecin ce soir. Je vais les visiter si vous permettez ; seulement je vous prierai de n'en rien dire à }I. Exequias. Cela pourrait lui déplaire.
Et, précédé du capitaine, il se Ht conduire successivement aux chevets des blessés. Il les trouva presque tous en voie de guérison. Il n'y avait de sérieuses que les blessures de l'un des matelots qui, selon toute apparence, n'y survivrait pas. La situation de M. Vulgar était grave, mais non désespérée. M. Salvador fit discontinuer toutes les prescriptions ridicules que M. Bleeder avait ordonnées pour chacun, et que, malgré tout, quelques malades suivaient par ignorance crédule. Il refusa une somme assez élevée que M. Sharp voulut lui donner, et s'empressa de retourner à terre, craintif, en se hâtant, comme s'il venait de commettre une mauvaise action. C'est une triste fatalité de certaines situations, que, pour vivre, il faille parfois éteindre ou cacher ses larges instincts, ses pensées généreuses, ses élans du cœur, parce que le monde en raille, ou parce qu'un méchant les empêche.
M. Merry avait quitté le bord avec le docteur. Aussitôt qu'ils furent éloignés, le capitaine résolut de faire part à ses passagers des nouvelles apportées par son correspondant et de prendre l'avis général.
En conséquence, il remonta sur la dunette, où, sous l'influence du repas, les passagers se livraient à tous les projets de l'arrivée, et les priant à voix haute de s'approcher de lui :
— J'ai à vous entretenir de choses graves, dit-il, sur lesquelles je dois prendre votre avis. Non-seulement le navire, mais notre liberté à tous est en danger. Descendez avec moi dans le carré, car nos blessés ne sont pas assez malades pour ne pas nous entendre, et j'ai besoin des conseils de tout le monde.
Chacun suivit le capitaine, qui passa successivement
dans les cabines de M. Yulgar, de Montfort et du Brésilien, pour les inviter à écouter ce qu'il allait dire. Mais Montfort seul put se lever. Les soins de Qëmence, en lui rendant la vie morale, avaient calmé sa fièvre. C'est que la main d'une femme aimée, c'est la main de Dieu même : c'est que, blessures du cœur ou blessures du corps, toutes, quelles qu'elles soient, douleurs d'ici-bas, l'espérance est plus puissante à les guérir que tous les médecins et les médecines réunis du viemi monde et du nouveau. Quant à M. Vulgar et au Brésilien, trop faibles encore pour se lever, ils prièrent le capitaine de laisser ouvertes les portes de leurs cabines, afin de pouvoir entendre.
M. Sharp s'assit, et, sans préambule, raconta à ses auditeurs la conversation qu'il venait d'avoir avec son correspondant.
Il y eut un toile général, et chacun se récria sur l'impossibiUté d'une semblable infamie. Mais M. Sharp insista :
— Tout est [possible ici, dit-il, et il faut tout prévoir. Moi, je suis d'avis de devancer nos ennemis, et de confondre d'avance leurs calomnies en racontant toute la vérité. l'ai libellé une plainte qui retrace les faits tels qu'ils se sont passés ; nous la signerons tous, et demain je la porterai moi-même au président de la province.
Ce fut l'avis général. Le capitaine lut à voix haute l'espèce de procès-verbal qu'il avait rédigé. C'était un résumé historique depuis la rencontre de Ja jangada jusqu'au déséchouage du navire. Les aveux de John, qui, se croyant près de mourir à la suite de sa chute, avait raconté les ordres qu'il avait reçus du docteur^ y étaient soigneusement consignés.
L'œuvre du capitaine obtint l'approbation générale;
mais, an moment de signer, M. de Cinnamon fit quelques objections snr les inconyënients qu'il pouvait y avoir & cette plainte, l'impossibilité où il se trouvait d'affirmer des faits qu'il soupçonnait sans en avoir été témoin complet, les dangers dans lesquels on pouvait se jeter par une lutte ouverte avec la seconde autorité de la province, etc. Enfin il poussa l'impudence jusqu'à se féliciter, lui et tous ceux qui ne s'étaient pas battus, de leur modération prophétique, disait-il r et, réhabilitant la majorité, il lui rendit le courage d'une lâcheté nouvelle, à ce point que tous ceux qui n'avaient été que spedateurs à Marajo, se joignirent à lui pour refuser de signer. La plainte du capitaine resta sur la table, couverte seulement des signatures des blessés, et chacun, las de discussion, regagna son lit de bord en remettant le soin de sa défense au hasard du lendemain.
L^arresiAtion à bord. — l<e préslilciit*' — l<e proiiii>« tevr p«Mlc* — E«e navire de f^aerre.
Chaque joar roit édore un scandale, nne fraude, L'hôtel da mmistère est une serre chaude, Où, quoique notre acier les extirpe souvent, Les Tisqoeuz aconits poossent comme en plein vent.
BAWTBÉLElfT.
Aux premières lueurs du jour, tout dormait encore à bord de la Caroline; les matelots de quart eux-mêmes reposaient sur le pont, ensevelis dans.la quiétude physique et morale qui suit Iç mouillage au port, lorsqu'une
voix sonore bêla le navire. Les matelots farent sur pied aussitôt, réveillèrent le capitaine» qui dormait étendu sur un des bancs de la dunette, et l'avertirent que deux embarcations de bâtiment de guerre» portant les drapeaux verts du Brésil et chargées de soldats» se trouvaient bord à bord avec la Caroline,
M. Sharp était brave comme on Test dans sbn métier, brave comme sont tous les matelots» depuis le mousse jusqu'à l'amiral ; cependant il sentit monter à son c^œur un froid passager en voyant son navire entouré de soldats. Mais comprenant que de ce qui allait suivre dépendraient prd>ablement son pfopre sort et celui de tous» il se remit de suite, répara à la hâte le désordre de sa toilette nocturne» et se pencha en dehors de la rampe. Un ofQcier brésilien était debout dans un des canots ; par ses insi*gnes et par son âge» il paraissait être le commandant des deux embarcations ; M. Sharp, s'adressant à lai du regard» lui demanda ce qu'il désirait.
— Je veux parler au commandant du navire, répondit l'officier» et prendre sa permission pour monter à l)ord.
M. Sharp ordonna à l'un des matelots d'ouvrir la coupée au haut de l'échelle» afin de laisser passage à son visiteur.
Le Brésilien» dont l'épaulette annonçait un lieutenant de l'armée» monta sur le pont» se découvrit» et avec une parfaite politesse salua le capitaine en lui disant :
— C'est au commandant du navire que j'ai rhonneiu* de parler?
— Oui, lieutenant» dit M. Sharp.
— Je viens, reprit le Brésilien, remplir une mission pénible pour de vieux soldats comme je le suis ; je viens» monsieur» pour vous arrêter, vous et tous vos passagers.
— Puis-je savoir d'abord, dit H. Stiarp, en vertu de quel droit vous montez à mon bord en armes et sans mon consul?
— Je l'ignore, monsieur ; j'exécute les ordres qui me sont donnés. YeniUez dire à vos passagers de se lever et de me suivre.
Les soldats cependant montaient un à un et lentement sur le pont, tandis que les passagers, réveillés par le bruit de celte scène, arrivaient peu à peu autour du capitaine. . Hais brusquement, sans répondre au commandant brésilien , M. Sharp se tourna vers le maître , qui se tenait près de lui , les dents serrées, peignant à deux mains sa barbe rougeâtre :
— Maître, dit-il, le jour est levé, faites hisser le pavillon et fermez la coupée. Nul, sans le représentant de la France, n'a droit de monter en armes à bord d'un bâtiment français.
Et, se tournant vers l'otQcier brésilien, qui écoutait sans mot dire :
— Vous remplissez votre devoir, monsieur, lui dit-il ; je remplis le mien.
Le drapeau tricolore, enlevé dans les airs, se déroula sous la brise. L'officier brésilien porta la main à son shako, et M. Sharp se sentit fort comme s'il avait une . armée. C'est que ce drapeau de la France , que chaque jour par nos rues nous regardons sans émotion : à l'étranger, ce drapeau, c'est la France tout entière, c'est la patrie , l'asile , le salut. C'est qu'on sait par le monde qu'à ce drapeau nul ne touche impunément, ni à lui, ni à ceux de ses enfants qui dorment à son ombre. Que ceux qui ont voyagé par les pays lointains, que ceux qui sont restés des mois et des années sans voir la flamme tricolore, que
ceux-là surtout se souviennent de ce qu'on éprouve en revoyant flotter au vent nos couleurs bénies !
Le maître cependant écarta brusquement les quelques soldats qui étaient déjà sur le ppnt et ferma la coupée ; . ceux qui montaient à la suite de leurs camarades redescendirent en silence à bord du canot.
— Capitaine , dit Tofficier, je vous prie d'observer que je n'ai pas violé le drapeau de la France , et que je suis monté avec votre consentement.
— Je le crois bien, dit M. Sharp ; sans cela, monsieur, vous seriez déjà par-dessus le bord. Mais il ne me plaît pas de laisser monter plus de monde , et je fais fermer. Maintenant, avant de vous répondre, je vous demanderai communication de vos ordres écrits.
— Je n'en ai pas, capitaine, j'obéis à un ordre verbal ; mais mes insigues et les canots que je commande vous indiquent assez que je suis envoyé par les autorités régulières de Bélem.
— C'est-à-dire qu'on n'a pas osé vous donner cet ordre écrit. J& pourrais , monsieur, vous répondre que l'habit ne fait pas l'homme, et que je ne sais pas qui vous êtes. Mais je vais droit au but Nul n'a le droit de m'arréter ici sans l'intervention du consul de France. Je refuse de vous suivre ; et tout en vous remerciant de la politesse avec laquelle vous m'avez abordé , je vous prie, et au besoin je vous somme de quitter ce navire.
— Capitaine , dit le Brésilien , je regretterais toute ma vie d'être contraint à des voies de fait, mais je dois exécuter mes ordres.
— Faites, dit le capitaine. Mais avant cela, croyez-moi, lieutenant, regardez le pavillon français et réfléchissez.
Puis s'adressant aux matelots qui s'étaient réunis et se
pressaient autour de lui dans une attitude peu douteuse :
— Garçons, ouvrez la coupée et faites descendre les soldats. Si quelqu'un veut monter, jetez-le en bas.
— Capitaine, je vous prie, dit le commandant, n'amenez pas un conflit pénible pour tous deux , pénible pour les deux nations.
— - Il n'y aura pas de conflit, lieutenant ; regardez vos hommes, ils comprennent déjà.
Déjà en effet les soldats brésiliens regagnaient leur ca-i not par l'échelle devenue libre. Pauvres Indiens habillés par force, enrôlés par force, soldats par force, ilspressep-* talent la lutte, et ne voulant pas se battre pour une cause qui ne leur importait pas, ils s'en allaient comme ils étaient montés, sans crainte, mais indifférents.
Le Brésilien se tourna vers ses soldats disparus. C'était un brave que ce vieux lieutenant : enfant de ses œuvres, et non point parvenu par stations d'antichambre , il avait la fierté de son noble métier. Il obéissait à ses ordres, tout en sachant sa faiblesse et certain d'avance de la désertion de ses soldats, s'il survenait une lutte. Il mordit sa moustache, et se penchant à l'échelle, il donna l'ordre à ses hommes de remonter sur le pont.
Mais les tôles belliqueuses des matelots de la Caroline couronnaient le bastingage du navire. Le dernier des soldats qui descendaient par l'échelle s'assit tranquillement 'dans le cahot , et nul ne parut entendre la voix du chef ! Le commandant réitéra ses ordres. Môme silence , môme impassibilité dans l'embarcation.
Mais à ce moment, de l'autre côté du navire, à b&bord, on vit paraître au-dessus du bordage une figure, puis un corps d'enfant imberbe, habillé en soldat, c'est-à-dire en veste et pantalon bleuâtres à lisérés rouges, avec des
épauleltes moDStrueuses à or pleio : le jeune militaire saula sui; le pont, et d'une voix insolente cria en portugais :
— Eh bien, lieutenant, finirez-vous? Les étrangers résisteraient-ils ?
M. Sharp comprit :
— Comme vous voyez, mon jeune ami, dit-il en regardant d'un air railleur le grêle adolescent, dont les petites jambes s'agitaient embarrassées dans un long sabre traînant.
Les passagers, cependant, étaieat presque tous arrivés, et, par un instinct naturel de défense , ils s'étaient groupés derrière le capitaine, qui, tête nue, l'altitude à la fois calme et digne, se tenait en face des deux Brésiliens.
Quant aux matelots, ils attendaient ; mais, à leurs visages irrités, il était facile de voir qu'au moindre geste du capitaine ils étaient prêts à jeter par-dessus le bord les deux visiteurs ennemis.
Le silence dura ainsi près d'une minute. L'apprenti militaire le rompit le premier :
--• Et de quel droit, dit-il, des étrangers se permettentils de résister aux soldats du Brésil ?
Mais à ce moment, apercevant parmi les passagers un des Brésiliens du navire qui était monté comme les autres, le jeune homme alla vers lui la main tendue, et dit en portugais :
— Quoi ! José, vous êtes parmi ces étrangers ?
— Vqus le voyez ; et c'est vous qui venez m'arréler. C'est un singulier retour dans ma patrie.
— Mais alors il y a méprise, dit le jeune soldat eu se tournant vers le lieutenant : nous n'avons ordre d'arrêler
que des étrangers. Au surplus, j'ai quelques noms de ces messieurs sur moi.
— Faites, dit le lieutenant à demi-voii : votre père est commandant des armes. Vous devez savoir.
Le jeune homme tira du fond de sa casquette d'uniforme , largement galonnée d'or, un papier plié qu'il ouvrit :
— Il y a bien sur l'ordre tous les passagers, mais il y a aussi des noms. Et il lut en ëpelant chaque mot :
« Henri Montfort, Paul ; Sharp, capitaine. — Qui est-ce? ajouta-t-il en français.
— Ah çà 1 messieurs, dit M. Sharp, il faudrait vous entendre , à la an ! Je ne suis pas là pour répondre à tous les soldats du Brésil ! Qui de vous est le chef ici ?
Mais aussitôt le jeune homme s'avança vers le capitaine, et lui mettant brusquement la main sur Tépaule , il lui dit:
— Ah! c'est vous ! Eh bien, je vous arrête, au nom...
11 n'eut pas le temps d'achever sa phrase. En voyant toucher son capitaine, l'un des matelots, espèce de colosse trempé à toutes les mers du globe, saisit par le bas de sa veste l'infortuné cadet, l'enleva de terre d'une main, fit une enjambée, une seule, vers la coupée toujours ouverte, et se baissant au-dessus des soldats brésiliens qui étaient en bas dans l'embarcation, il cria d'une voix enrouée :
— Eh ! du canot, mouille !
Et il laissa tomber dans la barque son fardeau vivant.
Tout cela fut si rapide, si électrique, en quelque sorte, que ni M. Sharp ni l'officier brésiUen n'eurent le temps matériel d'empêcher l'actiod imprévue du matelot. Quant à l'enlevé, les mains en avant pour se garer, il tomba sur
ses pieds au plein milieu de la barque, trébucha à travers les soldats entassés, et finit par rouler presque assis sur un des bancs, où il resta silencieux, endolori, le corps et Tesprit froissés de sa chute.
Le capitaine, qui s'était penché précipitamment à la coupée pour voir où était tombé le jeune homme, ne put s'empêcher de sourire en l'apercevant ainsi sain et sauf, mais honteux comme un renard pris au piège.
Cependant, réprimant aussitôt ce sentiment involontaire, il se tourna vers l'officier brésilien en disant :
— Croyez, lieutenant, que je regrette vivement l'action de mon matelot; mais votre soldat imberbe aurait dû savoir qu'on ne touche pas impunément à un capitaine français à son bord.
L'officier, frappé dans son légitime orgueil, comprenait trop bien le ridicule de cette scène burlesque, pour répondre aux paroles du capitaine ; il ne put que murmurer à demi- voix :
— Adieu, messieurs, et croyez au chagrin d'un vieux soldat.
Puis prenant les cordes de l'échelle, il descendit dans sa barque et ordonna de pousser au large. Les canots s'éloignèrent à toutes rames et se perdirent bientôt derrière les bâtiments de toute nature qui encombrent la rivière devant le Para.
Tout le monde à bord resta pendant une minute interdit, silencieux, regardant les canots qui disparaissaient. M. Sharp revint le premier à lui-môme. Se tournant vers ses passagers :
— Messieurs, dit-il, vous le voyez, la guerre nous est déclarée. Il n'y a plus à reculer. Je vais envoyer chercher H. Merry, et aussitôt qu'il sera venu, j'irai à terre
avec lui, pour adresser une plainte directe au président. Ceux qui se joindront à moi seront les bienvenus. C'est votre cause à tous aussi bien que la mienne; et plus nous serons pour porter témoignage, plas nous a4irons chances de succès.
Le correspondant de la Caroline arriva bientôt. M. Sharp lai raconta l'arrestation avortée dont le jeune Brésilien avait été la senle victime. Au lieu d'en être effrayé, comme on pouvait le supposer, M. Merry en fut ravi.
— Cela nous servira beaucoup, dit-il. II n'y a rien de tel dans ce pays comme de montrer sa force, et déjà la ville entière doit répéter, les uns parlant pour nous, les autres contre : Francez^l lodos sao demonios l Ensuite, la police se déclarant ouvertement contre nous, la justice nous défendra. Cela va exaspérer le petit docteur et son excellence le commandant des armes ; mais ils l'étaient déjà. Peu nous importe ! ils viennent de se mettre dans leur tort : profitons-en. Il n'ya plus de mesure à garder maintenant : nous allons nous plaindre hautement au président.
Et M. Merry conseilla au capitaine et à quelques-uns des passagers, ceux-là surtout qui étaient de professions libérales, de descendre à terre immédiatement pour porter plainte.
C'était trop l'avis du capitaine pour qu'il ne s'empressât pas d'exécuter ce projet. En conséquence, il pria Paul, M. de Cinnamon et l'un des Brésiliens de l'accompagner. Tandis que ces messieurs faisaient leurs toilettes de départ,. M. Merry se fit conter tous les détails de la scène d'arrestation ; l'enlèvement de son jeune ami, le fils du commandant des armes, le fit rire aux larmes : il voulut môme voir et féliciter le matelot qui avait ainsi interrompu le fougueux
essor du petit cadet, comme il l'appelait. Et en effet, c'est ainsi qu'on désigne au Brésil une certaine catégorie de soldats amateurs, tous fils de famille, qui n'appartiennent guère à l'armée brésilienne que par leur uniforme.
Le gai Marseillais apportait, d'ailleurs, de bonnes nou* velles de terre. Il s'était soigneusement informé de tout ce qui importait à ses nationaux. L'affaire du navire divisait la ville en deux camps. Le premier, composé des étrangers, — c'est-à-dire, dans le langage de Bélem, les Européens ou Américains du Nord, et tous les Brésiliens des provinces , autres que le Para , — protestait hautement : le consul d'Angleterre déclarait que si les Fran-» çais, en l'absence de leur consul, réclamaient son appui, il le leur donnerait tout entier. Le major Abutre s'était constitué le chef de ce parti. •
L'autre camp, celui des Paraenses fonctionnaires, criait à l'assassinat, et demandait l'arrestation de tous les étran* gers. A sa tête était le docteur mulâtre qui, dans la fougue de ses fonctions de fraîche date, faisait du zèle avec une âpreté toute policiale, poursuivait les partisans de la dernière révolution, recherchait tous les désordres accomplis pendant la période écoulée, et, tout en accusant les Français d'avoir massacré des Brésiliens à Marajo, repro- , chait au major d'avoir fait piller des navires portugais sur ces mêmes bancs de Magoari:
Enfin, madame Milliner, par habitude de modiste inoccupée, et par intérêt personnel, plus encore que par dévouement, servait à merveille la cause commune. On ne rencontrait qu'elle par la ville. Dans les rues, les boutiques, les promenades, elle était partout, tantôt en chaise à porteurs, tantôt suivie de deux mulâtresses portant son parasol et les achats qu'elle faisait sur sa route. Peinte et
chevelue plus que jamais, elle avait achelé le châle le plus éclatant du Para, et faisait bruit à elle seule comme plusieurs Turcarets en voyage. Les nègres et les enfants la suivaient par les mes. Les blancs se découvraient sur son passage; quelques personnages marquants de la cité avaient été lui rendre visite, ainsi qu'au major, et on disait même que le président était du nombre. Affublée d'un titre et d'un nom sonores, elle recevait tout le monde gracieusement, mais du haut de sa grandesse, et tout le monde s'inclinait devant la grande dame.
Tout en se posant sur haut pied dans la ville brésilienne, la rusée marchande n'oubliait pas l'avenir. Elle répandait le bruit de son prochain mariage avec le major, et défendait son futur, son lion soumis, de toute l'énergie de ses espoirs matrimoniaux ; par suite, elle jetait feux et flammes contre le jeune docteur, qu'elle accusait d'avoir fait attaquer le navire et de l'avoir fait enlever : elle !
Et le railleur Marseillais imitait les gestes de la dame, ses airs de tète dédaigneux, ses yeux inquiets d'adorateurs, sa main toujours étalée : si bien que chacun la croyait voir, et que ses auditeurs, partageant les rires et les confiances du gai conteur, oubliaient peu à peu leurs craintes. Au moment où le capitaine, paré de l'habit des grands jours, revint sur le pont avec les passagers qui devaient l'accompagner à terre, tous les autres étaient déjà si rassurés, qu'ils enviaient le sort de ceux qui partaient, et que si M. Sharp avait voulu, to^s l'auraient suivi. C'étaient cependant ces mêmes hommes qui, la veille au soir, n'avaient pas osé signer, et qui, deux minutes avant, tremblaient de frayeur aux éclats de voix d'un soldat imberbe. Mais on assure que c'est le propre des enfants de la Gaule, surtout de .ceux qui sont nés au midi de la Loire, de savoir
passer tour à tour et avec une promptitude admirable, des abattements les plus mornes à des confiances sans limites.
Quoi qu'il en soit, les trois passagers qui devaient partir avec le capitaine étaient montés sur le pont, et M. Merry se préparait à les conduire à terre, lorsque Montfort arriva pour s'adjoindre à eux. Faible encore et pâle de sang perdu, il ne pouvait marcher qu'avec peine. Vainement M. Sharp, lui représentant sa faiblesse physique, voulut le faire rester à bord. Il s'y refusa, et pour montrer qu'il pouvait partir, il voulut descendre dans le canot sans aide, et y descendit en effet. Quand l'âme veut, le corps obéit presque toujours, et les hommes trempés aux passions fortes marchent jusqu'à mourir.
Le canot partit. Aussitôt à bord , M. Merry ordonna â ses nègres de rester dans le milieu du fleuve au lieu de se diriger vers la ville; puis il dit à ses compatriotes :
— Messieurs, la démarche que nous faisons est devenue nécessaire, je crois, et c'est pour cela que je l'ai conseillée. Mais elle a ses dangers. Je pense que nous triompherons; cependant, je ne vous le dissimule pas, vous pouvez être arrêtés à terre, et une fois arrêtés, rester sous les verrous jusqu'à l'arrivée d'un navire de guerre. Je n'ai pas voulu dire cela tout haut à bord, mais il en est ainsi. Si vous voulez vous cacher pendant quelques jours et attendre, il est encore temps; le canot va aborder à nie d'Onças, où j'ai un sitio , et vous vous enfuirez sur le premier vaisseau qui partira pour l'Europe.
— Et mon navire? dit M. Sharp.
— M. Useless et moi sommes là. Vous, et surtout M. de Montfort, étant en fuite, tout s'arrangera avec un peu d'argent, l'argent arrange beaucoup de choses, à Bélem surtout.
— Qa'en pensent ces messieurs? dit H. de Cinnamon. — - Allons donc! monsieur , reprit Montfort; depuis
quand recnle-t-on devant des voleurs et des assassins? Nous avons triomphé à Marajo, tiox& triompherons au Para I
— En route ! cria M. Sharp,
Les nègres comprirent, et le canot se dirigea vers la ville ; mais H. Merry ordonna de ne ramer que lentement.
— J'ai encore quelques mots à vous dire» ajouta-t-il : et mieux vaut parler en plein fleuve ; là, comme on n'a pas de murs, on n'a que les oreilles qu'on désire. Puisque vous êtes décidés, et je crois que vous avez raison, avant d'arriver chez le président, il est bon de connaître le terrain sur lequel vous allez marcher.
Le pays sort d'une révolution, et en ce moment nous sommes dans toute la violence des idées contre^révolutionnaires. Comme vous entendrez par la ville des clameurs, des assertions exagérées pour ou contre les événements et les hommes, je vais vous dire en deux mots ce qui s'est passé :
(c Vers la fin de l'année dernière, en août, soixante hommes de cette province, fatigués des tyrannies de nos petits despotes villageois, se réunirent en armes, mais sans savoir pourquoi, sur les rives du fleuve Acara. On envoya contre eux trente soldats qui les dispersèrent.
» En novembre, deux mois après, ces soixante hommes étaient devenus trois cents. La ville s'émut, et comme beaucoup d'individus, fatigués de vexations au moins inutiles, protégeaient ces révoltés, le président de la province lit un grand effort. On arma huit cents hommes, des embarcations de guerre > et on marcha contre eux. La révolution fut une seconde fois vaincue.
» Les victorieux triomphaient avec des éclats lyranni-
ques, lorsque le 7 janvier, à trois heures du matin, soixantecinq hommes, seul débris de la révolte, entrèrent au Para. La ville avait dans ses murs cent gardes policiaux, treize cents soldats, douze cents gardes nationaux et sur rade deux navires de guerre. A huit heures du matin, tout cela était soumis ou en déroute, et les soixante -cinq révoltés, grossis des mécontents du jour, étaient les maîtres absolus de la ville.
» Pendant huit mois, ils sont restés paisibles souverains de la province , laissant toutes choses dans Tëtat où elles étaient avant eux, avec un peu plus de liberté et beaucoup plus de désordre. Enfin il parait qu'ils se sont fatigués de leur propre gouvernement, et il y a huit jours, sur leur demande, il est venu de Rio-Janeiro un président qu'ils ont mis en possession de la ville, sous condition d'une amnistie pleine et entière.
» Mais le premier acte du président a été de les jeter tous en prison pour y être jugés. Puis il a établi une espèce de loi martiale, qui fonctionne à l'aide des hommes les plus violents et les plus tarés de la ville ; si bien qu'il n'y a vexation qu'ils ne se permettent contre tout le monde. On murmure, et il est probable qu'avant peu de jours il y aura quelque soulèvement.
» Quant au président lui-même, chez lequel je vous conduis, ce n'est pas un méchant homme; mais c'est un . homme faible , qui était professeur de musique à Rio-Janeiro. Comme, aux yeux des Brésiliens, la connaissance do la musique est la plus belle chose du monde, que quiconque la sait plus ou moins est un homme distingue ,. ceux qui la savent assez pour la professer sont des grands hommes propres à tout. On a donc envoyé le docteur pour présider la province.
»Mais la chambre provinciale lui a fait de Toppositioiï le lendemain de son arrivée, par cela seul qu'il venait de Rio-Janeiro. C'est la règle ici. Tout cela ennuie le président; il ne s'occupe de rien, fait de la musique du matin au soir, et laisse le soin de tout au chef de police. Cependant, comme le cas est grave, qu'il s'agit des Français , qu'il aime, et chez lesquels il a voyagé, il est probable que nous le déciderons à une intervention, ou tout au moins à nous renvoyer devant le juge de droit, qui est un homme loyal que je connais. Et maintenant vous en savez autant que moi. Audaces fortuim juvaL Allons chez le président. »
M. Merry se tourna vers les nègres, et leur fit signe de se hâter. En quelques minutes le canot toucha terre en face la douane. La marée était basse, et comme les quais n'étaient pas encore importés au Para, les passagers eurent environ cinquante pas h faire sur les pierres boueuses de la grève avant de toucher le rivage; mais les nègres de M. Merry les portèrent jusque-là, comme cela est d'usage sur les ports ^ du bas Amazone.
Les Européens se dirigèrent vers la place du palais. Leur passage parut à peine remarqué. Quelques blancs à la démarche affairée firent de loin des signes de connaissance à M. Merry, mais sans s'arrêter; les mulâtresses qu'ils rencontrèrent se prirent à leur sourire amicalement : les nègres regardèrent, curieux, ces vrais brancos, comme ils disaient, qui avaient l'air fatigué du voyage.
1 Gela exislc encore à Bélem. U y a des quais, mais ils ne servent qu'à marée haute. A mer basse, il n*y a, sur tout le rivage du fleuve devant la ville^ c'est-à-dire sur une étendue d'une demi-lieue, qu'uu seul endroit, qui a six pieds de large, où on puisse embarquer à pied sec*
Arrivés au largo in palais, ils s'assirent un instant sur un des bancs de cette place pour laisser reposer les blessés; car Paul, quoique rétabli, n'était pas de force à marcher longtemps, et Montfort était pâle comme un drap funèbre.
Après une balte de quelques minutes, pendant laqueUc les Européens critiquèrent à Ipisir l'immense place couverte partout de marais verdoyants, traversés par des sentiers boueux et mal frayés qui conduisent d'une rue à l'autre, ils se remirent en route , et arrivèrent enfin devant le palais du président. C'est un vaste édifice, bien bâti, dans un style demi -italien, demi-français moderne, mais sans ornements ni sculptures, avec une large terrasse par derrière, des fenêtres et des portes élevées, des toitures en tuiles rouges : un palais véritable d'ailleurs et digne d'une grande ville.
Une espèce d'homme, portant les traces évidentes des trois skngs, blanc, indien et nègre, qui se partageaient ses veines, se promenait devant la grande porte du palais, habillé en soldat, avec un fusil qu'il portait couché droit sur sou épaule, comme fait un chasseur insouciant. C'est l'habitude invariable de tout Paraense en faction : de telle sorte que dans les rues étroites où il y a une sentinelle, il faut, pour passer sans danger, calculer soigneusement les mouvements du factionnaire.
M. Herry fit entrer ses amis. Â c^e moment, le soldat, qui achevait un des tours réguliers de sa promenade, se détourna et cria d'une voix forte : A o largo! ce qui veut dire : Au large !
C'est le cri obligé de toute sentinelle brésilienne à tout passant; mais, comme les Indiens-soldats, qui composent l'armée du Para, ne comprennent en aucune façon l'utilité
i 06 l'amazone
de ce cri» et ne le poussent que par obéissance, peu leur importe le moment, avant, pendant ou après le passage du promeneur.
La sentinelle continua sa marche régulière : M. Merry entra à son tour. Il n'y avait encore personne dans le vestibule présidentiel. Selon l'habitude brésilienne, le Marseillais frappa vivement dans ses mains. Nul ne vint. Il alla à une porte qu'on découvrait sur un des côtés intérieurs du palais, et l'ouvrit. Alors on put voir dans une vaste pièce quinze à vingt soldats mangeant assis à terre, autour d!une marmite pleine de poisson salé, qui répahdait une odeur putride. Un panier rempli de farine avariée, et une cruche pleine d'eau avec un gobelet d'étain emmanché d'un long manche, servaient à tons les convives. Pas un ne se dérangea.
Mais M. Merry connaissait l'un d'eux; il l'appela par son nom, en lui demandant le président. C'était un métis indien ; il se leva, et fit monter aux Européens un escalier de pierre spacieux, puis traverser quatre ou cinq grandes salles nues, sans un meuble. Il ouvrit enfin une dernière porte, et un homme de taille ordinaire, vêtu à l'européenne, mais le teint jaune et brûlé, apparut aux yeux des Français assis à une table et mangeant.
C'était le président.
Son Excellence déjeunait comme tout Brésilien déjeune au Para : avec du poisson salé, du riz à l'eau, et une tasse de thé. Un esclave noir, à demi velu, se tenait debout dans un coin de la salle.
M. Merry présenta ses compatriotes; l'Excellence parut mécontente d'élrc surprise en tête à tête avec son maigre repas. Aussi son premier mot fut-il :
— Je regrette, messieurs, de ne pouvoir vous inviter à
ma table ; mais, vous le voyez, elle n*est pas digne d'Europëeas.
Après quelques phrases banales, M. Merry expliqua Tobjet de sa visite, et laissa la parole à M. Sharp*
Le président écouta les plaintes du capitaine avec bienveillance et dit :
— Je comprends toutes les difficultés de votre position, et j'y prends part. Mais tout cela, cher monsieur, ne me regarde en rien : allez trouver le juge de droit.
— - Mais, monsieur le président, hasarda M. Sharp, vous êtes la première autorité de la province, le président enfin ; c'est à vous que nous devons nous adresser tout d'abord.
— Oh I j'ai bien assez de mes querelles régulières avec rassemblée provinciale, sans chercher celles des étrangers ! Je vous le répète, voyez le juge de droit. Je lui parlerai pour vous, car j'ai voyagé en Europe, et j'aime les Français. Mais votre affaire n'est pas de mon ressort, je ne m'en mêle pas.
M. Sharp voulut hasarder une observation nouvelle. Mais le président l'interrompit, et se tournant vers M. Merry, lui demanda où il avait logé ses amis, afin d'aller leur rendre visite.
— Ils sont à bord jusqu'à présent, dit M. Merry.
— Eh bien, si vous ne trouvez pas de maison en ville, comme cela se voit souvent dans ce triste pays, je mets le palais que j'habite à votre disposition. La place ne manque pas, ajouta-t-il en riant. Ces messieurs apporteront leur hamac, et ils seront installés. Nous ne sommes iei ni à Rio-Janeiro ni à Paris.
M. Merry déclina les offres présidentielles avec de trèsbelles phrases de gratitude. Ces messieurs causèrent quel-
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ques instants de choses diverses, tout comme dans une consultation médicale : à savoir du prix de la farine, de la santé du roi de France, des ennuis de Bélem, et enfin de la chaleur, le prélude et la clôture obligés de toute conversation brésilienne ; Son Excellence pria le capitaine de ne pas manquer de lui réserver quelques conserves, reconduisit ses hôtes jusqu'à la pièce qui précédait Fescalier et rentra chez elle.
Dans cette pièce, à l'embrasure d'une fenêtre, se tenaient debout, causant ensemble, le chef de police, les aides de camp du président, affublés de sabres interminables et d'épaulettes énormes ; plus deux ou trois cadets, entre autres celui qui était venu à bord de la Caroline. A la vue des Européens, ces messieurs se prirent à rire d'une façon bruyante et avec des gestes si parfaitement insolents, que la colère monta au visage du capitaine.
M. Merry réussit à l'entraîner ; mais pas assez vite cependant pour empêcher le vindicatif marin de dire à voix haute , en regardant le jeune cadet :
— Si vous voulez un bain, jeune homme, vous pouvez revenir à bord. Vous connaissez le poignet de mes hommes.
Le cadet se tut, mais le chef de police reprit d'une voix sarcaslique :
— En tout cas, monsieur Sharp, c'est votre nom je crois, vous n'y assisterez pas, ni vous ni ces messieurs, car je viens de pourvoir à vos logements.
Et se penchant brusquement, par la fenêtre qui donnait sur la grande place que les Européens avaient traversée, il donna quelques ordres à voix haute. Des hommes attendaient en bas probablement, car une voix répondit du dehors;
— C'est bon, Excellence. Tout est prêt.
Cependant les Européens s'étaient arrêtés : vainement
M. Merry allait de Tun à Tautre, pour les entraîner vers l'escalier. Montfort fixait silencieusement le chef de police : Paul et le capitaine étaient rouges pourpre.
Les aides de camp et le cadet lui-même se taisaient désormais : et nul ne riait. Tous ces porteurs d'uniforme comprenaient qu'il serait imprudent de pousser à bout leurs ennemis , même avec l'aide de la garde placée audessous d'eux. Enfin, moitié raison, moitié par les efforts du Marseillais, les Européens descendirent l'escalier et traversèrent le vestibule. À la porte, en dehors, il y avait une compagnie entière de soldats de police, presque tous nègres et mulâtres, et derrière eux, sur la place, une masse compacte de burieux. Les passagers de la Caroline firent quelques pas à travers les rangs mal fermés des soldats. Presque aussitôt leur chef s'avança vers Paul, qui marchait le premier, donnant le bras au Brésilien, et loi mettant brusquement la main sur l'épaule :
— Vous êtes prisonnier, lui dit-il.
— Soit, dit le jeune homme, qui comprit de suite l'inutilité d'une résistance. Mais quand tu touches un Français, nègre, tu dois saluer.
Et d'un revers de main il jeta par terre le shako de l'officier.
Ce dernier se baissa tranquillement, ramassa son shako et se plaça à côté de son prisonnier, sans rien dire.
Pendant. ce temps, les soldats du détachement avaient entouré les Européens, qui se trouvèrent tous arrêtés sans avoir pu songer à une résistance quelconque.
A ce moment, le chef de police, placé à la fenêtre du
^^ù l'am^zome
haut de laquelle il avait donné ses derniers ordres, appela Montfort à voix haut^.
Le jeune homme releva la tète en entendant son nom :
— Nous verrons maintenant, monsieur, dit le docteur, si vous serez aussi insolent qu'à Marajo, et aussi riche qu'à bord.
— A Bélem comme à Marajo, comme à bord, le comte Henri de Montfort n'a que du mépris pour un bâtard d'esclave I reprit Montfort en espagnol et d'une voix sonore, accentuée, qui retentit sur la place.
Une voix de la foule cria : Viva b Frcmceie/ et il y eut des rires et des applaudissements.
L'œil du jeune docteur s'injecta de sang, son visage p&lit, le bistre noir qui cernait ses yeux devint blafard ; il étendit par la fenêtre ses poings serrés, et, d'une voix saccadée de furem% il vomit des injures contre son ennemi.
Hais sa fureur même fit tourner tout à coup la face des choses en faveur des prisonniers.
Après avoir reconduit ses hôtes jusqu'à l'avant-dernière des salles qui composaient ses appartements, le président était rentré. Mais, eu revenant à travers ces grandes pièces vides et sonores, un bruit de voix monfa jusqu'à lui. Curieux comme un oisif qu'il était, il revint sur ses pas, prêtant l'oreille.
Les voix venaient du dehors par les fenêtres, qui étaient ouvertes, comme elles le sont toujours sous le ciel équatorial ; il s'approcha de l'une d'elles, et entendit la réponse de Montfort, les cris de fureur de son chef de police.
Il écouta d'abord, sans se montrer. Hais la curiosité l'emporta sur son penchant à ne se mêler de rien : il avança la tête en dehors pour mieux voir. M. Merry, qui
était, comme ses compatriotes, entouré de soldats, leva par liasard les yeux sur les fenêtres du palais, et découvrit la tâte curieuse du président, qui passait en dehors des murs.
Il leva le bras vers lui, et dit en français, avec Tà-propos de son esprit marseillais :
—- Si tel est le logement que Son Excellence réserve aux compatriotes que je lui amène, je lui demanderai la permission de ne plus lui en présenter.
La tête disparut; mais le coup était porté.
— J*ai Tair d'un traître ou d'un mannequin aux yeux de ces hommes, dit le président à demi- voix. Je leur offre mon palais pour demeure, et on les emprisonne sous mes yeux ! — Arré ! cela ne sera pas ! Ce maudit docteur me fera assassiner, avec ses violences policialesl
Et passant rapidement dans la pièce où se tenaient ses aides de camp, il interpella l'un d'eux :
— Monsieur d'Antecamara, descendez; faites mettre en liberté les étrangers qu'on vient d'arrêter, et conduisez-les vous-même chez le juge de droit.
L'aide de camp s'inclina et descendit.
— Qui se permet ici de faire arrêter du monde jusque dans mon palais? demanda le président à voix haute et en se tournant vers le chef de police.
Mais ce dernier était en proie à une fureur trop vive pour mesurer ses réponses avec sa servilité ordinaire, aussi s'écria-t-il en regardant le président en face :
— Moi! dans l'inlérêt de la province du Para, dont je suis le chef de police et le représentant
■— Eh bien, monsieur, dit le président d'une vôix beaucoup moins forte qu'à sa première question, b l'avenir
^^i i/amazone
vous n'arrêterez personne sans mon consentement, et sar* tout personne dans mon palais.
— Votre Excellence est souveraine maltresse, reprit le docteur qui se calmait à son tour. J'ai cru bien faire.
— Je n'en doute pas, mon cher d'à Cobra, je n'en doute pas ; mais il ne faut pas opérer ces arrestations en plein jour. Votre zèle vous emporte. Allons, oublions ces étrangers ; venez avec moi ; je veux vous faire entendre une chanson française que je viens de mettre en musique.
Et s'appuyant amicalement sur le bras de son auditeur calmé, il partit reprendre le cours de ses occupations présidentielles.
Ainsi que l'avait très-bien dit M. Merry, le président était faible plutôt que méchant; de plus, on disait tout bas que, tenant beaucoup à un traitement qui lui était plus lucratif que ses leçons de musique, il voulait à tout prix garder sa place. Pour cela il lui fallait conquérir les bonnes grâces de l'assemblée provinciale qui, en dépit de Rio- Janeiro, faisait et défaisait les présidents, comme autrefois Warwick les rois d'Angleterre. Le chef de police était un des membres tout-puissants de la turbulente assemblée. Le président ménageait le chef de police, et malgré son amour pour les Français, il en eût laissé emprisonner des millions plutôt que de se fâcher avec son subordonnéprotecteur.
Cependant l'aide de camp de Son Excellence était arrivé parmi les soldats , qui s'étaient déjà placés en rang pour conduire les prisonniers. Il ordonna au commandant du détachement de les remettre tous en Uberté , et , de l'air gracieux d'un chien, que son maître aurait donné comme escorte à des loups, il invita les Européens à le suivre chez le juge de droit.
M. d'Antecamara était Paraense de père en fils, ami du docteur et officier dans la garde nationale de la ville. A tons ces titres, il portait aux étrangers une patriotique horreur. Cependant il obéit aux ordres de son maître, et conduisit TA. Merry et ses compatriotes jusque devant le cabinet du juge de droit.
Mais ce magistrat n'était pas encore arrivé à la maison de justice. L'aide de camp laissa les Français pour aller le chercher. En sortant, sur la porte même du palais, il rencontra le promoteur public ou procureur impérial de la vUle, autre docteur indigène, créature du chef de police et, comme lui, membre de rassemblée provinciale. Il lui raconta les événements qui venaient de se passer et les ordres formels du président.
A quoi tiennent ici-bas les destins des hommes! Le sommeil ou le repas attardé de Tun d'eux devait avoir sur l'avenir d'une province entière et sur la vie de milliers d'individus des conséquences incalculables!
— Cela ne regarde pas le juge de droit, dit le jeune magistrat. La poursuite des délits m'appartient exclusivement, et je ne me laisserai pas dépouiller de mes prérogatives par un étranger de Rio- Janeiro. D'ailleurs, la faiblesse du juge de droit est connue; jusqu'à plus ample informé il laissera les Français en liberté, sous caution de son ami Merry.
— Oui, reprit avec amertume M. d'Antecamara, ces mcUvados étrangers viennent nous assassiner, et nous les mettons en liberté nous-mêmes! Mieux vaut être étranger que Paraense ! Mais ils s'entendent tous, ceux de Rio- Janeiro et ceux d'Europe. Il n'y a dans la ville que le juge de droit qui soit entiché de l'amour des codes, et qui préfère un bout de loi à l'intérêt de sa ville ! Un âne qui
4 i 4 l'amazone
sait peut-être son métier, mais pas an mot de musique I qui n'est pas même docteur ! c'est & lui que l'affaire est conflëet
— Eh bien, dit le promoteur, il ne tient qu'à vous d'empêcher cela. Ameuez les étrangers à mon cabinet, et je me charge dé les faire arrêter, moi.
— Et mes ordres ?
— Bahl je prends tout sur moi. Je suis de rassemblée provinciale ; si le président vous fait un reproche, vous lui direz que je l'ai voulu.
M. d'Antecamara hésitait. Mais faire incarcérer des étrangers, des ennemis! La tentation était trop forte pour sa haine jalouse. Il consentit.
— Pendant ce temps, dit le promoteur, je vais chercher le détachement de police : ce sont les hommes les plus solides du Para ; leur chef reviendra avec moi et fera cerner la salle. J'entrerai, et après un interrogatoire pour la forme, je lui ordonnerai de conduire les accusés à la prison publique.
*'TouI fut fait comme l'avaient combiné les deux patriotiques amis. Sous prétexte que le juge de droit avait changé de cabinet et pris celui du promoteur, l'aide de camp y conduisit les étrangers sans défiance. Ils attendaient depuis quelques minutes à peine, quand le jeune magistrat entra le sourire sur les lèvres.
Il salua M. Merry, lui tendit la main d'un air protecteur, et parut ne pas même apercevoir les étrangers installés dans son cabinet; puis il alla s'asseoir sur un fauteuil en canne devant une table noire chargée de papiers, qui, avec un hamac en coton, composaient tous les meubles du sombre prétoire.
M. Merry lui dit assez brusquement :
•— Nous sommes fâchés d'aVoir dérangé Votre Sei* gneurie ; mais ce n'est pas à elle que nous avons affaire, c'est au juge de droit.
Et il se tourna. vers l'aide de camp pour le sommer de les conduire chez ce magistrat.
n n'y avait plus d'aide de camp ; M. d'Antecamara avait jugé prudent d'abandonner le promoteur public aussi bien que les étrangers.
Ne le voyant pas, M. Merry se hâta pour sortir; mais à la porte en dehors de la salle, sur le corridor, jusque dans la cour d'entrée, il aperçut des soldats; ceux-là même qui l'avaient arrêté devant le palais.
Habitué aiix perfidies provinciales du pays , M. Merry comprit tout et referma la porte en disant à voix basse à ses compatriotes : >
— Du calme ! c'est un piège , vous êtes prisonniers de nouveau. Ne répondez à rien. Je vais chez le président; gagnez du temps : s'il le faut, laissez-vous mettre en prison, et comptez sur moi.
Puis se tournant avec sang-froid vers le promoteur public qui feuilletait quelques papiers d'un air indifférent :
— J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Seigneurie que nous avions affaire au juge de droit et non à elle.
— Je le remplace aujourd'hui, dit le promoteur, et j'en suis charmé, mon cher Merry, s'il s'agit aujourd'hui d'un service à vous rendre. Vous savez toutes mes sympathies pour vos compatriotes.
— - Je le désirerais, mais le président a désigné le juge de droit.
— Eh bien, je vous le répète, je le remplace. De quoi s'agit-il?
— Oh I ce n'est pas mon affaire, dit M. Merry . Mes corn* patriotes vous le diront, s'ils le veulent. Ib sont en bonnes mains, puisqu'ils sont dans les vôtres. Je les accompagnais, parce que le juge de droit ne sait pas le français; mais Votre Seigneurie le sait. Je les quitte.
— Partez, partez, mon cher Merry, je me charge de leur affaire.
Le promoteur se leva et conduisit le négociant jusqu'à la porte, en disant tout haut :
— Adieu, monsieur Merry, vous pouvez passer.
Les rangs des soldats s'ouvrirent, et l'intelligent négociant se dirigea en toute hâte vers le palais.
A peine fut-il éloigné, que l'interrogatoire commença. Le promoteur, jetant hardiment le masque, leur demanda si par hasard ils ne connaissaient pas ces Français qui arrivaient de Marajo ?
— Si , monsieur, car nous sommes ces Français euxmêmes, dit M. Sharp.
Aussitôt le jeune magistrat se leva, et feignant une irritation profonde, il s'écria :
— Vous êtes les coupables de Marajo, messieurs 1 Vous êtes bien hardis d'oser vous présenter devant moi !
Puis, sans laisser aux accusés le temps de répondre un seul mot, il commença tout un réquisitoire , comme s'il avait été en pleine cour d'assises : entassant , avec déductions et commentaires , les imputations les plus ridicules; parlant tour à tour de contrebande, de vols, d'assassinats gratuits, accomplis, disait-il, en pleine paix et sur des hommes inoffensifs. Après plus d'un quart d'heure d'accusations écliafaudées , il fit une pause comme pour attendre la réponse des accusés.
Les Eoropëens restèrent silencieux; alors il reprit de nonveau la parole et dit avec des intonations de bienveillance émue :
— Je comprends que M. M erry vous ait laissés seuls , messieurs. Mais malgré mon amitié pour lui et votre nation, je me dois à mon devoir. La justice avant tout.
Puis, sous prétexte de justice, il se prit à fulminer de nouveau, des phrases à grands roulements sur la morale publique, les devoirs des sociétés, et tous ces lieux communs sanglants, qui , depuis Caïphe jusqu'à Fouquier- Tainville, traînent par les réquisitoires.
Mais il fat brusquement interrompu. Dès le commence* ment de ce discours, Montfort, brisé de fatigue, avait été s'asseoir dans le hamac et depuis lors s'y berçait d'un air nonchalamment ennuyé; c'était dans sa nature et plus fort que sa volonté ; quand le mépris lui soulevait le cœur, il le laissait lire sur son visage et déborder, coûte que coûte. Au miUeu de l'une des plus ronflantes périodes du jeune orateur, il se leva et dit :
— Voici longtemps , monsieur, que mes amis et moi nous vous écoutons en silence; et vous devriez voir que nous avons la ferme résolution de ne pas répondre. Faites-nous donc grâce, je vous prie, de votre éloquence, et concluez.
— Oui, dit M. Sharp, car, à vrai dire, j'aime encore mieux la prison que TeDoui de vous entendre.
— Eh bien, messieurs, dit le promoteur à voix brève, comme je suis promoteur public, chargé de poursuivre les crimes, j'ordonne votre arrestation préventive.
— Quant à vous , senhor José , ajouta-t-il en se tournant vers le jeune BrësiUen, quant à vous, le hasard seul
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TOUS a r&nni à ces meartriers ; mais la loi brésilienne ne poursuit que les vrais coupables. Vous pouvez vous retirer.
Le jeune homme voulut répliquer et défendre ses amis; il insista même pour partager leur sort, mais le magistrat reprit :
— Votre amour pour la France vous égare : les renseignements que je possède ne parlent pas de vous , et nous devons prendre votre défense contre vous-même.
M. Sharp se tourna vers son passager et lui dit : m^ N'insistez donc pas, cher monsieur. Restez libre, ne serait-ce que pour aller dire à mon second de ne pas quitter le bord, ni lui ni les passagers.
-^ J'obéis, dit le Brésilien, mais je vous donne ma parole que, dussé-je aller jusqu'à l'empereur, justice vous sera rendue.
Le promoteur ne répondit pas , il agita seulement une sonnette qui fît entrer le chef du détachement.
Mais, au même instant, le bruit éloigné d'un coup de canon retentit au dehors et résonna dans la salle. Promo^ teur et capitaine, tous deux parurent subitement frappés de mutisme, et une minute après le bruit, ils écoutaient encore avec une inquiétude évidente ; enfin le capitaine dit en portugais :
— C'est un coup de canon du fortin. Il n'y a pas de fête annoncée. Un navire de guerre entre au Para.
— Oui, dit le magistrat; faites sortir un de vos hommes^ et qu'il revienne nous dire le pavillon signalé par le fort de la ville.
Le soldat revint presque aussitêt.
— Anglais, dit-il en entrant dans la salle.
— Esta bôm, reprit le magistrat, parlant toujours en
portugais, vous pouvez conduire les prisonniers; les Anglais n'aiment pas les Français , il n'y a rien à craindre.
Sans ajouter un mot, il s'assit de nouveau à son bureau, et parût ne plus s'occuper des prisonniers.
Mais Montfort avait tout compris, et l'arrivée du navire anglais lui rendant confiance, il s'avança devant le jeune magistrat et lui dit d'une voix calme :
— Monsieur, souvenez-vous bien de ce que vous faites ; car, je vous le jure, foi de gentilhomme! je me vengerai. Je proteste, et nous protestons tous, contre une arrestation illicite.
Le Brésilien ne leva même pas les yeux du papier qu'il paraissait lire.
Montfort se retourna vers ses compatriotes :
— Nous sommes arrêtés , dit-il ; mais un navire de guerre anglais vient d'entrer. Nous verrons. En ce moment la résistance est inutile. La maison est pleine de troupes. Mais pour que la protestation soit plus éclatante, laissons-nous emporter en prison.
"*" Vous avez raison, dit M. Sharp.
Le promoteur brésilien semblait toujours ne rien entendre. Cependant il fit un sipe au chef du détachement, ^t aussiWt la salle se remplit de soldats. Chacun des quatre prisonniers se laissa tranquillement enlever par deux ou *''ois hommes , qui les emportèrent successivement en dehors.
Onacd I0 cl^rrkier d'entre eux fut entraîné , le promo-
^ Conduis^ ^^^^^ par Vintèrieur du palais, on ne les
V ^h/erJ^^'^^^ ^^ porte, et si les prisonniers^vaient pu
écouter à travers les murailles, ils auraient entendu avec effroi le jeune docteur dire à demi-voix, en se renversant dans son hamac :
— S'ils sortent maintenant avant d'avoir abandonné la valeur de leur navire... D'à Cobra n'est qu'un fou. Quant à ce monsieur insolent , qui doit être le payeur de fusil que le chef de police déteste si fort, avec de l'ossocu pendant deux jours on peut faire la joie de ses héritiers. Je veux au moins trois contos de reis^ neuf mille francs, comme diraient nos prisonniers, pour ma part dans cette affaire. Voilà une bonne journée. Maintenant, faisons un peu de procédure contre les matelots anglais embauchés sur notre frégate , car avant ce soir ce navire de guerre va exiger de nous des explications sans fin.
MadaMie CTemj et le brick de gverre ang'lals. Ei^asseiiiliiée proYlneiale*
Quoique pâle et lassée, oh Dieu! qu'elle était belle 1 Comme le monde avait, sous son précoce été, Mûri, sans la flétrir, l'angélique beauté 1
Lamartine.
Tandis que les dangers se multipliaient ainsi sous les pas du capitaine de la Caroline et de ses défenseurs , les autres passagers restaient à bord dans une inquiétude qui croissait à*instant en instant. Ils avaient attendu avec assez de calme pendant la première heure ; mais le temps marchait, et personne ne revenait de terre. L'arrivée du
navire de guerre anglsis, qui vint mouiller entre la Caro^ Une et le rivage , produisit une diversion chez quelquesunsy mais réussit à peine à distraire un instant les regards de madame Cerny et de sa fille.
Tristement accoudées à la rampe de la dunette » les deux femmes restaient là silencieuses, échangeant, à rares intervalles , une parole d'espoir ou d'inquiétude, puis retombaient dans leurs muettes anxiétés.
La jeune fille, avec ses yeux de seize ans, cherchait à découvrir son fiancé parmi les rares passants qui apparaissaient sur le rivage, à travers les éclaircies des navires. Tour à tour ses espoirs naissants ou déçus se reflétaient dans ses yeux et dans son attitude. Une fois, elle crut reconnaître madame Milliner dans une Brésilienne qui traversait la rade en canot, abritée du soleil par une négresse armée d'un parasol aux voyantes couleurs ; et à ce moment un nuage de jalousie féminine, au souvenir des triomphes de la dame, passa comme un éclair sur le visage de la jeune fille. Les admirations du vulgaire ont , tant de charmes pour la jeunesse, que les fumées de ce grossier encens troublent parfois jusqu'à ses chastes pensées. Mais Henriette était trop profondément inquiète de son fiancé pour s'arrêter longtemps à ces idées, et la dame en falbalas s'eflaça bientôt de sa méinoire, pour faire place à des inquiétudes croissantes.
Quant à sa mère, elle était W /vnofefe ^^^^ ^^ a\>aUemenl profond. Depuis le brusque ^* -^ Aô "ftoiiVloTl, madame Cerny ne vivait plus, en qu^i ^V^ Aô-^^^*^ NetvaVX ie casser près de lui deux jours ^Vi© ^^ ôl^^^ ^^^"^^ ^^ ^^^^^' Toujours seule à son chevet ^V '0^^^ Va^^^^^'^^^^'^'"^^^ pour garder un mâinUei^ ^ v^^^ \>^ .*. N^c^y, ^^^^^^"^ ^^ deux jorirs, d'amour et ^ \^0 ^^^^^^ ^^xx \^ Vs««^ ^^
4SS l'amazone
songer au passé, sans avoir la force de refuser l'espérance. Vainement, pressentant un malheur au moment où Hontfort avait voulu partir, elle avait tout fait pour le retenir. Elle lui avait représenté l'inutilité de sâ présence, les dangers d'une marche quelconque avec ses blessures récentes; il était demeuré inébranlable.
— S'il y a enquête immédiate, avait-il répondu, j'expliquerai mieux que personne la conduite du docteur. Je me dois au capitaine et à tout le monde; puis je hais ce mulâtre, je ne sais quel pressentiment me dit qu'il est fatal. Je veux lutter.
Clémence avait gardé le silence, et Hontfort était parti ; alors elle était montée sur la dunette avec sa fille, pour suivre le canot des yeux. Depuis ce moment, et il y avait plusieurs heures, elle n'avait pas changé de place; tantôt cachant son front dans ses mains, tantôt laissant errer sur le fleuve ses yeux sans regard, perdue tour à tour dans des frayeurs et des angoisses contraires.
— Insensée! se disait-elle, où me conduira cet amour? Qui sait si demain, quand il se sentira guéri, plein de jeunesse et de force, il m'aimera toujours? Aujourd'hui déjà, voici qu'il m'a quittée malgré tout, pour un vain point d'honneur, une vengeance à poursuivre. Puis, regardant sa fille isolée, elle aussi, dans son attente, elle pensait à sa solitude prochaine, et voyait tout lui manquer à la fois, son enfant comme son amour. Si, au contraire, les souvenirs de ces deux jours écoulés venaient redorer son avenir, elle s'effrayait alors de cette absence prolongée, et sans cesse consultait les heures, qui passaient inflexibles et solitaires.
Enfin, vers midi, peu de temps après l'arrivée du brick anglais, la première à bord, elle apergut un canot qui
venait au navire, conduit par deux hommes, mais avec un seul passager.
Bientôt sa fille reconnut comme elle le Brésilien qui avait accompagné leurs amis. Henriette prit silencieusement la main de sa mère, et toutes deux comprirent un malheur, d'abord à lasohtude du jeune homme, puis à sa figure bouleversée.
~ Allons, mon enfant, du courage, dit-elle en embrassant le front de la jeune fille.
— J'en ai, reprit celle-ci. Cependant les larmes s'échappaient de ses yeux malgré elle.
Clémence était pâle, mais ne pleurait pas. Son courage grandissait avec sa douleur, et elle s'armait pour la lutte qu'elle prévoyait.
Le jeune homme monta à bord, réunit les passagers sur la dunette, et leur conta' brièvement ce qui venait d'arriver. Chacun garda le silence, plutôt effrayé du sort qui le pouvait attendre, que des dangers des prisonniers.
Clémence seule éleva la voix :
— Que fait M. Merry?
•— Il est chez le président, dit le Brésilien; mais je ne l'ai pas revu.
Elle réfléchit une minute ; puis, avec ce calme nerveux et lucide que les femmes savent trouver si souvent à l'heure du péril, elle prit une bmsque résolution, et s'adressant à M. Useless :
— Monsieur, lui dit-elle, veuillez me donner un canot et un homme pour nous conduire, ma fille et moi : je veux aller à bord du navire anglais.
— Impossible, madame, dit le formaliste lieutenant; le
4S4 l'amazone
brick de guerre n'a pas encore la libre pratique : on ne peut y aller.
— Alors faites-moi conduire à terre ; là je trouverai un canot.
-— Plus tard y madame, plus tard. Je suis responsable maintenant, plus que jamais, de vous et du navire, je ne puis vous laisser débarquer ainsi seule.
Une discussion s'engagea ; mais madame Cemy ne gagnait rien sur le lieutenant, qui se renfermait dans ses devoirs avec l'obstination de sa nullité. Le maître était à quelques pas des deux interlocuteurs.
-— Je ne sais pas ce qu'elle veut, dit-il tout à coup à son mousse qui achevait avec lui un chapeau de pailles d'urucuri prises à Vigia; mais je suis sûr, comme il n'y a qu'un Dieu, que c'est pour lui qu'elle se débrouille ; quand je devrais aller tout seul crocher leur empereur, je la conduirai. Et toi, faï-chien, tu viendras avec moi.
S'approchant du lieutenant de son air le plus respectueux :
— Commandant, dit-il, si cela est un effet de votre bonté, je vais.prendre le youyou pour la poste au choux \ Un des blessés a le scorbut, et il faut des vivres frais. En passant je peux mettre la passagère.
— Alors, comme cela, soit, dit M. Useless, qui, fatigué de discuter, saisit ce prétexte pour revenir sur son refus.
— Merci, monsieur, dit la veuve; mais en disant ces mots au lieutenant, elle jeta au maître un de ces longs regards de gratitude dont les femmes de cœur ont seules
1 La poste aux choux ^ terme sacramentel de bord^ est le canot qui ta chaque matin chercher à terre des livres frais.
le secret : un de ces regards qui avaient fasciné Montforty et qui faisaient dire à Malcontent dans son pittoresque langage : — que cette passagëre-là enjôlerait le bon Dieu.
Puis aussildt, frappée d'une idée soudaine qui lui arriva comme une inspiration de son amour en péril, elle descendit dans la cabine de Montfort.
Elle avait entendu le jeune homme raconter un jour, qu'il avait dans ses papiers une lettre de recommandation à laquelle il attachait une grande importance. Elle lui venait du Foreign-Office d'Angleterre. Au moment de partir pour l'Amérique, il avait cru devoir écrire une lettre d'adieu à l'un de ses parents, membre de la chambre des lords. Voyageur lui-même, le noble lord, qui connaissait par expérience l'utilité de la protection anglaise, avait envoyé à son jeune cousin uiie lettre du ministre d'Angleterre, portant recommandation générale pour les consuls anglais dans les deux Amériques.
Le souvenir de ce récit et tous ses détails arrivèrent à l'esprit de Clémence comme un éclair. Elle trouva promptement les papiers du jeune homme.
Le premier qui tomba sous sa main fut un testament. Elle eut un frisson de crainte, et un pressentiment sinistre suspendit un instant sa recherche. Mais, se remettant aussitôt, elle parcourut les autres papiers et trouva bientôt celui qu'elle cherchait. C'était une grande lettre in-folio contenue dans une enveloppe à cachet volant, et ainsi conçue :
« Messieurs, M. le comte Henri de Montfort, gentilhomme français, auquel je donne cette lettre, se rend dans les Amériques pour y faire des études scientifiques.
i S6 l'amazone
Vous lui accorderez votre protection pleine et entière, comme s'il était sujet d'Angleterre, et j'apprendrai avec plaisir tout ce que vous aurez fait pour lui.
» Signé : Lord ***,
> Secrétaire d'État, etc. »
Et au bas de la lettre ;
« A Messieurs les ministres, consuls et chefs d'escadre de Sa Majeslé Britannique, dans les deux Amériques. » •
— Je connais bien peu les Anglais, dit la veuve, ou avec *cette lettre j'obtiendrai la protection du commandant de ce brick.
Elle replaça soigneusement les papiers; mais celui qu'elle avait trouvé le premier, le testament, tomba sur le plancher; elle le ramassa. Il était plié, mais ouvert, et il suffisait de regarder pour y lire. Une tentation lui vint au cœur; elle le prit : puis tourna la tôte sans le déployer; puis enfin, fille d'Eve, regarda, — à peine, à peine, — assez cependant pour Hre son nom.
Il n'y avait qu'une seule phrase. Montfort lui léguait tout ce qu'il possédait. Clémence sentit des pleurs à ses yeux.
— Oh! dit-elle en prenant le testament et le portant à ses lèvres, moi qui ai douté de son amour 1 Henri ! je t'aime !
Il y a, dans les pensées écrites en vue de la mort, une vérité d'affection suprême, qui porte avec elle des larmes et de la joie.
Se sentant renaître à forcé d'amour, elle rentra dans sa cabine, ajusta ses cheveux et se drapa à la hâte dans un châle noir; puis, se regardant un instant au miroir, elle sourit en se retrouvant belle , belle de cette beauté voilée qui parle à Tâme, et reparut sur la dunette, confiante, presque joyeuse.
Sa fille TallendaiL La figure de sa mère était si chaU" gée, qu'Henriette s'en aperçut et le lui dit :
— J'ai l'espérance, répondit-elle ; partons.
Et, suivie de sa fille, elle descendit sur le canot avec l'aide d'un des missionnaires, qui, instruit de sa résolution, voulait l'accompagner.
Mais elle refusa son offre,
— Les Anglais sont protestants, dit-elle; je vous remercie, mon père ! j'irai seule avec ma fille.
À peine fut-elle dans l'embarcation, que le mattre, qui était assis près d'elle au gouvernail , se pencha à son oreille et lui dit, en retirant à la fois son chapeau de paille et sa chique éternelle :
— Madame, je vous conduirai au bout de la mer si vous voulez. Mais j'aimerais mieux vous conduire ailleurs qu'à bord de l'anglais. Nous voilà quatre bons mathurins, sans compter le mousse, tous bien armés.
Et il entr'ouvrit sa vareuse , sous laquelle étaient une paire de pistolets et un poignard.
— S'il ne s'agit que de chavirer leur ville pour reprendre le passager, je m'en charge, et que le vin du bord me serve de poison si je ne le ramène pas avant une heure. Cela vaudra mieux que l'anglais.
Et si Clémence avait dit oui, le maître Taurait tenté comme il le disait, et il aurait réussi comme il le promet*tait!
4S8 l'amazone
Mais Clémence ne partageait ni sa flëre et belliqneuse confiance, ni son aveugle haine.
Elle mit doucement sa main blanche sur Tëpaule da matelot.
— Je vous remercie , Malcontent. Mais il a coulé assez de sang français sur cette terre inhospitalière. C'est le tour des Anglais.
— Comme vous voudrez, madame.
Et se tournant vers les matelots :
— Souquez dur, dit-il.
Les hommes, qui n'avaient entendu qu'à moitié la conversation du maître , crurent qu'ils nageaient pour débarquer et reprendre les passagers par la force ; cependant ils redoublaient d'efforts.
— Cela sera dur^ dit le chef de nage, en se courbant sur l'aviron; mais c'est égal, marche!
— Du calme , dit Malconteht. Nous sommes des ambassadeurs pour le moment.
Le canot aborda contre le brick, au bas de l'échelle^ En voyant des femmes, le midshipman de garde arriva à la coupée, descendit et offrit silencieusement la maiaà madame Cerny.
— Je voudrais parler au commandant, dit -elle en anglais.
Elle monta : sa fille la suivit en silence.
Un homme jeune, mince, blond, pâle, l'aspect hautain, mais la figure douce , se promenait sur le pont en petite tenue de bord. Clémence devina le capitaine du navire, et devança le midshipman.
En voyant venir deux femmes conduites par l'un de ses officiers, le commandant, car c'était lui, jeta son cigare à la mer et s'avança à leur '•'>
De tons les passe-ports hamains, le plus poissant de ce monde est la beauté d'une femme. Clémence était dans tout réclal de sa beauté. Henriette, sa fille» jolie, mais moins belle » lui faisait cortège en quelque sorte. C'était comme un reflet d'elle-même , une fleur encore enfermée dans sa jeunesse virginale, non éclose, indécise, et rehaussant la splendeur épanouie de sa mère. Il y a des femmes, dit-on , qui ont peur de leurs filles trop belles , et qui les laissent à l'ombre. C'est que déjà leur beauté s'en va, que leur automne s'effeuille, et que, femmes plus encore que mères, elles ont peur du printemps qui monte. Hais celles qui se sentent en plein été et qui, vraiment mères, se parent de leur fille comme d'un souvenir et d'une espérance, celles-là rayonnent davantage à se trouver près de leur enfant.
— Commandant, dit madame Cemy, après un léger galut et parlant toujours en anglais , je suis Européenne et Française ; comme compatriote , je viens vous demander, pour ma fille et pour moi, protection contre les autorités de ce pays.
A la démarche, à la figure, à la toilette élégante mais simple des deux Françaises, l'officier anglais reconnut des femmes distinguées de race et d'existence. Il s'inclina et reprit en français :
— Parlez, madame, je suis à vos ordres.
Puis approchant deux des sièges de bord qui étaientépars sur le pont, de la main il fit signe aux deux femmes de s'asseoir. Trois officiers du navire , qui fumaient appuyés au bastingage en regardant la ville , se reculèrent discrètement à quelques pas.
Qémence et sa fille s'assirent.
— Avant de vous ex.Y'ci"^" iponsieur, l'objet de mJ^
démarcbe, veuillez prendre connaissance de cette lettre.
Et en disant ces mots, elle remit au eommandant la re*cofflmandation qu'elle avait trouvée dans les papiers de Montfort.
L'Anglais lut la lettre, regarda soigneusement l'adresse et la signature; puis la rendit à la veuve, en disant :
— Je n'avais pas besoin de celte lettre , madame. Vôtre qualité de Française me sufQsail. Mais en présence de l'ordre formel du ministre de Sa Majesté, vous protéger est mon premier devoir. C'est à madame la comtesse de Montfort que j'ai l'honneur de parler?
Surprise à cette demande naturelle d'ailleurs, quoique imprévue pour elle, Clémence se sentit rougir et devint presque tremblante.
— Je vous écoute, madame, dit le commandant.
Rappelée à elle-même, madame Cerny raconta brièvement les combats de Marajo , l'emprisonnement de Montfort et du capitaine. Puis, avec cette habileté féminine qui ne veut iii mentir ni cependant produire une vérité nuisible à sa cause, elle ajouta :
-*- Le second du navire est un pauvre officier, au-dessous de sa tâche; tes autres passagers sont sans énergie. Je me trouvais seule, monsieur, au milieu de nos faiblesses; M. de Montfort est en danger plus que tout autre, par l'animosité du chef de police de cette ville. Je suis venue vers vous, vous demander conseil, asile et secours.
— Et, foi de gentilhomme, je vous donnerai dès aujourd'hui, madame, toute la protection que vous réclamez de moi. Veuillez rester assise et m'attendre seulement une seconde.
Il appela le jeune midshipman qui avait amené les deux femmes; / ' •-*-
— Monsieur Dullhalred, dit-il, faites armer la baleinière; prenez dix hommes, allez chez le consul de Sa Majesté, et dites-lui que je le prie de venir de suite à mon bord.
-— Vous savez, commandant, que nous ne sommes pas encore visités par la santé?
— Je le sais. Mais vos hommes seront armés, et si quelqu'un à terre voulait vous empocher de débarquer, vous feriez usage de vos armes. Allez !
Puis se tournant vers un des officiers qui «s'étaient écartés à Tarrivée des deux Françaises :
— Lieutenant, vous ferez préparer mon appartement pour recevoir ces dames, et transporter mes vêtements dans une chambre d'officier. Vous enverrez à bord du navire français chercher tout ce qui appartient à M. le comte de Monlfort.
Le lieutenant s'inclina et descendit dans le carré.
Le commandant prit alors sous le bras, et familièrement, un officier un peu plus âgé que les autres et qui paraissait être le second du navire :
— Mon cher John, lui dit-il à voix basse , nous allons encore donner une leçon à ces Brésiliens : ils ont fait des leurs contre un pauvre navire de commerce français et emprisonné le capitaine. L'un des passagers est un ami de lord ***, qui le recommande. Que tout soit prêt pour l'appareillage ; ayez l'œil sur la batterie, et faites monter deux hommes dans les hunes, afin de regarder à terre tout ce qui se passera.
Tous ces ordres furent exécutés à l'instant même. Le commandant revint aux daux Françaises.
— Je ne puis rien faire, dit-il, avant l'arrivée du consul ; je viens de l'envoyer chercher. S'il arrive avant la
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nuit, je vous promets, madame, qae monsieur votre mari dormira ce soir à mon bord.
Pais il leur expliqua les ordres qu'il venait de donner relativement à sa chambre et à leurs effiets de bord.
Madame Cerny lui tendit la main en disant simplement :
— Merci, commandant. Au nom de M. de Montforty j'accepte tout. Permettez-moi seulement de renvoyer les matelots qui m'ont amenée.
Elle se dirigea vers la coupée. Malcontent et ses homme r étaient restés dans leur canot et attendaient en silence» sans qu'un geste, un regard, une parole, eussent été échangés entre eux et les matelots anglais du brick.
— Maître, lui dit-elle, je reste à bord ; vous le direz à M. Useless. Mais je vous remercie. Malcontent, et ni M. de Montfort ni moi n'oublierons jamais leur ami, le maître de la Caroline.
— Vous restez, dit le matelot. Eh bien, tant mieux; ils vous défendront. Ce sont de bons enfants, après tout, ces Anglais ! Si ce n'étaient pas des Anglais ! Adieu, madame. Après les paariages, si M. de Montfort retournait en France et qu'il eût besoin d'un pas grand'chose [i^AW mener son monde, — je me fais vieux et fatigué du mëller, — moi, je vivrais bien avec vous deux.
Pour cacher l'émotion qu'il ressentait, le maître se tourna vers ses hommes en criant d'une voix forte :
— Pousse!... Au navire 1... Le scorbut attendra à demain.
Mais, au même moment, il aperçut la barque de la santé qui se dirigeait à toutes rames vers le b&timcnt de commerce anglais mouillé derrière h Caroline. Le docteur Exequias, étant resté toule la nuit à la maison de
jeUy avait oublié d'aller visiter ce navire» qui depuis deux jours attendait son bon plaisir. L'arrivée du croiseur britannique lui rappelant ses devoirs» il s'empressait d'y aller.
En l'apercevant» le maître dit à ses rameurs :
— Nagez dur» et coulons la santé. Gela me fera du bien» de faire baigner un de ces Chinois-là.
Quand il s'agit» dans un port étranger» de se distraire aux dépens de l'autorité locale» le matelot ne calcule ja« mais ni le danger, ni le temps» ni la peine.
. Un éclair de joie passa. dans les yeux des Français» et en quelques coups d'avirons prolongés» ils eurent rejoint la barque sanitaire.
En voyant ainsi arriver une embarcation partant du navire de guerre anglais, le pilote du canot brésilien voulut éviter et cria l'éternel
^^ A largo!
H. Exequias» croyant qu'on venait le prendre et le conduire à bord du croiseur» eut un tremblement et se leva pour parler.
Mais au même instant» l'avant du canot français arriva comme un boulet par le plein travers du brésilien ; de la force du coup» le bateau faillit chavirer, et embarqua une forte lame ; deux ou trois rames mollement tenues par leurs rameurs tombèrent à Teau» et M. Exequias fut renversé à la mer par-dessus le bord. Le flot était calme ; après un plongeon complet» il réussit à s'accrocher au bordage de son canot. Pas un de ses hommes ne s'émut pour se jeter à son secours. Ils le laissèrent remonter par ses propres efforts» sans même lui tendre la main.
Pendant ce temps» le bateau de fa Caroline marchait
bord à bord avec le canot brésilien, et les matelots, regar* dant le naufragé qui remontait péniblement, riaient aux éclats à chacune des injures que sa seigneurie grommelait contre eux à demi-voix. La colère du malheureux docteur devint bientôt si violente, qu'emporté par ses habitudes, il saisit un aviron aQn de frapper le maître, qui maintenait son canot à une brasse du sien et le regardait de ses deux petits yeux insolents et railleurs; mais Malcontent lui dit en levant son bras formidable :
— Prends garde, père la Mortl prends garde!
Le docteur s'abstint et ordonna à ses hommes de regagner la terre au plus vite.
— Et nous, dit Malcontent, retournons à l'anglais. Les Brésiliens croiront que nous sommes de leur bord. Nous ferons le tour du brick» et nous regagnerons la Caroline par le large.
Tandis que le maître égayait ainsi ses regrets aux dépens de Fun de ses ennemis, le consul d'Angleterre arrivait à bord du croiseur; le midshipman envoyé à sa recherche l'avait rencontré sur le rivage, cherchant une embarcation pour se rendre au navire. Il prit connaissance de la lettre apportée par madame Cerny, puis descendit au carré avec le commandant et le lieutenant pour s'entendre sur les moyens à employer en faveur du prisonnier.
Le consul avait lui-même une affaire à régler avec les autorités du Para. Depuis un mois environ il était au plus mal avec elles, par suite de l'emprisonnement des matelots d'un navire de commerce anglais. Voici les faits tels qu'ils étaient racontés par la ville :
Sept matelots anglais ivres, en passant dans une rue de Para, avaient cru s'entendre appeler par des femmes du haut •l'une fenêtre ; ils avaient voulu monter, mais, à leur ap-
proche, porte et fenêtres s'étaient fermées. Alors ils avaient jeté la porte en dedans. Tous les hommes de la maison et quelques-unes des femmes s'étaient sauvés par la cour d'une habitation voisine en poussant des cris effarés. Mais les négresses de la case, n'ayant pas réussi à fuir, — apparemment, — étaient restées avec les matelots, qui s'étaient bruyamment installés dans la maison, en compagnie du vin de Porto et des négresses de l'habitation.
Cependant on avait requis le bataillon policial, cent hommes environ. Cette troupe s'était installée dans la rue en face de la maison occupée par les matelots, et son commandant avait essayé de parlementer avec les nouveaux possesseurs de la case. Mais si, en Europe, le matelot à jeun obéit à ses chefs comme un Arabe au Prophète, à l'étranger, le matelot ivre et sans officiers, c'est Tenfer déchaîné. Les Anglais avaient dégainé leurs poignards et déclaré qu'ils resteraient dans la maison tant que cela leur conviendrait. Personne n'avait osé pénétrer dans leur repaire. On avait été chercher deux cents hommes de renfort qui vinrent bivouaquer dans la rue comme les autres.
Enfln, au bout de deux heures de blocus inutile, un des officiers brésiliens s'était fait conduire sur rade et avait ramené le capitaine des sept matelots. Après beaucoup de discours de la part du capitaine, de jurements de la part des révoltés, ces derniers avaient enfin consenti à quitter leur conquête. Le capitaine avait stipulé pour eux auprès des autorités militaires la liberté de retourner à son bord, à la charge par lui de payer la porte et le vin consommés.
Les paroles avaient été données, et les matelots retournaient bruyamment vers la rade, conduits par leur capitaine, lorsqu'au détour d'une rue, ils avaient été
brasqaeinent pris au déponrva, arrêtés et conduits en prison. Le capitaine et le consul réclamèrent. Le président feignit d'ignorer l'affaire. Quelques jours s'écoulèrent ainsi. Pendant ce temps, à l'aide de menaces et de promesses illusoires, on décida les sept matelots à prendre du service sur un navire de guerre brésilien mouillé dans la rade. Cependant ils étaient encore en prison, et, dans la crainte de les voir déserter, on attendait, pour les embarquer, le moment du départ de leur nouveau navire.
Le bâtiment anglais, las d'attendre ses hommes, était parti. Le consul, irrité, avait à peu près cessé toutes relations officielles avec le président, en attendant une réponse de Rio-Janeiro, ou l'arrivée d'un (voiseur anglais pour se faire rendre ses nationaux.
n y avait donc peu de ménagements à garder avec les autorités paraenses, et après une conférence qui dura à peine vingt minutes, le capitaine remonta sur le pont, tenant à la main une lettre ainsi conçue, qu'il lut aux deux Françaises :
<K Le soussigné commandant du brick ihe Law^ navire de Sa Majesté la reine de Grande-Bretagne et d'Irlande» de ravis du consul de Sa Majesté, prévient le président du Para (Brésil) :
» l"" Que si les sept matelots anglais indûment embauchés par les autorités brésiliennes ne sont pas ramenés à son bord avant deux heures, c'est-à-dire à quatre heures, au chronomètre du brick ;
y> S^" Que si à la même heure les Français qui appartiennent au navire la Caroline^ et notamment le comte Henri de Montfort, ne sont pas rendus à la liberté»
)>Le soussigné y légitime protecteur des sujets de Sa Majesté Britannique» et défenseur du droit international entre les nations civilisées» poursuivra leur délivrance par tous moyens» même par la force.
» Cela sans préjudice des légitimes inilemnités ou réparations auxquelles les parties lésées pourront avoir droit.
» Fait abord du brick anglais the Law, le... 18...
» lie commandant da bricli,
» Sir John Frederick Noblene<ss. »
n confia cette lettre à l'un de ses officiers» en le chargeant de la porter sur l'heure au président» et de la lui remettre en main propre.
Le rivage était à cinq minutes du brick» et le palais présidentiel à trois minutes du rivage; l'Anglais revint annonçant l'arrivée du président» qu'il précédait seulement de quelques minutes.
Le commandant donna rapidement quelques ordres au lieutenant» qui appela le maître de quart; puis il pria les deux Françaises de descendre avec lui dans son appartement.
En effet» l'arrivée prochaine de Son Excellence fut annoncée par un coup de canon partant de l'un des navires de guerre ; puis» au moment précis où elle sortit du palais» le fortin commença de tirer le canon. Treize coups retentirent à détonations et à intervalles inégaux. L'avant-der- .
nier produisit même un bruit plus violent que les autres» ce qui fit présumer en ville que Vuti des canons, doublement chargé, avait éclaté. Mais, peu importe : plus les canons produisent de bruit, plus la splendeur de la pro* vince en est rehaussée; on ne saurait charger trop fort!
Le président, pendant ce temps, avançait vers le rivage. Là, douze ou quinze nègres apostés firent partir, h, grands renforts de cris, une centaine de fusées, sans s'occuper du feu qu'ils pouvaient mettre aux toits de paille des maisons, ni du granà jour qui empêchait de voir les fusées. Mais peu importe encore, cela est d'habitude traditionnelle à tout arrivage ou embarquement de président.
Pendant que le canon du fortin et les foguettes de la terre inondaient Tair de bruit et de fumée. Son Excellence voguait vers le navire anglais de toute la solennelle lenteur de ses rameurs et de son lourd canot.
Elle arriva enfin magnifiquement vêtue d'un tricorne, d'une écharpe, et d'un uniforme galonné d'or sur toutes les coutures, escortée de trois aides de camp portant des épauletles, des sabres, des éperons, des écharpes, des shakos, inouïs de poids, de dimensions et de dorures.
Une seconde barque, montée par un offieier et douze soldats, suivait à distance respectueuse.
Mais, à bord du Law, personne ne parut s'apercevoir da Tarrivée présidentielle. L'échelle de bord était déserte. Cependant le président y monta. Au haut de l'échelle, à la coupée, pour le recevoir, au lieu de l'ofGcier de quart, il n'y avait qu'un matelot : ce fut à peine s'il porta rapidement sa main à son chapeau de bord, en demandant ea anglais au Brésilien co qu'il voulait.
Le président ne comprit pas; mais T un des aides dd
camp, qni montait derrière son chef, répondit pour lui en anglais :
— Va dire au commandant du brick que c'est Son Excellence le président du Para qui daigne lui rendre visite.
L'Anglais se prit à rire d'un gros rire insolent et dédaigneux, puis il dit :
— L'officier de quart est là, parlez-lui.
Et il retourna sur l'avant.
Le plus jeune midshipman du bord,, en petite tenue, se promenait en fumant II était seul à l'arrière. A l'avant, on voyait les cent vingt matelots du brick jouant entre eux sans se déranger.
Tout h bord était propre, luisant, en ordre. Les huit canons du navire, à leur poste de combat, étalaient au soleil de Téquateur leurs tubes cuivrés, leurs atTùts noirs.
S'étant fait traduire les paroles du matelot. Son Excel*lence, suivie de ses trois aides de camp, s'avança vers le midshipman, qui continuait à se promener à pas rapides, sans regarder ses visiteurs. Au moment où le président arrivait près de lui, l'Anglais aperçut l'officier de la se* conde barque, quittant son canot pour monter à l'échelle du brick. Tout en rendant négligemment au président le salut qu'il lui faisait, le jeune homme se tourna vers Tavant, et, interpellant un de ses maîtres, lui dit en anglais :
— John, voyez à la coupée; on ne monte pas en armes sur un navire de Sa Majesté.
Le matelot interpellé descendit rapidement l'échelle, et se plaça devant l'officier. Le Brésilien rentra dans son canot et attendit.
Cependant, l'aide de camp du président répétait hardi* ment sa piirase insolente au midshipman de quart*
Sans quitter le cigare qu'il avait aux lèvres, ce dernier répondit d'une voix hautaine et mesurée :
— Le commandant est occupé ; si le président vient pour l'afiEeiire des matelots ou des Français^ je suis là pour recevoir les prisonniers.
L'aide de camp reprit :
— Son Excellence vient seulement rendre visite au , commandant du navire anglais.
— Je n'ai pas d'ordres à ce sujet, dit le midshipman. Revenez.
Et, se dirigeant vers la coupée, il fit signe à ses inter* locuteurs que, la visite étant impossible, ils pouvaient retourner à leur bord.
Cependant le président et ses aides de camp parurent se consulter ; mais, après une minute environ de délibération, ils descendirent dans leur canot et s'en retournérent comme ils étaient venus. Le midshipman ne resta pas même à la coupée tandis qu'ils descendaient.
Jusqu'à terre, le silence le plus complet régna parmi les Brésiliens ; on eût dit qu'un vent de glace avait passé sur leur arrogance ordinaire. Le président renvoya ses aides de camp et se dirigea en toute hâte vers le palais de l'assemblée provinciale.
On était en pleine session, et ce jour-là les députés pro* vinciaux du Para étaient réunis depuis plusieurs heures ; ils discutaient à grand renfort d'éloquence le traitement du proresseur de français du lycée de la ville. Les uns voulaient n'accorder que trois cent mille reis (neuf cents francs) pour cette chaire, parce qu'elle était provisoirement occupée par un Français. D'autres proposaient un conto de reis (trois mille francs) et par suite présentaient ^ur à tour différents candidats brésiliens, leurs amis ou
LES RÉVOLTÉS DU PARA Hi
leurs parents ; mais à l'un on reprochait de ne pas savoir ' le français; à l'autre, d'avoir déjà quatre classes h faire; à un troisième, de ne pas savoir sa propre langue. La discussion s'échauffait d'instant en instant, et les injures se croisaient rapides, mordantes de part et d'autre.
Le porteiro de l'assemblée vint annoncer à voix basse au président que le président de la province désirait lui parler sur-le-champ pour affaires urgentes.
La nouvelle circula dans la salle, grande pièce nue, à tables noires chargées de papiers, autour desquelles les députés étaient assis en face du président. Il y eut rumeur ; le président lui-même sembla s'agiter. Les députés se prirent à causer à demi-voix. D'aspect, de bruit et de monde, l'assemblée, sauf les âges et l'humeur joyeuse, ressemblait alors à une salle d'étude de collège ^enue par un remplaçant débonnaire.
Un des députés se leva et demanda de quel droit le président de la province venait au palais de l'assemblée troubler la délibération de ses membres.
Un murmure approbateur circula dans la salle, et la discussion continua. Enfin, le candidat qui ne savait pas sa propre langue fut élu, par assis et levé, à la pluralité des suffrages, et on passa à la discussion d'un autre chapitre du budget provincial.
Mais le président, qui attendait toujours dans la salle d'entrée, réussit à faire répandre le bruit du mauvais accueil qu'il avait reçu, et de l'injonction du croiseur britannique. Alors le désert se fit peu à peu dans rassemblée. Chacun quitta sa place pour aller en quête de nouvelles, et le président des députés, se voyant seul à son ' banc, prit le parti d'imiter ses collègues et de sortir à son tour..
Une vive discnsâon s'engagea aa dehors entre le président de la province, sonlenu par le jnge de droit, et la grande masse des députés. Son Excellence vonlait rendre «or l'heare tous les prisonniers anglais et français ; les membres de l'assemblée accosaient le président de faiblesse, parlaient des canons du fort de la ville et du fortin, des navires de guerre brésiliens mouillés dans la rade, et ne voulaient rien moins que couler le brick anglais.
— n est temps, disait Tun d'eux, que le Brésil montre enfin sa force à l'audacieuse Angleterre, et c'est à la province du Para, la plus grande de l'empire, à donner l'exemple de la résistance.
Le président parlait du navire, des canons, des hommes qu'il venait de voir, et, l'imagination encore empreinte de sa réception à bord, décuplait les forces de l'ennemi.
La discussion durait ainsi depuis plus d'une heure, et des deux côtés on se renvoyait des arguments multiples, acérés, personnels peu à peu, lorsqu'un coup de canon parti de la rade produisit un silence général.
— Il est déjà quatre heures 1 exclama le président , c'est l'anglais qui commence à canonner la ville.
Il y eut un mouvement général dans la salle. Chacun se pressa pour sortir et gagner prudemment sa case ou la campagne, selon la position géographique de son logis, sur le fleuve ou dans l'intérieur de la ville. Le président prit à part le chef de police, et l'effroi lui faisant du courage, il ordonna au jeune docteur de reconduire immédiatement les prisonniers à bord du croiseur apglais.
— Je l'ordonne, lui dit-il, et je vous rends responsable désormais de tout ce qui peut arriver.
Puis il regagna son> palais en toute hâte. L'alarme était
danâ la ville, et déjà la grande place du palais, située sous le feu du croiseur anglais, était déserte et silencieuse.
Le chef de police regagna sa demeure, et, se disant qu'il fallait tout d'abord apaiser Tennemi, il commença de préparer un ordre molivé pour relâcher les matelots anglais. — Quand ils auront leurs compatriotes, se disait le jeune docteur, ils oublieront les Français. Le navire de guerre ne peut pas rester longtemps sur rade. Nous entasserons note sur note. On amusera les Anglais avec un bal et des dîners. Le croiseur repartira, et je garderai mes Français , c'est-à-dire une fortune tout entière. Quant à l'insolent monsieur du fusil et du cheval, on lui donnera ce soir même, à souper, une portion d'assacu qui me délivrera de lui. Je ne veux pas qu'on dise par la ville que d'à Cobra s'est laissé insulter sans en tirer vengeance.
Et, tout en écrivant son ordre avec des considérations en faveur des prisonniers anglais, il supputait les contos de reis qu'il pourrait retirer du navire français.
Cependant l'alarme causée par le coup de canon du croiseur était prématurée. Ce n'était encore qu'un avertissement.
A l'instant précis oix quatre heures avaient sonné à bord du brick anglais, le commandant avait levé l'ancre, puis était venu mouiller audacieusement en face la grande place du Para, devant le palais du président, sous les canons du fort, à portée de pistolet des navires de guerre brésiliens et du rivage.
Aussitôt mouillé, il avait fait tirer un coup de canon à poudre, afin de rappeler aux autorités l'injonction qu'il avait faite. C'était ce coup de canon qui avait mis en fuite l'assemblée provinciale et en rumeur la ville entière. '
Le commandant attendit ainsi un quart d'heure sauâ
Hi l'amazone
démonstration nonvelle; mais au bout de ce temps il appela le jeune midshipman qui avait reçu le président :
— Monsieur, lui dit-il, prenez le grand canot avec vingt-cinq hommes armës^ et descendez à terre. L'un des maîtres connaît la ville, il vous indiquera la prison. C'est là que sont les matelots anglais, et probablement les Français. Faites-vous ouvrir les portes. Si on vous résiste^ entrez de force et ramenez les prisonniers.
A bord des navires de guerre, tous les mouvements s'opèrent comme par une baguette magique. Deux minutes après, le grand canot était à la mer, et au bout d'un quart d'heure, le midshipman, suivi de ses vingt-cinq hommes, frappait à la porte de la prison avec cette rudesse britannique d'un homme de high Ufe^ qui ne veut pas attendre.
Il n'avait rencontré sur son passage, à travers la ville, que deux ou trois nègres oisifs, qui l'avaient curieusement regardé passer, puis suivi de loin en silence.
Une sentinelle se promenait dans la rue devant la prison, en face d'un poste de soldats composé de quarante hommes. En voyant arriver les Anglais, elle poussa son éternel cri : A o largo t puis recommença pacifiquement sa promenade impassible.
Deux ou trois soldats du poste sortirent h demi endormis, puis rentrèrept en voyant une troupe d'Européens armés.
La porte de la prison s'ouvrit bientôt, et un homme sans habit, en caleçon, comme tout Paraense chez lui, parut aux yeux de Tofiicier et de ses hommes. On pouvait le prendre anssb bien pour un guichetier que pour un prisonnier réveillé en sursaut et sortant du lit. C'était 5$a seigneurie le directeur lui-même. Les Anglais entrèrent
pas à pas et se mirent en rang dans la cour intérieure. On ne voyait que des murs blancs et nus avec des fenêtres étroites garnies de barreaux en fer. Le directeur commença par s'excuser de son costume négligé, et demanda poliment à l'officier ce qu'il désirait.
Hais les deux interlocuteurs pariaient chacun une langue différente. Ds ne se comprirent pas. L'officier anglais le premier essaya du français. Le Brésilien le pariait, et la conversation suivante s'engagea dans cette langue, qui partout, d'un bout du monde à l'autre, au fond de l'Amérique comme en Europe, sert entre les nations, de langue universelle, de trait d'union social.
— Que désire votre seigneurie? demanda le Brésilien.
— Je viens prendre les prisonniers anglais.
— Mais, seigneur, je n'ai pas d'ordres.
— Peu m'importe! dit le midshipmah. Ils sont sous la protection du pavillon britannique, et, de gré ou de foi*ce, je viens les prendre. Vous ferez bien, monsieur, d'éviter un conflit, pour lequel, vous le pouvez voir, je suis prêt.
— Et le seigneur me répond que je ne perdrai pas ma place pour lui avoir obéi ?
— Je ne réponds de rien, monsieur. Je veux les prisonniers, et ne m'occupe pas d'autre chose.
— C'est que, seigneur, je n'ai pour vivre que le poste que j'occupe, et crains de le perdre.
— Je n'ai pas le loisir de m'occuper de vos affaires personnelles. Je vous le répète, monsieur, les prisonniers, de gré ou de force !
— Du moins votre seigneurie daignera dire à Son Excellence le président d^ \^ province que j'ai fait mon devoir jusqu'au bout.
U6 l'amazonb
Et se toomant vers deux soldats indiens qui, aux grosses clefs qu'ils portaient à la ceinture, pouvaient passer pour des guichetiers :
— Ouvrez toutes les cabanes des prisonniers, et dites» leur qu'ils sont en liberté sous condition.
Presque aussitôt on vit arriver, par deux issues donnant sur la cour où se tenaient les Anglais, vingt-cinq ou trente individus, la plupart Indiens, et parmi eux les sept matelots. Ces derniers comprirent vite leur situation, et furent se ranger en silence derrière leurs camarades. Quant aux autres prisonniers, ils hésitaient, incertains de leur liberté nouvelle; mais la porte était là béante; en une minute, il ne resta plus dans la cour que deux vieux nègres, qui paraissaient avoir Tintention bien arrêtée de demeurer en prison.
— Pourquoi ne sortez-vous pas ? dit le directeur.
— Nous sommes vieux, reprit Tun d'eux ; nos maîtres nous ont affranchis, parce que nous n'avons plus la force de travailler. Nous sommes réduits à mendier pour vivre. Nous préférons rester ici. Nous y avons de la farine et du poisson salé I
Les Anglais, cependant, assistaient impassibles h cette scène. Mais en ne voyant pas arriver les prisonniers français, le midshipman se tourna vers le directeur :
— Je ne vois pas les Français, dit-il.
— J'ai libéré tous les prisonniers, reprit le Brésilien. Je n'en ai pas d'autres ici.
— Où sont les Français ?
— Je ne sais. Dans la prison de police peut-être. Votre seigneurie peut le demander à ses compatriotes, il n'y a
' s ici que ces nègres.
— C'est bien, monsieur. Je ne vous demandais que les •Anglais et les Français. Les autres vous regardent.
— Oh ! reprit le directeur en souriant, je préfère les avoir tous mis en liberté : de cette manière, Son Excellence le président verra bien que je n'ai cédé qu'à la force.
Malgré son flegme britannique, le jeune midshipman ne put s'empêcher de sourire. Il fit signe à ses hommes de partir, et lui-même sortit le dernier, reconduit par le directeur toujours à demi couvert de son léger costume.
La sentinelle du dehors continuait sa promenade silencieuse. Elle poussa le cri d'usage, et les matelots anglais, ramenant leurs compatriotes, regagnèrent paisiblement, et au milieu du même désert silencieux, le canot qui les attendait à la plage. Trois quarts d'heure à peine après avoir quitté le pont du Law, ils revenaient avec leurs prisonniers libérés.
Tout fier de sa mission accomplie, — il le croyait, du moins, — le midshipman arriva près du commandant du navire anglais et lui rendit compte de sa mission.
Il raconta en détail son arrivée à la prison, les frayeurs du directeur, la délivrance des prisonniers. Les matelots de l'expédition et leurs camarades du bord faisaient cercle derrière lui, écoutant le récit animé du jeune homme, et dans tous les regards brillait l'orgueil satisfait.
Mais par les fenêtres ouvertes de l'appartement du commandant, madame Cerny avait vu le retour du canot. Montfort n'y était pas. Elle monta sur le pont. Pâle sous ses vêtements de deuil, le regard brillant, elle arriva jusqu'auprès du commandant, marchant silencieuse, comme l'ombre vengeresse d'Elseneur glissant sur la plate-forme. Sa muett.e apparition ût balbutier le jeune homme, (jui
malgré loi coarba kt tête sous son regard. Le capitaine la vit, et comprenant ses angoisses, il jeta les yeux sur les matelots quiTentouraient à demi, puis sur le canot amarré au pied de Téchelle du bord, et, interrompant l'officier :
. Où sont les Français, monsieur? dit-il d'une voU sévère.
»- Commandant, reprit le midshipman en rougissant, les Français n'étaient pas à cette prison. On les suppose enfermés^ dans la prison de police. Je n'ai pas cru devoir exposer la vie de mes hommes pour aller jusque-là.
— Et depuis quand, monsieur, les ordres que je donne sont-ils subordonnés à vos appréciations?
— Commandant, la prison de police est, dit-on, à Tautre extrémité de la ville. J'avais bâte de ramener les matelots.
— Mes ordres étaient positifs. Il fallait les suivre jusqu'au bout, et, au lieu de railler les Brésiliens comme vous le faites, mieux vaudrait dire que vous avez eu peur deiraverser leur ville.
Le jeune homme rougit jusqu'au front, et laissant échapper ses secrètes pensées :
— Je n*ai pas eu peur, commandant ! dit-il ; mais les autres prisonniers étaient des Français, je me suis moins inquiété de leur délivrance que du salut des Anglais.
M. DuUbatred exprimait trop bien les idées des matelots entassés derrière lui pour ne pas être compris par eux. Un mouvement approbateur se fit dans les rangs de l'équipage et jusque parmi les officiers, qui étaient à côté du commandant. Une bouche murmura même à voix incertaine : •— Faut-il donc se faire tuer pour des Français?
Le capitaine du brick redressa sa haute taille, qui d'or-
dinaire était comme inclinée de faiblesse noncbalante. Son œil bleu lança l'éclair : toute sa figure prit une expression indéfinissable de commandement et de fierté superbes, qui est le propre des descendants légitimes des races du Nord. Le sang de ses aïeux, Normands-Français, conquérants de TÂngleterre, parlait en lui.
n mit la main sur le poignard d'abordage qu'il portait à sa ceinture, et fit un pas vers l'équipage. Le midship^ man et tous les matelots reculèrent.
— Qui parle à bord quand je commande? — dit-il.
Le silence se fit, absolu, profond, solennel. On eût entendu un nuage traverser l'air.
. n reprit d'une voix inflexible et haute :
— Monsieur Dullhatred, descendez à votre chambre; vous y garderez les arrêta pendant huit jours, pour avoir transgressé mes ordres !
Et, se tournant vers ses ofQciers :
— Si le navire que je commande eût été français, et les prisonniers de ces Brésiliens, Anglais comme vous, messieurs, vous eussiez été délivrés les premiers. Vos haines aveugles ne sont plus de nos temps. Nos pères ont oublié pendant des siècles le sang normand de leurs pères. Je m'en souviens; que chacun à ce bord s'en souvienne aussi!
Madame Cerny, silencieuse, était toujours debout près de lui. Il alla vers elle, lui prit la main ; puis étendant un bras vers la ville brésilienne, il dit :
— Je vous l'ai promis, madame, Qiais je jous le jure maintenant sur les cendres de nos communs aïeux, les prisonniers français seront ramenés vivants à mon bord, ou cette nuit même j'ensevelirai cette ville sous ses décombres.
En achevant ces mots, il monta lentement sur son banc de quart, et donnant ses ordres d'une voix vibrante, métallique :
— Lieutenant, faites hisser les signaux de guerre! Ordonnez le branle-bas de combat! Les canonniers aux pièces 1 Des fusées dans les hunes !
Le lieutenant prit le porte-voix et répéta ces ordres. De la poupe à la proue le navire sembla se mouvoir, animé d'une pensée soudaine et commune. Un branle-bas de combat sur un navire de guerre répand comme un fluide électrique, qui anime le vaisseau entier. En quelques minutes tout était prêt.
Le brick attendit ainsi sous les armes un quart d'heure, pour laisser à la terre et aux navires de guerre brésiliens le temps de reconnaître ses signaux et d'y répondre. Mais la terre comme les bâtiments semblaient inhabités.
Aucun signal ne parut.
Enfin, cinq heures sonnèrent sur le pont du navire. Le commandant et le consul parurent se consulter, et on entendit ce dernier qui disait à demi-voix :
— n est inutile de prévenir nos nationaux et les étrangers; ils s'y attendent; et, d'ailleurs, en tirant sur le palais du président, les boulets feront plus de bruit que de mal.
Le capitaine appela son lieutenant.
— Dites aux canonniers de pointer le palais du président, dans les combles.
Ses ordres furent Iransmis aux batteries. Aussitôt, sur un signe du commandant, le lieutenant prit le porte-voix et cria :
— Canonniers , à vos pièces ! — Attention ! — Puis, presque aussitôt : — TriBord, feu !
Le brick trembla jusqu'aux cimes de sa mâture, son pont se couvrit de fumée. Quatre explosions confondues en une seule retentirent à la fois : on vit sur le toit du palais présidentiel les tuiles voler en éclats et une poussière blanche tomber d'un pan de muraille. Puis la brise emporta la fumée ; le silence recommença, interrompu seulement par le bruit des canonniers qui rechargeaient leurs pièces.
Mais, presque aussitôt, un pavillon apparut à la fenêtre du palais ; il fut répété par le fort de la ville, puis par les navires de guerre brésiliens et jusque par le fortin de la rade.
Dix minutes après, un canot se détacha du rivage, et un aide de camp du président , celui-là même qui était venu à bord avec Son Excellence, arriva dans les eaux du brick anglais. De sa main droite il àgitaft rapidement un pavillon de parlementaire.
— Les prisonniers français arrivent , cria4-il aussitôt qu'il fut à portée de voix. Son Excellence et tous les habitants vous supplient d'épargner la ville.
— Répondez que j'attendrai une. demi-heure , dit le commandant au lieutenant.
Mais, en même temps, les quatre prisonniers du navire français, Montfort en tête, arrivèrent sur le rivage, conduits par le chef de police lui-même et les deux autres aides de camp du président. M. Merry était avec eux.
Clémence les reconnut. La force qui l'avait soutenue jusqu'alors l'abandonna tout à coup. Elle s'évanouit entièrement, et serait tombée sur le pont sans un des officiers anglais, qui la reçut dans ses bras et la fit asseoir. L'énergie nerveuse.que le danger donne aux âmes aimantes
s*ëleint toujours avec le danger même , et tombe comme une corde tendue qui se dénoue.
Madame Gemy revint à elle-même presque aussitôt; mais elle était d'une faiblesse extrême et brisée sous les émotions successives de la journée. Le commandant la fit transporter dans son appartement , et la confia aux soins du chirurgien-major du brick , jeune homme intelligent et doux, qui, comprenant les angoisses de Clémence, laissa la nature agir sur elle, sans la fatiguer par des cordiaux d'empiriques usilés trop souvent. Quelques gouttes d'eau et le retour de Montfort suffirent pour la remettre.
Le capitaine anglais, afin.de faire honneur aux Français, envoya à terre sa baleinière, commandée par le second du navire; les prisonniers montèrent sur l'embarcation. Les aides de camp du président demandèrent la permission de se retirer, tandis que le chef de police, avec son impudence servile, offrit de conduire jusqu'à bord ses ex-prisonniers. Le lieutenant anglais lui dit avec dédain qu'il le dispensait de cette course.
Cependant les officiers et l'équipage du brick se pressaient amicalement pour voir les Français. Les paroles du commandant avaient ramené tous les esprits aux nobles sentiments qu'un patriotisme exagéré avait fait taire un instant. Quelques paroles avaient suffi pour rappeler à eux des hommes de cœur égarés par une haine inféconde et vieillie : quand les captifs délivrés arrivèrent contre le bordage du navire anglais, ils ne trouvèrent de tous côtés que des visages amis.
Le commandant du navire, descendu lui-même à la coupée pour les recevoir, devina Montfort à sa tournure et à son visage. Il lui tendit la main et le fit monter sur le pont.
Henri était faible encore, mais résolu. Son premier regard chercha Clémence, qu'il croyait avoir aperçue sur le navire anglais en arrivant au rivage. Cependant il domina sa pensée, et pressant la main de son libérateur, il le remercia vivement.
— Je n'ai fait que mon devoir, reprit l'Anglais : le ministre m'ordonnait de vous protéger ; à ma place , vous eussiez agi comme moi. Ne parlons plus de reconnaissance. Mais il y a dans ma chambre , ajouta-t-il en souriant, de bien beaux yeux qui vous désirent voir; venez les consoler, et vous me reviendrez ensuite.
Monlfort descendit derrière le capitaine. Ce dernier entr'ouvrit la porte, se retira discrètement, et revint vers les autres Français. Après les remerdments que H. Sharp lui fit avec sa brusquerie amicale, Paul, avec toute l'effusion de son cœur, et H. de Cinnamon,* à travers des phrases et des gestes prétentieux comme sa personne, on écouta M. Merry, qui se fit un plaisir de raconter ce qui s'était passé parmi les Brésiliens. Le gai Ik^arseillais était radieux et intarissable ; c'était par son conseil que le président était venu tenter à bord du navire anglais sa visite infructueuse. Comme il l'avait trouvé tiède à faire relâcher les prisonniers , il avait voulu l'envoyer en otage à bord du brick, et tout en se frottant vivement les mains, M. Merry ajoutait :
— Ce n'était pas très-loyal de ma part. Mais ils m'onrt façonné à leurs petites perfidies ; et le Dante a dit qu'envers les grands traîtres, c'était une loyauté d'être déloyal.
Il racontait encore les terreurs de la ville, et commeûj, après les coups de canon, le président lui-môme avait couru à la prison , et de sa propre main ouvert la porte aux prisonniers.
ISi l'amazone
— Il n'était que temps, mordienne I disait-il de son plus pur accent marseillais; car, en arrivant avec lui, j'ai vu sortir de la prison un nègre qui fait ici profession avouée d'empoisonneur, et, selon toute apparence, mon ami Montfort aurait trouvé ce soir un petit souper de Locuste parfaitement préparé. Que voulez-vous! chaque pays a sa méthode de vengeance. En France, on se bat ; en Italie, on poignarde son ennemi ; à Pernambuco , on le fait poignarder. Ici, en général, on ne fait rien; mais le petit docteur est fils d'un mulâtre de Pernambuco et d'une blanche du Para ; il est plus féroce que sa mère, moins féroce que son père; il prenait le poison. C'est rare ici; mais cela se voit de temps en temps.
Tandis que M. Merry initiait ainsi ses hôtes aux dangers de ses amis, Montfort, bientôt suivi par Paul, racontait à madame Cerny les émotions de la journée, et s'informait des motifs qui avaient déterminé l'efficace protection du navire anglais.
Clémence lui raconta la lettre qu'elle avait trouvée dans sa chambre, puis son arrivée à bord du brick.
— Vqus êtes mon ange sauveur, lui dit Montfort
— Si vous saviez, reprit-elle en souriant, ce qu'il peut vous en coûter pour ce salut, vous frémiriez peut-être, et au lieu de m'appeler votre ange , vous maudiriez le jour où vous m'avez connue.
Il la contempla d'un air inquiet, mais se rassurant à son regard chargé de bonheur et d'amour :
— Et que peut-il m'en coûter ?
— Quien saftc? disent les Espagnols. Votre liberté peutêtre 1 Si je vous disais que pour avoir le droit de vous défendre, je me suis laissé donner votre nom ! Vous verrez,
monsieur, qn'il me faudra le garder.. . à moins que , devenu libre, vous ne m'ayez oubliée, Henri.
En achevant ces mots , elle tendit la main au jeune homme , qui , muet de joie , ne put qu'embrasser cette main qu'elle lui offrait et balbutier quelques mots sans saite. Le bonheur grise, et quand le cœur est si rempli qu'il déborde, les pensées se pressent sans paroles pour se traduire, comme des idées sous une plume trop lente.
Quant à Paul et Henriette, tout entiers à leurs espoirs retrouvés , ils ne s'inquiétaient de rien en dehors de leur amour; si bien que lorsque madame Cerny et Hontfort, comprenant ce qu'ils devaient à la reconnaissance, les firent remonter avec eux sur le pont du navire , ils n'avaient pas encore trouvé le temps de se raconter un mot de leur journée d'inquiétude.
En arrivant au milieu des Anglais, Hontfort, afin d'éviter à Clémence des questions qui la pourraient troubler, prit son bras, et s'approchant du capitaine, lui dit :
— Tout à l'heure, je ne vous devais que la liberté, commandant; maintenant, je vous dois le bonheur. Vous avez donné mon nom à madame; elle consent à le garder. C'est à vous que je dois de vous présenter la comtesse de Montfort.
Le commandant et les officiers s'inclinèrent. Bientôt M. Sharp, désireux de retourner à la Caroline, pria' le capitaine de le faire reconduire. Il partit en compagnie de VL de Cinnamon. Montfort voulait les suivre, mais les Anglais firent de si vives instances auprès de Clémence, qu'elle le décida à rester à bord. Paul se résolut sans peine à n'abandonner ni Henriette ni son ami, et M.* Merry, chargé de pourvoir au déKorquement du lendemain , retourna seul à terre.
1 56 l'ahazone
Saloie-Marie ée Bclhléem «p Bélem* — lie direeievr de la denane. » Etes employés brésiliens* — > Le Ipadre de la ville de •••••
. . • Depuis, au comrant du monde et de ses fétety Emporté, j'ai suivi les pas des faux prophètes...
Mon âme fatiguée est comme la colombe .
Sur les flots du déluge égarant son essor, Et l'oUvier sauveur ne fleurit pas encor.
H. MOREAV.
Hontfort et ses amis passèrent la nuit à bord du navire anglais : madame Cerny et sa fille profitèrent de l'appartement du commandant ; les hommes dormirent sur le pont, sous la voûte du.ciel. Il n'en est pas sous Téquateur comme dans la plupart des pays voisins des tropiques ; les nuits ne sont pas assez fraîches pour être dangereuses.
Dans la matinée, Montfort fit prévenir Clémence qu'avant de descendre à terre il désirait avoir avec elle un entrelien duc^uel dépendraient ses résolutions ultérieures.
Madame Cerny avait consenti à une union qui faisait toute sa joie. Mais consentirait-elle à Tépouser au Para même, ou voudrait-elle attendre jusqu'à Maranhao, résidence du beau-frère qui l'avait appelée vers lui? Dans la situation nouvelle que sa fortune devait donner à madame de Montfort , ne préférerait-elle pas retourner en France par l'occasion la plus prochaine, et même profiter de l'offre
du commandant du brick? Car avec Fobligeance hospitalière des Anglais envers quiconque leur est recommandé, le capitaine avait mis son navire à la disposition de Montfort pour le conduire à Démérary» où il devait relâcher en quittant le Para. Là, il trouverait facilement un navire en partance pour TEurope. Montfort n'avait ni refusé ni accepté ; il attendait la résolution de Clémence. Tout entier à son amour» oublieux désormais de ses projets nomades, peu lui importait de retourner en France ou de voyager dans TAmérique du Sud , pourvu qu'il restât avec elle. Mais il fallait prendre une résolution dans la journée même, afin de rendre réponse au commandant, qui devait partir au bout de trois jours, ou de louer une maison à terre pour s'y installer provisoirement. De toute manière , et il savait à cet égard que la pensée de madame Cemy était conforme à la sienne, il ne voulait séjourner dans le Para que le temps nécessaire à l'attente d'un bâtiment.
Il posa ces ^nestions à Clémence. Elle réfléchit quelques , secondes. Mais , tout à coup , comme incertaine entre des résolutions contraires, elle lui dit :
— Ëcoutez-moi, Henri, je n'ai au monde que ma fille et vous. Tant que j'ai lutté contre rafîeclion qui m'entraînait vers vous, et, je puis vous le dire maintenant, il y a longtemps que je lutte, j'ai gardé devant vous le secret de ma détresse ; j'aurais craint de faire appel à vos généreux penchants. Aujourd'hui, je puis tout vous dire ; ne pouvant plus vivre en France, j'allais vivre au Brésil. Vous l'avez désiré, Dieu l'a voulu sans doute, dans quelques jours, quand vous voudre^J ma^i® ^^ s'associer à la vôtre. Partout où vous irez, j'irai uptxr^^^^ ^^^^ ^^^^' ^® pr^^^^® la France ; mais je suis ^' \if è^û • ^^^ Vintérôt de ma
fille, je devrais voir à Maranhao .Fonde de mon enfant. Malgré cela, décidez toute chose comme vous l'entendrez, mon ami ; je vous aime assez pour aimer vos désirs plus que les miens.
— Eh bien , lui dit-il, je vais d'abord voir M. Sharp et savoir quelles sont ses résolutions. SI la Caroline ne reste ici que quelques jours et repart pour Maranhao, nous repartirons avec elle; sinon, nous aviserons. Quoi qu'il arrive, puisque vous me laissez le maître, Clémence , j'irai dès aujourd'hui trouver un prêtre brésilien. La vie est courte et la France est bien loin .
Le midshipman de quart le fit conduire à bord de la Caroline. M. Merry y était déjà, et s'occupait avec le capitaine des moyens d'alléger le bâtiment en vendant la majeure partie de sa cargaison au Para. Montfort s^informa des projets de M. Sharp.
— Le navire fait trop d'eau pour reprendre la mer, dit ce dernier. Je serai forcé de l'abattre en carène, et avant cela de me décharger ; à cause des lenteurs de la douane, des difficultés à trouver des ouvriers , il me faudra deux mois pour tout cela. Je suis donc forcé de vous rendre votre liberté ; et si vous l'exigez, je payerai votre passage jusqu'à Maranhao sur le premier navire en partance.
— • Écoutez, dit M. Merry, laissez-moi faire quant à la douane. Avec deux cent mille reis (600 fr.), je me charge d'arranger tout. Pour les réparations , allez trouver le brick anglais ; le commandant vous prêtera ses hommes. Demain vous pouvez être échoué , déchargé et en pleine réparation; avant quinze jours vous serez reparti.
— S'il en est ainsi, reprit Montfort, madame Cerny et moi nous redeviendrons vos passagers.
C'est entendu, dit M. Merry ; je vous installerai à terre
aujourd'hui même. Nous visiterons la ville , et surtout les Engenhes des environs. C'est là qu'on trouve la véritable vie du Brésil. Dans deux jours, M. Sharp saura ce qu'il peut vous promettre, et alors il sera temps d'aviser.
Montfort consentit, et profitant des offres de H. Herry, pria le négociant de louer deux maisons : une pour Clémence et sa fille, l'autre pour Paul et lui ; puis d'engager deux ou trois nègres et négresses pour les servir pendant ce temps.
— Venez avec moi par la ville , reprit le négociant. Il est sept heures à peine : à huit heures , nous aurons vu tout ce qu'on peut louer, et, tant bien que mal, vous pouvez être installés avant midi. Pour quelques piastres, un Paraense louerait sa chambre et dormirait dans la rue. En route, je réglerai l'affaire de la douane, et nous saurons de suite si le navire pourra repartir d'ici à quelques jours.
Montfort et son obligeant cicérone débarquèrent en face de la douane.
Un Brésilien de tournure assez distinguée se promenait sur le rivage en fumant. C'était un homme de quarante à cinquante ans , bien tenu , gracieux de visage et à l'apparence européenne.
— Voici précisément mon homme , dit le Marseillais en désignant le promeneur à son compatriote. Faites comme si vous n'entendiez pas un mot de portugais et écoutez ; cela vous donnera une idée des mœurs du pays.
— Comment va votre seigneurie ce matin ? dit le Marseillais au Brésilien. Qu'avonc^BOUS fait cette nuit à la maison de jeu ?
— J'ai perdu deux cor^^ aoO h.)- ^^W^ ^^^ ^® ^^^ sorier provincial a pris^^ ^^(6^ 4'ècarlè de cet Européen
qui jouait si bien, il gagne toujours. Quels sont ces étrangers?
— Deux compatriotes qui n'entendent pas le portugais et auxquels je sers de cicérone.
— Ah I ah I les prisonniers d'hier, peut-être. Je suis bien aise de les voir en liberté. A propos, le chef de police a fait ces jours derniers une affaire d*or ; il a confisqué pour vingt contos de billets faux apportés ici par le dernier navire qui vient de Portugal ; ils sont déjà tous écoulés par la ville. On disait au club cette nuit qu'il venait de faire passer le dernier à la caisse provinciale. Ce docteur a un bonheur insolent depuis le retour du président. Qu'y a-t-il à bord de votre navire ?
— Beaucoup de bijouteries, des étoffes, des articles de Paris, et puis des vins, des armes. Mais le commerce ue va pas, et le capitaine a presque envie de repartir pour Maranhao sans rien laisser ici. Je Ten dissuade : aidez-le donc à vendre sa cargaison. Il a de jolies choses et donnerait bien deux cent mille reis (600 fr.) si le navire de la douane et les douaniers voulaient dormir seulement pendant la nuit suivante. >
— Cela peut se faire. Venez me voir avec l'argent, ce soir avant la nuit. Je donnerai des ordres. Hais dites-lai qu'il me réserve deux ou trois bracelets en or à la dernière mode. J'enverrai cela à Michaëla. Elle me fait tourner la tête, avec sa passion pour les bracelets de France.
— Vous aimez donc toujours la belle mamaluca ?
— Penh !... je l'ai vue si jeune ! Aussi quelle Idée ma mère a-t-elle eue de l'affranchir avant de mourir I parce qu'elle ressemblait à mon père ? comme si cela était un motif.
— Pourquoi ne la reprenez-vous pas ? Sa mère est en-
core votre esclave. Avec un cooto ou deux une foisdonnés, il serait facile d'anéantir raffrancbissement.
— Ah I je le voudrais bien. Je gagnerais par an cinq à six contos au moins qu'elle me coûte. Mais elle a fait par la ville tant d'étalage de sa liberté que je ne trouverais personne pour l'arrêter. Michaëla est rusée. Ah I envoyez donc aussi un beau bracelet à la senhora Alfandega. Je donne un grand bal après-demain , et je veux que ma femme ait plus de diamants que toutes ses invitées. Si vos compatriotes dansent, amenez-les ; ils n'ont pas besoin de savoir le portugais pour nous montrer les dernières danses françaises. Ne m'oubliez pas, mon cher Merry.
Et saluant assez légèrement les deux Européens, le Brésilien dirigea ses pas vers la porte principale de la douane.
— Quel est ce monsieur? dit Montfort.
— Sa seigneurie le senhor Alfandega, le directeur suprême de la douane. Vous le voyez, l'affaire est arrangée; le hasard nous a servis. Cette nuit même, et avec le propre chaland dé la douane , je débarquerai en contrebande la moitié de la cargaison de la Caroline. Le père Sharp en sera pour cinq ou six bracelets en demi- fin et six cents francs , ce qui est plus cher. Mais allons visiter des maisons. Dans une heure, il fera du soleif à ne voir dehors que de nouveaux débarqués.
M. Merry prit une rue assez étroite, bordée d'uft côté par la douane et l'église qui lui est adossée, et de l'autre par des lojas de marchands portugais, remplies de poisson salé, d'instruments de pêche, de perroquets et de singes vivants ; puis, entrant dans la principale rue de la ville, vaste route pavée par places itiëgales de grosses pierres plus inégales encore, mai^Vv^^dèe de belles maisons blan-
Ghes, en pierres, il s'arrêta à la porte de Tune d'elles. Des deux côtés de la rue, de grands magasins ouverts, encombrés de marchandises européennes, s'étalaient aux rez-de-chaussée des maisons. *
Des capresses, des mulâtresses, des mamalucas au teint jaune comme de For, la tête et les pieds nus, les unes en jupe de soie, les autres en robe d'indienne, selon leur beauté, passaient lentement par la rue, s'arrêtant aux magasins, marchandant des étoffes, des dentelles, des bijoux. Des nègres allaient portant ou rapportant pour le port des ballots de marchandises ou de cacao ou de café.
Un blanc, étranger le plus souvent, passait rapide en rasant les murs, afin d'éviter le soleil. Quelques négresses, tenant à hauteur de tête et à mains renversées comme des cariatides, des morceaux de viande et de poisson salé, ou des tasses pleines de tafia, d'assaï, de café, etc., revenaient de faire pour leurs maîtres la provision du jour, marchant à pas lents, stationnant partout, comme des cuisinières revenant du viarché. Des troupes d'enfants de toute couleur et de tout âge rôdaient sans but; quelques chiens maigres erraient de case en case cherchant pâture. Ni voitures, ni charrettes, ni chevaux. Par intervalles, une chaise à porteurs ou un hamac portés par des nègres conduisaient une blanche d'un magasin à l'autre.
Telle, la rue principale de Bélem s'offrit aux yeux des Européens, animée d'ailleurs, étrange, et déjà ruisselante de soleil et de chaleur équatoriale.
La porte fut enfin ouverte par une négresse nue jusqu'à la ceinture, et les Français pénétrèrent successivement dans un vestibule, puis dans deux salles teintes en bleu ou en jaune dans le bas, en blanc dans le haut, avec des carreaux pour plancher. Toutes les fenêtres étaient fer-
mëes par des guichets à tabatière où des persiennes : à la clarté douteuse qu'elles laissaient pénétrer dans la maison, on distinguait vaguement quelques pauvres meubles en canne et des tables avec des flambeaux ensevelis dans leurs hautes vitrines : puis partout des hamacs accrochés à des anneaux fichés dans la muraille, traversaient la salle d'un mur à l'autre; car toutes les maisons de Bélem sont ainsi faites et meublées, depuis le palais présidentiel jusqu'à la demeure du sim{île commis.
Un homme à peine vêtu fumait dans l'un de ces hamacs. C'était le maître de la case, un des employés, amanmnse^ des bureaux du président. M. Merry lui annonça que ses amis désiraient louer une maison toute meublée pour quinze jours.
Le Brésilien s'inclina, montra aux étrangers trois pièces nouvelles, pleines de femmes blanches aux cheveux en désordre, d'enfants, de négresses oisives et dé vêtements divers étendus sur des cordes.
M. Merry traita du prix, qui fut fixé à cent francs pour quinze jours.
— Le seigneur peut-il louer aussi des esclaves à mon conipalriote? ajouta-t-il.
— Combien en faut-il? on peut voir.
— Deux négresses et un nègre, reprit M. Merry en interrogeant Montfort du regard.
— J'enverrai les miens, dit le Brésilien. Mais les esclaves sont chers; je veux par jour mille reis (3 fr.) pour le nègre, et cinq cents reis pour chaque négresse.
Montfort fit un signe d'^ gggtitiïûent.
— Les Français dési^.^ hab^^^^ *® ^^^^^ ^'^^^ ^ ^^^^ ques heures. Est-ce po-, ^^ ^ ^uM. Merry.
— • C'est bon, reprit le Brésilien. A midi, il n'y aura plos dans la case que les esclaves de louage.
Les Européens partirent reconduits par le propriétaire de la maison, qui en route s'informa auprès d'eux du prix des pianos et du nom de la romance en vogue à Paris.
— Je possède un piano, et ma filje sait jouer la contredanse, dit-il en se redressant avec orgueil.
— Mais où va vivre toute cette famille pendant ces quinze jours? dit Montfort à M. Merry, aussitôt que leur hôte les eut quittés.
— Cela est bien simple : ils possèdent à une marée oa deux de la ville un sitio, c'est-à-dire une espèce de carbet ouvert à tous les vents. Le mari va demander un congé de quelques jours à son chef, et toute la famille ira vivre au carbet. Avec vos cent francs on achètera des bottes vernies et une jupe de soie ; puis, quand vous serez parti, ils retourneront à leur case avec leurs esclaves et leur pauvre vie, tout en déblatérant contre les étrangers qui viennent prendre jusqu'à leurs maisons.
Vous venez de voir dans la personne de cet homme le spécimen de la plupart des Brésiliens du Para. Dans l'intérieur du pays, c'est autre chose; nous verrons cela quelque jour. Mais ici tous sont, d'une façon ou de l'autre, employés du gouvernement. Ils gagnent, à ne rien faire ou à peu près, douze ou quinze cents francs. Fils de Portugais qui ont amassé une petite fortune en vendant à fausse mesure du tafia et du poisson salé dans les lojas de la province, ils ont hérité de leurs pères d'une maison, d'un sitio et de deux ou trois esclaves. Plus ils sont riches par eux-mêmes, plus le gouvernement leur accorde un emploi élevé, qui varie de neuf cents à six mille francs : la femme fabrique des pâtisseries de maïs, ou des bonbons, des
dolceSf que les esclaves vendent par la ville. A Taide de ces petits profits et de la place du mari, ils vont menant une vie matérielle misérable : mangeant de la farine et . du poisson salé comme leurs nègres, buvant de Teau ; chez eux à peine couverts de vêtements incertains, mais dehors vêtus à la dernière mode de Paris; dormant le jour, le soir faisant de la musique. Chaque année ils s'endettent quelque peu, vendent un meuble ou un esclaye, et végètent ainsi, laissant couler jour à jour, de leurs mains endormies, la fortune de leurs pères. Il n'y a qu'un seul Brésilien ici, un seulj qui daigne faire des affaires, et à peine en pourrait-on compter trois ou quatre exerçant une autre profession que celle d'employé. Il y en a quelquesuns qui vivent exclusivement de leur revenu, mais fort peu. Tout le commerce, et il est très-çonsidérable, est aux mains des étrangers et des Portugais de naissance.
En écoutant les observations de M. Merry, Montfort se dirigeait vers le port , afin de retourner au navire anglais diercher Clémence et sa fille. M. Merry n'avait pas voulu chercher une autre maison pour le jeune homme. — Ma case est très-grande, avait-il dit ; je vous donnerai un appartement où vous serez aussi bien que cela est possible avec votre ami Paul. — Le jeune homme avait accepté. Gémence et sa fille seraient installées convenablement ; le reste lui importait peu. Mais , tout en avançant sur le rivage, il était agité par une pensée qu'il n'osait exprimer. Cependant il prit courage en vue du navire anglais, qui dessinait ses fins agrès au milieu des bâtiments de commerce de la rade, et, se tournant brusquement vers le Marseillais :
— Avez- vous été aij^^ ^^x en votre vie, mon chçr hôte ? ^
— Oui , dit M. Merry .
— Eb bien ^ vous avez passé par les impatiences des amoureux ; vous comprendrez les miennes, et en même temps mes ignorances européennes. Je suis' fiancé d'hier, et ne veux pas attendre jusqu'en France pour contracter une union qui est toute ma vie. Gomme il n'y a pas de consul ici , nous devons nous marier selon la loi brésilienne. Quelles sont les formalités à remplir ? tout peut-il être terminé en quinze jours? La demande est bizarre; mais, puisque vous avez aimé, vous m'excuserez.
— Très-bien, dit M. Merry. Mes cheveux n'ont pas toujours été blancs. Ce sont les prêtres brésiliens qui seuls marient. Sans argent, c'est long et plein de formalités; avec de l'argent on peut être marié en vingt-quatre heures, et, le pire, marié pour toujours. Vous riez ; mais en ma qualité de célibataire endurci, je ne peux pas faire l'éloge du mariage. ^
— Eh bien, je suis libre et j'ai de l'argent. Voulez-vous me conduire auprès d'un prêtre ?
— Volontiers , quoique je n'aime pas à conduire un homme à sa perte , mais vous savez ce que vous faites ; seulement , je vous préviens qu'une fois en France , cela est aussi sérieux que si le maire de votre arrondissement et votre curé réunis avaient accompli toutes nos formalités européennes.
— J'y compte, et c'est ce que je veux, mon cher hôte.
— Vous le voulez absolument? Le curé de l'église principale du Para est malade , mais il est remplacé par un de mes amis, vicaire de la ville d'à B...., le padre o Paï, comme je le nomme. Ce padre est mon ami. Vous voyez d'ici sa demeure. Entrons.
J^es deux Européens se dirigèrent vers une maison
de pauvre apparence, située sur la pUce de la Mercës, en face de Téglise. A la porte, M. Merry frappa les trois battements d'usage, qui sont le « Sésame, ouvre-toi » des portes brésiliennçs. Une mulâtresse jeune et jolie vint ouvrir elle-même.
— Paï d'à senhora est-il à la case ? dit le Marseillais.
— Si, senhor ; il fume dans son bamac.
Et sans plus de paroles, elle introduisit les étrangers dans une pièce sombre, au milieu de laquelle un gros homme à figure ouverte et joyeuse se berçait, en chassant par bouffées les fumées de sa cigarette.
— Viva padre ! dit le Brésilien. J'amène à votre seigneurie un ricbe Français qui veut se marier.
— Le padre vit de l'autel, dit le curé en salusmt l'étranger et tendant la main à M. Merry.
Puis il fit asseoir les visiteurs et adressa à Montfort quelques questions amicales sur sa santé, son âge, et l'époque à laquelle il voulait fixer la cérémonie.
— Le plus tôt qu'il sera possible à votre seigneurie, dit Montfort.
Mais le padre se leva, disant qu'il était épuisé de travail et d'affaires, occupé des soins de son ministère, puis de son commerce et d'une livraison considérable de poisson salé qu'il devait faire à la garnison du Para. — Les formalités sont longues, ajouta-t-il, et je ne puis fixer le mariage avant un mois.
— Allons, allons] padre païl di^ ^^ Marseillais, mon ami le comte de Montfort (et -i app^y^ ^^^ ^® ^'^^®) ^^^ ^^ tourtereau frémissant d'art^^ . U veut se ûiarier de suite. n ne dira rien à l'évéqae, ç. ^[ ' ^^ connaît pas. Pour Ta-
rnoor de moi , il faaf terminer cela en huit jours, antre* ment il ira trouver le cnré da Trinidade» et son argent sera le bienvenu chez lui.
Mais» caprice ou marchandage , le curé se récria, parlant des publications, des formalités nécessaires, des papiers à consulter.
H. Herry lui coupa la parole en disant :
' — Écoutez-moi, padre Paï! votre fille est grande; il fout la vendre couune l'autre. Mon ami est riche ; il a besoin d'une belle mulâtresse pour servir la comtesse sa femme, il l'achètera^ et tout sera dit.
Le padre parut hésiter, n regarda Hontfort, et finit par lui dire :
— senhor coude achètera véritablement la filha?
— Certainement, reprit M. Merry. Je vous le promets.
— Eh bien, dit le padre, je transgresse un peu mes devoirs de curé. Mais vous êtes Français ; j'aime les Français. Vous êtes l'ami de l'ami Merry. Apportez-moi vos papiers. Nous ferons les publications nécessaires dans la huitaine, et de dimanche en huit, je vous marierai.
La filha est une bonne mulâtresse, qui sait repasser et coiffer. Elle sera l'amie de la comtesse et la vôtre. Vous lui donnerez sa liberté sous la condition de vous servir toute votre vie; elle vous suivra en France : comme elle est jolie, tût ou tard je serai bien quelque peu votre faUier in latD^ comme disent les Anglais : pour Tamour d'elle, vous m'enverrez de temps en temps un panier de Champagne. Vous avez ma parole. Revenez ce soir avec votre fiancée et vos papiers.
Après quelques phrases amicales, échangées en portu- |;ais semé de français, les Européens se levèrent et prirent
congé do padre, qui les conduisit jnsqa'-à la porte et s'empressa de retourner dans son hamac.
A peine dans la rue, Hontfort dit à son guide :
— Veuillez m'expliquer ce que vous avez dit à ce padre, car je n'ai pas compris k moitié de votre conversation.
— Je le pense bien, dit H. Merrj. n y a des abîmes entre notre clergé d'Europe et le clergé de ce pays. L'un est aussi vertueux, aussi détaché des choses de ce monde, que l'aDtre est occupé des joies et des biens de la terre. De son prppre aven, au va et an su de toute la ville, le pa.dre que vous venez de voir a, d'une mulâtresse qui habite avec lui, deux filles. Par leur mère esclave, ces deux filles sont esclaves aussi. L'année dernière, il a vendu l'une il un Portugais pour sept cent mille reis (2,100 fr.]. Il veut vendre l'aulre, mais il ne trouve pas d'acheteur; vous voulez être marié de suite; soyez cet acheteur. Vous débourserez deux mille cent francs, comme le Portugais. Si vous eies assez riche pour affranchir votre esclave, vous le ferez, et ce sera une bonne action, qui portera bonheur à votre mariage, comme disaient de mon temps les pauvresses de France. Sinon, vous en trouverez quinze à seize cenU francs à Haranhao. Votre mariage vous coûtera trente louis ; mais tout sera terminé en huit jours, et pendant votre passage au Brésil, vous aurez une esclave qui servira trte-bien \^ coïE^Vesse.
— C'est une histoire ija youVte monie, dit MoQtîort. Tout cela est impossible.
— Si possible, que le ,, ,niïn,u de toute la w,lle ait pa^, et que, si vous p. '^ . ,gt '^^ ^^05. tfe!»tA\iV\ons, vous
. . <^\ ^ ». . ^iP l'A* ' .. . 1-. ~,i.\a11lW
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ici. Mon padre Paï est bon homme : de plus, il est brave, et c'est le seul homme de ce pays qui se soit battu en duel. Vous allez dire encore que je fais à plaisir une histoire marseillaise. Mais je vous dirai les nomsy les ddtesy la vUle; et si jamais quelqu'un refuse de vous croirci je vous autorise à les citer.
En... une haine mortelle existait entre le curé que vous venez de voir et le chef de police de sa ville. On m'a dit» je ne l'afQrme pas, que le feu de haine qui les divisait, provenait d'une étincelle d'amour. Le padre avait un jour quitté sa curci comme Paris quitta la Grèce, et le chef de policfé n'avait retrouvé qu'à Troie son Hélène perdue. Quoi qu'il en soit, égaux en richesse, en influence locale, en clients, les deux autorités, religieuse et laïque, se faisaient à coups de procès une guerre acharnée. C'est la coutume du pays.
Un jour, les deux adversaires se rencontrent chez le juge de paix, où les conduisait tous deux un incident de leurs querelles incessantes ; ils s'abordent la colère dans les yeux, l'injure à la bouche. La dispute s'échauSe, les menaces se croisent, les deux plaideurs se montrent les poings. Enfin, à bout de fureur, le curé s'écrie :
— Il faut en finir, et aujourd'hui même. Vous abusez de la robe que je porte, pour m'injurier sans cesse. Peu m'importe ma robe 1 battons-nous.
-^ Volontiers, dit le chef de poUce, et tout de suite.
Alors, dans le prétoire même du juge de paix, et en dépit d^ ses prières, chacun des deux combattants retire habit ou soutane, brise une des chaises de la salle d'audience, et s'emparant à la h&te du plus gros des pieds du meuble brisé, fond sur son ennemi le b&ton à la main. On fi, ^rit bien des pages sur des combats moins acharnés. La
balaille, dil-on, dara plas de dii minutes, et, comme un assaut de Ijoie anglaise, eUe eut cinq ou sii leprlses. A chacune d'elles, le curé disait :
— Eu avez-vons assez, M...?
— Non. Et vous, curé?
— Non. Alors continuons. Et le comtat recommençait, et des deux cétés les horions pleuvaicnt comme grêle.
On n'a jamais pu savoir lequel des deui ennemis aurait remporté la victoire, et si le combat n'aurait pas Uni par la mort de l'un d'eux. Mais le juge de paix, i bout de prières et d horreur, en vojant ainsi violer le sanctuaire des lois, sortit dans la rue ot appela au secours.
Toutefois, comme le chef de plicc et le curé étaient les deux personnages les plus importants de la ville, l'hODorable magistrat n'osait pas appeler à voix haute, et se oorniit à dire à demi-volx : , Au secoursl au secours I on se bail . La me était déserte; la voix faible du plalgnanl a allait même pas jusqu'à la maison voisine. Personne ne venait. Mais par malheur vint à passer un cadet brésilien. Il entendit et entra. Avec l'aide du juge de paix, forcé désormais d'intervenir, il réussit à grand'peine à séparer les combattants. Le chef de police, qui est un grand homme chauve, avait le crine martelé de coups; le cnrè avait un coté de la face déchiré, et ses épaules ètaienl meurtries. Les deux ennemis rega„j,f|,nt isolément leurs domi-
jours. Je u«,pn„a„^ '<Hj ^.^^.^.i^^^t^y,^
telle boxe enjM/e V^eS|°,5„w*\a\.»!>edesde»x adversaire,, l'.r», ^ «^ ^ <*> * »* ,vte V«^ »**°''^
reilsi, te cm(mm.\ lû'^^e^ ^ ^ *",". ..vi.\ise
avait coutume de lancer contre ses ennemis pendant le moyen âge. Il exœmmunia le chef de police. Ce dernier expédient lui réussit complètement; et un jour» au moment où ce magistrat .arrivait dans une bourgade isolée, sur les bords du fleuve, il fut accueilli par une grêle de pierres. Les enfants tout d'abord, puis les femmes, et enfin toute la bourgade le poursuivirent jusqu'à son canot en criant :
— A l'excommunié I à l'excommunié!
Meurtri, à demi mort de frayeur et de blessures, il réussit à grand'peine à échapper aux fidèles. Il revint à la ville de la B... de toute la vitesse de ses rameurs, et avant même de regagner son domicile, il entra chez le curé; là, lui montrant ses habits qui portaient encore les traces des pierres reçues :
— Padre, .lui dit-il, cela n'est pas de loyale guerre. Battons-nous de nouveau, si vous voulez ; mais je vais à la messe, vous ne deviez pas m'excommunier.
Je vous l'ai dit en commençant, mon ami le padre n'est pas méchant. Le raisonnement de son catholique ennemi le toucha.
— Vous avez raison, lui dit-il. Eh bien, j'en ai assez de mes querelles avec vous. Je vous ai fait lapider, et vous êtes venu vous plaindre à moi contre moi; voulez-yons être ^is?
— Volontiers, dit le chef de police; je n'ai pas de rancune contre tous. Mais vous ne deviez pas lancer cetje excommunication.
— Je la lèverai aujourd'hui, dit le curé.
Et pour prouver sa nouvelle résolution aux yeux de ses paroissiens, il sortit le jour même par les rues en donnant le bras à son exconununié. Depuis ce moment, presque
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il se fût laissé couper par morceaux avant de renier la foi catholique. A ses heures de détresse» il entrait dans une église, aux soirs où il n'y avait personne, et prfcit du fond du cœur, à sa manière. Un jour, dans un danger, il avait fait un vœu — coûteux, — et il Tavait tenu religieusement. Quant à sa vie, il marchait ici-bas, respectant partout la bonté d'abord,
. Car c^est le fond des natures angoites.
puis l'âge, le malheur et l'intelligence ; fidèle à ses amis comme à ses ennemis; fidèle à sa parole jusqu'à mourir; aimant sa liberté jusqu'à la misère, la vérité jusqu'au danger, l'équité jusqu'à la passion, et, pour le reste, dédaignant l'opinion des hommes.
Frappé au cœur dès le début de sa jeunesse, pour oublier, il avait pris la vie commune des jeunes hommes de notre siècle, se prêtant sans se donner : c'est-à-dire que pendaqt les dix années de son printemps envolé, il avait largement promené sa vie de jeune homme à travers des amours de passage : sans se cacher, du moins quant à lui, parce qu'il était libre de lui-même : sans remords, parce qu'en somme, il n'avait jamais trompé personne, séduit de jeune fille, faussé sa parole.
Mais en même temps il était de ceux qui regardent le mariage comme un lien sacré, qu'il faut ne prendre pas, ou prendre par amour, non par calcul ou par ennui, et puis respecter, comme on respecte son honneur. Or ce padre chargé de vices lui parut indigne de bénir son mariage.
— Non, se disait-il, non. Ce serait un blasphème, blasphème de religion, blasphème d*amour, que faire sacrer noire union par les mains de ce prêtre. J'attendrai plu-
tdt jnsqn'à Haranhao, et, s'il le faut, jnsqn'en France. Clémence comprendra cela.
Et, absorbé dans ses pensées, il marchait sur la grève à pas oublieux, lorsque M. Merry lui frappa sur l'épaule eu disant :
— Eh bien, monsieur l'amoureux, nous rêvons donc à l'épousée, que nous n'avons pas vu arriver mon canot et votre serviteur?
— Non, dit Montfort rappelé brusquement à lui-même ; an contraire. Je ne me marie plus, ici do moins.
— Ah I ahl dit le Marseillais d'un regard et d'un accent railleurs, nous avons donc vu passer quelque rouge Indienne avec ses belles épaules? l'envie de cueillir un coquelicot du chemin, nous a fait renoncer à l'amour légitime.
— Oh I fit le jeune homme en souriant avec une moue dédaigneuse, les coquelicots sont sans durée comme sans parfum; et puis, fleurs de route, elles sont à tous, je ne les aime plus. Non, j'ai peur de votre padre : il est trop de ce monde. En nous unissant, il nons excommunienut peut-être, et ses mains de trafiquant ne sont pas assez pures pour bénir. N'en connaissez-vous pas un autre?
— Mon cher comte, si l'évéque était ici, je vous conduirais chez lui; car monseigneur du Para est un s^nt homme, le vrai pasteur de ses ouailles. A le connaître, on dirait un évêqne de France égaré dans l'Amérique du Sud, Il est en voyage panai lot \ftàVcns àe VVnlferieuT qu'il va visiter chaque année, h. t^ gçs 4es iangets el des privations sans nombre. Hajs ^^'' ^ tfem\sçUve je ne connais que ce juste. Quant ^Vt ^^t&, îwwl'um eoruir»- <19grawtum est nimis, dW ,^V ^ ^^, e\, ^iût \es sainet
h«^ A . 1. o :- M- \ , ^ uS V ., ^ ap, mon
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padre à cause de ses mœurs, vous ne vous marierez pas dans ce pays.
— Alors, j'attendrai, reprit Montfort
Cependant le canot du Marseillais était arrivé contre le brick; le jeune homme y monta, tandis que M. Herry poursuivait sa route jusqu'à là Caroline^ afin d'avertir M. Sharp de tout préparer pour la contrebande de la nuit suivante.
Paul et Henriette étaient sur le pont du navire avec les officiers anglais. Madame Cerny était en bas, dans l'appartement que le commandant avait mis à sa disposition.
Montfort descendit; les tapis du salon du commandant anglais étouffaient le bruit de ses pas. Il entra sans être entendu. Elle était seule et brodait. Il vint lentement s'agenouiller à ses pieds en lui prenant les mains :
— Voulez-vous me pardonner ce que je vais vous dire?
— Vous allez donc être bien coupable, mon ami, que vous vous mettez à genoux d'avance?
«— Oui et non, répondit-il. Oui, car je viens vous demander de différer. notre union. Non, car je vais vous dire pourquoi.
Et il raconta à madame Cerny tout ce que le Marseillais avait dit du padre.
— Vous êtes bien vraiment l'élu de mon cœur, Henri, lui dit-elle. Je ne vous pardonne pas, je vous remercie ; yous m'aimez comme je vous aime, — saintement.
Mais, à ce mot, une tristesse passa dans les yeux du jeune homme, et voila son regard un instant.
Elle s'en aperçut ; car une femme qui aime voit tout.
— Henri, âme inquiète, qu'avez-vous encore? dit-elle. A quoi pensez-vous? à l'avenir ou au passé?
— Je pense que je ne veux pas de ce prêtre, parce que
ses mains ne sont pas assez pures, comme si les miennes l'étaient pour approctier de vous, qui toujours avez vécu chaste jeune fille ou sainte femme. Je pense à mon passé de jeune homme.
— On dirait que vous aimez le malheur, Henri, et que votre âme ici-bas est en qtiéte de tristesses. Puisque je vous aime comme vous Stes, oubliez-le, votre passé! Le cœur ne se fane pas, il ne vieillit pas, il ne s'éleint pas. n est comme la nature ; quand il sommeille, c'est pour renaître, et ceux qui ont du cœur le gardent jusqu'à la mort. Mais, comme la nature aussi, il se prête sans se donner, et après moi, vous en aimerez tine antre, Henri!
Ainsi, au moment même de leur plus vit amour, au" sein du plus grand bonheur de ce monde, l'affection partagée, l'un et l'autre ternissaient leur présent par des souvenirs ou des craintes, oubliaient leurs joies pour se pencher sur deux abîmes, le passé et l'avenir I Ah I l'àme humaineT c'est VituaHabilit unda l
Cependant (out était (^ la Caroline. M. Sham ^ ^T\.
temps. Les bateaux du bord et quelques montaries arrivant de terre les emmenèrent bientôt Ils partirent comme des oiseaux dont on ouvre la volière, ceux qui devaient revenir à bord, comme les autres. Les uns se dirent au revoir; les autres, adieu pour toujours. Chacun, en quittant ses compagnons, fit ses phrases et ses offres de services, qu'il oublia avant môme de toucher le rivage; et bientôt il ne resta plus sur le navire que le capitaine, M. Merry et Téquipage. Comme il n'y a pas d*hôlels an Para, les uns furent demander, asile à des correspondants ; les autres, à des logeurs portugais, et avant la fin du jour tous ces hommes, qui depuis des mois entiers vivaient d'une vie commune, se trouvèrent dispersés, indifférents les uns aux autres, et la plupart séparés pour jamais.
M. Sharp se fit bientôt transporter à bord du brick anglais, afin de demander au commandant des matelots pour le lendemain. Les navires de guerre, même de nation à nation , refusent rarement ce service aux bâtiments de commerce : le commandant lui promit vingt hommes; le jour môme la Caroline déposa pour la forme quelques ballots à la douane : pendant la nuit elle débarqua en contrebande la presque totalité de ses marchandises. Le lendemain, avec Taide des Anglais et de son équipage, elle s'échouait sur une espèce de bassin de carénage creusé par la nature sur le côté de la ville, où les navires vont se réparer comme ils peuvent.
Ainsi que l'avait prévu M. Merry, M. Sharp avait l'espoir d'être prêt à partir avant quinze jours ; son fret de retour l'attendait à Maranhao, il devait séjourner quelques semaines au moins devant cette ville, et, de là, partir pour France. Madame Cerny aimait M. Sharp, et même
vend de meubles que sur commande. En dépit de ses recherches, il ne trouva que trois chaises américaines à bascales , des rebuts de New-York, valant un dollar, qu'il paya trente francs, et que le marchand ne lui cMa qu'en se faisant prier, el seulement pour servir un Français ! car là-bas les rôles sont renversés; ce n'est pas, comme en Europe, l'acheteur qui oblige le marchand en choisissant son magasin : non; il faut supplier pour qu'on vous vende ; tous les objets coûtent trois fois les prix d'Europe ; la plupart sont avariés ou vieillis, et cependant le vendeur se meut à peine ; à peine il daigne répondre , et s'il consent à vendre, c'est toujours pour obliger son client ! Le Para , c'est le paradis des boutiquiers.
Longtemps avant la tombée de la nuit, madame Gemy était installée dans sa nouvelle et passagère 4emeure. Le soir même, grâce à cette merveilleuse aptitude qu'ont les femmes pour s'assimiler toute chose, le luxe comme les privations, elle offrait le thé aux officiers du brick, et recevait quelques Brésiliens amenés par H. Merry.
Tandis que les Européens s'occupaient ainsi de lear installation provisoire, toute la ville était en rumeur. Le ban et Tarrière-ban des troupes et de la garde nationale étaient convoqués pour le lendemain. L'aréopage provincial avait décidé que, pour montrer aux Anglais la résistance qu'on aurait pu faire, il y aurait grande revae des trois mille hommes de la garnison ; car, à la suite de la révolution récemment apaisée, on avait fait venir deux mille hommes des provinces du sud, pour renforcer fe contingent provincial du Para.
En effet, dès le lendemain matin, le Champ de Mars de la ville, la place de la Poudre y se remplit de troupes. Après s'être fait attendre environ deux heuresi Son Sxçel-
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dres du commandant des armes, et les soldats, moins encore des ordre/s des offlciers, ce qui amena confusion dans les inanœuvres et confusion dans les rangs ; que irois compagnies se heurtèrent comme dans un assaut, entraînées par des ordres contraires; qu'au moment où les coups de feu commencèrent, Son Excellence fut emportée par son cheval en dehors de la place et ne reparut plus ; que les fusils ne partaient qu'au deuxième ou troisième tiré; que les feu^ de peloton ressemblaient aux feu de file; enfin» qu'après la revue on vit passer environ trente soldats blesses par leurs camarades, et surtout par les fusils qui avaient éclaté dans leurs mains. Mais toutes ces choses étaient peut-être dans les nécessités de la revue, et iata-» lement incomprises par des hommes d'Europe? comme le dit un des aides de camp de l'Excellence au commandant anglais et à ses amis.
— Si vous étiez militaires, messieurs, vous seriez dans un enthousiasme véritable, au point de prendre part wx manœuvres ; car les Européens n'entendent rien aux mM^ vements de troupe. J'ai lu les guerres de l'emph^e, et si^ à Waterloo, Napoléon avait su faire manoeuvrer sa garde» il serait encore empereur! J'espère » messieurs, que vous raconterez en Europe la revue que vous venez de voir*
Deux jours après , le lendemain même du départ des ^glais, OQ lisait dans le journal Dicmo d'o Gram^Para :
<i Les savantes manoeuvres ordonnées par Son Es^celleooe le commandant des armes, o illmtrismm senhorf ei€*, fiOB moins que la belliqueuse tenue d( s troupes et de la gar4s nationale, cmt porté la terreur chez* les ofikiers du bride anglais, qui ont mis h la voile des le lendemaiu. Si cette revue avait été faite dès le premier jour, wus ii'aurioDs
aime pen le inonde. Je sais qu'elle y allait rarement à Paris.
— Alors, dit le commandant, je refuse pour vous et pour moi.
Il se tourna vers le chef de la douane :
— Je suis désolé, monsieur, lui dit-il en français. Mais d'autres soins nous retiennent. M. le comte de Montfort et moi, nous vous remercions.
Et. sans s'occuper davantage de Sa Seigneurie désappointée, il donna le bras à Henri et s'éloigna. Mais les paroles dites à Montfort n'avaient pas été perdues pour tous. L'un des aides de camp du président les entendit, et une heure après madame Cerny recevait une mulâtresse qni venait, de la part de la senhora Alfandega, savoir si la dame Franceza daignerait recevoir sa maîtresse avant la fin du jour.
Clémence, étonnée, y consentit, et vers cinq heures elle vit arriver à sa porte un hamac garni de plumes, porté par quatre nègres, et oscillant au (il d'un long bâton omè d'oiseaux peints de couleurs éclatantes.
Une petite jeune femme, blanche, mignonne, gracieuse, avec de grands beaux yeux sans pensée, coiffée de ses cheveux noirs, chargée de bracelets, descendit du hamac et entra chez Clémence. Elle était vêtue comme une* ^ançaise en hiver : châle, robe de soie, -dentelles, mais en cheveux, sans chapeau. Une négresse portait son parasol, et une mulâtresse son mouchoir. Elle entra timide, les yeux baissés, presque tremblante, salua chacun de la tète et en silence-, demanda à madame Cerny si elle parlait portugais , et la pria d'écouter une prière qu'elle venait lui adresser.
L'air triste et candide de la jeune Brésilienne toucha madame Cerny, qui la fit asseoir, et lui dit :
qu'ils donnent des bracelets à des mnlàtresses. Ils nous parlent rarement, et nous laissent chaque nuit pour aller à la maison de jeu. Â leur humeur, sans motif, ils nous envoient vivre tristement au sitio pendant des^ semaines entières. Toujours rious vivons enfermées, recluses, craintives. Notre seule joie est de faire causer nos femmes ; elles nous racontent tout ce qui se passe dans la ville. Je vous supplie, bonne senhorita, faites venir les étrangers : sans cela, je serai grondée, et le seigneur m'accusera de votre absence.
Clémence demeurait silencieuse.
La Brésilienne reprit : — Vous, Françaises, qui êtes heureu^^es, vous ne savez pas comme les jours et les nuits sont longs pour nous. Oh! si je pouvais jamais aller vivre en France, voir votre Paris, vos spectacles, vos fêles, où jes femmes peuvent causer et rire. Tenez , minha senhora, venez demain, vous verrez comme tout est triste pour nous. Venez! je vous aimerai tant. Venez! demain à l'église je dirai en votre nom mon chapelet tout entier; puis quand vous serez repartie, toujours je me souviendrai de vous.
£t la jeune femme pressait la main de Clémence, et sa voix se faisait douce comme la plainte d'une enfant à sa sœur aînée.
Il y a , dans les yeux et la voix d'une femme qui prie, plus d'éloquence que dans tous les gestes prônés par Cicéron lui-même : madame Cerny murmura à demi-voix :
— Pauvre petite ! cela est si peu de chose qu'une heure, et je la rendrai si heureuse !
Puis, se levant, elle ouvrit une porte et appela Montfort.
•^ Henri, lui dit«elle, la femme du directeur de la douane me supplie si vivement d'aller à son bal, que je n'ai pas la
force de refuser. Si vous ne voulez pas y aller, venez refuser pour moi. SI vous consentez , faites » mon ami , que M. Nobleness y vienne avec nous ; il me semble que nous ferons une bonne action.
— Vous savez bien, madame, reprit Montfort, que vos désirs sont des ordres. J'ignore vos motifs , mais je vais raconter votre décision au commandant.
Et rentrant dans la pièce voisine, il redit à TAnglais les paroles de la veuve.
— Du moment où madame Cemy le désire, dit ce dernier, j*irai, et pour que ces dames aient des danseurs européens, ajouta*-t-il en souriant, je donnerai permission à mes officiers.
Clémence entendit ces paroles, et un sourire d'orgueil féminin parut un instant sur ses lèvres. Puis s'adressant à la Brésilienne qui l'attendait en silence :
— Nous irons tous, chère dame, lui dit-elle, et vous pouvez de ma part dire à votre mari que nous irons pour l'amour de vous.
— * Vous êtes bonne comme nossa senhora, reprit la jeune femme ; et dans l'expansion méridionale de sa joie, elle se leva et embrassa madame Cemy.
Puis, sans oser regarder qu'à peine Hontfort, qui était revenu avec l'Anglais, elle sortit précipitamment.
Madame Cemy répéta aux deux jeunes hommes les paroles de la Brésilienne :
*— El les Européennes se plaignent ! dit le commandant en riant. Avouez, madame, que la vie d'Europe est le paradis des femmes.
— Oui, monsieur, reprit Clémence, si vous n'aviez pas inventé les clubs et si Lima n'existait pas : c'est là, dit-on, que les femmes sont vraiment souveraines I
Une conversation demi-railleuse de part et d'antre, s'engagea entre les Européens Jusqu'à l'heure où M. Merry vint chercher ses compatriotes et le capitaine, pour aller dîner chez le consul anglais.
Le commandant présenta Montfort à la femme du consul. C'était une nièce du grand Irlandais : de cet homme dont le nom , symbole de patriotisme religieux et pacifique, traversera les âges, à l'éternel honneur de la justice anglaise.
— Madame, dit-il, permettez-moi de présenter à la nièce d'O'Connell un gentleman catholique et français.
Montfort s'inclina très-bas : il était de ceux que l'envie ne trouble point et qui aiment à saluer la gloire des pères sur le front des enfants.
Le dîner fut français par les mets et la gaieté amicale, anglais par les vins. Les Brésiliens du Para mènent une vie misérable par leur faute; car, là comme partout, avec un peu d'argent et d'habitudes de gentleman , on peut vivre.
Après le repas, dans le fumoir, le consul dit à ses hôtes : — Si je n'avais pas eu rhonneùr de vous avoir à dîner, j'aurais été, par curiosité, passer une nuit étrange. Vous avez ouï parler des mucambos de nègres. C'est ce qu'on nomme, dans nos colonies, des asiles de nègres marrons. Ils sont très-nombreux dans les soUtudes amazoniennes. La révolution qui vient d'être apaisée les a fait augmenter encore , et un mucainbo de nègres s'est formé à une marée de la ville, dans le Capim, affluent du Guama, qui se jette dans l'Aniazone à un quart de lieue d'ici. Il n'est pas nombreux, par suite, peu aguerri, et composé d'esclaves récemment échappés. J'ai été informé ce matin, par un major brésilien que je connais pour venir m'em-
pmnter de fois à autres cinq piastres qu'il ne me rend jamaiSy que cette nuit même une expédition devait partir pour aller détruire ce mucambo. Le plus grand secret a été gardé» parce que» si le bruit avait transpiré, les nègres marrons auraient été prévenus par les esclaves de la ville et surtout par les Portugais.
— Comment y par les Portugais? dit le commandant.
— Oui, les légistes d'ici sont tous Portugais, et comme ces hommes ne connaissent qu'un dieu , le lucre , la plupart d'entre eux font du commerce avec les mucambos. Les nègres marrons qui composent ces asiles cultivent beaucoup ; à époques incertaines, toujours de nuit, quelques-uns d'entre eux descendent la rivière sur les bords de laquelle ils ont leurs habitations, viennent secrètement en ville et vendent leurs denrées aux légistes, contre de la poudre, du plomb, des étoffes, du tafia, etc. Les Portugais les rançonnent et sur les denrées et sur les marchandises. Les nègres, hâtés de repartir, acceptent tout et retournent en hâte à leur asile. Aujourd'hui, le président et mon Brésilien , qui est le chef de l'expédition , savent seuls la razzia projetée : un bataillon de troupe et une cinquantaine d'Indiens Mundurucus sont réunis à une lieue d'ici et doivent partir cette nuit même, à neuf heures, pour saccager le mucambo et saisir les esclaves. Cela sera chose curieuse à voir. .
— Parbleu! dit le commandant, si vous savez la route et voulez y venir, la nuit est belle. Nous prendrons ma baleinière. Elle peut tenir vingt personnes. Nous sommes six, j'embarquerai douze matelots. Nous serons partis dans une heure, et quand les Brésiliens iraient comme le vent, nous les rejoindrons avant le sac du mucambo. Estce loin ?
490 jl'amazonb
— A cinq heures à peine» dit le consul. Mais ces dames ?
— Ah! voilà bien les hommes mariés! reprit le commandant; toujours enchaînés. Eh bien, vous leur direz que nous partons faire une parlie de chasse et que demain matin nous serons de retour. Elles passeront ici la nuit ensemble.
Le consul, marié depuis une année à peine» avait pour sa femme un culte véritable. Mais» ennuyé de la vie monotone du Para, il était avide d*émotions et de spectacles. Paul et Hontfort, Tesprit encore empreint des émotions de Marajo» eussent préféré peut-être rester près de leurs fiancées; mais les Anglais insistèrent; la course nocturne fat décidée.
Le commandant envoya le midshipman qui raccompagnait faire armer la baleinière , et prévenir le lieutenant du brick.
En sa qualité de célibataire , M. Merry se chargea du mensonge, et, entrant dans le salon des dames :
— Vous savez senhoras , dit-il , que les vieux garçons ont de tout temps été des trouble-ménages; — j'emmène ces messieurs à la chasse à la passée. C'est le moment des bécasses. La nuit est superbe , le commandant nous prête sa baleinière, et demain matin nous vous rapporterons autunt do gibier qu'il y en a dans toute la Provence.
— C'est-à-dire rien ! dit Montfort en riant. On n'est pas plus Marseillais que vous, mon cher Merry.
Le spirituel Gascon de la Canebière défendit son aride patrie et la véracité de ses comp:itriotes avec une verve parfaite. Il décrivit si bien les plaisirs de sa chasse imaginaire, que lorsqu'on vint prévenir le commandant que la baleinière était prête» les dames» sans défiance» en*
LES RBVOLTIIS DU
vlaient le plaisir des voya^urs. La temps le meilleur des prétextes, po sentent.
Le denre' coulait à quelques pas d Les Européens troavëreat dans l'e nécessaires. Ils partirent. La mi hommes courbés sur les avirons ane flèche le léger canot. Au bon entrèrent dans le Guama, et une hei qnidé la demeure consulaire, le i signala par l'avant six embarcation:
montaient le Oeuve à la rame.
C'étaient les Brésiliens. La baie rapidement contre les premiers car plis de soldats : une ou deux voix le mais le commandant ne daigna pa; la montarie de tfile, où devait se tro dition. Il y était en elfet, et le cons emprunteur, l'interpella d'un nom i
— Mais c'est le major Algoz, dit I avec attention le Brésilien, qui, à 1 sait ralentir les pagaies de ses homi
— Lui-même, reprit une voix er par quel hasard H. Herry vient-il k car je présume que le senhor consul qae nous allons faire..
— Par curiosité, comme moi, i glais; et J'ai pris la liberté de v amis.
— Tant mieux.' aprèg ^ire r^*' fafc, mais vous éUs jç Leiiveni] gnements. Le raucsaj» ^ P' „«
des fugitifs sont venus hier en ville ; comme ils ont emporté beaucoup de tafia • nous les trouverons tous. En attendant, messieurs, leurs canots peuvent rôder dans le fleuve. La nuit et sur Tcau, les voix s'entendent de loin. Suivez ma montarie , et parlez le moins possible. Pour ma part d'éternité, je ne voudrais pas manquer ces nègres.
Le silence recommença. On entra enfin dans la rivière sur les bords de laquelle était situé le mncambo. Les Indiens, épàrs sur les canots, descendirent à terre pour tourner à pied, par le bois, le repaire des fugilifs. Paul et Montfort distinguèrent les tatouages des Mandurucos» et crurent même reconnaître le vieil Antonio. Mais l'ombre des arbres couvrait le fleuve, et à peine débarqués, les Indiens disparurent dans la forêt.
Les barques poursuivirent leur course. Seulement le major donna l'ordre à ses hommes d'observer un silence profond et de pagayer lentement pour ne faire aucun bruit sur les flots. Le commandant anglais fit les mêmes recommandations à ses matelots, et les sept canots, se suivant à se toucher et rasant la rive pour ne pas être en vue sous les rayons de la lune, continuèrent à remonter la rivière.
Après deux ou trois heures d'une marche lente, on entendit au lointain un cri ressemblant, à s'y méprendre, à celui d'une aigrette qui s'envole. Le BrésiUen se pencha vers la baleinière anglaise et dit à voix basse :
— Les Indiens sont postés. C'est le cri de leur chef. Le mucambo est à cinq minutes à peine. Les nègres ne se défendront probablement pas; cependant préparez vos armes. Vous savez qu'on les tue le moins possible. Un esclave vaut un conto de reis (3,000 fr.).
LES KBVOtTES DU i
BienUt la barque du major hear terre ainsi que ses hommes.
— C'est là, dit-il à voix basse.
Mais à ce moment, hasard ou coi
feu retentit snr l'un des bateaux i soldats.
— Ganalha! s'écria le BrësOien, ( suite :
— A terre, k terre, messieurs, i debout maintenant.
La plage cependant semblait do:
que Je bruit des soldats , qui déba boueux, k travers les hautes herbes imitèrent.
Le commandant donna l'ordre à ( ter sur la baleinière, et faisant si( suivre, il rejoignit le major et les Fr
Trois des canots de suite coniini Denve pour débarquer plus haut les taient.
Une partie des Brésiliens s'échelc rive, tandis que l'antre se groupa Hais, à ce moment, on entendit une partait des protondeurs de la forêt, nature, et deux ou trois coups de fei
— Ils ont trouvé les Indiens, cria Se tonmanl vers les Anglais :
— Suivez-moi, leur dji-il rapidi Urez pas.
— En avez-vous ea\i. ,j^ le coi
— Certes, non, repj..^- . ^yjohi
1 9i L'àMA20NE
liberté pour troubler celle d'autrui. Je n'ai que de la
pitié pour les malheureux que nous chassons.
lis firent ainsi une centaine de pas sous bois, à travers un sol détrempé, couvert de branches et de troncs d'arbres pourris. Monlfort, encore faible de ses blessures, suivait difficilement à Taide d'une canne que le consul lui avait prêtée. Il allait cependant. Tout à coup un large espace de terre sans forêt se découvrit aux regards. À la clarté de la lune, on distinguait des troncs d'arbres encore debout, brûlés à trois pieds de terre environ, puis des maïs, du riz, des ananas, des nmniocs, et dans le milieu^ sur une sorte de monticule, dix ou douze toits de feuilles : les restes d'un feu mal éteint jetaient dans le champ une lueur rougeâtre et indécise.
Les cris s'étaient rapprochés, et bientôt on vit déboucher sur la clairière des formes noires qui hurlaient en courant. Elles parurent hésiter un instant dans leur fuite ; mais presque aussitôt, reprenant leur course précipitée, elles s'enfoncèrent dans la forêt, du côté où se trouvaient les Européens, mais à une autre extrémité du champ. découvert. Les cris augmentaient, et de nouveaux nègres, parmi lesquels on distinguait des enfants et des femmes, arrivaient, suivant les premiers, à pas inégaux.
Les blancs restaient & leur poste, ensevelis dans Tombre de la forêt, sur le bord de la prairie. Le major, sur toutes choses, leur avait recommandé le silence et Timmobilité.
De nouveaux cris, plus violents encore que les premiers, retentirent du côté par lequel avaient disparu les fugitifs ; puis la clairière, un instant déserte, se remplit de nouveau.
Les esclaves arrivaient en droite ligne aux Anglais et à
Monlfort. A di]i pns d'eux environ, u formes athlétiques, qui courait coni aperçut le premier ces nouveaux ei encore une fois. de route, et reparlit d cabiincs. Tous ceux qui le suivaiei comme lui..
Mais alors da fond de la clairière sauvages el gutturaux qu'il était fat C'étaient tes Indiens qui avançaient.
doDnaot l'exemple k ses soldats, se i suite des fuyards, en criant aux Euro|
— Sus! sus! Il y a cent mille reis p
— Que personne ne bouge! dit le c à ses hommes.
Et se tournant vers ses amis :
— Nous regardons, n'est-ce pas, :
sommes pas des négriers.
— Parbleu ! dit Monlfort, et au besc Au cri de leur chef, les soldais écin
rivière, traversèrent la forêt et arri sur la campine, resserrant le cercle fugitifs étaient enveloppés.
Le silence se fil alors parmi les esc cris échappés aux enfants, on eût dit elTrâyés avaient élé sabitement pa groupe au milieu du champ en avai ils n'essayaient plus de fuip. En uni et les soldats furent sur g,,». On « lions et des coups qui tof. j^iiienl i nègres impassibles. Mais . .lepces ■es vainqueurs g&rrolt^^^ Si' jj
— Puisque nom sommes venus, dit le commandant, voulez-vous voir de plus près?
— Allons ! dit M. Merry.
Et les Européens arrivèrent près des nègres qu'on achevait de lier. Il y en avait trente environ, hommes, femmes, enfants. Chaque esclave avait autour de lui cinq ou six soldats qui lui attachaient les mains.
Le major, cependant, avait allume une torche de résine au feu qui brûlait dans la clairière, et, prenant tour à tour chaque nègre par sa tète laineuse, il lui portait la torche au visage à lui brûler la face, et le regardait d'un œil scrutateur.
— Voilà le major qui fait son inspection, dit M. Merry. Mais silence! c'est une horrible histoire qu'il n'est pas prudent de conter tout haut.
Tout à coup on vit le Brésilien promener vivement sa torche le long du corps de Tun des captifs, puis la ramener précipitamment à son visage, tout en regardant sa victime d'un œil inquisiteur, et qui, peu à peu, semblait se dilater de colère. Enfln, le blanc poussa comme un rugissement de béte fauve, et plaçant la torche sous le menton du nègre pour lui faire lever la tôte :
— Tu es le frère de José, lui dit-il. Où est ton frère? L'esclave pousssa un cri de douleur et fit deux pas en
ai'rière ; mais d'une main le Brésilien saisit ses cheveux crépus et replaça de nouveau sa torche à toucher son visage. On voyait rougir et brûler la peau de la victime.
— Bourreau! cria le commandant, qui était placé contre le Brésilien à le toucher ; c'est trop fort !
Et saisissant la torche aux mains du major, il la jeta à dix pas de là.
— Qui toache à ma vengeance? hurla le blanc en portugais.
— Parbleu ! je crois que vous me voyez bien î dit l'Anglais en sa langue.
— Je n'entends pas ta langue damnée, sans quoi je te corrigerais comme lu le mérites.
Puis se tournant vers un de ses soldats :
< — Tapuyo, lui dit-il, va chercher la torche. Je vais recommencer; et s'il recommence, malheur à eux!
— Que dit-il? murmura l'Anglais.
— Il dit , reprit M. Merry , que si vous ne vous calmez pas , cela va se gâter. Laissons ces sauvages entre eux ; esclaves et maîtres , ils se valent ; et regagnons la baleinière. Nous sommes quinze, ils sont trois cents.
— Non , par Dieu! jamais il ne sera dit qu'un homme en aura torturé un autre sous mes yeux sans que j'aie fait | effort pour l'empêcher. N'est-ce pas votre avis, messieurs? dit-il en se tournant vers les autres Européens.
— Certainement, reprirent Paul et Montfort d'une seule t voix. ' k
— Laissez-moi lui parler alors, dit M. Merry, et il s'avança vers le Brésilien. '
Mais, sans s'occuper de lui, ce dernier avait repris la torche des mains des soldats et l'approchait déjà du supplicié, lorsque Montfort, qui pendant ce colloque s'était rapproché du nègre, donna un coup sur la torche, qui de nouveau tomba par terre.
— Ah ! cette fois, tu p^ygras pour tous, toi, dit le ma-
r ! P.t CQÎcfccanf un n>.vo ^ -.s. 1/^v\^iia lamû rtni npnrinit
jor ; et, saisissant un poirv/ v^ à longue lame qui pendait ^ ^îi ceinture, il essaya r)^ i^yer ; mais il n'en eut pas le temps; la canne du]eti\ \^ ^^qj^ tomba sur son poignet,
iA
i 98 l'amazonk
comme une balle , et le poignard échappa de la main meurtrie.
Le blessé porta son corps en arrière pour se ruer sur son ennemi, mais aussitôt la canne rapide lui arriva en plein visage ; il rugit de douleur et porta sa main valide à sa figure.
Toute cette scène s'était passée si soudaine y que o.i les autres Européens ni les offlciiTS brésiliens sous les ordres du major, n'avaient eu le temps d'intervenir.
TJne minute presque entière s'écoula ainsi , silencieuse de part et d'autre. Le major tenait son visage qui saignait. Les soldats avançaient pas à pas, regardant tout d*un air indifférent; les Indiens et les nègre^ étaient impassibles.
— Le Français connaît la canne, murmura à demi-voix l'un des matelots anglais.
■— Silence I dit le commandant. Rangez-vous derrière moi et soyez parés.
Cependant le Brésilien, revenu de sa première douleuri roulait sur toute la clairière des yeux égarés de fureur. Enfin il aperçut un de ses officiers qui le regardait en montrant les Européens.
— Faites entourer les étrangers, cria-t-il : qu'on les attache comme les nègres.
Et il se prit à rire par saccades en disant à M. Henry :
— Vous savez que le major se venge.
— Que dit-il ? reprit le commandant.
— Il donne l'ordre de nous garrotter comme les nègres.
L'Anglais se tourna vers ses matelots :
— Soyez prêts , dit-il. Le premier soldat qui vous touchera ou l'un de nous» jetez-le à terre.
Le m^or» cependant, répéta son ordre. Peu à peu» sur
les Inatances des officiers, les solda rangs.
Le commandant arma froidement et le dirigeant sur le major :
— Monsieur Merry. dites lui qne si k l'un de nous, je le lae comme un ch
M. Merry répéta les paroli-s.
— C'est bon, c'est bon, dit le majc Mais, tout en parlant, il fut se ranf
hommes, hors de vue du pistolet. Le!
à peu formé leurs rangs, et leurs offl rage dans leur nombre , les exhortai
Une lutte semblait imminente : le talent trois cents contre quinze, av forêt pour les proléger; leur audace ( instant, et on les entendait s'exciter 1'
— Il faut en finir, dît l'Anglais, le | leur, M;irclions au canot. Et se lournj il lenr commanda d'ouvrir la roule a
Les matelots se relournêrent, les [ dis que le commandant et les Europe tolet au poing. Les rangs des soldais s derrière, un coup de feu, parti des ra gnit un matelot à l'épaule.
— A la forél, vite, sans courir ! cri En ane minute les Européens eun
bois. Là, ils s'arrêtèrent. Ce n'était |
<ie forêt qu'ils avaient pénétré dans
se reconnaissaient pliis.
\a danger croissait y 'j » gn i
Déjà les Brmiimiyyt^^^ q
âOO l'amazome
feu sans atteindre personne. Déjà ils s'engageaient dans le bois à la poursuite des blancs, et les ténèbres doublaient leur audace.
Le comnriandant, ne sachant quelle route prendre, hésitait à détacher un homme en éclaireur. Quelques secondes se passèrent, silencieuses, menaçantes de part et d'autre; Taube d'une lulte sans merci.
Tout à coup un cri bien connu de Paul et de Montfort retentit au milieu de la campine ; c'était celui du vieux chef, d'Antonio ; puis en quelques bonds une cinquantaine d'Indiens arrivèrent près des Européens. Le commandant, croyant avoir affaire à de nouveaux ennemis , avait déjà donné l'ordre à ses hommes de serrer leurs rangs et de recevoir les agresseurs sur les piques. Mais Montfort lai cria :
— Laissez , laissez , commandant ; ce sont des amis. J'en suis sûr.
Et, sortant de la clairière, il alla au-devant des (ndiens.
— Pourquoi le blanc défend-il cet Urubu ? Pourquoi h'a-t-il pas appelé Antonio? Antonio est un chef, ici comme sur la grande lie.
— Je ne t'ai pas vu, mon vieil ami, dit Montfort.
— C'est bien, ta nation et toi vous êtes amis des Mundurucus. Antonio te donnera l'esclave. Attends, le chef parlera.
n revint vers le milieu de la clairière afin d'être mieux entendu. Le mouvement des Indiens avait effrayé les soldats, qui, pour la plupart métis ou mulâtres, tremblaient devant leurs belliqueux alliés les Mundurucus. Ils étaient retournés autour des nègres pour veiller sur leur butin vivant : ne sachant pas si les Indiens marchaient pour ou
contre les Européens , et de toute tr n'y avait à g^aer que des blessur lutte. Les ofDciers avaient imité le major gardait sa colère sanglante, el mander ses hommes.
La voix d'Antonio s'éleva, domini
— Les blancs sont amis des U blanc tné, Antonio tuera trois soldai
Le major hurla an juron portugai contre du chef, qui se dirigeait vc accabla l'Indien de menaces et d'inv calme comme une statue; sans répo le nègre brùlè par le major, et, met paule du captif :
— Antonio et ses hommes ont prii l'emmène. Et poussant le nègre pai marcher devant lui du c<Jlé des Eun
Mais le major, ivre de colère, se le saisissant aux cheveux, le jeta à t
— Je suis chef ici. Je prends ce ai encore, je te ferai esclave toi et les t
— Anioniû n'est pas noir, — il veut l'Cnibu pour le donner aux àlui.
— Tu le veux. Eh bien, prends-!
l'esclave, le major lui tira un coup c portant. Le nègre se renversa. La t la poitrine. Aux convulsions perdi pouvait juger la mort jm^, -pçote.
L'Indien le regard» „ secon lêle: Vfi^
— Le major est un voleur, dit-il froidement. •
— Ah! je suis un voleur, s<iuvage, chien sans baptême. Quand tous les Mandurucus seraient ici y loi aussi tu mourras.
Et se jetant sur le fusil de Tun des soldats qui renlcaraient, il se recula d'un pas afin d'ajuster le chef; mais la hache d'Antonio vint tomber, par le dos, sur le canon du fusil qui s'inclina jusqu'au sol. Puis, l'arme, sillonnant l'air, s'enfonça dans la tête du major, d'un coup de bûcheron.
Le Brésilien leva vers son front deux mains mortes déjà , puis s'affaissa sans un cri. Lorsque le corps de son ennemi fut tout à fait gisant sur le sol, le chef retira sa hache, et, sans s'occuper plus des nègres ni des soldats,
retourna vers les Européens qui l'attendaient toujours sur la lisière de la forêt. Ses Indiens restèrent confondus avec les Brésiliens autour des prisonniers.
En arrivant près des blancs, le chef leur dit :
— Antonio conduira ses amis au canot : resclave" est mort.
Les Européens cependant, n'avaient assisté qu'imparfaitement à la scène précédente. Us avaient bien entendu la fureur du major, et à la clarté de la lune, démêlé vaguement sa lutte avec le Mundurucu. Mais il n'y avait pas temps pour des questions.
Montfort dit aux Anglais de suivre leur nouveau guide, et quelques minutes après tous arrivèrent sur les bords du fleuve , à quelques pas de l'endroit où se trouvait la baleinière.
— Voilà un sauvage qui vient de nous tirer d'un bourbier fatal. J'aimerais mieux être aux griffes d'un tigre qu'aux mains du major, dit M. Merry en montant dans le canot.
An mot de major, le chef releva la lôte avec orgueil en disant :
— Il est morti La hache d'Antonio est forte. Avant la lune prochaine, bien des cadavres portugais dormiront sur la terre. Le major est le premier. Son sang a rajeuni le fer d'Antonio.
Et levant en Tair sa hache encore sanglante , il s'enfonça dans la forêt, sans écouter les remerclments de Montfort et des Européens.
— Embarquons , embarquons , messieurs! dit le commandant. Nous ne sommes pas à bord du Law^ et, sans avoir peur, il est inutile de s'exposer aux balles de ces mécréants.
— Oh ! si le major est tué, il n'y a plus de danger, reprit le Marseillais.
La baleinière fut mise à flot, et les matelots, comprenant la nécessité d'un prompt départ, eurent bientôt gagné le large du fleuve et repris le chemin du Para.
Le silence dura quelques minutes. Chacun des Européens revoyait par la pensée le danger auquel il venait d'échapper. Mais la nature de M. Merry ne pouvait se plier à une aussi longue paralysie de sa langue, et, comme il avait'Coutume de le dire, en se raillant lui-même ;
— Merry, mon bon garçon, tu deviendras peut-être aveugle, sourd, cacochyme, je ne sais; muet, jamais ! car avant cela« tu seras mort !
Et le Marseillais, moufar^t d'^^^ liisloîre rentrée qu'il voulait conter depuis le ^ ^«ivl où il avait rencontré le major A)goz, s'adressa ^ ^^^^pagnons en disant :
— Maintenant que ^^ \gi ^s seuls, messieuTS, nous pouvons nous Mc/ter \ ^^*^.^|ia#^^^P^^* î^^^^'
soi l'amazone
Voas ne connaissiez donc pas le major^ consul» que vous nous avez emmenés à sa suite sans prévenir ces messieurs?
— Non , dit le consul » il ne se faisait appeler que par son nom de baptême , ~ vous savez bien que c'est leur usage à tous , — et je ne le connaissais que par sa ponctualité à m'emprunter de l'argent sans me le rendre. Mais il est mort, paix à ses dettes.
— Oui, et surtout, morte la bête, mort le venin, car c'était rhomme le plus féroce que j'aie vu de ma vie. Pendant une des relâches du cabanage, savez-vous ce qu'il a fait un jour?
— Non, reprit le consul. Mais vous avez envie de nous le dire, dites : les heures sont longues d'ici au Para.
— Je ne me ferai pas prier, reprit le Marseillais. Chacun ici-bas porte marotte en tête; les fous sont ceux qui n'en ont pas. Ma marotte, à moi, c'est de conter. Vous le savez ; tout le monde me le dit : sur ce défaut ma pudeur est morte. Écoutez :
Le dernier président avait confié au major cinq Indiens cabanos saisis sur le fleuve Acara. Les captifs s'enfuirent, mais le Brésilien réussit à les reprendre le jour même. La nature avait doué ce misérable d'une force prodigieuse. Il se fit amener successivement les prisonniers; puis, les saisissant l'un après l'autre à bras tendu, avec un sabre d'abatis, il leur trancha à chacun un coté de la joue et une oreille, et les jeta sur le^sol en leur disant tour à tour :
— Tu peux fuir maintenant, le major t'a marqué. Mais on dirait que parfois la Providence, comme pour
faire un salutaire exemple, devance l'heure des châtiments, et frappe le coupable sur cette terre même.
Peu de temps après ces actes de froide férocité, le major fut cruellement atteint dans la seule affection qu'il
LES nETOLl
avait en ce monde. Cet hoi accablait de mauvais traiK coups de corde, tout ce qu martyriser, sans jamais s ver de leur travail , il le te:
anomalie bizarre de cette be amour au cœur : il adorait s et blanche, qu'il avait eue i!
tant la mère à tout propos avait pour l'enfant un culte lire; on le voyait sans cesse ,el berçant son sommeil con billant lui-même chaque n même ; cédant toujours à toi qu'ils fassent : un përe-mèr , Un jour, le major avait fr encore que de coutume. A b se réuDissent pendant la ni nègre qui veut se venger ne la justice, ni l'enfance. C'est mais un taureau humain, c coup sûr. D'un commun ac l'eofant. L'un d'eux va dan!
blessure mortelle, trouve bi le tue, lui arrache lescrocl sur le devant de la porte chaque matin l'enfant vena assassins plantent en lerr^ i à côle, les pointes en l'ajj.
Le major habriail a/g. ' \»wgade, comme dans ( ^ zone, pendant la «"îg/v^l
206 l'amazonc
que le dimanche qu'on porte ses vêtements somptueux. An matin, l'enfant acconiptit sa station accoutumée , pieds nus et à la place ordinaire. Cinq minutes après, elle se tordait sur elle-même dans des douleurs et des cris affreux.
Le major était comme fou. li prenait sa fille mourante, la soulevait, l'embrassait, lui parlait. La mère pleurait. Ni Fun ni Tantré ne pouvait s'expliquer cette souffrance terrible et soudaine. Ënfln la mul&tresse pensa au poison. Quand il s'agit de son enfant, une mère devinerait rénigme du sphinx; l'amour maternel est un diamant : il n'y a tè* nèbres qu'il n'éclaire. Elle appela un esclave. Personne. Tous avaient fui .
Cependant les jambes de la petite fille bleuissaient à vue d'œil. Sa figure violacée se tordait en convulsions sn<prêmes. La mère cherchait, cherchait; enfin, sous un pied, au talon, deux piqûres, comme des piqûres d'aiguille , apparurent à son regard maternel. Elle comprit tout. Uais il était trop tard. L'enfant mourut.
Le major embauma sa fille lui-même , à la mode indienne , avec des simples , et couvrit le petit cadavre de bijoux, de parfums et d'habits somptueux. Puis il fit faire une grande cage en verre, et plaça l'enfant-momie sur Une table, au milieu de son salon. Je l'ai vu cette année
à P 1; sauf une pâleur profonde, l'enfant, ainsi parée,
a l'air de dormir.
Les soins funèbres terminés & son gré, le Brésilien pensa à la vengeance. Il jura de ne jamais reposer plus de huit jours de suite dans le même lieu , sans repartir en quête des meurtriers. Et, en effet, depuis ce temps, il ne vivait que pour sa vengeance, passant sa vie à guetter les mU" cambos, espérant toujours retrouver ses esclaves, Votra
LEB RBVOI
humanité européenne l'a apercevait sa première luei Vous comprenez sa férot et jusqu'aux paroles de l'Ii lescabanos, ses anciens co maintenant, ajouta le Mars de curieuses histoires sur c
— Personne ne dira cela riant, mais on pensera p moins ondoyées dans les ea dites en France, je crois.
— Eh bien , on se trou beaucoup d'autres, comnu tais hier à M. de Montfort,
Le récit du Marseillais, i rent peu à peu la gaieté pa prit à admirer la nature sp sait la baleinière. Des den:
bordées de forêts vierges ; ^uait vaguement des fleur haut des arbres; des parfui par boufTées, et sur les eau:
mouvants rayons. On voyai grands poissons qui luisait lage argenté ; des milliers i comme des étoiles, volaie soufflait douce et constanif de la nuit équajoriale,
Oa n'enlendii'l ou loin Qoe le brait dei mn,^ iMOUt
Enfin, Bélem apparut. Les matelots avaient nagé comme des tigres. Â quatre heures du matin, les voyageurs frappaient à la maison consulaire , et retrouvaient les dames , encore réunies dans le salon, se berçant au hamac, à la brésilienne, en parlant de modes, de romans, d'amour» de tout et de rien : épuisant les heures dans ces causeries intimes, qui vivent de souvenirs, de sympathies et de cœurs entr*ouverts.
M. Merry, par droit de conquête et par droit de naissance , se fit Torateur des émotions de la nuit. On soupa , on écouta le Marseillais ; et
Les premières clartés du jour avaient rougi L'orient
quand , de part et d'autre , Anglais et Français se quittèrent pour dormir.
Le bal Bréftllleii.
Car ce n'est point aa bal que le cœur se déploie, La cendre y vole autour des tuniques de soie; L*ennui sombre autour des plaisirs.