UNE LETTRE DU DUC DECAZES AU DAUPHIN
DUC d'angouléme
Au commencement de 1828, le duc Decazes, effrayé des dangers que la politique du Cabinet Yillèle faisait courir à la monarchie, écrivit au duc d'Angoulénic pour les lui signaler. Nous donnons ici cette lettre parce qu'elle révèle avec force les progrès des ennemis des Bourbons depuis le jour où Decazes avait quitté le pouvoir.
Du duc Decazes au dauphin, duc d'Angoulême.
u Paris, 2 janvier 1828.
« Monseigneur,
« Depuis que je suis sorti du ministère, je n'ai pas essayé une fois d'entretenir Votre Altesse Royale de po-
litique; non que je n'aie souvent éprouvé le besoin de lui soumettre mes alarmes et d'appeler son attention sur les dangers dont je voyais le trône entouré; mais ces dangers, pour être réels, n'étaient pas imminents et j'espérais toujours que le {jouvernement ouvrirait les veux, s'arrêterait à temps et v porterait lomède. Maintenant que je vois qu'il se précipite avec tant de témérité audevant du péril et que l'abîme est sous nos pas, il faut bien (|uo je parle, Monseigneur, car je n'ai pas dans les veines une goutte de sang cjui n'appartienne au roi et à votre Auguste famille. Je n ai pas une pensée, pas un sentim(;nt qui ne soient pour leur gloire et la vôtre. Je vous appartiens par tous les liens les plus saints qui lient les hommes. J'ai reçu de votre Auguste oncle plus de bienfaits qu'un sujet n'en reçut jamais; j'ai reçu de lui un titre plus glorieux et plus cher que celui dont il a daigné illustrer ma pairie. Comblé de sa confiance et de sa bonté, je lui dois celles dont Votre Altesse Royale a dai{;n('' me donner autrefois tant de marcjues. Tout ce qui me reste de vie ne saurait acquitter ma reconnaisssance. Elle a survécu à mon bienfaiteur comme à ses bienfaits mêmes; elle est une bien faible mais non peut-être une méprisable partie de son auguste héritage. Il a laissé. Monseigneur, à votre Auguste père un serviteur prêt à lui donner mille fois sa vie, heureux s'il pouvait, au prix de son sang, effacer les impressions pénibles qu'il n'a été en son pouvoir ni d'empêcher ni de détruire, un serviteur sans autre ambition que celle d'acquitter une dette sacrée, sans autre prétention que celle de vivre et de mourir pour vous.
Le temps presse, il dévore. Ce (jui serait simple aujourd'hui, difficile demain, pourra être impossible plus tard. Ce qui serait facile à une administration qui aurait eu quelque temps devant elle, pour s'asseoir,
parler au pays, rallier ses amis, et désarmer par ses actes ses ennemis de bonne foi , sera impossible à un ministère sorti du clioc de la Chambre, nécessairement absorbé par le combat et la lutte d'où il sera né, en butte aux exigences de ses amis,
Leurs votes à la main, demandant leur salaire,
en butte aux irritations de ses adversaires encore san- {jlants de leur défaite; à un ministère incessamment occupé à se défendre et ne pouvant opposer aux craintes que des espérances, aux demandes que des promesses, aux discours que des paroles.
« Or, les discours, les promesses, les paroles, les espérances ne désarmeront, ne satisferont, n entraîneront plus personne aujourd liui. Il faut des actes, il faut des garanties réelles, positives. Les noms les plus populaires ne seront rien, s'il n'y a pas derrière eux et avec eux, des choses et des faits; et ces noms, et ces actes, et ces faits eux-mêmes, on les demandera d'autant plus vifs, d'autant plus réactifs peut-être, qu on aura livré plus de combats pour les obtenir. Là où des ordonnances et des instructions ministérielles, sages et modérées, auraient suffi, on voudra des lois inoisives, profondes. Si des ministres pris dans les deux centres ou dans la contre-opposition même, satisferaient aujourd'hui, on le serait à peine, après la lutte, d un Cabinet en entier de la couleur de M. Rover-Collard.
« En définitive, on ne peut rien faire sans rapprochement, sans conciliation, sans fusion; or une fois le gant jeté, une fois la lice ouverte et le feu engagé devant la publicité de la tribune, il n v aura ni fusion ni conciliation possibles.
" Dans cette lutte, que deviendront les serviteurs de la couronne, qui, placés dans le centre de la Chambre des députés, se croient obligés de soutenir le discours
du trône et de défendre le {rouvernement par respect et par dévouement pour le roi? Après avoir plus ou moins vivement défendu M. de Villéle contre ses adversaires, si ceux-ci triomphent et arrivent au pouvoir, faudra-t-il à leur tour les défendre, servir demain sous ceux qu ils ont attaqués la veille? Faut-il s étonner que le titre de ministériel soit déconsidéré à ce point? Cependant, si Ton peut appuver avec iionneur un ministère, si 1 opinion repousse toujours ceux qui soutiennent le pouvoir, que deviendra en définitive ce pouvoir? Il en sera ainsi. Monseigneur, tant que le pouvoir n'honorera pas davantage ses défenseurs, tant qu'il ne respectera pas davantage leur caractère et cette portion d'indépendance inséparahle de la conscience, et de l'honneur, tant qu'il lui demandera d'approuver en aveugles tous ses actes, d'être Richelieu aujourd'hui, demain Villèle, le jour d'apiès Rover-CoUard ou La Bourdonnais.
K Mais si cet inconvénient est {yravc, il en résult(M-ait de bien plus graves encore de la prolongation de létat actuel des choses jusqu'à l'ouverture des Chambres.
Il Et d'abord, combien la majesté royale ne sera-t-elle pas compromise par le discours du trône! Si le ministère tombe après 1 adresse, (|ue de pas rétrogrades n aura pas à faire la couronne que les paroles royales auront rendue comme solidaire des fautes et du système de l'administration à laquelle elle se sera, pour ainsi dire, associée? Les lois que le roi aura annoncées pourront-elles être présentées? Lui sera-t-il possible de suivre au dehors et au dedans la politique qu'il se sera tracée? Les hommes nouveaux qu'il appellera n'auraient-ils pas d'autres principes de gouvernement et pourraient-ils accepter sa confiance si ces principes n'entraient pas au Conseil.
Il 1-a nomination du bureau et du président est pour
la couronne d'une grande importance, le choix du président surtout. Doute -t- on que les candidats ne soient tous hostiles en présence du ministère actuel? Il est un de ces candidats que le roi doit désirer très vivement. N'est-il pas plus important pour lui de s'assurer ce choix que de garder quelques jours de plus 31. de Villèle avec la certitude de le perdre plus tard? Or ce choix, plus qu'incertain dans l'état actuel des choses, ne hi sera plus un instant, on peut l'affirmer, avec une administration nationale. Alors M. Ravez sera inévitablement élu; aujourd'hui avec M. de Villèle, il ne le sera certainement pas.
« Et l'adresse, peut-on douter qu'elle ne soit bien plus vive en présence d'un ministère objet de tant de défiances et de récriminations que sous l'influence d'un Cabinet appuyé par l'opinion?
« A la Chambre des pairs et malgré l'adjonction des soixante-seize pairs, je ne doute pas davantage que cette adre.sse ne soit sévère, si c'est M. de Villèle qui en soutient la discussion, qu'elle ne parle des jésuites et des élections et de la liberté de la presse et des garanties que la charte réclame.
ic Avant l'adresse même, et avant le choix du président et des bureaux, la Chambre des députés aura à s'occuper de la vérification des pouvoirs. Si les esprits sont aigris, irrités, cette vérification se fera avec rigueur, avec passion, peut-être, et la moitié des élections ministérielles pourront être annulées ; et celles où le secret du vote n'a pas été respecté, malgré les dispositions précises de la loi de 1820, et celles en si grand nombre, où le principe que la liste doit être faite d'office a été violé; celles où les préfets ont rayé, le 30 septembre, des masses d'électeurs sur le seul motif qu'ils n'avaient pas produit leurs pièces; où l'on à refusé la production faite par des tiers, sous le prétexte ridi-
cule que ceux-ci n'étaient pas inunis de procurations; où, malgré les arrêts des cours royales qui ordonnaient de porter des électeurs sur la liste, ils n'y ont pas été portés; où maljjré la loi qui veut que les pouvoirs soient suspensifs, les électeurs qui s'étaient pourvus n'ont pas été appelés à voter, etc.
« Je le dis avec une entière conviction, si la Chambre veut seulement être sévère, les élections du Lot, de la Haute-Garonne, de la Loire, de la Meuse et de dix autres départements ne pourront pas être maintenues.
« Doute-t-on que si elles sont annulées et qu'elles soient recommencées au milieu de cette irritation et de cette lutte, elles ne soient bien plus vives que si elles se font sous un ministère inspirant confiance au pays? Doute-t-on qu'il n'en soit ainsi pour les 29 doubles élections à refaire? On retardera autantqu'on pourra cellesci, on gagnera quelques semaines, quelques mois peutêtre, misérables faux-fuyants indignes de la couronne et qui, pour faire vivre un ministère quelques jours, compromettent l'avenirdu trône et l'environnent d'obstacles et de dangers amoncelés à plaisir autour de lui. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudra réunir les collèges irrités de ce retard et d'une défiance qu'ils ne seront que trop empressés à justifier.
« Si j'ai raisonné dans la supposition que le ministère serait renversé par la Chambre, s'il se présentait à elle, c'est que je n'ai, à cet égard, aucune espèce de doutes. Ma conviction est la plus profonde et la plus positive que j'aie jamais eu sur une chose au monde.
" Il y a en effet cent cinquante libéraux ou constitutionnels dont je connais les neuf dixièmes et parmi lesquels il n'y en a pas deux sur lesquels M. de Villèle puisse compter.
li II y a (juarante opposants de droite qu'aucune com-
binaison ne lui rendra, quarante autres qu'il n'aurait qu'en perdant plus de cinquante voix au centre droit; et au centre droit, quatre-vingts voix dont la moitié se prononcera contre lui. quelque chose qu'il fasse, aussi bien que les cent cinquante libéraux.
« Je sais qu'il a compté détacher quelques-uns de ceux-ci et il a pu espérer un moment. J'ai connu les négociations dans tous leurs détails, sans avoir jamais cru qu'elles fussent sérieuses; mais, je sais aujourd'hui qu'elles font place à des résolutions tout à fait hostiles.
" Quelque chose qui arrive et quelque chose qu'on fasse, le ministère aura donc à combattre une majorité qui ne peut pas être de moins de deux cent cinquante et qui dans ma conviction sera de près de trois cents.
« Cette conviction est aussi celle des fonctionnaires euxmêmes depuis Ilalgan jusqu'à Saint-Cricq, à Favard, Dartiganx, Mestadier, Daugier et une foule d'autres qui voteront avec MM. de Beaumont et Royer-Collard et qui tous, sans exception, parlent comme le public, des fautes accumulées depuis un an par le ministère et surtout des deux dernières, les soixante-seize pairs et cette précipitation des élections qui a eu tous les caractères d'une surprise et qui a si vivement blessé la France.
« Le ministère tombé, quel sera l'embarras de ses successeurs obligés de prendre et sa loi des comptes et son budget, s'étant aliéné une partie des fonctionnaires ministériels, ayant pris des engagements tacites résultant des combats mêmes, avec les deux extrémités de la Chambre et obligés envers elles à des ménagements fâcheux, si ce n'est à des concessions funestes.
<i Quel ne sera pas l'embarras du roi lui-même et que n'aura pas à souffrir la dignité royale, forcée d'obéir,
si j'ose prononcer ce mot presque sacrilè{;e, obligée d'obéir à des intimations qui, pour avoir des formes respectueuses, n'en seront pas moins des intimations?
Il 3Iais admettons que M. de Villéle ait mieux calculé que moi ses forces et qu'il puisse l'emporter de quelques voix, qu'v [jagnera-t-il? Quelques mois! Les mois peuvent-être quelque chose pour un ministère qui passe; mais, que sont-il pour la couronne (jui ne passe pas?
<( Sans doute, on en pourra {(a{;ner (juel([ues-uns de plus encore par un ajournement et profiter de l'année financière, (jui n'a pourtant pas été votée pour cela. Mais, en définitive, le roi en aura-t-il retiré quelque avanta{je? Les Chambres reviendront-elles plus modérées? L'opinion sera-t-elle plus calme? Les Chambres et l'opinion, également blessées, se prononceront avec mille fois plus d'amertume encore, s'il est possible. 11 n est pas promis d'en douter.
" En France, tout ce qui n'a pas un caractère de franchise, de fermeté, de loyauté, blesse et repousse. Les voies droites et ouvertes sont les seules qui puissent réussir, les seules qui conviennent au peuple comme au prince, à la di{;nité de la couronne comme à celle du pavs; heureux également le pays et le prince, de cette sympathie généreuse et de cette salutaire nécessité.
« M. de Villèle bravera-t-il la majorité de la Chambre, et se flattant que cette majorité qui se réunira inévitablement pour l'adresse, ne pourra pas se former pour la mise en accusation et contre le budget, essaiera-t-il de passer ainsi la session? Il ne le pourra pas, j'en suis convaincu; mais, le pût-il, le roi, l'autorité, la dignité royales qu'y gagneront-ils ou plutôt que n'y perdrontils pas? Si le cœur du roi souffre de cette irritation des esprits qui, malheureusement, a gagné, peut-être,
trop de cœurs, ses intérêts, ceux de sa famille en souffrent-ils moins?
« L'histoire nous montre tous les gouvernements sages incessamment occupés à calmer les passions, à amortir les haines; en présente-t-elle un seul ayant jamais pris plaisir à les exciter et à les braver, comme le fait le ministère actuel et ayant eu profit à le faire?
il Sans doute les princes ne doivent pas obéir aux exigences des partis; mais, est-ce donc un parti que toute la France s'exprimant par ses organes légaux et dans les formes constitutionelles? La dissolution est-elle autre chose qu'un appel du roi à son peuple, qu'une question adressée par lui à l'opinion du pays représenté par les collèges électoraux? Le pays a répondu en déposant aux pieds du trône ses doléances et ses plaintes : qu'y a-t-il de plus simple, j'ajouterai de plus sage, que de les écouter, que d'examiner des suppliques aussi régulières? N'est-ce pas le moyen le plus sûr, le seul moyen d'empêcher que son mécontentement ne le jette dans des voies moins légales et toujours funestes?
« N'y a-t-il pas d'ailleurs ici une nécessité impérieuse à laquelle la raison commande de céder? Ce qu'on aura refusé de céder aux collèges électoraux, ne faudra-t-il pas l'accorder à la Chambre et l'autorité royale sera-t-elle moins compromise après le discours du trône et après l'adresse qu'elle ne le serait à présent? Qui ne se rappelle l'impression pénible qu'éprouva la France entière à la fin de 1821, lorsqu'elle vit le roi forcé de faire (huit jours après l'adresse) ce qu'il avait hautement blâmé dans une réponse empreinte de toute la dignité royale, et croit-on que cette dignité ne perde rien à de tels affronts?
" Ces conseils de dévouement et de fidélité ne peuvent vous être suspects, Monseigneur; ils ne peuvent l'être
au roi qui les reçoit à la fois de tous ses serviteurs les plus fidèles, de tous ses amis les plus dévoués, car il est impossible qu'il en ait trouvé un seul ayant tenu un autre lanjjage.
u Mais, s'il est utile de consulter ses amis et de peser leurs conseils, il est en politique un moyen encore plus sûr de s'éclairer, c'est de reconnaître ce que souhaitent nos ennemis. Or que désirent-ils? Le roi ne peut ri{}norer. Ils désirent tout ce (|ui peut empêcher les rapprochements, tout ce qui peutirriter les esprits; ils désirent par-dessus tout une lutte qu'ils sauront bien rendre vive et prolonjjée. Ils désirent à défaut de succès immédiats [fajjner du temps, parce qu ils croient que le temps est pour eux.
<i C est surtout en politique et dans les moments de crise, qu'il est vrai de dire que le temps perdu ne se répare pas et que les occasions manquées ne se retrouvent jamais.
" Monseijjneur, en voulez-vous un exemple entre mille autres? A la fin de la dernière session, par une préoccupation inexplicable, le ministère conseilla au roi de retirer de la Chambre des pairs la loi de la presse pour éviter de nombreux amendements qui formaient en réalité une loi nouvelle substituée par la commission à la proposition royale. Or, cette nouvelle loi condamnée si lé{}èrement et sans l'avoir méditée ni discutée, cette loi nouvelle, beaucoup meilleure que celle du ministère, combien ne doit-on pas s'afflijjer aujourd'hui de l'avoir repoussée, aujourd'hui qu'on se flatterait vainement d'en obtenir une semblable de la nouvelle Chambre. Il y a six mois, elle eût été accueillie par les acclamations publiques : Paris et la France entière eussent illuminé; aujourd'hui, elle serait frappée d'autant de réprobation que celle quelle était destinée à remplacer et l'on ne trouve-
rait pas un ministère assez téméraire pour la présenter.
il Plus on jette les regards en arrière, Monseigneur, plus on est frappé du chemin immense fait en si peu d'années. Qui se flatterait, aujourd'hui, de faire passer ni la septennalité, ni le 3 pour 100. ni la loi de tendance, ni celle de censure, ni la loi du sacrilège? Qui oserait même les proposer?
« Lorsque le ministère est entré au pouvoir, tout se taisait des'ant lui; l'opposition était nulle à la Chambre des députés, presque nulle à la Chambre des pairs. D'un bout du royaume à l'autre, la sévérité des tribunaux telle qu'on avait cru pouvoir leur donner la puissance exorbitante de la tendance; les cent mille électeurs de la France n'avaient envoyé que quinze députés opposants.
« Aujourd'hui, depuis ledit tribunal de première instance jusqu'à ladite cour royale, toute la magistrature est en opposition et il n'y a pas de petit juge d'arrondissement qui ne juge les ordonnances royales et qui ne se permette de décliner la juridiction du trône témérairement compromise.
u Les quinze voix de rop|)osition sont plus que décuplées; le ministère a été battu pres([ue partout; là ou il ne l'a pas été, il n'a triomphé que de très peu de voix dues, le plus souvent, aux efforts, aux menaces et à la manière illégale dont les listes ont été formées, et si les élections devaient être recommencées dans un mois, l'opposition verrait doubler ses rangs, il n'est pas permis d'en douter. ]\Iais, l'opposition n'est pas seulement dans les collèges électoraux, dans les Chambres, dans les tribunaux, elle est dans les académies et jusque dans les conseils de guerre qui ne craignent pas plus que les magistrats de lutter contre les ordonnances du roi ; elle est dans la cour même, autour du roi, qui ne compte peut-être pas quatre des officiers de sa maison
parmi les amis du ministère qui, depuis son avènement, n'a été que de fautes en fautes et de pertes en pertes, fruits de ses fautes.
Il Voyez ce qui s'est passé à la Chambre des pairs. Là, en arrivant au pouvoir et quoiqu'elle trouvât devant elle, un grand nombre d anciens ministres qu'elle avait combattus si vivement quand ils étaient honorés de la confiance royale, 1 administration actuelle a eu constamment pendant les deux premières années, cinquante voix de majorité, elle a fait dans cet intervalle jusqu'à la dernière session environ cinquante pairs; sa majorité est-elle montée à cent? Non, pendant toute cette session, elle a été constamment en minorité de quarante voix, ce (jui fait contre elle une différence de cent quarante voix perdues en six ans. Des pairs passons aux députés et aux collèges électoraux : nous voyons dans la Chambre l'opposition s'élever de quinze jusqu'à cent soixante, et dans les collèges les anciennes majorâtes ministérielles disparaître et devenir des minorités nulles. A Paris, où jusqii en 1821, on avait toujours empêché les H. Constant, Lafavette, ils passent à sept mille voix contre sept cents. Cependant, avant cette époque, l'opposition de droite avait contre le ministère douze à quinze cents voix. Que sont-elles devenues? Quoi, la moitié de ces voix qui ne trouvaient pas assez royalistes ni les ministres d'alors, ni MM. Bellart, Bonnet, Breton veulent, ainsi que les six mille voix ministérielles de cette époque, Benjamin Constant et Lafavette?
« Que de fautes n'a-t-il pas fallu accumuler pour arriver à un si déplorable résultat.
" Il y a huit ans, le quartier Saint-Antoine nous donnait toujours une majorité de près des quatre cinquièmes; c'était lui qui, dans l'addition des votes recueillis dans chaque section, contribuait le plus à faire pencher la balance pour le candidat royal, et voilà
que sur onze cents et quelques votants, M. B. Constant en a plus de onze cents et son adversaire six. Que sont devenues les deux cents voix qui avec le comte de Saint- Roman portaient le candidat du Conservateur et les quatre-vingts voix constitutionnelles qui votaient pour M. Bellart? Et Bordeaux, Monseigneur, et Bordeaux ! Ses élections ne vous disent-elles pas la révolution opérée dans les esprits de votre ville fidèle? Sans doute, les cœurs V sont encore à vous et au roi ; on v adore encore les vertus de Madame; mais (|ue d'inquiétudes, d'alarmes, de défiances funestes sont venues se mêler à un amour alors sans restriction et sans mélange!
Monseigneur, si le roi n'arrête pas le torrent ou n'amortit pas sa course en lui traçant un autre lit, bientôt, on comptera plus de départements où le Constitutloiint'l fera les élections que ceux peu nombreux où il ne les fera pas.
<( Nous perdons tous les jours du terrain, et le terrain que nous perdons, d'autres le gagnent. Il est des ennemis qui veillent, qui attendent en silence; leurs progrès m'effrayent. Encore quelques fautes comme celles accumulées depuis quelques années et ils n'auront plus rien à gagner. Il ne restera à vos serviteurs fidèles qu'à se faire de nouveau volontaires royalistes, et à venir mourir à vos côtés.
i< Je n'ai contre les ministres ni haine ni colère; il en est deux que je préférerais probablement à leurs successeurs; mais, il ne s'agit plus de ministres et du ministère; il s'agit de la monarchie et du roi. La question n'est plus dans les hommes; elle est dans les choses; elle n'est plus parlementaire; elle est royale. Il s'agit de savoir si on a abandonné un système qui a aigri tant d'esprits, altéré tant d'opinions, aliéné tant de cœurs, préparé tant de joie aux ennemis de votre maison et tant de découragements à ses amis, ou si l'on
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persévérera dans une lutte où chaque triomphe de lautorité est obtenu aux dépens de l'affection et de la confiance politiques, d'une lutte où pas un combat ne se livre pour le pouvoir, qui ne soit plus funeste au vainqueur qu'au vaincu.
<i II s'agit de savoir si le roi se mettra à la tête de son peuple ou s'il le laissera livrée l'impuissance des partis; s'il s'emparera de l'opinion prête à s'éjjarer sans remède ou s'il l'abandonnera à la discrétion de ses ennemis; si simple spectateur, pour ainsi dire, de la [juerre allumée entre la France et le ministère, il n'y interviendra pas comme médiateur et ju^je suprême de débats auxquels il est aussi danjjereux pour le trône de prendre part que de rester éti-an^jer, de débats où la couronne, en{ja{|ée plus qu'elle ne pense, ne le souhaite, ne doit vouloir l'être, a tout à perdre et rien à {fa{>ner; où ses victoires sont des malheurs publics puisque le sanjj français a coulé, alors que tout annonce qu une administration vigilante aurait pu facilement l'épargner. Mais, quel (jue soit le parti que le roi prenne. Monseigneur, ce qui importe par-dessus tout, c est de faire cesser cet état de fluctuation, je dirai d'anarchie et d'interrèjfne où nous sommes placés aujourd'hui.
« La retraite de M. le garde des Sceaux est publique, depuis plusieurs jours par lui-même et, cependant, il remplit les tribunaux de jujjes, le Moniteur^ de maîtres des requêtes et de conseillers d'Etat. Il harangue le roi et, de la même voix qui a tant aliéné la magistrature, il la gourmande encore et la brave. Le ministère de l'Intérieur est vacant et, cependant, on menace de destitution ou de mutation quarante préfets; on met en question toute l'administration, sans s'inquiéter si les changements qu'on pourra faire ne forceront pas un nouveau ministère à en faire d'autres à son tour et m'amèneront pas des l'éactions toujours funestes
et qu'il importe tant à la sajjesse du roi d empêcher.
« Dans une telle position, Monseigneur, le roi est trop éclairé pour ne pas comprendre combien il importe que sa détermination, quelle qu elle soit, mette enfui un terme à l'anxiété et à l'irritation toujours croissantes, pour ne pas comprendre que le parti quil prendra, décidera de la session qui va s ouvrir. Une vérification des pouvoirs, vive et sévère; une investigation rigoureuse de la conduite des préfets et. par suite, la Chambre entrant, pour la première fois, dans la voie si dangereuse des enquêtes; une adresse; une liste des candidats à la présidence; une composition du bureau telle que le roi peut la craindre et le roi réduit à choisir un président parmi des noms étrangers, peutêtre, à sa confiance personnelle; des réélections non moins vives que les élections qui les nécessitent; une accusation admise ou rejetée après les plus fâcheux débats, et, en définitive, un nouveau ministère imposé par les Chambres après une lutte qui aura rendu tout rapprochement, toute majorité et tout bien impossibles, et qui forceront, peut-être, à une nouvelle dissolution non moins funeste que la première, telles sont les conséquences du maintien de l'état actuel des choses, et ces conséquences sont trop graves; elles peuvent faire naître de trop grands dangers pour que je n'aie pas cru devoir les signaler.
'> Monseigneur, ces dangers n'effravent point ceux qui aspirent au pouvoir. Si j'écoutais la voix de l'ambition et si elle pouvait faire taire en moi celle de ma conscience et du dévouement, je ne redouterais pas une lutte où je serais appelé à prendre part; je ne serais pas alarmé de voir le gouvernement placé dans une Chambre où je crois avoir quelques amis. Hors de question dans les combinaisons ministérielles qui sont ou pourront être soumises au roi, si je m'en affligeais,
je pourrais espérer être plus heureux dans celles qui naîtraient de l'action des Chambres et j'appellerais cette action au lieu de m'en effrayer. Mais, étran^jer à toutes les intrigues, à toutes les prétentions, sans autre but, sans autre ambition que celle de servir le roi et de vous servir, j'ai pu sans crainte mettre aux pieds de Votre Altesse Royale des impressions et des sentiments que j'ose espérer que son indul{;ence et sa justice daigneront apprécier et que j'aurais renfermés dans mon cœur si j'avais pu craindre un moment que Monseigneur le Dauphin y vit autre chose que le dévouement sans bornes qui les a imposés.
« Je suis, etc., etc.
« Duc Decazes. »
« 2 janvier
<( Monseigneur, je viens de relire cette lettre et je suis honteux et effrayé pour Monseigneur le Dauphin de sa longueur. Je la supplie de me la pardonner. Quelque longue qu'elle soit pourtant, je vois que, si je me suis beaucoup étendu sur le mal que j'ai voulu signaler, j'ai dit peu de chose des remèdes; mais, je n'aurais pu en parler sans être entraîné trop loin et j'aurais besoin pour le faire de l'assurance que ma témérité n'a pas déplu à Monseigneur. Mon opinion pourrait cependant se résumer en peu de mots :
« Commencer, dès ce moment, une ère nouvelle; oublier tout le passé, sauf les services; interdire toute réaction, toutes dénominations faites pour perpétuer les divisions et les haines ; rentrer franchement dans les voies légales sans persécution, mais sans privilèges pour les Jésuites ni pour personne.
<i Enfin faire aujourd'hui ce que le roi a dit à son avènement : exécuter religieusement la pensée royale
qui excita un enthousiasme et une confiance qu'une administration nationale ferait renaître demain avec plus de vivacité encore s'il est possible, en se faisant les interprètes et les ministres fidèles des paroles et des principes que tous les cœurs français accueillent avec tant de reconnaissance et d'amour.