‹ L'âme américaineChapitre 20 sur 113 · Winthrop papers · texte numérisé non relu

Winthrop papers

jour d'humiliation publique et d'expiation l'ut décrété. Les documents du temps nous ont conservé la liste où sont formellement énumérés les péchés dont on avait à se repentir; ce sont entre autres les suivants : « avoir négligé de catéchiser les jeunes gens ; avoir commis des excès dans la toilette; avoir porté les cheveux longs; avoir quitté Téglise avant la fin du service divin; avoir iiéfjligê la persécution contre les quakers et autres infidèles ».

On se vengea ensuite des Indiens, en allant brûler leurs villages et en mettant à mort ceux d'entre eux qui venaient dans le Massachusetts dans le but de faire du commerce, ou qu'on avait faits prisonniers. Avant d'en venir à ces extrémités, on avait discuté les textes de la Bible et on s'était trouvé suffisamment autorisé.

Un certain nombre de fonctionnaires, appelés Tithing-Men, étaient chargés d'assurer l'observance de la discipline religieuse; ils devaient contrôler l'assistance au service divin, voir à ce (pie les buvettes fussent fermées le dimanche et à ce que toute œuvre servile fut interrompue ; maintenir la paix et la tranquillité dans la ville ou le village et enfin demander au voyageur qui passait, le jour du seigneur, dans le territoire placé sous leur juridiction, son nom et le but de son voyage.

En somme les Puritains, qui se montraient fort jaloux de leur liberté politique, avaient complèr

tement abdiqué leur liberté individuelle. On a souvent comparé la discipline qui les régissait à celle d'un navire ou d'une maison de correction.

Tous les documents de cette époque sont remplis de versets bibliques et parlent de Dieu et du Christ-Jésus. Les formules qui commencent une lettre, ressemblent à celles qu'emploient de nos jours, les membres de certaines congrégations religieuses (1).

Il serait fastidieux d'énumérer tous les articles du code draconien qui fut celui de la Nouvelle- Angleterre jusqu'à la guerre de l'Indépendance. La législation pénale, très arbitraire dans ses applications, punissait le mensonge, l'ivrognerie, la paresse, le vagabondage par la dénonciation publique, les amendes et le fouet. Un individu convaincu de s'être mis en état d'ébriété était marqué d'une grande lettre rouge D (Drunkard, ivrogne) cousue à la partie la plus en évidence de son vêtement.

Une femme qui s'était commise avec un Indien devait porter le profll de son amant découpé dans un morceau d'étoffe rouge et attaché à sa manche. On était sévèrement puni pour avoir parlé

1. Hugh Peter, l'un des principaux colons du Massachusetts, écrit à Winthrop :

« Cher monsieur, M.Eudicott et moi-aiême, vous saluons en Notre-Seigneur Jésus-Christ.— Nous avons entendu dire, etc.. ».

{Winthrop paper s) .

contre le gouvernement (1). Quant à la transgression de la loi sur Inobservation du dimanche ' et l'assistance au service divin, elle était souvent considérée comme un crime capital.

L'ingérence gouvernementale, ou plutôt sacerdotale, ne s'arrêtait pas là, il était défendu de jouer aux dés, aux cartes et de porter les cheveux longs. La danse était interdite à certaines personnes ; cependant un théologien du nom de Cotton la permit, attendu qu'il en est fait mention deux fois dans la Bible avec approbation. Le ; port des habits et des bijoux était réglementé.

En 1651, une loi fut volée limitant le droit de porter de la dentelle dorée et des bottes hautes, . aux personnes qui possédaient un revenu annuel de deux cents livres ou qui appartenaient à la famille d'un magistrat.

Les préséances étaient également réglementées comme dans une Cour, et les chroniqueurs nous : ont conservé les protocoles relatifs à la place ' que chacun devait occuper à la Meeting-House, Il y est tenu compte des circonstances d'âge, de \ dignité et de richesse. Les hommes et les femmes étaient séparés, de môme que dans les synagogues. \

Des fonctionnaires appelés Select^Men avaient le devoir de surveiller l'industrie domestique et ]

1. Dans l'été de 1831, un nommé Ratclifïe fut fbuettô, eut les oreilles coupées et fut banni pour avoir dit du mal du gouvernement. \

d'obliger dans chaque ménage les femmes et les enfants à filer et à tisser annuellement un certain nombre d'aunes d'étoffe (l). Dans le Connecticut, un célibataire n'ayant pas de serviteurs, ou n'exerçant pas de fonctions publiques, ne pouvait tenir maison ou prendre pension dans une famille sans avoir obtenu le consentement des magistrats.

Les mariages étaient généralement très précoces dans toute la Nouvelle-Angleterre ; un jeune homme vivant seul prêtait au soupçon ; l'autorité paternelle était, en outre, tellement absolue qu'un fi.s désobéissant pouvait être puni de mort.

La dénonciation était à l'ordre du jour; car on considérait que le crime de l'un porterait malheur aux autres, et que la communauté tout entière serait punie de Dieu pour les fautes de l'un de ses membres. Il ne manqua pas de cas où l'on fit servir cette faculté de dénonciation à des actes de vengeance personnelle et de persécution.

On conçoit facilement que, dans ces conditions, la vie manquât de charme. Les familles étaient

1. Une des institutions les plus admirables de la Nouvelle-Angleterre fut celle qui a été connue sous le ';nom de Bées (Abeilles). A certains soirs, dans les villes villages, toutes les dames, même les plus huppées, se réunissaient à l'hôtel de ville ou dans la maison du pasteur pour filer. ElLs apportaient leur rouet et du lin, et les messieurs qui les accompagnaient leur servaient , pendant les heures de travail, du thé et des gâteaux.

fort nombreuses, mais, tous les historiens sont d'accord sur ce point, un çjrand nombre d'enfants mouraient en bas âge. On pourrait croire que l'austérité, la froideur ambiante glaçât les cœurs en quelque sorte et créât une atmosphère dans laquelle les enfants délicats ou de tempéraments trop sensitifs ne pouvaient survivre. Il se faisait ainsi une sélection, et ceux qui croissaient et se développaient dans ce milieu, étaient de force à supporter toutes les adversités de la vie, quelles qu'elles fussent.

Un fait qui peut à bon droit nous étonner,chez un peuple aussi pieux, c'est qu'il s'y produisait des suicides. En 1660, la législature du Massachusetts rendit une ordonnance décrétant que les corps des suicidés seraient enterrés sur la voie publique. Il est vrai qu'aucun document ne nous indique que ce crime ait été commis souvent.

En résumé, quels qu'aient été les origines et les antécédents de quelques-uns des premiers colons de la Nouvelle-Angleterre, qu'il y ait eu parmi eux quelques prisonniers pour dettes ou par hasard quelques anciens criminels, le peuple auquel ils se sont incorporés a été pendant deux siècles le plus religieux et le plus moral qui ait jamais vécu.

IJI

L'histoire de la Nouvelle-Angleterre pendant l'époque coloniale est peu compliquée ; la population est homogène ; les idéaux, les aspirations, la manière de vivre sont partout les mêmes ; la même foi, les mêmes lois gouvernent les différents groupes, si nombreuses qu'aient été leurs discussions, si fréquentes qu'aient été leurs querelles.

De 1630 à 1660, les colonies se développent dans une indépendance presque absolue vis-à-vis de la couronne d'Angleterre et bénéficient de l'anarchie qui règne dans la mère-patrie. C'est l'époque de la puissance illimitée du théologien et de l'intolérance religieuse. Une oligarchie bigote et fanatique règne sans contrôle, exclut, punit, terrorise, expulse tous ceux qui lui portent ombrage. Ce sont les membres du clergé surtout qui jouent le principal rôle dans la vie publique du pays. John Davenport, fondateur de la colonie de New-Haven, Roger Williams, fondateur de la plantation de Providence, et plusieurs autres des hommes marquants de ce temps sont des pasteurs.

Jusque vers 1688, les Freemen ou citoyens ayant part au gouvernement ne composent qu'une minorité de la population. Les premiers habitants de la Nouvelle-Angleterre ne paraissent pas s'é-

tre doutés qu'ils fondaient une démocratie modèle. John Winthrop lui-même était opposé au ; gouvernement du peuple par le peuple, et il nous reste de lui une brochure dans laquelle on lit : « La démocratie est, chez les nations les plus civilisées, considérée comme la plus mesquine et la pire de toutes les formes de gouvernement... L'histoire nous apprend que ce sont les sociétés constituées sous cettte forme qui ont eu le moins de durée et qui ont été le plus remplies de trou- < blés ».

L'intolérance, comme je l'ai déjà dit, a contribué à agrandir le champ de la colonisation. Ainsi, le Rhode-Island connu d'abord sous le nom de «" Plantation de Providence » fut fondé par Roger Williams, qui avait quitté le Massachusetts ; à la suite de violentes discussions théologiques : La liberté des cultes y fut établie (à Texclusion des catholiques) (1) et cette province obtint en ; 1603 une charte que Bancroft appelle « la plus ancienne charte constitutionnelle du monde »

Le Connecticut fut formé de plusieurs petites

1 . William Harris écrit à la date du 30 juillet 1675 : « Les \ pasteurs les plus lyranniques pour ceux qui ne partagent

pas leur opinion sont les presbytériens, et parmi eux le î

plus terrible est M. Thalcher, le seul homme du pays qui l

ait une voiture. La plus grande partie des ministres dans t

le Rhode-Island sont anabaptistes,presbyt6riens et quakers, j

Les quakers et les anabaptistes gouvernent ». ]

(Lettre à Sir Joseph Williamson. Colonial papers).

colonies nées les unes des autres, à la suite de querelles portant sur quelques pdints du dogme, Hartford, Windsor et Weathersfield, et qui se réunirent ensuite, après avoir adopté une constitution acceptable pour toutes trois. A cette colonie connue sous le nom de Hartford, se joignit, en 1664, celle de New-Haven, formée des groupes de New Haven, Milford et Guilford qui s'étaient de la même manière, successivement querellés, mutuellement oslracisés et finalement réunis.

Le New-Hampsh're fut fondé par une compagnie qui y envoya des serviteurs appartenant au culte épiscopalien. Des colons du Massachusetts, qui a joué dans l'Est, comme la Virginie dans le Sud, le rôle de colonie-mère, s'établirent sur le territoire de la compagnie et trois petites colonies bientôt se trouvèrent constituées, Cocheco Exeter et Hampton. Nécessairement des querelles éclatèrent entre puritains et épiscopaliens, et le Massachusetts annexa les villages rivaux. En 1682, après un bon nombre d'années de disputes de tous genres, auxquelles avaient pris part un aventurier prétendant à la propriété de la province, du nom de Mason, le Massachusetts et les agents de la couronne, le New-Hampshire se trouva délivré du joug de son puissant voisin, et un gouverneur lui fut donné par le roi d'Angleterre.

Le Maine fut un domaine féodal concédé en 1639 à un ancien soldat du nom de Ferdinando

Gorges. Les droits territoriaux du seigneur étaient absolus; quant aux droits législatifs et administratifs, il les partageait avec les colons libres du domaine conformément aux coutumes anglaises. Gorges prit son rôle au sérieux, et dans un établissement qui n'était composé, à Torigine, que de trois villages de pêcheurs, il créa autant de dignitaires, landgraves, caciques, é'^c, qu'il en existait alors dans les petites cours allemandes. Luimême ne traversa jamais l'Atlantique, mais délégua son fils comme gouverneur du domaine. D'autres concessions royales furent accordées dans le territoire limitrophe, ce qui fut l'occasion de fréquentes et longues querelles. En 1651, le Massachusetts s'annexa le « district du Maine », et il acheta trente ans plus tard les droits de Gorges.

En 1674, on comptait déjà 80 églises dans la Nouvelle-Angleterre, alors que, d'après Bancroft, la population ne dépassait pas 55.000 âmes.

A partir de 1660, le parlement anglais résolut de s'occuper des pionniers de l'Est de l'Amérique, et il décida, cette année là, qu'aucune marchandise ne serait importée dans les colonies, si ce n'est par des navires anglais, montés par des Anglais, toute infraction à cette ordonnance devant être punie de la confiscation. En conséquence,les ports de la Nouvelle-Angleterre furent fermés au commerce étranger.

En 1663, la Couronne nomma une commission de trente-quatre membres appelée « Conseil des

colonies », dans le but de former un ensemble organisé de tous les établissements américains et de tirer de tous, d'une manière uniforme et régulière, autant de profits que possible.

En 1672-73, la liberté du trafic intercolonial fut abolie, el des droits furent établis sur les échanges entre les différentes provinces. Plus tard encore? le parlement vota une loi défendant de fabriquer les articles dont les boutiquiers anglais auraient pu redouter la concurrence, de scier le bois en planches, d'utiliser les cours d'eaux comme force motrice, de bâtir des usines ou des manufactures.

« Cette politique imitée de l'Espagne, dit Bancroft (1), fut appliquée d'un manière inflexible pendant plus d'un siècle, dans vingt-neuf actes

du parlement Les colons échappés de la

mère patrie s'étaient créé à leurs propres frais et à force de travail, des demeures dans le Nouveau Monde... La Virginie avait été fondée par une compagnie; la Nouvelle-Angleterre avait été le refuge des exilés. L'Angleterre les rejeJa d'abord de son sein et ne les reconnut comme ses enfants que pour les opprimer »,

La lutte entre le pouvoir royal, qui veut faire bénéficier le commerce anglais des richesses des colonies, et les habitants de la Nouvelle-Angleterre qui se défendent énergiquement,est mainte-

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