‹ L'âme américaine (volume 2)Chapitre 23 sur 96 · Voyages^en Amérique en 1795, i796 et 1797, p · texte numérisé non relu

Voyages^en Amérique en 1795, i796 et 1797, p

saigne, arrache des dents, ou vend des chansons à ceux qui ne veulent pas de sa médecine; il a déjà acheté un cheval et une voiture sur ses profits ».

Une force négative qui favorise dans la démocratie américaine Téclosion de beaucoup d'initiatives bizarres et souvent burlesques, c'est l'absence du ridicule. Tel individu qui rougirait, dans une ville d'Europe où habitent les siens, d'accoler son nom à celui d'une drogue ou d'un purgatif et de le faire afficher sur tous les murs; de réciter un boniment sur un champ de foire, de s'exposer devant le public dans une tenue baroque, n'y regarde pas de si près dans notre Amérique cosmopolite où la pression de l'entourage n'existe pas, pour ainsi dire. Ici on peut tout entreprendre, tout affirmer, tout essayer, personne ne se moque. On peut être criminel, odieux, extravagant, on n'est jamais ridicule. Il y aurait des volumes à écrire sur les mystifications sans nombre, les inventions saugrenues, les réclames abracadabrantes au moyen desquelles certains millionnaires de notre époque ont capte les fave:irs du bon public.

Grâce toujours à la faveur dont jouit tout ce , qui est américain auprès de l'immigrant, celuici se laisse plus généralement séduire que les natifs par les vastes affiches et la réclame bruyante ; il est aussi, d'ordinaire, plus naïf et plus confiant. L'industrie d'un camelot en dro-

gués brevetées sera, dans toute TUnion, facilitée par la même circonstance ; un boniment en langue anglaise, même incompris, surtout incompris, chez une famille d'ouvriers d'immigration récente aura plus de chances de succès qu'en aurait celui d'un ancien compatriote parlant la langue que l'on parlait au pays natal. La maîtresse du logis se sentira flattée par l'amabilité du Gaudissart américain et tiendra à l'encourager.

Hamilton constatait, en 1833, que le mot « merci » semblait inconnu dans la langue américaine. La raison en était, sans doute, que les rapports entre les gens n'étaient que des rapports intéressés, des rapports d'affaires et que les services rendus étaient rarement gratuits. De nos jours encore, plus on s'éloigne des milieux de colonisation ancienne vers le farwest,^\\ïs> l'indépendance de l'individu s'affirme et se dégage des conventions dites sociales. C'est que les émigrés ont rompu avec leurs traditions et se sont établis dans des territoires nouveaux qui n'ont pas de traditions. Ayant appartenu dans leur pays d'origine aux classes pauvres et dépendantes, habitués à se courber et à obéir, ils se relèvent dans la liberté et exagèrent le sans-gêne de l'homme libre ; ils ont abandonné leurs anciennes formules de politesse et craignent maintenant qu'.une marque de

déférence et de respect ne soit prise pour une marque de soumission. « Vous ne sauriez vous imaginer, me disait un jour un ancien fermier irlandais, victime des landlords, quelle volupté j'éprouve en wagon, à étaler mes pieds sous le nez d'un gentleman qui Ta peut-être toujours été ».

Jefferson qui semble avoir prévu plus loin qu'aucun autre homme d'Etat de son temps, dans l'avenir de la nation à laquelle il donnait des lois, avait exprimé des craintes relativement à la manière dont les immigrants useraient de la liberté. « Ils apporteront avec eux, disait-il (1), les principes des gouvernements où ils seront nés et dont ils auront été pénétrés dès leur enfance, ou, s'ils réussissent à les jeter par dessus bord, ce sera pour les remplacer par une licence sans bornes. Ce serait un miracle, s'ils s'arrêtaient précisément à la- limite d'une liberté tempérée ».

Une autre circonstance inhérente à la vie américaine fait contrepoids, cependant, à cette tendance ultra-égalilaire, et supplée, dans une certaine mesure, au moins chez les enrichis, à l'absence de traditions, c'est l'habitude des voyages et la vie d'hôtel qu'a développée dans des proportions extraordinaires, la difficulté qu'on éprouve à trouver des domestiques. Dans les luxueux hôtels de New- York et des grandes villes, le hardi

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