V. Hnoo
Le soir, vint Theure du bal promis à la senhora Alfandega. Rien n'est facile aux paresseux comme de promettre d'aller au bal; quand le moment arrive, rien n'est plus dur ; alors on retarde son départ, et, les pieds sur les che-
nets, on invente maints prétextes pour excuse; puis, maugréant contre soi» mais satisfait» on gagne son cercle oa son lit en se promettant de réparer le lendemain l'irréparable paresse. Qui n'a passé par là?
Le soir venu, Montfort et Paul conjuraient donc les deux dames d'oublier le bal. Mais Clémence avait promis, Henriette avait à montrer ses parures françaises! Il fallut partir. Certes, le bal fut de tout temps, pour quiconque ne l'aime pas, l'antipode du plaisir; mais un bal là-bas ! Dieu Yons en garde. Soyez juge.
Toutefois, souffrez que le narrateur, avant qu*il ne raconte, et pour n'être pas mal vu, ouvre une parenthèse.
Quelques lecteurs pensent que lorsqu'on a eu l'honneur d'être invité à un bal on n'en doit pas médire ; que c'est abuser de l'hospitalité et faire œuvre de méchant, que ne pas parler bien des pays à travers lesquels on a voyagé, etc., etc.
Ces idées, quoique profanant le culte de la vérité, sont justes à certains égards. Mais il y a par le monde, des invités au bal , des voyageurs revenus, qui en certains pays n'ayant circulé qu'à grand'peine, à travers des haines pour tout étranger; au bruit de souhaits incessants pour les ennemis de nos armes; sans cesse en butte à des défiances jalouses ; n'avançant qu'à pas retenus et de par le droit des traités; qui à ces bais ayant été par hasard, entraînés malgré eux, comme Français, c'est-à-dire profes- S(îuis es contredanse : ceux-là, ces voyageurs, peuvent raconter et racontent la vérité sans romords. Mais, nmlgré tout, malgré les souvenirs cl la vérité qui les emportent, ils savent garder au cœur des pensei-s d'affection et de dévouement pour ceux qui les ont bien reçus, des grar
S40 l'aiiazow
titudes pour leurs hôtes, des amitiés pour ceux qui les aiment.
Conduits par leur cicérone ordinaire, H« Merry, Anglais et Français arrivèrent devant le rez-Je-chaussée d'une maison de belle apparence. Il était neuf heures. La casa lumineuse résonnait à grande musique. A la porte et aux fenêtres ouvertes donnant sur la rue» deux cents tapayas» nègres ou mulâtres de lout sexe et de tout âge, plongeaient leurs regards dans la salle. Ainsi, aux bals de noces des barrières, on voit une foule béante stationner sur la rue, suivant de rœil les ombres des mariés et des danseurs.
Ils entrèrent. Trente esclaves de la maison obstruaient la porte de la salle. La senteur était si forte , qu'en dépit de leurs intentions polies , les Européens étouffèrent un premier regret dans leurs mouchoirs. Un aveugle eût reconnu des nègres. Ardents à regarder et à entendre, les esclaves se dérangèrent à peine. Les ofQciers anglais passèrent les premiers pour faire une trouée, comme des municipaux dans une foule, un soir de feu d'artiiice.
Les blancs pénétrèrent. La contredanse était dans tonte sa splendeur. Les musiciens façonnaient des bruits à rendre jaloux Torcheslre d'un cirque* Flûte, violon, hautbois, cor sans harmonie, etc., rien ne manquait.
Deux quidams, vêtus à la dernière mode de France, criaient les figures avec des éclats de voix et des battements de mains qui dominaient le bruit des orchestrants. C'étaient les, deux lions de la salle; deux juifs portugais, récemmeni débarqués de Lisbonne, imposant la danse à leur façon , réglant Tordre et la marche du plaisir général : comme dans un cotillon d'Europe, l'élégant de l'année, le jeune homme ciré, verni et lionceau, guide les ignorants du haut de ses prétentions dansantes.
Personne ne se parlait : hommes et femmes, tous avaient cet air gêné d'un étudiant récemment collégien, qui craint de fatiguer ses premiers vêlements bourgeois. Aux portes, dans les embrasures, les çiaris jetaient sur leurs moitiés dansantes des regards fixes^ et jaloux ; les danseuses regardaient les pointes de leurs pieds, les danseurs regardaient leors bottes ou le plafond.
Ces messieurs étaient vêtus comme en Europe les enrichis du hasard, — à toutes parures : — faux-cols en carcan, cravates cartonnantes, gilets à transparents rouges, chemises brodées et sùrbrodées, diatnants, chaînes, breloques, bottes vernies à tiges rouges, habits et pantalons noirs, mais peu de gants; les dames ,—• en robes de velours ou de soie , dentelles » volants, et toujours diamants, chaînes, bracelets, bagues, — à ne voir que de Tor.
En général , les femmes étaient jolies. Les hommes , non. La chaleur variait entre trente-cinq et quarante degrés ; comme rafraîchissements, de la bière, du porto et de Tacachas, c'est-à-dire du mauvais rhum, circulaient, portés par des messieurs complaisants.
Cependant le maître de la maison , le seigneur Alfandega, vint au-devant de ses conviés, et les promena dans la salle comme un entrepreneur de baraques de fêtes promène sous ses toiles le phénomène vivant qu^il va montrer en exercice.
La vérité étant de droit suprême, il faut dire qu'il accueillit et fit asseoir les Françaises avec beaucoup de politesse et d'égards, et remplit d'ailleurs vis-à-vis de ses hôles tous les devoirs d'une hospitalité attentive. Quelques Brésiliens s'empressèrent d'inviter les Européennes, et vinrent amicalement causer avec leurs visiteurs. Les plus jeunes surtout paraissaient jaloui^ de connaître les
SI 2 l'amazone
choses d'Europe. Moins gourmés que leurs pères, ils semblaient comprendre que la civilisation venant du vieux monde , c'était là qu'il la fallait prendre , et que les vanités provinciales étaient choses pfassées de mode. Mais les docteurs» les patriotes du pays, regardaient les étrangers par-dessus l'épaule; s'ils daignaient parler, c'était pour dénigrer la corruption européenne , ses mœurs vicieuses, disaient-ils, sa pauvreté territoriale; pour encenser leur patrie , sa richesse , son courage , sa force , son avenir, et confesser le juste espoir qu'ils nourrissaient de donner bientôt des lois à la vieille Europe !
Bon gré, mal gré, les étrangers furent contraints de prendre des billets de danse ; c'est une invention particulière de la province, espèce de bouclier du hasard, à l'usage des maris jaloux, contre les galants.
Sur de petits papiers plies en billets doux, sont inscrits les noms des danseuses : un monsieur quelconque promène lesdits billets au fond d'un chapeau , et en fait prendre à chaque danseur; aussitôt, il faut, de par le nom, trouver sa danseuse dans le bal, jusqu'à ce qae contredanse s'ensuive. On comprend bien que l'amour corrige souvent ces enchaînements d'un sort aveugle, et que partout les Bartholo trouvent des Âlmaviva.
Cependant le commandant et Montfort réussirent à s'excuser et restèrent auprès de madame Cerny, qui s'obstina à ne pas danser. Les officiers anglais ne manquaient ni une contredanse ni une figure.
Il semble que ce soit le propre de la nature humaine d'aimer surtout ce qu'elle ne peut pas faire. Les marins, par grâce d'état sans doute, ont trois passions dominantes ; monter à cheval, danser et se marier. Les jeunes officiers dansaient donc sans repos. Déjà ils avaient épuisé trois
contredanses entières, lorsque, contre toute règle, nn esclave annonça d'une voix vibrante :
— Leurs Seigneuries la baronne de Milliner et le major Âbutre.
La marchande avait une toilette à faire ressusciter de dépit les incoyables de tous les temps. Elle portait un faux crêpa de Chine jaune, sur une robe ponceau plus éclatante qu'un coucher de soleil ; faux cheveux sur faux cheveux» avec un océan de perles très-fausses ; une chaîne sans fin et des bagues par-dessus ses gants à tous les doigts. Sa figure était peinte comme pour la rampe d'un théâtre.
Le major la suivait, ainsi que suivent ces maris, aides de camp de leurs femmes : radieux, souriant à tout venant ; érigés en points perpétuels d'admirations matrimoniales.
L'entrée fut triomphale. L'orchestre fit silence. Le bal fut interrompu, et la foule se précij^ta vers l'astre du jour, la belle Parisienne.
La dame accueillit tous ces hommages comme une reine ceux de son peuple , daigna venir s'asseoir près de Clémence et môme causer quelques instants avec elle.
— Vous ne m'avez pas reconnue, chère dame, dit-elle en grasseyant. C'est que j'ai repris les titres de ma famille ; je ne portais à bord que le nom de mon dernier mari.
Bientôt la contredanse la réclama. On fit cercle autour de l'élégante, et il était facile de voir aux visages de son cavalier et de ceux qui dansaient h son quadrille, la satisfaction qu'ils éprouvaient. Soit éducation chorégraphique de son enfance, soit tardif apprentissage dans les bals parisiens, la marchande dansait une danse — facile -^ à mouvements— faciles, — conune on en peut voir en certains bals très-publics.
Il est impowibte de concevoir tout le succès qa*e]le ob« tint à la seconde contredanse. Le hasard de son billet fit danser avec elle le président lui-même. Dès lors tout le monde , hommes et fem-mes , prirent leçon , et dès la fin de la même contredanse, de nombreux élèves Timitaient à gestes incertains; cette soirée mémorable resta même si profondément gravée dans Tesprit de la population dan* santé , que plusieurs années après , on 'trouvait encore dans la danse des Paraenses les vestiges évidents de cet enseignement pur l'exemple.
Cependant Montfort, assis près de.CIémence, suivait des yeux les essors chorégraphigues de la baronne, et sa figure exprimait l'élonnement railleur que lui causait son triomphe. Le président, qui, de par les billets de hasard^ avait cru devoir danser avec Henriette, et n'avait pas trouvé dans la danse de mademoiselle Cerny le charme mouvementé de la marchande, se méprit à l'admiration du Jeune homme et lui dit :
— Pourquoi ne dansez-vous pas, seigneur conde? Vous devez danser très-bien. Regardez 1 la distinction de naissance se retrouve dans tout. Quelle différence entre la senhora baroneza et la jeune fille qui vient de danser avec moi ! Dansez une contredanse avec la baronne. Je vous ferai vis-à-vis.
— Merci , senhor, dit Monlfort d'une voix légèrement sarcastique. J'admire comme vous. Mais s'il est dans nos mœurs parisiennes de regarder parfois les baronezas danser, il est rare que nous leur servions de cavaliers !
— Eh bien ! dansez avec madame, et je vpus ferai visirvis avec la baronne*
Madamie Cerny se leva en disant :
— - Je remercie monsieur le président ^ mais je souffre trop de la chaleur pour danser.
Et prenant le bras de H. Merry, qui était à côté d'elle, elle le pria de lui faire voir le bal tout entier, tandis que sa fille dansait avec Paul, qui avait fini par se passer de billet. Hontforl et le commandant anglais suivirent Clémence.
Ils quittèrent le salon de danse et traversèrent ainsi ans pièce eoccmibrée de femmes et de jeunes filles, qui étaient assises cdte à oôte. On pouvait voir, & leur maintien roide, que le nec plus ulirà de leurs toilettes avait été recruté pour la fête. Toutes observaient entre elles un morne silence ; les cavaliers venaient prendre les danseuses sans leur adresser la parole, mais le billet à la main. La mère ou le mari vérifiaient l'exactitude du nom, et le couple se rendait dans les salles de danse.
— Pauvres femmes I dit M. Merry à Clémence; pauvres femmes! Elles ont pour toute distraction cinq ou six bals par an, et tous dans le goût de celui-ci. Elles vivent ainsi résignées, car l'habitude est tout. Une Française en mourrait.
De toutes parts, cependant, on faisait dans le salon de danse des observations sur ces étrangers qui osaient péné* trer dans les salles des dames.
*-* Ces Européens se croient tout permises Voyez! ils entpnt dans le milieu de la pièce, regardant effrontément nos femmes, quand nous restons aux portes, nous, les pères ou les maris.
Enfin la rumeur devint si générale, que le maître de la maison, s'adressant à M. Merry, le pria à voix basse de dire à ses amis le Français et l'Anglais que leur présence dans le salcm, sans femmes à leur bras, était contraire aux niœnrs locales.
21 6 • L'AMiLZONB
— Nous allons an jeu, répondit M. Merry. —Et il pénétra dans les pièces voisines.
— Suivez-moi, dit le Marseillais à ses deux protégés; maiS' surtout ne jouez pas.
— ' Une femme seule au bras d'un homme, sans danser I il n'y a que les Françaises pour se permettre ces inconvenances ! — dit un des joueurs.
Les Européens qui suivaient entendirent le mot et regardèrent te mécontent. A sa toilette, on reconnaissait un des lions de la province : toute sa barbe était soigneusement rasée, ses cheveux très-courts, et il portait ses dents limées en crocs aigus comme des aiguilles, ce qui, avec les ongles longs, constituait le suprême de l'élégance du Parai
Il y a des insolences patriotiques qu'il ne faut pas entendre. Montfort passa. Dans le milieu de la salle, une table surtout était entourée de joueurs et de curieux. Les Européens s'approchèrent. — Le cercle s'ouvrit un peu devant une femme, et les deux hommes reconnurent le chef de police. On jouait à une sorte de trente et un mêlé de baccarat. Le mulâtre tenait la banque; il y avait sur la table des sommes considérables, de l'or, et surtout beaucoup de billets de banque brésiliens.
Le regard de Montfort et celui du docteur se croisèrent un instant. Sans avoir l'air de voir les Français, le jeane mulâtre continua de jouer. Il était assisté par deux messieurs d'un certain âge, bien vêtus, qui faisaient pour lui comme font les croupiers de maison de jeu, annonçant les coups et ramassant les gains ou payant. Des contestations incessantes avaient lieu entre les joueurs, d'une part, et le banquier aidé de ses deux amis ou associés. Le doctear répétait sans cesse :
— Ne mettez pas vos mains sur Fargent de vos enjeux, messieurs, ou je ne payerai pas.
— Que veut-il dire? demanda l'Anglais à M. Merry«
— Attendez-moi ici pendant cinq minutes, reprit ce dernier, et vous verrez que le docteur a raison d'exiger cela. Moi, je reconduis madame Cerny, parce que tout le monde famé ici; àcetle chaleur enfumée, une femme mourrait. Dans la salle de bal, c'est supportable.
Les deux étrangers regardèrent au hasard parmi les joueurs. Ils continuaient à ne rien comprendre aux paroles du banquier; mais tout à coup ils virent l'un des croupiers saisir la main d'un joueur placé près de lui et dire à voix haute :
— Ah ! senhor Raimundo, je viens de vous voir retirer vingt mille reis de votre enjeu, au moment où le banquier a annoncé trente et un I
— Non!
— Si!
— Vous vous trompez.
— Je vous ai vu. Remettez l'argent!
— Je ne remettrai rien, cela ne vous regarde pas.
— Vous faites toujours cela; vous êtes un ladrao.
— C'est vous qui êtes un ladrao : tous vos billets sont
faux.
— Refusez-les.
— Vous n'en avez pas d'autres.
— Ne jouez pas.
— C'est ce que je vais faire, dit le joueur.
— Bien, mais rendez les vingt mille reis.
— Non!
-Si!
La qnefelle s'éehanflkit; et les Européens s'attendaient à voir les deux adversaires en arriver aux cmips dans la salle même. Le Jeu cependant n'était pas interrompu; seulement on entendait quelques chuchotements parmi les joueurs. Enfin un d'entre eux^ qui se trouvait en face du délinquant pris en flagrant délits intervint dans la querdile en disant :
<— Je vous ai vu^ Raimundo, ïie criez pas ainsi ; les étrangers nous regardent; rendez les vingt mille reis. . «*- Et moi je l'ai vu aussi, reprit un autre.
«* C'est bon. Voilà le billet, dit le joueur en jetant sur la table un papier froissét qui était encore dans sa main; mais aussi pourquoi leurs billets sont- ils faux?
•^ Eh bien» que vous importe à vous comme k moi? reprit le dernier témoin en parlant & demi- voix ; vous êtes collecteur d'impôts, moi caissier; l'État nous les reprend: nous ne les gardons pas, ces billets !
Les deux hommes se remirent à jouer comme avant l'accident.
— Ah! je comprends maintenant» dit l'officier anglais en se tournant vers M. Merry, qui était revenu dans la salle après avoir reconduit madame Cerny à sa place. Mais retournons dans le bal.
— Attendez, attendez ! dit le Marseillais, je connais mes salons de jeu. Je vais vous montrer quelques illustrations de notre temps»
Nul dans la ville n'était capable de se faire cicérone comme H. Merry. Ne s'occupant plus d'affaires que pour tuer le temps en quelque sorle, le négociant passait une partie de' sa vie dans la maison de jeu du Para, dont il connaissait tous les habitués, c'ést-à-dire presque toute la société de Bélem. Ses habitudes excentriques se prêtaient
LES RÉVOLTA DU t»ARÀ 349
d'ailleurs à ce genre d'existence. Il ne se levait jamais qu'à deux heures de Taprès-midi ♦ courait par la ville, cherchant des nouvelles pour sa consommation du soir, puis avant dîner, allait métliodiquement causer une heure dans la loja d'une marchande, qui, disait-on, lui avait jadis été chère, et lui vendait encore quelques menues bagatelles de fantaisie. De Ik il partait enfin pour la maison de jeu, où, sans jouer jamais, il contait, à la joie de tous et avec de Tesprit pour tous, un monde d'histoires de tous les temps et de tous les pays. A l'entendre, il avait toujours été témoin des événements qu'il racontait : si bien que, pour le croire, il eût fallu le regarder comme un sorcier doué d'ubiquité universelle et d'une vie plus longue que celle de nos premiers parents. Mais, à part cela, ses histoires étaient réelles, presque toujours exactes de point en point; et comme le gai Marseillais se savait bien informé, il croyait devoir ajouter à tous ses récits la phrase sacramentelle : — Je l'ai vuî -— Quelques mauvais plaisants assuraient même qu'un jour, en contant un épisode de la naissance de son père, il avait ajouté : — J'y étais! — En espérance, lui avait dit son interlocuteur, — et le méridional, sans se déconcerter, avait répondu : — Sans doute, — puis continué son récit.
On jouait dans trois salles qui étaient remplies de monde. Les Européens et M. Merry rencontrèrent beaucoup de connaissances.
M. Sharp, d'abord, qui causait avec un capitaine anglais, et paraissait ne s'entendre que médiocrement avec son interlocuteur.
M. de Ciunamon, regardant sa boutonnière à laquelle pendaient, sans savoir pourquoi, cinq ou six croix enfilées dans une chaînette d'or.
M. Bleeder, qui d'an œil envieasement avide contem* plait l*or et les joueurs.
H. Uséless buvant de la bière, dans un coin, tout seul et fumant.
Le Marseillais salua encore quelques personnes qu'il nomma successivement à ses amis :
— Voici le senhor Alfaiate, mon tailleur, un Allemand; le juge de droit ; — M. Ladrao, le vendeur de tafia de suif et d'oignons, qui fait le coin de notre rue, un Portu* gais. — Son Excellence le commandant des armes; — M. Sapateiro, le pins habile cordonnier de la ville, etc.
Cinq ou six hommes vêtus avec une demi-négligence campagnarde causaient ensemble dans un coin retiré du salon. M. Merry alla vers eux, et faisant les présentations :
— Des fazenders et des senhors d'Engenhes, du Moju et d'Igarape-Mirim, mes amis, et de bons amis, dit le Marseillais.
Les Brésiliens s'inclinèrent, et le plus âgé d'entre eux s'avançant vers les étrangers leur tendit une main largement ouverte, en disant en portugais :
— Tout étranger est un hôte. Les senhors sont les bienvenus au Brésil.
— Voici de bonnes et loyales figures, dit Montfort.
— Oh! oui, reprit M. Merry; c^eux-làsont aussi loyaux, aussi hospitaliers que les autres le sont peu. Mais il fut interrompu au milieu de son éloge par un monsieur presque mulâtre, qui s'avança en disant :
— Le juge des orphelins salue leurs seigneuries.
— Viva l dit le négociant français. — Et il ajouta d'une voix légèrement ironique : — Votre seigneurie a trouvé le temps de venir ici? Mercure, cependant» n'était jadis ni
mienx ni plus occupé, que le seigneur juge ne Test aujourd'hui.
Les Européens regardèrent étonnés le magistrat auquel ' s'adressait cet étrange compliment, mais ignorant de Mercure 'et de sa profession favorite, le magistrat reprit en se redressant :
— Eu creyo isw, je le crois. Ma besogne est rude, messieurs; il est mortbeaticoupde monde ici depuis quelques années. Je me dois à leurs enfants. Un seul juge des orphelins pour une ville qui compte vingt-cinq mille âmes, c'est trop de travail I
— Oui, dit M. Merry aussitôt que son interlocuteur fut reparti; et, la preuve, c'est qu'il gagne un argent fou à ce métier, et passe toutes ses nuits à la maison de jeu.
— Comment cela? dit TAnglais.
— Voici. De par la loi brésilienne, il y a un juge des orphelins, qui est le tuteur légal de tousles enfants dont le père est mort. C'est une belle institution ; mais, comme tant d'autres, elle dérive ici. Généralement, tout juge des orphelins s'enrichit en peu d'années aux dépens de ses pupilles. Quelques consuls des puissances étrangères ne veulent pas reconnaître leur juridiction sur les enfants de leurs nationaux. Le Brésil résiste, prétendant que tout individu né sur son sol est Brésilien avant tout. Il est à souhaiter, dans l'intérêt des enfants, que la France et l'Angleterre maintiennent leur droit. Hais passons.
Voici le major de Marajo jouant au volturète, c'està-dire à l'hombre. Begardez l'un des hommes avec lesquels il joue : c'est le colonel Algoz, un parent du Brésilien de
la dernière nuit. Il a commis tant de cruautés à S m,
dont il était gouverneur, que les habitants de cette ville &« prononcent pas son nom sads frémir. Sa femme»
3SS l'amaionb
encone pins féroce que lui, exerçait surtout ses fureurs de
toute nature snr les jeunes Indiennes.
£xamine;K celui qui joue à côté du colonel : c'est un médecin m^'mbre de rassemblée provinciale, trés-aimable homme et très hospitalier; mais il a la manie du mariage : il est trigame. Une de ses épouses habite le Para avec lui;
les deux autres sont, Tune à la ville delaB* Fautre à
PernambucO' *
L'un de ceux qui le regardent est un collecteur d*impdts. L'année dernière, afin de régulariser une union» qui date de plusieurs années, il a eu Tidée de demander une dispense pour épouser sa propre sœur. A ces fins» il s'est adressé h l'évéque» Monseigneur a refusé : le collecteur a pris le parti de se passer publiquement de la dispense.
A votre droite» ce gros petit homme h moitié mulâtre est un ancien lieutenant de navire négrier. Il s'est fait avocat, afin de continuer son commerce sur terre. C'est lui qui cherche les esclaves volés ou fugitifs et les ramène à leurs propriétaires. On dit, et je le crois, qu'il fait très-souvent comme ces bohémiens de grandes villes, qui volent les chiens pour les ramener et recevoir la récompense.
Celui qui est assis l&^bas, nous regardant avec un air rogue, sollicite en ce moment un haut emploi dans les finances et va l'obtenir. Il a passé quelque temps en prison pour fabrication de billets de banque, mais, comme sous les verrous, il a su écouler ses produits, il a racheté sa liberté. La fabrication des billets est une industrie très* suivie sur notre hémisphère, et de plus le Portugal nous en exporte chaque année de fabriqués à l'avance.
—Mais, dit Montforl, où sontdoncles honnêtes gens, ici?
~ Ah ! reprit M. Merry, ceux-là, je ne vous les désigne
pas : le vice seul est curieux à voir. La vertu I cala se pratique, mais ne se montre point. Les honnêtes gens, ici» ce sont les négociants de la ville, d'abord : la plupart étrangers; et puis les fazenders, les' seigneurs d'Eugenhes, les planteurs de cacao, qui vivent le plu& souvent dans l'intérieur, faisî^nt travailler leurs esclaves et leurs Indiens. Ceux-là, c'est le vrai Brésil, le Brésil de l'avenir. Nous sommes en 18... Tôt ou tard ils prendront enfin l'influence qu'ils doivent avoir dans ce pays; tôt ou tard les populations se lasseront enfin de travailler, de souffrir, de payer des impôts pour nourrir une armée d'employés oisifs et vexatoires.
— Eh bien, reprit Montfort, j'en ai assez vu, commandant; et vous? Je vais me mettre aux ordres de ces dames.
— Oh I moi, dit l'Anglais, j'en ai trop vu. Je retourne h mon brick; demain matin je mets à la voile. Et si vous m'en croyez, vous partirez avec moi.
— Je le voudrais. Je ne puis, dit Montfort, madame Cerny veut aller à Maranhao. J'y ai de l'argent en dépôt. Le navire français qui nous a amenés repart dans quinze jours au plus tard. Nous l'attendrons.
— Enfin 1 je vous laisserai du moins sous la protection du consul d'Angleterre.
Les Européens retournèrent auprès des dames. En arrivant dans la salle, ils aperçurent le chef de police qui avait quitté le jeu et se promenait, allant et venant avec affectation de madame Cerny à sa fille. Il donnait le bras au demi-mul&tre que M.. Merry avait désigné comme un ancien lieutenant de négrier. Tous deux regardaient les deux Françaises avec une telle fixité, que Montfort et le commandant s'en aperçurent.
— Ce drôle est par trop insolent I ditHontfort, qui était assis à quelques pas des dames.
— Oui» reprit l'Anglais ; mais que voulez-vous faire? ils sont chez eux. Et puis, laissez donc cet homme, il est venimeux. On s'empoisonne à toucher certains reptiles.
' — C'est vrai. Cependant s'il repasse et regarde encore madame Cerny avec ses airs insolents, je le corrige.
— Que ferez-vous? Voulez- vous le frapper? Une scène ne mènerait à rien; et si des coups de poing sont dans nos mœurs de Londres, ils ne sont pas dans les vôtres.
— Non ! Mais avez-vous quelquefois vu des enfants prendre un chat par la peau du dos et le jeter en l'air pour voir s'il retombera sur les pattes? Eh bien 1 vrai Dieu ! la fenêtre est proche; il ne pèse pas cent livres, j'ai des gants; je verrai si ce docteur est un chat.
Et les yeux brillants du jeune homme, sa bouche contractée, sa figure p&lissante annonçaient sa colère contenue.
L'Anglais dit flegmatiquement : — Comme cela, c'est autre chose; et puis, si vous le voulez, mon ami, faites. Je vous aiderai au besoin ; mais prévenez-le d'abord.
Le docteur repassa encore, et cette fois il s'arrêta devant les deux femmes en jetant sur elles des regards plus insolents que jamais. Il semblait désigner Clémence à son interlocuteur, qui riait en l'examinant.
Hontfort se leva, et lentement s'approcha du chef de police. Le commandant le suivit Sans saluer,, le jeune homme appuya le bout de ses doigts sur le bras du docteur.
— Senhor, lui dit-il à voix basse, dans mon pays, je vous aurais déjà mis mon gant à la figure pour la façon dont
VOUS regardez ces dames; ici, je vous préviens que si vous continuez, je vous jellerai par la fenêtre.
— Senhor... reprit le docteur en cherchant une réponse qu'il ne trouvait pas... je...
Mais, au même moment, Clémence arriva. Elle avait deviné, et prenant le bras de Montfort :
— Je suis faiigiiée d'être assise, Henri, lui dit-elle» promenez-moi.
— Permettez, madame, je suis à vous ; j'attends une réponse de monsieur.
— Et moi j'ai besoin de votre bras tout de suite ; je vous emmène.
Elle saisit le bras de Montfort et se plaça entre lui et le docteur en disant :
— Est-ce vous, commandant, qui me le faites si peu gracieux? On nous croirait mariés depuis des années.
Le commandant s'excusa. Montfort ne répondit pas. Le docteur proGta de ce colloque pour se perdre au milieu des danseurs.
— Vous ne vous corrigerez donc jamais, Henri? dit madame Gerny.
— Non, reprit le jeune homme. Jamais. Quand un homme, quel qu'il soit, regarde iosoremment une femme que j'aime, je corrige cet bomme.
— Alors, je vous emmène, dit-elle; et appelant sa fille qui se reposait assise auprès de Paul, elle quitta le bal.
Quant au docteur, il rentra dans la salle de jeu, toujours suivi du chasseur d'esclaves. En se remettant à jouer, il se pencha à l'oreille de son acolyte :
— Je compte sur vous, lui dit-il. Celle dernière insolence me décide. Deux contos de reis pour les deux blanches.
iSi l'amaionb
^ C'est entendu* reprit le négrier. Je oommenoe dès demain. Le brick anglais sera parli.
Le surlendemain, en effet, à la quatrième pige da journal Diario do gram Para, parmi les annonces el sous la rubrique : Esclaves fugitifn : on lisait :
« Deux esclaves blanches, filles d'un mulâtre blanc* Domingo, et d'une mul&tresse également blanche, Maximiana, esclaves du couvent de San-Ântonio, ont dispara de la fazend^deCapim.«*<«*D^<tgna<»on: l'une est blanche, avec des cheveux noirs ; l'autre, blanche aussi, mais les cheveux blonds : mère et fille se disant Européennes. Cent mille reis de récompense à qui les ramènera aux moines de San*Ântonio, leurs légitimes propriétaires. )»
Les enipeiilies du Mojn c( d'Ig-arapé«IIIr|n« — Ea eliAMe aux plg'eoas. — Les eabanos et l'iDeendle.
Lonqa'après pea de jours si vite réTOlas,
Du Aombro des vivwts Dieu m'aura retranchée.
Quelque vierge viebdra qui, de tes maux toucMè, T'offrira \w bçabeurs qoQ je t'aurais tqiUus ;
Tu lui prodigueras des trésors d'umour tendre, Ton accent sera dou^ pour qu'elle aime à l'entendra.
Cabuea.
Dans la matinée du lendemain, madame Cerny et ses compatriotes se rendirent à bord du brick anglais, qui devait metlre à la voile vers neuf heures du matin, dès le commencement de la marée. Un départ est toujours triste; l'homme est, avant tout, un être d'habitude ; ce qu'il a
fait hier, il lonhaite le faire onoorei et presque toojoun, à l'instant de la sèparalion, hd regret qaeloonqiie prend & ceux qui se quitleot: intiment passager d'aillaurs, et qui ne détruit ni les dégoûu de h veille, ni tes satisfaclions réciproqnes du lendemain ! car il faut n'avoir jamais perdu de vue la lueur de son foyer pour ne pas savoir qu'en voyage, comme dans k vie, si on platt il quelquesuns, fatatemeiit on déplaît k beaucoup,
Mais Monifort et ses amis gardaient aux Anglais m» reconnaissance trop réelle pour ne pas voir leur départ avec regret, lia avaient trouvé chez eux secours efScan et loyal, commonautéde mœurs, de civilisation, d'idées généreuses; ils ne partageaient pas cet vaines rancnnai de souvenirs historiques, qui n'ont raison d'être que par lenr existence même : subsistant encore comnie ces trooot pourrU, oubliés par le temps, qui persistent à rester de» bout. Le commandant aimait ses amis de fraîche date. S'il avait libéré Hontfort et les siens, le François, à son tonr, l'avait sauvé, lui et ses matelots, dee mains du major Algoz. Os n'onbliaieut rien, ni les ans ni Im autres.
La séparation fut donc réellement triste des deux cdtte< Au momeut du départ, on éctuingea des cartes, des adresses, des promesses de se retrouver à Paris ou à Londres : vain« projets ébauchés en voyage, qui s'easeraliS' sent sous les soucis quotidiens de la vie. et ne ressuscitent -qu'au clioc d'un hasard ou d'une rencontre bénie.
A l'heure dite, le brick déploya ses voiles et prit le larga dn Qeuve, tandis que Honlfort et ses amis retournaient au rivage en compagnie du consul anglais et ds M. Sbai^, qui avait voalu s'associer à leur reconnaissance.
Les Européens, seuls désormais, songèrent à passer les
f88 l'amazone
dix jours qui les séparaient de l'époque probable du départ Ae la Caroline,
Le meilleur médecin de Bélem, le docteur Salvador, avait conseillé & madame Gerny de sortir le moins possible par les rues du Para, à cause d'une épidémie de petite vérole qui ravageait la basse ville. Monlforl, à peine remis de ses blessures, avait besoin de repos. M. Merry les engagea à passer quelques jours dans Tengenhe d'un de ses amis retiré dans le Moju.
— C'est un des fazenders que vous avez vus au bal, dit le Marseillais, l'un des hommes les plus honorables de ee pays. Des étrangers, des Français surtout, seront une bonne fortune pour lui. L'existence sur les habitations est si large, que vous ne sauriez le gêner, et que la dépense que vous lui causerez ne vaut même pas la peine d'être comptée. Vous verrez ainsi la vie des fazenders brésiliens. Elle diffère autant de la vie des villes, que les planteurs qui la mènent diffèrent de leurs compatriotes citadins.
Mais vainement M. Merry insistait pour décider Clémence; elle se refusait à un séjour dans Tinlérieur et chez des étrangers. Un incident vint la décider tout à coup.
L'une des mulâtresses de la femme du directeur de la douane était l'amie du négrier, que le chef de police avait pris pour agent de ses projets contre les Européennes. Cette femme apprit, pendant la nuit même du bal, les in* tentions du Brésilien, et dès le matin, elle racontait toute chose à sa maîtresse.
Selon l'expression pittoresque des femmes de couleur dans nos colonies : une blanche, quelle qu'elle soit, a tou< jours une bonté dans le cœur. La jeune Brésilienne résolut de sauver cette Française, qui était venue au bal pour
LES RÉVOLTÉS DU PARA iî9
j'amonr d'elle ; mais, n*osant pas prévenir les Européens, elle prit un moyen délourné.
Son père et sa mère, fazenders du Moju, étaient venus en ville pour assister à son haï. La jeune femme alla trouver sa mère et lui conta ses craintes. Les deux Brésiliennes se prirent à former différents projets qu'elles rejetèrent successivement : façonnées envers leurs maris à une soumission passive qui touche à l'esclavage, craintives et cependant bienfaisantes, elles voulaient sauver les Françaises sans se compromettre, et surtout sans confier à personne un secret qui pouvait les perdre.
Enfin elles résolurent d'emmener les deux Européennes hors ville, à l'engenhe de la famille. Une fois sous le toit de l'hospitalier fazender, elles savaient que ce dernier ne souffrirait aucune tentative contre ses hôtes, et que d'ailleurs le chef de police n'oserait rien tenter. Par tous moyens et au besoin par un aveu, elles décideraient les Françaises à rester à l'engenhe jusqu'au départ de leur navire. Au dernier moment, les nègres de l'habitation les conduiraient à bord, et de celte manière les projets des deux docteurs seraient réduits à l'impuissance.
Sous prétexte d'aller voir les toilettes des Européennes pour en commander de semblables, la senhora Alfandcga et sa mère soitii'ent ensemble et arrivèrent chez les Françaises. La jeune Brésilienne remercia vivement madame Cerny de sa présence au bal, et ajouta qu'elle était venue pour inviter les Européens & visiter leur engenhe, située à deux marées de la ville.
Madame Cerny hésitait incertaine, lorsque Paul et Montfort rentrèrent en compagnie du Marseillais. Le fazender, dont M. Merry avait parlé à ses compatriotes, était précisément le père de la jeune Brésilienne. Le né-
IS0 l'amazomv
gociant joignit ses prières à celles des deux femmes» et, pour décider les Européens, il alla chercher le fazender lui-mômev Ce dernier revint presque aussitôt, insista avec ardeur auprès des Français, et les décida enfin à venir à son habitation.
-^ Vous n'avez plus rien à voir au Para, dit-il, Nous partons ce soir à six heures. J'emmène d^à un de vos compatriotes qui m'a fait remettre une lettre de recommandation et qui a été blessé à Alarâjo, Vous fere^ une petite colonie française, comme à bord. Ma montarie est trop petite pour vous prendre tous , mais j'ai ici une coberta qui pourrait contenir deux cents personnes. Nous y dormirons à l'aise cette nuit» et demain dans la journée nous arriverons encore à temps pour la chasse aux pigeons. Mariquinha, ma fille» viendra avec nous» et nous ferons çn sorte que vous regrettiez la ddade le moins possible.
Le soir» en effet, le petit navire du fazender» avec ses grandes chambres élevées sur l'eau » ses hauts mâts • ses longues rames et son équipage nègre» quittait Bélem, emmenant les quatre hôtes de M. Merry et M. Vulgar, qui, descendu à terre le matin seulement » était à demi mort sous les soins de M. fileeder. Depuis l'accès de courage du commis, à Marajo, Montfort et ses amis avaient modifié leurs sentiments à son égard, et ils retrouvèrent avec joie leur ancien compagnon de traversée^
jLa soirée passa rapidement. Le bateau marchait poussé par le vent et la marée. Pendant la nuit» les femmes reposèrent» dans les chambres de la coberta» sur des matelas de $unm umay qui est une soie végétale douce au toucher, plus fine que la soie, blanche et luisante comme elle. Les hommes dormirent sur le pont» dans des hamacs sus* pendus aux m&ts du petit navire.
S3S l'amazone
vaste plaine enserrée de tous côtés par la forêt lointaine» parsemée d'arbres et de cultures. On voyait s'élever péleméle des cocotiers grêles avec leurs cocos entassés sous les feuilles comme une couronne sous une chevelure verte ; des citronniers, des manguiers , des cacaoyers, des orangers aux fruits d'or ; des caféiers aux grains rouges, des maniocs verdoyants et pressés ; et puis, à fleur de terre, des ananas presque ensevelis dans leurs feuilles sombres, des rizières, des mais à la pâle verdure , des champs de cannes qui ressemblaient de loin à nos blés verts.
Les Brésiliennes, cependant, s'étaient emparées des Françaises pour leur montrer les penetraiia de l'habitation : les chambres des femmes avec les caisses vertes pleines de bijoux, de toilettes, d'étoffes ; les hamacs tissés par les négresses, les broderies des mulâtresses, les couis peints du Tocantins, les images coloriées venues de France, les saints de cire arrivés de Quito, les fleurs en ailes d'insectes qui brillent à reflets de cuivre, les guirlandes de plumes aux vives couleurs : riens charmants de l'existence féminine qui font sourire les frères, les maris, et nous tous tristes occupés d'affaires, que nous proclamons sérieuses I comme si la mort, cett^ moissonneuse brutale, ne devait pas tôt ou tard casser aussi bien les poupées des unes que les hochets des autres !
Vers quatre heures environ, le fazendcr dit à ses hOtes :
— Si vous désirez tuer des pigeons, l'heure de la passée approche. Choisissez chacun denH ou trois fusils, messieurs, et partons.
Paul, Montfort et les Brésiliens sortirent en compagnie des dames, traversèrent les cours et jardins intérieurs de l'en^enhe et arrivèrent sur les cultures qui entouraient
834 VkUAZÙHH
Enfin qu^ques pigeons arrivèrent» planant dans le ciel. Us étaient gros comme nos perdrix en septembre. Les premiers se perchèrent 9ur les arbres les plus élevés de la prairie» et Paul voulut quitter son abri pour aller vers an grand palmier, qui paraissait attirer surtout les oiseaux voyageurs. Mais le Brésilien le retint.
— Attendez, dit-il, ce' sont les iclaireurs. Avant une minute la troupe va venir. Vous n'avez pas besoin de vous . déranger.
En effet» presque aussitôt» de tous les points de Thorizon» les pigeons arrivèrent isolément. Ils planaient un instant dans les airs au-dessus de la forêt» puis chacun d'eux se reposait sur un arbre» à son caprice» restait là quelques minutes comme pour choisir son asile nocturne» et enfin> traversant le fleuve à tire-d'aile» allait se perdre dans les arbres de la petite lie,
Paul et les fazenders ne cessaient dé tirer. Les nègres ne Suffisaient pas à charger les six fusils que les chasseurs avaient pour eux trois» et au bout d'une demi-heure» quarante ou cinquante pigeons étaient entassés auprès des dames. Les oiseaux cependant arrivaient toujours et de tous côtés ; les explosions des armes à feu ne paraissaient pas les déranger. Ils recherchaient surtout les hautes cimes. Le pigeon frappé h l'une de ces places n'arrivait pas jusqu'à terre» tombant de branche en branche, sans être déjà remplacé par un autre. Par instant, les chasseurs en avaient dix, quinze» perchés à portée de fusil.
Quant à Montfort» il abattit d'abord quelques pigeons. Mais, las de ce tir de braconnier, il quitta son poste et se plaça sur les bords du fleuve, de façon à tirer les oiseaux, au vol, au moment où ils traversaient la rivière.
Les nègres le suivirent en silence» mais étonnés. Us oe
LES RéiVOLTiS DU PARA 186
comprenaient pas ce blanc aux alluret étrangn » qui en dix coups avait tué dix pigeons, et qui, las de son tonbeur, allait tirer aa vol, quand il pouvait tirer au repos.
Lee races primitives, et que nous appelons sauvages, sont ainsi organisées : elles jouissent du présent et ne cherchent point au delà. L'Européen, blasA de jouissances, ne jouit plus : il cherctie ; et sur sa roule inquiète, s'il trouvait l'Éden des premiers pères, il n'y resterait que le temps de s'en lasser pour chercher ailleurs. Qui d'eux ou de nous sont les plus heureux d'ici-bas T
Fatiguées de voir cotte boucherie, les dames quittèrent leur abri pour .errer par le préau. — Allons voir ce que fait H. de Uonlfort, dit l'une des Brésiliennes.
Elles découvrirent bieolOt le Français, qui ne tirait que les oiseaux passant au vol et à toutes ailes; il tuait presque à tout coup, et les pigeons, tombant à l'eau» dérivaient perdus au courant du fleuve.
— Ah! c'est bien lui, se dit Clémence : nature insatiable, cherchant toujours l'obstacle! triomphant et se lassant de son triomphe I Mais je l'aime, et l'aime ainsi 1
Les Brésiliennes gourmandërent le jeune homme sur l'inutilité de ses coups de fusil. Il ne se défendit même pas et répondit siniplement :
— Je ne sais pas tiier au repos, senhoras.
— Triste plaisir, dit Clémence. Les autres, du moins, chassent poiy manger; mais vous, cruel par goût, vous tuez pour tuer, —comme le tigre.
— VouIl'Z' vous rentrer? lui dit-il. Vous savez bien que j'aime mieux une heure près de vous, que toutes les chasses du monde.
Elle ne répondit pas.
Cependant les pigeons passaient moins nombreux ; llle était comble d'oiseaux , et on entendait sortir des arbres un bruit d'ailes et de roucoulements confus, comme ces bruits lointains de foule, qui montent des grandes villes. Fourmilières d'hommes, de fourmis ou d'oiseaux ! plus ou moins de bruits, plus ou moins d'années I
Montfort, fatigué de lirer, aperçut deux petites tourterelies qui volaient dansles airs par cercles rapides; au-dessus de sa tête :il ajusta, le coup partit, et l'un des oiseaux tomba aux pieds de madame Cerny.
Elle le ramassa. C'était une tourterelle à collier^ différente des autres, grise et blanche comme une cendre fine.
— Vous êtes féroce, Henri, dit-elle. N'avez-vous pas assez de tuer ceux qui vont seuls? Que deviendra l'autre?
* — Oh ! dit le jeune homme en riant » regardez, voici déjà qu'il oublie.
Le pigeon, en effet, continua pendant quelques secondes à promener dans l'air ses cercles rapides, puis tout à coup, s'abattant vers l'Ile, il disparut au milieu des arbres.
Clémence prit le bras de Montfort et rentra pensive.
— Qu'avez-vous? lui dit-il; il y a autour de vous, ce soir, comme une atmosphère de tristesse qui désenivre.
— Je pense à ce pauvre isolé que vous venez de faire, et comme il a vite oublié. Oublierez-vous ainsi quand je serai morte?
— Toujours ces idées, toujours des effrois d'avenir. Si vous saviez, Clémence, comme vous me brisez le cœur en parlant ainsi!
— Eh bien! lui dit-elle d'une voix émue et en s'appuyaut plus fort à son bras, à compter de ce jour, Henri,
je ne tous en parlerai plus. Hais laissez-oioi tous adresser une prière. Voulez-voas?
— Je veux louL ce qae vons voulez)
— Vous m'aimez profoodémeDl, Henri, je le crois : et, qnant à moi, vous le savez bien, l'aSeclioD que je vous porte est devenue (ouïe ma vie. Cependanl j'ai peur, et je ne saiarpourqaoi des pressentiments sinistres m'agitent. L'idéequ'un jour vous en aimerez une autre, comme vous m'aimez,! — pluseocore peut-être, si la réalité vient sacrer vos amours I L'idée de reposer sur cette terre étrangère, seule... seule, car il me semble que seule je mourrai, cette idée 'm'obsède. Je vous afflige, mon^ami; mais c'est la dernière fois. Promettez-moi, si je meurs, que pendant nn an, un deuil d'épouse, vous ne quitterez pas cette terre. Je serai consolée vous sachant près de moi pour toute une année.
Hontfort ne pleurait jamais; mais il y eut dans la voix de madame Cerny, aa moment où elle prononça ces paroles, nne tristesse si convaincue, que le jeune homme senLt des larmes troubler ses yeux. 11 salait la main de Clémence et lui dit :
— Au nom de notre amour, je vous le jurel
— Et mainlenaot, reprit-elle d'une voix rassnrée, pa^ Ions d'autre chose.
Le fazender, qui arriva vers eux et leur expliqua les mœnrs des oiseaux qu'on venait de chasser, changea bienWt le cours de leurs pensées.
Les pigeons passent ainsi tous les jours, à la même heure et tonle l'année, disait-il, pins on moins nombreux, selon la saison. Presque tous les oiseaux de cette contrée ont coutume d'aller ainsi dormir chaque soir, sur les Iles du fleuve. Chaque espèce se réunit séparément, et il y a des
t3S l'amazonr
Mes qui, soir et tnatin^ sont littéralement rouges d'araras» ou certes de perroquets et de perruches. Mais pourquoi choisissent-ils une lie, et jamais la terre ferme? pourquoi toujours vont-ils dormir loin des forêts o4 pendant le jour, ils vont chercher leur pâture? pourquoi ici vîennent-'ils d'abord reposer sur lés arbres de mon préau? je ne sais.
•^ Ils ont leurs motifs comme nous, dit MontTort, dont rftme, encore empreinte des effrois de Clémence» errait sur de sombres pensées. Pourquoi, par intervalles, lui aussi, émigrant par milliers, l'homme est-il précipité vers une terre nouvelle, guerroyant jadis, pacifique au* Jonrd'bui? Poui:quôi va-t-il s'agglomérant dans des villes et sur tel point plutôt qu'ailleurs? Générations d'êtres qui tombent dans l'éternité, s'effaçant Tune l'autre, sans laisser plus de trace au sable des âges qu'un navire aux flots de l'Océan. Mais d'où viennent ces êtres? où vont-ils? Qui les fait? qui les pousse? où tombent ils? Pourquoi la vie? pourquoi la mort? Ah I savoir ! savoir pour en finir! ou pour se courber, enfant calmé sous la main de son père.
Le lendemain le fazender conduisit ses hôtes à une pêcherie située de l'autre côté de la rivière. Pendant la nuit les nègres avaient, à marée pleine, fermé l'entrée d'un petit lac qui, à mer basse, ne gardait que quelques pieds d'eau; les poissons amenés par le flot, et retenus dans un étroit espace, se trouvèrent «i nombreux qu'eo moins d'une heure les esclaves eurent apporté sur la grève un flot de poissons de toutes espèces.
Les Européens ne pouvaient se lasser d'admirer ce monde presque inconnu, où l'homme, avec un travail d'une heure, récolte, par culture, chasse ou pêche, de quoi vivre une semaine entière ; ce soi où tout pousse : où le colon, au lieu d'être réduit à forcer la nature» n'a
besoin qne de combaltre sa fécondilé ; oA Taoïne, eacao, noix tonkas, fèves lonkjn, caoaichonc et tnllle produits divers couvrent la terre, sans semailles, sans cnllnre et sans recolles; ces plaines coapées de canaux natui%)s qui se croisent en tous sens comme les rues d'une ville 1 Nature inouïe, qui ne se rêve même pas, et qui, tAt on tard, verra les races humaines couvrir son sol béni par le soleil I
Les Brésiliens feisaîent tons leurs efforts ponr distraire leors hAtes, inventant chaque Jour une distraction nou> velle, entourant les Européens de soins affectueux et di" vers : promenades nocturnes sur l'eau, musique, danses, pêches, chasses de toute sorle. TanlOl les nègres, avec quelques petits chiens, suivant à voix, forçaient un daim à quitter ces lies étroites pour traverser les canunx soos le plomb du chasseur: tantdt les esclaves foulaient une lie commedesraballenrs, poussant devanteux des hoccos, des CQjubis aux plumes noires, des toucans an long bec jaune et au corps bariolé, des inambns au vol de bécasse, qui s'élevaient dans les airs en criant; ou des veados de toute taille qui ress'embleni, les uns k nos daims, les autres à nos chevreuils; des pacas grosses comme des loutres, des agoutis- aux bonds de lapins, etc., qui traversaient l'ean k la nage, effarés et fnyant sur l'ite voisine.
Les Français passèrent ainsi huit jours qui s'enfuirent comme un songe. La bcaulô monotone, mais grandiose de la nature qui les entourait ; le calme de cette vie des champs, qui est la véi'itable existence homaîne; l'hospitalité attentive du fazender, tout les réconciliait avec le Brésil et leur faisait onblier les dangers Je Marnjo et de Bélem. Hais, inquiétude ou fatalité terrestre, l'homme ne peut pas tenir dans le bonhenr : les uns en sortent par
S40 JL*AMAZONB
ennuiy chassés par eux-mêmes ; les autres sont saisis par les malheurs de cette vie, et chacun traîne ici-bas sa plaie humaine, secrète ou visible à tous.
Madame Cerny et ses amis ne pouvaient ni ne devaient, selon les lois sociales, abuser trop longtemps de Thospitalité du fazender. Ils parièrent de retourner au Para. Mais la jeune Brésilienne et sa mère, qui, d'ailleurs, se prenaient, chaque jour davantage, d'une affection sympathique pour Clémence, la supplièrent de rester quelques jours encore. Les deux Français étaient, pour le fazender, des compagnons de chasse infatigables, et, conmie M. Herry l'avait dit, leur présence était une bonne fortune pour leur hâte. Sans se faire prier bien longtemps, ils promirent de rester à l'engenhede Fen^ura, jusqu'à la veille du départ de la Caroline. Le fazender envoya un canot et deux nègres à la ville, afin de savoir l'époque précise à laquelle le navire français devait mettre à la voile. La jeune femme chargea secrètement l'un des esclaves de s'informer des bruits de Bélem, et surtout de voir de sa part la mulâtresse qui l'avait renseignée.
Le canot revint le lendemain matin, rapportant une lettre de M. Merry pour les Français. La Caroline ne devait pas être prête avant une semaine entière, et, d'après certains bruits qui couraient en ville et sur lesquels le Marseillais ne s'expliquait pas d'ailleurs, il conseillait à ses compatriotes de rester le plus longtemps possible à l'engenhe de son ami le brigadeiro, comme il l'appelait.
Mariquinha apprit par son esclave que, loin d'abandonner ses projets contre les blanches, le négrier avait tout préparé pouf les faire saisir aussitôt leur retour. L'un des moines de San-Àotonio, gagné à prix d'argent, prétait les mains a tout. Le directeur de la douane lui-
S42 L*AMAZON£
le bien comme le ma). Il est trop vftgal)on(l peur garder rien. Le nègre, être sédentaire, se reploie sur lui-même, vivant avee ses pensées et les remftchant» efi quelque sorte, oomme an bœuf qui rumine.
La jeune Brésilienne élait donc certaine que resclave garderait son secret ; cependant, par surcroît de prtidence, elle le fit désigner pour ramer sur le bateau qui devait les conduire.
Le lendemain, deux heures avant le Jour, afin d'éviter la chaleur, la plus grande montarie de l'engenhe, montée par douze r.! meurs, emmenait les Européens, le fazender et sa Olle. La mère de la Jeune femme resta sur l'habitation avec son fils.
La barque descendit lentement le Moju. Elle avait à lutter contre la marée montante, qui refoutait les flots de la rivière. Mais le Moju est large et torlu.ux; les marées n'y ont pas autant de force que dans les autres petits canaux qui sillonnent Timmense delta des bouches de TA^ mazone. La mon tarie arriva avant le Jour h l'entrée de ce fameux canal qui, joignant le Tucumanduba au Moju, permet ainsi d'aller de Bélem jusque dans le Tocantins, à plus de vingt lieues dans l'intérieur, toujours par canaux, et en évitant les dangereux coups de vent du bas Amazone.
La marée portait, refoulant les eaux du fleuve, et ce fossé d'un quart de lieue de long sur vingt-cinq pieds de large, fut vite parcouru. Les voyageurs étalent étendus sur des nattes, sur le toit de la montarie, jouissant de la fraîcheur parfumée de leur route, lorsque le nègre pilote fil observer au fazcnder une lueur rougeâtre, qui apparaissait dans le ciel au-dessus des arbres de la forêt et dans la direction de la petite ville d'Igarapé^Mlrim.
-^ C'est le fau, dit le fosender. Ne vous effraye^", pas, messieurs, ajouta*t*ii en riant A cette heure, un incendie se voit de loin. C*est quelque campine des bords de TAma» zone, h laquelle on met le feu pour rafratebir le p&lorage. C'est notre coutume américaine.
L'esclave secoua la tête sans rien dire.
La barque cependant avait quitté le canal creusé de main d'homme, et courait de toute la vitesse de ses rameurs et de la marée montante, dans des eaux plus larges et plus profondes. L'engenhe était encore éloignée de deux lieues & peine, et les Européens ne se lassaient pas d'admirer aux deux côtés du fleuve cette végétation dense comme un mur de verdure, lorsque Henriette, qui avait la tête tournée vers l'avant de la montarie, appela l'attention générale, en disant :
— Voyez donc 6e tronc d'arbre, qui flotte là-bas au mi* lieu de cette place éclairée par le soleil naissant. Il y a deux corbeaux qui volent autour comme pour s'y reposer.
Les voyageurs se levèrent afin de mieux voir. Le tronc d'arbre était le cadavre d'un nègre. Les esclaves cessèrent de ramer pour ne pas être emportés à passer sur le corps. La montarie arriva dans ses eaux; les corbeaux urubus volèrent un peu plus haut dans l'air, mais sans cesser d'escorter leur proie future. Le cadavre, emporté par la marée montante, glissait rapidement, tantôt paraissant presque entier à fleur des eaux jaunes de la rivière, tantôt ne laissant voir que le haut du corps. Dans un des mouvements inertes que lui imprimait le flot, les Européens découvrirent à la poitrine un trou de balle, qui avait dû occasionner la mort. Le fazender donna l'ordre, de continuer la route.
— Senbor, dit Montfort, les corbeaux vont manger ce
cadavre. Si on renterraii? la terre dn rivage parait fecile à remuer. Vos nègres avec leurs pagaies auraient fini en quelques minutes.
— - Peuh 1 reprit le fazender, ce n'est qu'un nègre. Et puis il serait déterré cette nuit. Que les urubus ou les mucurras le mangent, peu il!hporte !
Mais madame Cerny se pencha vers la jeune Brésilienne. — Ma bonne Mariquinha, lui dit-elle à voix basse, priez votre père pour moi. Que ce cadavre ne reste pas ainsi sans sépulture.
La jeune femme sourit d'un air étonné. Mais elle dit au fazender :
— Paï! la senhora désire que vous le fassiez enterrer.
— Je suis aux ordres de madame» fit le Brésilien en s'inclinant, et d'un geste il arrêta ses nègres, qui avaient déjà repris leurs pagaies pour s'éloigner :
— Americo, dit-il, prends ce corps; regarde où il est «frappé, afin de prévenir le promoteur public; descends à
terre avec deux nègres et enterre-le : ou plutôt, attends.
Et se tournant vers madame Cerny :
— Votre seigneurie désire seulement que le cadavre ne soit pas mangé par les vautours, dit-il ; je vais lui faire mettre un morceau de fer au col, et il ira ainsi au fond de Feau. C'est la manière d'enterrer à la mer.
Clémence fil un signe d'assentiment.
Deux des nègres prirent la tète du cadavre. Ses épaules apparurent. Elles étaient comme hachées de coups de couteau. Ils attachèrent à son corps en travers un morceau de fer de quelques livres t le cadavre disparut aussitôt sous les eaux.
La barque repartit.
seohora, sur notre sol, le nègre pusse Utt ou tard par )es ,
vautours, les poissons ou les fourmis. !
— Parbleu! reprit Montfort, croyez-vons, cher hôte, qne, pour avoir une gaine de Irais, le blanc d'Europe s'en* vole dans les airs, comme Notre-Seigneur?
Mais il vit une contraction douloureuse sur la ligure de madame Cemy, et, ctiangeiinl aussitôt de conversation, il montra an fazender une petile plaine naturelle qui s'étendait sur la droite de la rivière.
Cinq ou six bœufe y paissaient, ayant de l'eau jusqu'aux jarrets.
Le fazender jeta sur la savane un regard rapide; puis se tournant vers son pilote ;
— Le Portugais de Jararaca est-il devenu fou, dit-il, pour laisser ainsi son bétail sur la campine? Quand la marée va remplir tout i. fait, ses bêtes vont être emportées dans le canal et se noyer. Il faudra l'avertir en passant.
Le pilote secoua la tôle comme au moment où U avait montré la lueur d'incendie à son maUre.
— Eh bien, dit le fazender, poutqjioV çiends-tu ta Ûgow de trépassé?
— Les vaches du p„„ .i^ y^A. msû«5 vm "^^ yt«"^ les cadavres courent I JT^XV** , Xatei «X 4^^^^* '^^'^ „^.
-Voussav.q«.;^^ft^^- ^.\.---*^^^^^;.
ditlefazenderenrjAv vC<' .c;Ê^^*'*^''lSft i<^^^ Ce maudit noir est \v\i»V A^ ^x, -^'^ '^''1
^•'«'*«>^<^^^w>*itarw,r
946 l'aauionb
un p6tit lac qai ouvrit tout à coup une perspective nouvelle aux regards des voyageurs.
Sur la rive droite» à cent pas, on voyait quatre ou cinq pans de murs à demi couverts de poutres noircies, dont quelques*uQfs brûlaient encore. Des fumées s'élevaient, montant vers le ciel, par lentes spirales* Sur la grôve quatre ou cinq chiens gris et des porcs blanchâtres étaient ameutés çôle k côte» au milieu de lambeaux sanglants qu'ils dévoraient. Une bande d*urubus grouillait à terre comme une fourmilière noire, où à chaque instant i^ nouveaux corbeaux» venant du haut du ciel» arrivaient prendre place.
On n'apercevait sur là grève déserte aucune créature humaine. Rien que des débris d'incendie, des chiens» des pourceaux et une nuéç de vautours. La forêt, solitaire et muette, fermait Thorizon. A côté de la maison fumante» des citronniers, des orangers, chargés de fleurs et de fruits» protégeaient de leur ombre quelques plantes d'Europe à demi ensevelies dans la verdure. Des colibris, des oiseauxmouches» de grands papillons bleus volaient d'une fleura l'autre : les rayons du soleil levant inondaient de lumière et ces débris et celte nature souriante.
Le fazender laissa tomber ses bras au long de son corps et murmura :
— Jararaca a brûlé !
Mais presque aussitôt, se tournant vers les nègres qui regardaient, sans remuer, ce spectacle de désolation :
— Vile, vite à la grève! On ne voit personne, et les urubus sont là.
Les pagaies plongèrent à l'eau, et bientôt le mon tarie heurta le rivage.
La troupe de vautours s'enleva dans Tair, et le bruit de
]eun ailes retentit comme un coup de canon lointain. Les chiens levèrent la tête et se prirent à fuir en hurlant» Les pourceaux continuèrent leur fe§lin.
Plus de trente cadavres, nègres ou mulâtres, étaient étendus sur le rivage, demi-nus : la plupart déj^ étaient en partie mangés, et sur le. sol on voyait de tous côtés des lambeaux de chairs sanglâmes.
Les blancs, d'instinct, prirent leurs fusils : Montfort, moitié de gré, moitié de force, fil rentrer les femmes dans l'intérieur de la montarie, et resta en dehors, prêt à tout.
Paul et le fazender sautèrent sur le rivage, suivis des esclaves. Avançant à pas cherchés pour ne pas fouler ces débris humains, les deux blancs allèrent jusqu'aux murs fumants de l'habitation, tandis que les nègres restaient au milieu des cadavres. Dans les^pays habités par des races diverses, chaque famille humaine, à Theure de la mort, recherche sa race : comme des soidats,^ au lendemain d'une bataille, cherchent parmi les morts les uni* formes du régiment.
Des débris fumants encombraient le sol, mais le feu s'éteignait; les poutres, les solives, les portes semblaient ne pas vouloir brûler. Les feuilles des toits et leurs -menus supports seuls étaient consumés, car presque tous les bois de l'Amérique du Sud sont si denses, qu'ils ne brûlent ni ne surnagent.
Les blancs traversèrent une cour sur laquelle étaient situés des hangars déserts, dont il ne restait plus que les poutres et les murs, et arrivèrent à la demeure du maître ; ils voulurent pénétrer par les portes ouvertes et noircies; mais la c^ialeur enfumée qui sortait de l'intérieur ne leur permit pas d'entrer. Ils firent le tour ! de vivants, personne! mais sur le derrière de Thabitalion cinq corps de
248 t'AMAZONE
femmes et d'enfants blancs gisaient à terre, à moitié brûlés sous une so ive encore enflammée. A quelques pas de là, deux cadavres d'hompies étaient cloués à des manguiers à odté .l'un de l'autre. Les meurtriers avaient dû crucifier leurs victimes, vivantes encore, car ks figures des deux blancs étaient contractées affreusement. Leurs corps et les arbres voisins portaient des traces de balles» comme si on avait fait de ce lieu funèbre un polygone à exercice ; à côlé des cadavres, aux arbres, les traces des résines qui avaient coulé au long des troncs, accusaient les places où les torches avaient éclairé les cibles vivantes des assassins.
Le crime datait de la nuit même. Le fazender reconnut les cadavres du seigneur de Tengenhe et de son fils. Les corps à demi consumés étaient ceux de sa femme et de ses jeunes enfanls.
— Pauvres gens ! dit le Brésilien en regardant les cadavres. Ils ont payé pour tous. Les cabanes ont passé par ici. Le Portugais de Jararaca avait commis bien des vols, et par lui bien des Indiens ont couché dans la geôle. Mais leur vengeance est affreuse. Fasse le ciel qu'ils se bornent à ces meurtres...
Puis, saisi d'une terreur soudaine :
— S'ils allaient à Ventura! dit-il. Je ne leur ai jamais fait de mal ; mais les cabanes, une fois déchaînés, ne connaissent personne.
Et, blême d'épouvante, il saisit le bras de Paul en l'entraînant vers le rivage :
— Partons, partons, dit-il ; il n'y a plus rien à faire ici; la mort n'attend pas et Ventura est loin.
Lès deux hommes regagnèrent précipitamment le canot. Les esclaves s'embarquèrent derrière eux.
— Tous sont morts, dit le fazender en rentrant dans rintërieur de la montarie, où les feimmes attendaient impatiemment son retour, en regardant par les fenêtres de la chambre.
-— Et matante? dit la jeune Brésilienne, allons vers elle.
— Ta tante! après ta mère! après ton frère! dit la fazender... Qui sait?
Le silence se fit sur Tembarcation. On n'entendait que les pagaies des esclaves, qui frappaient Teau à coups pressés. Mais la marée monte formidable à travers les petits canaux du bas Amazone. La barque n'avançait qu'à peine, tandis que les débris d*arbres et de végétations charriés par le fleuve passaient au long du bord emportés à toute vitesse.
Les esclaves ramaient depuis plusieurs minutes, et l'habitation était toujours en vue. Les blancs de la montarie ne pouvaient détacher leurs yeux de ce hideux spectacle. Henriette et Mariquinha pleuraient : le fazender excitait ses nègres, qui pagayaient sans relâche.
Enfin, un détour du fleuve cacha aux voyageurs ce qui restait de Jararaca. L'embarcation s'enfonça dans le canal bordé de forêts par lequel elle était venue, faisant route à peine : mais au bout d'une heure environ la marée contraire arriva par derrière, remontant le Tucumanduba: les flots du Moju reculèrent à leur tour, et la montarie, emportée par ses douze pagaies, avança rapidement Elle arriva bientôt en vue d'une espèce de petit lac, qu'elle avait à franchir avant d'arriver au canal creusé de main d'homme, qui conduit- au Moju.
Là, comme à un carrefour de forêt, aboutissaient sept ou huit routes ou canaux divers, entre autres un chenal qui mène à la ville d'Igarapé-Mirim. Par ce chenal, presque
en facf d'em» venait une grande barque chargée d'bommes armés de longs tmU et de sabres d'abatjs,
La montarie du fazender, lancée h toute vitesse» tn^ versa le carrefour comme un éclair, et poursuivant sa ronte, entra bienlOt dans Tétroit canal qui mène au Moju. A cent pas devant elle, une barque pleine d'hommes armés comme Taulre, descendait au flot. Forcer le passage était impossible; il y a juste place pour deuK bateaux sur le canal Le fazender donna Tordre de rétrograder pour fuir par Tune des routes du. carrefour; mais une barque lancée ne s'arriite pas comme un cheval : emportée par le cou» rant et par son propre es^^or, la montarie perdit trois ou quatre minutes i rompre sa marche pour revenir en sens contraire; les bandits, arrivant par le bras d'Igarapé- Mirim, débouchèrent à leur tour à l'entrée du canaU Les Européens étaient pris entre deux ennemis, sans fuite possible. Le fa^ender donna Tordre de laisser courir au flot.
Il y eut un mouvement marqué parmi les hommes des deux embarcations , et les blancs virent avec effroi des corps demi^nus de couleurs diverses, les nm rouge&ires, les autres presque noirs ou tatoués» s'agiter sur les canota en les désignant du geste.
Cinq ou six coups de feu partirent successivement du bateau le plus éloigné ; les balles sifflèrent autour des Européens assis sur le toil de la montarie, et Tune d'elles frappa la cabine avec ce bruit sec d'une balle qui rei»* contre une planche. Monfort entendit : d'un bond il sauta sur le pont du canot, et de là dans la chambre où se trou-* valent les dames. Mais la cabine était en bois d'itauba : la balle n'avait pas pénétré.
Les deux barques arrivèrent rapidement à la montarie
dû fazender. Les Européens purent distinguer tous les traits de ces hommes à faces sinistres, farouches, variés Comme une mêlée de bétes fauves. Quelques-uns vondis* saient des imprécations et faisaient des gestes menaçants : tous fixaient sur les blancs des regards de vautours qtd tiennent une proie.
Mais alors, sur le toit de la première barque , se dressa tout à coup un homme vêtu d*an pantalon et d'une chemise, avec des pistolets à sa ccinlure. C'était le chef dé Texpédiiion, sans doute, car il cria d'une tolx enrouéepar la fatigue, mais forte encore : '
— One nul ne tire! Le blanc protégeait la vieille.
Quelques voix murmurèrent des paroles grossières. Cependant il y eut comme un temps d*arrët; le chef voulut en profiler :
— Celqi-ci n*est pas un Portugais, dit-il; il est Brésilien conime nous. Laissons-le et entrons dans le Moju. Les engenhes n'y manquent pas.
Mais un bandit cria :
-^ Non, non ! c'est un fazender. Â mort I à mort cooune les autres I
Vingt voix répétèrent le cri sanglant; sans s'irriteri If chef se tourna vers les plus bruyants de sa bunde et dit :
— Le premier qui louchera au vieux, je le tue. Le vieux a protégé la vieille. Quant aux autres blancs» tirez si vous voulez. Je ne les connaJs,pas.
Mais le fazender, qui jusqu'alors était resté silencieux» leva son chapeau en Tair, pour faire signe qu'il Voulait parler, et se tourna vers le chef en disant :
— Les blancs sont mes hôtes ; tue-moi d'abord si tu les veux tuer.
— Eh bien, qu'on se tae personne : le blanc est l'ami de la vieille» nul n'y touchera.
La voix du chef se perdit dans une explosion de murmures sinistres. H y avait trop de fureurs amoncelées parmi ces hommes, trop de sang dans l'air. La lutte suprême, c'est-à-dire la mort, était imminente pour les captifs, lorsqu'une voix partie de l'un des canots fit dériver tout à coup la colère de cette foule impressionnable et mobile.
— Il y a des senhoras dans la cabine !
Aussitôt les cris recommencèrent sur les deux barques.
— As femeasl as femeas! Fais sortir les femmes, vieux, on ne te tuera pas.
— Je vais voir pour tous, dit le chef, et faisant signe aux nègres d'approcher sa monlarie de celle des blancs, Il sauta dans leur barque. Cinq de ses compagnons le suivirent, et tous voulurent monter; mais il repoussa du pied son propre canot, et se tourna vers le fazender en disant :
— Viva brigadeiro !
Seulement alors, le Brésilien reconnut le bandit qui venait de le protéger. C'était un Indien métis dont il avait longtemps secouru la marraine, veuve d'un Péruvien réfugié.
Cet homme^ cependant, étendit la main sur la porte de la cabine où étaient les femmes : Montfort l'arrêta.
— Tue, dit-il en espagnol, mais ne touche pas aux femmes.
— Le blanc est Espagnol, reprit le bandit, en regardant le jeune homme. Moi aussi, je suis Espagnol du Pérou.
— Vaya pues. Les Espagnols sont tous caballeros, qui savent respecter les senhoritas.
— - Et moi aussi je suis cabâllero. Nul ne touchera une femme que choisi par elle. Combien sont-elles?
— Trois, dit Montfort.
— C'est bon.
Aussitôt, s'élançant sur le toit de la monlarie, il commanda le silence à ses soldats :
— Amigos, dit-il, il n'y a pas de senhoras pour tous. Nous sommes Tapuyos, mais caballeros. La chaleur est forte ; il y a encore de l'eau de feu à la ville : retournons à Igarapé-Mirim. Les femmes choisiront. Cette nuit seulement nous irons brûler dans le Moju.
— Bien dit, bien dit ! crièrent d'une seule voix les bandits^ Esclaves, tournez vers Igarapë-Mirim.
Les nègres rameurs des cabanes firent faire volte-face aux deux barques, qui reprirent le chemin de la petite ville. Le canot du fazerider, sur lequel le chef était resté, suivait bord à bord. Les bandits l'attachèrent à l'une de leurs embarcations.
— Branco, dit le métis, tu ne reconnnis pas l'afilhado de la vieille Garlota?
— Non, reprit 'le fazender d'une voix presque sévère. Carlota était une bonne vieille ; loi, tu veux voler ma fille.
— C'est ta fille qui est là, la belle Mariquinha?
— Si, — ma fille et deux senhoras de France.
— Dis à ta fille de me choisir, et nul antre n'osera même la regarder. Tu viens de Tengenhe de ta sœur? Astu vu Jararaca? Les Tapuyos savent se venger!
— Malheureux! reprit le fazender, dont les souvenirs se reportaient peu à peu sur Tadolescence du bandit, qui l'a rendu ainsi, loi ruflibado de la vieille?
— J'ai fait un mort, dit le jeune homme d'une voix
S54 l'amazonb
lombre; alors je me suis sanvë dans les bois. J'ai réuni des cabanos, et je sois un chef. Les Portugais obI vu tt je
savais tuer.
Quand lu venais à Ventura conduisant la vieUte^ tu ne parlais pas de tuer, alors!
— Tu ne sais donc rien, toi? reprit le métis avec une fureur contenue. Carlola prospérait. Un jour, bu Portugais maudit est venu au cacoal. Il â montré à la Tieilte un grand peigne d'écailte. La vieille Ta acheté trente mille reis sans payer, — à intérêts. Au bout de six ntois, il a demandé deux cent mille reis. La vieille ni moi ne les arioDS. Alors je l'ai prié ; mais il a ri en disant : <ic Je ferai vendre. » Il y a deux mois, il a fait vendre et est venu chasser la vieille, lui-même. Je Tai prié encore ; il a ri encore. Alors je Tai tué, et me voilà.
Llndien, en proie à ses souvenirs, garda le silence; puis, tirant de son sac en filet, une carotte de tabac, il en coupa quelques parcelles, fit une cigarette, battit le briquet et se prit à lumer par bouffées épaisses.
Cependant les canots continuaient leur route vers Igarapé-Mirim; ils passèrent successivement devant deux engenhes qui brûlaient encore et paraissaient désertes. Enfin les premières maisons de la petite ville apparurent Leur vue sembla porter la joie parmi les çabanos, car un grand bruit s'éleva sur les canots, tandis que le chef, qui était dans la montarie du fazender, disait à ce dernier :
— Pais rester les femmes dans la cabine. Je vais à lerre. Mes hommes te garderont. Ils sont du Tocantins comme moi, et empêcheront que tu ne sois tué.
Il sauta sur un des bancs de son canot. Ses compagnons restèrent à bord, nonchalamment assis sur le toit de ia montarie. *
LES REVOLTES DU Pk^k â&5
MoDlfort profita de cet instant de répit pour entrer TW^idément dans la chambre où étaient les trois femmes.
Madame Cerny et Hariquinha avaient tout entendu; mais elles ne disaient rien» et cherchaient à calmer les frayeurs d'Henriette, qui ne comprenait que le danger de mort.
Au moment où Montfort entra, Clénience se précipita vers lui en disante voix basse :
— Henri, vous me tuerez d'abord, n'est-ce pas?
— Oui, dit-iL Mais calmez-vous, et surtout ne paraissez pas en dehors.
La barque cependant était arrivée devant la ville. Sa petite église k demi gothique, ses maisons blanches, sé*^ parées par des bananiers aux reflets de soie, ses toits rouges, brillaient au soleil. Près de la plage, sous des manguiers, une vingtaine de bancKto^oigaient en se berçant dans des hamacs; ils se levèrent en vbj;^nt arriver les embarcations.
Les cabanes des deux canots sautèrent sur la grève; quand les gardiens des blancs eurent vii débarquer le dernier de leurs camarades, Tun d'eux, se K^rnant vers le fazender, dit :
— Le blanc a du tafla î qu'il en donne, et doua le protégerons. Les autres vont boire à terre. \
Le fazender leur fit donner une bouteille de taÔn.
— Plus! dit le Tapuyo, et, portant la bouteille à ses lèvres, il en but environ la moitié d'un seul trait. Pois, tout en reprenant haleine :
*— Donne un frasque pour chaque homme.
— Je n'ai que trois frasques à bord, répondit le fazender.
— Donne-les.
Un nègre donna les trois frasques. Les cinq hommes se prirent à rouler des cigarettes, en buvanl par gorgées à même les frasques, tandis que Tun d'eux, fatigué de la chaleur, se plongeait dans Teau le long de la montarie.
A cet instant Paul se tourna vers Montfort et le regarda d'une façon significative. Les deux jeunes hommes -s'étaient compris.
Êtes- vous sûr de vos nègres? dit Montfort au fazender» brusquement et en français.
— Comme de moi-même.
»- Alors nous sommes quinze. Ils sont cinq.
L*œil du Brésilien resplendit. It n'y avait plus personne sur la grève, et la petite ville semblait déserte. Les bandits, réunis en assemblée sans doute, discutaient le sort des prisonniers.
Le fazender se baissa comme négligemment sur son pilote et lui parla à voix basse. Dix secondes après, six nègres se levèrent isolément des bancs sur lesquels ils étaient assis; puis, un à un, comme pour changer de place, ils s'approchèrent du toit de la cabine sur lequel étaient les cabanos^ Le fazender leva lentement la main en l'air.
Aussitôt, enlevés comme par des ressorts, les quatre Tapuyos roulèrent dans le fleuve, avec les frasques et les fusils posés à côté d'eux sur le toit glissant de la chambre.
— Aux pagaies! — dit le fazender.
La marée était bonne cette fois. Les nègres ramaient-^ comme on rame quand la vie est en jeu. Ce fut à peine si les cris poussés par les Indiens jetés à l'eau arrivèrent jusqu'aux fugitifs. La montarie bondissait sur les vagues.
Elle suivit comme une flèche le chenal d'lgarapé«
LES AEYOLTÉS du PARA 257
Mirim, puis le canal, et remonta le Moju. A moitié route, elle rencontra le fils du fazender, qui venait au secours de son père avec une montarie montée par vingt-cinq nègres. Deux heures après avoir échappé aux cabanes, les fugitifs abordaient à Ventura.
Là tout était en rumeur, et dans la grande cour de Thabitation, M. Vulgar, revélu d'un uniforme militaire, enseignait l'exercice à une troupe de nègres presque nus, qui répétaient en français les commandements du belliqueux commis.
Voici ce qui s'était passé. Peu après le départ des Européens pour leur malencontreux voyage, deux nègres de l'engenhe "même, vers laquelle ils se dirigeaient, étaient arrivés à Ventura. La tante de Mariquinha avait appris la veille au soir la réunion d'une bande de cabanes aux environs d'Igarapé-Mirin^ Elle était partie précipitamment pour le Para; mais tout d'abord elle avait envoyé deux nègres avertir sa sœur. Les esclaves étaient partis. En passant devant Jararaca, ils avaient vu le massacre et rincendie. Alors, craignant de tomber aux mains des cabanes, ils avaient quitté leur canot et pris par les bois. Traversant le Tucumanduba, puis le Moju à la nage, ils étaient arrivés seulement le matin à Ventura.
Aussitôt, le fils du fazender avait été. trouver M. Vulgar — le Français.
A l'étranger, tout . Français est .fatalement soldat et maître de danse.
Depuis que les soins de sa garde-malade mulâtresse l'avaient délivré des prescriptions de M. Bleeder, le commis reprenait d'heure en heure. Déjà il se levait et marchait; puis, pour faire argent de ses blessures, il ne manquait pas, à toute occasion, de boiter devant les
HM l'amaxonb
dames, et surtout devant les mulâtresses de l'engenhet avec des moustaches relevées et dés airs de blessé, à se* duire tous les cœurs.
Ces allures martiales avaient fait la conquête du jeûna fazender. Il s*en remit de tout au belliqueux Français. M. Yulgar se montra digne de cette confiance. En vrai Parisien, il s'occupa tout d'abord de faire barricader les portes et les fenêtres de la maison d'habitation, fit partir le jeune homme an secours de son père, arma les esclaves tant bien que mal, revêtit Tuniforme du fazender, et pr6« para tout pour une lutte probabla En attendant, il donnait h ses troupes les premières notions militaires.
Ventura comptait trois cents nègres; le fazender laissa au commis Tuniforme et les fonctions qu'il remplissait d'ailleurs à merveille, et envoya un nègre au Para pour avertir les autorités.
Mais vers le milieu du jour, on vit arriver la goëlette de la douane avec le directeur et une quarantaine de doua* niers parfaitement armés. Une vague rumeur de désordres accomplis dans le Tocantins et le Limoeiro, au-dessus d'Igarapé-Mirim, avait circulé en ville : les révolutions sont comme les orages, on entend leur foudre avant de les voir, et de si loin, que nul ne comprend comment le bruit a pu venir. Le chef de la douane, sans abandonner ses projets, mais afin d'éviter 'une surprise, avait pris la goëlette avec tous ses douaniers pour venir chercher Mariquinha et les Européennes.
Le fazender raconta à son gendre les événements dont il avait été témoin ; puis il engagea vivement les Français et même sa femme à profiter de la goëlette pour retourner en ville. Les trois mille hommes de la garnison répondaient de leur salut. Quant à lui, sûr de ses nègres,
décidé à se battre ponr sauver Ventura, c'est-à-dire toute sa fortune, il pria seulement le directeur de décider le président à envoyer immédiatement des troupes contre les cabanos.
Mariquinha n'essaya même pas de combattre ce projet ; elle se promit seulement de veiller sur 6es protégées. La femme du fazender resta sur l'habitation.
^— Ma sœur m'écrit que les révoltés sont à peine cinq ou &\x cents; les petils planteurs.de toutes les engenhes du Moju vont venir se réfugier ici. Vous restez, je reste, dit-elle à son mari.
Les Européens essayèrent de décider, le fazender à venir avec eux en ville; mais le Brésilien résista avec opiniâtreté, — Je connais les révoltés, dit-il; ils sauront que je suis décidé à me défendre, ils ne viendront même pas m'attaquer. Les cabanos n'opèrent que par surprise. Si vous étiez seuls, messieurs, je vous prierais de rester; vous avez charge de dames, il faut partir.
M. Vulgar eut un instant d'hésitation ; mais la vanité et l'amour du lucre l'emportèrent sur ses craintes. Tout le monde l'appelait commandant, tout se faisait par ses ordres. Il voyait jour à conclure avec le fazender une forte affaire de sucres et à lui vendre en même temps, pour ses nègres, des cotonnades qu'il apportait de France. Q resta.
La goélette de la HA^ane, emmenant Montfort et ses amis avec Marjqaj|vi j-epartit immédiaiemeul pour Bélem. ^^'
Eic couvent de San-Antonio et la Léproserie*
Eh quoil Mathan, d'an prêtre est-ce là le langage?
La goélette, contrariée par les vents et les marées contraires, n'arriva que le lendemain en vue de la capitale du Para. Les cloches des églises et couvents de la ville sonnaient à toute volée : la population entière était dans les rues.
Les voyageurs débarquèrent. Une procession passait sur la place du Palais, se dirigeant vers la cathédrale. Afin de rassurer les habitants, le président de la province et le vicaire général, qui remplissait les fonctions de Tévéque absent, avaient ordonné cette cérémonie, d'ailleurs trèsfréquente au Para.
Les Européens, pour regagner leur domicile au centre de la ville, durent attendre le passage de la procession. Ils virent défiler successivement : les petits enfants, habillés en anges avec des vêtements boursouflés comme des nuages, et conduits par des bedeaux; les moines avec leurs bannières; les images des saints portées à dos d'Indiens; la sainte croix; le clergé des diverses églises escortant le curé, placé sous un dais magnifique, et suivi d'un bataillon de troupe; puis toutes les autorités de la.ville,en habit noir; et eutin, fermant la marche, un flot de femmes
LES RÉVOLTÉS pU PARA 264
tapuyas et mulâtresses, pieds nus, sans linge, en robes de soie, avec les cheveux hérissés de fleurs et le col chargé de colliers d'or.
Le directeur de la douane demanda aux Européens la permission de se joindre à la procession, et entra dévotement, avec elle, dans la cathédrale du Para. Sa femme et les Français partirent vers la maison, que Montfort avait louée pour madame Cerny. La jeune Brésilienne était résolue à rester constamment avec les Européens, jusqu'au départ de leur navire.
Nous suivrons momentanément sa seigneurie le senhor Âlfandega.
Après avoir fait, dans les diverses églises et par les rues, les stations d'usage, la procession rentra au couvent de San-Antonio, d'où elle éiait partie. A la porte, Tun des moines, celui qui portait l'image du saint de son ordre, donna sa bannière à un bedeau de suite,,et, s'avançant vers le chef de la douane :
— Arré, dit-il, amigo Alfandega; je vous ai vu avec deux jolies senhoras; sont-ce mes deux esclaves?
— Si, frère Simao, dit le Brésilien; vous voyez que je suis de parole.
— Esta bom. Entrez au couvent, je vous amène d'à Cobra. Nous allons causer affaires et liqueurs françaises. Le navire de ces étrangers a apporté du nectar que je veux vous faire goûter. Entrez.
En achevant ces mots, le moine partit à la recherche du chef de police, et revint bientôt avec lui et le docteur Ëxequias, qui, ayant entendu le fret parler liqueurs, s'était invité et suivait son futur amphitryon.
Mais, avant de raconter les actes de ces divers person-
268 L*AlfAZOMB
nages» il est nécessaire d'expliquer en quelques mots et le couient de San^Antonio et le moine Simao, Ton de ses babilants.
 l'extrémité de la ville» sur une petite place, s'élève on clplire sombre, solitaire, toujours fermé, dont l'église seule est ouverte à tous. Les niurs sont noircis par la maio du temps ; il n'y a de fenêtres qu'à peine, et grillées; la porte est basse» guicbetée. Parfois, quand un moine sort, on aperçoit sous le porche entr'ouvert de longs cor* ridors voûtés, des dalles humides et vertes, des murs qui suintent de vétusté.
Par derrière, attenant au cloître, est un jardin, le plus vaste de la ville. On voit s'élever par-dessus ses murs des têtes de manguiers, d'orangers, de cocotiers; des lianes parasites courent d'un arbre à l'autre, et retombent jus* qu'en dehors.
C'est le couvent de San-Antonio. Les missionnaires qui arrivent d'Europe pour catéchiser les Indiens vont, de droit, loger dans ce couvent. Ils disent que le jardin est si encombré de plantes sauvages, qu'on n'y pénèlre plus; que dans l'intérieur, de tous côtés, les murs s'écroulent ; que la pluie tombe dans les salles ; qu'il n'y a d'habitables, que les chambres des moines et les caveaux souterrains du cloître. Dans ces caveaux, disent-ils, sont encore debout, scellés aux murailles, tous les instruments des supplices inquisitoriaux , et quelques ossements de suppliciés que les sépulcres n'ont pas su garder.
Que de cris ont retenti jadis sous ces voûtes funèbres! que de victimes indiennes ont passé vivantes par ce porche béant et ne sont pas revenues 1 Les massacres des Certes et des Pizarre ont soulevé dans l'histoire une juste réprobation; qaelques-ans cependant ont eu pour excuse.
sÎDon pour pardon, la fatalité de la conquête et l'enivrement d'un triomphe sanglant. Hais on ignore les froides cruautés exercées par les Portugais, sur les Indiens du bas Amazone et des Guyanes ; sur cette race d'hommes hos« pitalière et douce, au visage et à la voix de femme» qui semble vivre pour dormir ; son dépeuplement par masses afln d'isoler la Guyane française; l'enlèvement systématique des enfants ; l'enlèvement brutal des femmes ; toutes ces iniquités silencieuses accomplies dans le secret de la colonisation portugaise, et recouvertes du manteau religieux où politique.
A l'éternel honneur du jeune Brésil, les supplices infli* gés aux Indiens de son empire ont presque partout cessé de nos jours. Longtemps, avant l'époque à laquelle se passait cette histoire, l'édifice inquisitorial, miné par la charité chrétienne, avait croulé sous les idées françaises. La liberté religieuse montait rayonnante : n'ayant plus désormais raison d'être, les enrôlés de l'Église militante, les moines, se disperss^ient. Les couvents-casernes d'un autre âge voyaient fuir leurs soldats.
Les Indiens de l'Amazone, profitant du choc européen, commençaient à vivre moins opprimés; ils étaient bien encore traqués dans les bois comme des bêtes fauves, et forcés de travailler pour un maître au nom de la civilisation; mais tous ces attentats à la liberté humaine diminuaient de jour en jour, réprimés par la métropole, et déjà, du moins, le crime ne s'exerçait plus au nom de la religion, et pour faire confesser aux torturés le Dieu des miséricordes.
Le progrès n'est l'œuvre ni d'une génération ni d'un jour.
' Les vieux Tapuyos, effarés des supplices de leurs pères,
se signaient encore, en passant devant le sombre édifice; mais déjà les jeunes souriaient en le montrant au doigt, comme les enfants d'aujourd'hui sourient de l'échafaud politique et du croque-mitaine des grands-pères.
Hôtes solitaires du vieux couvent, six moines cependant étaient restés ; débris vivants, blottis dans des débris, accolés à leurs vieilles murailles, comme ces oiseaux nocturnes que le jour naissant trouve voletant dans les ruines; vivant là sous prétexte d'aller convertir les Indiens infidèles, refusant de reconnaître l'autorité ecclésiastique, dormant ou mendiant durant le jour, la nuit vaguant par la ville de débauche en débauche.
Leur maître, de fait, car, pour la forme, ils avaient un supérieur, était le frei Simao, le plus tartufe et le plus capable de tous ; c'était lui qui savait le mieux exploiter les cendres de la terreur religieuse, cendres éteintes, mais chaudes encore ; c'était lui qu'on rencontrait le plus souvent dans les rues, pieds nus, la besace au dos, allant de porte en porte prendre les aumônes dèmi-forcées des fidèles; c'était lui qui chaque année, le vendredi saint, donnait, au nom du Dieu martyr et pardonnant, le signal souvent homicide de la chasse aux juifs; c'était lui qui rappelait ses frères à l'ordre, lorsque le récit d'une nuit de scandale se colportait trop bruyamment par la ville; c'était lui qui vendait les denrées et les esclaves de la fdzenda, car son ordre mendiant, en dépit de la règle, possédait une métairie et des nègres; c'était lui, en un mot, qui pour le couvent, se débromllait^ comme disent les matelots.
Gros, trapu, le col court, la figure pourpre, la barbe forte, les lèvres épaisses, de gros yeux saillants et ronds, la voix lourde; tout, dans sa tête et son allure, annonçait
]es passions cupides et bestiales. Moyennant récompense honnête, on lui faisait tout faire : pour se procurer l'argent nécessaire à ses passions, il eût vendu son cloître, son âme et son Dieu. Il avait prêté le nom du couvent, pour faire saisir et poursuivre les deux Françaises, comme ses esclaves.
Le moine Simao introduisit ses trois invités dans Tintérieur du couvent et les fit monter jusqu'à son appartement. En entrant, il jeta tout d*abord son lourd costume de procession sur une table et resta vêtu simplement d'un caleçon et d'une chemise.
— Quelle chose insipide que ces processions! dit-il; aussi, je fais toujours préparer dans ma chambre des liqueurs pour le retour. Servez-vous, messieurs ; il y en a pour tous.
En effet, une grande table noire, qui peut-être avait servi j^dis aux scribes inquisitoriaux, était chargée de bouteilles à étiquettes impossibles. On retrouvait là tous les noms du vieux temps : le cent sept ans , le parfait amour, la crème de vanille brûlée au vin de Champagne, etc., c'est-à-dire, à l'étranger, un peu d'eau- de- vie française avariée avec plus ou moins de sucre et de poivre; car les exportateurs ont peu de scrupules quant à la qualité des objets exportés. Mais les étiquettes des bouteilles étaient si belles, que les liqueurs avaient dû coûter au frère, au moins toutes les aumônes d'une journée pleine.
Les palais pimentés des invités furent satisfaits et s'humectèrent à plusieurs reprises; mais, touten-buvant, le moine dit au directeur :
— Parlons un peu de nos petites esclaves, senhor Alfandega. Elles sont jolies, et Tune d'elles est très-jeune \
266 l'amasonk
<— £coutez-moi, reprit le chef àe la douane. Comme j'ai de mauvaises nouvelles, je ne les disais que le plus tard possible; il faut les dire, cependant. Nous avons à nous occuper d'autre chose que de ces Européens. Et M. AUandega raconta les meurtres d'Igarapë-Mirim et lea dangers courus par 'son beau-père.
Mais ce fut à peine s'il réussit à obtenir l'attention de ses auditeurs jusqu'à la fin de son récit*.
— - Vous exagérez les choses, dit le premier le chef de police : parce que trois ou quatre engenbes sont brûlées, à vous entendre, on croirait la cidade prise. Les cabanos ne tuent que des Portugais. Laissons-les faire pendant quelques jours. Nous avons ici soixante soldats allemands, quand il en sera temps, on les enverra dans le Tucumanduba, et tout rentrera dans l'ordre. N'est-ce pas votre avis, messieurs?
— Sans doute, reprit le docteur Exequias, bonne politique I Nous aui*ous de cette façon saignée d'étrangers et de révoltés.
Et le moine dit à son tour : -— Ce que vous nous racontez là, mon cher Âlfandega, est de l'histoire ancienne. Nous connaissons cela d'hier : c'est très-triste pour ceux qui sont morts; mais nous sommes bien portants. Votre beau-père n'a pas même été touché, et, entre nous, quand on vous priverait un peu de votre beau^père, .où serait le mal? Revenons donc à nos esclaves.
Le directeur de la douane était, comme Basile renvoyé pour fièvre, ébahi, ne sachant plus qui avait raison de luimême ou de ses auditeurs; cependant il reprit :
— Je vous ai amené les Européens; mais, croyez-moi, le moment est mal éhoisi, pour nous mettre encore ces querelles sur les bras. Laissons ces étrangers.
— * Le soleil de la route vous a troublé le cerveau, dit le mcHoe. Parce qu'il y a des cabanes à Igarapé-Mirim, vous voulez que d'à Cobra renonce à sa vengeance, et moi à deu hérétiques françaises que je veux ranoener h la vraie foi. Vous rêvez, mon pauvre Alfandega.
— Non, mais dona Miriquinha et mon beaù-përe se sont pris d'une telle affection pour ces Européens , qu'ils m'intéressent un peu, et je croyais. ..
r^ Ah ! voilà ce qu'il Tallait dire tout d'abord, reprit le chef de police. C'est fort bien. Hais vous ne pouvez pas espérer que, pour votre beau-père, j'oublierai les insultes que j'ai reçues ; non, non, cela ne sera pas. Je me vengerai d'abord sur les femmes ; elles subiront, jusqu*à réclamation des consuls, toutes les ignominies de l'esclavage; le moine en fera ce qu'il voudra et les enverra travailler à la fazenda. Quant aux hommes, si je pouvais les faire soigner par mon ami Exequias, ajouta-4-il en souriant, je donnerais cent mille reis par corps.
— Pourquoi non! reprit ce dernier; des étrangers I envoyez-les-moi, et je vous promets de faire quelque chose pour vous, d'à Cobra.
— Parbleu, reprit le chef de police, une idée ! Vous êtes médecin en chef de la Léproserie ; vous pouvez faire un certificat de lèpre et les garder là pour l'éternité, comme dirait le moine.
— Je vous ferai tous les certificats que vous voudrez ; mais je ne me charge pas de faire prendre les Français.
— Les Anglais sont partis ; je suis chef de police , je m'en charge, moi, et dés demain ! et en plein jour I
•^ Doucement, doucement, messieurs, dit le moine, pas de scandale. Il est inutile de faire du bruit ; laissons ces messieurs, et revenons à mes deux blanches.
< — - Oh t vos deux blanches ! reprit le chef de police; si le docteur me promet de garder les hommes enfermés comme lépreux, ma vengeance est complète, et peu m'importe le reste. Prenez-les; mais je ne paye plus rien.
— Il m'importe, à moi! reprit le moine. Mon cher d'à Cobra, vous avez promis et vous m'avez dérangé. Le docteur des nègres et moi nous avons déjà fait faire des actes.
— Voyons, reprit lesenhor Alfandega, ma femme tient à ses blanches. Combien avez-vous déboursé, frei Simao?
— Je n'en sais rien encore ; mais là n'est pas la question.
— Si; dites vos dépenses, et je vous les rembourse : ou je votts les joue, tenez !
— D'à Cobra les abandonne- t-il? dit le moine.
— Cela dépend de M. Ëxeqiiias; s'il me fait un certificat et me promet de garder malgré tout les hommes à la Léproserie, je suis vengé. Faites ce que vous voudrez des femmes I
— Je vous le promets ; seulement l'arrestation ne me regarde pas, dit le médecin.
— Et le docteur des nègres I et vos promesses I reprit le frei.
Le docteur fit un geste d'indifférence.
— Bah I dit M. Alfandega, le docteur des nègres n'est pas là ; les absents ont tort. Vous le rembourserez sur ce que vous allez me gagner.
— Moi I dit le moine, je ne lui donnerai pas seulement une palaca. Mais j'ai été dérangé, je veux cinquante mille reis. Je vous les joue en partie liée, et je me réserve de parler à la plus jeune des Européennes : comme dona Mari-
LES RÉVOLTÉS* DU PARA â69
quinha est soQ amie» vous m'aiderez , Âlfandega; sinon , j'agis contre vos blanches. Voilà mes conditions.
— C'est entendu. Je veax bien vous aider; mais Mariquinha est rasée, sous son apparence indolente.
— Bah ! vous ne savez rien faire, vous autres maris. A-t-elle toujours pour confesseur, le padrede Nazareth?
— Oui ! le padre vient chez moi. Je ne veux pas que ma femme reste seule à l'église.
. — C'est bon , c'est demain dimanche. Jouons, je n'ai plus besoin de vous.
El le moine alla chercher des cartes, tandis que le chef de police et le docteur Exequias réglaient leurs conditions contre les Européens.
En revenant, le fret Simao entendit le docteur d'à Cobra parler encore d'arrestation en plein jour :
— C'est mauvais, tout cela, mon cher ami, dit-il. Vous voulez les prendre, n'est ce pas? eh bien, point de violence : cela fait du scandale : le consul arrive. Inventez un piège, une surprise. Connaissez-vous quelque Français? faites-lui écrire une lettre. Qu'il prie ses compatriotes de venir le visiter! Que sais-je?
— II n'y a pas de Français à la Léproserie, dit M. Exequias ; mais, j'y pense, vous, frei, qui écrivez le français à merveille, fabriquez-nous une lettre.
— Ah ! toujours moi! reprit le moine : j'arrange tout dans cette ville. Cependant, écoutez, je veux bien encore. Ce sera pour le couvent! Je vous fais une lettre, et je vous la joue au voltarete, à vous d'à Cobra et au directeur, contre cent mille reis, argent sur table. Est-ce convenu ?
— Faites d'abord la lettre.
— Ah ! c'est mal, docteur, yous n'avez pas confiance. Mais vous payerez; cela m'est égal.
S70 h\kàM^%
Le moine s'essit, et de sa plus belle main ëcriviC la lettre suivante, qu'il lecoflimença à deux reprises* Elie étail amsi conçue:
aHeseieufs»
a On vient de m'apprendre que deu^ de mes compatriotes étaient récemment arrivés au Para, Retenu depuis des années dans la maison de sanlé de cette ville par une longue et cruelle maladie : près de mourir, j'éprouverais un bonheur suprême à entendre de vive voix des nouvelles de notre commune patrie. La route est bien courte d^icià Bélem ! J'espère que vous ne refuserez pas la dernière prière d'un mourant, »
Le frei lut la lettre à voix haute en ajoutant :
«— Sigoez cela du premier nom de Français que vous trouverez dans vos archives de police; envoyez la porter, avec réponse, par un des esclaves de la Léproserie, et vos hommes viendront. Avec deux mots du cœur, on prend les Français comme on veut» Et maintenant jouons.
-« Eh bien, et vos blanches? dit le chef de police.
'^ Le directeur me les paye; sa femme ne veut pas que nous en fassions des esclaves. Gela ne vous regarde plus. Moi, j'ai mon projet. Vous, vous avez votre lettre, jouons !
Le senhor Aifandega, pendant ce temps, avait prépare la table et les cartes. On joua; le moine gagna partie et revanche. Le chef de police, tout entier à ses projets de vengeance, sortit avec M. Exequias , tandis que le directeur et le frei Simao continuaient une partie acharnée. Le moine finit par gagner un conto de reis : son adversaire voulait continuer, mais le frei leva la séance en objectant
ses affaires, et reconduisit son joueur maugréaBt, jusqu'à la porte du couvent.
Une heure après, il était chez le directeur spirituel de la senhora Alfandega, et le soir même, Mariquinbt, mandée cbez elle en toute hftte, confessait son intimitt avec des catholiques hérétiques de France, et eomme pénitence recevait Tordre de conduire elle-même, dès le lendemain matin, ses amies les Françaises, à la messeân couvent de San^Antonio.
Mariquinha était bonne et dévouée, habile aux choses de cette vie; ioais, avant tout, elle était timorée de religion, jusqu'à Tab^ration, Pour elle, son confesseur était un juge sans appel, ayant pouvoir absolu pour effacer ou non ses péchés, pour lui octroyer ou non ses joies ou ses supplices futurs; qdand il pariait des hérétiquesw, des flammes de Tenfer, Mariquinha perdait la tête, et, pour Tapaiser, elle se fût elle-même attachée sur un bûcher.
Elle promit tout ce que voulait son confesseur.
D'ailleurs, elle allait dans une église; là on ne pouvait pas saisir ses amies qu'elle ne quitterait pas, et une messe entendue au couvent, en la sauvant elle-même, pouvait convertir les deux héréliques; car, aux yeux des ardents catholiques du Portugal, nous sommes des hérétiques, non moins que les Turcs ou les protestants I
Le lendemain, dès l'aube, Mariquinha était chez les Françaises et leur proposait de les conduire à la messe au couvent de San- Antonio, où se trouvaient toutes les images et les bannières des processions. Madame Cerny et sa fille acceptèrent la proposition de la jeune femme. C'était un dimanche , et ce jour-là elles ne manquaient jamais la messe en France; heureuses de pouvoir y aller au Para, peu leur importait, la cathédrale ou le couvent.
Sur le conseil de la jeune Brésilienne, madame Cerny envoya chercher Paul et Montfort, parce qu'il n'est pas d'usage à Bélem qu'une femme sorte seule, même pour aller à l'église. Les deux jeunes gens étaient dans la maison de M. Merry : ils s'y étaient installés sur son invitation première, malgré l'absence momentanée du Marseillais, qui avait été passer deux jours chez un ami, à trois lieues de la ville. Ils arrivèrent aussitôt et se firent les cavaliers des trois femmes, jusqu'au couvent, situé à l'autre extrémité de Bélem.
Sur la route, en vue de l'église, ils furent accostés par un nègre, qui leur demanda s'ils n'étaient pas les deux senhores francezes qui habitaient chez M. Merry. Montfort répondit affirmativement : l'esclave lui dit alors que, ne les ayanUpas trouvés à leur casa, il les cherchait pour leur donner une lettre d'un Français; et il leur remit en effet un grand pli avec une adresse à la Brésilienne.
a Ao illustrissimo senhor, etc. »
C'était la lettre du moine. Seulement il y avait au bas une signature illisible, puis ces mots ajoutés par une autre écriture et en portugais : c< La présente lettre servira de billet d'introduction. — Signé : Doutor ExeqwaSjWcdecin en chef, » •.
Montfort lut la lettre et la tendit à Paul, en lui demandant s'il voulait aller voir ce malade avec lui.
— Sans doute, reprit le jeune homme. Les désirs des mourants sont sacrés, et nous pouvons satisfaire ceux de celui-ci à si peu de frais I
— C'est mon avis, dit Montfort, et il demanda au nègre si la maison de santé dans laquelle était leur compatriote
se trouvait loin de la ville et s'il pourrait les y conduire le jour même,
— Si, senhor, répondit l'esclave; il y a pour deux heures de route à pied, une heure à peine à cheval.
— Et tu pourrais nous procurer deux dievaux?
— Pourquoi non, senhor? Avec de l'argent, on trouve tout dans la cidade.
Montfort demanda à Paul s'il voulait y aller à cheval. Le jeune homme consentit.
Suivis de l'esclave, tous deux rejoignirent les trois femmes, qui marchaient lentement devant eux, en attendant la fin de leur colloque avec le nègre. Montfort leur raconta brièvement la lettre du Français, et l'envie qrfils avaient d'y aller dans là journée même.
— Alors allez-y de suite, dit Mariquinha ignorante de la lettre et du projet du docteur; dans le jour il fait trop chaud pour sortir. Conduisez-nous jusqu'à la porte de l'église; mes mulâtresses y sont, elles nous reconduiront. Vous serez de retour dans trois heures, et vous reviendrez déjeuner à la douane avec ces dames, que je garderai.
— Vous avez raison, senhora, dit Montfort.
Et se tournant vers madame Cerny :
— Vous n'avez pas besoiiv de nous pour prier, lui ditil; nous n'allions à l'église que pour vous : une bonne action vaut bien une messe. Nous permettez-vous, mesdames?
— Allez, dit madame Cerny, vous êtes un pécheur endurci ; pour ce que vous feriez à l'église, mieui^ vaut cent fois aller consoler ce pauvre malade.
Monlfort appela l'esclave et lui demanda s'il pouvait
9%l l'amazone
lui procurer les deux chevaux de suite et les lui amener sur la place même du couvent, où il l'attendrait.
•«- Si, senhor, dit le nègre, avec de l'argent. -^ Tiens, prends ce louis, cela vaut vingt patacas ; pars et reviens vite. J'u garderas le reste.
— Merci, senhor, reprit le nègre ; et il partit.
— C'est singulier, dit Montfort, il me semble que j*ai déjà vu quelque part cette figure de moricaud ; mais ils se ressemblent tous^ et je crois feconnalire tous ceux que je vois.
Les blancs arrivèrent à Féglise du couvent. La messe allait commencer; Téglise était déjà pleine. Dans le milieu, en face Tautel, les Brésiliennes blanches, en cheveux, mais en grande toilette, étaient accroupies à terre, sur les dalles nues, plongées en apparence dans une dévotion profonde. Derrière elles, les femmes tapuyas et mulâtresses, accroupies à terre comme leurs maîtresses, couvraient le sol : on voyait s'agiter par instants, à l'arrivée de Tune d'elles, leurs tètes noirâtres surmontées de hauts peignes d'écaillé. Les hommes étaient debout des deux côtés, regardant parmi les mulâtresses, et s'occupant fort peu de la messe qui commençait.
Au moment où les Européennes entretient dans l'église^ un suisse-bedeau, tout de jrooge vêtu, vint vers elles et leur dit d'un air irrité :
«— Quittez vos chapeaux. On n'entre pas ain^ dans une église.
Puis il ajouta entre ses dents :
— " Ces Françaises hérétiques se croient tout permis.
— Que dit-il? demanda madame Cerny à Mariquinha.
— U vous dit de quitter vos chapeaux. C'est la cou-
LES RRYOLlift DU PARA ji75
tome ici^ ch4re dame ; les femmes yont toujours tète nue, et ce bedeau croit que vous gardez votre coiffure par manque^ de respect ; mais je vais Kii parler.
Mariquinha prit un billet de mille reis (Irois francs) dans uue bourse qu'elle portait pendante à sa ceinture, et le mil en siteoee dans la main fn suisse.
-^ C'est bien^ reprit d*nâ air bourru le foactiannaire calmé ; qu'elles passent, mais ne se mettent pas dans le milieu de l'église. Ce sont des étrangères, elles peuvent rester avec les esclaves*
Sans s'inquiéter des paroles du suisse, la jeune Brest* lienne, suivie des deux Françaises, traversa les rangs pressés des femmes de couleur, qui toutes se dérangèrent sur son passage, et fut se placer à terre au milieu des blanches comme elle.
Paul et Hontfort retournèrent sur la place, afin d'y attendre le nègre. Nous les laisserons suivre leur destinée^ pour revenir aux deux Européennes et à Mariquinha.
La messe dura près d'une heure. Le frei Simao était sur les marches de l'autel, assistant le prôlre. Avant la fin du saint sacrifice, il quitta l'autel pour reparaître bientôt à la porte extérieure de l'église.
La messe finie, Mariquinha se dirigea vers la chapelle du saint du couvent, située sur l'un des côtés intérieurs du temple. Là elle pria pendant quelques minutes. Clé-mence et sa fille l'attendaient debout.
L'église, cependant, était devenue déserte. Presque tous les fidèles étaient sortis peu à peu. Le moine, ennuyé d'attendre vainement les blanches en dehors, rentra et aperçut la Brésilienne et ses compagnes devant la chapelle du saint.
876 l'amazonb
— Elles se font prendre d'elles-mêmes, murmnra-t»il» en s'avançanl vers les trois femmes.
Puis, touchant Mariquinba à l'épaule, sans attendre la fin de sa prière :
— Yiva, minha senhora ! c'est félicité poar le couvent de voir ici votre seigneurie ; mais les portes vont fermer.
— Je pars, senhor frei, dit la jeune Brésilienne d'une voix troublée.
— C'est plus court par ici, reprit le moine ; et, tout en appuyant la main sur un ressort caché dans les rainures en pierre de la chapelle, il feignit de pousser du pied une porte donnant sur une grande salle.
Le moine fit signe aux deux Françaises de passer. Mariquinba, pressentant une perfidie, voulut sauver ses amies et dit au moine :
— Merci, padre, nous sortons par la grande porte.
Mais déjà, sur l'invitation du frei, les deux Européennes avaient franchi le seuil et s'avançaient dans la salle. Derrière elles, la porte de l'église se referma en tombant lourdement. Aussitôt, sans laisser à la Brésilienne le temps de revenir de son effroi, le moine, resté dans TégUse seul avec elle, lui dit avec un geste menaçant :
— Vous fréquentiez des hérétiques, ma fille I La colère du Seigneur allait s'appesantir sur vous et les vôtres; mais l'Église veille sur ses enfants.
— Oh 1 frei, je vous supplie, murmura Mariquinba en courbant la tête.
Il y eut tant de prière, de douleur résignée, dans la voix de la jeune femme, que le moine en eut comme pilié et re[)rit moins durement :
-— Allez, ma fille ; si vos amies écoutent les conseils
du supérieur, demain elles vous seront rendues. Gardez le silence et partez en paix.
En achevant ces mots, il conduisit la jeune femme jus* qu'au seuil de Téglise, et sortant lui-même, rentra dans le couvent par la porte extérieure.
Mariquinha, courbée d'angoisses, chercha des yeux Paul et Hontfort; ils n'étaient plus là. Quant à ses femmes, elles l'attendaient nonchalamment appuyées au portail de l'église. Elle s'achemina vers sa demeure. De grosses larmes coulaient silencieuses au long de ses joues; mais elle marchait cependant au milieu de la place, droite et fiëre, à quelques pas en avant de ses mulâtresses.
 l'angle de la première rue, deux Indiennes se tenaient debout : l'une d'elles portait à son dos un. enfant de trois ou quatre ans tout nu, p&le et maladif ; l'autre, jeune et belle de cette beauté limpide qui est l'auréole des vierges, quitta sa compagne et s'avança vers la Brésilienne :
— Les blanches de l'autre terre ne sont-elles plus avec toi, senhora?
— Non, dit Mariquinha.
— Les blanches savent guérir, et l'enfant de ma sœur souffre. — Où sont-elles ?
— Dieu le sait.
— Prisonnières de ces moines! Parle sans crainte» minha branca. Les filles mundurucus ne savent pas trahir.
La douleur oppressait Mariquinha ; elle poussa un sanglot demi-étouifé; mais la fierté de sa race reprenant le dessus, elle dit à demi- voix à l'Indienne :
— Les affaires des blancs ne sont pas affaires des Tapuyas.
La jeune fille sourit dédaigneusement et rejoignit sa compagne. Quelques minutes après» les deux femmes descendaient dans une petite montarie attachée an rivage, déposaient soigneusement l'enfant malingre au fond dn canot sur des feuilles de bananier, et, saisissant chacune une pagaie, prenaient audacieusement le large du fleuve, pour descendre la rivière dans la direction de la mer« La jeune Brésilienne regagna sa demeure* Le moine, pendant ce temps, était rentré âans l'intérieur du couvent. Il se dirigjsa rapidem^t vers la salle qui lui gardait les deux Européennes, et s'avança vers elles, en disant en français :
— Veuillez m'excuser, mesdames. La porte de l'église est à ressort de votre côté; elle s'est refermée malgré moi ; la senhora Âlfandega et moi-même n'avons pu vous suivre.
L'ejtcuse était trop grossière pour tromper Clémence; mais, ne comprenant pas. les projets du frei, elle attendait; aussi reprit-elle simplement :
— Je vous remercie, senhor ; veuillez nous indiquer la porte de sortie : Mariquinha doit nous attendre.
— Oui, madame, dit le moine, qui fléchit la tête malgré lui, devant le calme hautain de madame Cemy.
Il passa devant elle en lui faisant signe de le suivre. Après avoir traversé trois grandes salles désertes pareilles à la première, les deux fetnmes et leur guide arrivèrent enfin dans une chambre en désordre : deux hamacs dans l'un desquels un autre moine était assis, trois ou quatre chaises en canne, une table noire et quelques vêtements misérables étendus sur une corde en travers, composaient tout le mobilier de la pièce.
A peine les Européennes eurent-elles pénétré dans
cette chambre mal éclairée par une fenêtre à barreaux et à moitié mi^rée» qae le frei, levant enfla le masque, ferma la porte derrière elles et leur dit :
• "^ Asseyez- vous, senboras, j'ai h vous parler.
Clémence resta debout en disant : — J'écoute, monsieur ; mais, tant que Mariquinha ne sera pas ici, je ne répondrai môme point à vos questions.
^ Quel est votre confesseur en cette ville? dit le moine.
Clémence ne répondit pas.
— Vous n'en avez même point! Eh bien ! passe encore pour vous, madame I mais cette enfant ne peut ainsi rester privée des conseils de notre sacerdoce.
Et, se tournant vers Henrielte, qui regardait le frei sans comprendre ses paroles, il lui dit :
— Suivez-moi, mon enfant,
Clémence saisit le bras de sa fille et reprit :
— Ma fille ne me quitte jamais, et, comme toutes deux nous avons un directeur, je vous remercie, monsieur.
Mais le moine, prenant une des mains d'Henriette, chercha à l'entraîner vers une porte enlr'ouverte et placée^'en face de l'issue par laquelle ils étaient entrés.
— Vous me brisez la main, monsieur, dit la jeune fille, qui se rapprocha de sa mère.
— Ah ! vous aussi vous résistez, hérétique et fille d'hérétique ! La religion sait punir les rebe les.
Et, se tournant vers l'autre frei, qui, jusqu'alors impassible dans le hamac, semblait étranger à tout ce qui se passait :
—Mon frère, lui dit-il, vous enfermerez la senhora dans cette chambre, tandis que je conduirai la jeune fille dans une cellule. La sainteté du lieu, tôt ou tard, les fera toucher par la grâce.
Le moine se leva.
D'un bras, Clémence étreignit étroitement Henriette en disant :
— Ma fille, monsieur, ne me quittera que par la violence, et si l'un de vous fait un pas pour approcher de nous, j'appelle au secours.
— Ces murs sont épais, dit le moine en riant. Il n'importe. Obéissez, madame! croyez-moT. Vous êtes catholique^ et vous savez les devoirs des prêtres de notre foi. Nous avons charge d'âmes. Obéissez!
Mais à ce moment le visage de madame Cerny s'éclaira d'une joie soudaine, et sans quitter sa fille, elle se précipita du côté de la porte, par laquelle le frei avait voulu entraîner Henriette.
Sur le seuil se tenait un des missionnaires français qui, arrivé par la Caroline^ avait été logé dans le couvent de San-Antonio avant de partir pour les missions.
Le frei poussa une sorte de rugissement étouffé et s'avança vers le missionnaire en criant :
— Que venez- vous faire ici? Nous espionner encore jusque dans nos cellules?
— Je suis le directeur spirituel de ces dames, dit le missionnaire, et je viens vous dire qu'elles n'ont besoin de personne.
— Âhl vous êtes leur confesseur! Eh bien! vous pouvez les confesser à votre aise, et surtout les engager à se soumettre : car, cette nuit, je reviendrai. Frei Euzebio, sortons.
Et aussitôt, avant que le missionnaire et les femmes aient eu le temps de songer à fuir, les deux freis se dirigèrent vers la porte, qu'ils refermèrent.
LES niiVOLTRS OU PARA
jV.iis8itflt après le départ des moines, les captifs i
reot d'ouvrir l'une ou l'autre des deu portes de la
l>re ; mais ils reconnurent de suite l'inutilité di
efforts. Quant à la fenêtre, située à quinze pieds d
et grillée, ils n'y pouvaient penser. Le prêtre eu
enS^S^ madame Cerny h la patience en lui disai
da.ns la journée, son frère en Dieu, l'autre misi^ic
âe lo. Caroline, devait rentrer dans leur commune i
située au-dessus de celle où ils i^e trouvaient; qu
il entendrait sûrement l'appel qu'il lui adresseruil
car il n'était lui-même descendu qu'en reconnais:
voix de Clémence.
Peu à peu rassurées par les paroles du missionr leur espoir dans leurs amis, les deux femmes attei \e\ir délivrance avec moins d'anxiété.
Mais tandis que Clémence et sa Qlle subissaien les odieuses atteintes du fiei Siniao, Paul et Monlfc raient, sans le savoir, à des dangers plus terrïtjle plus réels.
Ainsi que nous l'avons vu, tons deux étaient res la petite place du couvent, allendant le nègre. S ne s'était pas trompé, il connaissait l'esclave; c't des nègres du chef de police.
Aussilêl après avoir reçu l'argent des Fiwçau nit redire leur décision à son maître.
— C'est bien, fit le docteur, fais seUet mot^ ne mène de chevanx aux deux Frai\^^\^ (VO quart dhenre au plus lût. Tu les condxiVtj. inî
L'esclave s'inclina et sortit. Vingt n\ij.
venaitsurlaplaceduconventavec deux ^^
— Tu ïisoous enseigner lit route, a- ^*''
— Jecondoirai les senhores, reprit \.^^
282 l'amazonb
— Comment! tu n'as pas de cheval?
~ Un esclave sait courir; j'irai aussi vite que les chevaux.
En achevant ces mots, il prit, en courant, par la rue qui mène vers Nazareth. Les deux cavaliers suivirent au trot de leurs montures.
Ils traversèrent ainsi les estrades ou boulevards extérieurs qui environnent la ville, grandes avenues spacieuses plantées d'arbres et bordées par les maisons de campagne des habilants de Para. Bientôt ils entrèrent sons bois, par une route étroite et boueuse. Le nègre courait toujours devant eux. Enfin, au bout d'une heure de route, sans avoir eu le loisir d'échanger une parole avec lenr guide silencieux, les Européens arrivèrent devant une espèce de hameau de cases en bois mal bâties , au milieu duquel s'élevait une maison ressemblant à une prison. Un cheval fumant de sueur était attaché à la porte.
— C'est là, dit le nègre. Que les blancs regardeqt où je vais attacher leurs chevaux, afin de les trouver pour revenir. Je ne serai plus là.
En ajoutant ces mots, il regarda fixement Montfort; puis, prenant les deux chevaux, il les conduisit derrière un petit bosquet d*arbres placé sur le bord de la route qu'ils venaient de suivre ; de là, revenant vers les Européens, il frappa à l'entrée de la maison principale.
La porte s'ouvrit : le nègre se rangea pour laisser passer les blancs.
— Je suis sûr d'avoir déjà vu cet homme-là, dit Montfort.
— Parbleu, reprit Paul, je reconnais la cicatrice de son front : c'est le nègre que le docteur a frappé si brutalement sur la côte de Marajo, à bord de la Caroline.
Mais ils n'eurent pas le temps d'échanger d'antres pa^ rôles. Une sorte d'homme à moitié habillé en soldat, à la jBgure boursouflée, léonine, rouge&tre, aux mains et aux pieds gonflés, un lépreux enfin, se tenait debout contre la porte en les priant d'entrer.
Sa voix basse, voilée, sans timbre, sortait comme d'une gorge sans palais, qui ne donne plus les sons.
Dans une cour vaste , plantée de manguiers , étaient quarante ou cinquante hommes demi-nus , presque tous nègres , curibocas ou mulâtres , à la face léonine comme celui qui était près d'eux , l'œil terne , sans regard ; les uns , le front gonflé , rougeâtres et pâles par plaques; les autres , avec des boursouflures et des plaies hideuses , les jambes rouges, le front, le nez et les lèvres tuméfiés. Les premiers allaient et venaient sans paraître souffrir ; l'altitude (Jes seconds, sans indiquer la douleur, révélait une décrépitude fatale et prochainement mortelle^ Quelques-uns même, assis par terre, semblaient ne pouvoir se soulever qu'à peine. Tous jetèrent sur les blancs des regards atones, et se prirent à parler entre eux à voix basse.
Paul et Montfort n'avaient jamais vu de lépreux, ils ignoraient même que l'Amérique du Sud fût infestée de cette incurable maladie ^
•— Voilà de vilains malades, dit MonVtoTt et PauX'n^'Q^^^^
1 Le cadre de ces récits ne comporte pas de ^^wx -^^ ^^^^x^S^ essais de médication tentés contre la lèpre ilau^ v • t.Ci^^^ ^^tft'^s» et réussis jusqu'à certain degré; sans quoi, nou s ^^ ^W^ 3-^"^^ ^«^^^^ toute une série de notes circonstanciées sur ç\m^^^^^^^ ^^^^ vjjt^^''* fructueusement employés dans le bassin de 1"» a ^^^ tftAV > ^^ ^^*" horrible maladie. ^ ^tty.^^^ ^
S84 l'amazone
se tournant vers l'homme qui avait ouvert la porte, il lui présenta sa lettre en disant :
— Quelle est la maladie de ces malheureux ?
— Ce sont des gafos comme moi, dit l'homme.
^ Eh bien, reprit Montfort en français et en regardant son compagnon, j'aimerais mieux mourir autrement que gafo. Plus je regarde ces hommes» plus ils me semblent horribles.
Le lépreux, cependant, ferma la porte sans faire entrer le nègre, qui avait disparu ; puis, faisant signe aux Européens de le suivre, il traversa lentement la cour et arriva devant une petite porte basse, qu'il ouvrit ; dix ou douze marches humides, descendant en terre, apparurent aux Européens. Leur guide descendit.
Au bas de ces marches était une seconde porte, épaisse et cintrée ; le lépreux l'ouvrit comme la première et avec la même clef. Les Français entrèrent et découvrirent une grande cave murée de toutes parts, demi-obscure, éclairée seulement par un soupirail fermé de barreaux en fer; dans le milieu était une table noirâtre, et au fond, dans chaque encoignure, on distinguait vaguement un hamac suspendu. Le guide fit passer devant lui les deux blancs; puis, au lieu de continuer sa route avec eux , il resta sur le seuil de la salle :
— Le docteur va parler aux étrangers, murmura-t-il k demi-voix. Et » sans attendre une réponse , il referma la porte.
— Que veut dire cela? dit Montfort ; où sommes-nous, et où est le malade? Pourquoi nous enferme-t-on ?
— C'est peut-être la règle de la maison , reprit Paul. En disant ces mots, il alla vers la porte ; elle était bien
fermée. Mais à ce moment, sur un des côtés de la cave, à dix pieds de terre environ , une trappe en fer glissa sur des rainures, et une voi\ bien connue des Français, la voix du docteur d'à Cobra, dit ironiquement :
— Viva, messieurs I Que pensez-vous de ce nouveau séjour? Il n'y a plus d'Anglais aujourd'hui.
Les prisonniers restèrent silencieux. Le docteur reprit :
— Vous ne savez peut-être pas encore très-bien où vous êtes, messieurs? Je veux vous ie dire : vous êtes dans le cachot mortuaire de la Léproserie. .
Montfort fit un geste .d'horreur.
— Âh! vous n'éles plus insolents, messieurs. Mais abrégeons ; je respire un mauvais air au-dessus de votre cachot C'est ici qu'on met tour à tour, ou ensemble , les lépreux récalcitrants et les lépreux morts. On vous dit riches, messieurs, et on ajoute que vous avez à Maranhao une somme considérable; je veux celle somme d'abord : réfléchissez. Je vous avertis seulement que si vous restez ici quelques jours, vous deviendrez lépreux. Cela se gagne. En outre, vos belles fiancées pourront être compromises : le frei Simao leur veut du bien et le couvent de San-Antonio n'a pas bonne réputation. Le gardien qui vous jettera vos vivres par celle trappe écoutera vos propositions et m'en fera part.
L'ouverture se referma, et les deux jeunes gens retombèrent de nouveau dans la solitude silencieuse de leur cachot. Paul tremblait. Montfort était si pâle qu'on eût pu le croire mort, et il sentait battre son cœur à l'entendre.
Il se tourna vers Paul :
— Il y a un Dieu ! n'est-ce pas? dit-il. Et en prononçant ces mots, il se prit le front à deux mains et resta ainsi
pendant une roinntet accablé, la tète perdue» s'appuyant à la table pour ne pas tomber.
Paul retrouva le premier la parole.
— Mieux valait mourir & Marajo, dit-il.
Sa voix rappela Montfort à lui-même :
— Mourir, la mort n'est rien. Mais, la vie d'un lépreux avant de mourir I
Et au jour douteux du soupirail, regardant la taUe qui était couverte de taches noirâtres, comme de sang répandu jadis :
— Ne touche pas à cette table, dit-il en prenant Paul par le bras : elle donne la lèpre I mais, ajouta-til à demivoix , ces murs la donnent aussi : ce sol , cet air, tout est lèpre ici !
Et dans un accès de colère impuissante, le jeune homme enleva de terre la table à laquelle il venait de s'appuyer et la lança contre les parois du cachot. La table rebondit et retomba par terre, brisée de deux de ses pieds.
Paul pleurait silencieusement Le souvenir d'Henriette, le cachot et les paroles de Monlfort, dont il connaissait le courage, avaient brisé cette nature fougueuse, mais qui se laissait facilement abattre par les revers.
Cette douleur rendit à Montfort son énergie lucide. Il fit le tour du cachot. Il ne vit que des murs, qui laissaient suinter de tous côtés une humidité verdâtre. Le sol était boueux par places. Il mesura la hauteur du soupirail et de la trappe Plus il regardait, plus il lui semblait difficile de s'échapper.
Cependant il revint vers Paul, et l'embrassant étroitement :
— Ne désespère pas, va, lui dit-il. Je vais essayer quant à l'argent, et lui en faire abandon. Ensuite nous verrons.
Paul, lui aussi, avait enflo réussi à dompter sa douleur.
•^ L'argent ne servira de rien , reprit-il II le prendra et nous manquera de parole. Mais qu'a-t-ii voulu dire en parlant du couvent et de nos fiancées?
-^ Je ne sais, dit Montfort. Ne cbercbons pas. Rêvons à fuir d*abord.
Et les deux jeunes hommes errant dans leur cachot se prirent à examiner tout, en agitant des projels de fuite, qu'ils repoussaient tour à tour comme impraticables. Mais subitement le jourde la cave s'obscurcit presque entièrement, et en jetant les yeux vers la fenêtre, ils entrevirent un homme qui leur faisait signe de venir près de lui.
Ils reconnurent leur guide , et vinrent au bas du soupirail :
— Voici la clef , dit le nègre ; — les chevaux sont là. Et les Européens entendirent tomber quelque chose sur
la terre humide. L'esclave disparut.
Paul trouva le premier la clef libératrice, et se précipita sur la porte pour l'essayer.
Cétait bien la clef du cachot.
Mais Montfort l'arrêta.
— Réfléchissons d'abord, dit-il, et en silence.
Paul relira la clef et revint vers son ami; le hasard était pour eux, car au même mwnent la trappe se rouvrit, et le docteur parut de nouveau :
— Je purs, messieurs, dit-il; je ne reviendrai que demain. Demain peut-être il sera trop tard pour vous et surtout pour les dames. Avez- vous réfléchi?
— Oui, dit Montfort; écoutez bien : Sur mon Dieu, sur mon honneur, je vous jure de ne pas quitter cette terre sans vengeance.
— Bien, bien, messieurs. Propos de prisonniers à la première heure. Moi je vous souhaite bonne nuit. Il y a un lépreux de mort, tout à Theure vous aurez sa compagnie.
La trappe glissa de nouveau, et le silence recommença.
— Attends encore, dit Henri à voix basse.
Le galop d'un cheval résonna bientôt.
— Maintenant, dit Montfort, essayons; mais d'abord as-tu une arme ?
— Non.
— Arrachons tout à fait deux des pieds de cette table.
Ils se mirent à l'œuvre et ouvrirent successivement les deux portes.
La cour apparut resplendissante de soleil. Cette lumière subite éblouit les captifs, et pendant quelques secondes ils restèrent sans rien distinguer.
Mais, à force de volonté, la vue leur revint promptement, et ils aperçurent les lépreux qui les regardaient en s'agitant. Les plus ingambes se dirigeaient déjà vers eux. Leurs figures hideuses étaient menaçantes en général.
— Vite à la porte , dit Monfort à Paul. Mais ne courons pas.
Us traversèrent la cour côte à cdte : sur leur passage , les lépreux se levaient de toutes parts et les suivaient en proférant des menaces et des injures. Sans leur répondre, les fugitifs arrivèrent devairt la porte d'entrée de la Léproserie. Celle porte était fermée. Us essayèrent leur clef, mais elle n'entrait même pas dans la serrure.
Les lépreux cependant se rapprochaient toujours , formant le cercle autour des étrangers, et criant de leurs voix à demi mangées par la lèpre :
— Estrangeiros 1 estrangeirosl au cachot! on ne doit pas sortir d'ici. A mort les étrangers qui fuient!
D'instant en instant la cour de la Léproserie semblait vomir de nouveaux lépreux : comme d'une cour des Miraclesy de tous les cabanons, par toutes les issues, des malingreux accouraient à pas inégaux : ils étaient déjà plus de quarante, et leur foule s'accroissait toujours derrière les deux fugitifs. Ainsi que des chiens autour d'un sanglier à la bauge, ils se pressaient hurlant la mort, sans oser avancer, mais comprenant leur force multiple, prêts à suivre celui d'entre eux qui donnerait le premier coup de dent.
Paul et Montfort, après avoir vainement essayé la clef, mesuraient des yeux la hauteur des murs et dierchaient une autre sortie, dans cette cour peuplée d'ennemis. Lisse comme un mur de prison, la muraille avait quinze pieds de haut, et de tous côtés on ne voyait que des portes basses, qui n'annonçaient pas d'issue extérieure : cependant le cercle des lépreux se resserrait, et les plus hardis étaient à quatre pas des Européens.
— Il faut en finir, dit Montfort à Paul. Regarde la porte. On voit du jour à travers les planches. Brise un battant. Je vais faire face à ces maudits.
En achevant ces mots, il se retourna vers les lépreux et fit un pas à leur rencontre, tenant d'une main son poi« gnard, et de l'autre le pied de la table pris dans le cachot.
Presque toujours un homme de courage, qui se retourne contre une foule menaçante, fait reculer cette foule : en outre, et quoiqu'on dise, il y a dans le blanc une royauté de race, qui agit toute*puissante sur les autres races humaines.
Le croissant vivant des lépreux s'ouvrit devant l'Euro-
i90 L*AMAZONe
péen, et les plus avancés se retournèrent pour fiiir, entraînant les autres.
Montfôrt revint vers Paul. Le jeune honune s*épuisait d'efforts inutiles pour enfoncer la porte.
— Je ne puis, dit-il, cherchons une autre issue.
Sans répondre, Henri passa le pied de table qu'il avait à la main entre le bas de la porte et le seuil, afin de faire levier.
— Essayons maintenant et ensemble, dit-il.
Paul appuya l'épaule contre l'un des battants, tandis que Montfôrt s'efforçait de le soulever. La porte céda, et, du choc, s'ouvrit toute grande devant les fugitifs.
— Et maintenant, aux chevaux! dil Henri.
Tous deux s'élancèrent du côté du bouquet d'arbres qui abritait leurs montures, cachées par le nègre. Les chevaux étaient là toujours attachés, gardant cette immobilité passive du cheval de louage, résigné à tout.
Les lépreux cependant étaient amassés devant la porte de leur demeure ; mais la crainte enchaînait désormais tous ces marqués de la mort, métis ou nègres de toutes races. Les plus hardis osaient à peine franchir le seuil et cherchaient des pierres : aucun d'eux n'avançait en dehors; seulement, lorsque les fugitifs, courant vers Bélem, passèrent à toute bride devant la Léproserie, ils entendirent une explosion de menaces furieuses, et quelques cailloux, lancés par des mains débiles, roulèrent jusqu'aux pieds des chevaux sans les atteindre. C'était l'impuissant adieu de leurs ennemis.
— Que leur avions-nous fait? dit Paul à Montfôrt aussitôt qu'ils eurent perdu de vue la Léproserie, et que la route encombrée de racines les obligea de suspendre le galop de leurs moulures.
-^- Rien, reprit ce dernier; l'envie seule, je crois, fait nous poursuivre. L'espèce humaine est méclii Oes hommes ne peuvent ou n'osent s'échapper; i faite excite leur fureur.
C'était vrai. Les lépreux n'avaient d'antre moti
}]aine contre les Européens que leur qualité d'èlrat
et surtout leur fuite réussie. N'était-ce pas assez pour
lever leurs colères haineuses? Tant d'hommes sont
faits, qu'ils souffrent moins de leur fortune contraire
dn. bonheur d' autrui : ce n'est ni la mansarde nue,
pain de leur détresse, qui leur sont amers ; c'est le
\ieur des autres, et surtout de ceux (fui, la veille em
souffraient à côté d'eux. Que de misérables sur leurs
bats, de condamnés dans leurs cachots, de malades t
pilai ont déploré jusqu'à la fureur la fortune favorab!
leurs voisins. L'envie ! c'est le ghind vice de l'hommi
AitoHt»! — L> ro^lnha: - Le «hàllaieBt.
1 ) il i'ittm ÏM^a.m
Ja balstrals in sol an -reni a» aja '^ Le> DoiiTUiu B«llliaz«i« (^^^ ^ ^o
Tandis que MonUortel Paul fayaient ,1^, aussi \ile que le permeUaient la roule ç,. "^^ te leurs thevaui, madame Cernj et sa. n.,^'>iM tneiuet ie San-Anlonio, allcndaien». H,
""""'«M croissante. Biles avai^^'*^
tour en Mariquinha d'abord, pnis en leurs amis, et enfin dans le missionnaire qui, tôt ou tard, devait revenir au couvent. Mais les heures sonnaient lentement aux horloges de la ville, et nul ne venait, ni ami ni ennemi. Déjà le crépuscule envahissant la cour du couvent, Clémence se rappelait les menaces du moine.
La lettre que Montfort avait reçue, ce départ à cheval, la haine du chef de police, tout lui revenait à la mémoire, et lui faisait trouver plus menaçant encore le silence prolongé de sa prison. Le missionnaire ne réussissait plus à calmer les frayeurs des deux femmes.
De deux côtés cependant, suscités par des motifs divers, des défenseurs marchaient pour les secourir, et la captivité des deux Françaises devait précipiter une révolution qui, de jour. en jour, devenait plus imminente. Mais, avant de raconter les incidents qui font l'objet de ce chapitre, il est nécessaire d'expliquer la situation des différents personnages qui vont figurer dans ce récit.
On se souvient qu'au moment où Mariquinha, désolée, quittait la place du couvent, une Indienne vint aborder la jeune femme pour savoir où se trouvaient les deux blanches. Cette Indienne était la fille d'Antonio, qui venait d'arriver en ville avec sa sœur, la jeune mère de l'enfant sauvé par Montfort sur la côte de Marajo.
Depuis la piqûre du serpent à sonnettes, le petit Indien était languissant et se plaignait sans cesse. Sa mère, persuadée que ce blanc, qui avait sauvé son enfant d'une mort certaine, saurait aussi guérir sa souffrance, était venue à Bélem pour lui montrer son fils. Mais elle avait compris l'affection réciproque de Clémence et de Montfort, et, femme qu'elle était, elle préférait s'adresser d'abord à une femme comme elle.
Les pleurs de Mariquinha et le souvenir des antiques supplices subis jadis dans le couvent effrayèrent les Indiennes, sur le sort possible de leurs amies les vraies blan-ches, comme elles appelaient les deux Européennes. Elles retournèrent en toute hâte auprès du vieil Antonio leur père, afin de lui raconter la captivité de leurs amies du grand canot.
Le chef avait, à deux lieues de Bélem, une sorte de camp où il habitait provisoirement, avec une cinquantaine dlndiens de sa tribu, associés à son sort. Ainsi que nous l'avons vu dans Tun des chapitres précédents, les autorités du Para avaient réuni une expédition, dans le but de détruire un mucambo situé près de la ville. Les Mundurucus, depuis nombre d'années, ont en quelque sorte le monopole de la chasse au nègre marron : tous ceux des environs de Bélem avaient été convoqués à cet effet. Le vieil Antonio était allé à cette chasse comme les autres. Son âge et son titre d'ancien chef Favaient appelé naturellement au commandement de' tous les hommes de sa tribu : une fois à leur tête, et après la destruction du mucambo, il avait facilement décidé ses nouveaux soldats à quitter avec lui le Para, où ils avaient à souffrir l'insolente oppression des blancs, pour retourner tous enseuible vers la terre des ancêtres, située à cinquante lieues de Bélem.
Cependant, avant son départ, il voulait se venger de quelques Portugais, dont lui-même et plusieurs des siens avaient subi les exactions. L^ tidine contre le Portugais est un des senliiï)ôi)(o i^g plus vivaces, et Tune des idées fixes de tous les /|^ .. g (je T Amazone. Haine motivée, réfléchie, gui se ^/"^v ^ de génération en génération ; si l^s pères ont éléj %t^ pnliciés de toutes manières par
894 l'amazonA
les premiers émissaires du Portugalt aujourd'hui les fils ^ont spoliés toujours, incarcérés souvent par les vendeurs portugais, qui sur toute la partie brésilienne du fleuve» font métier d'exploiter les Indiens et les passants.
Les cabanos, débris sans cesse renaissant des pre^' miers révoltés de la province : composé d'hommes de toutes races, mais surtout de métis jetés par leurs passions en dehors de la vie du désert, comme de la vie des villes; assemblage éminemment révolutionnaire; ramassis de mécontents, de bandits, de mulâtres fugitifs, d'Indiens persécutés, les cabanes, disons-nous, s'étaient de nouveau réunis dans les fleuves Acara, Mqju et Tucumanduba. Ils avaient, nous l'avons vu, pris Igarapé-Mirim et brûlé toutes les engenhes qu'ils avaient pu surprendre. Pais» leur audace grandissant avec leur nombre et leur succèSi ils voulaient, comme autrefois, s'emparer de Béleni par force ou par surprise,
Antonio le savait, car les chefs des révoltés, informés de la présence des Mundurucus prés du Para, essayaient d'entraîner avec eux cette nation belliqueuse, la plus respectée de l'Amazone. Dans ce but, ils avaient fait appel à la haine commune que tous les Indiens nourrissent contre les Portugais, et envoyé deux émissaires au camp des Mundurucus, pour les décider à marcher sur Bélem et s'entendre avec eux pour l'heure de l'attaque.
Mais la qualité distinctive de cette tribu, et surtout d'Antonio, était l'esprit d'équité. Sa nation avait toujours été l'amie fidèle des blancs, même contre les autres tribus indiennes ; il lui répugnait de faire alliance avec un ramassis de métis contre les anciens alliés de sa tribu, quelque parjures qu'ils aient été d'ailleurs envers elle. Enfin» il ne confondait pas dans une haine commune les Porta*
gais et les Brésiliens. S'il voulait se venger des premiers, ainsi que presque tous les Indiens, il n'avait pour les autres ni haine ni affection. Équité ou nonchalance, le Brésilien moderne laisse en partie à l'Indien sa liberté chérie ; né comme lui sur le même sol, c'est un planteur qui le plus souvent se contente de faire travailler ses nègres, ou qui, prenant lui aussi la vie indienne, végète misérablement dans les bourgades du fleuve. L'Indien ne s'inquiète pas d$ lui.
Antonio hésitait donc à s'unir à Fun ou l'autre parti. N'ayant qu'un désir, retourner au pays natal après s'être vengé des' Portugais, il attendait Theure du combat pour prendre ses victimes à travers les combattants : les mes* sagers des cabanes, las du silence obstiné du rusé sauvage, devaient repartir dans la nuit même pour Igarapé* Mirim, principale résidence de leurs chefs.
L'arrivée de ses flUes, qui lui racontèrent de nouvelles exactions commises par les légistes de la ville, et l'annonce de l'emprisonnement des blanches dans le couvent de San- Antonio, le décidèrent brusquement à prendre parti dans la querelle.
Les cabanes messagers avaient une petite montarie à voile et à rames avec six rameurs ; ils pouvaient facilement arriver à Igarapé-Mirim à l'entrée de la nuit, et ramener les bandes des révoltés dès le lendemain matin. Quand rindien veut une chose, il la veut de suite, et ne s'inquiète de rien sinon de satisfaire son caprice. Antonio fit partir les messagers sur l'heupe en plein jour, bien qu'ils eussent à passer devant to/Sjejn, et les chargea de dire au chef des cabanos q\i^ - la matinée du lendemain il entrerait en v/itepa^ . ^ ^l^li, avant l'aube, afin de surprendre la caserûe ^ ^i^^^ dont il détestait surtout le» soldats, presque ioi^\ pi i^ '^u mulâtres.
Les messagers partirent.
Fidèle à ses habitudes de stratégie iDdienne» le chef chargea Pedro de conduire pendant la nuit le gros des Mundurucus aux approches de la ville, à un endroit qu'il désigna, et lui-même se dirigea sur Bélem avec dix de ses hommes, afin de préparer tout pour la surprise du lendemain. La caserne de police touche pi^sque au couvent de San-Antonio, et il avait le projet de délivref en même temps les deux blanches, qui pouvaient rendre la santé à l'enfant de sa fille.
Il prit par terre afin d'avancer plus vite, et vers cinq heures environ il arrivait à l'entrée de Bélem, dans le faubourg de Nazareth, où les cabanos avaient des ramifications, et où lui-même connaissait quelques Indiens de tribus alliées à la sienne, quoique fixés au Para.
A l'entrée de la ville, hors du bois, il dispersa ses hommes et leur donna l'ordre de se rendre aux environs de la caserne par des chemins divers, d'y compter les soldats, et d'examiner enfin tout ce qui se passerait dans l'intérieur du couvent.
Tandis que le hasard déterminait ainsi le mouvement définitif des révoltés, le moine Simao poursuivait froidement les préparatifs de son crime.
En sortant du couvent il avait été trouver le chef de police, pour lui demander des soldats, afin défaire enfermer le missionnaire, qui gênait ses projets.
Le jeune docteur était trop heureux de sa vengeance satisfaite, pour refuser quelque chose à son ami le fret. Il offrit de lui donner des hommes sur l'heure. Mais, fidèle à ses habitudes ténébreuses, le moine ne voulait pas introduire en plein jour des soldats dans le couvent. — J'attendrai la nuit, dit-il*
W^^^^mm^l^mm^
— Comme il vous plaira, frei Simao, reprit le docteur ; alors faites une chose. J'ai plusieurs amis et des mulâtresses à ma roçinha» où je pars dans quelques minutes. Donnez vos ordres, pour ce soir, aux soldats qui sont en bas, et venez avec moi, nous jouerons : cette nuit vous irez convertir vos blanches.
— C'est' dit, reprit le moine. Et, faisant venir l'officier qui commandait le poste de la maison de police, il lui ordonna d'entrer au couvent à la nuit tombante, d'y demander de sa part le frei Eusebio ; puis, par un moyen quelconque, même par la force, de séparer le missionnaire hérétique des deux étrangères, qu'il s'obstinait à soustraire à la vraie foi.
*- Emmenez-le où vous voudrez, dit le moine en finissant; mais vous laisserez les deux femmes captives dans la cellule du frei Eusebio, où elles sont en ce moment; et quand tout sera fini, vous me ferez prévenir à la roça du docteur.
L'officier s'inclina et promit d'obéir.
Le chef de police et le moine partirent de compagnie pour la roçinha, sorte de petite maison de campagne située hors ville et que tout Brésilien aisé possède à Bélem.
Cependant Paul et Montfort, échappés de la Léproserie, s'acheminaient vers la ville. Après avoir marché pendant un quart d'heure environ, ils arrivèrent à une sorte de carrefour auquel aboutissaient quatre routes diverses. Tous les chemins qui environnent Bélem sont d'anciens sentiers d'Indiens ou de bêtes fauves, mal tracés sous la forêt, tortueux, déviant sans cesse pour éviter un pli du sol, se ressemblant entre eux. Les Européens, qui, le matin, avaient suivi le nègre sans penser au retour, hésitèrent sur la route à prendre.
S98 li'AMAZaNE
— Les chevaux sont du Para» laissons-les nous guider, dit Montfort à Paul ; leur instinct vaut mieux que nos suppositions ou des souvenirs incertains.
Mais vainement les cavaliers présentèrent successive-^ ment les chevaux aux deux roules, qui seules pouvaient m diriger vers Bélem ; il leur fallut pousser leurs paresseuses montures dans Tune comme dans l'autre pour les faire avancer. En&n» les chevaux parurent regarder plus volon» tiers un chemin que l'autre. Les deux jeunes gens dirigèrent leur course par cette route aussi vite que possible. Ils marchèrent ainsi longtemps, tantôt croyant reconnaître les radnes du chemin ou les arbres de la forêt, tantôt, au contraire, ne retrouvant rien. A la fin, en passant devant une cabane abandonnée^ que certainement ils n'avaient pas rencontrée sur leur route du matin, ils découvrirent leur erreur^ Ne sachant pas le chemin qu'ils suivaient, ayant dépassé de beaucoup le temps qu'ils savaient être nécessaire pour retrouver Bélem, ils prirent le parti de retourner sur leurs pas, afin de prendre la route qu'ils avaient laissée pour l'autre.
Hais le mauvais état de ces sentiers, mal frayés et sans entretien, la fatigue croissante de leurs maigres montures, et surtout la chaleur accablante qui régnait sous la forêt, les contraignirent à s'arrêter cinq où six fois, et à mettre ainsi plus de cinq heures pour djccomplir un trajet qui d'ordinaire exige une heure à peine.
Ils n'arrivèrent à Bélem que deux heures environ avant la chute du jour. Les paroles menaçantes du chef de police ne laissaient aucune trêve à leurs inquiétudes. Craignant d'être reconnus, moins pour eux que pour lés deux femmes qu'Us avaient à secourir, Us mirent pied à terre avant d'entrer en ville, laissant les chevaux à la garde de leur
instinct» et gagnèrent en toute hâte la demeure de madame Cerny. La maison était fermée, et les esclaves, interpellés, répondirent que depuis le matin ils attendaient leur maltresse et la supposaient chez la senhora Âlfandega. Les deux jeunes gens se séparèrent ; Paul alla chez M. Merry prendre des armes ; Montfort courut chez Mariquinha.
Un mul&tre esclave vint ouvrir au blanc la demeure d^ la jeune Brésilienne, et, tout en lui déclarant que sa maitresse était chez elle, il ajouta qu'il avait défense de laisser pénétrer un senhor, quel qu'il fût, auprès de la senhora. Mais, sans môme daigner répondre, Montfort écarta Tes- • clave, qui s'inclina, et pénétra dans l'appartement de Mariquinha.
La Brésilienne, entourée de ses femmes qui travaillaient assises à terre, se berçait au hamac et [paraissait ensevelie dans une atonie profonde. En voyant entrer le jeune homme elle renvoya ses femmes, et raconta fidèlement ce qui s'était passé, tout en suppliant Montfort, pour l'amour de Dieu, de ses deux amies et d'elle-même, de respecter la volonté du moine de San-Antonio, et d'at" tendre au lendemain avant d'agir.
'Montfort lui dit simplement :
— Minha senhora, dans une heure, madame Cerny et sa fille seront sorties du couvent, ou Paul et moi nous serons morts.
Puis, sans attendre (^e réponse, il partit au-devant di Paul. Ce dernier arri^^qit sxA^^ de M. MeiTy, revenu en ville depuis une heur^ t ^ marseillais lui-même, quoique ennemi systéma%^^» ^ usures violentes, avait compris les dangers des den^ ^e& ^ ^^ et venait loyalement aider ^es efforts de ses cq.^ /;»/Ï^*^ J.
TouseDsejniJâ^\ >ri^*^ I rat)idement vers \e couvent
de San-Antonio. M. Merry laissa les Européens à l'angle de la place» et s'en vint seul frapper à la porte du cloître, afin de ne pas éveiller les craintes du moine, qui lui viendrait ouvrir.
n frappa à trois reprises sans obtenir de réponse. Enfin le guichet grillé de la porte s'ouvrit, et le frère Eusebio lui-même demanda doucement an visiteur ce qu'il désirait, pour troubler ainsi la solitude des moines de San- Antonio.
— Je veux parler au supérieur pour affaire urgente, dit le Marseillais.
— Le supérieur est à lafazenda; Je le supplée; que mon frère dise ce qu'il désire.
Le Marseillais, avant tout, voulait entrer dans la place, afin d'en faciliter l'entrée à ses compatriotes. Aussi reprit-il amicalement :
— C'est très-long, frei, et je ne puis parler que secrètement ; faites-moi la faveur d'ouvrir.
— Je n'ai même pas la clef, dit le frei ; que le senhor parle par le guichet, nul ne peut entendre.
M. Merry insista ^ mais le moine finit par lui déclarer, toujours à voix doucereuse, qu'il ne pouvait ouvrir, et que, le Français s'obstinant à ne pas dire l'objet de sa visite, il était inutile de prolonger l'entretien; puis, en dépit des prières et des menaces du Marseillais, dont le sang s'était échauffé peu à peu, il referma le guichet.
Vainement le négociant frappa de nouveau et à coups pressés contre la porte ; rien ne s'ouvrit ; le couvent semblait dormir. Seulement, le bruit appela aux fenêtres toute la population des maisons qui donnaient sur la place, et M. Merry, .comprenant le danger de sa bruyante station, prit le puni de rejoindre ses amis.
— La porte ne s'ouvrira plus, dit-il en arrivant près d'eux ; la forcer est imprudent et impossible. Cependant l'évéque n'est pas là , et il n'y a pas d'autre moyen pour délivrer ces dames que celui de pénétrer dans le couvent. Faisons le tour du jardin ; les rues de ce côté sont désertes, et nous trouverons peut-être un moyen d'entrer par escalade ou autrement.
Les trois blancs traversèrent la place de San-Antonio, suivirent une sorte de qpai étroit, qui règne entre la rivière et le mur du jardin du couvent. La nuit était tombée, et, aux lueurs douteuses du crépuscule, ils allaient mesurant des yeux la hauteur de ces murs unis, qui ne leur semblaient franchissables qu'à l'aide d'échelle.
Ils arrivèrent ainsi à une extrémité de la muraille, sur une petite place bornée d'un côté par le jardin du couvent, et de l'autre par la caserne de police. Là, à l'angle du mur, ils se trouvèrent en face d'un homme demi-nu, qui leur dit à voix basse' en portugais :
— Ne viens pas sur la place. Silence !
Montfort, qui marchait le premier, porta la main à son couteau' de chasse, mais il reconnut Antonio, et, faisant signe à ses compagnons de reculer, il rétrograda luimême, suivi de l'Indien silencieux.
Le chef jeta sur le quai désert un regard rapide et dit t
^ — Mon fils tait djj j)ruit comme Vania. Les moines enlèveront leur proie.
— Sais-tu doûç ^ \^ blanches ? dit Henri .
— Oui;guaD(| ^^ ^ ^^^ppè, la robe noire de ta nation, t'a appelé, ei?iQ^ L ^5 ^ ^qu'elles. Les oreilles des blancs sont fermées, h >^P^P
^Peux-ii/f^ p ^^trer dans le couvent?
— Attends. Deux jeunes hommes regardent pour le chef.
Montfort avait trop souvent éprouvé la sagacité de rindien pour douter de lui : il se tourna vers ses com* pagnons :
— Antonio est notre providence sur cette terre de malheur, dit-il, attendons.
Paul et M. Merry Çrent un geste d'assentiment. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi : bientôt les blancs crurent entendre dans le jardin du couvent un frôlement léger^ comme le bruit du vent dans les feuilles , puis ils virent glisser le long du mur» à quelques pas, une forme rougeâtre qui arriva jusqu'à terre sans bruit et s'avança vers eux.
— Les blanches sont enfermées sur la grande cour avec la robe noire, dit le nouveau venu à voix basse.
Montfort reconnut le jeune Indien qui à Marajo avait incendié la fazenda du major.
Antonio sembla réfléchir; puis, se tournant vers les Européens.
— Les blancs veulent-ils entrer dans le couvent 1
— Oui, reprit Montfort. Mais comment?
— A quoi servent les lianes? Si le blanc ne sait pas monter, mes hommes ouvriront la porte du jardin.
— C'est vrai, dit M. Merry, il y a sur la rue de f autre côté de la place, une petite porte vermoulue qui ne résistera point : partons !
— La casernie a une sentinelle, reprit le chef. Passons sans bruit.
En achevant ces paroles, il dit à voix basse à l'Indien de rentrer dans le jardin du couvent pour ouvrir la porte aux Européens.
Quelques liases flexibles comme des cordes, si tenues qu'elles paraissaient inc^ables de porter un homme» tom<* baient du haut du mur du jardin et traînaient jusqu'à terre ; le jeune Mundurucu en prit Irois^ qu'il réunit dans ses mains; puis, en quelques efforts , il atteignit le haut du mur et disparut presque aussitôt.
Les blancs» précédés d'Antonio, traversèrent la place de la caserne en se glissant un à un le long du mur du cloître; ils arrivèrent ainsi en vue de la petite porte dont M. Merry avait parlé.
Mais un cri plainlif comme celui d'un enfant qui souffre» traversa l'espace» s'élevant du jardin. Le dhef s'arrêta. Lé cri retentit de nouveau , plus prolongé que le premier.
— !l y a un ennemi, dît Antonio. Préparez vos artoesj le chef va voir seul.
En achevant ces mots, il alla jusqu'à la porte en rasaht la muraille ; mais il revint presque aussitôt :
— Des soldats de police sont dans le jardin, veux-tu les tuer?
— Oui, s'il le faut» dit Montfort; entrons.
Le jeune homme sentait sa colère déborder, et, désor-* mais dominé par la fureur» il eût brûlé le monde entier plutôt que d'attendre ou de reculer encore.
Il avança» précédant l'Indien et ses compagnons qui suivirent. La poVte était ouverte ; de grands arbres cou*» vraient le sol d'une ombre profonde. Il entra. Un bruit de voix guida ses pas à travers des buissons de citronniers enlacés de plantes parasites, et il arriva ainsi jusque devant le cloître même ; la lune éclairait eu plein de sa pâle lumière quatre soldats de police adossés èiX^tftaisou^ et un officier causant avec un moine.
Les Eafopéens, cachés par les broussailles et ensevelis dans l'ombre projetée par les arbres du jardin, arrivèrent à quelques pas des soldats sans être aperçus, et Montfort reconnut le mulâtre qui l'avait arrêté chez le promoteur public.
— M. Merry , toujours temporisateur et par système ami des mesures pacifiques , prit la main d'Henri et lui dit à voix basse :
— Du calme; laissez-moi parler d'abord.
— Faites ; mais pas plus d'une minute.
Le Marseillais, entrant dans Tespace éclâfré par la lune, en dehors des broussailles, s'avança vers les Brésiliens. Les deux Européens le suivirent. Le Mundurucu resta ' dans l'ombre , mais les blancs entendirent un cri aigu qui traversa l'air comme un appel de mort.
Le moine aperçut le premier les Européens; il vint andevant d'eux, et d'une voix doucereuse :
— Que désirent les senhores ? dit-il ; le supérieur est absent, et je suis en affaires avec des soldats de sa seigneurie le chef de police.
— J'ai cependant à vous parler, frei, afin d'éviter des choses fatales à la sainteté du cloître.
— Je suis à vbus, mon frère, dit le moine d'une voix hypocrite. Mais, se tournant vers l'officier brésilien :
— Entrez dans le couvent, lui dit-il à voix basse , et faites vite.
Puis il ajouta tout haut : — Les senhores me réclament : je suis tout à eux; attendez-moi, mon frère. »
L'officier donna l'ordre à ses hommes de le suivre et se dirigea vers une porte entr'ouverle, qui donnait dans l'intérieur du couvent.
Mais Montfort , devinant les paroles du moine , vint se
placer sur le seuil même de cetteporte ; là, tirant son couteau de chasse caché sous ses habits, il se tourna vers l'officier en disant en espagnol :
— - Malheur au premier qui passe !
L'officier mulâtre et les soldaU reculèrent, Henri fit un . pas vers eux, puis à voix haute :
— Trêve de ^perfidies, messieurs, et trêve de paroles! Vous retenez ici prisonnières deux femmes nos fiancées. Où sont ces femmes?
— La colère égare mon frère, dit le frei. Le couvent de San-Antonio n'est pas une prison ; de saints moines ne sont pas des geôliers.
— Moine, reprit durement Montfort, oui ou non, voulez-vous nous conduire? Jè vous préviens d'abord, que peu m'importe votre habit, et que, si vous refusez, vous sentirez mon poignard.
Le moine joignit les mains en levant les yeux vers le ciel, et, se tournant vers l'officier qui restait impassible :
— Les soldats du Brésil sauront défendre la sainte foi, dit-il.
Mais, sans hésiter, les dents serrées par la fureur. Montfort fit un pas sur le frei :
— Pour la dernière fois, moine, veux-tu nous conduire ? L'officier et les soldats étaient toujours muets. Le frei
Eusebio, car c'était lui, jeta sur eux, puis sur l'Européen, un regard rapide.
— e vais, diuii^ ♦ ^n» frère est dur pour un religieux sans défense. • ^
-- Je t'ai dit t|.. ^arolesl Marche devant 1
Mais à ce mo^]^^ ^^.,^f acier brésilien intervint enfin.
— J'ai VordrQ JL > * ^g^^ femmes prisonnières dans
306 l'ama20ne
Moûtfort, qui déjà suivait le frère, se retourna vers lui.
— Eh bien, essaye, toi aussi, et suis-moi. Mais, sur mon honneur, le premier de vous qui seulement s'approchera d'elles, moine ou soldat, je le tue. Moine, passe devant !
Le frei , suivi de Montfort, puis de Paul« entra dans le couvent. L'officier voulut les suivre ; M» Merry l'arrêta.
Le Marseillais aimait la paix par habitude, mais il était brave à l'occasion.
^ Vous resterez ici avec moi, loi dit-il, et vous atten* drez le retour de ces messieurs.
— Et de quel droit le senhor Merry donne-t-il des wdres à un officier du Brésil?
-*- Du droit de la raison, carissimo amigo, reprit le Français en montrant au mulâtre un canon de pistolet, qu'il dirigeait contre lui, tout en souriant d'un air amical.
L'officier policial recula d'un pas, et les soldats qui étaient derrière lui firent un mouvement en arrière.
A ce moment, un cri aigu retentit dans le jardin à quelques pas des Brésiliens, et huit ou dix hommes nus, le couteau à la main , bondirent sur l'officier et les soldats. M. Merry reconnut Antonio et ses Mundurucus.
Les sauvages avaient tout calculé d'avance : leurs mouvements, le partage des victimes, les coups qu'ils devaient porter. Chaque homme avait sur lui deux Indiens qui, froidement, sans crier, le terraséèrent en l'étranglant. Vainement M. Merry voulut s'élancer pour sauver l'officier, le couteau d'Antonio entra dans la gorge de son ennemi , et la voix du vaincu s'éteignit dans un flot de sang.
Le Marseillais se retourna vers les soldats, mais la féro*
cité des agresseurs avait déjà rendu sa pitié inutile : les quatre policiaux n'étaient plus que des cadavres.
Sans s*inquiéter du Français, qui allait de Tun à l'autre avec un air consterné, les sauvages déshabillèrent froidement leurs victimes , qui s'agitaient ejicore dans les convulsions de Tagonie ; puis , le chef donnant l'exemple , quatre d'entre eux se revêtirent des pantalons, des vestes et shakos des soldats , sans daigner prendre aux morts le reste de leurs vêtements.
Aussitôt après, sur Tordre d'Antonio, les Indiens cachet rent les cadavres dans les broussailles du jardin.
Cependant Montfort et Paul , précédés du moine qaHs suivaient pas sur pas , arrivèrent à la salle dans laquelle le missionnaire et les femmes étaient enfermés : ils reconnurent la voix du prêtre qui exhortait madame Cerny à la patience. Le moine ouvrit la porte lentement; mais> avant de la tirer k lui , il fit signe aux Européens de passer les premiers :
— Va devapt, lui dit Montfort, et souviens-toi de mes paroles.
La porte s'ouvrit : le frei entra, et, en même temps que lui, les deux Européens.
La joie des captives délivrées n'a pas besoin d'être racontée; mais, sans perdre un temps précieux, Montfort se tourna vers le moine, qui, muet de frayeur, restait debout dans la chambre »
— Maintenant, y^y dU-il, conduisez-nous de suite, par la porte du couve^ j ^^r la grande place.
Le frei EusebîQ * ; yi des Européens, arriva bientôt à la porte exfér/e^^ * ^^ .^^re et Voavrit en disant :
— Que ifôi> ^ ^î> ^5 à^ ciel vous accompagnent,
mes tvèml
— Vons allez sortir avec nous, dit Montfort.
— Mais, mon frère... reprit le moine.
— Point de paroles ! Sortez, fermez la porte et donnezmoi la clef.
Le moine obéit en silence.
— Attendez là, dit le jeune homme.
Puis , entraînant ses amis à quelques pas sur la place :
— Le' mieux , leur dit-il à voix basse , est de conduire ces dames dans la maison du consul anglais. Elles y seront aussi en sûreté, qu'on peut Têtre en ce pays. Paul , vous savez le chemin; le consulat est à deux pas, allez-y de suite. Je rentre dans le couvent pour prendre M. Merry.
— Henri! Henri! lui dit Clémence ; il y a de la fureur dans votre voix. Venez, ou promettez-moi de ne pas frapper ce moine.
— Je vous le promets, dit Montfort. Et, en disant ces mots, il embrassa la main que Clémence lui tendait.
— Henri, dit Paul, veux -lu que je revienne vers toi?
— Non ; reste auprès d'elles. Puis il se pencha à son oreille et lui dit à voix basse : — Ne les quitte pas , quoi qu'il arrive, et ne t'inquiète point si je reviens tard.
Les Européens traversèrent rapidement la place , qui était déserte , et se dirigèrent vers la maison du consul d'Angleterre.
Montfort revint au frei , qui l'attendait toujours devant la porte du couvent :
— Rentrons, lui dit-il, et menez-moi vers M. Merry. Le moine obéit, tout en disant à l'Européen :
— Je vous supplie , senhor ; c'est le frei Sîmao qui a
tout fait Je ne suis pour rien dans l'offense faite à vos dames.
— Est-ce que vous valez une vengeance? lui dit Montfort avec mépris. Conduis-moi vers le jardin de ton couvent.
Le frère guida silencieusement le jeune homme à travers les corridors du cloître, jusqu'au jardin.
Antonio et quatre de ses Indiens l'attendaient, couverts des dépouilles de leurs victimes : à la clarté incertaine de la lune, Montfort les prit pour les soldats, et, s'adressant à M. Merry :
— Où est Antonio? lui dit-il.
Le Marseillais montra les Indiens en silence. Cette scène d'horreur semblait l'avoir paralysé.
Mais les sauvages se prirent à rire tous ensemble, de ce rire enfantin qui les saisit parfois; seul, le chef, gardant sa gravité, dit à Montfort avec emphase.
— Les blancs sont sans yeux. Les Mundurucus sont une grande nation !
Henri comprit tout.^
Le moine, effaré, jetait des yeux perdus tantôt sur les Indiens, tantôt sur les Européens.
Antonio alla vers lui, et, sans dire un mot, lui jeta brusquement les deux mains autour du col, comme pour l'étrangler :
— Ne le tue pas , cria Montfort en se dirige^xvXNeTs \e frei, qui se débattait sous l'Indien.
— Les morts sont silencieux, reprit \^ c\v^^-
— Bâillonne-le et attache-le.
— Tu le. veux, dit Antonio. C'est W ^e-^^^^"^^ ^
donne. ^\^^^i^
Et, en achevant ces mots^, il lâcVia Arv ^ ^
suffoqué sotiâ ôette pression terrible, ne pouvait articuler une parole.
— Je n'ai que faire de lui, reprit Montfort; mais il criera si tu le laisses libre.
— C'est vrai, reprit le chef. Et, dénouant la coMe qui ceignait les reins du frei, il lui attacha les deux mains, puis, le traînant à demi, se dirigea vers un des arbres du jardin.
Le frei, cependant, suppliait Montfort :
— Au nom de Dieu, senhor, disait-il, au nom de notfe commune religion , ne me laissez pas aux mains de ces hommes sans baptême. Ils me tueront.
Henrji demeura impassible. Le Mundurucu attacha le moine à un arbre, puis se tournant vers ses Indiens.:
— Coco , prends une des banderoles des fusils et bâillonne-le.
L'honmie obéit, et les plaintes de frei Eusebio ne sortirent plus qu'à demi étouffées.
Montfort, cependant, racontait à M. Merry la délivrance des prisonnières; Hais le chef l'interrompit brusquement en lui mettant une main sur l'épaule :
— Antonio veut parler à son flls seul.
Henri s'enfonça de quelques pas avec lui dans le jardin.
— Écoute, dit l'Indien : demain la ville brûlera, bien des hommes seront préparés pour les vautours. Va dans une maison sûre avec tes femmes. Pedro et les filles iront avec toi. Si tu veux le sang d'un ennemi, parle, Antonio le prendra pour toi.
La voix du chef fit remonter subitement au cœur du jeune homme toutes ses pensées de vengeance.
— Les blancs se vengent aussi, dit-il. Veux-tu me conduire à la case du chef de poUce? Je l'ai juré.
Antonio regarda l'Européen, et sa figure prit une expression indicible d'affection satisfaite.
— Mon fils est un homme , dit-il. Demain Antonio le guidera lui-même dans le sentier de la vengeance.
— Non, reprit Montfort, — ce soir, — de suite.
— Partons, dit le Mundurucu. Mes jeunes homme&suivront leur chef.
Henri revint vers M. Merry et lui dit :
— Je vous quitte, faites-moi Tamitié de ne pas aller chez le consul anglais avant une heure ou deux* Si ces dames ne me voyaient pas revenir avec vous, mon absence les effrayerait , et elles ont eu part suffisante d'émotions pour aujourd'hui.
— Où donc, voulez-vous aller? dit le Marseillais.
— Excusez-moi, mon cher hôte, vous le saurez demain ; ce soir, c'est mon secret et celui d'Antonio.
M. Merry partit ; mais , comme lui-même l'a raconté bien des fois depuis ce jour, il partit à contre-cœur, et sa curiosité fut excitée à tel point, qu'il se fût engagé, — chose horrible 1 — à garder le silence un jour tout entier pour savoir le secret de son compatriote.
Antonio, précédé de ses hommes, qui marchaient isolément, sortit du couvent avec Montfort. Le moine, solidement attaché à son arbre, resta seul vivant dans le jardin désert.
Le chef, cependant, envoya un Indien à la découverte, en le chargeant de s'informer, dans la maison même du chef de police, de l'endroit où le docteur d'à Cobra devait passer la soirée. Puis, afin d'attendre le retour de son émissaire, il offrit au blanc de le conduire du côté de Nazareth, dans la partie de la ville habitée surtout par des Indiens.
Décide à la vengeance , résolu d'en finir avec son ennemi la nuit même, Montfort accepta tout. Le chef lui fit traverser presque entièrement Bélem. Plus ils appro* chaient du faubourg de Nazareth » plus la ville prenait comme un aspect sinistre. Des Indiens isolés ou allant par groupes de trois ou quatre hommes , passaient silencieusement par les rues, en jetant sur les lojas portugaises des regards menaçants; des Indiennes demi-nues, assises sur le devant des maisons, causaient entre elles à voix basse, et suivaient des yeux avec des rires moqueurs les blancs qui passaient. La tempête du lendemain était déjà dans l'air. Ainsi aux veilles fiévreuses de nos discordes civiles, on voit ruisseler par nos rues des hommes à faces sinistres ; des figures fauves, qui ne paraissent qu'aux heures fatales I effraies de malheur, mouettes d'orage vomies pour le mal et présageant la tempête.
Antonio conduisit le jeune homme dans une grande case située près de Féglise de Nazareth, où se trouvaient réunis quelques Indiens de sa nation , et entre autres la famille du chef.
Le messager envoyé aux nouvelles revint bientôt , annonçant que le docteur d'à Cobra était à sa roçinha, en compagnie de quelques amis et du moine Simao.
Montfort partit avec les Mundurucus : le chef et quatre d'entre eux étaient toujours à demi vêtus des uniformes des soldats de police. Tous ensemble arrivèrent bientôt devant la roçinha du docteur.
La maison, à demi cachée derrière des manguiers épais, resplendissait de lumière. Un grand jardin, mal planté, entouré de pieux irrégulièrement fichés en terre, environnait la maison.
-« Attends ) dit Antonio au jeune homme* Et^ sans se
donner la peine de chercher la porte, le chef arracha da sol' un des pieux qui formaient la palissade et pénétra dans le jardin. Les Indiens restèrent à côté de TEaropéen.
Le Mundumcu revint quelques minutes après :
— Ils sont six, dit-il, mangeant et sans armes. Viens, j'entrerai avec toi.
— Non, je veux entrer seul. Je ne veux que le docteur. Si les autres interviennent, tu viendras.
— • Ton ennemi est à toi. Fais selon la coutume de ta tribu.
Montfort traversa le jardin et arriva sans être vu devant . une maison bien éclairée , dont toutes les portes ouvertes laissaient voir l'intérieur. Dans une grande salle nue^ trois femmes mamalucas et mulâtresses se berçaient aux hamacs en riant avec des éclats de voix. Dans une pièce voisine et communiquant à la première, six hommes à peine vêtus étaient assis à une table servie et buvaient. Le repas touchait à sa fin, car les convives ne mangeaient plus. On voyait çà et là sur une nappe grossière, des plats en faïence bleuâtre, qui gardaient encore des restes de poissons et de viandes mal préparés. Quatre ou cinq grands frasques * portugais vides attestaient les libations des convives , et les taches bleuâtres de la nappe indiquaient la qualité du vin.
Deux nègres silencieux se tenaient immobiles au fond de la pièce.
Un homme à la ft. ^ violacée avait la parole; l'histoire qu'il contait devai* . v^iiiisante. car ses auditeurs riaient,
1 Le (mquepott. jt^éralcmcnl de forme carrée, de verre
noir, et contieotti^^A > g^^^**'
]iy
et, selon toute apparence, la joie des mulâtresses yoisii)es provenait de son récit. Monlfort reconnut trois des convives : le docteur d'abord, qui paraissait moins aviné que les autres, puis le promoteur public, l'aide de camp du président, et deux cadets brésiliens.
Henri s'approcha davantage , et les paroles arrivèrent distinctes à son oreille. Le frei Simao, car c'était lui, contait à ses auditeurs les charmes des deux Françaises et ses espoirs nocturne^*
Monlfort s'assura de son cojuteatl de châsse bouclé à sa ceinture, sous sa veste, et sortant de sa poche un pistolet à deux coups , il entra dans la salle par la porte, qui fitait ouverte et de plain-pied sur le jardin.
Le moine se tut en voyant venir un inconnu, et les autres convives regardèrent le jeune homme avec des yeux étonnés. Mais le chef de police devint livide.
Henri s'avança lentement : il était pâle, les cheveux en désordre ; son regard rayonnait d'un éclat sinistre ; ses lèvres étaient serrées : tout son visage respirait une fureur froide et implacable. L'ange des ténèbres était en lui. U étendit un bras menaçant vers les convives :
— Écoute^ lui dit-ilf et voua qui êtes avec lui, écoutez aussi. Ce matin, dans le cachot des lépreux, je t'ai juré sur mon honneur de ne pas quitter ta terre sans vengeance. En France, nos paroles sont sacrées. Tu vas mourir. Si tu as un Dieu, prie.
Et le jeune homme arma lentement son pistolet , puis attendit.
Les mulâtresses de la salle voisine arrivèrent curieusement et se prirent à regarder sans entrer.
Le frei se leva de table le premier et courut vers la porte.
Les autres conviés du chef de police, hébétés de vin bleu, regardèrent Montfort avec de gros yeux fixes, qui comprenaient peu à peu, et, peu à peu, s'effaraient de crainte. Deux prirent bientôt le parti de suivre le moine, les deux autres restèrent assis.
Hais le docleur glissa de sa chi^ise jusqu'à terre, et tomba sur les .genoux en levant les mains vers son ennemi : ses lèvres balbutiaient d'effroi p et il murmura en portugais :
— Grâce, grâce, Franceze ! grâce au nom de votre nation, au nom de votre roi ! Je suis catholique comme vous ; grâce, au nom de notre Sauveur; grâce 1 je te servirai; je serai ton esclave. Tu prendras tous mes reis, ma maison, tout; grâce!
Demi^renversé en arrière , le dos accoté & son siège , parlant à paroles coupées, le mulâtre supplia ainsi Montfort pendant une minute presque entière.
Ce dernier l'interrompit enfin :
— Ne vois-tu point que le temps passe? Prie donc avant de mourir.
Mais, «i loin que la colère emporte, si juste que soit le châtiment, nul à qui reste une âme, ne tue froidement son ennemi, s'il supplie sans se défendre.
Henri chercha des yeux une arme » pour la jeter au mulâtre
A ce moment le moine rentra , la figure renversée, en criant :
— Deoi! Deos! ai de mim4 -*- Dieul Dieu! ahl malheureux que je suis !
Puis il se jeta sur une chaise et continua de crier en pleurant. Ceux qui avaient essayé de fuir rentrèrent de^ rière lui.
Quelques Mundaracus, éclairés par la lune, apparurent en dehors près de la maison; le docteur aperçut des uniformes de soldats ; Tespoir reparut dans ses yeux, et il se redressa à demi en criant : — Au secours ! à l'assassin ! à l'assassin !
Sans entrer, les sauvages arrivèrent jusqu'à la porte de la salle, et restèrent là impassibles. Leurs*corps rouges et nus , çà et là vêtus d'un lambeau d'uniforme , parurent éclairés par les lampes du festin. Le misérable perdit de nouveau l'espoir, et recommença ses prières.
Montfort s'était retourné aux cris du moine ; il aperçut les Indiens qui portaient leurs longs sabres d'abatis attachés autour de leurs reins :
— Antonio, dit-il, donne-moi deux sabres.
Le chef prit deux sabres à ses hommes et les tendit silencieusement au Français.
Le jeune homme les prit et lui remit son pistolet; puis, revenant au docteur qui était toujours à terre, mais silencieux, il lui jeta l'un des sabres en disant :
— Tiens, misérable, lève-toi et défends-toi 1
— Piedadet senhor, piedade! je ne sais pas me battre.
— Défends-toi, te dis-je, ou je te livre aux Indiens. -— Non, non ; grâce ! grâce I
Tout en disant ces mots, le misérable s'était à demi relevé, comme pour se rapprocher du blanc et l'ûnplorer mieux ; tout à coup, ainsi qu'un reptile qui se dresse, il fut debout et se rua sur Montfort le sabre en avant.
Mais si perfide que fût le bond du mulâtre, Henri eut le temps de se jeter de côté, tout en présentant la pointe de son arme à son ennemi. L'élan du docteur était désespéré, furieux ; sa poitrine à demi nue rencontra le sabre, et la lame tranchante y entra profondément. Il recula en pous«>
sant un cri de douleur. Montfort retira vivement son arme pour se remettre en défense ; mais le docteur» roulant des yeux égarés, laissa tomber son sabre et s'affaissa sur luimême.
Aussitôt, comme s'ils n'attendaient que ce signal, les Indiens entrèrent par bonds dans la salle, et se précipité* rent sur les auti*es convives , qui suivaient silencieux la lutte du docteur et de l'étranger.
Le moine fut frappé le premier ; l'un des Indiens, armé d'une demi-pique d'abordage qu'il avait gardée de Marajo, le cloua contre la muraille. Les autres furent tués à coups de sabre par les Indiens.
Montfort cependant regardait son ennemi , qui se tordait en gémissant ; mais les cris des autres victimes détournèrent son attention, et il aperçut, à une extrémité de la salle, le nègre du chef de police, celui-là même qui l'avait tiré de la Léproserie. L'esclave, assailli par Antonio, avait déjà reçu plusieurs coups de sabre, et, tombé sur les genoux, levait ses bras au-dessus de sa tête pour retarder la mort. Le jeune homme fut près de lui d'un seul pas, et, saisissant le bras du chef, qui se baissait cherchant des yeux l'endroit mortel :
— Ne le tue pas, cria-t-il, c'est mon esclave 1
— C'est bon , reprit l'Indien ; et il laissa lé nègre à terre ; puis, altéré de sang, il chercha des yeux dans la salle de nouvelles victimes.
Montfort aida l'esclave à se relever. Le malheureux avait le dos et les épaules couverts de blessures. Henri le lit entrer dans la pièce voisine, où les mulâtresses, gardées à vue par deux Indiens, se tenaient éperdues de terreur ; il les appela, en leur disant de soigner le nègre, qu'il fit asseoir dans un hamac.
i\% L*AIIASOffK
— Ge n'eA qa*im Doir, dit roue des lènuttes; oda ne
L'Êoropten haussa les épaules et lui dit sévèrement :
^- Obéis 1 Tiens soigner cet homme.
Les trois femmes entourèrent le blessé» et se mireût à lavera puis à panser ses blessures»
Henri rentra dans la salle. Le docteur respirait encore et le reconnut ; les Indiens n'avaient pas voulu toucher & la proie dm Manc. Mais la main de la mort était sur le misérable; ses yeux étaient éteints à demi, et une écume sanglante sortait de sa bouche entr'ouyerte.
Quant aux autres » tous étaient morts. Les tôidavr^ gisaient sur le plancher de la salle et le sang sortait encore de leurs blessures béantes : le sol, les murs, la nappe du festin, tout était taché de sang. Les Indiens , cependant, assis autour de la table sur les chaises de leurs vic^ times, buvaient froidement les restes du vin contenu dans lesfrasqpies.
Montfort sortit ; le dvef vint le i^tk^ouver.
^-^ Que mon fils dorme en paix, dit-il, ses ennemis sont m^Ms. Deu de mes hommes Vobt te conduire en ville. Cette nuit , Pedro le fils , et tes filles iront rejoindre tes femmes.
Le jeune homme revint à pas lents à la demeure du Mnsul anglais. Il entra dans la salle.
La curiosité de M. Merry n'avait pas su résister, et il était Venu au consulat en compagnie de H. Sharp, ftfm de savoir si Montfort était de retour. Les Européens étaient dans une ihquiétude croissante sur le jeune homme : ils connaissaient sa nature froidement fougueuse, passionnée avec réflexion , capable d'affronter la ville entière pour accomplir une résolution prise.
En le voyant arriver, pâle, la figure défaite» avec du sang sur ses vêtements, ils le crurent blessé, et se préci* pitërent à sa rencontre. Mais Montfort les rassura.
— Henri, lui dit Clémence, presque sévèrement, vous m'aviez promis de laisser en paix ces moines. Qu'avez* vous fait?
— J'ai tenu ma parole, dit-il ; Paul a dû vous dire que j'avaifi promis au docteur dô le retrouver. Je l'ai retrouvé. Hais je vous supplie , Clémence , ne parlons plus de cet homme, et ne me regardez pas ainsi de vos grands yeux sévères, vous «avez bien que je ne suis pas un assassin.
Madame Cerny se tut et lui tendit la main. Mais M. Merry el l6 consul inâstèrent pour tout savoir, dans rintérét général
*— Des bniits sinistres courent par la ville, dit le consuL On prétend que» cette nuit mtoié, les cabanos vont attaquer Bélem. L'assemblée provinciale est réunie. Les troupes sont consignées dans les casernes. Toute la ville est en rumeur. Déjà quelques Brésiliens ont été chercher asile sur les bâtiments de la rade. Aifandega et sa femme m'ont fait demander de les recevoir cette nuit. Que font vos amis lés Indiens? D'où venez- vous avec eux?
Montfort raconta brièvement ce qui s'était passé, depuis son départ du couvent. M« Merry sortit avec le consul, afin d'engager les Anglais et les Français de la ville à se réfu-^ gier au consulat. M. Sharp partit à bord pour veiller suf son navire, qui déjà renfloué, mais mouillé près de terre» était exposé à tous les dangets d'une surprise.
Eie MM die !• ville. — Le éépmrU — La merl.
Lai880z-moi seul, allez ! je Teax sentir aussi Ce qa'il tient de donlear dans une heoie infinie ; Homme de désespoir, mon coite est l'agoniOt Mon autel à moi, c*est ici.
Lamabtinb.
Les Européens passèrent la nuit sur pied, dans la mai*son da consul anglais.
Pedro, le gendre du chef, et les deux Indiennes arrivèrent avant le jour. Les blancs les accablèrent de questions diverses pour connaître les résolutions d'Antonio et de ses Mundurucus ; mais l'Indien et les deux femmes se bornèrent à répondre :
— Le chef nous a dit : a Allez avec les blancs de l'autre terre, et empêchez qu'il leur soit rien fait. » Nous sommes venus.
M. Merry était au supplice, moins par la crainte d'une révolution que par l'idée de pouvoir savoir et de ne savoir pas : à force de prières, il décida Clémence à interroger les Indiennes. Mais elle ne fut pas plus heureuse que les autres , et tout ce que les Européens tentèrent pour apprendre, échoua devant la muette gravité des sauvages.
Le matin avant le jour, on entendit quelques coups de feu isolés, et on aperçut une lueur immense, qui paraissait provenir de la caserne des soldats de police. Mais le feu dura peu de temps, et les Européens ignorèrent la cause
de rincendie, quoique supposant avec raison que les Indiens n*y étaient pas étrangers. Le consul, dans Fintérèt de ses protégés, leur avait défendu de quitter sa demeure» quoi qu'il arrivât , et malgré les appels, qui ne pouvaient manquer de lui être adressés de la part des autorités de la ville.
Tous les étrangers, qui n'avaient pas été chercher un refuge à bord des navires sur rade étaient venus pendant la nuit, ou arrivèrent dans la matinée, à la demeure du consul anglais ; quelques Brésiliens vinrent également se réfugier à Tabri de son pavillon. Dès six heures du matin, au jour, la maison consulaire renfermait plus de deux cents personnes de tout âge et de tout sexe. Le consul distribua aux hommes valides les ^mes qu'il possédait, et on attendit ainsi les événements.
Vers huit heures, des coups de feu répétés retentirent dans la direction de la place de la Poudre, et bientôt un aide de camp du président arriva à pied, tout essoufQé, prévenir le consul d'Angleterre que les Indiens s'étaient révoKés à Nazareth , et que les cabanes, montés sur une vingtaine de barques, arrivaient par le Guama. Son Excellence demandait par lettre au consul, s'il ne voulait pas autoriser ses nationaux à s'armer, et le priait d'engager ses amis les Français à défendre l'ordre contre les in* surgés.
Tandis que le consul d'Angleterre écrivait une réponse au président, l'aide de camp racontait aux Européens les premiers incidents de la lutte engagée. La terreur avait éteint sa vanité provinciale, et il exposa avec sincérité la situation terrible de ^^^ ville, attaquée par trois ennemis différents, les cabai)^ jes Indiens de Nazareth, et les Mundurucus iears ^ij ^'
Les MuDduracus avaient commencé seuls, sans s'infùéter si las Indiens de Nazareth et les cabanes les soi* vaient on non.
Le hasard avait appris à Faide de camp leur féroce attaque» Aux premières luem^ du jour» un soldat de ^lice était venu, tout sanglant, dire au président le meurtre de MB camarades et Fincendie de sa caserne. Cet homme» échappé par mirade à la foreur impitoyable des sauvages, avait assisté à toutes les péripéties de la lutte et les avait ainsi racontées i
« Vers quatre heures du matin» il était de garde à la l^rte de sa caserne» lorsque deux Indiens» à demi couverts d'uniformes» l'avaient assailli brusquement» renversé et laissé pour mort d'un coup de sabre à la tête. Mais la fraîcheur de la nuit et le sang même qu*il perdait l'avaient rappelé à lui» et il avait vu les Indiens entrer un & un dans la caserne» par la porte qu'il était chargé de garder.
» Le pauvre Tapuya n'était pas du régiment d'Auv^gne : ~ comprenant une mort certaine s'il parlait» il avait simulé la mort.'
y> Les Indiens» au nombre de cinquante aviron» diversement armés» presque tous nus» avaient disparu dans les profondeurs du bâtiment. Dix ou douze au plus étaient restés à la porte extérieure» en sentinelles.
» Bientôt il avait entendu des cris dans la casemcv cris de mort et de détresse ; et puis quelques soldats échappés aux sauvages étaient venus pour fuir; mais la porte était étroite et les fugitifs ne se présentaient qu'un à un. Les Indiens en attente les avaient égorgés sans pitié.
» Enfin les cris de Tintérieur avaient cessé» et il avait vu ressortir les meurtriers» tous vêtus d'uniformes de po-
]ice, armés des armes de leurs victimes. Qaelqaes-tins d'entre eux étaient montés sur le toit du bâtiment et y avaient mis le feu de différents cdtés. Puis tons énsemblei avalent entouré à distance la caserne Incendiée, et, à la lueur des flammes, il avait reconnu quel^ue^uns de ses camarades blessés, fuyant par les portes ou les fenêtres, puis tombant sous les coups des incendiaires.
r> Le toit ayant brûlé tout entier, le feu avait Cessé. L^ cent vingt hommes qui habitaient la caserne avec lui étaient tous tués sans doute, car aucun soldat ne sortait désormais. Les meurtriers prirent le chemin du fiaubdurlg de Nazareth. Alors seulement, libre de fuir, mats chancelant de sang perdu, de brûlures et de frayeur, il était venu, tant bien que mal, jusqu'au palais raconter la mort de $eê camarades. x>
Les nouvelles des cabanos étaient moins affreuëeâ, vnnfé plus sinistres encore. Un transfuge de leur camp d'Igartipé* Mirim était venu dans la nuit, annoncer leur arrivée pro-* chaîne. Douze à quinze cents hommes de toutes ratées, altérés de pillage, vivant depuis plusieurs jours dMÈ lé meurtre et dans l'ivresse, devaient partir pat la marée de la nuit pour entrer dans la ville avant huit heures du matin. Et, en effet, leurs premières barques arrivaient devant le Guama. Au moment où il parlait, les cabanos peut-être mettaient pied à terre devant l'arsenal, dans la ville même!
Enfin, le faubourg de Nazareth, contenant environ trois cents Indiens, était en pleine révolte, et tous les cabaretiers portugais de cette partie de la ville avaient été tués. Mais les Indiens, trouvant les lojas abondamment garnies de tafia, s'étaient mis à boire, selon leur coutume, et laissaient de ce câté quelque répit à la cité.
Pour résister à tons ces ennemis, le président avait, il est vraly trois mille hommes de garnison ; mais dans ce nombre la garde nationale était comprise ponr cinq cents honmies; et comme les Indiens la composaient presque seuls, on ne pouvait compter sur elle. Quant aux trois cents officiers blancs qui la commandaient, ils étaient dispersés par la ville : et, d'ailleurs, ajoutait l'aide de camp, ce n'est pas leur métier de se battre contre des sauvages ; ils ne quitteront pas leurs maisons.
Restaient les deux mille cinq cents soldats ; mais ceux de la police, les plus belliqueux de tous, étaient morts. Les autres, réunis sur les places de la Poudre et du Palais, ne restaient en armes que par crainte, et, selon toute apparence, au premier choc des révoltés, ils se débanderaient pour se ranger parmi eux. Déjà leurs chefs mêmes perdaient la tête, et le commandant des armes, saisi d'effroi, était venu se réfugier dans le palais présidentiel. L'unique espoir était dans les soldats allemands engagés au service du Brésil.
Et la peur prenant le malheureux officier, il disait aux Français :
— Revenez avec moi au palais, senhores. Le seul nom de votre nation suffira pour donner du courage aux soldats et effrayer les révoltés. Venez, nous vous payerons bien, et, pour ma part, je regretterai toute ma vie de vous avoir fait arrêter.
Paul et Montfort écoutèrent, sans répondre, les terreurs et les tardifs regrets de leur ennemi repentant.
Mais^ sur ces entrefaites, le consul rentra avec sa leltre :
en substance y l'Anglais y déclarait à Son Excellence,
comme consul d'Angleterre, et au nom de tous les étran-
. gers résidant au Para, dont il se constituait le représentant :
Qu'étrangers à la ville et au Brésil, ni lui ni aucun des siens ne pouvaient se mêler aux querelles intérieures de ses habitants;
Qu'en conséquence, il refusait, pour lui comme pour eux, toute participation directe ou indirecte à la lutte engagée, son devoir éiant de rester neutre;
Qu'au nom de Sa Majesté Biiiannique et comme conséquence de laneutraliié gardée parses nationaux, il protestait, dès aujourd'hui, déclarant le Brésil tout entier responsable des dommages, qui pourraient résulter de la lutte ;
Qu'au nom de l'humanité il déplorait, d'ailleurs, le combat engagé et faisait les vœux les plus sincères pour la pacificalion de la province.
L'aide de camp partit avec cette lettre. Vingt minutes après, le président lui-même arriva.
Il venait, au nom de l'assemblée provinciale, et en son nom, proposer aux étrangers de prendre du service à dix mille reis de paye par homme et par jour, et aux deux Français en particulier de se mettre à la tête de toutes ses troupes, et notamment des soixante Allemands, qui occupaient la caserne de la Mercê, près la douane.
Le consul fut inflexible. Les deux Français, pressentant les demandes du président, s'étaient retirés dans le jardin aussitôt après son arrivée, afin de n'avoir pas à refuser.
Mais Son Excellence vint les y chercher et réitéra ses prières en y joignant des offres positives d'argent, que son aide de camp n'avait fait qu'indiquer.
Ils refusèrent : vainement le président insista, pria, leur prit la main Q^yec des paroles amies, parla de leur donner un conto d^ ^^jg, puis augmenta la somme, et finit car la doubler, Cqv ^e un maquignon qui marchande un
Montfort lai dit :
— Le senhor président s'abuse ; ce n'est pas la coutume des Français de se battre pour de l'argent ; Votre Excellence perd ici iin temps précieilx. Sâi qilei'ène ii*e&i paâ la nôtre.
Et, en effet, qu'importait cette lutte aux deux Européetis? que leur importait là chute où te' triomphe des uns comme deâ autres? Ils aimaient les lUfundurdcus, qui, par deut fois, les avaient sauvés; mais teûi* /roi Je férocité les faisait frémir, et leurs alliés, le^ 6ab:ino'§, leur inspiraient une liOfreur profonde. Quant aux autres, — les autorités de la ville et les logisies portugais, — que leur importait cette société, vermoulue avant de naître, qui avait iôus leà vices de l'Europe sans ses vertus?
Etrangers à ces hommes, à leurs mœurs, à leurs pas* sîons léroces ou viles, leur préférence ne savait, de dégoût, où se poser : sur ces macaques de civilisation qiii allaient ifiourir, ou sur ces fléaux vivants, qui venaient les écrasert Et, s'il leur eût fallu, de par force, prendre parti dans la bataille, condottieri dédaigneux, ils eussent joué tout d'abord à croix ou j^ile, le Ctioix de leurs alliés.
Les heures cependant tombaient lentement : comme etfes tombent, quand on entend les clameurs du combat sans se battre. Des coups de fusil, tantôt solitaires, tantôt par masses confuses, retentissaient à bruits sinistres. Les cloches des églises sonnaient des glas lugubres. De loin en loin, des cris isolés traversaient l'air, cris de mort ou de triomphe, cris sanglants qui donnaient la fièvre aux uns, le tremblebieht aux autres.
Monlfort et Paul avaient la fièvre. Chauds encore des luttes sanglantes de la patrie, ils ne savaient pas, comme le disait Henri, entendre ainsi la poudre sans en respirer.
ll§ erraient par la maison consulaire, du jardin aux salles, inquieiâ, tournant sûr eux-mêmes, comme des fauves en cage, irf. Merry aussi voulait voir et savoir. Enfln^ impatience et curiosité, tous irois, d'un commun accord, résolurent d*aller voir, et, après avoir prévenu le consul, iÎÈ s'en altèrent par la ville.
Des coups de feu retentissaient sans trêve du côté de la |)1ace de la lifercê et du palais du président. En certains endroils, et suriout au-dessus du faubourg de Nazareth, surgissaient dans l'air des flammes ou des fumées subites. Les Européens péhétrèrent au centre de la ville. Les maisons étaient fermées et les rues désertes.
Ils allèrent vers Nazareth, et bientôt ils virent subitement, à l'angle d'une rue, des cadavres de blancs értendus stir la terre; une maison de loja portugaise brûlait lentdment; et près de là^ sur une place, des Indiens demi^nus, ivres à tomber^ dansaient au son des guitares et des tam^ bours de basque.
L'aide de camp avait raison ; de ce côté la lutte était finie. Antonio et ses amis de Nazareth avaient tiré des policlaux, puis des Portugais la sanglante vengeance qu'ils Voulaient prendre : désormais tout entiers à l'eau de feu, ils oubliaient dans l'ivresse et leurs. alliés les cabanos et Tëars colères éteintes.
Ali palais du président, les coups de feu isolés qui retentiââàîent révéiaiéht une lutte faible, mais persistante. Les Êiirdpéens se dirigèrent de ce côté. Deux ou trois Brési* liens qui fuyaient les engagèrent à ne pas avancer davanfage, et leur donnèrent quelques nouvelles.
hêi cabanos avaient débarqué sur la place même du palais, et de là ils s'^^ai^^^ répandus dans les maisons, où ils faisaient main i^ ae sur les habitants, conmie dans
une ville prise d'assaut. Le président et ses aides de camp venaient d'être tués ; le mahieurcux chef de la province avait vainement voulu empêclier les troupes de se disperser à l'arrivée des révoltés. Au premier coup de feu, quelques soldats belliqueux avaient déchargé leurs fusils en Tair; mais la plupart s'étaient sauvés dans toutes les directions, jetant par les rues uniformes et fusils, puis se joignant aux cubanos, qui grossissaient ainsi d'instant en instant. Alors le président avait voulu haranguer les révoltés; mais saisi, ballotté au^milieii de la foule, il avait été tué presque aussitôt. L'assemblée provinciale ne siégeait plus, et on racontait les morts isolées d'une partie de ses représentants.
Les Européens renoncèrent à s'engager davantage de ce côté, et tournèrent vers la place de la Mercé. Les coups de feu avaient à peu près cessé, et ils traversèrent cette partie de la ville sans rencontrer de révoltés. Mais subitement, de la grande rue de la Cadeia, déboucha sur la place une colonne de cabanes, nombreuse et pressée comme des mouches amoncelées. Les révoltés se dirigèrent en désordre vers une caserne placée près de la douane-
— C'est là que sont les Allemands, dit M. Merry à ses compatriotes. La lutte sera sérieuse.
En effet, à peine arrivés au milieu de la place, les cabanes tirèrent trente ou quarante coups de fusil dont les balles frappèrent contre les murs du bâtiment. Aussitôt, de toutes les issues de la caserne attaquée, des coups de feu bien dirigés partirent, et quinze ou vingt révoltés tombèrent. Leur foule hurlante se rua, comme des moutons effarés, dans les rues adjacentes, et cinq ou six fuyards passèrent en courant devant les Européens.
-^ Voyez» dit M. Merry» il y a soixante Allemands dans
le quartel : s'ils le veulent, ils tiendront tête à la ville entière.
Quelques coups isolés, tirés tantôt des angles de la placfs tantôt de la caserne, annonçaient la conlinualion de la lutte. Quelques balles vinrent siffler aux oreilles des Européens.
— La mort est une vieille aveugle, dit M. Merry à ses compatriotes. Parlons.
Tous trois en avaient assez, d'ailleurs, de ce triste spectacle d'hommes s égorgeant, comme des bêtes fauves dans un cirque, pour un peu d'or, de vin ou de liberté : pour un prétexte ou pour un autre.
Ils rentrèrent. Le consul anglais avait coloré leur départ d'un prétexte plausible, et leur absence avait à peine été remarquée. M. Merry se donna la joie de raconter comme de visu tout ce qu'il avait entendu ou supposé ; mais l'arrivée subite de M. Sharp retira la parole au Marseillais. Le brave capitaine venait annoncer à ses passagers que s'ils voulaient partir le soir même, il avait pris ses dispositions pour mettre à la voile pendant la marée prochaine.
Les Français ne pouvaient croire à cette heureuse nouvelle. La veille au soir encore, le capitaine parlait de deux joprs d'attente au moins; mais M. Sliarp déclara de nouveau qu'il était prêt à partir.
— Les bruits d'hier et les meurtres d'aujourd'hui sont venus changer mes projets, dit-il. Avant tout, il me paraît prudent de ne pas rester ici. J'ai trouvé quarante passagers pour Maranhao. Les voies d'eau de la Caroline sont aveuglées. J'ai pris du lest et fait mon eau cette nuit même. D'ici à deux heures, j'aurai prévenu tout mon monde» réglé toui^ cbOdC avec M. Merry. Si, à la nuit tom-*
330 l'am^IQNe
bante^ vous voulez eml)arquer, h sept hpurei^ jib ser^ $qii$ voile.
La Caroline devant repartir bienlôf, lêg FrapçaU j)-avaient porté à terre que quelques (effets h leur usage. Jl^ jugèrent prudent de les abandonner, |a maispf) fje M, Hefry et la leur étant de Taulre côlé de la place de la Af^rp^i c'est- à-dire dans le quartier occMpë par le$ révQJ^és.
Le reste de la journée se passa en adieux et ep lettres d'adieux. JHontfort écrivit ^u fa^endpr, Çléiftenpe à iHimquiqha, qui u*était pas venue à )a niaisoo pp^s^)ajref M. Sharp retourna à son bord. ]t|. DIerry fU quelques ép)? très pour France, où il avait toujours etpli^sqqej^piais Fintention (}e retourner. L'Anglais chargea la d^pjtaioe d'une lettre pour un bâtiment de guerre anglais qui dev^U se trouver à Maranhao. Le consul ^tai^ d'^illeur$ a$$ej( cal nie sur les suites de la révolution, quant k ^^ na« tionaux. Lors de la première invasioi) de la ville par ]^ cabanes, sa maison avait été respectée par tous les p^rlUf et il se sentait eu état d*imposer encQre au)^ rë^oU^s.
Enfin, vers le goir, le maître Malcontent, avec six jt\^r telots, vint prévenir les Français que le grand canot 4e la Caroline était à quai, pour conduire les passagers k bord. Les marins avaient Tair aussi calme que si le Para n'eût pas été en révolution; on les vit arriver, marchant comojiç ils marchent à Tétranger, tenant toute )a rue, le chapeau sur l'arrière, toisant les hommes, reluquant le$ pabarets et les femmes,
Le maître en tête, ils venaient de se promener à trw^s toute la ville.
Les coups de feu avaient presque entièrement ces^ë ; les révoltés s'étaient installés souvent de force, parfois de gré^ djins leç maisons de la basse ville ; leurs po^teç av^ipp^
donnaient la main aux Indiens de Nazareth : sans les ca* davres des Portugais qui joncliaieni la cilé, quelques mair sons qui fumaient encore, et la solitude morne des rues qu'ils n'occupaient pas, on eût pu croire, au bruit de leurs guitares et de leurs chants d'ivresse, que la moitié djç la ville se préparait pour une nuit de fête.
Le consul, fidèle i ses devoirs, resta au consulat. M. Merry voulut accompagner ses compatriotes jusqu'ail navire. Monlfort pria Pedro de venir à bord, Avant de quitter l'Indien à jamais, pensait-il, le jeune homme voulait lui donner, pour Antonio et pour lui, quelques armes à leur fantaisie. Clémence et sa fille chargèrent M. Merry de distribuer aux deux Indiennes une partie des vêtements restés à leur demeure.
Tous ensemble partirent enfin et s'embarquèrent pour aller retrouver la Caroline mouillée au large du fleuve, à plus d'un kilomètre de la ville. La nuit était venue, pleine. Des nuages noirâtres, lentement chassés par le vent, voilaient par instants la clarté de la lune éc|uatoriale. M. Merry félicitait ses amis des dangers multiples auxquels la Providence les avait soustraits, et, plaisantant les deux couples futurs, leur présageait dans l'avenir toutes les joies de lafamillOset des amours permis. Le canot, ballotté par les flots, tanguait aux lames, montant et s'abaissant.
Tout à coup, du côté de la Mercô, des cou[)s de feu résonnë)rent, tirés sans ordre. La caserne était attaquée de nouveau, sans doute, car, bientôt après, on entendit une décharge régulière puis deux ou trois coups solitaires, les derniers de /^ | J^^^.
Monlfort, a5§j^ v^ de madame Çerny, derrjère e))e, enlendil qu^l()(^^ ^ ,^ils, comme de Nies qui sifflent. Jl détourna la léu î t>^ |.t;garder derrière lui, vers 1^ ville,
Ed se retourDant, il ne vit plus Clémence; d'un regard ii fouilla le fleuve ; sous la lune voilée, les flots déferlaient sombres : une forme confuse s'engloutissait contre le canot, dans le fond d'une vague.
Il se jeta à l'eau en poussant un cri, qui s'éteignit dans les flols. Le fleuve avait à peine huil pieds de profondeur : il rencontra le fond presque aussitôt, et ses mains tendues labourèrent le sol. D'un effort il remonta à la surface et regarda : il vit le canot, emporté par le courant, à vingt mètres de lui, puis rien que des flots. A travers l'eau, dans ses oreilles, il entendit vaguement les cris des matelots qui s'efl'orçaient d'arrêter. Il plongea de nouveau : de nouveau ses mains ne heurtèrent que le sol. Cette fois il resta sous l'eau deux minutes, changeant de direction, les yeux vainement ouverts, les mains tendues , crispées, cherchant...
Comme il remontait pour respirer et voir, il sentit audessus de sa tête une étoffe flottante qu'il saisit; c'était la robe de Clémence et Clémence elle-même.
D'un bras il l'étreignit à la taille; puis, plaçant sa tête sous cette tête penchée, qui retombait au flot, il nagea vers le rivage.
Un de ses pieds rencontra le fond, et ses mouvements étaient si violents, qu'il s'aperçut plus tard que deux de ses doigts s'y étaient dénudés. Il ne le sentit même pas. Enfin, ce flot mouvant qu'il refoulait ne lui monta plus qu'aux épaules. Il marcha, traînant son aimée, soutenant sa tête au-dessus des eaux.
Le désespoir décuple les forces. En trois minutes il fut sur le quai. En face de lui, un rayon de lumière sortait d'une loja mal fermée. Il courut et frappîi. La porte ne s'ouvrit pas au gré de sa frayeur impatiente; il l'enfonça
de rëpaule, entra sans regarder, sans parler, et posa le corps sur le comptoir.
Là, se courbant avidement, il la regarda, se disant qu'elle ne pouvait être noyée si vile; mais au sommet du front, un trou sanglant révélait le passage d'une balle.
Monifort prit à deux mains cette téie adorée qui ne respirait plus et l'embrassa sur les lèvres. Celait le premier, c'était le dernier baiser; puis il s*assit près de sa morte, les yeux fixes. Il a dit depuis que tout un jour, — vingtquatre heures, — il était resté sans parler, sans manger, sans comprendre rien, sinon qu'elle était morte.