CHAPITRE XI
plein d idées, et prompt aux initiatives, jadis monté si haut, aussi subitement tombé, alors que les causes de sa déchéance n'ont pas revêtu un seul instant le caractère d'une disgrâce éclatante et formelle. Decazes est pair de France; il est encore ambassadeur; le roi l'accueille toujours paternellement, lui écrit et lui parle comme à un fils chéri; il continue à intimider ses adversaires; ils redoutent les effets delà faveur apparente dont il jouit, et, cependant, il ne peut plus rien. L'affection que Louis XVIII lui témoigne maintenant est purement platonique. Le jour approche où les preuves s'en espaceront de plus en plus, où la plume qui a noirci pour lui tant de papier et y répandit à son intention tant de phrases chaleureuses et tendres, ne craindra pas de lui écrire : « Il m'est impossible de te recevoir. »
C'est 1 heure la plus triste de sa vie jusque-là si brillante. Sa jeune femme se meurt, le désespoir auquel il est en proie s'envenime et s'assombrit des cruelles réflexions dont la décroissance de sa faveur, révélation des intrigues et du triomphe de ses ennemis, emplit sa pensée. Cette maladie de la petite duchesse ne laisse plus guère d'espoir. Nul ne prévoit, en un moment où l'on sent la mort planer sur elle, que sa jeunesse aura raison du mal mystérieux qui l'a frappée aux sources de la vie, et qu'elle atteindra un âge avancé. On la croit perdue. Elle le croit elle-
même, car, depuis son arrivée à Paris, elle n'a pas recouvré ses forces épuisées par le voyage.
« Mes médecins Dubois et Auvity, racontet-elle, demandèrent une consultation. Le roi indiqua le sien, le docteur Portai, puis le docteur Alais. Après m'avoir examinée et s'être concertés, ces messieurs s'enfuirent sans revoir personne de ma famille. Pendant deux jours, Dubois et Auvity vinrent sans qu'il fut possible de savoir le résultat de leur consultation. En6n le troisième jour, on apporte de chez Alais une {^lande enveloppe à l'adresse de mon mari. J'étais seule; je l'ouvris. L'opinion des médecins commençait ainsi : L'état de Mme la duchesse Decazes, sans menace?' d' une fin très prochaine, laisse cependant peu d' es- ])oir de guérison. Je ne m'étendrai pas sur l'effet que produisit sur moi cette phrase. Je me la suis toujours rappelée, mais sans y ajouter la pensée de la mort. Je fus seulement frappée du parti que je pouvais en tirer pour faire rester mon mari près de moi. Je dis qu'il y aurait de la cruauté à l'élol- {^ner à l'approche de mes derniers moments. Lorsqu'on voulait me rassurer sur mon état, je me fâchais et je criais que j'étais très mal.
« J'étais devenue une malade très soumise. Dans les commencements, je voulais voir du monde, parler, quoique une toux fréquente et des crachats de sang^ souvent m'en empêchassent. Maintenant, j'avais cessé de recevoir, craijjnant que ceux qui m'auraient vue, allassent dire que