‹ L'âme américaine (volume 2)Chapitre 24 sur 96 · Op. cit.j vol. l'^', p. 285i · texte numérisé non relu

Op. cit.j vol. l'^', p. 285i

L'antagonisme des intérêts entre l'Est, l'Ouest et le Sud, porte maintenant atteinte à cette base et l'a modifiée; mais il ne se manifeste guère qu'aux époques électorales et l'intérêt régional se fond toujours facilement dans l'intérêt général.

Ainsi donc, l'Irlandais, en apportant à sa patrie américaine, son enthousiasme et ses tendances à l'exagération ne se heurte à aucune opposition, à aucune manifestation de froide raison qui le porteraient à mettre une sourdine à sa voix ; il trouve au contraire, et cela dans toutes les parties de l'Union, un terrain bien préparé, et des éléments congéniaux.

Ce sont encore les circonstances :les nécessités de la vie et de la défense personnelle, l'absence de gouvernement régulier dans certains territoires récemment ouverts à la colonisation, l'organisation rudimenlaire de certains districts qui ont créé ces types du far-west^ tapageurs, querelleurs, faisant usage du revolver à la moindre provocation et aussi peu Soucieux de leur propre vie que de celle de leurs voisins.

On a remarqué que dans des circonstances absolument identiques d'anarchie et de mau«

vaise administration, des citoyens ont été métamorphosés, d'une manière radicalement opposée. Ainsi, les districts agricoles du Kentucky et du Texas ont fait de braves fermiers, d'anciens criminels et d'outlaws ; les régions aurifères de la Californie ont fait des desperados et des meurtriers, de gentlemen d'une éducation parfaite et d'une saine hérédité.

Ces types, d'ailleurs, ne sont que transitoires comme les causes qui leur ont donné naissance ; le far-west s'est sans cesse déplacé depuis le commencement du siècle, et le temps n'est sans doute pas fort éloigné où le juge Lynch, lui-même, aura procédé à sa dernière exécution.

Certains côtés de Pâme de l'Américain de nos jours sont plus mystérieux et ne se rattachent qu'indirectement aux circonstances que j'ai indiquées plus haut et à l'influence des races ; c'est une veine de joyeuseté baroque et d'humour bon enfant qui se retrouve partout, au milieu des catastrophes comme au milieu des fêtes ; un courant de mysticisme latent, capable, à certains moments, de s'exalter jusqu'au fanatisme ; un mélange de cruauté et de générosité, de puérilité et de roublardise dont les manifestations, souvent, sont tout à fait originales.

Pour beaucoup d'étrangers, ce côté du tempérament national est le plus essentiellement amé-

ricain, et constitue Fessence de l'américanisme, car c'est celui qui fournit le plus de matériaux à la presse internationale.

L'une des choses les plus (jaies de ces derniers temps a été l'aventure de l'amiral Dewey.

Des citoyens reconnaissants avaient ouvert une souscription et otîert au héros de Manille « la plus fjraade bataille navale qui ait jamais été livrée », une splendide résidence à New-York. L'amiral s'étant marié, eut l'idée de faire cadeau à sa jeune femme de ce qu'il devait à la munificence de ses compatriotes. Malheureusement le peuple ne l'entendait pas ainsi et ce furent de la part, non seulement des souscripteurs, mais du grand public, des protestations indignées, des injures, des invectives ; tous les journaux s'en mêlèrent. « La maison avait été offerte à Dewey elle devait rester la propriété de Dewey ». Et c'en est fait de la popularité du héros et de ses chances comme futur candidat à la présidence de la République. Jamais, peut-être la tyrannie d'une démocratie souveraine ne s'est exercée d'une manière aussi joyeusement enfantine.

L'amiral espagnol Cervera (1), vaincu dans les eaux de Porto-Rico s'en est beaucoup mieux tiré, en somme, car son voyage à travers une

1. Un^rouped'Amôricaias oîTrit à l'amiral espagnol un magnifique palais, s'il voulait se fixer aux États-Unis ; un citoyen voulut lui faire ca leaii de tout ce qu'il possédait à la même condition.

partie des Etats-Unis a été presque un voyage triomphal et les Américains lui ont gardé toute leur sympathie. Le spectacle des vainqueurs entraînés contre leur gré à cette guerre et se portant tout joyeux à la rencontre du yaincu, rappelait involontairement cette scène d'une opérette populaire (1) où, un soldat que Ton a forcé malgré lui, à aller sur le terrain, so jette au cou de son adversaire, la première fois qu'il le rencontre, et lui crie, plein de joie reconnaissante : « Ons'abattu! Benoit! On s'a battu » !

Dans aucune de leurs guerres, il faut le reconnaître, les Américains n'ont montré de rancune ou de cruauté, et ils ont toujours traité leurs adversaires le plus gentiment du monde.

Des fantaisies à la fois macabres et généreuses comme la suivante, sont d'occurrence très fréquente. « Dernièrement à El Paso, (Texas) raconte un journal, les autorités ont eu l'idée originale de transformer l'exécution d'un assassin sur la grande place de la ville, en une représentation au bénétice de la femme et des enfants du condamné qui se trouvaient dans le plus absolu dénument. On a fait élever des estrades sur la grande place eton a vendu les billets de spectacle d'un à deux dollars. La somme recueillie, tous frais déduits, s'est élevée à plus d'un millier de dollars qui ont été versés entre les mains de la femme du supplicié.

1, Les vingt-huit jours de Clairette^

Celui-ci avant de subir sa peine a vivement remercié les autorités.

Le public s'est retiré enchanté ».

Les adeptes de la loi de Lynch ne refusent jamais un verre de whisky au malheureux qu'ils vont pendre ou brûler.

L'Ouest, où la vie est essentiellement terre à terre, où « le matérialisme coule à pleins bords » pourrait-on dire, est le pays de cocagne des clairvoyants, des devins, des pythonisses, des nécromanciennes de tous genres ; dans certains Etats la profession de devin est reconnue par la loi.

Ces bizarreries sont favorisées par la liberté illimitée, Tabsence de traditions, le cosmopolitisme ambiant, mais où prennent-elles leur source?

Il faut les attribuer dans une grande mesure à l'état de surexcitation nerveuse dans lequel vit la majorité de la population des Etats-Unis. Peutêtre aussi l'influence celtique n'y est-elle pas étrangère, car les faits dont j'ai parlé se produisent surtout dans les parties de l'Union où domine l'élément de cette race.

Dans sa patrie constamment en deuil l'Irlandais n'a jamais pu donner la pleine mesure de son tempérament, laisser libre cours à ses instincts ; il n'a pas connu les temps joyeux de la Reine Anne et de Rabelais; il lui reste peut-être de vastes réserves d'humour et de bouiîonnerie.

Il y a, enfin, que le peuple américain est un peuple jeune.

« Le Nouveau-Moiide a hérité de toute Texpérience du Vieux-Monde, a-t-on dit, sa civilisation n'est pas un commencement, c'est une continuation ». Il est vrai, mais ceux qui se sont attelés au char de cette civilisation sont, par leurs ancêtres immédiats, de la race des travailleurs manuels éternellementjeunes, caria jouissance seule vieillit. La vie d'un peuple représente un espace à parcourir, espace qui sera rempli de conquêtes matérielles, intellectuelles et morales, de progrès dans toutes les sphères de la pensée et de l'action; elle ne devra prendre fm que lorsqu'elle aura donné tout ce qu'elle peut donner. Le peuple américain est encore à l'époque de l'énergie créatrice, de la vigueur et de l'exubérance juvéniles ; il a les allures fantasques, l'humeur capricieuse, les aspirations pleines de contrastes bizarres d'un jeune homme ardent et libre.

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