‹ L'âme américaine (volume 2)Chapitre 69 sur 96 · LE BILAN 1900 DE LA NATION AMÉRICAINE · texte numérisé non relu

LE BILAN 1900 DE LA NATION AMÉRICAINE

— Le XIX' siècle. — Conquêtes matérielles de la République américaine. — L'ouvrier américain. — II. Conquêtes scientifiques, artistiques et littéraires. — Conditions peu favorables à la production littéraire et artistique. — IlL L'élite intellectuelle. — Les universités américaines. — Opinion de M. Hoyt. — IV. Les businessmen. — Le bonheur aux Etats-Unis. — Le passif.

Résumons rapidement, maintenant, ce qu'ont produit en Amérique, à la faveur d'une constitution admirable, de circonstances propices et sous rinfluence des facteurs divers que j'ai tâché d'énumérer, cent années d'activité dévorante et de liberté absolue.

L'heure approche où toutes les nations du monde vont dresser le bilan des conquêtes qu'elles ont faites au cours du siècle qui finit, des pertes qu'elles ont subies, des forces qu'elles ont accumulées pour l'avenir, des problèmes qu'elles ont à résoudre.

Le dix-neuvième siècle aura été pour la plupart,

une ère d'émancipation et de progrès ; cependant le passé barbare et intolérant assombrit encore de son ombre la vision des aurores prochaines. Des nations vont se glorifier de ce qu'elles ont infligé des blessures sanglantes aux flancs de nations rivales, de ce qu'à leurs pieds des peuples gisent dans les chaînes, de ce que des droits sacrés par elles ont été violés, de ce qu'elles possèdent les engins de destruction les plus perfectionnés, de ce que, au nom de la civilisation, elles ont affirmé leur domination sur des peuplades dites barbares et cherché à leur imposer une conception du bonheur pour laquelle celles-ci ne sont point préparées.

« Au vingtième siècle, avait dit Victor Hugo, la guerre sera morte, les frontières seront mortes et l'homme vivra. »

Le beau rêve du poète semble encore bien loin de sa réalisation; les frontières sont plus que jamais bardées de fer, la guerre se déchaîne en Afrique et se prépare en Europe à de nouveaux ravages. Le dix-neuvième siècle aura jeté dans la circulation et vulgarisé un certain nombre d'idées de justice, de tolérance, d'humanité, de solidarité, il n'aura fait entrer dans le domaine des faits internationaux et sociaux, ni la justice, ni la solidarité, ni même la tolérance.

L'équilibre des forces militaires et politiques s'est profondément modifié ; des nations autrefois divisées se sont unifiées et ont pris une place

prépondérante dans le monde ; des nations ont sombré et leur nom va lentement s'effacer ; des nations ont remplacé une servitude par une autre servitude et cherchent vers Pavenir, une voie que nul clair rayon n'illumine.

La République américaine arrive au seuil du vingtième siècle, toute chargée de conquêtes matérielles, de conquêtes pacifiques, et le spectacle de Tœuvre qu'elle a accomplie depuis cent ans, se déroule en un magnifique panorama.

Plus de la moitié d'un continent presque entièrement inculte a été colonisée et mise en valeur.

Quinze Etats comptant un peu plus de cinq millions d'habitants ont triplé leur nombre et vu leur population s'élever au chiffre de quatrevingts millions.

Une nation n'ayant aucun rang parmi les puissances et dont l'existence était à peine reconnue, est aujourd'hui, ainsi que le disait M. A. Carnegie, dans un élan de lyrisme, la première nation agricole du monde, la première nation manufacturière du monde, la première nation minière du monde.

Un territoire presque aussi vaste que l'Europe entière, est sillonné en tous sens par un réseau de chemins de ter, de canaux, de voies fluviales, de

télégraphes qui en mettent toutes les parties en communication directe et rapide.

L'Union possède plus d'institutions de bienfaisance, d'hôpitaux, de bibliothèques publiques qu'aucun autre pays du monde, et ces établissements n'ont pas de rivaux pour le confort et la richesse de leur installation. Presque tous ses citoyens vivent dans l'aisance et la plupart des commodités de la vie sont à la portée du plus grand nombre.

Nulle part les forces combinées du capital et du travail n'ont créé, en aussi peu de temps, autant de merveilles. Dans presque tous les champs de la production matérielle, les Etats-Unis ont enseigné au reste du monde les moyens les plus expédilifs, les plus économiques, les plus avisés de plier à son usage les forces de la nature. Depuis 1790, environ 270.000 brevets d'invention y ont été pris et exploités, 270.000 améliorations ont été introduites dans les éléments de confort de la vie et dans la manière de substituer, le travail mécanique au travail manuel.

L'effectif de l'armée américaine a été augmenté en ces derniers temps ; mais il est encore relativement restreint, d'ailleurs le service militaire n'est pas obligatoire ; est soldat qui veut, et la liberté de l'individu reste absolue. Le travail aux Etats-Unis est honoré ; cette conquête morale, peut-être la plus importante de toutes celles dont se glorifie la République, fait que chaque citoyen

tient à être un producteur, que toutes les forces viriles sont en action et donnent leur maximum de rendement.

L'homme lui-même, car, ainsi que le dit Emerson, il faut juger une civilisation d'après les hommes qu^elle produit, l'homme lui-même, le travailleur pacifique qui a conquis, soumis et discipliné tant de forces inexploitées avant lui et façonné matériellement, le Nouveau Monde, a pris l'apparence d'un conquérant. L'ouvrier américain est le premier ouvrier du monde (1).

De ceux qui exécutent les travaux les plus pénibles, et se chargent des plus rudes besognes, la plupart, cependant, sont nés à l'étranger; mais ils ne sont pas plutôt acclimatés aux Etats-Unis qu'il semble que l'air du pays développe en eux des qualités d'endurance, d'activité, d'ardeur qu'ils ne possédaient pas au pays natal.

Quiconque a eu l'occasion de visiter des chantiers, des usines, des fabriques ou des mines en Europe et en Amérique, n'a pu s'empêcher d'être frappé de la supériorité évidente de l'Américain dans le champ de la production purement matérielle.

L'ouvrier européen, humble et obséquieux en présence du maître, grincheux quand celui-ci a

1. Je dis V ouvrier et non pas Tartisan qui très souvent en Europe, est un véritable urliste et certainement supérieur à l'artisan aniéri(^ain.

le dos tourné, anémié, rechignant à Teffort, aigri et se nourrissant de rêves chimériques paraît misérable à côté du travailleur américain robuste, sanguin, ne se payant pas de mots, jovial et plein d'entrain. On sent chez celui-ci la dignité familière de l'homme libre et on éprouve devant lui cette impression que rien ne lui est impossible, que tout doit lui réussir, que les forces inertes ou adverses de l'air, du climat, du sol doivent céder à sa vigueur et à son courage.

Un calcul un peu fantaisiste mais qui a cours en Amérique, c'est qu'un Américain peut, dans un espace de temps donné, expédier autant de besogne que deux Anglais, un Anglais autant que deux Allemands ou Français et un Français autant que deux Italiens ou Espagnols,

L'impression que l'on éprouve dans un chantier - d'ouvriers, on l'éprouve également devant les I guichets des caisses, dans les bureaux, les bou- I tiques et les banques. Ce n'est plus ici, le rond de cuir légendaire des administrations européennes, abruti, minutieux, paperassier, poussant à l'excès le respect du règlement, interprétant à la lettre des dispositions souvent baroques, . mécanisé pour ainsi dire ; le bureaucrate amé- I ricainest actil, expéditif, débrouillard et je croisma foi ! plus poli, plus complaisant que son collègue d'Europe.

Je n'oublierai jamais le sentiment d'admiration et d'étonnemént que j'éprouvai, un jour, étant

enfant, en présence d'un préposé à la vente des billets du fameux cirque de Barnum. Un gros homme à barbe rousse, au teint rosé, bien découplé était assis dans une petite tente de toile, près de l'entrée du vaste amphithéâtre, deux revolvers à côté de ses liasses de billets de banque et de ses piles de monnaie, un grand Nègre debout derrière lui. Au dehors plus d'un millier de personnes attendaient l'ouverture du guichet. Il était une heure et demie et la représentation devait commencer à deux heures.

Le guichet s'ouvrit, Hnrry-iip, (Dépêchons I) s'écria le Nègre. En dix secondes dix personnes eurent reçu leur billet et la monnaie de leur 'pièce. Et la foule s'engouffra dans le petit espace libre qui séparait la tente de l'entrée du cirque. Les billets d'un, de deux, de dix, de cinq dollars, les pièces de cinq, de dix, de vingt-cinq, de cinquante sous pleuvaient devant l'homme roux ; lui, impassible, sans une seconde d'hésitation jamais, rendait la monnaie, quelque compliqué que dût être parfois le calcul à faire, There yon are! (Voilà !) disait-il à chacun, et en trente minutes les mille personnes eurent reçu leur billet et furent placées. Gela me parut vertigineux, il me sembla que cet homme était mû par un des principes de force et de vitesse qui, dans ce pays, sont devenus les facteurs les plus importants de la vie, pju* la vapeur ou l'électricité. Depuis lors j'ai revu bien souvent en Amérique ce comptable

électrique, dans les bureaux des administrations publiques, des grandes institutions financières, des chemins de fer, des fabriques, et mon admiration lui est restée tout entière, surtout depuis que j'ai eu occasion dele comparer avec ses collègues d'Europe (1).

Dans le domaine des conquêtes scientifiques, artistiques et littéraires, l'apport des Etats-Unis est beaucoup moins considérable.

La science en Amérique n'est pas une puissance indépendante ; elle ne compte qu'un nombre très restreint de disciples fidèles et dévoués qui l'aiment pour elle-même et la servent exclusivement; la place qu'on lui a faite est celle d'auxiliaire du progrès matériel ; on l'utilise surtout pour la production de la richesse, mais elle constitue un auxiliaire infiniment précieux.

Jusqu'à présent les Américains se sont peu occupés d'abstractions, bien qu'ils aient produit un

1 . J'eus l'occasion un jour, à Paris, de faire changer deux livres s terling dans une grande institution financière ; le commis fit d'abord sonner les pièces sur le comptoir, prit minutieusement mon nom et mon adresse, feuilleta un instant un manuel de change, puis me demanda de passer à un autre guichet pour toucher les francs auxquels j'avais droit.

philosophe de îa taille d'Emerson , ils se sont rarement voués à la recherche des principes primordiaux qui règlent les rapports de Pesprit et de la matière ; ils se sont rarement plies à ces études d'analyse fine et subtile qui sont comme les rayons de Rôntgen pénétrant les corps opaques et facilitant les recherches dans Tinconnu. En ce qui a trait aux sciences exactes, ils s'en sont tenus principalement à la partie utilitaire, à l'application; mais là, de même que dans le champ de la production matérielle, ils ont réalisé des merveilles. Ils se sont admirablement assimilé les principes découverts ailleurs, et, c'est grâce à eux surtout, que les travaux et les veilles de chercheurs comme Claude Bernard et Helmholtz, ont pu immédiatementêtre profitables à Thumanité. La science médicale et surtout chirurgicale compte en Amérique plusieurs de ses plus brillants adeptes. Les chirurgiens américains ont taillé dans la chair humaine avec une virtuosité qu'on n'a dépassée ni à Paris, ni à Berlin, ni à Vienne; ils ont été les premiers à soulager l'humanité souffrante de certains appendices, de certaines tumeurs douloureuses, de certaines excroissances pernicieuses. Mais ils sont si bien outillés 1 J'entendais un jour exprimer cette opinion que les chirurgiens des Etats-Unis ayant accès aux hôpitaux et aux institutions de bienfaisance publiques et privées, se voient munis d'outils et d'instruments tellement perfectionnés, trouvent à leur

disposition des salles si confortables, un service si admirablement organisé qu'ils ne peuvent faire autrement que d'être habiles. Ainsi les conquêtes matérielles auront préparé la voie aux conquêtes scientifiques.

L'art américain, l'art pictural pu moins, n'est probablement pas inférieur à celui des peuples de l'Europe, la France exceptée ; il a produit des élèves remarquables. Il n'a cependant pas encore produit de maîtres.

Les peintres américains n'ont rien créé, rien emprunté aux conditions particulières du sol, du climat, de l'état social et économique de leur pays. Nous attendons encore l'artiste qui léguera aux générations futures, la vision confuse, bizarre, désordonnée de la phase actuelle de la vie nationale, qui en synthétisera la vigueur, l'énergie, l'activité fébrile ; le révélateur qui dira les merveilles de beauté que notre Amérique recèle en ses fleuves géants, en ses forêts immenses, en ses plaines et ses sierras.

Beaucoup de paysages américains sont de tous points admirables ; les villes ont des parcs splendides ; d'un bout à l'autre de l'Union des résidences luxueuses entourées de jardins égaient le regard; la nature sauvage des territoires non colonisés est incomparable.

Il est vrai que le progrès industriel a étendu

son réseau dévoies ferrées et semé des usines et des fabriques dans toutes les directions, qu'il se trouve peu de coins du firmament que n'obscurcisse pas la fumée, peu d'échos qui ne répètent pas le cri strident de la locomotive. Peut-être aussi la vie nomade en quelque sorte, qui est celle de presque tous les citoyens américains appartenant aux classes aisées, erapêche-t-elle le spectacle de la nature de rien imprimer dans les âmes ou de laisser dans les yeux le goût d'aucun arrangement spécial.

« L'amour des arts en général et de la peinture en particulier s'est développé chez les jeunes Américains d'une façon remarquable depuis quelques années, écrivait Frédéric Gaillardet, vers 1880. Ce qui lui a donné cet essor, c'est le bruit des sommes énormes payées par les Stewart et les Vanderbilt pour les tableaux de Jérôme et de Meissonnier. On a été frappé de ce fait. La peinture se paie donc 1 s'est-on dit, et elle a été réhabilitée. Les artistes sont maintenant autant estimés en Amérique que tout autre fabricant ou négociant ».

A l'heure qu'il est, grâce à cette contagion de l'exemple dont j'ai parlé plus haut, il n'est pas un pays au monde où le goût de la peinture soitaussi répandu qu'aux Etats-Unis. Les écoles d'art de toutes les principales villes de rUnion sont fré-

i,V Aristocratie en Amérique, (Paris, 1880).

quentéespardes centaines et des milliers d'élèves, les trois quarts environ appartenant au beau sexe.

Les artistes parisiens savent ce que vaut le marché américain.

La politique n'a rien produit, et cela n'est pas étonnant, elle prend ses élus parmi les médiocres, médiocres ils restent. Aucun observateur contemporain, dit M. Godkin (1), ne peut manquer d'être frappé de ce fait que les hommes distingués par leur éloquence, leur caractère ou le poids de leurs opinions sont disparus du Congrès et des législatures d'Etats. Ce n'est pas exagérer dédire qu'il reste à peine dans le monde politique, un seul homme dont on attende des leçons de faits ou de principes sur les grandes questions d'intérêt public. Il n'y a au Congrès ni orateurs, ni hommes de finance, ni économistes, ni lettrés dont le peuple attende la parole avant de se former une opinion. Nous n'avons ni Clay, ni Calhoun, ni Webster, ni Wright, ni Marcy, ni Tessenden, ni Trumbull ; nous n'avons « d'illustrations », comme disent les Français, en aucun champ. De fait, le talent de la nation semble s'être réfugié dans les grandes corporations industrielles et commerciales et dans les collèges, tout

i. Op, cit., ^,2ô7.

comme au Moyen-Age, il s'était réfugié dans les monastères. »

A Tépoque cependant où vivaient les Clay, les Calhoun et les Tessenden, Tocqueville écrivait : « Aux Etats-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques... Il est évident que la race des hommes d'Etat américains s'estsingulièrement rapetissée depuis un demi-siècle »(1). Ainsi, la décroissance a été constante.

Les Etats-Unis occupent une salle dans le musée de la production littéraire anglaise ; ils n'ont pas, à proprement parler, de littérature nationale parce que aucun homme de génie n'y est encore venu ouvrir une voie dans l'inconnu. Fenimore Cooper, Emerson, Edgar Poe, et peut-être aussi Mark Twain, sont probablement les seuls auteurs américains qui, en dehors de leur patrie, vivront dans les générations futures, car, seuls, ils ne se sont pas astreints à l'imitation des écrivains anciens et étrangers et ils ont leur originalité propre.

Pour leurs institutions politiques les Américains n'ont pas eu à innover, il leur a suffi de faire une sélection dans les constitutions des vieilles nations el d'appliquer des formules, des principes

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