Op. ciL pp, 239-469 et passim
de mesure, à faire élire un démocrale, Polk, à la présidence de la République ; mais ils ne réussirent pas à se solidariser d'une manière efficace, à imposer leur langue concurremment avec l'anglais, soit dans les écoles, soit dans les législatures des Etats où ils se trouvaient en majorité, et, cette assimilation déprimante de toute indépendance et de toute dignité, l'assimilation par le mépris, s'est continuée encore, pendant de longues années.
En 1848, après la révolution libertaire qui agita l'Allemagne, un grand nombre d'hommes distingués et instruits émigrèrent en Amérique ; ce fut l'aurore d'une renaissance, mais d'une renaissance lente et tardive. Enfin, la fondation de l'empire germanique, en 1871, rendit la fierté à ceux des émigrés qui n'avaient pas encore abdiqué.
Ce fait n'en reste pas moins acquis, que, dans le flot de la population américaine, il faut compter de douze à quinze millions d'hommes d'origine allemande, qui, eux ou leurs ancêtres, ont passé sous les fourches caudines du mépris angloirlando-saxon, qui sont entrés dans la nation par la porte basse.
La littérature allemande qui a atteint son apogée au commencement de ce siècle n'avait en Amérique, à cette époque, aucun prestige. Depuis 1871, alors pourtant qu'elle a subi une forte dépression, elle est à la mode; on l'imite, on étudie ses auteurs, ses écoles diverses, on adopte ses
méthodes de critique, on ne jure que par Kant, Hegel, et Schopenhauer : c'est la littérature d'une grande nation. Depuis 1871 on a cessé de crier à TAlIemand : « Damned Diitch ».Les journaux continuent bien encore à ridiculiser sa prononciation et sa manière de parler l'anglais, mais sans malice, et, d'autre part, tous les organes de l'opinion publique rendent justice à ses qualités de sobriété, de travail, d'économie; on le reconnaît comme le citoyen modèle et l'on vante la culture et les progrès de sa mère-patrie.
L'agitation anti-esclavagiste a mis fin, comme je l'ai déjà dit, aux manifestations brutales et agressives de la haine de « l'Etranger » et donné momentanément un autre cours aux animosités et aux rancunes.
Jusqu'à nos jours, cependant, le grand facteur de l'assimilation est resté le même, «le mépris »; il se manifeste partout, à l'atelier, à l'école, dans la presse, sous mille formes diverses, inconsciemment parfois ; il s'exerce aux dépens de toutes les races bien que l'Irlandais y soit plus exposé que les autres. Fort peu d'émigrants peuvent résister longtemps à cette conviction absolue, qui fait, pour ainsi dire, partie de l'air ambiant, que tout ce qui est américain et de langue anglaise
est supérieur, et par contre, que tout ce qui n'est pas américain est inférieur. Illettrés pour la plupart, ou n'ayant reçu, dans tous les cas, qu'une instruction très sommaire, ils ne peuvent puiser à ces réservoirs de fierté nationale que constituent les annales historiques, scientifiques, artistiques, littéraires de leurs pays d'origine ; ils ne savent constater qu'une chose, c'est qu'en Amérique la vie est plus large, plus facile, le travail mieux rétribué que dans la patrie qu'ils ont quittée, et que les Américains sont plus riches que leurs anciens compatriotes.
Un bon nombre d'émigrés, sans doute, alors qu'étaient encore vivaces en eux la pensée et l'amour du sol natal, ont rêvé un instant de conserver leur langue et leurs souvenirs nationaux, au milieu de la grande nation à laquelle ils s'étaient incorporés. Ils se sont réunis en conventions et ont adopté, à l'unanimité, des résolutions où il était dit que, « tout en protestant de leur fidélité aux institutions américaines, les personnes présentes s'engageaient à ne pas renier leur passé, à faire tout leur possible pour conserver leur langue maternelle, à construire des écoles où cette langue serait enseignée, etc., etc. »
Les membres de ces conventions étaient les plus fiers et les plus intelligents de leur race, ceux dont les âmes étaient les plus élevées; mais l'apathie des masses ne leur laissait bientôt plus d'espoir. D'autres se disaient : Pourquoi appartien-
drions-nous plus longtemps à une nationalité méprisée ; pourquoi ne marcherions-nous pas plutôt, de môme que ceux qui nous entourent, sans ce bagage de vieux souvenirs que nous avons apportés du pays natal, à la conquête exclusive de la richesse? Pourquoi ferions-nous des sacrifices d'argent pour entretenir des écoles où Ton enseignera notre langue maternelle à nos e'nfants, alors que nous pouvons leur faire donner gratuitement, dans les écoles publiques, l'éducation qui fera d'eux des citoyens honorés et peut-être riches?
C'est à l'école, surtout, que le fils de l'émigré apprend que la race à laquelle il appartient est méprisable, et que ses parents sont des êtres grotesques ; c'est là qu'il s'habitue à rougir de leur nom et à prendre en haine tout ce qui lui rappelle le pays des ancêtres (1).
1. L'élément d'origine anglo-saxonne a introduit aux Etats-Unis cette spirituelle (?) habitude de marquer son mépris aux nationalités étrangères, en leur décochant, comme une insulte, le nom de leur prétendu mets favori. L'Italien est un macaroni-eater, (mangeur de macaroni) ; l'Allemand un mangeur de choucroute, l'Espagnol un mangeur d'oranges ; l'Irlandais, un mangeur de pommes de terre ; le Canadien frariçais, un mangeur de soupe aux pois ; le Français, un mangeur de grenouilles, etc. Il se distribue à ce sujet force liorions et gifles ; les plus braves, les plus fiers avent vaillamment l'injure et font respecter les pommes de terre ou la choucroute ; les autres courbent la tête, humiliés, et se défendent d'appartenir à une race qui use de tels aliments.
Et ce fait se produit sur une vaste échelle, d'enfanls qui s'entêtent à ne pas parler, même au foyer familial, la langue de leurs parents, quelques efforts que fassent ceux-ci pour leur en inculquer la connaissance.
Au fur et à mesure de l'immigration dans les villes d'usines et de fabriques, les gens de même nationalité, poussés par une sympathie bien naturelle, se sont groupés dans les mêmes quartiers qui, alors, ont pris le nom de « quartier irlandais », « quartier allemand», «quartier italien». Les assimilés et les Américains ont fui ces rues et ces ruelles nécessairement pauvres d'où, à leur tour, tous ceux qui se sont enrichis ont émigré, pour se loger dans des milieux plus aristocratiques, s'efforçant en même temps de rompre toutes relations avec les personnes et les objets qui leur rappelaient leur ancienne pauvreté et leur origine. Et le nom de la nationalité est resté intimement identifié avec celui du quartier, avec celui des maisons pauvres, et imprégné comme d'un relent de vie humble et grossière. Les enfants qui sont nés en ces quartiers n'y demeurent pas, et deviennent tout simplement des Américains.
Çà et là, quelques familles se sont trouvées isolées au milieu de populations de langue anglaise et ont été fatalement absorbées; mais le nombre n'en est pas grand; presque partout l'abandon de la langue maternelle, et quelquefois du nom patronynique, a été voulu.
Certains groupes semblent avoir une tendance à se fondre plus rapidement que les autres, ce sont surtout les anciens sujets de petits Etats dont la vie nationale n'a pas été troublée et rendue plus intense par des révolutions et des crises fréquentes, comme les Portugais, les Danois, les Belges, les Suédois ; ceux encore dont le patriotisme a été rétréci, s'est cantonné dans la haine d'un ennemi héréditaire et perd son empire dès que cet ennemi n'est plus là, ainsi les Tchèques et les Polonais : Dès 1860, on constatait que les Scandinaves s'anglicisaient en quelques années. La plupart habitent les campagnes de l'Ouest ; je n'ai jamais entendu dire qu'ils aient songé à fonder des écoles de leur langue ou à demander que le suédois et le norvégien soient enseignés dans les écoles publiques.
On a vu, il y a deux ans, un groupe de Portugais du Massachusetts décider dans une de leurs conventions qu'ils s'appliqueraient, dorénavant, à se servir exclusivement de l'anglais entre eux et dans leurs familles.
Rappelons aussi que la langue anglaise, qui est celle de la majorité de la nation, puisqu'elle a été imposée aux Celtes, il y a déjà des siècles, est essentiellement une langue populaire, qu'elle s'apprend facilement, n'a qu'une grammaire excessivement simple, et offre peu de complications dans les rapports des mots les uns avec les autres. Elle possède cette énergie, cette précision.
ces termes pittoresques, raccourcissants qui plaisent au peuple ; enfin, il s'y est développé, grâce surtout au concours de l'Irlandais, un mélange merveilleux de jurons sonores, d'exclamations brutales qui interprètent bien l'âme de foules enfiévrées et lancées avec ardeur dans la lutte matérielle; c'est une langue de soldats. La langue allemande savante, compliquée, irrégulière demande trop de patience et d'étude ; la langue française affinée par de longues générations d'élégance et de haute civilisation, est devenue un art très difficile ; toutes deux ont une syntaxe accidentée qui, souvent, force l'homme du peuple à chercher en dehors d'elles le mot, la tournure, l'expression qui va le plus droit au but. L'anglais langue démocratique, au contraire, n'a pas de patois; l'illettré s'y constitue facilement un vocabulaire suffisant pour tous les besoins de la vie et dont il se sert avec une correction relative; après quelques années d'école, il écrit avec une orthographe fort passable, et, s'il lit les journaux, il peut se croire aussi savant que tous ceux qui l'entourent. Une question d'épellation ne creuse pas, en Amérique, l'abîme qui sépare les ouvriers des gens des classes supérieures et n'accentue pas les distinctions sociales.
L'immigration des vingt ou trente dernières années n'a pas été composée aussi exclusivement
d'ouvriers illettrés que par le passé. Chaque groupe maintenant, si Ton en excepte les Italiens peut-être, amène son contingent de prêtres, de médecins, de négociants, voire même d'avocats, tous gens chez lesquels l'instruction a développé le sentiment de la nationalité, et qui ont été pénétrés par cette foi qui devient chaque jour plus vivace, la foi dans la solidarité des races et les droits sacrés des langues.
L'immigralion catholique, en dehors de l'élément irlandais, est aujourd'hui très nombreuse ; elle se recrute parmi les Canadiens français, les Autrichiens, les Hongrois, les Italiens, les Polonais et a dépassé de beaucoup, en ces dernières années, le chiffre de l'immigration protestante. Les prêtres catholiques ont construit des écoles auprès de leurs églises, et, ces églises et ces écoles constituent contre l'assimilation complète, c'est-à-dire contre l'abdication absolue du passé, le plus puissant des remparts.
Le même facteur dont j'ai parlé agit toujours sur les masses, mais de plus en plus nombreux sont ceux qui combattent son influence néfaste.
Dans tin avenir qui n'est pas très éloigné, sans doute, les curieux qui feuilleteront les annales des sociétés de bienfaisance, les comptes-rendus des Conventions tenues par les éléments de langue non anglaise, les discours patriotiques prononcés à la fête du 4 juillet par des fils d'émigrés, seront étonnés d'y lire partout, en
français, en allemand, en polonais, cette phrase toujours la même : « Je ri! ai pas honte de ma race ». « Nous ne devons point rougir de notre origine ». « Ne craignons pas de parler notre langue maternelle ».
On se demandera pourquoi on aurait pu, à la fin du XTX® siècle, avoir honte de parler la belle langue française et rougir d'être d'origine allemande, ou de nationalité polonaise. Et, Ton ne comprendra probablement pas.
A l'heure qu'il est, il ne se trouve qu'un nombre fort restreint d'enfants d'étrangers, nés aux Etats- Unis et qui ont passé par les écoles publiques, qui soient restés fidèles à leur langue maternelle : ils constituent une élite : A la voix cependant des hommes représentatifs de chaque nationalité, il se fait un lent travail de réaction. « 11 n'y a pas à se dissimuler que l'avenir est sombre, disait, il y a quelques années, un des principaux publicistes de langue française des Etats-Unis, M. G. de Tonnancour, (1) et que nous devrons lutter sans cesse pour conserver notre langue ; mais dans l'état d'âme où nous nous trouvons, il est un fait consolant qui doit ranimer notre courage. Vous avez pu, comme moi, l'observer fréquemment. C'est que, si les enfants canadiens semblent fata-
1. Discours prononcé au XI Congrès des Canadiens du ConnecHcut, le 2 septembre 1896, par M. G. de Tonnancour, rédacteur en chef de « V Indépendant » de Fall River. Mass.
lement portés à préférer l'anglais au français dans leur bas-âge, il s'opère en eux, un changement remarquable, dès qu'ils commencent à raisonner. Alors le vieil orgueil gaulois se réveille dans leurs âmes et ils ressentent le besoin d'apprendre ce que furent leurs devanciers. Jusque là inconsciemment dédaigneux de tout ce qui est français, ils subissent une métamorphose complète qui les rapproche de leurs aînés».
Ceux qui entretiennent, avec le plus de persistance, le préjugé contre les étrangers^ sont aujourd'hui des descendants d'émigrés, des Irlandais d'origine pour le plus grand nombre. Les Américains issus des anciens colons occupent presque partout une situation sociale supérieure et se trouvent rarement en rivalité immédiate avec les nouveaux venus ; ils ne craignent pas qu'on les confonde avec les fils du naturalisé de fraîche date et ne se croient pas tenus d'outrer les manifestations de leur patriotisme. Lorsqu'ils sont de race anglaise cependant, ils doivent croire que tout le monde aurait à gagner à devenir anglais. Il en est d'autres qui n'ont pas modifié leur conception historique de la patrie, et restent toujours convaincus qu'une nation forte ne peut se maintenir sans une langue unique.
Je ne mentionne ici, que pour mémoire, l'existence d'une société connue sous le nom de « American protective association » (A. P. A.), société de protection américaine, dont on a parlé
à différentes reprises, depuis quelques années. Elle ne compte qu'un petit nombre d'adeptes, se recrutant principalement, paraît-il, parmi des Anglais d'immigration récente et, ses appels surannés au fanatisme religieux laissent les masses fort indifférentes.
Enfin, depuis la guerre avec l'Espagne, grâce à la campagne de chauvinisme organisée par la presse britannique et dont les échos ont largement pénétré l'Amérique, tous les descendants d'émigrés ayant renié leur origine, ont proclamé, à l'envi, la supériorité des Anglo-Saxons, et la décadence des races dites latines. Beaucoup d'étrangers des classes ignorantes, ne trouvant rien à répondre, ont dû peu à peu, au sein des clameurs jingoïstes, se sentir pénétrés de l'enthousiasme collectif et du désir d'être Anglo-Saxon(l).
Il est fort possible que les deux dernières années de ce siècle voient encore un bon nombre de traductions et de modifications de noms.
1. La guerre de l'Afrique australe est arrivée à propos pour provoquer une réaction nécessaire.