Op. cit. Vol. I, p
déjà connus. En littérature il ne leur est pas permis de limiter leurs efforts aux champs déjà parcourus, aux sentiers déjà tracés et de s'en tenir à l'imitation plus ou moins servile des grands modèles. Nous ne voyons pas bien le poète américain refaisant l'épopée chevaleresque, embouchant le clairon épique, ou chantant Tamoureuse idylle ; nous ne voyons pas bien le romancier américain remaniant l'éternel roman mondain basé [sur des exclusivismes de castes et des juxtapositions de vanités, nous intéressant aux faits et gestes du héros élégant et prodigue, ou étudiant des problèmes sentimentaux (1).
L'Amérique produirait-elle des romanciers comparables à Daudet et à Maupassant, des poètes de l'envergure de Tennyson et de Leconte de Lisle que l'Europe ne leur rendrait probablement pas justice et ne se tiendrait pas pour satisfaite. L'Amérique a habitué le monde à des conceptions bizarres, colossales, originales, dans toutes les
1. Plusieurs des éléments dont les romanciers européens font un grand usage, manquent aux Etats-Unis, entre autres le mendiant et l'indigent. Ainsi, le millionnaire jetant un louis à un miséreux, la grande dame allant visiter ses pauvres, le gentil petit garçon du conte de Noël se dépouillant de ses jouets en faveur d'une famille malheureuse,tous ces personnages sympathiques qui ont ému tant de bonnes âmes, feraient sourire le lecteur américain, car, ici, l'indigent n'est jamais qu'un paresseux ou un ivrogne.
sphères de la production ; le monde n'attend pas moins d'elle dans Tart et dans la littérature.
Jusqu'à présent la vie fiévreuse et agitée qui a été celle de la nation américaine n'a pas été propre, chacun le sent, à la culture artistique, au développement des facultés supérieures.
L'homme qu'emporte une course rapide n'a pas le temps de soigner sa mise, de surveiller son maintien, d'étudier la grâce de ses mouvements ; il ne s'amuse pas à regarder le paysage. Et, si avec cela, pour mieux assurer la liberté de ses membres, il a jeté sur la roule une partie des choses précieuses dont il était chargé au départ, il arrivera nécessairement au but, épuisé et appauvri.
L'atmosphère des vieilles capitales européennes toute vibrante des convulsions de vingt siècles, de vingt siècles d'antagonisme entre la tyrannie et le progrès, entre l'ombre et la lumière, manque à notre Amérique. Ici la poussière des siècles n'est pas féconde ; dans le lointain passé, rien n'apparaît que la figure du farouche Indien, vieil enfant dont la vie se raconte en une page, toujours la même ; aux époques plus récentes c'est la lutte pour le bien-être et la fortune, la lutte égoïste, sans poésie et dans laquelle n'est enjeu aucune des grandes vertus qui fascinent l'imagination. Le poète, l'artiste y sera donc peu
tenté de ressaisir la vie d^autrefois, d'en revivre les émotions, d*en peindre les aspirations et les jouissances. Et pourtant, c'est généralement au passé que va le rêve du poète; ce qui Taltire c'est le charme des choses mortes, des objets qui ont servi longtemps, à d'autres générations de vivants.
Notre terre n*a pas de vieux monuments autour desquels flottent des épopées. Elle n'a pas de vieilles demeures au sujet desquelles on se raconte des légendes romanesques, des histoires de dissipation brillante et qui évoquent le souvenir d'existences noblement élégantes, dégagées de tous les soucis mesquins ; existences bien vides, peut-être, mais qu'un sentiment fait à la fois de snobisme et d'amour de l'idéal, nous porte à trouver séduisantes.
« Non, Monsieur, ce palais a été construit, il y a dix ans, par M. Jones qui est arrivé ici aussi pauvre que vous ou moi ; mais il était habile, rusé, et il a fait fortune dans la fabrication des plats d'étain. Il n'a qu'une fille, tenez la voici là-bas qui s'en vient à bicyclette ».
Oh 1 comme les êtres et les choses parlent bien mieux à l'âme de l'artiste chez certaines nations dont les pessimistes prédisent la décadence prochaine ! Vieux temples, vieilles cités, vieux hameaux ; rien de dur, de criard, de heurté n'y choque le regard. Et, combien la vie, sous son apparence somnolente, y a de charme et d'at-
trait ! Elle s'épanouit comme le sourire d*uue aïeule. Tout s'y développe en harmonie et en beauté, ainsi qu'en des jardins d'une culture intensive où la terre cependant est devenue ingrate.
A travers les luxuriantes frondaisons de la jeune Amérique, sous les rameaux enchevêtrés et lourds, les fleurs peuvent difficilement éclore, le soleil pénètre difficilement jusqu'au sol.
Cependant au-dessus des foules en mouvement, loin du bruit de la spéculation et de la concurrence enfiévrée, à l'écart des manifestations de bruyant enthousiasme et de chauvinisme maladif, une élite s'est constituée qui ne pourra manquer un jour d'exercer l'influence à laquelle elle a droit. Elle se compose du groupe très nombreux des universitaires et des professeurs auxquels lu munificence des riches fait une place enviable et propice aux hautes études. Enlevés à la lutte âpre pour la vie, recevant des émoluments magnifiques, laissés en dehors des intérêts des partis politiques, ayant à leur disposition des bii)Iiothèques, des musées, des laboratoires richement dotés et entretenus par les Etats ou les particuliers, les fils de l'IJuion qui veulent se livrer aux études scientifiques et artistiques se trou-
vent dans les circonstances les plus favorables qui puissent exister.
Se rendant compte que le spectacle de la belle nature exerce son influence sur les âmes, les autorités universitaires se sont même préoccupées d^embellir les paysages autour des endroits occupés par les hautes écoles, plusieurs universités, comme Harvard par exemple, occupent des sites d'une beauté parfaite.
Quelques-uns des écrivains étrangers qui ont étudié les Etats-Unis, ont signalé les perspectives heureuses qui s'ouvrent de ce fait, pour la nation.
« Tandis que de toutes les institutions de leur pays, dit M. Bryce, les universités sont celles dont les Américains parlent avec le plus de modestie, elles me paraissent en ce moment, être celles qui font les plus rapides progrès et qui sont surtout pleines de brillantes promesses pour l'avenir. Ce sont elles qui fournissent justement ces produits dont, jusqu'à présent, les critiques européens ont constaté l'absence et elles procurent des éléments d'une valeur inestimable aussi bien à la vie politique qu'à la vie contemplative américaine. » « Mais la proportion, dit ailleurs le même auteur, de ces gens qui ont étudié dans les meilleures universités de leur pays ou en Europe et qui font de la conquête de la science une carrière ou une jouissance, s'accroît