‹ L'âme américaine (volume 2)Chapitre 4 sur 96 · Quiconque parle deux langues est un coquin · texte numérisé non relu

Quiconque parle deux langues est un coquin

tion des âmes. Mais ens'uniriant,Ies âmes se sont transformées ; les mœurs ont subi d'étranges modifications en Amérique depuis cent ans ; la mentalité du peuple de TUnion n'est plus, de nos jours, celle de Tancien Puritain, non plus que celle du Virginien, du Quaker ou du Huguenot.

Les tacLcurs multiples auxquels il faut attribuer révolution de l'âme américaine peuvent se ranger sous trois chefs principaux: I. L'assimilation des émigrés à l'élément protestant, de langue anglaise. IL L'influence, diversement prépondérante, de certains groupes ethniques. IIL Les circonstances matérielles et les phénomènes économiques et sociaux.

L'assimilation s'est effectuée, en dehors des enseignements des fondateurs de la République, indépendamment des grands principes qu'ils avaient proclamés ; elle a été la résultante de certaines nécessités, fatales sans doute, de la loi féroce qui décrète la survivance des plus aptes, des plus fiers, des plus nombreux, des mieux armés.

Washington, Franklin, Lee, Adams avaient voulu faire de l'Amérique un refuge pour les malheureux du Vieux-Monde. La constitution qu'ils avaient adoptée n'exigesiit de ceux qui vien-

draient prendre place au seia de FUnion, que Tobéissance aux lois; elle ne leur demandait aucune abdication, aucun sacrifice ; elle était l'arcbe sainte, le palladium de tous les biens et de toutes les libertés. Mais elle ne pouvait faire disparaître les préjugés, les défiances, les antipathies, les haines contre lesquels les nouveaux venus allaient se heurter.

De toutes les aptitudes héréditaires, de toutes les vertus nationales, de tous les souvenirs féconds du passé, seuls allaient survivre chez les immigrants ceux dont rien ne gênerait la libre éclosion, la libre croissance.

L'homme qui émigré dans un pays étranger est un peu comme Tarbusle transplanté dans un terrain nouveau, qui n'a plus la force de résistance que lui prêtait le sol natal, et qui, surtout au moment de la transplantation, a besoin pour revivre, de soins attentifs, de pluie, de rosée, de soleil.

En 1776, le drapeau étoile fut substitué au drapeau d'Albion, mais les colonies révoltées avaient été pendant un siècle et demi, des colonies anglaises et, en dépit de la diversité d'origine de leurs habitants, avaient; dans une grande mesure, reçu l'empreinte anglaise. Les seuls navires qui leur avaient apporté des échos du reste du monde et avaient fait avec elles le commerce et l'échange

étaient venus des côtes de la Grande-Bretagne ; les seuls livres introduits dans le pays, en dehors de quelques ouvrages de théologie français, allemands et hollandais, avaient été des livres anglais ; tous les établissements d'éducation, moins les" quelques écoles allemandes de la Pennsylvanie, avaient enseigné la langue anglaise.

Au moment de la Révolution, l'élément anglosaxon jouissait, au Congrès et dans les législatures des Etats, d'une prépondérance absolue.

C'est surtout pendant les quatre premières décades de l'existence de la République que les Puritains ou Yankees réussirent à exercer une sorte de main-mise sur tous les territoires de l'Union où ne régnait pas l'esclavage, et à y faire prévaloir leurs mœurs, leurs idéaux et leurs préjugés. Eux seuls avaient le sentiment d'une mission à remplir ; leurs pasteurs n'avaient cessé de leur dire depuis la fondation des premiers établissements du Massachusetts, qu'ils étaient un peuple privilégié et choisi par Dieu, comme autrefois le peuple hébreu. Eux seuls avaient la volonté invincible de ne rien abanbonner de ce que leur avait légué le passé, doublée de cet exclusivisme intransigeant et dédaigneux qui distingue la race anglo-saxonne.

Nous savons comment un grand nombre d'entre eux, après la guerre, avaient quitté leurs terres arides et ingrates de l'Est, où cependant ils avaient trouvé le moyen d'acquérir une honnête aisance,

pour aller bénéficier des nouvelles perspectives de richesse qui s'ouvraient dans POuest. Ils s'y emparèrent des meilleures terres qu'ils revendirent ensuite aux émigrants avec de gros bénéfices et accaparèrent les meilleures situations. D'autres, restés dans la Nouvelle-Angleterre, équipèrent des navires, développèrent leur commerce extérieur et construisirent des fabriques où les Irlandais, débarquant dans les ports de l'Atlantique, vinrent chercher du travail. Voyant la prépondérance que prenait New-York sur les autres villes de l'Union, ils s'y rendirent en nombre considérable ; ils furent les premiers à établir des magasins sur les bords des grands lacs et à exploiter les districts miniers.

De chaque Etat de colonisation ancienne, ainsi que nous l'avons vu, il se fit vers l'Ouest, à partir de 1783, un exode des éléments les plus actifs et les plus aventureux ; des hommes venus de la Virginie colonisèrent le Kentucky et le Tennessee ; la Pennsylvanie envoya de nombreux pionniers dans rOhio ; l'Ohio, plus tard, fournit la plus grande partie de ses premiers habitants à l'Illinois. Mais ces colons, de même que les contingents fournis par l'Europe, étaient presque tous des illettrés et souvent ne possédaient d'autre bien que les quelques centaines d'acres que leur avait vendus le gouvernement ou qu'ils avaient acquis des spéculateurs. Les aristocrates du Sud, à l'exception d'un certain nombre de

«colonels », n'établirent que des colonies à e scia» ves où n'allèrent pas les immigrants.

Ce furent naturellement les Yankees, actifs, entreprenants, rusés, tous possédant quelque fortune et quelque savoir, qui devinrent les officiers, les chefs de file des recrues de la colonisalion.

Ils ont fourni à chacun des nouveaux établissements les pasteurs, les hommes de loi, les médecins, les députés aux législatures et au Congrès, les instituteurs et les journalistes ; ils cmt formé, en un mot, les cadres de la population. Ainsi, nous voyons qu'en 1830, trente-six des membres du Congrès étaient nés dans le Connecticut, cinq représentant cet Etat et trente et un représentant divers Etats de l'Ouest.

Ces avocats, médecins et pasteurs, n'avaient reçu fort souvent qu'une instruction sommaire et ne possédaient que quelques notions bien insuffisantes de la science qu'ils professaient, mais la population ignorante qui formait leur clientèle n'y regardait pas de si près (1).

Dans l'armée partie à la conquête du bien-être de la prééminence sociale, de la richesse, il y a eu un certain nombre de soldats de fortune, Allemands, Irlandais, Ecossais, nouveaux venus qui

1. L'illustre patriote, Patrick Henry, après avoir exercé différents métiers, entre autres celui de commis dans une taverne, s'était fait inscrire au barreau de la Virginie, après six mois d'études de droit,

ont avancé rapidement, mais les promotions ont eu lieu, en général, d'une manière normale et par rang d'ancienneté.

Du fait que les habitants de la Nouvelle- Angleterre avaient passé près de deux siècles à se multiplier, à doubler leur population tous les trente ans et que, de 21.000 émigrés d'Angleterre qu'ils étaient en 1640, leur nombre dépassait COO.OOO en 1783, il résultait naturellement, ainsi que je l'ai déjà dit, que beaucoup de familles étaient alliées par le sang. Leur migration vers l'Ouest étendit, entre tous les Etats de travail libre, un vaste réseau de parenté, la chaîne d'un tissu dont les « Etrangers » ne composaient que la trame. Les chefs de famille restés dans TEst, cessant de limiter leur attachement à la Nouvelle- Angleterre, se pénétrèrent d'un sentiment de responsabilité touchant l'avenir des nouveaux territoires où étaient émigrés leurs fils, et longtemps, les sociétés bibliques du Massachusetts et duGonnecticut s'occupèrent d'assurer le fonctionnement du service religieux dans l'Ouest, en y envoyant des prédicants et des missionnaires.

Après la guerre, les immigrants d'Europe, eux, ne vinrent plus en groupes, unis par la même foi religieuse et accompagnés de leurs pasteurs, ils ne fondèrent plus de colonies distinctes sur des terrains à eux concédés par les gouverneurs, ainsi que cela était arrivé souvent à l'époque coloniale.

Ils arrivaient isolés et se dispersaient dans les villes da littoral où ils trouvaient du travail comme ouvriers de fabrique, valets de ferme, manœuvres, domestiques, ou bien gagnaient rOuest, amenés par les agents d'immigration. Ils entraient dans le pays par New-York, Philadelphie ou Boston et avaient de suite Timpression d'être en pays anglais.

Pendant les quelques années qui suivirent immédiatement la Révolution, l'immigration fut relativement peu nombreuse, et, cette circonstance favorisa l'éclosion d'un chauvinisme ardent qui devait prendre dans les âmes la place laissée libre par les inimitiés de secte à secte et les hostilités de province à province.

Avant l'Indépendance, en raison des entraves opposées au commerce et à l'industrie, la propriété foncière constituait la principale, presque l'unique richesse; or, les terrains qui n'avaient pas été v-endus à des particuliers ou concédés à des compagnies, appartenaient à la Couronne; de sorte que, si des étrangers recevaient des allocations, c'était affaire entre eux et le gouvernement de Londres, personne n'avait à s'en préoccuper. L'importation des indented servants n'éveillait aucune susceptibilité chez les colons;

Les circonstances étaient bien changées, maintenant.

Les Américains ne dépendaient plus que d'euxmêmes, rimmense territoire conquis par leurs armes ou acheté de leurs deniers, leur appartenait en propre ; ils avaient le droit d'en disposer à leur guise. S'ils voulaient assurer à leurs fils la possession exclusive des richesses de tous genres dont l'Amérique abondait, évidemment ce n'était que justice.Avant tout, ils avaient le devoir d'assurer le bon fonctionnement des institutions qu'ils s'étaient données et de les préserver de toute atteinte.

Les esprits dirigeants de la nation avaient conçu la République comme un refuge, mais cette conception n'était pas celle des masses, et, la majorité de la population répugnait à l'idée d'accorder à des étrangers, des privilèges et des avantages dont la conquête avait coûté si cher. Il est vrai que les chefs d'usines, les patrons de fabriques et les spéculateurs en terrains avaient tout intérêt à attirer l'émigration dans le pays.

Ajoutons que le cosmopolitisme n'est jamais en faveur chez les habitants des petites villes et des campagnes, et qu'au commencement du siècle la population des Etats-Unis était encore presque exclusivement rurale.

Les premiers immigrants, en grande majorité des Irlandais catholiques, se fixèrent surtout dans la Nouvelle-Angleterre, dans les villes de TAtlan-

tique, et, Ton conçoit facilement l'état d'âme des Puritains, d'instincts si grégaires, lorsqu'ils se voient envahis par des hordes d'étrangers avec lesquels ils ne sont pas en sympathie et qu'ils sentent leur échapper cette intimité de la rue où tous les passants, se connaissent, ce sentiment de « chez soi » qu'y crée le défilé constant de figures familières, déjà vues.

Le mot « étranger » d'ailleurs, a pour l'Anglosaxon de la classe moyenne, un sens qu'il n'a pas pour nous. Le « foreigner »est un être ignorant, méchant, de race inférieure, méprisable et haïssable par-dessus tout.

On raconte cette anecdote d'une vieille dame anglaise qui, voyageant sur le Rhin avec un certain nombre de personnes de sa famille et entendant un des passagers les désigner, elle et les siens, par les mots : « ces étrangers », se retourna furieuse : Etrangers ? s'écria-t-elle. Nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes des Anglais, c'est vous qui êtes des étrangers ».

« Tous les individus de race saxonne, disait un écrivain anglais, M. W. H. Dixon, (1) sont portés à regarder de travers les étrangers que le hasard leur fait rencontrer. C'est une habitude de

notre sang il nous est difficile de voir une

figure inconnue, une forme qui ne nous est pas familière, sans sentir dans nos cœurs le désir de

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