CHAPITRE IV
nifesta dès sa nuit de noces (l) qu'on y trouverait des excuses. On n'avait plus guère entendu parler de la princesse de Gallesjusqu'en 1820, sfce n'est par ses mœurs dissolues et ses désordres, qui faisaient scandale dans toutes les cours, lorsque, à l'avènement du prince, répondant à des propositions qu'il lui avait envoyées, en montant sur le trône, à l'effet d'obtenir qu'elle renonçât à son titre et à ses privilégies de reine, elle se rappela au souvenir des Angolais par une lettre à la Chambre des Communes annonçant son retour. Elle y déclarait qu'elle venait revendiquer ses droits et se laver des calomnies dont elle était l'objet.
Le roi George IV, pendant sa longue régence, n'avait su conquérir l'amour ni l'estime de ses futurs sujets. Ils le méprisaient roi comme ils l'avaient méprisé régent. Un de leurs principaux griefs remontait au décès de sa fille, la princesse Charlotte, morte en couches en 1817. Ils lui reprochaient de n'avoir pas été présent à ce douloureux événement et d'avoir poussé l'insensibilité jusqu'à rester dans le comté de Suffolk, chez sa maîtresse, la marquise de Hertford, tandis que sa fille agonisait (2). L'hostilité était devenue si vive contre lui que ses sujets, lorsqu'à
(1) Voir les Mcmoii-es de Charles F. Grcvillo, traduction Marie-Anne (le Rovet.
(2) Survenue au mois de novembre 1817, la mort de la princesse Charlotte, héritière de la couronne d'An^jleterre, causa par toute l'Europe la plus vive dmotion. En Angleterre, ce fut un deuil national.
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son avènement, sa femme annonça son retour en Angleterre, prirent parti pour elle. Leurs sentiments se dévoilent dans l'accueil encourageant que firent les Communes à la lettre de la reine. Cet accueil pouvait-il ne pas être favorable, alors que les débordements de George IV n'étaient pas moindres que ceux qu'il reprochait à sa femme et qu'en attendant d'avoir brisé les chaînes qui l'attachaient à celle-ci pour contracter une nouvelle union avec miss Seymour, il vivait publiquement avec une des plus grandes dames de la cour, la marquise de Conningham, sans préjudice d'autres aventures galantes dont on se racontait les détails? 11 fut donc impuissant à empêcher le retour de la reine.
Il voulut du moins en tirer parti. Sur ses instances, le ministère consentit à présenter à la Chambre des lords un bill prononçant le divorce des époux pour cause d'adultère de la femme. Elle y répondit en constituant des avocats et en affirmant sa volonté de se présenter en personne devant ses juges. Elle arriva peu après, en effet, sous la protection de Mathieu Wood, l'ancien lord-maire, député de la Cité à la Chambre des Communes et qui s'était fait son champion. Son entrée dans Londres, le T juin, eut un caractère triomphal. La foule s était portée à sa rencontre jusqu'à Greenwich. La reine se rendit chez Wood, où elle avait pris domicile, par les quartiers les plus populeux, accompagnée d'un grand
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nombre de voitures, escortée de piétons et de cavaliers et au milieu d'acclamations.
Quand Decazes entra en possession de son ambassade, le mémorable procès sur lequel nous aurons à revenir, commençait. La ville était frémissante. Depuis trois ans, et à l'occasion des élections, l'Angleterre avait été fréquemment le théâtre d'émeutes san^jlantes. Par surcroît, au mois de février, on avait découvert un complot ourdi contre le gouvernement. Les conjurés projetaient d'assassiner les ministres, d'ouvrir les prisons, de piller la Banque etd'incendierles plus riches habitations de la capitale (1). Ces sinistres
(1) «... C'est au moment même où je venais d'expédier mon dernier et très humble rapport, que l'on reçut à Paris l'étonnante nouvelle de la conspiration qui avait été formée à Londres pour assassiner les ministres de S. M. britannique. Elle Ht ici une très grande sensation, mais comme la découverte de cet horrible projet était annoncée en même temps, les révolutionnaires français, loin de pouvoir en tirer aucun parti avantageux pour eux, ont paru effrayés de l'idée qu'elle pourrait offrir aux gouverncinents, par l'indignation et l'effroi qu'en a montré le public en .Vngleterre, des moyens coercitifs pour mettre enHn partout eux et leurs semblables dans l'impossibilité de troubler encore le repos et le bonheur des nations. L'Angleterre est trop fortement constituée, pour que son gouverneuient et sa Constitution puissent être renverses par une poignée d'assassins; mais en France, où l'inertie du peuple, son éducation faite au milieu des orages d'une révolution destructive de tous les principes de morale, de religion et enfin la dissolution de ses intérêts généraux en intérêts individuels, laissent un champ bien plus vaste aux manœuvres des factieux, c'est le défaut presque certain de la coopération de ce peuple par la prépondérance croissante de l'élément démocratique dans les Chambres délibérantes, qu'un bouleversement total de tout ce qui existe pourrait être effectué. (Le comte de Goltz au roi de Prusse. Paris, 4 mars 1820.)
desseins avaient été déjoués Mais, ils laissaient un terrain tout préparé pour de nouvelles émeutes et déjà le procès de la reine, quoiqu'il ne fit que commencer, en engendrait de quasi quotidiennes. Autour de la maison qu'habitait cette princesse, se formaient, du matin jusqu'au soir, des attroupements. Ils obligeaient les passants à saluer la résidence royale et les lapidaient s'ils n'obéissaient pas. Il y en avait d'autres aux abords du Parlement. Des gens du peuple huaient et invectivaient les membres de la Chambre haute, brisaient les vitres de leurs voitures ou même celles de leurs demeures. Des personnages ordinairement respectés, tels que le duc de Wellington ou lord Hertfort, n'étaient pas plus épargnés que les diplomates étrangers et notamment les ambassadeurs de Russie et d'Autriche, le comte de Liéven et le prince Paul Esterhazy. Sur le passage du roi, dans les lieux publics, dans les salles de théâtre, la foule lui criait :
— George, qu as-tu fait de ta femme?
C'est dans les lettres de Decazes à son souverain que nous relevons la plupart de ces détails, comme d'autres qu'on lira plus loin. Elles décrivent l'état d'agitation et de trouble où l'ambassadeur de France trouva la capitale. Elles racontent les multiples incidents de cette crise, une des plus graves qu eût traversées l'Angleterre, si grave en effet qu'elle semblait préparer la chute du Cabinet tory. On lui reprochait de s'être fait
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rinstrument des rancunes du roi contre la reine Caroline, tandis qu'au contraire le» Avighs semblaient vouloir embrasser la cause de cette princesse et s'obstinaient à la défendre. Ni ces pénibles événements, ni les craintes qu'ils eng^endraient n'avaient d'ailleurs rien changé aux usages diplomatiques et aux habitudes de la cour. Decazes y lut reçu avec les plus grands honneurs. C'est à Carlton House, une des résidences du roi, que la réception eut lieu le 20 juillet.
Annoncé déjà au souverain britannique par une lettre de Louis XVIII, en date du 21 février, Decazes était charge de lui en remettre encore deux, l'une officielle, l'autre particulière. La lettre officielle, conçue en termes extrêmement flatteurs pour le représentant du roi de France, n'aurait pu cependant être comparée à la lettre particulière qui constituait une recommandation de beaucoup plus chaleureuse que ne le sont à lordinaire ces sortes de documents. Datée du 5 juillet, et écrite de la main de son auteur, elle était destinée à assurer à l'envoyé français l'intérêt et l'amitié du roi d'Angleterre (1) .
« Monsieur mon frère, le duc Decazes remettra ses lettres de créance à Votre Majesté. Moi, j'ose croire, espérer même, qu'Elle serait étonnée si je ne le chargeais pas d'une lettre particulière.
(1) Comme la plupart des documents insérés dans cette étude, celte lettre est inédite, sauf le dernier alinéa.
J'y vais ouvrir mon cœur tout entier à mon auguste ami.
« Dans ma lettre du 21 février, je vous disais qu'en sortant du ministère, leducDecazes n'avait rien perdu de mon estime ni de ma confiance. Je disais bien vrai et je puis ajouter que si les choses étaient en France comme avant la Révolution, il serait resté mon ministre jusqu'à ma mort. Mais, la Constitution qu'à mon retour dans ma patrie, j'ai dû donner à mon peuple, offre trop d'analogie avec celle de la Grande-Bretagne pour que Votre Majesté ne comprenne pas qu'il est des cas où je dois immoler l'homme au roi; c'est ce qui est arrivé.
« Une suite de machinations ourdies par la haine, secondées par la faiblesse et la trahison, a fait perdre au duc Decazes la majorité dans les deux Chambres (1) , pour des lois qui étaient son ouvrage, que je l'avais chargé de proposer et auxquelles Votre Majesté aura sans doute remarqué qu'on a fini par revenir. Cette majorité une fois perdue, ma conduite était tracée par celle que votre auguste père tint à l'égard de lord Bute (2) .
(1) Le roi outrepassait ici la vérité. II n'était pas très exact de dire que Decazes avait perdu la majorité, alors qu'aucun vole n'en avait fait la preuve.
(2) Favori de George III et longtemps son ministre, lord Bute succomba sous son impopularité. Les nouveaux ministres exigèrent que le roi l'éloignât sans lui accorder aucune fonction nouvelle. C'est à propos de lord Bute, au temps de sa faveur, que lord Chatham s'écriait : « Je vois derrière le trône quelque chose de plus grand que le trône ! »