‹ L'ambassade du duc Decazes en AngleterreChapitre 104 sur 139 · CHAPITRE XI Si · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Si

en terminant. Je ne puis croire que demain tu puisses aller plus loin que Beauvais. Alors, tu ne seras à Paris qu'assez tard. Voici en tout état de cause l'arrangement que je te propose. Si tu arrives d'assez bonne heure pour venir passer *. chez moi depuis quatre heures jusqu'à cinq, terme \ de rigueur, viens-y. Si tu arrives plus tard, je t'attends à neuf heures et demie bien précises, afin que nous puissions passer une heure en- \ semble, car je continue toujours à me couchera di.x heures et demie. Mais, avant tout, écris-moi un mot sous le couvert de mon premier valet de chambre pour me faire connaître ta marche. Bonjour, cher fils bien-aimé, je t'embrasse, et notre Égédie, et notre petit Louis... n

Ce fut le 12 mars, dans la soirée, que le roi et son ancien ministre se retrouvèrent. Decazes était venu à cette audience le cœur an.\ieux, un peu inquiet de 1 accueil qu'il allait recevoir. H fut bien vite rassuré, car la sensibilité naturelle du monarque se manifesta en des accents très doux, très affectueux, et surtout en une joie sincère de revoir « son fils » et de l'embrasser. Mais, ces effusions témoignées, le roi redevint prudent et réservé, très attentif à ne pas laisser la conversation s'égarer sur les choses de la politique, si ce n'est celles dont son ambassadeur en Angleterre avait le droit de parler. Il fut donc impossible à Decazes de faire entendre les conseils et les avis préparés par lui pour être soumis au roi en vue

de la politique intérieure de la France. Dans les huit visites que, du 12 mars au 21, il lui rendit, leur entretien conserva cette physionomie de réserve excessive, qui, de la part du plus puissant des deux interlocuteurs, trahissait la crainte d'en trop dire. D ailleurs, dès la première entrevue, le roi avait assigné comme terme aux audiences la date du 22, et Decazes s'était enjjagé à partir le 23. Mais rajjjjravation de l'état de sa femme vint brusquement déjouer ces calculs. Le 21, à l'heure où il était attendu chez le roi, il dut lui mander que ne pouvant s'éloigner du lit de la malade, il était condamné à se priver ce soir-là du bonheur de se rendre aux Tuileries.

Et le roi de répondre :

« Ce que tu me dis, mon cher fils, de l'état de la petite, m'afflige vivement. Il m'est cruel de perdre un des deux derniers jours de consolation qui me restaient d'ici à quelque temps. Mais, c'est un sacrifice de plus qu'il faut faire. Puissestu le supporter avec plus de courage que moi. Bonsoir, cher fils, je t'embrasse de tout mon cœur. "

Le lendemain, Decazes ne fut pas plus heureux. L'état de sa femme semblait laisser peu d'espoir. Les plus illustres médecins, Auvity, Dubois et Portai, sans croire à sa mort immédiate, l'avaient condamnée. 11 n'osait plus la quitter. En s'excusant de nouveau auprès du roi, que pour la seconde fois, il était empêché de voir, il lui faisait

CHAPITI'.E XI 219

part (le l'impossibilité en laquelle il se trouvait de quitter Paris.

Le roi fut, au même de^jréque Richelieu, contrarié par cette décision, bien qu'elle s inspirât de motifs trop respectables et de sentiments trop naturels pour être désapprouvée. Mais, il n'était pas en son pouvoir de contraindre Decazes à s'éloigner. 11 ferma donc les yeux et se contenta de l'engagement qu'en lui écrivant, prenait envers lui l'ambassadeur, de se très peu montrer et de cesser jusqu'à nouvel ordre ses visites aux Tuileries.

i< Je n ai pas non plus un cœur de tigre. Il n'est pas en mon pouvoir d ordonner ce que j ai conseillé, ce que j'ai demandé, ce que je regarde comme une nécessité absolue. Dans le parti que tu parais avoir pris, et qui, je l'espère, ne te paraîtra pas longtemps indispensable, je ne vois aucun danger pour toi. Fasse le ciel, fils trop cher, qu'il ne te coûte pas de remords ! «

Ces déclamations sentimentales dépassaient la mesure, car Decazes ne songeait pas plus à se jeter dans la mêlée des partis, qu'à faire le jeu des ennemis du ministère. Elles témoignaient surtout des craintes que, bien à tort, l'homme jadis si puissant inspirait encore à Richelieu comme aussi des progrès de l'influence qu'avait prise sur le roi, une femme introduite depuis peu aux Tuileries, Mme du Cayla. Cette influence n'était pas encore ce qu'elle devint un peu plus

tard. Mais, dès ses débuts, elle s'exerçait contre Decazes, et dirigée par les chefs de la droite, avec l'assentiment de Monsieur, elle s'attachait à convaincre le roi que la présence à Paris de son ancien ministre, mettait TÉtat en péril en donnant un chef à l'opposition libérale. Ainsi s'expliquent les lettres que Decazes avait reçues à Londres et le caractère inébranlable des résolution'^ qu'elles lui sifjnifiaient, résolutions d autant plus douloureuses pour lui que, victime de complots et d intrigues, œuvre de quelques meneurs, il ne pouvait ni protester, ni réagir, sous peine de blesser et d irriter le roi.

Il dut alors comprendre que la faveur dont il avait été honoré dans le passé lui ôtait toute indépendance et lui fermait l'avenir. Même quand il la voyait décroître, il en subissait le joug. Elle n'était plus pour lui qu'une chaîne qui paralysait ses mouvements. Vainement ses amis s'efforçaient de lui prouver le contraire; vainement, les libéraux l'invitaient à se mettre à leur tète. Il était trop clairvoyant pour ne pas sentir qu'il ne pouvait reprendre un rôle politique qu'avec et par le roi, et que même, animé d'un sincère désir de sauver la monarchie compromise par les excès de la droite, tout ce qu'il eut fait ou tenté contrairement aux ordres du roi, lui eût donné la physionomie d'un rebelle.

Je ne crois pas qu'il existe dans l'histoire pareil exemple d'un homme jeune, actif, entreprenant,

Page 1